damoiseau
... «Oh! vous avez toujours étéun peu damoiseau, l'abbé!...»
—Que dites-vous donc là, mademoiselle de Percy?...—fit le baron de Fierdrap, retirant son nez littéralement enseveli au fond de la boîte de fer-blanc dans laquelle il enfermait sonTea-Pocket, comme il l'appelait; et il le tourna, ce nez frémissant et curieux, vers mademoiselle de Percy, qui marchait toujours d'une encoignure à l'autre du salon, avec le va-et-vient de quelque formidable pendule en vibration.
—Ah! bien oui! tu ne sais pas cela, toi, Fierdrap!—reprit l'abbé;—mais ma sœur, que tu vois là, dans la splendeur de tous ses falbalas, est un des sauveurs de Des Touches, ni plus ni moins, mon cher! Elle a fait partie, pendant que nous chassions le renard en Angleterre, de la fameuse expédition desDouze, qui nous parut si incroyablement héroïque quand Sainte-Suzanne nous la raconta, un soir,chez mon cousin, le duc de Northumberland. Te le rappelles-tu?... Sainte-Suzanne ne nous dit pas que ma sœur fut un de ces braves. Il ne le savait pas, et je ne l'ai su, moi, que depuis mon retour de l'émigration. Elle avait si bien caché son sexe, ou ces messieurs furent si discrets, qu'elle fut prise pour un de ces gentilshommes qui ne se connaissaient pas tous les uns les autres, mais qui s'appelaient également tous, les uns pour les autres: «Cocarde blanche!» Aurais-tu jamais cru que l'un desPârisde notrebelle Hélènefût... ma sœur?...
—Vraiment!—dit M. de Fierdrap, qui ne prit pas garde au geste comique et théâtral de l'abbé de Percy en disant ces dernières paroles. Les yeux gris-fauve du baron se mirent à jeter des étincelles, comme la pierre à fusil, dont ils avaient la nuance, quand elle tombe dans le bassinet.—Vraiment,—répéta-t-il,—mademoiselle, vous faisiez partie de la fameuse expédition desDouze? Alors, permettez-moi de baiser votre vaillante main, car, sur ma parole de gentilhomme, voilà ce que je ne savais pas!»
Et il se leva, alla rejoindre au beaumilieu du salon mademoiselle de Percy, qu'il prit par la main, une main un peu forte et si virginale que la vieillesse ne l'avait pas blanchie, et il la lui baisa avec un sentiment si chevaleresque qu'il en aurait été tout idéalisé aux yeux d'un poète, cet antique pêcheur à la ligne, avec sa mise hétéroclite et son nez jaspé!
Elle la lui avait donnée comme une reine, et quand il eut fait retentir son hommage, un hommage militaire, car le baiser du vieil enthousiaste fit presque le bruit d'un coup de pistolet, ils s'adressèrent mutuellement une de ces solennelles révérences comme la tradition nous rapporte qu'on en faisait une avant de danser le menuet.
«Ma sœur de Percy,—dit l'abbé,—puisque l'apparition de Des Touches, dont nous aurons sans doute des nouvelles demain, nous fait tisonner dans son histoire, au coin du feu, ici, ce soir, pourquoi ne la raconteriez-vous pas à Fierdrap, qui ne l'a jamais sue que debric et de broc, comme nous disons en Normandie, par la très bonne raison qu'il ne l'a jamais entendue que dans les versions infidèles et changeantes de l'émigration?
—Je le veux bien, mon frère,—dit mademoiselle de Percy, qui rougit de plaisir à la demande de l'abbé, si cela pouvait s'appeler rougir que de passer de la nuance qu'elle avait à une nuance plus foncée.—Mais il est neuf heures sonnées à la pendule et mademoiselle Aimée va bientôt venir; c'est son heure. Or, voilà l'embarras: comment raconter devant elle l'enlèvement de Des Touches où périt son fiancé d'une manière si fatale? Elle a beau être sourde et préoccupée; la malheureuse fille! il y a des jours où le rideau tendu par la douleur entre elle et le monde est moins épais et laisse passer les bruits et la parole, et c'est peut-être un de ces jours-là qu'aujourd'hui!
—Si l'air est très fin,—dit mademoiselle Ursule de Touffedelys, qui faisait la médecine des pauvres, et qui avait des explications à elle pour expliquer une irrégularité organique à laquelle les médecins ne comprenaient rien,—si l'air est très fin, vous pouvez être bien tranquille, elle n'entendra pas une syllabe de tout ce que vous nous direz!
—Et il est très fin,—dit l'abbé, enpassant ses mains le long de ces jambes,—car je sens une vraie tempête de vents coulis sur mes bas de soie. Quand donc ferez-vous descendre votre paravent dans le salon, mesdemoiselles?
—Eh bien,—dit le baron de Fierdrap, suivant son idée,—ne commençons que quand elle sera venue, afin de n'avoir pas à nous interrompre...» Et, précisément, la pendule se mit à marquer le quart après neuf heures avec un bruit sec...
Cette pendule était un Bacchus d'or moulu, vêtu de sa peau de tigre, qui, debout, tenait sur son genou divin, ni plus ni moins qu'un simple tonnelier de la terre, un tonneau dont le fond était le cadran où l'on voyait les heures, et dont le balancier figurait une grappe de raisin picorée d'abeilles. Sur le soc enguirlandé de pampres et de lierres, à trois pas du dieu aux courts cheveux bouclés, il y avait un thyrse renversé, une amphore et une coupe... Drôle de pendule chez de vieilles filles, qui ne buvaient guère que du lait et de l'eau, et se souciaient moins que l'abbé de mythologie!
Or, presque au même instant, la sonnette de la porte répondit autacde la pendule en tintant avec son bruit aigrelet au fond du corridor qui conduisait à la rue:
«La voici! Nous n'avons pas eu longtemps à l'attendre,» ajouta le baron.
Et celle qu'ils nommaientmademoiselle Aimée, et qui allait décider de leur soirée, ouvrit la porte sans qu'on l'annonçât, et entra.
«C'est vous, Aimée!—crièrent du plus haut de leurs gosiers les deux Touffedelys, qui, dans leurs bergères capitonnées, ressemblaient à ces montres à répétition que l'on plaçait autrefois sur un coussinet de soie piqué, aux deux côtés de la glace de la cheminée, et qui auraient sonné l'heure en même temps.—Mon Dieu! n'êtes-vouspastraversée, ma chère?...» reprirent-elles d'une seule haleine, toujours confondant leurs sonneries, virant toutes deux autour de mademoiselle Aimée, tenant leurs écrans et remuées d'un esprit de maîtresse de maison qui semblait, à leurs agitations, souffler en elles comme un Borée.
Aimée
... «C'est vous, Aimée!»—crièrent du plus hautde leurs gosiers les deux Touffedelys...
Du reste, tout le petit cercle s'était levé d'un mouvement unanime, comme s'il eût cédé à la pression du même ressort. C'était le ressort fort et doux de la sympathie, un acier bien fin qui ne s'était pas rouillé dans tous ces vieux cœurs.
«Ne vous dérangez donc pas!—fit une voix fraîche du fond de la cape rabattue d'un mantelet; car la nouvelle arrivée était entrée dans le salon comme elle était venue, n'ayant laissé dans le corridor que ses patins. Elle répondait plus aux mouvements qu'aux paroles de ses amies.—Je ne suis pas mouillée,—ajouta-t-elle,—je suis venue si vite et le couvent est si près!»
Et, pour prouver ce qu'elle disait, elle pencha, dans le jour ambré de la lampe, son épaule, où quelques gouttes d'eau perlaient sur la soie de son mantelet. Le mantelet était d'un violet sombre, l'épauleétait ronde, et les gouttes d'eau tremblaient bien, à cette lueur de lampe, sur cette rondeur soyeuse. On eût dit une grosse touffe de scabieuses où fussent tombés les pleurs du soir.
«Ce n'est que les gouttes dularmier,—fit judicieusement la grande observatrice, mademoiselle Sainte.
—Aimée, vous êtes une imprudente, maDélicate-et-Blonde!—se mit à rugir mademoiselle de Percy, jouant de sa basse-taille aux oreilles de mademoiselle Aimée.—C'était un essai: l'entendrait-elle?—La sœur de l'abbé tenait beaucoup à raconter son histoire au baron de Fierdrap, et elle la croyait compromise...—Vous vous êtes exposée—continua-t-elle—à vous rendre malade; car, en venant, si vous n'avez pas eu la pluie, vous avez eu le vent, mon amour!»
Mais, pour toute réponse à cette tonnante observation, machiavéliquement bienveillante, laDélicate-et-Blondeavait détaché l'améthyste qui agrafait son mantelet autour de son cou, et, des plis de cedessusreployé, sortit une grande personne, blonde, il est vrai, mais plus forte que délicate. Quand elle se retourna aprèsavoir jeté là languissamment son mantelet au dos d'une chaise, et qu'elle vit mademoiselle de Percy, rouge comme un homard dans son court bouillon, et qui de sa main faisait un cornet:
«Pardon,—dit-elle,—mademoiselle, car je crois que vous me parliez; mais, ce soir, je suis...»
Dans sa touchante pudeur d'infirme, elle n'osa pas dire le mot qui exprimait son infirmité. Mais, montrant, d'un geste triste, son oreille et son front:
«Madame est dans sa tour, au plus haut de sa tour,—dit-elle en souriant,—et je crains bien que, ce soir, elle n'en puisse descendre!»
Mot poétique et enfantin qu'elle avait trouvé et qu'elle répétait les jours où sa surdité était complète. Elle avait une manière de les prononcer, qui faisait de ces mots: «Madame est dans sa tour», tout un poème de mélancolie!
«Ce qui veut dire qu'elle est sourde comme un pot,—risqua l'abbé d'un ton sarcastique et cynique.—Tu auras ton histoire, Fierdrap! et ma sœur ne sera pas obligée d'avaler sa langue comme les sauvages... ce qui doit être un rude supplice,même pour les héroïnes de votre force, mademoiselle de Percy!»
Pendant qu'il parlait, la cadette desTouffedelys avait pris par ses coudes, nus au-dessus de ses longues mitaines, mademoiselle Aimée, et l'avait doucement poussée dans sa bergère, tandis que mademoiselle Ursule, approchant un carreau, avait posé aimablement dessus les pieds de cette fille, qui semblait si bien porter ce nom d'Aimée qu'ils lui donnaient tous, sans y ajouter d'autre nom.
«Mais vous voulez donc que je m'en retourne, mes trop aimables?...—fit celle-ci, en prenant sur ses pieds les mains de mademoiselle Ursule et en les gardant dans les siennes.—Vous voilà tous debout! Vous voilà tous en l'air parce que j'arrive! Est-ce là me traiter en voisine et en amie?... Sont-ce là nos conventions ? Vous m'avez autorisée à venir sans cérémonie, en douillette et en pantoufles, travailler près de vous chaque soir; car voici le mois où je ne puis rester chez moi toute seule, quand la nuit est tombée...»
Elle dit cela comme si l'on avait su ce qu'elle voulait dire; et, de fait, lesdeux Touffedelys s'inclinèrent d'adhésion, comme ces magots chinois qui baissent la tête ou tirent la langue quand on les met en branle et qu'on les approche... Seulement, elles s'arrêtèrent au premier de ces deux mouvements.
«Vraiment, je regretterai d'être venue—continua-t-elle—si je vois que je vous dérange, que j'interromps ce que vous disiez... Avec une fille d'aussi peu de ressource que moi dans la causerie, il faut toujours, mes chères amies, faire comme si je n'y étais pas!»
Mais il semblait précisément que ce ne fût pas si facile de faire ce qu'elle disait là d'une voix légère et résignée! Ni dans cette partie indifférente du monde qui s'appelle legrandou lebeau monde, ni dans le petit monde de l'intimité, ni nulle part enfin dans la vie, cette femme, cette sourde, cette Aimée, ne pouvait passer inaperçue. Et, bien loin qu'on pût faire jamais, quand elle était là,comme si elle n'y était pas, on sentait, tant elle était charmante! que même là où elle n'était plus, elle semblait être encore et rester toujours!
Oui! elle était charmante, quoique,hélas! aussi sans jeunesse. Mais parmi tous ces vieillards plus ou moins chenus, sur ce fond de chevelures blanchies étagées autour d'elle, elle ressortait bien et elle se détachait comme une étoile d'or pâlie sur un glacis d'argent, qui en aurait relevé l'or. De belle qu'elle avait été, elle n'était plus que charmante; car elle avait été d'une beauté célèbre dans sa province et même à Paris, quand elle y venait avec son oncle, le colonel Walter de Spens, vers 18.., et quand elle accaparait, en se montrant au bord d'une loge, toutes les lorgnettes d'une salle de spectacle. Aimée-Isabelle de Spens, de l'illustre famille écossaise de ce nom, qui portait dans son écu le lion rampant du grand Macduff, était le dernier rejeton de cette race antique, venue en France sous Louis XI et dont les divers membres s'étaient établis, les uns en Guyenne et les autres en Normandie. Sortie des anciens comtes de Fife, cette branche de Spens qui, pour se distinguer des autres branches, ajoutait à son nom et à ses armes le nom et les armes de Lathallan, s'éteignait en la personne de la comtesse Aimée-Isabelle, qu'on appelait si simplementmademoiselle Aiméedans le salon des Touffedelys, etdevait mourir sous les bandeaux blancs et noirs de la virginité et du veuvage, ces doubles bandelettes des grandes victimes! Aimée de Spens avait perdu son fiancé au moment où, devenue pauvre par le fait de la spoliation révolutionnaire, elle cousait elle-même sa modeste robe de noces de ses mains féodales; et même on ajoutait tout bas qu'elle avait fait de cette robe inachevée et inutile le suaire de son malheureux fiancé... Depuis ce temps-là, et il y avait longtemps, le monde intime au sein duquel elle vivait l'appelait souvent la Vierge-Veuve, et ce nom exprimait bien, dans ses deux nuances, sa destinée. Comme il faut avoir vu les choses pour les peindre ressemblantes, le groupe de vieillards qui l'entourait et qui l'avait vue en pleine jeunesse, donnera peut-être en parlant d'elle, dans cette histoire, une idée de sa beauté passée; mais il paraît que cette beauté avait été surnaturelle.
charmante
... De belle qu'elle avait été,elle n'était plus que charmante...
Lorsque le vent de la poésie romantique soufflait dans la tête classique de l'abbé de Percy, qui était poète, mais qui tournait ses vers autour en l'airde Jacques Delille, il disait, sans trop croiretomber dans le galimatias moderne:
Ce fut longtemps l'Astre du jour;Mais c'est l'Astre des nuits encore!
Et, quelle que fût la valeur métaphorique de ces deux vers, ils ne manquaient pas de justesse. En effet, Aimée, la belle Aimée, était une puissance métamorphosée, mais non détruite. Tout ce qui avait été splendide en elle autrefois, tout ce qui foudroyait les yeux et les cœurs, était devenu, à son déclin, doux, touchant, désarmé, mais suavement invincible. Sidérale d'éclat, sa beauté, en mûrissant, s'était amortie. Comme les rayons de la lune, elle s'était veloutée...
L'abbé disait d'elle encore ce joli mot à la Fontenelle, pour exprimer le charme attachant de sa personne: «Autrefois, elle faisait des victimes; à présent, elle ne fait plus que des captifs.» Le foisonnant buisson de roses s'était éclairci, les fleurs avaient pâli et se dépouillaient, mais en se dépouillant, le parfum de tant de roses ne s'était pas évaporé. Elle était donc toujoursAimée... L'outre-mer de ses longs yeux de «fille des flots», qui distinguait, comme un signe de race, cette descendante des anciensrois de la mer,ainsi que les Chroniques désignent les Normands, nos ancêtres, n'avait plus, il est vrai, la radieuse pureté de ce regard de Fée, ondé de bleu et de vert, comme les pierres marines et comme les étoiles, et où semblaient chanter, car les couleurschantentau regard, la Sérénité et l'Espérance! Mais la profondeur d'un sentiment blessé, qui teignait tout de noir dans l'âme d'Aimée, y versait une ombre sublime. Le gris et l'orangé, ces deux couleurs du soir, y descendaient et y jetaient je ne sais quels voiles comme il y en a sur les lacs de saphir de l'Écosse, sa primitive patrie. Moins heureuse que les montagnes, qui ne connaissent pas leur bonheur et qui retiennent longtemps à leurs sommets les feux du soleil couchant et les caresses de la lumière, les femmes, elles, s'éteignent par la cime. Des deux blonds différents qui avaient, pendant tant d'années, joué et lutté dans les ondes d'une chevelure «du poids de sa dot de comtesse», disait orgueilleusement le père d'Aimée de Spens avant sa ruine, le blond mat et morne l'emportait maintenant sur le blond étincelant et joyeux qui avait jadis poudré son front, si mollementrosé, de l'or agaçant de ses paillettes; et c'est ainsi que, comme toujours, le feu, une fois de plus, mourait sous la cendre! Si mademoiselle Aimée avait été brune, pas de doute que déjà, sur ces nobles tempes qu'elle aimait à découvrir, quoique ce ne fût pas la mode alors comme aujourd'hui, on eût pu voir germer cespremières fleurs du cimetière, comme on dit des premiers cheveux blancs que le temps, dans de cruels essais, nous attache au front brin à brin, en attendant que le diadème mortuaire qu'il tresse à nos têtes condamnées soit achevé! Mais mademoiselle Aimée était blonde. Les cheveux blancs des blondes sont des cheveux bruns, qui, peu à peu, viennent tacher, comme de terre, leurs boucles brillantes, dédorées. Ces terribles taches, Aimée les avait à la racine de ses cheveux relevés, et l'âge de cette jeune vieille n'était pas seulement écrit dans ces sinistres meurtrissures...
Il l'était ailleurs. Il l'était partout. A la clarté de la lampe qui frappait obliquement sa joue, il était aisé d'apercevoir les ombres mystérieuses et fatales qui ne tenaient pas au jeu de la lumière, mais à la triste action de la vie, et qui commençaient à tomber dans les méplats de son visage comme elles étaient déjà tombées dans le bleu de mer de ses yeux. La robe de soie gris de fer qu'elle portait et les longues mitaines noires qui montaient jusqu'à la saignée de son bras rond et vainement puissant, puisqu'il ne devait jamais étreindre ni un pauvre enfant, ni un homme; ce bras dont la chair ressemblait de tissu, de nuance et de fermeté, à la fleur de la jacinthe blanche; le bout de dentelle qu'elle avait jeté pour sortir, à la hâte, par-dessus son peigne, et qui, noué sous son menton, encadrait modestement l'ovale de ses traits; tous ces simples détails, ajoutés au travail du temps, humanisaient, faisaient redevenir visage de femme cette céleste figure de Minerve, calme, sérieuse, olympienne, placide, en harmonie avec ce sein hardiment moulé comme l'orbe d'une cuirasse de guerrière, où brûlait chastement, depuis plus de vingt ans, une pensée d'adoration perpétuelle. Et l'on sentait, en voyant ces premiers envahissements de l'âge et ces traces de la douleur, que si cette vierge, grandiose et pudique, avait toujours été la sagesse, elle n'était pas pour cela déesse.
Elle n'était qu'une fille «montée en graine», disaient cyniquement les jeunes gentilshommes de la contrée, qui ont tous perdu, au contact des mœurs nouvelles, la galanterie chevaleresque de leurs pères. Mais aux yeux de qui savait voir, cette vieille fille valait mieux à son petit doigt sans anneau qu'à tout leur corps, dans leurs robes de noce, les plus jeunes châtelaines de ce pays, dont les femmes ressemblent pourtant aux touffes de roses des pommiers en fleurs! Au physique, sa beauté de soleil couché, estompée par le crépuscule et par la souffrance, pouvait encore inspirer un grand amour à une imagination réellement poétique; mais, au moral, qui aurait pu lutter contre elle? Qui, sur les âmes élevées, aurait eu plus d'empire que cette Aimée de quarante ans, la femme de son nom autrefois,—car personne n'avait jamais inspiré plus de sentiments ardents et tendres... Richesse et conquêtes inutiles! Don de grâce ironique et cruel! qui n'avait jamais rien pu pour son bonheur, mais qui avait fait de sa vie manquée quelque chose de plus beau que la vie réussie des autres!
Le petit cercle qui venait de s'ouvrir pourelle et qu'elle avait élargi, s'était refermé autour de la cheminée. Mademoiselle Sainte de Touffedelys avait pris place auprès de sa sœur. La nouvelle arrivée, installée si aimablement dans la bergère de mademoiselle Sainte, avait tiré de son manchon la broderie commencée chez elle, et de ses doigts effilés, qui sortaient de ses mitaines de soie comme des pistils blancs d'une fleur noire, elle fit quelques points, puis, relevant sa belle tête et leur jetant son regard langoureux à eux tous, qui se préparaient à reprendre leur causerie interrompue:
«A la bonne heure!—dit-elle de cette voix dont la fraîcheur avait plus résisté que celle de ses joues,—une voix de rose qu'il faudrait donner au guide de l'aveugle pour le consoler de n'y voir plus;—à la bonne heure! voilà comme je vous aime maintenant, et comme je vous veux. Causez entre vous et oubliez-moi.»
Et elle repencha sa tête sur son ouvrage, et elle se replongea dans sa préoccupation profonde, cepuits de l'abîmequi était en elle et que gardait sa surdité!
«Et à présent, ma chère Percy,—fit doctoralement mademoiselle Ursule,—vous pouvez dire tout ce qu'il vous plaira sans aucune crainte. Quand sa surdité la reprend, elle devient encore plus distraite que sourde, et, c'est moi qui vous en réponds, elle n'entendra pas un seul mot, fendu en quatre, de votre histoire.
—Oui!—dit l'abbé;—seulement, ma sœur, vous ferez bien de vous arrêter, si votre fougue vous le permet, quand elle lèvera la tête de son ouvrage; car ces diables de sourds voient le son sur les lèvres, et les mots leur arrivent par les yeux.
—Lignes et hameçon!—dit le baron de Fierdrap étonné,—que de précautions pour une histoire! C'est donc quelque chose de bien terrible pour mademoiselle Aimée, ce que vous allez raconter. J'avais bien ouï dire autrefois qu'elle avait perdu son fiancé dans la fameuse expédition des Douze, et qu'elle n'avait jamais, à cause de cela, voulu entendre parler de mariage, depuis ce temps-là, malgré les bons partis qui se présentèrent; mais, bon Dieu! où donc en sommes-nous, si, au bout de vingt ans, il faut prendre des ménagements pareils pour raconter une vieille histoire devant une... devant une...
—Allons, achève! devant une vieille fille!—interrompit l'abbé.—Elle ne t'entend pas, et voilà déjà le bénéfice de sa surdité qui commence! Mais, mon pauvre Fierdrap, cette vieille fille, comme tu dis, eût-elle l'âge des carpes que tu pêches dans les étangs du Quesnoy, et elle est encore loin de cet âge et du nôtre, cette vieille fille, c'est mademoiselle Aimée de Spens, une perle, vois-tu? qui ne se trouve pas dans la vase où tu prends tes anguilles! une espèce de femme rare comme un dauphin, et à laquelle un vide-rivière de cormoran comme toi n'est pas troussé pour rien comprendre, pas plus qu'à ce terrible coup de filet autour du cœur, qu'on appelle un amour fidèle!
—Peuh!—fit le baron, sur lequel le mot de l'abbé opéra comme unclangor tubæ, qui lui sonnait la diane de sa manie et qui lui fit enfourcher son dada,—j'ai pêché, il y a environ dix ans, sous les ponts de Carentan et à l'époque de l'équinoxe de septembre, un poisson de la grosseur d'un fort rouget, qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à un dauphin, s'il faut en croire les peintures, les écussons et les tapisseries où ce phénixdes poissons est représenté. Comment se trouvait-il dans la Douve? La mer l'avait-elle rejeté là comme elle y rejette quantité de saumons, à certaines saisons et à certaines marées? Mais le fait est que je l'y trouvai pris à une de mes lignes dormantes, au bout de laquelle il tressautait vigoureusement, comme s'il n'avait pas eu un croc dans la tête, de la profondeur de deux doigts! De ma vie ni de mes jours je n'avais eu un pareil poisson dans ma nasse; non, par Dieu et ses apôtres, qui étaient pêcheurs! ni le père Le Goupil, ni M. Caillot, ni M. d'Ingouville, ni aucun des membres de notreclub des Pêcheurs de la Douvenon plus!
«Je restai d'abord un peu ébahi quand je l'aperçus; mais bientôt je le couchai mollement sur l'herbe, et je me mis à braquer sur lui mes deux lanternes,—et il fit un geste en montrant ses deux yeux, qu'il cligna.—J'avais retenu de mes livres de classe que le dauphin se teignait, à l'heure de la mort, de toutes les nuances de l'arc-en-ciel, et j'étais curieux de voir cela. Mais c'est probablement une de ces bourdes comme nous en ont fait si souvent messieurs les Anciens. As-tu jamais pucroire aux Anciens, toi, l'abbé?... et à leur Pline?... et à leur Varron?... et à leur pince-sans-rire de Tacite?... tous drôles qui se moquent de nous à travers les siècles, mais à qui, du moins, l'histoire de mon poisson allongea un bon soufflet de plus; car, mon cher, il mourut aussi bêtement qu'une huître hors de son écaille... sans plus changer de couleur que la première tanche ou le premier brochet venu! Et cependant, quand j'allai, de mon pied mignon, le porter au bonhomme Lambert de Grenthéville, qui s'occupait alors d'histoire naturelle, il me jura, malgré tout ce que je pus lui dire de la plate mort de la bête, et sur son honneur de savant, ce qui n'était pas pour moi, du reste, chose aussi vénérable que le reliquaire de Saint-Lô, oui! il me jura que c'était bien là le dauphin dont les anciens nous ont tant parlé. En fait de dauphin, voilà, l'abbé, ce que j'ai jamais vu de ma vie, et tu as diablement raison—diablementétait l'adverbe favori du baron de Fierdrap—si tu entends par là quelque chose de rare! Quant aux amours fidèles, c'est différent... et plus commun... quoiqu'il n'en pleuve pas non plus des potées,et qu'à ce filet-là comme aux autres le temps ôte chaque jour quelque maille, par où le poisson le mieux pris ne manque jamais de décamper!
—Eh bien, sceptique!—reprit l'abbé,—sceptique au cœur des femmes! en voici une qui soufflètera aussi tes observations et tes connaissances... comme si tu étais un Ancien! L'histoire de mademoiselle Aimée se mêle à l'histoire de ma sœur comme une guirlande de cyprès s'enlace à une branche de laurier. Écoute et profite! et ne suspends pas plus longtemps un récit que tu as demandé toi-même, et que tu oublies àparler poisson, ô le plus incorrigible des pêcheurs!
—Sur mon honneur, c'est la vérité! j'ai, là, glissé comme une anguille,—dit M. de Fierdrap. Et, se tournant vers mademoiselle de Percy, littéralement à l'état d'outre, gonflée par l'histoire qu'elle était obligée de retenir, pendant que ces messieurs parlaient:—Excusez-moi,—ajouta-t-il,—mademoiselle, quoique le plus coupable des deux soit votre frère, avec son dauphin qui m'a rappelé le mien...
—Oui!—fit l'abbé, toujours mythologique,—comme Arion, un dauphin t'aemporté sur sa croupe et tu as bientôt gagné le large dans la haute mer des distractions...
—Mais je suis à présent tout oreilles pour vous écouter, mademoiselle,»—continua M. de Fierdrap à travers la plaisanterie de l'abbé, qui ne l'arrêta pas.
Mademoiselle de Percy, dont l'impatience ressemblait à une menace d'apoplexie et qui débâtissait convulsivement les points qu'elle avait faits à son travail de tapisserie, repoussa son canevas dans sa corbeille; et tenant ses ciseaux, les seules armes dont sa main d'héroïne fût maintenant armée et dont elle tambourinait de temps en temps sur le guéridon contre lequel elle était accoudée, elle commença son récit...
Histoire militaire, digne d'un bien autre tambour!
Histoire militaire
... Histoire militaire,digne d'un bien autre tambour!
«Pendant que vous pêchiez des truites en Écosse, monsieur de Fierdrap, et que mon frère, ici présent, faisait voir, dans sa personne, la grave Sorbonne, en habit écarlate, chassant le renard, à franc étrier, sur les domaines de notre gracieux cousin le duc de Northumberland, ces demoiselles de Touffedelys, qui, en leur qualitéde châtelaines très aimées des gens de leurs terres, avaient cru pouvoir se dispenser d'émigrer ainsi que moi, la dernière d'une famille nombreuse et depuis longtemps déjà dispersée, nous nous occupions, de ce côté-ci de la Manche, à bien autre chose, je vous assure, qu'àfiler nos quenouilles de lin, comme dit la vieille chanson bretonne! Les temps paisibles, où l'on ourlait des serviettes ouvrées dans la salle à manger du château, n'étaient plus... Quand la France se mourait dans les guerres civiles, les rouets, l'honneur de la maison, devant lesquels nous avions vu, pendant notre enfance, nos mères et nos aïeules assises comme des princesses des contes de Fées, les rouets dormaient, débandés et couverts de poussière, dans quelque coin du grenier silencieux. Pour parler à la manière des fileuses cotentinaises: nous avions unlanfoisplus dur à peigner. Il n'y avait plus de maison, plus de famille, plus de pauvres à vêtir, plus de paysannes à doter; et la chemise rouge de mademoiselle de Corday était tout le trousseau en espérance qu'à des filles comme nous avait laissé la République!
truites
... «Pendant que vous pêchiezdes truites en Écosse, monsieur de Fierdrap...»
«Or, à l'époque dont je vais vous parler, monsieur de Fierdrap, la grande guerre, ainsi que nous appelions la guerre de la Vendée, était malheureusement finie. Henri de La Rochejaquelein, qui avait compté sur l'appui des populations normandes et bretonnes, avait, un beau matin, paru sous les murs de Granville; mais, défendu par la mer et ses rochers encore mieux que par les réquisitionnaires républicains, cet inaccessible perchoir aux mouettes avait tenu ferme et, de rage de ne pouvoir s'en rendre maître, La Rochejaquelein, à ce moment-là, dit-on, dégoûté de la vie, était allé briser son épée sur la porte de la ville, malgré le canon et la fusillade, puis il avait remmené ses Vendéens. Du reste, si, comme on l'avait cru d'abord, Granville n'avait pas fait de résistance, le sort de la guerre royaliste aurait-il été plus heureux?... Nul des chefs Normands—et je les ai tous très bien connus—qui avaient, dans notre Cotentin,essayéd'organiser une Chouannerie à l'instar de celle de l'Anjou et du Maine, ne le pensait, même dans ce temps où l'inflammation des esprits rendait toute illusion facile. Pour le croire,ils jugeaient trop bien le paysan normand, qui se battrait comme un coq d'Irlande pour son fumier dans sa basse-cour, mais à qui la Révolution, en vendant à vil prix les biens d'émigrés et les biens d'Église, avait précisément offert le morceau de terre pour lequel cette race, pillarde et conservatrice à la fois, a toujours combattu, depuis sa première apparition dans l'Histoire. Vous n'êtes pas Normand pour des prunes, baron de Fierdrap, et vous savez, comme moi, par expérience, que le vieux sang des pirates du Nord se retrouve encore dans les veines des plus chétifs de nos paysans en sabots. Le généralTélémaque, comme nous disions alors, c'est-à-dire, sous son vrai nom, le chevalier de Montressel, qui avait été chargé par M. de Frotté d'organiser la guerre dans cette partie du Cotentin, m'a souvent répété combien il avait été difficile de faire décrocher du manteau de la cheminée le fusil de ces paysans, chez qui l'amour du roi, la religion, le respect des nobles, ne venaient que bien après l'amour de leurfaitet le besoin d'avoir dequay sur la planche[2]. «Tous lesintérêts de ces gens-là sont des intérêts,» me disait, dans son dépit, le chevalier, qui n'était pas de Normandie. Et il ajoutait, M. de Montressel: «Si la chair de Bleu s'était vendue au prix du gibier, sur les marchés de Carentan ou de Valognes, pas de doute que mes lambins dégourdis n'en eussent bourré leurs carnassières, et ne nous eussent abattu, à tout coin de haie, des républicains, comme ils abattaient, dans les marais de Néhou, des canards sauvages et des sarcelles!»
«Et si je reviens sur tout cela, monsieur de Fierdrap, quoique vous le sachiez aussi bien que moi, c'est que vous n'étiez plus là, vous, quand nous y étions, et que je me sens obligée, avant d'entrer dans mon histoire, de vous rappeler ce qui se passait en cette partie du Cotentin, vers la fin de 1799. Jamais, depuis la mort du Roi et de la Reine, et depuis que la guerre civileavaitfait deux camps de la France, nous n'avions eu, nous autres royalistes, le courage, sinon plus abattu, au moins plus navré... Le désastre de la Vendée, le massacre de Quiberon, la triste fin de la Chouanneriedu Maine, avaient été la mort de nos plus chères espérances, et si nous tenions encore, c'était pour l'honneur; c'était comme pour justifier la vieille parole: «On va bien loin quand on est lassé!» M. de Frotté, qui avait refusé de reconnaître le traité de la Mabilais, continuait de correspondre avec les princes. Des hommes dévoués passaient nuitamment la mer et allaient chercher en Angleterre, pour les rapporter à la côte de France, des dépêches et des instructions. Parmi eux, il en était un qui s'était distingué entre les plus intrépides par une audace, un sang-froid et une adresse incomparables: c'était le chevalier Des Touches.
«Je ne vous peindrai pas le chevalier... Vous le disiez, il n'y a qu'un instant, à mon frère, vous l'avez connu à Londres et vous l'appeliezla Belle Hélène, beaucoup pour son enlèvement, et un peu aussi pour sa beauté; car il avait, si vous vous en souvenez, une beauté presque féminine, avec son teint blanc et ses beaux cheveux annelés, qui semblaient poudrés, tant ils étaient blonds! Cette beauté, dont tout le monde parlait et dont j'ai vu des femmes jalouses, cette délicate figure d'ange de missel, nem'a jamais beaucoup charmée. J'ai souvent raillé sur leurs admirations enthousiastes mesdemoiselles de Touffedelys et bien d'autres jeunes filles de ce temps, qui regardaient le chevalier de Langotière comme un miracle, et l'auraient volontiers nommé labelle des belles, comme, du temps de la Fronde, on disait de la duchesse de Montbazon, seulement, tout en raillant, je n'oubliais pas que cette mignonne beauté de fille à marier était doublée de l'âme d'un homme; que sous cette peau fine, il y avait un cœur de chêne et des muscles comme des cordes à puits... Un jour, dans une foire, à Bricquebec, j'avais vu le chevalier, traité deChouanavec insolence, sous une tente, faire tête à quatre vigoureux paysans, dont il tordit lespieds de frênedans ses charmantes mains, comme si ç'avaient été des roseaux! Je l'avais vu, pris brutalement à la cravate par un brigadier de gendarmerie taillé en Hercule, saisir le pouce de cet homme entre ses petites dents, ces deux si jolies rangs de perles! le couper net d'un seul coup et le souffler à la figure du brigadier, tout en s'échappant par un bond qui troua la foule ameutée autour d'eux; et depuis ce jour-là, je l'avoue, la beauté de ce terrible coupeur de pouce m'avait paru moins efféminée! Depuis ce jour-là aussi, j'avais appris à le connaître, au château de Touffedelys, où, comme je vous le disais, baron, nous avions notre quartier général le mieux caché et le plus sûr. Êtes-vous allé quelquefois à Touffedelys, monsieur de Fierdrap?... Vos domaines, à vous, n'étaient pas de ce côté, et de ce pauvre château ruiné, il ne reste pas maintenant une seule pierre! C'était un assez vaste manoir, autrefois crénelé, un débris de construction féodale, qui pouvait abriter une troupe nombreuse entre ses quatre tourelles, et dont les environs étaient couverts de ces grands bois, le vrai nid de toutes les Chouanneries! qui rappelaient par leur noirceur et les dédales de leurs clairières, ce fameux bois de Misdom où le premier des Chouans, un Condé de broussailles, Jean Cottereau, avait toute sa vie combattu. Situé à peu de distance d'une côte solitaire, presque inabordable à cause des récifs, le château de Touffedelys semblait avoir été placé là, comme avec la main, en prévisionde ces guerres de partisans à moitié éteintes et que nous essayions de rallumer! Tout ce qui avait résolu de reprendre et de continuer cette malheureuse guerre interrompue, tout ce qui repoussait dans son âme d'oppressives pacifications, tout ce qui pensait que des combats de buisson et de haie pouvaient mieux réussir qu'une guerre de grande ligne, devenue d'ailleurs impossible, tous ceux qui voulaient brûler une dernière cartouche contre la Fortune, l'ignoble et lâche Fortune! et s'enterrer sous leur dernier coup de fusil, venaient, de toutes parts, se réunir et se concerter dans ce fidèle château de Touffedelys. Les chefs de cette arrière-Chouannerie, qui eut son dénoûment, hideusement tragique, à la mort de Frotté, massacré dans le fossé de Verneuil, y arrivaient sous toutes sortes de déguisements, et maintes fois ils s'y abouchèrent avec les derniers survivants de la Chouannerie du Maine écrasée. Afin de désorienter le soupçon, le château, qui n'avait plus que deux châtelaines, bien peu inquiétantes, à ce qu'il semblait, pour la République, était le refuge de quelques femmes de la contrée dont lespères, les maris, les frères avaient émigré, et qui, n'ayant voulu ou pu les suivre, évitaient, en vivant à la campagne, au milieu des paysans chez lesquels un vieux respect pour leurs familles existait encore, ce qu'elles n'eussent pas évité dans les villes: le gouffre toujours béant des maisons d'arrêt.
«Elles y vivaient le plus obscurément qu'elles pouvaient, cherchant à se faire oublier des représentants du peuple en mission, ces épouvantables inquisiteurs, mais cherchant à renouer les mailles du réseau, si souvent brisé, d'une insurrection à laquelle l'ensemble a trop manqué toujours. Ces femmes, dont voici quatre échantillons, monsieur de Fierdrap...»
Et, des ciseaux qu'elle tenait, mademoiselle de Percy indiqua les deux Touffedelys, mademoiselle Aimée, et enfin elle-même, en retournant la pointe de ses ciseaux vers les redoutables timbales de son corsage.
«Ces femmes étaient dans tout l'éclat de leur fraîcheur de Normandes et dans toute la romanesque ferveur des sentiments de leur jeunesse; mais dressées au courage par les événements mortels dechaque jour, perpétuellement à quelques pieds de leurs têtes, et brûlant de ce Royalisme qui n'existe plus, même dans vous autres hommes qui avez pourtant si longtemps combattu et souffert pour la royauté; elles ne ressemblaient pas à ce qu'avaient été leurs mères au même âge et à ce que sont leurs filles ou leurs petites-filles aujourd'hui! La vie du temps, les transes, le danger pour tout ce qu'elles aimaient, avaient étendu une frémissante couche de bronze autour de leurs cœurs... Vous voyez bien Sainte de Touffedelys dans sa bergère, qui ne traverserait pas aujourd'hui la place des Capucins, à minuit, pour un empire, et sans se sentir la mort dans les veines... eh bien! Sainte de Touffedelys—n'est-ce pas, Sainte?—venait seule avec moi, la nuit, par les plus mauvais temps d'orage, porter sur cette côte isolée et dangereuse des dépêches au chevalier Des Touches, déguisé en pêcheur de congres, et qui, dans un canot fait de trois planches, sans aucune voile et sans gouvernail, se risquait, pour le service du Roi, de la côte de France à la côte d'Angleterre, à travers cette Manche toujours grosse de quelque naufrage... aussi froidement que s'il se fût agi d'avaler un simple verre d'eau!
—Et cela pouvait être la mer à boire!—interrompit l'abbé, qui, comme le prince de Ligne, aimait jusqu'aux bêtises de la gaieté.
—Car telle était, surtout,—continua mademoiselle de Percy, troppartiepour s'apercevoir de l'interruption de son frère,—la fonction, parmi nous, du chevalier Des Touches. Entre les gentilshommes qui hantaient le château de Touffedelys et qui y concertaient la guerre, il n'y avait, malgré le courage qui les distinguait et qui les égalisait tous, que ce jeune damoisel de chevalier Des Touches pour se mettre ainsi à la mer comme un poisson; car, vous vous en souvenez, Sainte? c'était réellement à peine un canot que cette pirogue de sauvage qu'il avait construite et dans laquelle il filait, en coupant le flot comme un brochet, caché dans l'entre-deux des vagues et défiant ainsi toutes les lunettes de capitaines qui surveillaient la Manche et l'espionnaient, de chaque pointe de vague ou de falaise, dans ce temps-là! Vous rappelez-vous, Sainte, qu'un soir de brume qu'il allaitpartir, vous voulûtes, en riant, descendre dans cette frêle pirogue, et que, vous si légère alors, poids de fleur ou d'oiseau, vous manquâtes de la faire chavirer, ma bergeronnette? Et pourtant, c'était dans une pareille coquille de noix qu'il passait, par les plus exécrables temps, d'une côte à l'autre, toujours prêt à revenir ou à partir quand il le fallait,—toujours à l'heure, exact comme un roi, le roi des mers! Certes! parmi ses compagnons d'armes, il y avait des cœurs qui auraient aussi bien que lui tenté l'aventure, qui n'avaient pas plus peur que lui de laisser leurs cadavres aux crabes, et pour qui la manière de mourir était indifférente quand il s'agissait du Roi et de la France; mais, tout en l'imitant, nul d'entre eux n'eût cru réussir et n'eût certainement réussi!... Pour cela, il fallait être un homme à part, plus qu'un marin! plus qu'un pilote! Il fallait enfin être ce qu'il était, cet étonnant jeune homme que la guerre civile avait pris n'ayant vu la mer que de loin, et n'ayant jamais fait autre chose que de tirer des mouettes autour de la gentilhommière de son père! Aussi les vieux matelots du port de Granville,amateurs du merveilleux, comme tous les marins, quand ils surent la périlleuse vie du chevalier pendant dix-huit mois de courses à peu près continuelles, dirent-ils qu'ilcharmaitles vagues, comme on a dit aussi de Bonaparte qu'ilcharmaitles balles et les boulets. Ils se connaissaient en audace! l'audace du chevalier ne les troublait donc pas. Mais ils avaient besoin de s'expliquer son bonheur par une de ces idées superstitieuses qui sont familières aux matelots.
«Il aurait dû, en effet, vingt fois être pris ou succomber dans ces terribles passages! Ce bonheur insolent et constant, cette imprudence si souvent recommencée et d'un résultat toujours assuré, donnaient à Des Touches une importance considérable parmi les autres officiers de la Chouannerie du Cotentin. On sentait que s'il périssait, on ne le remplacerait pas! D'ailleurs, il n'était pas qu'un courrier infatigable et intrépide, qui savait son détroit de mer comme certains guides pyrénéens savent leurs montagnes. Partout, dans le hallier, dans l'embuscade, au combat, lorsqu'il fallait jouer de la carabine ou s'estafiler corps à corpsavec le couteau, c'était un des Chouans les plus redoutables, l'effroi des Bleus, qu'il étonnait toujours, en les épouvantant, quand, dans une affaire, il déployait tout à coup, à travers ses formes sveltes et élégantes, la force terrassante du taureau!C'est la guêpe!disaient-ils, les Bleus, en reconnaissant dans la fumée des rencontres cette taille fine et cambrée, comme celle d'une femme en corset:—Tirez à la guêpe!Mais la guêpe s'envolait toujours, ivre du sang qu'elle avait versé; carelleavait une vaillance acharnée et féroce. En toute occasion, ce mignon de beauté était et restait l'homme du pouce si cruellement mordu et coupé à la foire de Bricquebec, le visage blanc, à la lèvre large et rouge, signe de cruauté, dit-on, et qu'il avait aussi rouge que le ruban de votre croix de Saint-Louis, monsieur de Fierdrap! Ce n'était pas seulement le fanatisme de sa cause qui l'exaltait quand, avant ou après le combat, il se montrait implacable. Il était Chouan, mais il ne semblait pas de la même nature que les autres Chouans. Tout en se battant avec eux, tout en jouant sa vie à pile ou face pour eux, il ne semblait pas partager lessentiments qui les animaient. Peut-être chouannait-il pour chouanner, lui, et était-ce tout?... Ces compagnons, ces guérillas, ces gentilshommes, n'avaient pas uniquement Dieu et le Roi dans leur cœur. A côté du Royalisme qui y palpitait, il y avait d'autres sentiments, d'autres passions, d'autres enthousiasmes. La jeunesse ne sonnait pas vainement, en eux, son heure brûlante. Comme les chevaliers leurs ancêtres, ils avaient tous ou presque tous unedame de leurs penséesdont l'image les accompagnait au combat, et c'est ainsi que le roman allait son train à travers l'Histoire! Mais le chevalier Des Touches! Je n'ai jamais revu dans ma vie un tel caractère. A Touffedelys, où nous avons tant brodé de mouchoirs avec nos cheveux pour ces messieurs qui nous faisaient la galanterie de nous les demander, et qui les emportaient comme des talismans dans leurs expéditions nocturnes, je ne crois pas qu'il y en ait eu un seul de brodé pour lui. Qu'en pensez-vous, Ursule?... Toutes les recluses de cette espèce de couvent de guerre l'intéressaient fort peu, quoiqu'elles fussent la plupart fort dignes d'être aimées, mêmepar des héros! Nous pouvons bien le dire aujourd'hui que nous voilà vieilles. Et, d'ailleurs, je ne parle pas pour moi, Barbe-Pétronille de Percy, qui n'ai jamais été une femme que sur les fonts de mon baptême, et qui, hors de là, ne fus toute ma vie qu'un assez brave laideron, dont la laideur n'avait pas plus de sexe que la beauté du chevalier Des Touches n'en avait!
«Mais je parle pour ces demoiselles de Touffedelys ici présentes, alors dans toute la splendeur de la vie, deux cygnes de blancheur et de grâce, auxquels il fallait mettre un collier différent autour du cou pour les reconnaître! Je parle pour Hortense de Vély, pour Élisabeth de Manneville, pour Jeanne de Montevreux, pour Yseult d'Orglande, et surtout pour Aimée de Spens, devant qui toutes les autres, si radieuses fussent-elles, s'effaçaient comme un brouillard de rivière devant le soleil. Aimée de Spens était de beaucoup la plus jeune de nous toutes. Elle avait seize ans quand nous en avions trente. C'était une enfant, mais tellement belle, monsieur de Fierdrap, qu'excepté ce cœur de brochet, le chevalier Des Touches, iln'y eut peut-être pas un seul des hommes de cette époque qui la vît sans l'aimer, cetteAimée la bien-nommée, comme nous l'appelions! Du moins les onze gentilshommes de l'expédition des Douze, puisque le douzième était une femme,—votre servante, baron de Fierdrap!—avaient-ils tous pour elle une passion romanesque et déclarée; car tous, les uns après les autres, ils avaient demandé sa main!
—Quoi! ils l'ont aimée tous les onze?—dit le baron, qui partit comme une bonde à ce trait, frappé de ce détail singulier dans une histoire où les événements étaient aussi étonnants que les personnages.
—Oui! tous, baron!—reprit mademoiselle de Percy,—et les sentiments inspirés par elle ont plus ou moins duré en ces âmes fortes. Quelques-uns d'entre eux sont restés amoureux et fidèles. Vous vous en étonneriez peu, du reste, si vous aviez connu l'Aimée de cette époque, une femme qui n'a pas eu de peintre, et comme vous n'en avez peut-être jamais rencontré, vous qui avez tant couru le monde.
—Halte!—fit M. de Fierdrap, quiavait été uhlan en Allemagne.—Halte!—répéta-t-il, comme s'il avait eu toute sa compagnie de uhlans sur les talons.—J'ai connu en 180... lady Hamilton, et par les sept coquilles que je porte! mademoiselle, je vous jure que c'était une commère à faire comprendre, même à un quaker, les satanées bêtises que l'amiral Nelson s'est permises pour elle!
—Je l'ai connue aussi,—dit à son tour l'abbé;—mais mademoiselle Aimée de Spens, que tu vois là, était encore plus belle. C'était comme le jour et la nuit...
—Corne de cerf!—fit le baron de Fierdrap surexcité,—je vis un jour cette lady Hamilton en bacchante...