idée horrible
... Les Chouans eurent l'idée horriblede faire une partie de ces quilles-là...
«—Ah!—lui dit-elle,—tu m'as donc gouaillée! Tu n'es qu'un Chouan, et tu viens pour le prisonnier. Oh! je n'ai pas peur que tu me tues,—il avait pris un pistolet sous sa vareuse.—Il y a longtemps que je désire la mort! Petiote!—cria-t-elle,—vavite au corps de garde me chercher les Bleus!»
«—Je l'aurais bien tuée,—nous dit Vinel-Aunis,—mais je ne savais pas même dans laquelle des tours était Des Touches. Cela aurait fait du bruit. J'aurais perdu du temps.»
«Et il jeta un escabeau, qui se trouvait là, dans les jambes de la petite, pour l'empêcher de sortir en la faisant tomber.
«Mais le temps de son mouvement avait suffi à la Hocson pour s'échapper, par un couloir noir comme de l'encre où Vinel-Aunis se perdit pendant qu'il l'entendait grimper quatre à quatre l'escalier d'une des tours, ouvrir la porte de la prison et s'y enfermer à la clef avec le prisonnier.
—Diable!—fit M. de Fierdrap.
—Peste!—dit l'abbé.
—Or, pendant que tout ceci se passait à la prison,—continua la vieille amazone, qui ne prit pas garde aux deux exclamations,—l'aiguille du cadran qui surmontait la façade de la Maison Commune, sise au fond de la place du Marché, arrivait au chiffre de l'heure marquée par les Douzepour agir. Incapables, quoi qu'il advînt, d'hésiter une minute quand une résolution était prise:
«—C'est à nous de commencer la danse!»—dit gaiement Juste Le Breton à La Varesnerie.
«Et ils entrèrent tous deux sous une des tentes de la foire où il y avait le plus de monde et où l'on buvait. Ils y entrèrent nonchalamment, mais ils avaient leurs bâtons gaufrés à la main. Autour d'eux, on n'avait nulle défiance. Le monde qui était là resta, les uns assis, les autres debout, quand Juste Le Breton, s'approchant de la grande table de ceux qui buvaient, coucha délicatement son bâton sur une rangée de verres pleins jusqu'aux bords, et dit, de sa voix qu'il avait très claire:
«—Personne ne boira ici que nous n'ayons bu!»
«Tout le monde se retourna à cette voix mordante, et les deux blatiers devinrent le point de mire de mille regards où l'étonnement annonçait une colère qui n'était pas loin.
«—Es-tu fou, blatier?—dit un paysan.—Ote-moi ton bâton dedelà! et garde-lepour défendre tes oreilles!» Et, prenant par le bout le bâton que Juste avait couché sur la rangée de verres, mais qu'il tenait toujours par la poignée, il l'écarta.
«C'était là l'insulte que Juste cherchait. Il ne dit mot, il resta tranquille comme Baptiste; mais il releva subitement son bâton à bras tendu par-dessus sa tête, et, de cette main qu'il avait aussi adroite que vigoureuse, il l'abattit sur toute cette ligne de verres pleins, en file, qu'il cassa d'un seul coup, et dont les morceaux volèrent de tous les côtés de la tente. Ce fut le signal du branle-bas. Tout le monde fut debout, criant, menaçant, mêlé déjà, les pieds dans le cidre, qui coulait, en attendant le sang. Les femmes poussaient ces cris aigus qui enivrent de colère les hommes et leur prennent sur les nerfs comme des fifres... Elles voulaient fuir et ne pouvaient, dans cette masse impossible à percer, et qui se ruait sur les deux blatiers pour les étouffer.
«—Vous avez eu l'honneur du premier coup d'archet, monsieur,—dit à Juste Le Breton M. de La Varesnerie, avec cette élégante politesse qui ne le quitta jamais,—mais si nous voulons exécutertout le morceau, il faut que nous tâchions de sortir de cette tente, où nous n'avons pas assez d'espace pour faire seulement, avec nos bâtons, un moulinet.»
«Et de leurs épaules, de leurs têtes et de leurs poitrines, ils essayèrent de trouer cette foule, compacte à crever les toiles de la tente, où ce qui venait de se passer faisait accourir du monde encore. Mais, cette marée d'hommes montant toujours, ils poussèrent alors, pour qu'on vînt les dégager du dehors, le cri que leurs amis, autour de la tente, attendaient comme un commandement:
«—A nous, les blatiers!»
«Ce dut être un curieux spectacle! Les blatiers répondirent à ce cri par le claquement de leurs fouets terribles, et ils se mirent à sabrer cette foule avec ces fouets qui coupaient les figures tout aussi bien que des damas. Ce fut une vraie charge, et ce fut aussi une bataille! Tous lespieds de frênefurent en l'air sur une surface immense, la foire s'interrompit, et jamais, dans nulle batterie de sarrasin, les fléaux ne tombèrent sur le grain comme, ce jour-là, les bâtons sur les têtes. Dans ce temps-là,la politique était à fleur de peau de tout. Le moindre coup faisait jaillir du sang dont on reconnaissait la couleur, à la première goutte. Le cri: «Ce sont les Chouans!» partit de vingt côtés à la fois. A ce cri, la générale battit. Cette générale, que nous n'avions pas entendue du haut de la tourelle de Touffedelys, couvrit Avranches et le souleva. Le bataillon des Bleus voulut passer à la baïonnette à travers cette masse qui roulait dans le champ de foire comme une mer, mais impossible! Il aurait fallu percer un passage dans cette foule d'hommes, d'enfants et de femmes qui s'agitaient là, et qui, à eux seuls, de leur pression et de leur poids, pouvaient écraser cette poignée de Chouans. Les Douze, ou plutôt les Onze, car Vinel-Royal-Aunis était à la prison, les Onze, qui semblaient un tourbillon qui tourne au centre de cette mer humaine dont ils recevaient la houle au visage, les Onze, ramassés sous leurs fouets et sous le moulinet de leurs bâtons, avaient bien calculé. Ils abattaient autour d'eux ceux qui les poussaient, et qui leur rendaient coup pour coup...
«Partout ailleurs, ce n'était, dans cechamp de foire, qu'un désordre sans nom, un étouffement, l'ondulation immense d'une foule au sein de laquelle, affolé par les cris, par le son du tambour, par l'odeur du combat qui commençait à s'élever de cette plaine de colère, quelque cheval cabré montrait les fers de ses pieds par-dessus les têtes, et où, çà et là, des troupes de bœufs épeurés se tassaient, en beuglant, jusqu'à monter les uns sur les autres, l'échine vibrante, la croupe levée, la queue roide, comme si la mouche piquait. Mais à l'endroit où les Onze tapaient, cela n'ondulait plus. Cela se creusait. Le sang jaillissait et faisait fumée comme fait l'eau sous la roue du moulin! Là on ne marchait plus que sur des corps tombés, comme sur de l'herbe, et la sensation de piler ces corps sous leurs pieds leur donna, à tous les Onze, la même pensée; car, tout en tapant, ils se mirent tous les Onze à chanter gaiement la vieille ronde normande:
Pilons, pilons, pilons l'herbe;L'herbe pilée reviendra!
«Mais elle n'est pas revenue! A Avranches, on vous montrera, si vous voulez, à cette heure encore, la place où ces rudeschanteurs combattirent. L'herbe n'a jamais repoussé à cette place. Le sang qui, là, trempa la terre, était sans doute assez brûlant pour la dessécher.
bœufs épeurés
... Et où, çà et là, des troupesde bœufs épeurés se tassaient...
«Ils y tinrent à peu près deux heures...mais Cantilly avait le bras cassé, La Varesnerie la tête ouverte, Beaumont les clavicules rompues, presque tous les autres blessés, plus ou moins, mais tous debout encore dans leurs vareuses, qui n'étaient plus blanches comme le matin, et qu'une rosée de sang poudrait maintenant à la place de fleur de farine. Tout à coup,M. Jacquestomba, au cri de joie de ces paysans électrisés, qui crurent avoir abattu un de ces blatiers du diable, solides comme des piliers que l'on pouvait battre comme plâtre, mais qu'on ne pouvait renverser.M. Jacquesn'était pas même blessé. Tout en combattant, il avait vu, à la hauteur du soleil qui commençait à baisser et à prendre la place en écharpe, qu'il était l'heure d'aller à Des Touches et de rejoindre Vinel-Aunis... Aussi, avec la souplesse du chat sauvage, se glissa-t-il en rampant à travers les jambes de ces hommes, qui ne faisaient guère attention dans ce moment-là qu'au jeu terrible de leurs mains, et,comme un plongeur qui disparaît à un endroit de l'eau pour ailleurs reparaître, il se retrouva assez loin de l'espace où l'on se battait et dans une tourbe, à cet endroit-là, moins ardente qu'épouvantée. Comment passa-t-il? Il avait jeté son grand chapeau àcouverture à cuvequi l'aurait gêné; mais comment ne fut-il pas reconnu à sa vareuse sanglante, tué, mis en pièces? Lui-même n'a jamais su le dire. Il ne le savait pas, et cela doit paraître incroyable. Mais vous avez fait la guerre, baron, et à la guerre, ce qui est incroyable arrive tous les jours. Fascination de la terreur! Quand il se releva, dans cette foule qu'il avait traversée en s'aplatissant, on se mit à fuir devant cet homme qui lui-même semblait fuir, et, dans le pêle-mêle de la place, il put parvenir à la prison où Vinel-Royal-Aunis avait dû préparer la délivrance de Des Touches. Mais à la prison, au pied de la prison, il trouva... les Bleus.
«Oui c'étaient les Bleus!
«Voyant qu'ils ne pouvaient ni s'avancer ni manœuvrer dans ce champ de foire, pleine à regorger, et où d'ailleurs les paysans de l'Avranchin les remplaçaient et ne faisaient pas mal leur besogne, lesBleus, au premier cri: «Ce sont les Chouans!» s'étaient portés au pas de charge sur la prison; car officiers et soldats maintenant ne doutaient plus que la bataille qui se donnait au fond de la place n'appuyât une tentative sur Des Touches. Or, à la prison, si vous n'en avez pas oublié la construction, monsieur de Fierdrap, les Bleus avaient trouvé la lourde porte de l'espèce de bâtiment moderne qu'occupait la Hocson très fortement barricadée, et comme la petite fille, à qui Vinel-Aunis avait jeté l'escabeau dans les jambes pour la faire tomber, à moitié évanouie de peur, ne soufflait mot sous la bouche du pistolet de Vinel, et que tout paraissait, à l'intérieur, silencieux et tranquille, ils crurent naturellement que la Hocson, dont ils connaissaient l'énergie, avait pris ses précautions de défense au premier bruit de tumulte populaire et de Chouannerie. Et, sûrs qu'elle tenait son prisonnier, ils se réservèrent pour le cas d'attaque ou de sortie, si quelques Chouans avaient été assez hardis pour se glisser dans la prison qui devait être pour eux une souricière, et ils se déployèrent parallèlement à cette longue muraille, où leschevaux amenés pour être vendus à la foire étaient rangés et attachés aux anneaux de fer dont je vous ai déjà parlé. Ils furent seulement obligés de se déployer assez loin de ces chevaux, qui répondaient à la tempête de cris et de mugissements de la place par des hennissements de colère et des ruades furieuses, et ils s'étaient établis prudemment hors de la portée de cette effrayante ligne de pieds ferrés, toujours en l'air comme des projectiles, et qui leur auraient cassé les reins.M. Jacquesavait vu tout cela. C'était un homme, après tout, que ce mélancolique! Le jour baissait. Il attendit, caché par la multitude, qu'il fût tombé un peu d'ombre... Les fouets claquaient toujours au fond de la place. Il prit son temps, et il eut le sang-froid et l'audace de faire, sous le ventre de ces chevaux frémissants et devenus presque sauvages, ce qu'il avait fait sous les pieds des hommes dans la foule. Il se coula entre la muraille et les Bleus. Il ne pouvait pas douter, lui, que Vinel-Aunis ne fût dans la prison... La porte barricadée le lui prouvait. C'était Vinel-Aunis qui, à tout événement, l'avait barricadée... Aux approches de la nuit, lamultitude, qui s'étouffait, sans voir, sur le champ de foire, comprit enfin qu'il fallait s'écouler par les rues; mais son courant y rencontrait un contre-courant contre lequel elle se heurtait, et partout c'étaient des congestions et des rebondissements de foule nouvelle. On entendait dans la nuit la générale battant sur tous les points d'Avranches, entrecoupée du cri bref: «Aux armes!» La garde nationale, la gendarmerie, avaient voulu, comme les Bleus, pénétrer jusqu'à l'endroit où l'on s'égorgeait, mais, comme les Bleus, elles avaient trouvé l'invincible résistance de ce monde aggloméré, pressé et trop épais pour qu'on pût s'y faire un passage... à moins de tout massacrer. Cette circonstance, que les Douze avaient prévue et calculée et qui les avait protégés jusque-là contre la baïonnette et la fusillade, allait cependant se retourner contre eux. Pris dans ces cercles redoublés d'une foule qu'ils échancraient à coups de fouet et de bâton, qu'ils élargissaient, mais qu'ils ne brisaient pas comme on brise un cuvier dont on abattrait les douvelles, ils ne pouvaient ni faire retraite, ni s'égailler. Et c'était là l'anxiété deM. Jacques.Tapi à terre sous la poterne, il grimpa dans les vieux lierres qui couvraient les murs de la prison jusqu'à un trou grillé, par lequel il envoya, en le modulant bassement, son cri de chouette, pour avertir Vinel-Aunis, qui l'entendit et doucement débarricada la porte.
«—Et Des Touches?» lui fitM. Jacques. Mais Vinel-Royal-Aunis donna àM. Jacquesle froid de la défaite, en lui racontant comment la geôlière lui avait échappé et comment elle avait eu la hardiesse de s'enfermer sous clef, tête-à-tête avec le prisonnier, dans la tour.
«—Des Touches, sans ses fers, la romprait sur son genou comme une baguette!—ajouta Royal-Aunis,—mais il est enchaîné... On n'entend rien à travers cette sacrée porte,—et la Hocson est, par Dieu! bien femme à le tuer, à coups de couteau.
«—Nous le saurons demain!—ditM. Jacques, avec la rapidité de décision de l'homme de guerre qu'il avait, ce beau ténébreux, malgré sa langueur.—Mais, ce soir, il faut sauver ceux qui se battent là-bas... Il faut les dégager et faire retourner la tête à cette foule, et il n'ya qu'un moyen... Mettons le feu à la prison!»
—Bravo!—dit M. de Fierdrap, avec l'enthousiasme du connaisseur.—Militairement, le moyen était bon, mais, ventre de carpe! ça ne devait pas être chose facile que de mettre le feu à la prison d'Avranches, une geôle de granit humide, à peu près inflammable comme le fond d'un puits!
—Aussi, ce qui brûla, baron,—reprit mademoiselle de Percy,—fut le grand bâtiment de date plus moderne qui reliait les tours, et dans lequel habitait la geôlière. Il y avait dans le haut de ce bâtiment un immense grenier à foin pour la gendarmerie de la ville, et c'est là queM. Jacqueset Vinel-Aunis mirent intrépidement le feu, avec deux coups de pistolet. En un clin d'œil, par le temps sec et chaud qu'il faisait, la flamme s'élança de cet amas de foin, et, sortant avec une brusquerie convulsive du toit dont elle fit voler en éclats les ardoises, tant elle était intense! elle embrasa instantanément les épais tapis de lierre séculaire qui enveloppaient les tours, et elle les couvrit d'une robe de feu. Ces deux tours devinrent tout à coup deux monstrueux flambeaux-colosses, qui éclairèrent la place de l'un à l'autre bout et firent, comme l'avait ditM. Jacques, retourner les mille têtes de la foule. A cette lueur soudaine, un frisson de terreur immense passa électriquement sur ces mille têtes comme un sillon de foudre, malgré la colère du combat; car il ne s'agissait plus d'une poignée de Chouans à réduire, mais d'Avranches, d'Avranches qui pouvait brûler tout entier! La prison, en effet, touchait aux premières maisons de la vieille ville, qui n'étaient pas de granit, elles! et qui auraient pris comme de l'amadou. Des fentes, comme il s'en entr'ouvre dans des murs qui vont crouler, se firent subitement en ce gros d'hommes amoncelés, et, chose horrible! les bœufs qui étaient tassés et avaient jusque-là été contenus par la densité de la foule sur la place, les bœufs, enragés par cette violence écarlate de l'incendie qui leur donnait dans les yeux, se mirent à fuir par ces fentes qu'ils agrandirent, écrasant des pieds et des cornes tout ce qui leur était obstacle. Ce fut là une autre tuerie, pire que celle des Onze, qui continuaient imperturbablement leurmassacre à l'extrémité du champ de foire, et que cette intervention inattendue de l'incendie allait sauver; car ils n'en pouvaient plus... Leurs fouets claquaient toujours, mais le claquement de ces fouets était moins sonore. Il devenait de plus en plus mat à chaque coup frappé dans cet amas de chairs sanglantes qui faisait boue autour d'eux, et qu'ils envoyaient à la figure de leurs ennemis en éclaboussures.
«—Sabre-tout,—fit Saint-Germain à Campion, en l'appelant par son nom de guerre,—assez sabré pour aujourd'hui!»
«Et, gai comme pinson, il ajouta:
«—Nous étions frits sans l'incendie, mais voilà qui va nous dégager. Dans cinq minutes, ils y seront tous.
«—Faisons-nous dos à dos, messieurs,—dit La Varesnerie,—et sortons de cette place. Une fois dans les rues nous chouannerons. Les rues d'Avranches vont valoir le buisson, cette nuit.»
«Et ils exécutèrent leur manœuvre de dos à dos, couverts de ces fouets et de ces bâtons qu'ils maniaient en maîtres. Et, marchant au pas, ils s'avancèrent à travers cette foule qui se dépaississait, distraitepar le feu, culbutée et broyée par les bœufs qui couraient çà et là comme une tempête fauve, et c'est ainsi qu'ils purent enfin quitter, sans avoir perdu un seul homme, cette place où, depuis trois heures, ils avaient du sang jusqu'au jarret, et où, comme nous le dit Le Planquais quelques jours plus tard: «ils avaient battu le beurre, à pleine baratte, comme on sait le battre dans le Cotentin!»
—Sais-tu bien que c'est aussi beau que Fontenoy, cela, Fierdrap?...—fit l'abbé, profondément pensif, pendant que sa bouillante sœur, dont la tête devait fumer sous son baril violet et orange, respirait.
—C'est même plus beau!—dit le baron.—Leur petit carré n'a pas été enfoncé, à eux, à ces Onze! Et ce sont eux, au contraire, qui ont enfoncé le grand carré des paysans qui les tenaient de tête, de queue et des deux flancs, et qui l'ont enfoncé avec de simples fouets pour toutes pièces de canon. Le diable m'emporte! c'est plus beau.»
L'héroïne de la Chouannerie s'associait tellement à ses compagnons d'armes, même pour les batailles où elle n'étaitpas, qu'elle sourit aimablement au vieux uhlan pour le remercier de son opinion, et elle reprit:
«Une fois dans les rues, ils essuyèrent bien quelques coups de fusil épars... Mais la lune n'était pas encore levée, et, d'ailleurs, elle l'aurait été, que la fumée rougeâtre de l'incendie qui se mit à couvrir la ville comme d'un dais sombre, en eût intercepté la lumière. Il faisait noir dans ces rues étroites, qui n'avaient pas alors de réverbères comme aujourd'hui. Ils sentirent bien siffler quelques balles qui rebondissaient contre les angles des pignons, mais ce fut tout, et ils purent, sans nouveau combat, sortir des faubourgs de la ville, alors tout entière à l'incendie, et se rallier, comme d'avance ils en étaient convenus, sous l'arche d'un vieux pont qui n'avait plus que cette arche, et qu'on appelait lePont-au-Prêtre(peut-être à cause de la couleur de ses pierres, qui étaient noires). Il coulait sous cette arche solitaire un filet de rivière profondément encaissée, et ce fut là qu'ils se comptèrent... Or, comme ils ne savaient rien du sort de Des Touches et qu'ils avaient sur le cœur le poids affreux del'absence des amis qui manquent à l'appel, ils résolurent de rentrer à Avranches, et ils y rentrèrent. Ils laissèrent sous l'arche duPont-au-Prêtreleurs vareuses sanglantes qui les auraient trahis, et comme des ouvriers des faubourgs de la ville qui auraient couru au feu en toute hâte et en manches de chemise, ils y allèrent ainsi, et sans leurs grands chapeaux, la tête ceinte de leurs mouchoirs, qu'ils avaient mouillés dans cette rivière, où ceux qui étaient blessés parmi eux lavèrent leurs blessures. Cantilly seul resta à attendre ses compagnons, couché sur le monceau de vareuses sanglantes; car son bras cassé le faisait cruellement souffrir. Mais il ne les attendit pas longtemps. Ils revinrent vite. En entrant sur la place où la foule avait roulé sa masse en sens inverse et travaillait encore à éteindre l'incendie, ils avaient vu que tout était perdu et fini... La Hocson, qui, par la fenêtre grillée de la prison léchée par les flammes, n'avait pas cessé de repaître ses yeux de ce qui se passait sur la place, venait d'ouvrir aux Bleus la porte de ce cachot où elle s'était renfermée avec son prisonnier.
«—Tenez!—leur avait-elle dit en leleur montrant garrotté de chaînes et couché par terre sur la dalle,—le voilà, le brigand! Je les ai bien entendusfourgonnerdans la porte pour la mettre à feu; mais ils auraient fait un four à chaux de cette geôle, que je m'y serais laissé cuire avec lui, vivante, plutôt que de le rendre à un autre qu'au valet du bourreau à qui il appartient!»
«M. Jacqueset Vinel-Royal-Aunis s'étaient, en effet, obstinés à vouloir brûler cette porte épaisse, résistante à l'action du feu comme à l'action du levier. Ils s'y obstinaient encore, quand la foule, devenue maîtresse de l'incendie, s'élança dans le couloir et les escaliers de la prison. Alors, ils s'étaient jetés, tête baissée, en avant, la torche et le pistolet à la main, et, grâce à la flamme, à la fumée et au désordre de l'invasion dans la prison de ces Bleus, qui couraient, comme des fous, au cachot de Des Touches, ils avaient passé.
«C'est au moment où il sortait de là que nous avions revuM. Jacques. L'idée d'Aimée, sans doute, le fit revenir plus vite à Touffedelys que ses autres compagnons, mais douze heures après, à l'exceptionde Vinel-Aunis, ils y étaient tous.M. Jacquesignorait le sort de Vinel-Aunis. Nous crûmes qu'il était mort. Il ne l'était pas. Il avait reçu dans le ventre un coup furieux de la baïonnette d'un Bleu, et il avait eu l'énergie de faire plus d'un quart de lieue dans le bois, contenant avec sa main ses entrailles près de s'échapper, et, dans cet état, de gagner la cahute d'un sabotier Chouan... Ces détails, que nous avons sus plus tard, nous les ignorions. Nous pensions qu'il avait laissé sa vie dans cette affaire, et cela nous paraissait une chose si simple, que bientôt nous n'en parlâmes plus. Mais il n'en était pas de même de Des Touches. Qu'était devenu Des Touches?...Pour recommencer demain, comme l'avait ditM. Jacques, il fallait avoir des nouvelles de Des Touches. Il n'en venait aucune à Touffedelys.—Une femme inspire moins de défiance qu'un homme. Je proposai à ces messieurs d'aller à Avranches en chercher.
«Ils acceptèrent, et j'y allai, monsieur de Fierdrap. Je n'étais pas novice, je vous l'ai dit; j'avais bien des fois porté des dépêches aux chefs des différentes paroisses,sous toutes sortes de déguisements. Pour me mêler mieux aux gens de la ville et pour détourner tout soupçon, je me déguisai en femme du peuple. Je passai un déshabillé de droguet; je posai sur mes cheveux, qui, depuis la guerre, ne connaissaient plus qu'une espèce de poudre,—celle avec laquelle on frise l'ennemi!—cette coiffe des Granvillaises qui ressemble à une serviette pliée en quatre qu'on se plaquerait sur la tête. On mit des hottes sur une de nos juments poulinières, et unpanneaucouvert de peau de veau avec son poil; et assise de côté là-dessus, un de mes pieds en sabots dans une de mes hottes, l'autre pendant sur le cou de ma jument, je m'en allai vers Avranches d'un bon trot d'allure. J'avais, pour les vendre au marché, mes hottes pleines de beaux pains de beurre enveloppés dans des feuilles de vigne. Vous parliez de mon caleçon de velours rayé, il n'y a qu'un moment, mon frère, et de mes grandes bottesà la Frédéric?—ajouta-t-elle avec la seule coquetterie qui lui fût possible, la coquetterie d'avoir porté de pareilles bottes;—mais ce jour-là, votre sœur, mon frère, la cousine des Northumberland,était tout simplement une beurrière des faubourgs de Granville. Oui! voilà ce qu'était, pour le quart d'heure, Barbe-Pétronille de Percy-Percy!
marchande de beurre
... Mademoiselle de Percy,en marchande de beurre, à Avranches...
—Barbe, sans barbe!—dit l'abbé, qui se prit à rire,—mais digne de la porter.
—Elle m'est venue depuis,—dit-elle, en riant aussi,—mais trop tard, depuis que je n'en ai que faire, et que j'ai repris, pour ne plus les quitter, ces ennuyeux jupons qui me vont à peu près comme à un grenadier. Je n'avais alors qu'un petit bout de moustache brune qui, avec ma figure à la diable, me donnait l'air assez dur sous ma serviette pliée en quatre, et justifiait le mot d'un drôle d'Avranches, qui faisait les beaux bras au marché et qui se permit de mettre ses deux mains autour de ma grosse taille. Je lui avais allongé sur les doigts le meilleur coup du manche de mon couteau à beurre.
«—Ne fais pas tant ta mijaurée!—m'avait-il dit furieux;—il n'y a pas de quoi. Après tout, tu n'es pas si fraîche que ton beurre, la grosse mère!
«—Mais je suis plus salée!—lui répondis-je, le poing sur la hanche, comme une vraie harangère de Bréhat,—et situ veux y goûter, polisson, tu vas le savoir!»
«C'est à cela seul que se bornèrent tous les dangers que courut, à Avranches, l'honneur de votre sœur, mon frère. J'y fis ce qu'on appelle un bon marché. Tout en vendant mes pelotes de beurre, j'arrondis ma pelote de nouvelles. Je ramassai tous les bruits, tous les commérages de la ville. Elle n'était pas remise de la chaude alarme que nos Douze lui avaient donnée. On ne parlait partout que des faux blatiers et du feu mis à la prison. On disait, en les exagérant peut-être, le nombre des personnes qui avaient péri dans cette batterie. On montrait encore, sur le champ de foire, des mares de sang... «Mais, au moins,—criaient les trembleurs,—nous sommes délivrés du Des Touches!» Cet appât ne devait plus faire revenir les Chouans. La nuit du lendemain de ce jour terrible, dont les événements avaient si profondément bouleversé Avranches, on avait fait quitter secrètement la ville au prisonnier. On l'avait jeté avec ses fers dans une petite charrette recouverte de planches, et, tout le bataillon des Bleus l'escortant, il étaitparti, sans tambour ni trompette, pour Coutances, où il devait être jugé, et certainement condamné à mort.
«Je revins grand train à Touffedelys apprendre à nos amis ce changement de prison de Des Touches, qui le plaçait plus loin de notre portée et dans des conditions de captivité plus dures à surmonter que les premières; car à la guerre, toute tentative, avortée une fois, devient plus difficile de cela seul qu'elle a avorté: l'ennemi est prévenu, il veille davantage.M. Jacquesavait dit la pensée de tous ses compagnons, en disant qu'il fallait recommencer l'entreprise.
«—Messieurs,—ajouta-t-il,—prenez aujourd'hui pour panser vos blessures. Nous tâcherons de les rendre à l'ennemi demain. Il faut que dans deux jours nous soyons sous Coutances, pour rejouer la partie que nous avons perdue. Coutances est une ville plus forte qu'Avranches, et nous sommes, nous, moins forts que nous n'étions... Nous ne sommes plus que onze...
«—Vous êtes toujours douze, monsieur,—lui dis-je.—Onze est un mauvais compte. Il nous porterait malheur.Puisque M. Vinel-Aunis n'est pas revenu, je m'offre pour le remplacer. Dame! je n'ai jamais été la plus belle fille du monde, mais la plus belle ne donne encore que ce qu'elle a.»
«Et c'est ainsi, baron, que je fis partie de la seconde expédition des Douze, et que je vis, de mes deux yeux, qui ne reverront jamais pareilles choses, ce qui me reste à vous conter.»
Mademoiselle de Percy s'arrêta un instant encore. Le Bacchus d'or moulu sonna de son timbre flûté et argentin. Il s'en allait dérivant vers minuit, l'heure, dit-on, des spectres... et n'étaient-ce pas des spectres, en effet, que ces gens du passé, rassemblés dans ce petit salon à l'air antique, et qui parlaient entre eux de leurjeunesse évanouie et des nobles choses qu'ils avaient vues mourir?... Ursule et Sainte de Touffedelys pouvaient bien, elles surtout, faire l'effet de deux spectres; pauvres fantômes doux! Pâles et séchées sous leurs cheveux pâles, elles tenaient toujours dans leurs doigts amincis ces écrans transparents dont la gaze verte, tamisant la lueur du feu qui s'éteignait, jetait à leurs visages exsangues un reflet de lune de cimetière... Le baron de Fierdrap, l'abbé et sa sœur, d'une couleur plus chaude, d'yeux plus brillants, semblaient plus vivants, plus passionnés; mais, au fond, n'agitaient-ils pas des souvenirs aussi vains que ces fantômes de nuit qui se dissipent à l'aube?... Et Aimée elle-même, la plus jeune d'entre eux, dont la beauté disait éloquemment qu'elle était moins avancée dans la vie, Aimée penchée sur son feston auquel elle ne pensait pas. Aimée la solitaire et la silentiaire par la surdité, dont l'âme cherchait une autre âme dans la mort, n'était-elle pas encore, d'eux tous, la plus morte et la plus du pays des rêves?
spectres
... Minuit, l'heure,—dit-on,—des spectres, ...et n'étaient-ce pas des spectres, en effet, que les gens du passé...
«Ce fut grand jour à Touffedelys,—reprit mademoiselle de Percy,—que lejour qui précéda notre départ pour Coutances, et, pour moi, je vivrais cent ans, que je me rappellerais le plus léger détail de cette espèce de veillée d'armes! On commença, bien entendu, par panser les blessés, les blessés qui plaisantaient et riaient de leurs blessures, la meilleure manière de s'en parer! Le plus blessé de tous, et pour cette raison celui qui de tous plaisantait et piaffait davantage, était M. de Cantilly, à qui, par parenthèse, vous donnâtes si joliment votre mouchoir à laMarie-Antoinette, ma chère Sainte! Vous le rappelez-vous? Oui! n'est-ce pas? Il n'eut qu'à vous dire galamment. «Si vous voulez que mon bras ne me fasse plus souffrir, mademoiselle, donnez-moi votre mouchoir de cou pour en faire une écharpe. Mon autre bras n'en ira que mieux!» Et vous, sans vous faire prier davantage, vous l'ôtâtes de votre cou, mon innocente, et vous le lui donnâtes, tiède de vos épaules. Après les blessés, on s'occupa des armes. Ces armes que nous avions cachées, et en réserve, dans ce château, tombé, à ce qu'il semblait, en quenouille, furent mises en état de bien faire. Une vingtaine de belles mainsparmi lesquelles il y avait les deux belles qui festonnent là-bas, sous cette lampe, monsieur de Fierdrap, se noircirent à faire des cartouches pour nos hommes. Nous étions à peu près, à ce moment-là, une quinzaine de femmes à Touffedelys. Quoique les Douze n'eussent pas réussi dans leur entreprise sur Des Touches, nous avions—l'inquiétude sur leur sort une fois passée et l'événement connu—repris cette gaieté qui nous revenait toujours après les catastrophes, et qui est peut-être l'obstination de l'espérance! Toutes, nous avions foi en nos héros. «Ils n'ont pas réussi hier, eh! bien, ils réussiront demain!» disions-nous, et chacune de vous autres, qui étiez plus femmes que moi, mesdemoiselles, retrouvait les rires et les légers propos de la jeunesse, au milieu de nos guerrières occupations.
«Aimée elle-même, toujours sérieuse comme une reine, mais qui avait vu revenir de la première expédition son fiancé sans une seule blessure, s'épanouit malgré sa réserve, dans un sentiment qui était plus que de l'amour, qui était de la fierté heureuse! Oui! le seul jour où j'aie vu Aimée,cette magnifique rose fermée et toute sa vie restée en bouton, nous montrer un peu de l'intérieur de son calice, fut ce jour qui précéda notre départie pour Coutances et le malheur qui allait la frapper.
«Nul pressentiment ne l'avertit de ce qui devait si tôt suivre... et quandM. Jacques, triste ce jour-là plus que les autres jours parmi ses compagnons joyeux, nous dit, à lui, son pressentiment, c'est-à-dire qu'il mourrait dans cette seconde expédition...
—Oui!—interrompit mademoiselle Ursule de Touffedelys,—c'est à moi qu'il le dit et à Phœbé de Thiboutot, qui étions ses voisines de table, au souper après lequel vous deviez partir dans la nuit. On était au dessert. Tous ces messieurs, très animés, parlaient du lendemain comme d'un jour de fête. On avait bu à la santé du Roi et à l'enlèvement du chevalier Des Touches. Lui seul,M. Jacques, restait sombre, son verre plein. Phœbé de Tiboutot, qui n'était que depuis peu à Touffedelys, et qui, d'ailleurs, était légèrement follette, lui dit, comme une enfant qu'elle était:—«Pourquoi êtes-vous si triste, vous? Vous ne croyezdonc pas au succès de l'enlèvement du chevalier?...»—Et il lui répondit en regardant Aimée, comme si cela expliquait tout:—«Pardon, mademoiselle; je crois très fort à l'enlèvement de Des Touches, maisje suis sûrque j'y mourrai.—Alors, pourquoi y allez-vous?»—lui dis-je. Car après tout ce qu'il avait fait et ce qu'on racontait de lui, dans le Maine, il n'y avait pas à douter de sa grande bravoure. Mais je me sentis coupée par le ton qu'il prit, et je me souviendrai toujours de l'expression de sa figure, quand il me répondit:—«Mademoiselle, c'est une raison de plus!»
—Eh bien,—reprit mademoiselle de Percy,—ce pressentiment deM. Jacques, qui fut un avertissement de sa destinée, ce pressentiment dont j'aurais haussé les épaules alors et auquel j'ai bien pensé sérieusement depuis, Aimée ne le partagea pas, et elle crut, sans doute, qu'elle pourrait le lui ôter du cœur en réalisant, comme elle fit ce soir-là, l'idée qui devait le plus enivrer un homme épris comme il l'était et lui faire oublier toutes les chances de l'avenir dans la minute présente, qui lui apportait un tel bonheur! A partirdu jour où elle nous avait appris, avec la simplicité d'un amour si résolu et si dévoué dans une âme aussi pudique que l'était la sienne, que sa foi était engagée àM. Jacques, tout avait été dit entre elle et nous... Elle, elle était trop imposante dans sa réserve, et nous, nous étions trop confiants dans la noblesse de son âme, pour lui adresser jamais la moindre question surM. Jacques. Quoi qu'il fût, il avait l'honneur d'être le fiancé d'Aimée de Spens, et cela suffisait... Mais ce jour-là, Aimée voulut qu'il fût davantage. Elle voulut qu'il fût son mari aux yeux de tous, et que le mariage, impossible dans ce temps, où il n'y avait plus de chapelle à Touffedelys pour le faire et à dix lieues à la ronde de prêtre pour le célébrer, s'accomplît au moins, par la promesse et par le serment, devant ces dix hommes, ses frères d'armes, avec qui, peut-être, le lendemain, il allait mourir.
—Eh! elle commence à m'intéresser, votre demoiselle Aimée!—fit candidement le baron de Fierdrap.
—C'est bien heureux!—dit plaisamment l'abbé.—Préfères-tu encore tondauphin, qui n'en était pas un, ô pêcheur plein de sagacité?...
—Ah! elle vous intéresse?...—dit impétueusement mademoiselle de Percy, qui tira son histoire des parenthèses de l'interruption, comme elle tirait son aiguille à laine de sa tapisserie.—Je ne m'en étonne pas, monsieur de Fierdrap! Nous n'avons vu agir qu'une fois cette Aimée, et c'était ce soir-là, et je vous jure que, ce soir-là, elle ne descendit pas sa race... Cette soirée paya toute sa vie. Toute sa vie depuis a été le malheur, le veuvage, la surdité, un bout de feston derrière lequel on cache sa rêverie et la pauvreté d'une violette au pied d'un tombeau; mais, ce soir-là, où elle voulut se fiancer publiquement àM. Jacquescomme si elle s'y était déjà fiancée en secret, elle nous donna en une fois la mesure de ce qu'elle aurait pu être si, comme à tant d'autres, le cadre des circonstances ne lui avait pas manqué et n'eût pas été plus petit qu'elle!
«Ce qu'elle avait voulu eut lieu comme elle l'avait voulu, et donna un caractère d'exaltation nouvelle à cette journée d'enthousiasme et de joie virile. Aimée n'avaitdit à personne le projet qui devait donner à l'homme dont elle était aimée un bonheur à essuyer toutes ses tristesses et à lui mettre au front les rayonnements des cœurs heureux.—Avait-elle entendu ce queM. Jacquesvous avait répondu, Ursule, ou même avait-elle besoin de l'entendre pour savoir ce qu'il y avait dans ce cœur triste où elle vivait?... Mais toujours est-il qu'elle se leva de table peu d'instants après, et que sa meilleure amie, Jeanne de Montevreux, la suivit. On n'y prit pas garde; on parlait de l'expédition du lendemain et de ce départ attendu, souhaité, qui aurait lieu dans quelques heures... lorsque, au bout d'un certain temps qu'on ne calcula pas, elle rentra avec Jeanne de Montevreux dans la salle de Touffedelys. En rentrant, dès le seuil, elle nous fit l'effet d'une apparition. Ce n'était plus la même femme. Elle était toute en blanc et en voile... Et, par la manière dont elle marcha vers la table où nous étions, nous sentîmes, et moi toute la première, baron, que quelque chose de grand allait se passer.
«—Messieurs,—dit-elle d'une voix altérée, pleine d'émotion, mais de résolutionaussi,—vous allez partir tout à l'heure. Quand reviendrez-vous et combien reviendrez-vous?... Dieu seul le sait. Un de vous, de douze que vous étiez, n'est pas revenu d'Avranches. Il peut en manquer encore un... peut-être plusieurs, à votre prochain retour. Eh bien, j'ai voulu, pendant que vous êtes tous ici encore, vous prier d'être les témoins de mon mariage avecM. Jacques... Acceptez-vous?...»
«Elle dit si bien cela, cette Aimée! elle fut si bien la comtesse Aimée-Isabelle de Spens, en disant ces simples paroles, que, sous le dais féodal de sa maison, elle n'aurait pas été plus comtesse... et que tous, romanesques comme des héros, se levèrent spontanément et l'acclamèrent, quoique plusieurs d'entre eux fussent devenus pâles; car, je vous l'ai déjà dit, monsieur de Fierdrap, tous l'aimaient... avec un espoir fou ou sans espoir... mais tous l'aimaient; et, je crois vous l'avoir dit encore, sa cousine, madame de Portelance, m'a assuré qu'ils avaient tous demandé sa main.
«Quand elle eut fini de parler, je regardaiM. Jacques. Vous savez! il ne meplaisait pas. Mais, dans ce moment-là, j'en fus contente; sa physionomie était indescriptible. Dieu m'est témoin que si elle lui avait mis une couronne de roi sur la tête, il n'aurait pas eu l'air plus fier!...
«Surpris, plus surpris qu'eux, il s'était levé avec les autres, et il alla, en chancelant, à elle...
«—Voici ma main qui est à vous!» lui dit-elle en la lui tendant.
main
... «Voici ma main qui est à vous!»lui dit-elle en la lui tendant...
«Peut-être serait-il tombé de joie et d'orgueil à ses pieds, mais il se retint à cette main.
«—Soyez témoins, messieurs,—dit-elle, encore plus touchante et plus majestueuse à chaque mot,—que moi, Aimée-Isabelle de Spens, comtesse de Spens, marquise de Lathallan, ici présente, je prends aujourd'hui pour époux et pour maîtreM. Jacques, actuellement soldat au service de Sa Majesté notre Roi. Forcée par la nécessité de ces tristes temps, qui n'ont plus ni églises, ni prêtres, d'attendre des jours meilleurs pour ratifier et consacrer l'engagement solennel que je contracte aujourd'hui, j'ai voulu au moins devant vous, qui êtes des chrétiens et des gentilshommes,—etdes chrétiens, en temps d'épreuve, sont presque des prêtres!—jurer, en pleine liberté d'âme, obéissance et fidélité àM. Jacques, et lui engager ma foi et ma vie.»
«Ils se tenaient, tous deux, l'un à côté de l'autre, elle splendide, et lui comme éclairé de sa splendeur.
«—Et—dit-elle avec la tristesse du regret—il n'y a pas seulement une croix sur laquelle je puisse prononcer mon serment!
«—Si! madame,—reprit fougueusement Beaumont, qui eut une idée de soldat.—Croise ton épée avec la mienne!» dit-il à La Varesnerie, qui était en face de lui.
«Et ils les croisèrent. Et cela fit une croix.
«Et devant ces deux lames nues entrecroisées qui pouvaient être rouges dans quelques heures, Aimée de Spens etM. Jacquesse jurèrent l'un à l'autre ce qu'ils se seraient juré devant un autel, si à Touffedelys il y avait eu un autel encore. Et tout cela fut si rapide et si sublime dans sa rapidité, monsieur de Fierdrap, qu'après trente ans ce moment-là m'estresté flamboyant dans la pensée, comme l'éclair de ces deux épées qui leur tomba sur le front, à ces deux fiancés d'avant la bataille, défiancés par la mort, le lendemain!
«—Voilà de belles noces!—fit La Bochonnière, qui était le plus jeune des Douze.—Mais on danse aux noces. Si nous dansions?»
«Cette idée tomba comme une étincelle sur la poudre dans ces esprits qui flambaient à toute étincelle. En un clin d'œil, la table fut enlevée et chacun d'eux sur place, tenant sur le poing sa danseuse. S'il y avait là des cœurs brisés, les jambes ne l'étaient pas, et ils dansèrent... comme ils s'étaient battus à la foire d'Avranches; et ils cassèrent des bras encore, mais ce furent les deux miens...
—Comment?...—fit le baron de Fierdrap, qui, de ce coup, ne comprit pas, et dont le nez devint le plus beau point d'exclamation qui ait jamais dessiné son crochet sous la giroflée d'une engelure.
—Oui! baron,—reprit-elle;—car c'est moi qui les fis danser comme des perdus jusqu'à trois heures du matin, sans reprendre haleine. C'est moi qui fus leménétrier de cette noce. Quoique je ne fusse pas alors, grâce à la guerre, aussi ventripotente qu'aujourd'hui, je n'avais pas cependant, dès ce temps-là, une taille de danseuse, et je n'étais guère bonne qu'à faire, dans un coin de bal, un ménétrier. Je jouais assez bien du violon, comme beaucoup de femmes de ma jeunesse; car vous vous rappelez, baron, que les femmes du siècle passé eurent un jour la fantaisie de jouer du violon, et qu'elles inventèrent même une manière d'en jouer qu'elles appelaient:jouer par-dessus viole, et qui consistait à tenir son instrument sur le genou, maintenu par la main gauche qui arrondissait le bras, pendant que la droite menait magistralement l'archet, dans une pose de sainte Cécile. C'était même assez gracieux, cela, quand on était jolie; mais vous vous doutez bien que ce n'était pas ainsi que je jouais. J'aurais fait, moi, une drôle de sainte Cécile! Je n'étais pas si fière de montrer mon gros bras, qu'on voyait déjà bien assez, et je n'avais pas de menton à gâter. Je tenais donc mon violon et j'en jouais comme j'ai fait tant de choses... comme un homme. Et c'est ainsi que j'en jouai à cette noce d'Aimée, qui aété mon dernier coup d'archet dans ce monde. Je ne touche plus maintenant à cet alto qui allait si bien à ma figure de polichinelle, disiez-vous, mon frère, et je me suis punie, en l'accrochant à mon lambris, d'avoir, à cette noce d'Aimée, si follement accompagné les derniers moments de son bonheur et sonné si joyeusement une agonie.
—Tu es une bonne fille, après tout, Percy, que le bon Dieu a mise dans le fond d'un vaillant homme!—dit l'abbé, que sa sœur touchait, malgré lui... Elle n'avait plus sa fanfare de voix. Les ciseaux ne battaient plusaux champs.
—Et en effet,—reprit-elle,—c'était une agonie, mais qui donc, exceptéM. Jacques, qui peut-être n'y pensait plus, aurait eu l'idée de la mort sous la joie de ce singulier bal de noces, animé par l'enthousiasme des cœurs et les grandioses illusions du courage?... Aimée, selon l'usage, l'avait ouvert en dansant la première contredanse avec celui dont elle venait de faire son époux. Elle avait désiré qu'on ne l'appelât cette nuit-là queMadame Jacques, et nous ne lui donnâmes pas d'autre nom. Elle y resta, éblouissante, dans cette robede mariée, dont elle a fait plus tard un suaire pour l'homme heureux qu'elle tenait alors par la main... Vers trois heures du matin, il fallut songer au départ et à l'expédition projetée. Je changeai tout à coup l'air de la contredanse que je jouais:
«—Voici la diane qui sonne, messieurs!»—leur dis-je, en attaquant brusquement un air militaire et royaliste que nous avions souvent chanté.
«En trois secondes, chacun fut prêt. J'allai prendre les vêtements de Chouan sous lesquels j'avais fait, en divers temps, plus d'une expédition nocturne. Le seul plan que nous eussions alors était de marcher réunis jusqu'au grand jour, pour nous disperser et nous rejoindre près de Coutances, dans la campagne, une place que La Varesnerie, qui connaissait bien le pays, nous indiqua, chez des paysans sûrs, Chouans même à l'occasion, et où nous pourrions cacher nos armes. Deux ou trois au plus d'entre nous devaient se risquer dans la ville et prendre des renseignements sur le prisonnier et sur la prison.
«C'était à la tombée de la nuit que nous avions résolu de nous armer et d'entrerdans Coutances; car avec une ville aussi calme, où la moindre chose était toujours sur le point de faire événement, et qui, de plus, avait pour se garder une forte garnison d'infanterie, ce n'était vraiment que pendant la nuit et par surprise qu'on pouvait enlever Des Touches.