V

lady Hamilton

... Je vis un jour cettelady Hamilton en bacchante...

—Par exemple,—interrompit railleusement l'abbé,—voilà comme jamais tu n'aurais pu voir mademoiselle Aimée de Spens, Fierdrap!

—Et je te jure...—dit le baron, qui n'écoutait plus et qui voulait raisonner.

—...Que cela n'allait pas mal à cette grande fille d'auberge,—interrompit encore l'abbé.—Parbleu! je le crois bien. Elle avait versé de son robuste bras rose hâlé assez de cruches de bière aux palefreniers du Richmond pour jouer de l'amphore...et du reste, avec grâce! Mais mademoiselle Aimée de Spens n'était pas de cet acabit de beauté-là. Ne t'avise jamais, Fierdrap, de lui comparer personne! Ma sœur a raison. On ne vit pas assez longtemps pour rencontrer dans sa vie deux femmes comme celle-làa été... La beauté unique de son temps, mon cher! Et elle aura eu le sort de tout ce qui est absolument beau ici-bas! il n'y aura pas d'histoire pour elle... pas plus que pour les onze héros qui l'ont aimée. Elle n'en aura déshonoré aucun; elle ne sera entrée dans la baignoire d'aucune reine; elle ne comptera point parmi les intéressantes ravageuses de ce monde, qui le bouleversent du vent de leurs jupes! Pauvre magnifique beauté perdue, qui n'entend même pas ce que je dis d'elle, ce soir, au coin de cette cheminée, et qui n'aura été dans toute sa vie que le solitaire plaisir de Dieu!»

Pendant que l'abbé de Percy parlait, le baron de Fierdrap regardait celle qu'il avait appeléele solitaire plaisir de Dieu, travaillant alors à sa broderie avec ses deux mains de madone. Il clignait de l'œil, M. de Fierdrap. C'était son tic et ilen faisait une finesse. De son autre œil qu'il ne fermait pas, de son œil gris, émerillonné, l'ancien uhlan allait du beau front d'Aimée couronné de ses cheveux d'or bronze, de ce beau front à la Monna Lisa, au centre un peu renflé duquel le rayon de la lampe qui y luisait attachait comme une féronnière d'opale, jusqu'à ces opulentes épaules moulées dans la soie gris de fer collant au corsage, et peut-être pensait-il, en voyant tout cela, que, malgré le temps, malgré la douleur, malgré tout, il restait duplaisir solitaire de Dieud'assez riches miettes pour que les hommes, et les plus difficiles des hommes, pussent faire encore une ripaille de roi.

Mais il ne dit pas ce qu'il pensait... Si des incongruités zigzaguèrent un instant dans son cerveau, il les contint sous sa perruque aventurine, et mademoiselle de Percy reprit son histoire, en haletant, comme une locomotive qui repart:

«Comme elle était une orpheline, et, malheureusement, la dernière de sa race, Aimée de Spens passait une partie de ses jours avec nous, graves filles de trente ans, qui lui faisions comme une troupe de mères... Depuis quelque temps, ellehabitait Touffedelys, quand elle y vit pour la première fois ce jeune inconnu qu'elle a aimé, et dont nous avons toujours ignoré le vrai nom, le pays et les aventures. A-t-elle su tout cela, elle? Dans les longues heures passées front à front sous les profondes embrasures de chêne de la grande salle de Touffedelys, où nous les avons tant laissés causer à voix basse dès que nous eûmes appris qu'ils s'étaientpromisl'un à l'autre, lui aura-t-il révélé le secret de sa vie? Mais si cela fut, elle l'a bien gardé. Tout est enterré dans ce cœur avec son amour! Ah! Aimée de Spens, c'est une tombe, mais une tombe sous une plate-bande de muguets calmes! Tenez! monsieur de Fierdrap, regardez l'air placide de cette fille finie, dont la vie, depuis vingt ans, est désespérée et si simple, de cette créature digne d'un trône, et qui mourra pauvreDame en chambredu couvent des Bernardines de Valognes. Elle n'entend plus; elle écoute à peine; elle n'a pour tout que ce sourire charmant qui vaut mieux que tout et qu'elle met par-dessus tout. Elle ne vit que dans sa pensée, que dans ses souvenirs, qu'elle n'a jamais profanés par une confidence!oubliant le monde et résignée à l'oubli du monde, ne voyant que l'homme qu'elle a aimé...

—Non! Barbe, non! elle ne le voit pas!—fit ingénument mademoiselle Sainte, toujours au seuil du monde surnaturel, et qui prit au pied de la lettre la métaphore, assez modeste pourtant, de mademoiselle de Percy.—Depuis qu'il est mort, elle ne l'a jamais vu, mais elle n'en est pas moinshantée... et c'est plus particulièrement au mois dans lequel il a été tué, qu'ilrevient! C'est pour cela qu'elle ne peut pas, pendant ce mois-là, rester seule dans sa chambre quand la nuit est tombée. Toute sourde et archi-sourde qu'elle est, elle y entend très bien alors des bruits étranges et effrayants. On y soupire dans tous les coins et il n'y a personne! Les anneaux de cuivre des rideaux grincent sur leurs tringles de fer, comme si on les tirait avec violence... Une fois, je les ai entendus avec elle, et je lui dis tout épeurée, car les cheveux m'engrigeaientsur le front: «C'est bien sûrson âmequi revient vous demander des prières, Aimée!» Et elle me répondit gravement et moins troublée que je n'étais: «Je faistoujours dire une messe à l'autel des morts, le lendemain des soirs où j'entends cela, Sainte!» Or, c'était bien vrai que c'étaitsamesse qu'ilvoulait, car, une fois, Aimée ayant tardé d'un jour à la faire dire comme d'habitude le lendemain des bruits, ils devinrent affreux la nuit suivante. Les rideaux semblèrent fous sur leurs tringles, et toute la nuit les meubles craquèrent comme des marrons qu'on n'a pas coupés et qui sautent hors du feu!

—Eh bien,—reprit mademoiselle de Percy, mécontente d'avoir été pendant si longtemps interrompue,—cette Aimée qui croit aux fantômes, mais pas comme vous, Sainte!—elle lui payait par ce petit mot de mépris son interruption, à cette pauvre et benoîte brebis du bon Dieu, qui avait bêlé hors de propos,—cette Aimée qui peut très bien croire à ceux-là qu'elle voit dans son cœur, a toujours été et est encore pour nous, monsieur de Fierdrap, un mystère, plus profond et plus étonnant que le mystère de son fiancé. Lui, n'a fait que paraître et disparaître. Quoi donc d'étonnant à ce que nous n'en ayons jamais rien su?... Mais nous avons vécuvingt-cinq ans avec elle, et nous n'en savons pas sur elle beaucoup davantage! Quand cet inconnu, resté pour nous un inconnu, vint au château de Touffedelys, il fut précisément amené par notre chevalier Des Touches. Aimée connaissait le chevalier. Elle l'avait vu à plusieurs reprises dans l'Avranchin, chez une de ses tantes, madame de la Roche-Piquet,—une vieille Chouanne, qui ne pouvait pas chouanner comme moi, car elle était cul-de-jatte, mais qui chouannait à sa manière, en cachant, le jour, des Chouans dans ses celliers et dans ses granges pour les expéditions de nuit. Aimée avait retrouvé le chevalier à Touffedelys, et moi qui, dès lors, avec ma laideur cramoisie, n'avais qu'à observer l'amour... dans les autres, j'avais craint parfois, mais sérieusement, qu'elle ne l'aimât... Du moins, toujours, quand le chevalier était là... était-ce l'effet de la beauté éblouissante de cet homme, peut-être plus fémininement beau qu'elle?... j'avais remarqué sur les paupières obstinément baissées de la belle et noble Aimée un frissonnement, et, sur son front rose, un ton de feu, qui m'avaient souvent inquiétée... Ame de ma vie! ils auraient fait, cela n'est pas douteux, un superbe couple. Mais outre que le petit chevalier de Langotière n'était pas de souche à épouser une de Spens, il semblait, à ma Minerve, à moi, qu'un homme comme Des Touches devait être terrible à aimer!

«Dieu y para. Elle ne l'aima point. Celui qu'elle aima fut, au contraire, ce compagnon du chevalier, qui arriva avec lui une nuit à Touffedelys, par une de ces épouvantables tempêtes que Des Touches préférait au calme des nuits claires, pour ses passages.

«Vous souvient-il de cette nuit-là, Ursule?... Nous ne dormions pas; nous étions dans le grand salon, occupées, vous et Aimée, à faire de la charpie, et moi à fondre des balles, car je n'ai jamais aimé les chiffons; veillant comme ce soir, mais moins tranquilles. Tout à coup, le cri de la chouette s'entendit et tous deux entrèrent, dans leurs peaux de bique ruisselantes, semblables à des loups tombés dans la mer. Le chevalier Des Touches nous présenta son compagnon comme un gentilhomme qui avait fait longtemps la guerre du Maine sous lenom deM. Jacquesqu'on lui donnait encore...

grand salon

... Nous étions dans le grand salon,occupées à faire de la charpie...

—Par Dieu!—fit le baron de Fierdrap, qui tressaillit à ce nom comme à un coup de carabine,—il est bien connu, ce pseudonyme-là, dans le Maine! Il y a insurgé assez de paroisses! Il y a fait lever assez defertes! Il y est resté assez glorieux!M. Jacques! Mais Jambe-d'Argent lui-même se courbait devant l'intrépidité et le génie de général deM. Jacques! Seulement, mademoiselle, il devait être mort vers cette époque, si c'était celui-là?...

—Oui! on l'avait cru mort,—reprit mademoiselle de Percy,—mais, après avoir échappé aux Bleus, il s'était réfugié en Angleterre, où les princes l'avaient chargé d'une mission personnelle auprès de M. de Frotté. Et c'est pour cela qu'il était venu de Guernesey à la côte de France dans ce canot de Des Touches, où il ne pouvait tenir qu'un seul homme, et qui faillit cent fois sombrer, sous le poids de deux! Pour supprimer tout fardeau inutile, ils avaient ramé avec leurs fusils...

«M. de Frotté était alors sur les confinsde la Normandie et de la Bretagne, cherchant à ranimer des insurrections expirantes...M. Jacquesalla seul l'y joindre et revint quelque temps après à Touffedelys, grièvement blessé. En y revenant, il avait été obligé de se glisser entre les tronçons épars des Colonnes Infernales qui pillaient et massacraient le pays, et il avait essuyé je ne sais combien de coups de feu, dont les derniers tirés l'atteignirent. Quand il rentra à Touffedelys sur son cheval, blessé comme lui, le cheval et l'homme, rouges de sang, tombèrent, le cheval mort sous l'homme mourant et sans connaissance. Les balles dont il était criblé le clouèrent longtemps à Touffedelys. Ses blessures, qu'il fallut soigner, l'y retinrent. Elles étaient nombreuses et nous pûmes les compter; car nous les pansâmes toutes, ma foi! de nos mains de demoiselles. On ne faisait pas de pruderie dans ce temps-là. La guerre, le danger, avaient emporté toutes les affectations et les petites mines. Il n'y avait pas de chirurgiens au château de Touffedelys; il n'y avait que des chirurgiennes. J'étais la chirurgienne en chef. On m'appelait: «le Major», parce queje savais mieux débrider une blessure que toutes ces trembleuses...

—Tu la débridais comme tu l'aurais faite!» dit l'abbé.

Pour mademoiselle de Percy, cette vieille héroïne inconnue, l'opinion de l'abbé représentait la Gloire. Elle devint plus pivoine que jamais à l'observation de son frère.

«Oui! elles m'appelaient: «le Major»,—continua-t-elle, avec la gaieté de l'orgueil flatté,—et comme c'était moi qui faisais d'ordinaire l'inventaire des blessures que nous avions à fermer, je me rappelle que quand je vis l'épouvantable hachis du corps deM. Jacques, étendu devant nous, je regardai circulairement tout mon groupe d'aides, alors très pâles, et comme j'ai toujours été un peu saint Jean bouche d'or...

—Et plus bouche d'or que sainte,—glissa encore l'abbé.

—... Je leur dis gaillardement, pour leur donner du courage, en leur désignant le blessé évanoui: «Mort de ma vie! si nous le sauvons, quel beau bijou guilloché ce sera pour celle de vous qui voudra se le passer autour du cou, mesdemoiselles!»

«Elles se mirent à rire comme des folles, mais Aimée resta sérieuse et en silence. Elle avait rougi.

«Elle rougit aussi pour Des Touches!—pensai-je.—Laquelle donc de ces deux rougeurs est l'amour?...

«C'était, du reste, comme le chevalier Des Touches, un homme que je n'aurais jamais songé à aimer, ceM. Jacques, si j'avais été bâtie pour les sentiments tendres! Il n'avait pas la beauté féminine et cruelle du chevalier, mais quoique la sienne fût plus virile, plus brune et plus ardente, elle avait aussi son côté femme: la mélancolie. Les hommes mélancoliques me sont insupportables. Je les trouve moins hommes que les autres hommes.M. Jacquesétait ce qu'on a appelé longtemps:un beau ténébreux. Or, je suis de l'avis de cette coquine de Ninon, qui disait: «La gaieté de l'esprit prouve sa force.» Je me moque de l'esprit... et n'y tiens pas, mais cela est certain que la gaieté est un courage... un courage de plus!M. Jacques, que ces dames, qui ne pensaient pas comme moi, appelaient, à Touffedelys, pour le poétiser: «le beau Tristan», m'aurait donné sur les nerfs,avec son impatientante mélancolie,—si une grosse fille de mon calibre pouvait avoir des nerfs! Que voulez-vous? il faut, pour moi, que les héros eux-mêmes soient de bonne humeur, et rient à la figure de tous les dangers!

—Oh! vous avez toujours été, mademoiselle de Percy,—fit l'abbé,—un vrai Roger Bontemps, qui, dans une autre époque qu'une époque de révolution, aurait inquiété sa famille. Ce n'était pas seulement des héros qu'il vous fallait, à vous, c'étaient des lurons d'héroïsme! Dieu a bien fait de vous faire laide, et tous les matins je l'en remercie à la messe; car peut-être l'honneur des Percy eût-il couru grand risque, sans cette précaution!

—Riez toujours! riez! allez, mon frère!—répondit-elle, riant elle-même, montrant combien elle aimait la gaieté par la façon dont elle accueillait la plaisanterie.—Tout vous est permis contre votre cadette. N'êtes-vous pas le chef de notre maison?

—C'est vrai,—glissa alors mademoiselle Ursule, qui n'avait rien dit jusque-là et qui intervint dans la causerie, penduleretardée qui sonnait!—c'est vrai qu'il n'était pas très aimable, ceM. Jacques, il était triste comme un bonnet de nuit.

—Comme un bonnet rouge, plutôt!—interrompit l'impétueuse mademoiselle de Percy.—Les révolutionnaires de tous les pays se ressemblent. Les jacobins français étaient aussi rechignés, aussi solennels, aussi pédants que les puritains d'Angleterre. Je n'en ai pas connu un seul qui fût gai, tandis que tous l'étaient parmi les royalistes qui avaient gardé l'esprit du pays qu'on nommait autrefois: «la gaye France», parmi ces fiersgarsqui avaient tout perdu et même l'espérance, mais qui se consolaient de tout par la guerre, par le piquant inattendu de l'aventure et la risette des coups de fusil!

—Mais, s'il était triste,—dit mademoiselle Ursule, qui reprit, comme la fourmi reprend son brin de paille, sa petite idée interrompue par cette fanfare d'enthousiasme militaire, qui venait de passer sur son cerveau comme une trombe sur une couche à cornichons,—s'il était triste, vous savez bien, ma chère Percy, qu'on disait qu'il avait des raisons pour l'être! Vous savez bien qu'on se disaitdans le tuyau de l'oreille qu'il était un commandeur de Malte, et qu'il avait prononcé ses vœux...

—Oui!—répondit mademoiselle de Percy, admettant l'objection,—cela se chuchotait, et si réellement il était commandeur de Malte, l'idée de ses vœux dut le faire cruellement souffrir quand il devint amoureux de cette Aimée qu'il ne pouvait pas épouser; car les chevaliers de Malte étaient tenus à célibat comme les prêtres... Mais, de cela, quelle preuve avons-nous jamais eue?... si ce n'est cette affreuse pâleur de mort qui lui couvrit tout à coup le visage le jour où, à table, au dessert, Aimée nous apprit qu'elle s'étaitengagée, en vous disant, Ursule, devant nous toutes, rose de pudeur et de l'effort que lui coûtait cet aveu, qui, pour nous, était une nouvelle:

«—Ma chère Ursule, je vous en prie, donnez des fraises à mon fiancé!»

«Il devait être heureux d'un tel mot, et il devint livide... Mais toutes les pâleurs ne se ressemblent-elles pas? Qui peut reconnaître la pâleur d'un homme heureux de celle d'un traître? S'il en était un, si vraiment il avait menti avec Aimée, lecoup de feu qui l'abattit à mes pieds, la nuit de l'enlèvement, a fait à la pauvre fille moins de mal que ce qui l'attendait, s'il était revenu avec nous. Elle a gardé l'illusion qu'ilpouvait être à elle, et lorsque je lui rapportai le bracelet qu'elle lui avait fait devant nous des plus belles tresses de sa chevelure, elle ne sut pas, et depuis elle n'a su jamais, que le sang dont il était couvert pouvait être celui d'un homme qui l'avait trompée.

—Mais Des Touches! mais Des Touches?—fit M. de Fierdrap, qui, depuis saremembrancesur lady Hamilton, n'avait plus rien dit, et qui regardait mademoiselle de Percy comme il devait regarder le liège de sa ligne, quand le poisson ne mordait pas. Il avait les deux plus belles patiences du monde: celle du pêcheur à la ligne et celle du chasseur à l'affût, et il en avait aussi la double obstination.

—Fierdrap a raison,—dit l'abbé toujours taquin.—Tu t'égaillestrop, ma sœur. Vieille habitude de Chouanne! Tu chouannes... jusque dans ta manière de raconter.

—Ta, ta, ta!—fit mademoiselle de Percy,—contenez vos jeunesses! DesTouches? je vais y arriver; mais, mort-Dieu! je ne puis pas en venir à Des Touches et à son enlèvement, sans vous parler d'un homme qui a joué le plus grand rôle dans cette crânerie, puisque c'est le seul qui y soit resté!

—Ce n'est pas une raison, cela,—dit gravement l'abbé.—Dans une expédition pareille, il y a plus important que de bien mourir.

—Il y a réussir,—repartit la vieille amazone, qui avait gardé sous ses cottes grotesques le génie de l'action virile.—Mais il a réussi, mon frère, puisque nous avons réussi et qu'il était avec nous! D'ailleurs, quoique je ne me soucie guère de ce beau Tristan, comme on disait à Touffedelys, qui a laissé sa tristesse sur la vie d'Aimée, je n'en serai pas moins juste envers lui. Il n'y allait pas gaiement, mais il y allait! C'est lui, c'est ce sentimental, qui, lors du premier emprisonnement de Des Touches à Avranches, prit une torche dans sa languissante main, entra résolument dans la prison et n'en sortit que quand tout fut à feu!

—Comment, à Avranches?—objecta le baron de Fierdrap étonné.—Mais c'est àCoutances que vous avez délivré Des Touches, mademoiselle!

—Ah!—fit mademoiselle de Percy, heureuse d'une ignorance qui donnait de l'inattendu à son histoire.—Vous étiez en Angleterre en ce temps-là, vous et mon frère, et vous n'avez su que l'enlèvement qui, de fait, eut lieu à Coutances. Mais avant d'être emprisonné dans cette ville, c'est à Avranches qu'il l'avait été, et il ne fut même transféré à Coutances que parce qu'à Avranches nous avions tenté de brûler la prison.

—Très bien!—dit le baron de Fierdrap apaisé.—Je ne savais pas, mais j'en suis enchanté, que le chevalier Des Touches eût autant coûté à la République!

—Laisse-la donc conter, Fierdrap,—fit l'abbé, qui, de tous, était celui-là qui avait le plus interrompu la conteuse, et qui se montrait le plus animé contre ceux qui avaient son vice, selon la coutume de tous les vicieux et de tous les interrupteurs.

—C'était donc vers la fin de l'année 1799,—reprit l'historienne du chevalier Des Touches.—Il y avait plusieurs mois queM. Jacquesétait avec nous, à peuprès guéri, mais affaibli et souffrant encore de ses blessures. Pendant cette longue convalescence deM. Jacquesà Touffedelys,—où il vivait caché, comme on vivait, dans ce temps-là, quand on ne se trouvait pas, le fusil à la main, au grand air, sous le clair de lune,—Des Touches, lui, lecharmeur de vagues, était repassé peut-être vingt fois de Normandie en Angleterre et d'Angleterre en Normandie. Nous ne le voyions pas à chacun de ses passages. Souvent, il débarquait sur des points extrêmement distants les uns des autres, pour dépister les espions armés et acharnés qui, tapis sous chaque dune, aplatis dans le creux des falaises, couchés à plat ventre au fond des anses, le long de ces côtes dentelées de criques, cernaient la mer de toutes parts et faisaient coucher à fleur de sol des baïonnettes et des canons de fusil qui ne demandaient qu'à se lever! Plus il allait, ce chevalier Des Touches, traqué sur mer par des bricks, traqué sur terre par des soldats et des gendarmes; plus il allait, cet homme qui caressait le danger comme une femme caresse sa chimère, ce rude joueur qui jouait son va-tout à chaque partie, et quigagnait, plus il était obligé cependant, malgré son impassible audace, d'user de précautions et d'adresse; car le bonheur inouï de ses passages avait exaspéré l'observation de ses ennemis, pour lesquels il était devenu l'homme de son nom:la Guêpe! La guêpe, insaisissable et affolante, l'ennemi invisible, le plus provocant et le plus moqueur des ennemis! Il ne faisait plus l'effet d'un homme en chair et en os, mais, comme je l'ai souvent ouï dire aux gens de mer de ces rivages, «d'une vapeur, d'un farfadet!» Il y avait entre les Bleus et lui,—et les Bleus, ne l'oubliez pas! c'était tout le pays organisé contre nous, groupes de partisans éparpillés à sa surface, qui ne nous rattachions les uns aux autres que par des fils faciles à couper;—il y avait entre les Bleus et lui un sentiment d'amour-propre excité et blessé, plus redoutable encore, à ce qu'il semblait, que l'implacable haine de Bleu à Chouan!... La guerre entre eux était plus que de la guerre, c'était de la chasse!... C'était le duel que vous connaissez, monsieur de Fierdrap, entre la bête et le chasseur! Déjà plus d'une fois, racontait-on dans les cabarets et les fermes du pays, dont cet homme est peut-être encore la légende, il avait été sur le point d'être pris. On lui avait tenu, disaient les paysans narquois, la main diablement près des oreilles... On rapportait même un fait, mais celui-là était avéré,—il avait eu la notoriété d'un combat enrègle,—c'est qu'une fois, au cabaret dela Faux, dans les terres entre Avranches et Granville, il s'était battu, seul, contre une troupe de républicains, enfermé et barricadé dans le grenier du cabaret comme Charles XII à Bender, et qu'après avoir tiré toute la nuit par les lucarnes et mis par terre une soixantaine de Bleus, il avait disparu au jour, par le toit... On ne savait comment,—disaient les femmes, dont il frappait l'imagination superstitieuse,—mais comme s'il eût eu des ailes au dos et sur la langue dutrèfle à quatre feuilles!

«Ainsi, il n'était pas un farfadet que sur la mer; il l'était aussi sur leplancher des vaches. Beaucoup d'expéditions de terre, dont il avait fait partie, l'avaient prouvé, du reste. Seulement, il ne pouvait pas l'être toujours! La martingale qu'il jouait devait nécessairement avoir un terme, etle danger qu'il courait sous les deux espèces, il devait y succomber, à la fin. Or, cet espoir de prendre Des Touches, de tenirla Guêpe, et de pouvoir bien l'écraser sous son pied, avivait et transportait jusqu'au délire ces âmes irritées, et créait pour lui un péril si certain et tellement inévitable que, dans l'opinion des hommes de son parti comme dans celle de ses ennemis, sa prise ou sa mort n'était plus qu'une question de temps, et que, quand, à Touffedelys, on vint nous dire cette terrible nouvelle: «Des Touches est pris!» nous n'eûmes pas même un étonnement.

«Celui qui vint nous la dire, à Touffedelys, cette terrible nouvelle, était un jeune homme de cette ville-ci, dont vous ne savez probablement pas le nom, quoique vous soyez du pays, monsieur de Fierdrap; car il n'était pas gentilhomme. Il s'appelait Juste Le Breton. L'un des préjugés que les Bleus ont le plus odieusement exploités contre nous, c'est que, dans la guerre des Chouans, nous n'étions que des gentilshommes qui remorquaient leurs paysans au combat, et rien n'est plus faux! Nous avions avec nous desjeunes gens des villes, dignes de porter l'épée qu'ils maniaient très bien, et Juste Le Breton était de ceux-là... Il avait été anobli par l'épée des gentilshommes qui l'avaient traité en égal, en croisant le fer avec lui, dans plusieurs de ces duels comme on en avait alors à Valognes, où le duel a été longtemps une tradition... Aussi, quand la Chouannerie éclata, il vint à nous, cet anobli par l'épée, et il nous apporta la sienne! La sienne était au bout d'un bras d'Hercule. Juste était fort comme le chevalier Des Touches, mais il ne cachait pas sa forme sous les formes sveltes et élancées du chevalier, qui faisait toujours cette foudroyante surprise quand, tout à coup, il la montrait! Non! c'était un homme trapu et carré, blond comme un Celte qu'il était; car son nom de Le Breton disait son origine. C'était un Breton mêlé de Normand. Sa famille avait passé en Normandie, et elle y avait oublié ses rochers de Bretagne pour les pâturages de cette terre qui a des griffes pour retenir qui la touche; car qui la touche ne peut s'en détacher! Il semblait qu'il aurait fallu, pour tuer ce Juste Le Breton, lui jeterune montagne sur la tête, et il est mort en duel, après la guerre, comme nous avions cru jusqu'à ce soir que Des Touches était mort lui-même, et il est mort d'un misérable coup d'épée dans l'aine, le croira-t-on? sans profondeur. Je l'ai vu cracher le sang six mois et mourir épuisé comme une fille pulmonique, avec une poitrine qui ressemblait à un tambour! Juste savait, à n'en pouvoir douter, que Des Touches était pris; mais il ignorait encore comment il avait été pris. Avec un pareil homme, nous dit-il, et nous pensions comme lui, il fallait qu'il y eût eu de la trahison!

«Il y en avait eu, en effet, je l'ai su plus tard, et ce fut même là, comme vous le verrez, une bonne occasion pour juger du granit coupant qu'avait dans le ventre ce beau et délicat Des Touches, qui m'avait fait un instant peur pour Aimée, quand, à ses rougeurs incompréhensibles, je m'étais imaginé qu'elle pouvait l'aimer!

«—Un homme comme Des Touches—ditM. Jacques—ne peut jamais être pris, tant qu'il y a un Chouan debout, avec un fusil et une poire à poudre.

«—Il n'en faut pas même tant,—fit tranquillement Juste.—Avec nos seules mains vides, nous le reprendrions!»

«C'était dans les environs d'Avranches que Des Touches avait été enveloppé et saisi par une troupe tout entière, on disait tout un bataillon, et c'est dans la prison de cette ville qu'il avait été déposé, en attendant son exécution, qui serait certainement bientôt faite; car la République n'y allait jamais de main morte, et ici, il fallait qu'elle y allât de main très vive si elle ne voulait pas que cet homme, l'idole de son parti et doué du génie des ressources, échappât à ses bourreaux!...—«La chouette a sifflé du côté de Touffedelys!»—ajouta Juste Le Breton, et le soir même, à la tombée, nous vîmes arriver au château, sous des déguisements divers de colporteurs, de mendiants, de rémouleurs et de marchands de parapluies,—car cette guerre de Chouans était nocturne et masquée,—une grande quantité de nos gens, qui, au premier bruit de la prise de Des Touches, s'étaient juré de le délivrer ou d'y périr.

chouans

... Les chouans, sous divers déguisements,se rendent au château de Touffedelys...

«Il en vint même trop. Ce fut une folie que ce grand nombre, dirigé sur un pointunique et venant aboutir à Touffedelys. Mais cela vous donnera une idée de l'importance du chevalier Des Touches, que les Chouans, qui avaient la prudence au même degré que la bravoure, aient pu compromettre un instant, par un zèle trop vif, l'existence d'un quartier-général aussi commode pour les guérillas comme eux que le château de Touffedelys.

«Vous ne vous doutez pas, monsieur de Fierdrap, ni vous non plus, mon frère, de ce que, dans l'intérêt de notre cause et de ses défenseurs, nous avions fait de Touffedelys, et si je ne vous le disais pas, mon histoire serait incomplète. Nous avions transformé ce vieux château démantelé, sans pont-levis et sans herse, qui n'était plus, depuis longtemps, un château fort, mais qui était encore une noble demeure, en un château humilié et paisible auquel la République pouvait pardonner. Nous en avions fait combler les fossés, baisser les murs, et si nous n'en avions pas abattu les tourelles, nous les avions du moins découronnées de leurs créneaux, et elles ne semblaient plus que les quatre spectres blancs des anciennes tourelles décapitées! Partout où ellesbrillaient autrefois, sur la grande façade du château, dans les coins des plafonds, sur les hautes plaques des cheminées, et jusque sur les girouettes des toits, nous avions fait effacer ces armoiries charmantes et parlantes des Touffedelys, qui portent, comme vous le savez, desinople à trois touffes de lys d'argent, avec la devise, au jeu de mots héroïques:ILS NE FILENT PAS. Hélas! les pauvres lys, ils avaient filé! Ils s'en étaient allés jusque de ce jardin où, de génération en génération, on en cultivait d'immenses corbeilles, qui faisaient de loin ressembler le vaste parterre à une mer couverte de l'albâtre de ses écumes! Nous avions partout remplacé les lys par des lilas.

«Des lilas, c'est peut-être des lys en deuil? Oui! nous avions accompli tous ces sacrilèges, nous avions consommé toutes les petites bassesses de la ruse qui joue la soumission résignée, pour conserver à nos amis ce lieu de réunion et d'asile, doux et désarmé comme son nom, qui semblait la maison de l'Innocence, et dans laquelle on voyait moins les hommes et les armes, derrière ces robes de femmes qui y flottaient toujours.Excepté les jardiniers, il n'y avait que des femmes à Touffedelys. Nous étions servis par des femmes.

«C'est à l'aide de toutes ces précautions, de toutes ces coquetteries de douceur, que nous avions pu faire de notre nid de palombes effrayées une aire momentanée pour ces aigles de nuit qui s'y abattaient, comme Des Touches et commeM. Jacques. Seulement, vous le comprenez bien, la sécurité de tout cela n'existait qu'à la condition que les Chouans, qui s'abouchaient là pour comploter leur guerre d'embuscade, n'y fussent jamais très nombreux.

«La prise de Des Touches fut l'unique dérogation qui ait été faite à cette règle. Mais les chefs comprirent l'imprudence d'une grande réunion, et ilségaillèrentleurs hommes. Quand un pays tout entier est hostile, les petites troupes valent mieux que les grandes. Elles sont plus résolues, leurs efforts plus ramassés et plus puissants, leur action plus rapide, leur marche plus cachée. Quelques hommes suffisaient pour enlever Des Touches, et ceux qu'on choisit à Touffedelys étaient hommes à aller le reprendre sous le tranchant de la guillotine ou à la gueule de l'enfer... Ce sont ceux-là que, depuis, on a appelés lesDouze, et qui ont perdu, dans ce nom collectif desDouze, leur nom particulier, que personne ne sait à cette heure.

—Parfaitement vrai!—dit M. de Fierdrap intéressé, qui décroisa ses jambes de cerf, et refit, en sens inverse, l'X qu'elles formaient.—Nous n'avons pas entendu dire un seul de leurs noms en Angleterre, n'est-ce pas, l'abbé? et Sainte-Suzanne lui-même ne les savait pas.

—Et quand celle qui vous raconte cette histoire au coin du feu, dans cette petite ville endormie,—reprit mademoiselle de Percy,—sera couchée dans sa bière, sous sa croix, dans le cimetière de Valognes, il n'y aura plus personne pour dire ces noms oubliés à personne... Ceux qui les ont portés étaient trop fiers pour se plaindre de l'injustice ou de la bêtise de la gloire.

«Aimée, que vous voyez d'ici abîmée en elle-même bien plus que dans sa broderie, s'est absorbée dans sonM. Jacques, et Sainte et Ursule de Touffedelys ne vous diraient peut-être pas tous les douzenoms desDouze. Mais moi, je le puis, je les sais! Et, après ma mort,—ajouta-t-elle, presque belle d'enthousiasme mélancolique, elle qui n'était qu'un laideron joyeux,—tout le temps que je ne serai pas tout à fait dissoute en poussière, on n'aura qu'à ouvrir mon cercueil pour les savoir, ces noms qui méritaient la gloire et qui ne l'ont pas eue! On les trouvera dans mon cœur.

«Le château de Touffedelys—continua mademoiselle de Percy, après un moment de silence ému que les personnes qui l'entouraient avaient respecté,—n'était pas à beaucoup plus de trois heures de marche d'Avranches, pour un homme allant d'un bon pas. Entouré, du côté de cette ville, des masses profondes de ces grands boisdans lesquels les Chouans aimaient à se perdre pour se retrouver dans leurs clairières, et, du côté opposé, par ces espèces de dunes mouvantes nomméesbouguesqui aboutissaient à la mer et à ces falaises dont les hautes et étroites jointures avaient été souvent, pour Des Touches et son esquif, des havres sauveurs, ce château, qui avait le double avantage des bois et de la mer, fut choisi naturellement par les Douze comme point de retraite ou de refuge dans l'expédition qu'ils projetaient, et il fut convenu parmi eux qu'on y ramènerait le chevalier Des Touches, si on parvenait à l'enlever.

château

... Le château de Touffedelys...

—Mais leurs noms, mademoiselle, leurs noms!—dit M. de Fierdrap, qui, de curiosité et d'impatience, piétinait le parquet de son pied guêtré.

—Leurs noms! baron!—répondit la conteuse,—ah! n'allez pas croire que je pense à vous les cacher! Je suis trop heureuse de les dire. Il y a eu assez d'anonymes et de pseudonymes comme cela dans cette guerre de sublimes dupes que nous avons faite, et, par la mort-Dieu! je n'en veux plus. Croyez-le bien, vous m'en auriez laissé le temps qu'ils auraient toustrouvé leur place dans l'histoire que je vous raconte! Mais, puisque vous le désirez, je m'en vais vous les défiler, tous ces noms, tous ces grains d'un chapelet d'honneur qu'après moi ne dira plus personne! Écoutez-les: C'étaient La Valesnie, ou, comme disaient les paysans, La Varesnerie, La Bochonnière, Cantilly, Beaumont, Saint-Germain, La Chapelle, Campion, Le Planquais, Desfontaines et Vinel-Royal-Aunis, qui n'était que Vinel, en son nom, mais qui s'appelait Royal-Aunis, du nom du régiment dans lequel il avait été officier. Les voilà tous, avec Juste Le Breton etM. Jacques! CommeM. Jacques, dont le nom vrai s'est perdu sous le sobriquet de bataille, ils avaient tous aussi leur nom de guerre, pour cacher leur véritable nom et ne pas faire guillotiner leurs mères ou leurs sœurs, restées à la maison, et trop vieilles ou trop faibles pour faire comme moi la guerre avec eux.»

En entendant ces noms, qui n'étaient pas tous des noms nobles cependant, prononcés par un sentiment si profond qu'il donnait presque à cette vieille fille, coiffée de son baril de soie jaune et violet, lamajesté d'une Muse de l'histoire, l'abbé de Percy et M. de Fierdrap eurent, d'instinct de sang, le même mouvement de gentilshommes. Ils ne pouvaient pas se découvrir, puisqu'ils étaient tête nue, mais ils s'inclinèrent à ces noms d'une troupe héroïque, comme s'ils avaient salué leurs pairs.

«Par la pêche miraculeuse!—clama le baron de Fierdrap,—il me semble que j'en connais plusieurs, de ces noms-là, mademoiselle! Et même,—ajouta-t-il, tombant dans la rêverie et comme cherchant dans le fouillis de ses souvenirs,—et même aussi je crois avoir rencontré, je ne sais plus trop où, plusieurs de ceux qui les portèrent. La Varesnerie, Cantilly, Beaumont, je les ai connus. Seulement, lorsque je les ai rencontrés, ni allusion, ni mot, d'eux ou de personne, ne m'a averti une seule fois que j'avais là, devant moi, de ces hardis partisans qui avaient délivré Des Touches!... Mais, mademoiselle,—fit-il encore, en se ravisant,—je vous demande pardon! je n'y pensais pas... En fait de héros, les Chouans comptaient donc treize à la douzaine, puisque vous n'avez pas dit votre nom parmi lesnoms des Douze, et que pourtant vous en étiez?

—Non!—répondit la vieille historiographe sans plume, et qui ne l'était que de bec,—je n'en étais pas, monsieur de Fierdrap. Je ne fus point de la première expédition des Douze. Je n'ai été que de la seconde, et vous saurez pourquoi, tout à l'heure, si vous me permettez de continuer.

«La première ne parut d'abord douteuse à personne. On ne comptait, pour toute garnison, à Avranches, que ce bataillon de Bleus qui avaient pris Des Touches et l'avaient amené à la prison de cette ville, la plus rapprochée de l'endroit où ils l'avaient surpris et capturé; car, vertu de ma vie! lorsqu'on parle de ce Des Touches, qui valait bien dans ce moment-là le prix d'un vaisseau de ligne pour le Roi de France, on peut bien, ma foi! dire capturé. Des Touches n'était pas un simple prisonnier, c'était une capture! Juste Le Breton se cassait la tête pour savoir comment ils avaient pu le prendre, lui, ce Samson sans Dalila! lui,la Guêpe!lui,le Farfadet!Mais le fait était là... Il avait été pris! Juste disait l'avoir vu entrer dansAvranches, porté au centre du bataillon des Bleus massés autour de lui, armes chargées. Il l'avait vu, ayant aux poings des chaînes en fer au lieu de menottes, bâillonné avec une baïonnette qui lui coupait les coins de la bouche, durement couché sur une civière de fusils, aux canons desquels on l'avait bouclé avec des ceinturons de sabre, et moins fou de fureur de tous ces supplices que de sentir contre son visage le contact du drapeau exécré de la République, dont, en marchant, ces Bleus insolents souffletaient, pour l'humilier, son front terrible. Certes! de tels gens défendraient avec acharnement le chevalier Des Touches contre ceux qui tenteraient de le leur reprendre; mais il n'y avait, en somme, avec eux, qu'une brigade de gendarmerie et une garde nationale mal armée, qui comptait, disait-on, un grand nombre de royalistes dans ses rangs. Enfin, ce qui donnait surtout à nous autres le grand espoir de réussir, c'est qu'il allait y avoir le lendemain, à Avranches, une grande foire de bœufs et de chevaux qui durait trois jours, et que, d'une vingtaine de lieues à l'entour, il viendrait s'empiler et s'accumuler dans cettepetite ville proprette une masse compacte de bêtes et de gens qui rendrait la surveillance d'une police bien plus difficile et qui devait augmenter épouvantablement le désordre à l'aide duquel on voulait exécuter l'enlèvement. Il s'agissait, en effet, de provoquer une de ces rixes qui sont contagieuses, qui finissent par entraîner les plus calmes dans la violence électrique de leur tourbillon. Les Douze eurent bientôt leur plan fait... Ils quittèrent Touffedelys un à un, et gagnèrent Avranches par les bois. Pour n'être pas reconnus, ces hommes suspects, et déconcerter l'œil allumé des espions de la République, ils avaient résolu d'entrer dans la ville par douze côtés différents, habillés en blatiers, vêtus comme eux de vareuses blanches et coiffés de ces grands chapeaux, ditscouvertures à cuve, qui engloutissent une figure comme dans l'ombre d'une caverne. Ils les avaient saupoudrés de fleur de farine.

«—Puisque nous ne pouvons pas porter l'autre, ce sera toujours une espèce de cocarde blanche, à laquelle nous nous reconnaîtrons dans la foule,»—avait dit Vinel-Royal-Aunis.

«Il n'y avait pas eu moyen d'emporter des fusils ou des carabines. Mais quelques-uns d'entre eux avaient glissé dans une ceinture, sous leur vareuse blanche, des couteaux et des pistolets... Tous, du reste, tous s'étaient ceints, de l'épaule à la hanche, de ce redoutable fouet des blatiers, lesquels ont toujours deux ou trois chevaux chargés de sacs de blé ou de farine à conduire; arme effroyable, au manche d'épine durci au feu, faite de lanières de cuir tressées, avec une mordantecourgéede six pouces, dont chaque coup creusait un sillon. Et, à la main, ils avaient lepied de frênefamilier à toute main normande, le bâton-massue de la Normandie, avec lequel des hommes de ce poignet et de cette vaillance auraient pris, Dieu me damne! des pièces de canon.

«C'est armés ainsi que nous les vîmes partir. Ils s'égrenèrent et disparurent isolément dans les bois, comme s'ils allaient à la pipée. Et ils y allaient, en effet, à une pipée sanglante!M. Jacquespartit le dernier. Ses blessures, son amour pour Aimée, la pensée mystérieuse qui semblait lui manger le cœur,—car pourquoi êtretriste comme il l'était, avec l'amour d'Aimée, avec la possession certaine de cette merveille de corps qui lui avait juré d'être sa femme à son retour?—toutes ces choses avaient-elles énervé l'énergie, prouvée en tant de rencontres, deM. Jacques?... Sa belle fiancée alla le conduire à plus d'une demi-lieue dans les bois, jusqu'à ce vieil abreuvoir où une source bleuissait sur un fond d'ardoises et qu'on appelait: «la Fontaine-aux-Biches», parce qu'entre deux battements de cœur et dans le crochet d'une course forcée, les biches venaient en aspirer, en frissonnant, l'eau frissonnante. Quand Aimée revint seule à Touffedelys, ah! elle fut bien de Spens!... Elle fut bien d'une race où les femmes ne pleurent pas parce que les hommes sont à la guerre! Nous ne lui surprîmes pas une larme, mais son front d'aurore était devenu pâle comme l'écorce d'un bouleau. J'en eus plus pitié que les autres. Vous savez, j'étais la chirurgienne-major. Je savais toucher les blessures. Pour donner de la force à ce cœur qui saignait et ne se plaignait pas, je lui dis, sans savoir ce que je disais et comme si j'avais eu le sort dans ma main,—mais ce n'est jamais qu'avec des mots insensés qu'on peut apaiser les âmes folles!

«—N'ayez peur, Aimée! dans quatre jours ils seront tous ici pour votre mariage, et Des Touches sera votre témoin!»

«Dieu de ma vie! à ce mot detémoin, de la pâleur de l'ivoire vert, son teint passa, comme un éclair, à la pourpre d'un incendie. Son front, sa joue, son cou, ce qu'on apercevait de ses épaules, jusqu'à la raie nacrée de ces étincelants cheveux d'or, tout s'infusa, s'inonda de ce subit vermillon de flamme; et c'était à se demander si tout ce qu'on ne voyait pas de sa personne se colorait comme ce qu'on voyait, tant cette rougeur semblait partout! tant elle en était immergée!

«C'était toujours la même question: Pourquoi rougissait-elle?...—«Mort de mon âme!—me dis-je en moi-même,—je ne suis guère qu'un homme manqué, et on le voit à ma figure; mais homme manqué ou non, je veux bien que le diable m'emporte sans confession, si je suis assez femme pour comprendre cela!»

—Eh! eh!—dit l'abbé,—je suis obligé de t'avertir que tu n'es plus au temps de tes dragonnades au clair de lune, et que tu continues à jurer comme un dragon, mademoiselle ma sœur!

—Influence des temps de guerre civile sur les époques calmes!—répondit-elle avec une brusquerie comique, en riant dans ses moustaches grises ébouriffées...—Tu es plus sévère que le curé d'Aleaume, l'abbé! Est-ce que je ne me suis pas battue assez de temps en l'honneur de Dieu et de sa sainte Église, pour qu'il ne puisse me passer très bien de mauvaises habitudes contractées à son service et qu'il ne s'en formalise pas?...

—Vous me rappelez, mademoiselle,—dit alors M. de Fierdrap,—le mot fameux de Louis XIV après la bataille de Malplaquet: «J'avais—dit-il—rendu à Dieu assez de services pour avoir le droit d'espérer qu'il se conduirait mieux avec moi!»

—Et il ne fut jamais—repartit vivement l'abbé—meilleur chrétien que quand il a dit cela, Louis XIV! c'est moi qui te le certifie, moi qui suis un ancien docteur de Sorbonne! La foi sincère a souventde ces familiarités avec Dieu, que des sots prennent pour des irrévérences ridicules, et des âmes de laquais ou de philosophes pour de l'orgueil. Laissons jaboter ces gens-là. Mais entre nous autres, gentilshommes, à qui le respect pour le Roi n'a jamais ôté, que je sache, l'aisance avec le Roi...

—C'est toi qui interromps maintenant!—fit M. de Fierdrap, enchanté de rendre sa petite leçon à l'abbé et de luicoupersa théorie. Laisse donc ta théologie et ta Sorbonne, et vous, mademoiselle,—ajouta-t-il avec une déférence flatteuse,—puisque c'est pour moi particulièrement que vous racontez cette histoire, je vous écoute de mes deux oreilles, et je regrette de n'en avoir pas quatre à vous offrir; daignez continuer!»

Elle fut flattée et se panacha, et les ciseaux ayant un peubattu aux champssur le guéridon de vieille laque, elle reprit:

«Aimée rentra bientôt dans sa pâleur d'âme en peine. Elle devait, en effet, plus souffrir que nous pendant les trois jours qui suivirent le départ des Douze. Nous, nous n'avions pour les Douze, et même pour le chevalier Des Touches, que le genred'affection et de sympathie qu'on a, quand on est femme et jeune, pour de nobles jeunes hommes dévoués à leur cause, une cause qui représentait l'honneur, la religion, la royauté, cette triple fortune de la France, et qui, pour elle, s'exposaient journellement à mourir! Nous avions pour ces Douze l'intérêt véhément qu'on se porte entre gens de même parti et de même drapeau! Mais enfin nos cœurs n'étaient pas pris comme celui d'Aimée et le coup de fusil d'un Bleu ne pouvait pas y atteindre à travers un autre cœur...

«Nous nous préoccupions sans doute de l'événement qui devait se produire à Avranches, nous en attendions l'issue avec anxiété, moi surtout, dont le sang a toujours été turbulent dans mes grosses veines, quand il s'est agi de coups à donner et à recevoir! Mais ce n'étaient pas là, ce ne pouvaient pas être les transes d'Aimée. Elle ne les disait pas. Elle engloutissait ses tortures dans ce cœur qui a tout englouti. Mais je les devinais à la fièvre de ses mains brûlantes, au feu sec de ses regards. Une fois, pendant ces jours d'alarme où nous vivions dans l'ignorance et l'incertitude sur le destinde nos amis, je fus obligée de lui arracher son feston; car elle coupait avec ses ciseaux dans la chair de ses doigts, croyant couper autour de sa broderie, et le sang coulait sur ses genoux sans qu'elle sentît, dans sa préoccupation hagarde, qu'elle se massacrait ses belles mains! Je finis par ne plus la quitter. Nous ne nous parlions pas, mais nous restions les mains étreintes à nous regarder fixement dans les yeux. Nous y lisions la même pensée, la question éternelle de l'inquiétude: «A présent, que font-ils?» cette question à laquelle on ne répond jamais; car si on pouvait y répondre, on ne la ferait pas, et ce ne serait plus l'inquiétude! A quel travail de vrille cet horrible sentiment ne se livre-t-il pas dans nos cœurs! Pour nous soustraire à ce rongement perpétuel, à ce creusement sur place, qu'on croit diminuer en s'agitant, nous allions ensemble sur la route qui passait au pied du château de Touffedelys, espérant y rencontrer quelque roulier, quelque marchand forain, quelque voyageur quelconque qui nous donnerait des nouvelles, qui nous parlerait de cette foire d'Avranches où se jouait un drame qui, pour nous, pouvaitêtre une tragédie! Mais ce mouvement que nous nous donnions était inutile.

«Ceux qui, des paroisses circonvoisines, avaient eu affaire à la foire, étaient passés et ils n'en revenaient pas encore. Les routes étaient désertes. On ne voyait poindre personne au bout de leur long ruban blanc solitaire. Nulle âme qui vive n'apparaissait sur cette ligne droite qui s'enfonçait dans le lointain et ne venait nous dire ce qui se faisait tout là-bas, derrière l'horizon, du côté de cette ville dont on n'apercevait rien dans les fumées de l'éloignement, et d'où nous croyions quelquefois, à l'intensité de notre attention, à l'effort de nos oreilles pour recueillir la moindre des ondes sonores qui agitait l'espace, entendre sonner et bourdonner comme un bruit vague de cloches lointaines. Illusion de nos sens, qui nous trompaient à force de se tendre! Il n'y avait pas même de cloches en ce temps-là. On les avait descendues de tous les clochers, et on les avait fondues en canons pour la République. On ne sonnait donc pas; ce n'était donc pas le tocsin. Nous rêvions, les oreilles nous tintaient. Et si la générale battait,—la générale, ce tocsin du tambour!—il nous était impossible d'en démêler les sons contre le vent, à cette distance, au milieu de tous ces bruissements d'insectes et de ces mille fermentations de la terre qui semble susurrer, sous nos pieds, à certains jours chauds, et nous étions dans ces jours-là. Ah! nous nous dévorions... moi, de curiosité, elle, d'angoisse. Lasses d'écouter à fleur de sol et de regarder sur cette route abandonnée et muette, allongée platement dans son immobile poussière, nous voulions parfois écouter et voir mieux, écouter de plus haut et voir plus loin, et nous montions alors sur la plate-forme la plus élevée des tourelles, et nous regardions de là, oh! nous regardions de tous nos yeux! Mais nous avions beau les allonger et les écarter sur les longs massifs de bois qui s'étendaient indéfiniment du côté d'Avranches, nous ne voyions jamais que des abîmes de feuillage, que des océans de verdure, sur lesquels le regard lassé se perdait... De l'autre côté, entre deux récifs, c'était la mer bleue, s'étendant lentement comme une huile lourde sur la grève silencieuse, sans une seule voile qui piquât d'un flocon blanc et animâtson azur monotone. Et ce calme de tout, pendant que nous étions si agitées, redoublait nos agitations, agaçait nos nerfs par cette indifférence des choses et, par moments, nous jetait dans l'état suraigu qui doit précéder la folie!

«La nuit même, nous restions perchées sur le haut de notre tourelle, cet observatoire d'où l'on ne voyait rien, si ce n'est le ciel, que nous ne regardions seulement pas! genre de supplice auquel nous revenions, parce qu'à chaque instant, nous nous imaginions qu'il allait cesser. Le soir du deuxième jour de cette foire d'Avranches, qu'on appelait, je crois, laSaint-Paterne, et qu'ils ont pu, depuis, appeler laFlambée, nous vîmes, en tressaillant, monter à l'horizon une longue flamme rouge, et des tourbillons de fumée épaisse, apportés par le vent, déferlèrent et s'étagèrent sur la cime des bois, que la lune éclairait.

«—Aimée,—lui dis-je,—c'est le feu! Nos hommes brûleraient-ils Avranches pour ravoir Des Touches? Il vaut bien Avranches! Ce serait beau!»

«Nous écoutâmes... et, pour cette fois, nous crûmes entendre, mais nous avions latête montée, des cris indistincts, et comme une masse de sons confus qui seraient sortis d'une ruche immense! Mon oreille de Chouanne exercée, car j'avais déjà fait la guerre et je me connaissais à la musique de la poudre, cherchait à distinguer les coups de fusil sur la basse continue de ce grand tumulte éloigné et assourdi par l'éloignement; mais, tonnerre de Dieu! je n'étais sûre de rien... Je ne distinguais pas. Je m'étais penchée sur la plate-forme! J'avais mis la tête hors de mon capuchon granvillais, que j'avais pris contre le froid de la nuit pour monter si haut et tête nue, l'oreille au vent, l'œil à la flamme qui se réverbérait en tons d'incarnat dans les nuées, calculant que si c'était Avranches qui brûlait, dans deux heures, pas une minute de plus, le temps juste pour revenir à Touffedelys, ils y seraient de retour, vainqueurs ou vaincus, je le dis vivement à Aimée...

«J'avais calculé avec une précision militaire. Juste deux heures après... nous haletions toujours sur notre plate-forme et nous voyions s'éteindre le feu lointain, ce feu qui n'était pas l'incendie d'Avranches; car Avranches à brûler auraitdemandé plus de temps,—voilà que tout à coup nous entendîmes sous nos pieds, au bas de la tourelle, lehou-houmesuré de la chouette, et, magie de l'amour! Aimée reconnut tout de suite de quelles paumes de mains était parti cehou-hou, qui me parut sinistre, à moi, tant il était plaintif! et qui lui parut joyeux et triomphant, à elle, parce qu'il lui annonçait l'homme qui était devenu sa vie et qui lui rapportait la sienne!

«—C'est lui!»—s'écria-t-elle, et nous descendîmes de la tourelle avec la rapidité de deux hirondelles qui plongent d'un toit vers le sol.

«Et, en effet, c'étaitM. Jacques!M. Jacques, le visage noirci, les cheveux brûlés, l'air d'un démon, ou plutôt d'un damné échappé de l'enfer; car les démons y restent...

«—Ah!—lui dis-je, incorrigible, toujours prête à rire, même dans les malheurs!—parti blanc comme un sac de farine, revenu noir comme un sac de charbon!

«—Oui!—répondit-il en mordant sa lèvre,—noir de deuil. Le deuil de la défaite! Le coup a manqué, mademoiselle...Il faut recommencer demain.»

«Le coup était manqué, et pourtant,—reprit la vieille Chouanne, animée de plus en plus, en montrant une verve qui fit prendre à l'abbé son frère voluptueusement une prise de tabac,—pourtant l'affaire n'avait pas été mal menée, comme vous allez pouvoir en juger, monsieur de Fierdrap...

«...C'est midi sonnant, au plus fort du tohu-bohu de la foire, que les Douze entrèrent dans Avranches. Ils y marchèrent d'abord vers le champ de foire, éparpillés, nonchalants, flânant, les bras ballants, guignant les sacs de blé ou de farine mis à cul sur le sol, déficelés et ouverts, pour que l'acheteur jugeât la marchandise, jouant leur rôle de blatiers qui ont le temps d'acheter, qui ne se pressent pas, qui attendent, en vrais Normands, que les prix fléchissent; mais, du fond de leurs grands chapeaux rabattus qui leur tombaient sur les épaules, se reconnaissant sans avoir l'air de se reconnaître, se comptant, se coudoyant, et sentant le coude ami qui frémissait contre leur coude. Ils nous dirent plus tard ces détails et ces sensations... Il y avait, et cela leur parutde bon augure, un monde fou à la foire de cette année-là! La ville encombrée était pleine de gens, d'animaux et de voitures de toute forme et de toute grandeur. Les auberges et les cabarets regorgeaient d'Augerons, de bouviers, de porchers, qui amenaient leurs bêtes pour la foire et dont les troupeaux s'amoncelaient dans les rues, rendant le passage impossible, bouchant la porte des maisons, menaçant les fenêtres des rez-de-chaussée, qu'on avait, dans beaucoup d'endroits, calfeutrées de leurs contrevents, par peur d'enfoncement des vitrages sous la corne de quelque bœuf en courroux ou la croupe reculante de quelque cheval effaré. Un instant retardées par leur accumulation aux angles des rues, au resserrement des venelles et aux tourniquets des carrefours, ces puissantes troupes de bœufs et de chevaux reprenaient bientôt leur marche lente sous lespieds de frênede leurs conducteurs, et s'avançaient serrées si dru les unes contre les autres, qu'on eût dit un fleuve qui coulait. Le mouvement de ces masses de bêtes et de gens se faisait surtout dans un sens, dans la direction du champ de foire, qui était la place dumarché, à l'un des angles de laquelle s'élevait la prison où était renfermé Des Touches.

«Il semblait que ce fût là une circonstance menaçante pour le dessein des Douze, que cette foule épaisse, qui, ceignant la prison de tous les côtés, augmentait la difficulté d'y pénétrer ou d'en sortir; mais cela leur parut, au contraire, un heureux hasard, à ces énergiques cœurs, tournés à l'espérance! Avec le génie des petites troupes résolues, n'avaient-ils pas toujours compté, pour faire leur coup, sur l'entremêlement du grand nombre, dont il est si aisé de faire un chaos? D'ailleurs, il y avait cela d'absolument bon dans cette circonstance de la situation de la prison sur le champ de foire, que le bataillon des Bleus qui y avait conduit Des Touches, et qui, tout à côté, s'y était bâti avec des planches un corps de garde, avait été obligé de transporter ce corps de garde à l'autre extrémité de la place et dégager un endroit spécialement réservé aux chevaux de la foire, qu'on rangeait contre la longue muraille de la prison, dans toute sa longueur, et qu'on attachait par de gros anneaux en fer scellés entre les fortespierres... D'abord, ces Bleus avaient fait des façons, vous vous en doutez bien, quand on leur avait signifié d'aller planter ailleurs leur corps de garde. Ils n'avaient qu'une idée, eux, c'est que Des Touches pouvait s'échapper! Mais les tranquilles Normands, qui, dans toute autre circonstance, pourraient s'en laisser imposer par répugnance pour ledérangement, conséquence de toute lutte, ne s'en laissent plus compter et ne craignent plus leur peine quand le moindre intérêt est en jeu, et sur-le-champ voilà qu'ils redeviennent les âpres contendants connus, les chicaneurs terribles dont le cri de guerre sera jusqu'à leur dernier soupir:Gaignaige!L'écurie en plein vent rapportait de l'argent à la ville. Puis c'était là une coutume autant qu'un péage. Coutume et péage, toute la Normandie tient dans ces deux mots! les Bleus virent bien qu'ils ne seraient pas les plus forts... Ils avaient dégagé la prison.

«Cette prison, monsieur de Fierdrap, nos douze blatiers eurent tout le temps de la regarder et de l'étudier en gens de guerre, de la place du marché, qu'elle dominait, et qui était alors couverte detentes, rangées en files comme les maisons des rues, entre lesquelles s'agitait et écumait le flot de la population foraine, aux rayons d'un soleil cuisant qui était aussi un avantage; car il faisait bouillir ce tas de cerveaux, excités déjà par le débat des prix et le cidre en bouteille qui allument si bien les têtes normandes, ces têtes que, ce jour-là précisément, il fallait faire sauter comme des poudrières, si l'on voulait enlever Des Touches! Là étaient, en effet, tout le secret et le moyen de l'enlèvement: jeter, n'importe comment, toute cette multitude, les uns contre les autres, à travers les tentes renversées et les animaux, fous d'épouvante! Et, pendant cette immense ruée qui pouvait prendre les proportions d'une bataille d'aveugles et devenir une tuerie, se glisser à trois ou quatre dans la prison, y délivrer le chevalier et se replier vivement sur les bois, tel était le plan, simple et hardi, convenu à Touffedelys, mais que l'aspect de la prison pouvait cependant modifier.

—Hure de saumon! je le crois bien!—fit en s'exclamant le baron de Fierdrap.—Je la connais, votre prison, mademoiselle! J'ai eu longtemps à Avranches un vieuxcompagnon de l'armée de Condé, qui s'appelait le chevalier de la Champagne, lequel, revenu au pigeonnier comme moi et n'ayant plus de poudre à brûler, s'était mis à aimer les vieilles pierres, comme moi je me suis mis à aimer le poisson. Eh bien, c'est à lui que je dois ma connaissance de la prison d'Avranches; car il m'a assez trimbalé, le damné maniaque d'antiquaire qu'il était! par les escaliers en colimaçon de cette forteresse, pour que je me la rappelle parfaitement et que les jambes me chantent encore une chansonnette en pensant à la hauteur de ses deux tours, qui résisteraient, Dieu me pardonne! à du canon.

—Oui!—reprit mademoiselle de Percy,—ces deux tours étaient formidables. Reliées ensemble par d'anciens bâtiments faisant poterne, elles étaient flanquées de constructions d'une date plus récente, qui, certes! n'auraient pas résisté à une attaque vigoureusement poussée. Mais avec les tours! les massives tours qui les épaulaient... bernicle! En les examinant, les Douze comprirent qu'on ne pouvait pénétrer là dedans que par stratagème... Il fallait ruser. Ce fut Vinel-Royal-Aunisqui fut chargé de la geôlière; car—encore un bonheur, à ce qu'il semblait, pour les Douze,—il n'y avait pas de geôlier. Seulement, monsieur de Fierdrap, à la guerre, le hasard est souvent un traître. Vous verrez tout à l'heure que la geôlière de la prison d'Avranches pouvait faire tête d'homme et même plus! On la nommait la Hocson. C'était une femme de quarante-cinq à cinquante ans, sur qui avaient couru dans le temps des bruits dont on n'était pas sûr, mais épouvantables. On avait dit, entre le haut et le bas, qu'elle avait été poissarde au faubourg du Bourg-l'Abbé, à Caen, et qu'elle avait goûté au cœur de M. de Belzunce, quand les autres poissardes du Bourg-l'Abbé et de Vaucelles avaient, après l'émeute où il fut massacré, arraché le cœur à ce jeune officier et l'avaient dévoré tout chaud... Était-ce vrai, cela? On en doutait, mais il paraît que la figure de la Hocson ne démentait pas ces bruits affreux. Son mari, jacobin violent, était mort dans l'exercice de ses fonctions de geôlier à Avranches, et elle lui avait succédé. Louve sinistre, devenue chienne de garde de la République, ce fut à Vinel-Aunis qu'il échut de l'apprivoiser... Celane devait pas être facile. Mais Vinel-Aunis était Vinel-Aunis! Son surnom parmi nous était:Doute de rien!et il le portait comme un panache. Il passait pour ce qu'on appelle unlousticde régiment, mais il était, par-dessus le marché, un beau garçon bien découplé, d'une tournure d'officier superbe, et qui, pour l'instant, faisait un blatier très faraud aux larges épaules, comptant sur trois choses qu'il estimait irrésistibles, même séparées: primo, par Dieu! ses avantages physiques; secundo, une langue à laquelle il faisait tout dire et comme de ma vie je n'en ai revu une pareille à personne; et tertio, une bonne poignée d'assignats. C'était un gaillard toujours prêt à tout. Il n'avait qu'un mot: «A la guerre—disait-il—comme à la guerre!» Probablement, le morceau qu'on lui jetait ne le ragoûtait pas, mais il sauta lestement par-dessus ses répugnances. Il eut l'aplomb de se présenter à cette geôlière d'Avranches, dont la physionomie était aussi atroce que la renommée, avec la fleur de fatuité qu'en France, les blatiers peuvent avoir comme les officiers, et ce génie impayable de la Plaisanterie, qu'il avait développé dans Royal-Aunis.Et malgré l'horreur très légitime que devait lui inspirer une créature qui pouvait encore avoir aux lèvres du sang de Belzunce, il débuta par s'élancer sur elle et par l'embrasser, paf! paf! paf! sur les joues, à la manière normande, par trois fois.

«—Et bonjour, ma cousine!—lui dit-il, à cette femme étonnée, figée d'étonnement et qui se laissa faire de stupéfaction.—Comment vous portez-vous, ma chère et honorable cousine?... Vous ne me remettez donc pas?... Je suis votre cousin Trépied de Carquebu, qui n'a pas voulu venir à votre foire d'Avranches sans vous souhaiter bien des prospérités et vous embrasser!»

«Il avait ditTrépied, cet improvisateur au pied levé, parce qu'elle avait un trépied devant elle, sur lequel elle récurait, avec une poignée de paille, un chaudron!

«—En fait de trépied, je ne connais quecha,—fit-elle avec colère en lui montrant celui de son chaudron,—et vous mériteriez bien que je vous l'envoyasse par la figure pour vous punir de vos insolentesjosteries, méchant attrapeur!»

«Mais Vinel-Aunis n'était pas homme àavoir peur d'un trépied manœuvré par la main d'une vieille femme, et il prouva qu'il avait raison de croire à sa langue, comme il disait; car il soutint, maismordicus, à la Hocson, qu'elle avait des parents de ce nom de Trépied à Carquebu et qu'il était bel et bien de ces Trépied-là. Puis il enfila une longue histoire sur ces Trépied de Carquebu, lesquels lui avaient si souvent parlé de leur cousine d'Avranches, avant son départ, à lui, pour l'armée, lors de la première réquisition, que depuis qu'il avait pu revenir à Carquebu reprendre le fouet de blatier qu'avait toute sa vie fait claquer son père, il s'était promis de profiter de la première foire à Avranches pour venir saluer sa cousine et faire connaissance et amitié avec elle. Et, par ma foi! il en dit tant, il eut l'air si sûr de ce qu'il disait, il fut si précis dans toutes les circonstances, il versa enfin à la Hocson, restée le bec cloué et aplati devant ce torrent de paroles, une telle douche de phrases sur la tête, qu'en écoutant son cousin Trépied elle oublia l'autre, qu'elle laissa tranquille sous son chaudron, et qu'elle tomba assise sur un banc, persuadée, domptée, confondue. Elle était si complètementhébétée, qu'elle finit même par inviter ce cousin, qui lui tombait de Carquebu, à boire une chopine et à manger ducornuetde la foire, et Vinel-Royal-Aunis s'attabla. Il se crut maître de la place. Il crut qu'il tenait son Des Touches! Mais... il se trompait.

«Il continuait cependant d'aller de cette langue infatigable. Il but une chopine, puis un pot, puis un autre pot, et voyant que la Hocson buvait comme lui, aussi ferme que lui, devenant plus sombre seulement à mesure qu'elle buvait, mais restant froide sous ces libations sans vertu, il voulut faire à sa cousine, l'aimable blatier, la politesse de l'eau-de-vie, et il en envoya chercher au cabaret voisin par une petite fille que la Hocson appelait: «la petiote à son fils». Mais cette femme, cette Hocson, nous dit-il plus tard à Touffedelys, était plus difficile à mettre à feu que la prison d'Avranches, qui y était trois heures après. C'est que cette femme, monsieur de Fierdrap, avait dans le cœur ce qui empêche l'ivresse,—l'ivresse qui, dit-on (ceux qui boivent), est un oubli, une illusion, une autre vie dans la vie. Elle avait un souvenir dans le cœur plusfort que l'ivresse, qui glaçait l'ivresse et que l'ivresse ne noyait pas. Et ce n'était pas, non! le souvenir du sang de Belzunce, si réellement, comme on le disait, elle y avait goûté, mais un souvenir à tuer celui-là, à l'empêcher de penser même à ce crime, si elle l'avait commis, et d'en effacer le remords. C'était, enfin, dans le fond de son cœur une plaie si large, que toute la mer changée en eau-de-vie pour la faire boire à cette femme, dont l'âme entière n'était plus qu'un trou de blessure, y aurait passé comme dans un crible, sans rien engourdir et sans rien fermer!»

La pléthorique mademoiselle de Percy, que son histoire oppressait, s'arrêta une minute pour reprendre haleine; mais l'abbé et le baron, pris par l'histoire, restèrent silencieux. Ils ne plaisantaient plus.

«Et si je vous parle ainsi de cette femme, monsieur de Fierdrap,—reprit mademoiselle de Percy,—si je m'arrête un instant sur cette créature, qui était peut-être une scélérate, mais qui, ce jour-là, eut aussi, comme les Douze, sa grandeur, c'est que cette femme fut la cause unique du malheur des Douze dans cette première expédition.Sans elle, et sans elleseule, notez bien ce mot-là! pas le moindre doute que les Douze, qui mirent si effroyablement Avranches sens dessus dessous, dans ce jour dont on se souviendra longtemps, n'eussent repris le chevalier Des Touches. Pour moi, je le pense, ils auraient réussi. Mais elle leur opposa une volonté aussi forte que ces murailles de la prison qui étaient des blocs de granit. Vinel-Aunis avait essayé de l'enivrer; il essaya de la corrompre. Il s'y prit avec elle comme on s'y prend avec tous les geôliers de la terre depuis qu'il y a des geôliers. Mais il trouva une âme imprenable parce qu'elle était gardée par la haine, et la plus implacable et la plus indestructible des haines: celle qui est faite avec de l'amour! La Hocson avait eu son fils tué par les Chouans; non pas tué au combat, mais après le combat, comme on tue souvent dans les guerres civiles, en ajoutant à la mort des recherches de cruauté qui sont des vengeances ou des représailles. Tombé dans une embuscade, après une chaude affaire où les Bleus avaient couché par terre beaucoup de Chouans, car ils avaient avec eux une pièce de canon,ce jeune homme avait été enterré vivant, lui vingt-quatrième, jusqu'à cet endroit du cou qu'on appelait, dans ce temps-là, la place du collier de la guillotine. Quand ils virent ces vingt-quatre têtes, sortant du sol, emmanchées de leurs cous et se dressant comme des quilles vivantes, les Chouans eurent l'idée horrible de faire une partie de ces quilles-là avant de quitter le champ de bataille, et de les abattre à coups de boulet! Lancé par leurs mains frénétiques, le boulet, à chaque heurt contre ces visages qui criaient quartier, les fracassait en détail... et se rougissait de leur sang pour revenir les en tacher encore. C'est ainsi que le fils Hocson avait péri. Sa mère, qui avait su cette mort, avait à peine pleuré... Mais elle voyait toujours cette quille sanglante... et elle nourrissait pour les Chouans une haine contre laquelle tout devait se briser... et Vinel-Aunis s'y brisa.


Back to IndexNext