Le docteur demeura pensif, regardant s'éloigner la reine.
Puis à lui-même en secouant la tête:
—Il y a dans ce château, murmura-t-il, des mystères qui ne sont pas du ressort de la science. Contre les uns, je m'arme de la lancette et je leur perce la veine pour les guérir; contre les autres, je m'arme du reproche et leur perce le cœur: les guérirai-je?
Puis comme l'accès était passé, il ferma les yeux de Charny, restés ouverts et hagards, lui rafraîchit les tempes avec de l'eau et du vinaigre, et disposa autour de lui ces soins qui changent l'atmosphère brûlante du malade en un paradis de délices.
Alors ayant vu le calme revenir sur les traits du blessé, remarquant que ses sanglots se changeaient tout doucement en soupirs, que de vagues syllabes s'échappaient de sa bouche au lieu de furieuses paroles:
«Oui, oui, il y avait non seulement sympathie, mais encore influence, dit-il; ce délire s'était levé comme pour venir au-devant de la visite que le malade a reçue; oui, les atomes humains se déplacent comme dans le règne végétal les poussières fécondantes; oui, la pensée a des communications invisibles, les cours ont des rapports secrets.»
Tout à coup il tressaillit, et se retourna à moitié, écoutant à la fois de l'oreille et de l'œil.
—Voyons, qui est encore là? murmura-t-il.
En effet, il venait d'entendre comme un murmure et un frôlement de robe à l'extrémité du corridor.
—Il est impossible que ce soit la reine, murmura-t-il; elle ne reviendrait pas sur une résolution probablement invariable. Voyons.
Et il alla doucement ouvrir une autre porte donnant aussi sur le corridor, et avançant la tête sans bruit, il vit à dix pas de lui une femme vêtue de longs habits aux plis immobiles, et pareille à la statue froide et inerte du désespoir.
Il faisait nuit, la faible lumière placée dans le corridor ne pouvait l'éclairer d'un bout à l'autre; mais par une fenêtre passait un rayon de lune qui portait sur elle, et qui la faisait visible jusqu'au moment où un nuage passerait entre elle et le rayon.
Le docteur rentra doucement, franchit l'espace qui séparait une porte de l'autre; puis sans bruit, mais rapidement, il ouvrit celle derrière laquelle cette femme était cachée.
Elle poussa un cri, étendit les mains, et rencontra les mains du docteur Louis.
—Qui est là? demanda-t-il avec une voix où il y avait plus de pitié que de menace; car il devinait, à l'immobilité même de cette ombre, qu'elle écoutait plus encore avec le cœur qu'avec l'oreille.
—Moi, docteur, moi, répondit une voix douce et triste.
Quoique cette voix ne fût pas inconnue au docteur, elle n'éveilla en lui qu'un vague et lointain souvenir.
—Moi, Andrée de Taverney, docteur.
—Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il? s'écria le docteur, est-ce qu'elle s'est trouvée mal?
—Elle! s'écria Andrée,Elle! Qui doncElle?
Le docteur sentit qu'il venait de commettre une imprudence.
—Pardon, mais j'ai vu tout à l'heure une femme s'éloigner. Peut-être était-ce vous?
—Ah! oui, dit Andrée, il est venu une femme avant moi ici, n'est-ce pas?
Et Andrée prononça ces paroles avec une ardente curiosité, qui ne laissa aucun doute au docteur sur le sentiment qui les avait dictées.
—Ma chère enfant, dit le docteur, il me semble que nous jouons aux propos interrompus. De qui me parlez-vous? Que me voulez-vous? expliquez-vous!
—Docteur, reprit Andrée avec une voix si triste, qu'elle alla jusqu'au fond du cœur de celui qu'elle interrogeait, bon docteur, n'essayez pas de me tromper, vous qui avez pris l'habitude de me dire la vérité; avouez qu'une femme était ici tout à l'heure, avouez-le moi, aussi bien je l'ai vue.
—Eh! qui vous dit qu'il n'est venu personne?
—Oui; mais une femme, une femme, docteur.
—Sans doute, une femme; à moins que vous ne comptiez soutenir cette thèse qu'une femme n'est femme que jusqu'à l'âge de quarante ans.
—Celle qui est venue avait quarante ans, docteur, s'écria Andrée, respirant pour la première fois; ah!
—Quand je dis quarante ans, je lui fais grâce encore de cinq ou six bonnes années; mais il faut être galant avec ses amies, et madame de Misery est de mes amies, et même de mes bonnes amies.
—Madame de Misery?
—Sans doute.
—C'est bien elle qui est venue?
—Et pourquoi diable! ne vous le dirais-je pas si c'était une autre?
—Oh! c'est que....
—En vérité, les femmes sont toutes les mêmes, inexplicables; je croyais cependant vous connaître, vous particulièrement. Eh bien! non, je ne vous connais pas plus que les autres. C'est à se damner.
—Bon et cher docteur!
—Assez. Venons au fait.
Andrée le regarda avec inquiétude.
—Est-ce qu'elle s'est trouvée plus mal? demanda-t-il.
—Qui cela?
—Pardieu! la reine.
—La reine!
—Oui, la reine, pour qui madame de Misery est venue me chercher tout à l'heure; la reine, qui a ses suffocations, ses palpitations. Triste maladie, ma chère demoiselle, incurable. Donnez-moi donc de ses nouvelles si vous êtes venue de sa part, et retournons auprès d'elle.
Et le docteur Louis fit un mouvement qui indiquait son intention de quitter la place où il se trouvait.
Mais Andrée l'arrêta doucement, et respirant plus à l'aise.
—Non, cher docteur, dit-elle. Je ne viens point de la part de la reine. J'ignorais même qu'elle fût souffrante. Pauvre reine! si je l'eusse su.... Tenez, pardonnez-moi, docteur, mais je ne sais plus ce que je dis.
—Je le vois bien.
—Non seulement je ne sais plus ce que je dis, mais ce que je fais.
—Oh! ce que vous faites, moi je le sais: vous vous trouvez mal.
Et, en effet, Andrée avait lâché le bras du docteur; sa main froide retombait tout le long de son corps; elle s'inclinait, livide et froide.
Le docteur la redressa, la ranima, l'encouragea.
Andrée alors fit sur elle-même un violent effort. Cette âme vigoureuse, qui ne s'était jamais laissée abattre, ni par la douleur physique, ni par la douleur morale, tendit ses ressorts d'acier.
—Docteur, dit-elle, vous savez que je suis nerveuse, et que l'obscurité me cause d'affreuses terreurs? Je me suis égarée dans l'obscurité, de là l'état étrange où je me trouve.
—Et pourquoi diable! vous y exposez-vous, à l'obscurité? Qui vous y force? Puisque personne ne vous envoyait ici, puisque rien ne vous y amenait.
—Je n'ai pas ditrien, docteur, j'ai ditpersonne.
—Ah! ah! des subtilités, ma chère malade. Nous sommes mal ici pour en faire. Allons ailleurs, surtout si vous en avez pour longtemps.
—Dix minutes, docteur, c'est tout ce que je vous demande.
—Dix minutes, soit, mais pas debout; mes jambes se refusent positivement à ce mode de dialogue; allons nous asseoir.
—Où cela?
—Sur la banquette du corridor, si vous voulez.
—Et là personne ne nous entendra, vous croyez, docteur? demanda Andrée avec effroi.
—Personne.
—Pas même le blessé qui est là? continua-t-elle du même ton, en indiquant au docteur cette chambre éclairée par un doux reflet bleuâtre, dans laquelle son regard plongeait.
—Non, dit le docteur, pas même ce pauvre garçon, et j'ajouterai que si quelqu'un nous entend, à coup sûr, ce ne sera point celui-là.
Andrée joignit les mains.
—Ô mon Dieu! il est donc bien mal? dit-elle.
—Le fait est qu'il n'est pas bien. Mais parlons de ce qui vous amène; vite, mon enfant, vite; vous savez que la reine m'attend.
—Eh bien! docteur, dit Andrée en poussant un soupir. Nous en parlons, ce me semble.
—Quoi! monsieur de Charny?
—C'est de lui qu'il s'agit, docteur, et je venais vous demander de ses nouvelles.
Le silence avec lequel le docteur Louis accueillit les paroles auxquelles il devait s'attendre cependant fut glacial. En effet, le docteur rapprochait en ce moment la démarche d'Andrée de la démarche de la reine; il voyait ces deux femmes mues par un même sentiment, et aux symptômes il croyait reconnaître que ce sentiment c'était un violent amour.
Andrée, qui ignorait la visite de la reine, et qui ne pouvait lire dans l'esprit du docteur tout ce qu'il y avait de triste bienveillance et de miséricordieuse pitié, prit le silence du docteur pour un blâme, peut-être un peu durement formulé, et elle se redressa comme d'habitude sous cette pression, toute muette qu'elle fût.
—Cette démarche, vous pouvez l'excuser, ce me semble docteur, dit elle, car monsieur de Charny est malade d'une blessure reçue dans un duel, et cette blessure c'est mon frère qui la lui a faite.
—Votre frère! s'écria le docteur Louis; c'est monsieur Philippe de Taverney qui a blessé monsieur de Charny?
—Sans doute.
—Oh! mais j'ignorais cette circonstance.
—Mais maintenant que vous le savez, ne comprenez-vous pas que je doive m'enquérir de l'état dans lequel il se trouve?
—Oh! si fait, mon enfant, dit le bon docteur, enchanté de trouver une occasion d'être indulgent. J'ignorais, moi, je ne pouvais deviner la véritable cause.
Et il appuya sur ces derniers mots de manière à prouver à Andrée qu'il n'adoptait ses conclusions que sous toutes réserves.
—Voyons, docteur, dit Andrée en s'appuyant des deux mains au bras du son interlocuteur, et en le regardant en face, voyons, dites toute votre pensée.
—Mais, je l'ai dite. Pourquoi ferais-je des restrictions mentales?
—Un duel entre gentilshommes c'est chose banale, c'est un événement de tous les jours.
—La seule chose qui pourrait donner de l'importance à ce duel, ce serait le cas où nos deux jeunes gens se seraient battus pour une femme.
—Pour une femme, docteur?
—Oui. Pour vous, par exemple.
—Pour moi! Andrée poussa un profond soupir. Non, docteur, ce n'est pas pour moi que monsieur de Charny s'est battu.
Le docteur eut l'air de se contenter de la réponse, mais, d'une façon ou de l'autre, il voulut avoir l'explication du soupir.
—Alors, dit-il, je comprends, c'est votre frère qui vous a envoyée pour avoir un bulletin exact de la santé du blessé.
—Oui! c'est mon frère! oui, docteur, s'écria Andrée.
Le docteur la regarda à son tour en face.
«Oh! ce que tu as dans le cœur, âme inflexible, je vais bien le savoir», murmura-t-il.
Puis, tout haut:
—Eh bien donc! dit-il, je vais vous dire toute la vérité, comme on la doit à toute personne intéressée à la connaître. Reportez-la à votre frère, et qu'il prenne ses arrangements en conséquence.... Vous comprenez.
—Non, docteur, car je cherche ce que vous voulez dire par ces mots: «Qu'il prenne ses arrangements en conséquence.»
—Voici.... Un duel, même à présent, n'est pas chose agréable au roi. Le roi ne fait plus observer les édits, c'est vrai; mais quand un duel a fait scandale, Sa Majesté bannit ou emprisonne.
—C'est vrai, docteur.
—Et quand, par malheur, il y a eu mort d'homme; oh! alors, le roi est impitoyable. Eh bien! conseillez à votre cher frère de se mettre à couvert pour un temps donné.
—Docteur, s'écria Andrée, docteur, monsieur de Charny est donc bien mal?
—Écoutez, chère demoiselle, je vous ai promis la vérité; la voici: vous voyez bien ce pauvre garçon qui sort là-bas ou plutôt qui râle dans cette chambre?
—Docteur, oui, repartit Andrée d'une voix étranglée; eh bien?...
—Eh bien! s'il n'est pas sauvé demain à pareille heure, si la fièvre qui vient de naître et qui le dévore n'a pas cessé, monsieur de Charny, demain à pareille heure, sera un homme mort.
Andrée sentit qu'elle allait pousser un cri, elle se serra la gorge, elle s'enfonça les ongles dans les chairs, pour éteindre dans la douleur physique un peu de cette angoisse qui lui déchirait le cœur.
Louis ne put voir sur ses traits l'effrayant ravage que cette lutte avait produit.
Andrée se donnait comme une femme spartiate.
—Mon frère, dit-elle, ne fuira pas; il a combattu monsieur de Charny en homme de cœur; s'il a eu le malheur de le frapper, c'était à son corps défendant; s'il l'a tué, Dieu le jugera.
—Elle n'était pas venue pour son compte, se dit le docteur; c'est donc pour la reine, alors. Voyons si Sa Majesté a poussé la légèreté jusque-là.
—Comment la reine a-t-elle pris ce duel? demanda-t-il.
—La reine? je ne sais pas, repartit Andrée. Qu'importe à la reine?
—Mais monsieur de Taverney lui est agréable, je suppose?
—Eh bien! monsieur de Taverney est sauf; espérons que Sa Majesté défendra elle-même mon frère, si on l'accusait.
Louis, battu des deux côtés dans sa double hypothèse, abandonna la partie.
—Je ne suis pas un physiologiste, dit-il, je ne suis qu'un chirurgien. Pourquoi, diable! quand je sais si bien le jeu des muscles et des nerfs, vais-je me mêler du jeu des caprices et des passions des femmes?
«Mademoiselle, vous avez appris ce que vous désirez savoir. Faites, ou ne faites pas fuir monsieur de Taverney, cela vous regarde. Quant à moi, mon devoir est d'essayer à sauver le blessé... cette nuit, sans quoi la mort qui continue tranquillement son œuvre me l'enlèverait dans les vingt-quatre heures. Adieu.»
Et il lui ferma doucement, mais net, la porte sur les talons.
Andrée passa une main convulsive sur son front, se vit seule, seule avec cette épouvantable réalité. Il lui sembla que déjà la mort, dont venait de parler si froidement le docteur, descendait sur cette chambre, et passait en blanc suaire dans le corridor obscur.
Le vent de la funèbre apparition glaça ses membres, elle s'enfuit jusqu'à son appartement, s'enferma sous un triple tour de clef, et tombant à deux genoux sur le tapis de son lit:
—Mon Dieu! s'écria-t-elle avec une énergie sauvage, avec des torrents de larmes brûlantes, mon Dieu! vous n'êtes pas injuste, vous n'êtes pas insensé; vous n'êtes pas cruel, mon Dieu! Vous pouvez tout, vous ne laisserez pas mourir ce jeune homme, qui n'a pas fait de mal, et qui est aimé en ce monde. Mon Dieu! nous autres, pauvres humains, nous ne croyons vraiment qu'au pouvoir de votre bienfaisance, bien qu'en toute occasion nous tremblions devant le pouvoir de votre colère. Mais moi!... moi... qui vous supplie, j'ai été assez éprouvée en ce monde, j'ai assez souffert sans avoir commis de crime. Eh bien! je ne me suis jamais plainte, même à vous; je n'ai jamais douté de vous. Si, aujourd'hui que je vous prie; si, aujourd'hui que je conjure; si, aujourd'hui que je demande, que je veux la vie d'un jeune homme... si aujourd'hui vous me refusiez, ô mon Dieu! je dirais que vous avez abusé contre moi de toutes vos forces, et que vous êtes un dieu de sombres colères, de vengeances inconnues; je dirais.... Oh! je blasphème, pardon! je blasphème!... et vous ne me frappez pas! Pardon, pardon! vous êtes bien le Dieu de la clémence et de la miséricorde.
Andrée sentit sa vue s'éteindre, ses muscles plier; elle se renversa inanimée, les cheveux épars, et resta comme un cadavre sur le parquet.
Lorsqu'elle se réveilla de ce froid sommeil, et que tout lui vint à l'esprit, fantômes et douleurs:
—Mon Dieu! murmura-t-elle avec un accent sinistre, vous avez été immiséricordieux; vous m'avez punie, je l'aime!... Oh! oui, je l'aime, c'est assez, n'est-ce pas? Maintenant, me le tuerez-vous?
Dieu avait sans doute entendu la prière d'Andrée. Monsieur de Charny ne succomba pas à son accès de fièvre.
Le lendemain, tandis qu'elle absorbait avec avidité toutes les nouvelles qui lui arrivaient du blessé, celui-ci, grâce aux soins du bon docteur Louis, passait de la mort à la vie. L'inflammation avait cédé à l'énergie et au remède. La guérison commençait.
Charny une fois sauvé, le docteur Louis s'en occupa moitié moins; le sujet cessait d'être intéressant. Pour le médecin le vivant est bien peu de chose, surtout lorsqu'il est convalescent ou qu'il se porte bien.
Seulement, au bout de huit jours, pendant lesquels Andrée se rassura tout à fait, Louis, qui avait sur le cœur toutes les manifestations de son malade pendant la crise, jugea bon de faire transporter Charny dans un endroit éloigné. Il voulait dépayser le délire.
Mais Charny, aux premières tentatives qui furent faites, se révolta. Il leva sur le docteur des yeux étincelants de colère, lui dit qu'il était chez le roi, et que nul n'avait le droit de chasser un homme à qui Sa Majesté donnait un asile.
Le docteur, qui n'était pas patient envers les convalescences revêches, fit entrer purement et simplement quatre valets en leur ordonnant d'enlever le blessé.
Mais Charny se cramponna au bois de son lit, et frappa rudement un des hommes en menaçant les autres comme Charles XII à Bender.
Le docteur Louis essaya du raisonnement. Charny fut d'abord assez logique, mais comme les valets insistaient, il fit un tel effort que la plaie se rouvrit, et avec son sang sa raison se mit à s'enfuir. Il était rentré dans un accès de délire plus violent que le premier.
Alors il commença de crier qu'on voulait l'éloigner pour le priver des visions qu'il avait eues dans son sommeil, mais que c'était en vain, que les visions lui souriraient toujours, qu'on l'aimait et qu'on viendrait le voir malgré le docteur: celle qui l'aimait étant d'un rang à ne craindre les refus de personne.
À ces mots, le docteur tremblant se hâta de congédier les valets, reprit la blessure en sous-œuvre, et décidé à soigner la raison après le corps, il remit la matière en un état satisfaisant, mais il n'arrêta point le délire, ce qui commença à l'effrayer, attendu que de l'égarement ce malade pouvait passer à la folie.
Tout empira en un jour de telle sorte que le docteur Louis songea aux remèdes héroïques. Le malade, non seulement se perdait, mais il perdait la reine; à force de parler il criait, à force de se souvenir il inventait; le pis était que dans ses moments lucides, et il en avait beaucoup, Charny était plus fou que dans sa folie.
Embarrassé au suprême degré, Louis, ne pouvant s'étayer de l'autorité du roi, car le malade s'en étayait aussi, résolut d'aller tout dire à la reine, et il profita pour faire cette démarche d'un moment où Charny dormait, fatigué d'avoir conté ses rêves et d'avoir appelé sa vision.
Il trouva Marie-Antoinette toute pensive et toute radieuse à la fois, car elle supposait que le docteur allait lui rendre bon compte de son malade.
Mais elle fut bien surprise; dès sa première question, Louis répondit vertement que le malade était très malade.
—Comment! s'écria la reine, hier il allait fort bien.
—Non, madame, il allait fort mal.
—Cependant j'ai envoyé Misery, et vous avez répondu par un bon bulletin.
—Je me leurrais et voulais vous leurrer.
—Qu'est-ce à dire, répliqua la reine fort pâle, s'il est mal, pourquoi me le cacher? Qu'ai-je à craindre, docteur, sinon un malheur, trop commun, hélas!
—Madame....
—Et s'il va bien, pourquoi me donner une inquiétude toute naturelle quand il s'agit d'un bon serviteur du roi?... Ainsi donc, répondez franchement par oui ou par non. Quoi sur la maladie? Quoi sur le malade? Y a-t-il danger?
—Pour lui, moins encore que pour d'autres, madame.
—Voilà où commencent les énigmes, docteur, fit la reine impatientée. Expliquez-vous.
—C'est malaisé, madame, répondit le docteur. Qu'il vous suffise de savoir que le mal du comte de Charny est tout moral. La blessure n'est qu'un accessoire dans les souffrances, un prétexte pour le délire.
—Un mal moral! monsieur de Charny!
—Oui, madame; et j'appelle moral tout ce qui ne s'analyse point avec le scalpel. Épargnez-moi d'en dire plus long à Votre Majesté.
—Vous voulez dire que le comte... insista la reine.
—Vous le voulez? fit le docteur.
—Mais sans doute, je le veux.
—Eh bien! je veux dire que le comte est amoureux, voilà ce que je veux dire. Votre Majesté demande une explication, je m'explique.
La reine fit un mouvement d'épaules qui signifiait: la belle affaire!
—Et vous croyez qu'on guérit comme cela d'une blessure, madame? reprit le docteur; non, le mal empire, et du délire passager, monsieur de Charny tombera dans une monomanie mortelle. Alors....
—Alors, docteur?
—Vous aurez perdu ce jeune homme, madame.
—En vérité, docteur, vous êtes surprenant avec vos façons. J'aurai perdu ce jeune homme! Est-ce que je suis cause, moi, s'il est fou?
—Sans doute.
—Mais vous me révoltez, docteur.
—Si vous n'en êtes pas cause en ce moment, poursuivit l'inflexible docteur en haussant les épaules, vous le serez plus tard.
—Donnez des conseils alors, puisque c'est votre état, dit la reine un peu radoucie.
—C'est-à-dire que je fasse une ordonnance?
—Si vous voulez.
—La voici. Que le jeune homme soit guéri par le baume ou par le fer; que la femme dont il invoque le nom à chaque instant le tue ou le guérisse.
—Voilà bien de vos extrêmes, interrompit la reine reprenant son impatience. Tuer... guérir... grands mots! Est-ce qu'on tue un homme avec une dureté? Est-ce qu'on guérit un pauvre fou avec un sourire?
—Ah! si vous êtes incrédule, vous aussi, dit le docteur, je n'ai plus rien à faire qu'à présenter mes très humbles respects à Votre Majesté.
—Mais, voyons, s'agit-il de moi, d'abord?
—Je n'en sais rien, et n'en veux rien savoir; je vous répète seulement que monsieur de Charny est un fou raisonnable, que la raison peut à la fois rendre insensé et tuer, que la folie peut rendre raisonnable et guérir. Ainsi quand vous voudrez débarrasser ce palais de cris, de rêves et de scandale, vous prendrez un parti.
—Lequel?
—Ah! voilà, lequel? Moi, je ne fais que des ordonnances et je ne conseille pas. Suis-je bien sûr d'avoir entendu ce que j'ai entendu, d'avoir vu ce que mes yeux ont vu?
—Allons, supposez que je vous comprenne, qu'en résultera-t-il?
—Deux bonheurs: l'un, le meilleur pour vous comme pour nous tous, c'est que le malade, frappé au cœur par ce stylet infaillible qu'on nomme la raison, voie finir son agonie qui commence; l'autre... eh bien! l'autre.... Ah! madame, excusez-moi, j'ai eu le tort de voir deux issues au labyrinthe. Il n'y en a qu'une pour Marie-Antoinette, pour la reine de France.
—Je vous comprends; vous avez parlé avec franchise, docteur. Il faut que la femme pour laquelle monsieur de Charny a perdu la raison lui rende cette raison de gré ou de force.
—Très bien! C'est cela.
—Il faut qu'elle ait le courage d'aller lui arracher ses rêves, c'est-à-dire le serpent rongeur qui vit replié au plus profond de son âme.
—Oui, Votre Majesté.
—Faites prévenir quelqu'un; mademoiselle de Taverney, par exemple.
—Mademoiselle de Taverney? dit le docteur.
—Oui, vous disposerez toutes choses pour que le blessé nous reçoive convenablement.
—C'est fait, madame.
—Sans ménagement aucun.
—Il le faut bien.
—Mais, murmura la reine, il est plus triste que vous ne croyez d'aller ainsi chercher la vie ou la mort d'un homme.
—C'est ce que je fais tous les jours quand j'aborde une maladie inconnue. L'attaquerai-je par le remède qui tue le mal ou par le remède qui tue le malade?
—Vous, vous êtes bien sûr de tuer le malade, n'est-ce pas? fit la reine en frissonnant.
—Eh! dit le docteur d'un air sombre, quand bien même il mourrait un homme pour l'honneur d'une reine, combien n'en meurt-il pas tous les jours pour le caprice d'un roi? Allons, madame, allons!
La reine soupira et suivit le vieux docteur, sans avoir pu trouver Andrée.
Il était onze heures du matin; Charny, tout habillé, dormait sur un fauteuil après l'agitation d'une nuit terrible. Les volets de la chambre, fermés avec soin, ne laissaient passer qu'un reflet affaibli du jour. Tout ménageait pour le malade cette sensibilité nerveuse cause première de sa souffrance.
Pas de bruit, pas de contact, pas de vue. Le docteur Louis s'attaquait habilement à tous les prétextes d'une recrudescence, et cependant, décidé à frapper un grand coup, il ne reculait pas devant une crise qui pouvait tuer son malade. Il est vrai qu'elle pouvait aussi le sauver.
La reine vêtue d'un habit du matin, coiffée avec une élégance tout abandonnée, entra brusquement dans le corridor qui menait à la chambre de Charny. Le docteur lui avait recommandé de ne pas hésiter, de ne pas essayer, mais de se présenter sur-le-champ, avec résolution, pour produire un violent effet.
Elle tourna donc si vivement le bouton ciselé de la première porte de l'antichambre, qu'une personne penchée sur la porte de la chambre de Charny, une femme enveloppée de sa mante, n'eut que le temps de se redresser et de prendre une contenance, dont sa physionomie bouleversée, ses mains tremblantes, démentaient la tranquillité.
—Andrée! s'écria la reine surprise.... Vous, ici?
—Moi! répliqua Andrée pâle et troublée, moi! oui, Votre Majesté. Moi! mais Votre Majesté n'y est-elle pas elle-même?
«Oh! oh! complication», murmura le docteur.
—Je vous cherchais partout, dit la reine; où étiez-vous donc?
Il y avait dans ces paroles de la reine un accent qui n'était pas celui de sa bonté ordinaire. C'était comme le prélude d'un interrogatoire, c'était comme le symptôme d'un soupçon.
Andrée eut peur, elle craignait surtout que sa démarche inconsidérée ne donnât la clef de ses sentiments si effrayants pour elle-même. Aussi, toute fière qu'elle fût, se décida-t-elle à mentir pour la seconde fois.
—Ici, vous le voyez.
—Sans doute; mais comment ici?
—Madame, répliqua-t-elle, on m'a dit que Votre Majesté me faisait chercher; je suis venue.
La reine n'était pas au bout de sa défiance, elle insista.
—Comment avez-vous fait, dit-elle, pour deviner où j'allais?
—C'était facile, madame; vous étiez avec monsieur le docteur Louis, et l'on vous avait vue traverser les petits appartements; vous n'aviez, dès lors, d'autre but que ce pavillon.
—Bien deviné, reprit la reine encore indécise mais sans dureté, bien deviné.
Andrée fit un dernier effort.
—Madame, dit-elle en souriant, si Votre Majesté avait l'intention de se cacher, il n'eût pas fallu se montrer sur les galeries découvertes, comme elle l'a fait tout à l'heure pour venir ici. Quand la reine traverse la terrasse, mademoiselle de Taverney la voit de son appartement, et ce n'est pas difficile de suivre ou de précéder quelqu'un qu'on a vu de loin.
—Elle a raison, dit la reine, et cent fois raison. J'ai une malheureuse habitude, qui est de ne deviner jamais; moi, réfléchissant peu, je ne crois pas aux réflexions des autres.
La reine sentait qu'elle allait avoir besoin d'indulgence, peut-être, puisqu'elle avait besoin de confidente.
Son âme, d'ailleurs, n'étant pas un composé de coquetterie et de défiance, comme l'âme des femmes vulgaires, elle avait foi dans ses amitiés, sachant qu'elle pouvait aimer. Les femmes qui se défient d'elles se défient encore bien plus des autres. Un grand malheur qui punit les coquettes, c'est qu'elles ne se croient jamais aimées de leurs amants.
Marie-Antoinette oublia donc bien vite l'impression que lui avait faite mademoiselle de Taverney devant la porte de Charny. Elle prit la main d'Andrée, lui fit tourner la clef de cette porte, et passant la première avec une rapidité extrême, elle pénétra dans la chambre du malade pendant que le docteur restait dehors avec Andrée.
À peine celle-ci eut-elle vu disparaître la reine qu'elle leva vers le ciel un regard plein de colère et de douleur, dont l'expression ressemblait à une imprécation furieuse.
Le bon docteur lui prit le bras et arpenta avec elle le corridor en lui disant:
—Croyez-vous qu'elle réussira?
—Réussir, et à quoi? mon Dieu! dit Andrée.
—À faire transporter ailleurs ce pauvre fou, qui mourrait ici pour peu que sa fièvre dure.
—Il guérirait donc ailleurs? s'écria Andrée.
Le docteur la regarda, surpris, inquiet.
—Je crois que oui, dit-il.
—Oh! qu'elle réussisse alors! fit la pauvre fille.
Cependant la reine avait marché droit au fauteuil de Charny.
Celui-ci leva la tête au bruit des mules qui criaient sur le parquet.
—La reine! murmura-t-il en essayant de se lever.
—La reine, oui, monsieur, se hâta de dire Marie-Antoinette, la reine qui sait comment vous travaillez à perdre la raison et la vie, la reine que vous offensez dans vos rêves, la reine que vous offensez éveillé, la reine qui a soin de son honneur et de votre sûreté! Voici pourquoi elle vient à vous, monsieur, et ce n'est pas ainsi que vous devriez la recevoir.
Charny s'était levé tremblant, éperdu, puis aux derniers mots il s'était laissé glisser sur ses genoux, tellement écrasé par la douleur physique et la douleur morale, que, courbé ainsi en coupable, il ne voulait ni ne pouvait se relever.
—Est-il possible, continua la reine touchée de ce respect et de ce silence, est-il possible qu'un gentilhomme, renommé autrefois parmi les plus loyaux, s'attache comme un ennemi à la réputation d'une femme? Car notez ceci, monsieur de Charny, dès notre première entrevue, ce n'est pas la reine que vous avez vue et que je vous ai montrée, c'était une femme, et vous n'eussiez jamais dû oublier.
Charny, entraîné par ces paroles sorties du cœur, voulut essayer d'articuler un mot pour sa défense: Marie-Antoinette ne lui en laissa pas le temps.
—Que feront mes ennemis, dit-elle, si vous donnez l'exemple de la trahison?
—La trahison... balbutia Charny.
—Monsieur, voulez-vous choisir? Ou vous êtes un insensé, et je vais vous ôter le moyen de faire le mal; ou vous êtes un traître, et je vais vous punir.
—Madame, ne dites pas que je suis un traître. Dans la bouche des rois cette accusation précède l'arrêt de mort, dans la bouche d'une femme elle déshonore. Reine, tuez-moi; femme, épargnez-moi.
—Êtes-vous dans votre bon sens, monsieur de Charny? dit la reine d'une voix altérée.
—Oui, madame.
—Avez-vous conscience de vos torts envers moi, de votre crime envers... le roi?
—Mon Dieu! murmura l'infortuné.
—Car, vous l'oubliez trop facilement, messieurs les gentilshommes, le roi est l'époux de cette femme que vous insultez tous en levant les yeux sur elle; le roi est le père de votre maître futur, mon dauphin. Le roi, c'est un homme plus grand et meilleur que vous tous, un homme que je vénère et que j'aime.
—Oh! murmura Charny en poussant un sourd gémissement, et pour se soutenir, il fut obligé d'appuyer une de ses mains sur le parquet.
Son cri traversa le cœur de la reine. Elle lut dans le regard éteint du jeune homme qu'il venait d'être frappé à mort, si elle ne tirait promptement de la blessure le trait qu'elle y avait enfoncé.
C'est pourquoi, miséricordieuse et douce, elle s'effraya de la pâleur et de la faiblesse du coupable, et fut près un moment d'appeler au secours.
Mais elle réfléchit que le docteur, qu'Andrée, interpréteraient mal cette pamoison du malade. Elle le releva de ses mains.
—Parlons, dit-elle, moi en reine, vous en homme. Le docteur Louis a essayé de vous guérir; cette blessure, qui n'était rien, empire par les extravagances de votre cerveau. Quand sera-t—elle guérie, cette blessure? Quand cesserez-vous de donner au bon docteur le spectacle scandaleux d'une folie qui l'inquiète? Quand partirez-vous du château?
—Madame, balbutia Charny, Votre Majesté me chasse.... Je pars, je pars.
Et il fit un mouvement si violent pour partir, que, lancé hors de son équilibre, il vint tomber en chancelant dans les bras de la reine qui lui barrait le passage.
À peine eut-il senti le contact de cette poitrine brûlante qui le retenait, à peine eut-il plié sous l'étreinte involontaire du bras qui le portait, que sa raison l'abandonna entièrement, sa bouche s'ouvrit pour laisser passer un souffle dévorant qui n'était point une parole et n'osait être un baiser.
La reine elle-même, brûlée par ce contact, fléchie par cette faiblesse, n'eut pas le temps de pousser le corps inanimé sur son fauteuil, et elle voulut s'enfuir; mais la tête de Charny était retombée en arrière. Elle battait le bois du fauteuil, une légère nuance rosée colorait l'écume de ses lèvres, une goutte rose et tiède était tombée de son front sur la main de Marie-Antoinette.
—Oh! tant mieux, murmura-t-il, tant mieux! je meurs tué par vous.
La reine oublia tout. Elle revint, saisit Charny dans ses bras, le releva, pressa sa tête morte sur son sein, appuya une main glacée sur le cœur du jeune homme.
L'amour fit un miracle, Charny ressuscita. Il ouvrit les yeux, la vision disparut. La femme s'épouvantait d'avoir laissé un souvenir là où elle ne croyait donner qu'un dernier adieu.
Elle fit trois pas vers la porte avec une telle précipitation, que Charny eut à peine le temps de saisir le bas de sa robe en s'écriant:
—Madame, au nom de tout le respect que j'ai pour Dieu, moins grand que le respect que j'ai pour vous....
—Adieu! adieu! dit la reine.
—Madame! oh! pardonnez-moi!
—Je vous pardonne, monsieur de Charny.
—Madame, un dernier regard!
—Monsieur de Charny, fit la reine en tremblant d'émotion et de colère, si vous n'êtes pas le dernier des hommes, ce soir, demain vous serez mort ou parti du château.
Une reine prie quand elle commande en ces termes. Charny, joignant les mains avec ivresse, se traîna agenouillé jusqu'aux pieds de Marie-Antoinette.
Celle-ci avait déjà ouvert la porte pour fuir plus vite le danger.
Andrée, dont les yeux dévoraient cette porte depuis le commencement de l'entretien, vit ce jeune homme prosterné, la reine défaillante; elle vit les yeux de celui-ci resplendir d'espoir et d'orgueil, les regards de celle-là pencher éteints vers le sol.
Frappée au cœur, désespérée, gonflée de haine et de mépris, elle ne courba point la tête. Quand elle vit revenir la reine, il lui sembla que Dieu avait trop donné à cette femme, en lui donnant comme superflu un trône et la beauté, puisqu'il venait de lui donner cette demi-heure avec monsieur de Charny.
Le docteur, lui, voyait trop de choses pour en remarquer aucune.
Tout entier au succès de la négociation entamée par la reine, il se contenta de dire:
—Eh bien, madame?
La reine prit une minute pour se remettre et retrouver sa voix étouffée par les battements de son cœur.
—Que fera-t-il? répéta le docteur.
—Il partira, murmura la reine.
Et, sans faire attention à Andrée, qui fronçait le sourcil, et à Louis, qui se frottait les mains, elle traversa d'un pas rapide le corridor de la galerie, s'enveloppa machinalement de sa mante à ruche de dentelle, et rentra dans son appartement.
Andrée serra la main du docteur, qui courait retrouver son malade; puis, d'un pas solennel comme celui d'une ombre, elle retourna dans son logis à elle, la tête baissée, l'œil fixe et la pensée absente.
Elle n'avait pas même songé à demander les ordres de la reine. Pour une nature comme celle d'Andrée, la reine n'est rien: la rivale est tout.
Charny, remis aux soins de Louis, ne parut plus être le même homme que la veille.
Fort jusqu'à l'exagération, hardi jusqu'à la fanfaronnade, il adressa au bon docteur des questions si pressées, si énergiques, au sujet de sa prochaine convalescence, sur le régime à suivre, sur les moyens de transport, que Louis crut à une rechute plus dangereuse, produite par une manie d'un autre ordre.
Charny le détrompa bientôt; il ressemblait à ces fers rougis au feu dont la teinte s'affaiblit à l'œil à mesure que la chaleur diminue d'intensité. Le fer est noir et ne parle plus à la vue, mais il est encore assez brûlant pour dévorer tout ce qu'on lui présentera.
Louis vit le jeune homme reprendre son calme et sa logique des bons jours. Charny fut réellement si raisonnable qu'il se crut obligé d'expliquer au médecin le brusque changement de sa résolution.
—La reine, dit-il, m'a plus guéri en me faisant honte, que votre science, cher docteur, ne l'eût fait avec d'excellents remèdes; me prendre par l'amour-propre, voyez-vous, c'est me dompter comme on dompte un cheval avec un mors.
—Tant mieux, tant mieux, murmurait le docteur.
—Oui, je me souviens qu'un Espagnol, ils sont assez vantards, me disait un jour pour me prouver sa force de volonté, qu'il lui avait suffi, dans un duel où il était blessé, de vouloir retenir son sang, pour que le sang ne coulât pas et ne réjouît pas l'œil de l'adversaire. J'ai ri de cet Espagnol, cependant je suis un peu comme lui; si ma fièvre, si ce délire que vous me reprochez voulaient reparaître, je les chasserais, je gage, en disant: délire et fièvre, vous ne reparaîtrez plus.
—Nous avons des exemples de ce phénomène, dit gravement le docteur. Toutefois, permettez-moi de vous féliciter. Vous voilà guéri moralement?
—Oh! oui.
—Eh bien! vous ne tarderez pas à voir tout le rapport qu'il y a entre le moral et le physique de l'homme. C'est une belle théorie que je rédigerais en livre si j'avais le temps. Sain d'esprit, vous serez sain de corps en huit jours.
—Cher docteur, merci.
—Et pour commencer vous allez donc partir?
—Quand il vous plaira. Tout de suite.
—Attendons ce soir. Modérons-nous. Procéder par les extrêmes, c'est risquer toujours.
—Attendons au soir, docteur.
—Irez-vous loin?
—Au bout du monde, s'il le faut.
—C'est trop loin pour une première sortie, dit le docteur avec le même flegme. Contentons—nous de Versailles d'abord, hein?
—Versailles soit, puisque vous le voulez.
—Il me semble, dit le docteur, que ce n'est pas une raison pour vous expatrier, que d'être guéri de votre blessure.
Ce sang-froid étudié acheva de mettre Charny sur ses gardes.
—C'est vrai, docteur, j'ai une maison à Versailles.
—Eh bien! voilà notre affaire: on vous y portera ce soir.
—C'est que vous ne m'avez pas bien compris, docteur. Je désirais faire un tour dans mes terres.
—Ah! dites donc cela. Vos terres, que diable! mais vos terres ne sont pas au bout du monde.
—Elles sont sur les frontières de Picardie, à quinze ou dix-huit lieues d'ici.
—Vous voyez bien!
Charny serra la main du docteur, comme pour le remercier de toutes ses délicatesses.
Le soir, ces quatre valets qu'il avait si rudement éconduits lors de leur première tentative emportèrent Charny jusqu'à son carrosse, qui l'attendait au guichet des communs.
Le roi, ayant chassé toute la journée, venait de souper et dormait. Charny, un peu préoccupé de partir sans prendre congé, fut pleinement rassuré par le docteur, qui promit d'excuser le départ en le motivant par un besoin de changement.
Charny, avant d'entrer dans son carrosse, se donna la douloureuse satisfaction de regarder jusqu'au dernier moment les fenêtres de l'appartement de la reine. Nul ne pouvait le voir. Un des laquais, portant un flambeau à la main, éclairait le chemin, sans éclairer la physionomie.
Charny ne rencontra sur les degrés que plusieurs officiers, ses amis, prévenus assez à temps pour que le départ n'eût pas l'air d'une fuite.
Escorté jusqu'au carrosse par ces joyeux compagnons, Charny put permettre à ses yeux d'errer sur les fenêtres: celles de la reine resplendissaient de lumière. Sa Majesté, un peu souffrante, avait reçu les dames dans sa chambre à coucher.
Celles d'Andrée, mornes et noires, cachaient derrière le pli des rideaux de damas une femme tout anxieuse, toute palpitante, qui suivait sans être aperçue jusqu'au mouvement du malade et de son escorte.
Le carrosse partit enfin, mais si lentement qu'on entendait chaque fer des chevaux sur le pavé sonore.
—S'il n'est pas à moi, murmura Andrée, il n'est plus à personne, du moins.
—S'il lui reprend des envies de mourir, dit le docteur en entrant chez lui, au moins ne mourra-t-il ni chez moi ni dans mes mains. Diantre soit des maladies de l'âme! On n'est pas le médecin d'Antiochus et de Stratonice pour guérir ces maladies-là.
Charny arriva sain et sauf à sa maison. Le docteur lui vint rendre visite le soir, et le trouva si bien, qu'il se hâta d'annoncer que ce serait la dernière visite qu'il lui ferait.
Le malade soupa d'un blanc de poulet et d'une cuillerée de confitures d'Orléans.
Le lendemain, il reçut la visite de son oncle, monsieur de Suffren, la visite de monsieur de La Fayette, celle d'un envoyé du roi. Il en fut à peu près de même le surlendemain, et puis on ne s'occupa plus de lui.
Il se levait et marchait dans son jardin.
Au bout de huit jours, il pouvait monter un cheval de paisible allure; ses forces étaient revenues. Sa maison n'étant pas encore assez délaissée, il demanda au médecin de son oncle et fit demander au docteur Louis l'autorisation de partir pour ses terres.
Louis répondit de confiance que la locomotion était le dernier degré de la médication des blessures; que monsieur de Charny avait une bonne chaise, et que la route de Picardie était unie comme un miroir, et que demeurer à Versailles, quand on pouvait si bien et si heureusement voyager, serait folie.
Charny fit charger un gros fourgon de bagages; il offrit ses adieux au roi, qui le combla de bontés, pria monsieur de Suffren de présenter ses respects à la reine, ce soir-là malade, et qui ne recevait pas. Puis, montant dans sa chaise à la porte même du château royal, il partit pour la petite ville de Villers-Cotterêts, d'où il devait gagner le château de Boursonnes, situé à une lieue de cette petite ville qu'illustraient déjà les premières poésies de Demoustier.
Le lendemain du jour où la reine avait été surprise par Andrée fuyant Charny, agenouillé devant elle, mademoiselle de Taverney entra suivant son habitude dans la chambre royale, à l'heure de la petite toilette, avant la messe.
La reine n'avait pas encore reçu de visite. Elle venait seulement de lire un billet de madame de La Motte, et son humeur était riante.
Andrée, plus pâle encore que la veille, avait dans toute sa personne ce sérieux et cette froide réserve qui appelle l'attention, et force les plus grands à compter avec les plus petits.
Simple, austère pour ainsi dire dans sa toilette, Andrée ressemblait à une messagère de malheur, ce malheur fût-il pour elle ou pour d'autres.
La reine était dans ses jours de distractions; aussi ne prit-elle point garde à cette démarche lente et grave d'Andrée, à ses yeux rougis, à la blancheur de ses tempes et de ses mains.
Elle tourna la tête tout juste autant qu'il fallait pour faire entendre son salut amical.
—Bonjour, petite.
Andrée attendit que la reine lui donnât une occasion de partir. Elle attendit, bien sûre que son silence, que son immobilité, finiraient par attirer les yeux de Marie-Antoinette.
Ce fut ce qui arriva. Ne recevant point de réponse autre qu'une grande révérence, la reine se tourna, et obliquement, aperçut ce visage frappé de douleur et de rigidité.
—Mon Dieu! qu'y a-t-il, Andrée? fit-elle en se retournant tout à fait; est-ce qu'il t'arrive malheur?
—Un grand malheur, oui, madame, répondit la jeune femme.
—Quoi donc?
—Je vais quitter Votre Majesté.
—Me quitter! Tu pars?
—Oui, madame.
—Où vas-tu donc? Quelle cause peut avoir ce départ précipité?
—Madame, je ne suis pas heureuse dans mes affections....
La reine leva la tête.
—De famille, ajouta Andrée en rougissant.
La reine rougit à son tour, et l'éclair de leurs deux regards se croisa en brillant comme un choc d'épées.
La reine se remit la première.
—Je ne vous comprends pas bien, dit-elle; vous étiez heureuse, hier, ce me semble?
—Non, madame, répondit fermement Andrée; hier fut encore un des jours infortunés de ma vie.
—Ah! fit la reine devenue rêveuse.
Et elle ajouta:
—Expliquez-vous.
—Il faudrait me résigner à fatiguer Votre Majesté de détails au-dessous d'elle. Je n'ai aucune satisfaction dans ma famille; je n'ai rien à attendre des biens de la terre, et je viens demander un congé à Votre Majesté pour m'occuper de mon salut.
La reine se leva, et bien que cette demande parût coûter à son orgueil, elle vint prendre la main d'Andrée.
—Que signifie cette résolution de mauvaise tête? dit-elle; n'aviez vous pas hier un frère, un père, comme aujourd'hui? Étaient-ils moins gênants et moins nuisibles qu'aujourd'hui? Me croyez-vous capable de vous laisser dans l'embarras, et ne suis-je plus la mère de famille qui rend une famille à ceux qui n'en ont pas?
Andrée se mit à trembler comme une coupable, et, s'inclinant devant la reine, elle dit:
—Madame, votre bonté me pénètre, mais elle ne me dissuadera pas. J'ai résolu de quitter la cour, j'ai besoin de rentrer dans la solitude, ne m'exposez pas à trahir mes devoirs envers vous par le manque de vocation que je me sens.
—Depuis hier alors?
—Veuille Votre Majesté ne pas m'ordonner de parler sur ce sujet.
—Soyez libre, fit la reine avec amertume, seulement je mettais assez de confiance avec vous pour que vous en missiez avec moi. Mais à celui qui ne veut pas parler, folle qui demande une parole. Gardez vos secrets, mademoiselle; soyez plus heureuse au loin que vous n'avez été ici. Souvenez-vous d'une seule chose, c'est que mon amitié ne délaisse pas les gens malgré leurs caprices, et que vous ne cesserez pas d'être pour moi une amie. Maintenant, Andrée, allez, vous êtes libre.
Andrée fit une révérence de cour et sortit. À la porte, la reine la rappela.
—Où allez-vous, Andrée?
—À l'abbaye de Saint-Denis, madame, répondit mademoiselle de Taverney.
—Au couvent! oh! c'est bien, mademoiselle, vous n'avez peut-être rien à vous reprocher; mais n'eussiez-vous que l'ingratitude et l'oubli, c'est trop encore! Vous êtes assez coupable envers moi; allez, mademoiselle de Taverney; allez.
Il résulta de là que, sans donner d'autres explications sur lesquelles comptait le bon cœur de la reine, sans s'humilier, sans s'attendrir, Andrée prit au bond la permission de la reine et disparut.
Marie-Antoinette put s'apercevoir et s'aperçut que mademoiselle de Taverney quittait sur-le-champ le château.
En effet, elle se rendait dans la maison de son père, où, selon qu'elle s'y attendait, elle trouva Philippe au jardin. Le frère rêvait; la sœur agissait.
À l'aspect d'Andrée, que son service devait à une pareille heure retenir au château, Philippe s'avança surpris, presque effrayé.
Effrayé surtout de cette sombre mine, lui que sa sœur n'abordait jamais qu'avec un sourire d'amitié tendre, il commença comme avait fait la reine: il questionna.
Andrée lui annonça qu'elle venait de quitter le service de la reine; que son congé était accepté, qu'elle allait entrer au couvent.
Philippe frappa dans ses mains avec force, comme un homme qui reçoit un coup inattendu.
—Quoi! dit-il, vous aussi, ma sœur?
—Quoi! moi aussi? Que voulez-vous dire?
—C'est donc un contact maudit pour notre famille que celui des Bourbons? s'écria-t-il; vous vous croyez forcée de faire des vœux! vous! religieuse par goût, par âme; vous, la moins mondaine des femmes et la moins capable d'obéissance éternelle aux lois de l'ascétisme! Voyons, que reprochez-vous à la reine?
—On n'a rien à reprocher à la reine, Philippe, répondit froidement la jeune femme; vous qui avez tant compté sur la faveur des cours; vous qui, plus que personne, y dûtes compter, pourquoi n'avez-vous pu demeurer? Pourquoi n'y restâtes-vous pas trois jours? Moi, j'y suis restée trois ans.
—La reine est capricieuse parfois, Andrée.
—Si cela est, Philippe, vous pouviez le souffrir, vous, un homme; moi, femme, je ne le dois pas, je ne le veux pas; si elle a des caprices, eh bien! ses servantes sont là.
—Cela, ma sœur, fit le jeune homme avec contrainte, ne m'apprend pas comment vous avez eu des démêlés avec la reine.
—Aucun, je vous jure; en eûtes-vous, Philippe, vous qui l'avez quittée? Oh! elle est ingrate, cette femme!
—Il lui faut pardonner, Andrée. La flatterie l'a un peu gâtée, elle est bonne au fond.
—Témoin ce qu'elle a fait pour vous, Philippe.
—Qu'a-t-elle fait?
—Vous l'avez oublié déjà? Oh! moi, j'ai meilleure mémoire. Aussi dans un seul et même jour, avec une seule et même résolution, je paie votre dette et la mienne, Philippe.
—Trop cher, ce me semble, Andrée; ce n'est pas à votre âge, avec votre beauté, qu'on renonce au monde. Prenez garde, chère amie, vous le quittez jeune, vous le regretterez vieille, et, quand il ne sera plus temps, vous y rentrerez alors, désobligeant tous vos amis, dont une folie vous aura séparée.
—Vous ne raisonniez pas ainsi, vous, un brave officier tout pétri d'honneur et de sentiment, mais peu soucieux de sa renommée ou de sa fortune, que là où cent autres ont amassé titres et or vous n'avez su faire que des dettes et vous amoindrir, vous ne raisonniez pas ainsi quand vous me disiez:elleest capricieuse, Andrée,elleest coquette,elleest perfide; j'aime mieux ne la point servir. Comme pratique de cette théorie, vous avez renoncé au monde, quoique vous ne vous soyez pas fait religieux, et de nous deux, celui qui est le plus près des vœux irrévocables, ce n'est pas moi qui vais les faire, c'est vous qui les avez déjà faits.
—Vous avez raison, ma sœur, et sans notre père....
—Notre père! ah! Philippe ne parlez pas ainsi, reprit Andrée avec amertume, un père ne doit il pas être le soutien de ses enfants ou accepter leur appui? C'est à ces conditions seulement qu'il est le père. Que fait le nôtre, je vous le demande? Avez-vous jamais eu l'idée de confier un secret à monsieur de Taverney? Et le croyez-vous capable de vous appeler pour vous dire un de ses secrets à lui! Non, continua Andrée avec une expression de chagrin, non, monsieur de Taverney est fait pour vivre seul en ce monde.
—Je le veux bien, Andrée, mais il n'est pas fait pour mourir seul.
Ces mots, dits avec une sévérité douce, rappelaient à la jeune femme qu'elle laissait à ses colères, à ses aigreurs, à ses rancunes contre le monde, une trop grande place dans son cœur.
—Je ne voudrais pas, répondit-elle, que vous me prissiez pour une fille sans entrailles; vous savez si je suis une sœur tendre; mais ici-bas chacun a voulu tuer en moi l'instinct sympathique qui lui correspondait. Dieu m'avait donné en naissant, comme à toute créature, une âme et un corps; de cette âme et de ce corps toute créature humaine peut disposer, pour son bonheur, en ce monde et dans l'autre. Un homme que je ne connaissais pas à pris mon âme, Balsamo. Un homme que je connaissais à peine, et qui n'était pas un homme pour moi, a pris mon corps, Gilbert. Je vous le répète, Philippe, pour être une bonne et pieuse fille, il ne me manque qu'un père. Passons à vous, examinons ce que vous a rapporté le service des grands de la terre, à vous qui les aimiez.
Philippe baissa la tête.
—Épargnez-moi, dit-il; les grands de la terre n'étaient pour moi que des créatures semblables à moi; je les aimais; Dieu nous a dit de nous aimer les uns les autres.
—Oh! Philippe, dit-elle, il n'arrive jamais sur cette terre que le cœur aimant réponde directement à qui l'aime; ceux que nous avons choisis en choisissent d'autres.
Philippe leva son front pâle et considéra longtemps sa sœur, sans autre expression que celle de l'étonnement.
—Pourquoi me dites-vous cela? Où voulez-vous en venir? demanda-t-il.
—À rien, à rien, répondit généreusement Andrée, qui recula devant l'idée de descendre à des rapports ou à des confidences. Je suis frappée, mon frère. Je crois que ma raison souffre; ne donnez à mes paroles aucune attention.
—Cependant....
Andrée s'approcha de Philippe et lui prit la main.
—Assez sur ce sujet, mon bien-aimé frère. Je suis venue vous prier de me conduire à un couvent: j'ai choisi Saint-Denis; je n'y veux pas faire de vœux, soyez tranquille. Cela viendra plus tard, s'il est nécessaire. Au lieu de chercher dans un asile ce que la plupart des femmes y veulent trouver, l'oubli, moi j'y vais demander la mémoire. Il me semble que j'ai trop oublié le Seigneur. Il est le seul roi, le seul maître, l'unique consolation, comme l'unique réel afflicteur. En me rapprochant de lui, aujourd'hui que je le comprends, j'aurai plus fait pour mon bonheur que si tout ce qu'il y a de riche, de fort, de puissant et d'aimable dans ce monde avait conspiré pour me faire une vie heureuse. À la solitude, mon frère, à la solitude, ce vestibule de la béatitude éternelle!... Dans la solitude, Dieu parle au cœur de l'homme; dans la solitude, l'homme parle au cœur de Dieu.
Philippe arrêta Andrée du geste.
—Souvenez-vous, dit-il, que je m'oppose moralement à ce dessein désespéré: vous ne m'avez pas fait juge des causes de votre désespoir.
—Désespoir! fit-elle avec un souverain mépris, vous dites désespoir! Ah! Dieu merci! je ne pars point désespérée, moi! Regretter avec désespoir! Non! non! mille fois non!
Et d'un mouvement plein d'une fierté sauvage, elle jeta sur ses épaules la mante de soie qui reposait près d'elle sur un fauteuil.
—Cet excès même de dédain manifeste en vous un état qui ne peut durer, reprit Philippe; vous ne voulez pas du mot désespoir, Andrée, acceptez le mot dépit.
—Dépit! répliqua la jeune femme, en modifiant son sourire sardonique par un sourire plein de fierté. Vous ne croyez pas, mon frère, que mademoiselle de Taverney soit si peu forte que de céder sa place en ce monde pour un mouvement de dépit. Le dépit, c'est la faiblesse des coquettes ou des sottes. L'œil qui s'est allumé par le dépit se mouille bientôt de pleurs, et l'incendie est éteint. Je n'ai pas de dépit, Philippe. Je voudrais bien que vous me crussiez, et pour cela, il ne s'agirait que de vous interroger vous-même, quand vous avez quelque grief à formuler. Répondez, Philippe, si demain vous vous retiriez à la Trappe, si vous vous faisiez chartreux, comment appelleriez-vous la cause qui vous aurait poussé à cette résolution?
—J'appellerais cette cause un incurable chagrin, ma sœur, dit Philippe avec la douce majesté du malheur.
—À la bonne heure, Philippe, voilà un mot qui me convient et que j'adopte. Soit, c'est donc un incurable chagrin qui me pousse vers la solitude.
—Bien! répondit Philippe, et le frère et la sœur n'auront pas eu de dissemblance dans leur vie. Heureux bien également, ils auront toujours été malheureux au même degré. Cela fait la bonne famille, Andrée.
Andrée crut que Philippe, emporté par son émotion, lui faisait une question nouvelle, et peut-être son cœur inflexible se fût-il brisé sous l'étreinte de l'amitié fraternelle.
Mais Philippe savait par expérience que les grandes âmes se suffisent à elles seules: il n'inquiéta pas celle d'Andrée dans le retranchement qu'elle s'était choisi.
—À quelle heure et quel jour comptez-vous partir? demanda-t-il.
—Demain; aujourd'hui même, s'il était temps encore.
—Ne ferez-vous pas un dernier tour de promenade avec moi dans le parc?
—Non, dit-elle.
Il comprit bien au serrement de main qui accompagna ce refus que la jeune femme refusait seulement une occasion de se laisser attendrir.
—Je serai prêt quand vous me ferez avertir, répliqua-t-il.
Et il lui baisa la main, sans ajouter un mot, qui eût fait déborder l'amertume de leur cœur.
Andrée, après avoir fait les premiers préparatifs, se retira chez elle où elle reçut ce billet de Philippe:
«Vous pouvez voir notre père à cinq heures ce soir. L'adieu est indispensable. Monsieur de Taverney crierait à l'abandon, aux mauvais procédés.»
Elle répondit:
«À cinq heures, je serai chez monsieur de Taverney en habit de voyage. À sept heures nous pouvons être rendus à Saint-Denis. M'accorderez-vous votre soirée?»
Pour toute réponse, Philippe cria par la fenêtre, assez proche de l'appartement d'Andrée pour qu'Andrée pût l'entendre:
—À cinq heures, les chevaux à la chaise.