LE MONT ILLUSION

What rendered vain their deep desire ?A God, a God their severance ruled,And bade between their shores to beThe unplumbed, salt, estranging sea.MATTHEW ARNOLD.

What rendered vain their deep desire ?A God, a God their severance ruled,And bade between their shores to beThe unplumbed, salt, estranging sea.

What rendered vain their deep desire ?A God, a God their severance ruled,And bade between their shores to beThe unplumbed, salt, estranging sea.

What rendered vain their deep desire ?

A God, a God their severance ruled,

And bade between their shores to be

The unplumbed, salt, estranging sea.

MATTHEW ARNOLD.

LUI. — Dites donc à vos jhampanies[18]de ne point tant se presser, chère amie. Ils oublient que j’arrive des plaines.

[18]Coolies employés au roulage du rickshaw, lequel rickshaw est un véhicule ressemblant au pousse-pousse et qui, dans l’Inde, est réservé à l’usage des femmes.

[18]Coolies employés au roulage du rickshaw, lequel rickshaw est un véhicule ressemblant au pousse-pousse et qui, dans l’Inde, est réservé à l’usage des femmes.

ELLE. — Preuve certaine que pour ma part je ne suis sortie avec personne. Oui, l’équipe a besoin d’être stylée. Où allons-nous ?

LUI. — Comme d’habitude… Au bout du monde ! Non. Au Jakko.

ELLE. — Alors, faites-vous suivre par votre poney. C’est un tour assez long.

LUI. — Et pour la dernière fois, Dieu merci !

ELLE. — Vous y tenez toujours. Je n’ai pas osé vous en parler dans mes lettres… tous ces derniers mois.

LUI. — Si j’y tiens ! Depuis l’automne je ne fais qu’arranger mes affaires dans ce but. On dirait, à vous entendre parler, que la chose se présente à votre esprit pour la première fois ?

ELLE. — Moi ? Oh ! je ne sais pas. Ce n’est pas le temps qui m’a manqué pour réfléchir, en tout cas.

LUI. — Et vous avez changé d’avis ?

ELLE. — Non. Vous devez savoir que je suis un prodige de constance. En quoi consistent vos — arrangements ?

LUI. — Lesnôtres, chérie, s’il vous plaît.

ELLE. — Les nôtres, soit. Mon pauvre ami, comme l’éruption de chaleur vous a marqué au front ! Avez-vous jamais essayé du sulfate de cuivre dans l’eau ?

LUI. — Il n’y paraîtra plus d’ici un jour ou deux. Les arrangements sont assez simples : Tonga[19]dès le matin — arrivée à Kalka à midi — à Umballa à sept heures — droit à Bombay par le train de nuit, et alors le paquebot du 21 pour Rome. Telle est mon idée. Le Continent et la Suède — deux mois et demi de lune de miel.

[19]Voiture à deux roues attelée de deux poneys.

[19]Voiture à deux roues attelée de deux poneys.

ELLE. — Chut ! N’en parlez pas de cette façon. Cela me fait peur. Guy, depuis combien de temps vous et moi faisons-nous les fous ?

LUI. — Sept mois et quatorze jours. J’oublie le nombre exact des heures complémentaires, mais j’y réfléchirai.

ELLE. — Je voulais seulement voir si vous vous rappelleriez. Qui sont ces deux-là sur la route de Blessington ?

LUI. — Eabrey et la Penner. Qu’est-ce que vous leur voyez d’intéressant ? Dites-moi tout ce que vous avez fait, dit et pensé.

ELLE. — J’ai fait peu, dit moins encore, et pensé beaucoup. C’est à peine si je suis sortie.

LUI. — C’est le tort que vous avez eu. Vous n’avez pas broyé du noir ?

ELLE. — Pas trop. Pouvez-vous vous étonner que je ne sois guère portée à m’amuser ?

LUI. — Ma foi, oui. Qu’est-ce donc qui n’allait pas ?

ELLE. — Tout simplement ceci : plus je connais de monde et plus je suis connue ici, plus s’étendra le bruit du patatras lorsqu’il se produira. Je n’aime pas beaucoup cela.

LUI. — Absurde. Nous n’y serons plus.

ELLE. — Vous croyez ?

LUI. — J’en suis sûr, si l’on peut compter sur la vapeur ou le cheval pour nous emporter. Ha ! ha !

ELLE. — Et le comique de la situation consiste — en quoi, mon Roméo ?

LUI. — En rien, ma Juliette. C’était seulement une idée qui me passait.

ELLE. — On prétend que le sens de l’humour est plus aiguisé chez les hommes que chez les femmes. Pour le moment, je pensais, moi, au scandale.

LUI. — Ne pensez donc pas à de si vilaines choses. Nous en serons loin.

ELLE. — Il n’en existera pas moins — dans la bouche des gens de Simla — télégraphié par toute l’Inde, et l’objet des conversations dans les dîners. — Et lorsqu’Il sortira, on ouvrira sur Lui les yeux grands comme des portes cochères pour voir comment Il prend la chose. Et nous serons morts, mon Guy chéri —morts et jetés dans les ténèbres de dehors où il y aura…

LUI. — L’amour, au moins. Cela ne suffit-il pas ?

ELLE. — Je l’ai dit.

LUI. — Et vous le pensez encore ?

ELLE. — Et vous, que pensez-vous ?

LUI. — Qu’ai-je donc fait ? La ruine n’est-elle pas équivalente pour moi suivant qu’en va le monde — mise au ban de la société, perte de mes fonctions, travail de ma vie à tout jamais brisé. Je paye mon écot.

ELLE. — Et êtes-vous si fort au-dessus du monde que vous soyez en mesure de supporter telle dépense ? Moi-même, le suis-je ?

LUI. — Ma divine — vous êtes une femme —

ELLE. — Une femme bien ordinaire, je le crains, mais jusqu’ici, respectable. — Comment vous portez-vous, Mrs. Middletich ? Votre mari ? Je crois qu’il est en train de descendre à cheval à Annandale avec le colonel Statters. Oui, y a-t-il rien de plus délicieux après la pluie ? — Guy, pour combien de temps suis-je encore autorisée à saluer Mrs. Middletich ? Jusqu’au 17 ?

LUI. — Cette Écossaise mal endimanchée ! Quelle nécessité de la faire intervenir dans la discussion ? Vous disiez ?

ELLE. — Rien. Avez-vous jamais vu pendre un homme ?

LUI. — Oui. Une fois.

ELLE. — Pour quoi était-ce ?

LUI. — Affaire de meurtre, naturellement.

ELLE. — De meurtre. Est-ce là un si grand crime, après tout ? Je me demande ce qu’il ressentit à la chute de la bascule.

LUI. — Je ne crois pas qu’il ressentit grand’chose. Quelle petite femme macabre vous faites, ce soir ! Vous frissonnez. Mettez votre manteau, ma chérie.

ELLE. — Oui, c’est ce que je vais faire, Oh ! Regardez le brouillard qui s’en vient au-dessus de Sanjaoli ; et moi qui croyais que nous aurions du soleil sur le Mille des Dames ! Retournons.

LUI. — A quoi bon. Il y a un nuage sur le Mont Elysium, et cela signifie qu’il y a du brouillard tout le long du Mall. Nous allons continuer. Peut-être cela va-t-il se dissiper avant que nous arrivions au Couvent. Ma parole, il fait presque froid.

ELLE. — Vous le sentez, vous qui arrivez d’en bas. Mettez votre pardessus. Que dites-vous de mon manteau ?

LUI. — Ne demandez jamais à un homme son opinion sur la toilette d’une femme lorsqu’il est désespérément, pitoyablement amoureux de celle qui la porte. Laissez, que je voie. Comme tout ce que vous avez, c’est parfait. D’où vient-il ?

ELLE. — C’est Lui qui me l’a donné, mercredi — jour anniversaire de notre mariage, vous savez.

LUI. — Diantre, il a fait cela ! Il devient généreux sur ses vieux jours. Est-ce que vous aimez toute cette histoire de ruches et de fanfreluches au cou ? Moi, pas.

ELLE. — Vraiment ?

Beau sire, par courtoisie,Quand traverserez le bourg,Achetez-moi par amourQuelque robe choisie[20].

Beau sire, par courtoisie,Quand traverserez le bourg,Achetez-moi par amourQuelque robe choisie[20].

Beau sire, par courtoisie,

Quand traverserez le bourg,

Achetez-moi par amour

Quelque robe choisie[20].

[20]Adaptation d’une vieille ballade écossaise intituléeMy jo, Janet, et qui commence par cette strophe :« O sweet sir, for your courtesy,When ye come by the Bass, thenFor the love ye bear to me,Buy me a keeking glass then. »— « Keek into the draw-wellJanet, Janet,And ye’ll see your bonnie sel,My jo, Janet. »« Beau sire, par courtoisieQuand viendrez du côté du Bass,Pour l’amour que me portezAchetez-moi un miroir »,— « Mire-toi dans le puits,Jeannette, Jeannette,Et tu y verras ton joli minois,Ma mie Jeannette. »

[20]Adaptation d’une vieille ballade écossaise intituléeMy jo, Janet, et qui commence par cette strophe :

« O sweet sir, for your courtesy,When ye come by the Bass, thenFor the love ye bear to me,Buy me a keeking glass then. »— « Keek into the draw-wellJanet, Janet,And ye’ll see your bonnie sel,My jo, Janet. »

« O sweet sir, for your courtesy,When ye come by the Bass, thenFor the love ye bear to me,Buy me a keeking glass then. »— « Keek into the draw-wellJanet, Janet,And ye’ll see your bonnie sel,My jo, Janet. »

« O sweet sir, for your courtesy,

When ye come by the Bass, then

For the love ye bear to me,

Buy me a keeking glass then. »

— « Keek into the draw-well

Janet, Janet,

And ye’ll see your bonnie sel,

My jo, Janet. »

« Beau sire, par courtoisieQuand viendrez du côté du Bass,Pour l’amour que me portezAchetez-moi un miroir »,— « Mire-toi dans le puits,Jeannette, Jeannette,Et tu y verras ton joli minois,Ma mie Jeannette. »

« Beau sire, par courtoisieQuand viendrez du côté du Bass,Pour l’amour que me portezAchetez-moi un miroir »,— « Mire-toi dans le puits,Jeannette, Jeannette,Et tu y verras ton joli minois,Ma mie Jeannette. »

« Beau sire, par courtoisie

Quand viendrez du côté du Bass,

Pour l’amour que me portez

Achetez-moi un miroir »,

— « Mire-toi dans le puits,

Jeannette, Jeannette,

Et tu y verras ton joli minois,

Ma mie Jeannette. »

LUI. — Je ne répondrai pas : « Jeannette, Jeannette, mire-toi dans le puits. » Attendez seulement un peu, mon ange, et vous aurez en pagaille des robes choisies et tout le reste.

ELLE. — Et quand les robes seront usées, vous m’en aurez de nouvelles — et tout le reste.

LUI. — Assurément.

ELLE. — Je me le demande.

LUI. — Écoutez, mon amour, je n’ai pas passé deux jours et deux nuits en chemin de fer pour vous entendre vous le demander. Je croyais que nous avions réglé tout cela à Shaifazehat.

ELLE(rêveuse). — A Shaifazehat ? Est-ce que la station va toujours ? C’était il y a des siècles et des siècles. Elle doit tomber en ruines. Tout… en ruines, tout sauf la route d’Amirtollah. Je ne crois pas que celle-là puisse crouler, jusqu’au Jugement Dernier.

LUI. — Vous croyez ? Qu’est-ce qu’il y a, maintenant ?

ELLE. — Je ne saurais dire. Comme il fait froid ! Dépêchons-nous.

LUI. — Il vaudrait mieux marcher. Arrêtez vosjhampanieset descendez. Qu’est-ce que vous avez, ce soir, ma chérie ?

ELLE. — Rien. Il faut vous accoutumer à mes façons. Si je vous ennuie, je peux rentrer. Voici que s’amène le capitaine Congleton. J’ose dire qu’il ne refusera pas de m’accompagner.

LUI. — Petite folle. Et entre nous encore ! Nom de Dieu de capitaine Congleton ! Là !

ELLE. — Parfait chevalier ! Est-ce votre habitude de jurer comme cela en parlant ? C’est quelque peu choquant, et de là à jurer après moi…!

LUI. — Mon ange ! Je ne savais pas ce que je disais, et vous avez changé d’idée si vite que je ne pouvais pas vous suivre. Je me couvrirai de poussière et de cendre.

ELLE. — Il y en aura bien assez plus tard… Bonsoir, capitaine ? En route déjà pour les quadrilles-chantants ? Quelles danses vous dois-je pour la semaine prochaine ? Non ! Vous devez les avoir inscrites de travers. Cinq et sept, voilà ce que j’ai dit. Si vous vous êtes trompé, tant pis pour vous ! Il vous faut apporter des modifications à votre programme. Adieu, capitaine.

LUI. — Je croyais vous avoir entendue dire que vous n’étiez guère sortie cette saison ?

ELLE. — Très vrai ; mais, quand je sors, c’est avec le capitaine Congleton que je danse. Il danse fort agréablement.

LUI. — Et quand vous ne dansez pas, vous allez vous asseoir avec lui, je suppose ?

ELLE. — Oui. Y trouvez-vous à redire ? Faudra-t-il, à l’avenir, que je reste debout sous le lustre ?

LUI. — De quoi vous parle-t-il !

ELLE. — De quoi les hommes parlent-ils quand ils causent au lieu de danser ?

LUI. — Peuh ? Je vous en prie ! Enfin, maintenant que me voici revenu, il faut vous dispenser pendant quelque temps du séduisant capitaine Congleton. Il ne me revient guère.

ELLE. — (Après un instant de silence.) — Savez-vous ce que vous avez dit ?

LUI. — Ne pourrais exactement le répéter. Je ne suis pas de très bonne humeur.

ELLE. — C’est ce que je vois — et sens. Mon sincère et fidèle amant, qu’avez-vous fait de votre « constance éternelle », de votre « inaltérable confiance », et de votre « respectueuse dévotion » ? Ce sont les phrases que je me rappelle ; vous paraissez les avoir oubliées. Je cite un nom d’homme…

LUI. — Un peu plus que cela.

ELLE. — Eh bien, je lui parle d’une danse — peut-être la dernière que je danserai jamais en ma vie avant — avant de m’en aller ; et sur-le-champ vous me soupçonnez et m’insultez.

LUI. — Je n’ai pas dit un traître mot.

ELLE. — Que n’avez-vous sous-entendu ? Guy, ce degré de confiance est-il celui qui va servir de base à notre nouvelle vie !

LUI. — Non, naturellement non. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Ma parole d’honneur, non, ce n’est pas cela. N’y pensons plus, ma chérie. Je vous en prie, n’y pensons plus.

ELLE. — Cette fois-ci — oui — et une seconde fois, et encore et encore, des années durant jusqu’à ce que je n’aie plus la force de m’en irriter. Vous demandez trop, mon Roméo, et… vous en savez trop.

LUI. — Que voulez-vous dire ?

ELLE. — Cela fait partie du châtiment. Il ne peut y avoir de confiance entre nous.

LUI. — Au nom du Ciel, pourquoi pas ?

ELLE. — Chut. L’Autre Lieu est tout à fait suffisant. Demandez-le-vous à vous-même.

LUI. — Je ne suis pas bien le raisonnement.

ELLE. — Vous avez en votre for intérieur une confiance telle en moi que si je regarde un autre homme… N’importe. Guy, avez-vous jamais été amoureux d’une jeune fille — d’unehonnêtefille ?

LUI. — Quelque chose dans ce goût-là. Il y a des siècles…, au temps où les bestes parloient, avant de vous avoir jamais vue, ma jolie.

ELLE. — Racontez-moi ce que vous lui disiez.

LUI. — Que dit un homme à une jeune fille ? J’ai oublié.

ELLE. — Moi, je me rappelle. Il lui dit qu’il a confiance en elle et baise le sol qu’elle foule, et qu’il l’aimera, l’honorera et la protégera jusqu’à son dernier souffle ; et c’est dans cette croyance qu’elle se marie. En tout cas, moi, je parle d’une jeune fille qui, dans la suite, ne se sentit pas protégée.

LUI. — Oui, et alors ?

ELLE. — Et alors, Guy, et alors, la pauvre a encore besoin de dix fois plus d’amour, de confiance et d’honneur — oui, d’honneur— qu’il n’en suffisait lorsqu’elle n’était que simple épouse si — si — l’autre vie qu’elle consent à mener doit se voir rendue même supportable.

LUI. — Même supportable ! Ce sera le Paradis.

ELLE. — Ah ! Pouvez-vous me donner tout ce que j’ai demandé là — pas maintenant ni dans quelques mois, mais quand vous commencerez à penser à ce que vous auriez pu faire si vous aviez conservé votre situation et votre rang ici — quand vous commencerez à me regarder comme une entrave et un fardeau. C’est alors que j’en aurai le plus grand besoin, Guy, car il n’y aura plus que vous dans le vaste monde.

LUI. — Vous êtes un peu lasse, ce soir, mon amour, et vous prenez la chose par son côté tragique. Après les formalités nécessaires devant les tribunaux, la route est claire, qui mène au…

ELLE. — Au saint état de mariage ! Ha ! ha ! ha !

LUI. — Chut ! Ne riez pas de cette horrible façon.

ELLE. — Je — je-ne-ne-ne peux pas m’en empêcher ! N’est-ce pas par trop absurde ! Ha ! ha ! ha ! Guy, arrêtez-moi vite ou je vais — je vais r-r-rire jusqu’à ce que nous soyons au porche de l’église[21].

[21]En Angleterre, l’église protestante admet le mariage religieux après le divorce.

[21]En Angleterre, l’église protestante admet le mariage religieux après le divorce.

LUI. — Pour la grâce de Dieu, arrêtez-vous. Ne vous donnez pas ainsi en spectacle. Qu’est-ce que vous avez ?

ELLE. — R-r-rien. Cela va mieux, maintenant.

LUI. — Allons, c’est cela. Un moment, ma chère. Vous avez là une petite mèche de cheveux qui s’est détachée derrière l’oreille droite et qui vous frôle la joue. Là, comme cela !

ELLE. —M… maissi.J’ai peur que mon chapeau soit de travers aussi.

LUI. — Pourquoi portez-vous ces immenses glaives d’épingles à chapeau ? Elles sont de taille à tuer les gens.

ELLE. — Oh ! Ce n’est pas une raison pour me tuer. Vous êtes en train de me l’enfoncer dans la tête ! Laissez-moi faire. Vous êtes si maladroits, vous autres, hommes.

LUI. — Avez-vous eu beaucoup d’occasions de nous comparer — dans ce genre d’opération ?

ELLE. — Guy, quel est mon nom ?

LUI. — Hein ? Je n’y suis pas.

ELLE. — Voici mon porte-cartes. Pouvez-vous lire ?

LUI. — Oui. Eh bien ?

ELLE. — Eh bien, cela répond à votre question. Vous connaissez le nom de l’autre homme. Suis-je suffisamment humiliée, ou allez-vous me demander s’il n’y a pas personne autre ?

LUI. — Je comprends, maintenant. Ma chérie, cela n’a pas été un instant mon intention. Je ne faisais que plaisanter. Là, c’est heureux qu’il n’y ait personne sur la route. On serait scandalisé.

ELLE. — On le sera davantage d’ici la fin.

LUI. — De grâce ! Je n’aime pas vous entendre parler de la sorte.

ELLE. — Homme déraisonnable ! Qui donc m’a demandé d’envisager la situation et de l’accepter ? — Dites-moi, ai-je l’air d’une Mrs. Penner ? Ai-je l’air d’une femme équivoque ?Jurezque non ! Donnez-moi votre parole d’honneur, monhonorableami, que je ne ressemble pas à Mrs. Buzgago. C’est comme cela qu’elle se tient les mains croisées derrière la tête. Aimez-vous cela ?

LUI. — Ne jouez pas la comédie.

ELLE. — Je ne la joue pas. Je suis Mrs. Buzgago. Écoutez !

Pendant une année tout entièreLe régiment n’a pas r’paru :Au ministère de la guerreOn le r’porta comme perdu.On r’nonçait à r’trouver sa trace,Quand, un matin, subitement,On le vit r’paraître sur la place,Le colonel toujours en avant.

Pendant une année tout entièreLe régiment n’a pas r’paru :Au ministère de la guerreOn le r’porta comme perdu.On r’nonçait à r’trouver sa trace,Quand, un matin, subitement,On le vit r’paraître sur la place,Le colonel toujours en avant.

Pendant une année tout entière

Le régiment n’a pas r’paru :

Au ministère de la guerre

On le r’porta comme perdu.

On r’nonçait à r’trouver sa trace,

Quand, un matin, subitement,

On le vit r’paraître sur la place,

Le colonel toujours en avant.

C’est sa façon de rouler les r. Est-ce que je lui ressemble ?

LUI. — Non, mais je n’aime pas, quand vous faites la cabotine et que vous chantez des choses de ce genre-là. Où diable avez-vous pu pêcher laChanson du Colonel? Ce n’est pas une chanson de salon. Ce n’est pas convenable.

ELLE. — C’est Mrs. Buzgago qui me l’a apprise. Elle est, Mrs. Buzgago, à la fois salon et convenable, et dans un mois elle me le fermera, son salon, et remerciera Dieu de ne pas être aussi inconvenante que moi. Oh, Guy, Guy ! Que je voudrais ressembler à certaines femmes et n’avoir pas de scrupules — que dit Keenes ? — « porter les cheveux d’un cadavre et trahir jusqu’au pain qu’on mange ».

LUI. — J’avoue que je ne suis pas un aigle et que pour le moment je n’y vois que du feu. Quand vous aurez fini de passer d’un caprice à l’autre, vous me le direz, et j’essaierai de comprendre le dernier.

ELLE. — Caprices, Guy ! Je n’en ai pas. J’ai seize ans, et vous en avez tout juste vingt, et vous êtes resté deux heures à m’attendre à la porte de l’école dans le froid. Et voici que je vous ai rejoint et que nous rentrons de compagnie à la maison. Cela vous va-t-il, Mon Impériale Majesté ?

LUI. — Non. Nous ne sommes pas des enfants. Pourquoi ne pouvez-vous pas être raisonnable ?

ELLE. — Il me demande cela, quand je suis sur le point de commettre un suicide moral pour lui, et, et ——je ne vais pas faire la Française et délirer à propos dema mère, mais vous ai-je jamais dit que j’en avais, une mère, et un frère, lequel était, avant que je me marie, mon enfant gâté ? Il est marié, maintenant. Ne pouvez-vous pas imaginer le plaisir que lui causera la nouvelle de la fuite ? Et vous, Guy, avez-vous des gens pour se réjouir de vos exploits ?

LUI. — Un ou deux. On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs.

ELLE. — (Lentement.) — Je ne vois pas la nécessité —

LUI. — Hein ! Que voulez-vous dire ?

ELLE. — Voulez-vous la vérité ?

LUI. — En raison des circonstances, cela vaudrait peut-être autant.

ELLE. — Guy, j’ai peur.

LUI. — Je croyais que nous avions mis ordre à tout cela. De quoi ?

ELLE. — De vous.

LUI. — Oh, nom de Dieu ! La vieille histoire ! C’est trop fort.

ELLE. — De vous.

LUI. — Et alors, quoi ?

ELLE. — Que pensez-vous de moi ?

LUI. — Cela n’a aucun rapport avec la question. Qu’avez-vous l’intention de faire ?

ELLE. — Je n’ose risquer le coup. J’ai peur. Si je pouvais seulement tricher…

LUI. — A la Buzgago ? Non,merci. C’est le seul point sur lequel j’aie quelque notion de l’honneur. Je ne voudrais pas manger le sel d’un homme que je volerais. Je pillerai ouvertement ou pas du tout.

ELLE. — Je n’ai jamais eu d’autre intention.

LUI. — Alors, pourquoi diable faites-vous semblant de ne pas vouloir venir ?

ELLE. — Je ne fais pas semblant, Guy.J’aipeur.

LUI. — Expliquez-vous, je vous en prie.

ELLE. — Cela ne peut durer, Guy. Cela ne peut durer. Vous vous mettrez en colère, et puis vous jurerez, et puis vous deviendrez jaloux, et puis vous me soupçonnerez — vous me soupçonnez déjà — et vous serez vous-même le plus puissant motif de doute. Et moi — que ferai-je ? Je ne vaudrai pas mieux qu’une Mrs. Buzgago dévoilée — pas mieux que personne. Et vous le saurez. Oh, Guy, nevoyez-vous pas ?

LUI. — Je vois que vous êtes affreusement déraisonnable, petite fille d’Ève.

ELLE. — Là ! Dès que je commence à faire des objections, vous vous fâchez. Qu’est-ce que vous ferez quand je ne serai plus que votre chose — votre chose volée ? Cela ne peut être, Guy. Cela ne peut être ! Je croyais que cela se pouvait, mais celane se peut. Vous vous fatiguerez de moi.

LUI. — Je vous dis que non. Rien ne pourra-t-il arriver à vous le faire comprendre ?

ELLE. — Là, vous ne voyez pas ? Du moment que vous me parlez comme cela maintenant, comment me traiterez-vous plus tard, si je ne fais pas tout comme vous voulez ? Et si vous vous montriez cruel vis-à-vis de moi, Guy, où irais-je ? — où irais-je ? Je ne peux pas me fier à vous. Oh, jene peux pasme fier à vous !

LUI. — Vous voulez peut-être que ce soit moi qui vous dise que jepeuxme fier à vous. J’en ai bon motif.

ELLE. — Je vous en prie, cher ami. Cela me fait autant de mal que si vous me frappiez.

LUI. — Ce n’est pas précisément agréable pour moi.

ELLE. — Je n’y peux rien. Je voudrais être morte ! Je ne peux me fier à vous, et je ne peux me fier à moi-même. Oh, Guy, enterrons cela, et que tout soit oublié !

LUI. — Trop tard, maintenant. Je ne vous comprends pas — je ne veux pas vous comprendre — et je ne me fie pas suffisamment à moi-même, ce soir, pour causer. Puis-je me présenter chez vous demain ?

ELLE. — Oui.Non !Oh, donnez-moi du temps ! Après-demain. Je monte ici dans mon rickshaw pour Le rejoindre chez Peliti[22]. Vous, continuez à cheval.

[22]Pâtissier-glacier élégant de Simla.

[22]Pâtissier-glacier élégant de Simla.

LUI. — Je vais aller chez Peliti, moi aussi. J’ai besoin de boire quelque chose. C’est comme si le ciel était tombé sur la terre, et tout me danse dans la cervelle. Qui sont ces brutes qui hurlent dans la Vieille Bibliothèque ?

ELLE. — On répète les quadrilles-chantants pour le bal travesti. Entendez-vous la voix de Mrs Buzgago ? Elle a un solo. C’est une idée toute nouvelle. Écoutez !

MRS. BUZGAGO(dans la Vieille Bibliothèque,con molto espressione) :

See saw ! Margery Daw !Sold her bed to lie upon straw.Wasn’t she a silly slutTo sell her bed and lie upon dirt[23]? »

See saw ! Margery Daw !Sold her bed to lie upon straw.Wasn’t she a silly slutTo sell her bed and lie upon dirt[23]? »

See saw ! Margery Daw !

Sold her bed to lie upon straw.

Wasn’t she a silly slut

To sell her bed and lie upon dirt[23]? »

[23]Ding — dong ! Margery Daw !A vendu son lit pour coucher sur la paille.Ne fut-elle sotte péronnelleDe vendre son lit pour coucher dans la crotte ?

[23]

Ding — dong ! Margery Daw !A vendu son lit pour coucher sur la paille.Ne fut-elle sotte péronnelleDe vendre son lit pour coucher dans la crotte ?

Ding — dong ! Margery Daw !A vendu son lit pour coucher sur la paille.Ne fut-elle sotte péronnelleDe vendre son lit pour coucher dans la crotte ?

Ding — dong ! Margery Daw !

A vendu son lit pour coucher sur la paille.

Ne fut-elle sotte péronnelle

De vendre son lit pour coucher dans la crotte ?

Capitaine Congleton, je vais mettre « flirt » à la place. Cela sonne mieux.

LUI. — Non, j’ai changé d’idée pour ce qui est de boire. Bonsoir, gentille dame. Je vous verrai demain ?

ELLE. — Ou-ui. Bonsoir, Guy. Ne soyez pas fâché contre moi.

LUI. — Fâché ! Vous savez que j’ai en vous une confiance absolue. Bonsoir et — Dieu vous protège ! (Trois secondes plus tard. Seul.) Hum ! Je donnerais bien quelque chose pour savoir si derrière tout cela il n’y en a pas un autre.


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