Chapitre LXV

À peine monsieur de Charny était-il arrivé dans ses terres, et renfermé chez lui après les premières visites, que le médecin lui ordonna de ne plus recevoir personne, et de garder l'appartement, consigne qui fut exécutée avec une telle rigueur, que pas un habitant du canton n'aperçut plus le héros de ce combat naval qui avait fait tant de bruit par toute la France, et que les jeunes filles essayaient toutes de voir, parce qu'il était notoirement brave, et qu'on le disait beau.

Charny n'était pourtant pas aussi malade de corps qu'on le disait. Il n'avait de mal qu'au cœur et à la tête, mais quel mal, bon Dieu! une douleur aiguë, incessante, impitoyable, la douleur d'un souvenir qui brûlait, la douleur d'un regret qui déchirait.

L'amour n'est qu'une nostalgie: l'absent pleure un paradis idéal, au lieu de pleurer une patrie matérielle, et encore, peut-on admettre, si friand que l'on soit de poésie, que la femme bien-aimée ne soit pas un paradis un peu plus matériel que celui des anges.

Monsieur de Charny n'y tint pas trois jours. Furieux de voir tous ses rêves déflorés par l'impossibilité, effacés par l'espace, il fit courir par tout le canton l'ordonnance du médecin que nous avons rapportée; puis, confiant la garde de ses portes à un serviteur éprouvé, Olivier partit la nuit de son manoir, sur un cheval bien doux et bien rapide. Il était à Versailles huit heures après, louant une petite maison derrière le parc par l'entremise de son valet de chambre.

Cette maison, abandonnée depuis la mort tragique d'un des gentilshommes de la louveterie qui s'y était coupé la gorge, convenait admirablement à Charny qui voulait s'y cacher mieux que dans ses terres.

Elle était meublée proprement, avait deux portes, l'une sur une rue déserte, l'autre sur l'allée de ronde du parc; et des fenêtres du midi, Charny pouvait plonger dans les allées des Charmilles, car les fenêtres, ouvrant leurs volets entourés de vignes et de lierre, n'étaient que des portes à la hauteur d'un rez-de-chaussée peu élevé pour quiconque eût voulu sauter dans le parc royal.

Cette vicinité, déjà bien rare alors, était le privilège accordé à un inspecteur des chasses pour que, sans se déranger, il pût surveiller les daims et les faisans de Sa Majesté.

On se représentait, rien qu'à voir ces fenêtres joyeusement encadrées dans la verdure vigoureuse, le louvetier mélancolique accoudé, un soir d'automne, sur celle du milieu, tandis que les biches, faisant craquer leurs jambes grêles sur les feuilles sèches, se jouaient au fond des couverts, sous un fauve rayon du soleil couchant.

Cette solitude plut à Charny avant toutes les autres. Était-ce par amour du paysage? nous le verrons bientôt.

Une fois qu'il fut installé, que tout fut bien clos, que son valet eut éteint les curiosités respectueuses du voisinage, Charny, oublié comme il oubliait, commença une vie dont l'idée seule fera tressaillir quiconque a, dans son passage sur la terre, aimé ou entendu parler de l'amour.

En moins de quinze jours, il connut toutes les habitudes du château, celles des gardes, il connut les heures auxquelles l'oiseau vient boire dans les mares, auxquelles le daim passe en allongeant sa tête effarée. Il sut les bons moments du silence, ceux des promenades de la reine ou de ses dames, l'instant des rondes; il vécut en un mot de loin avec ceux qui vivaient dans ce Trianon, temple de ses adorations insensées.

Comme la saison était belle, comme les nuits douces et parfumées donnaient plus de liberté à ses yeux et plus de vague rêverie à son âme, il en passait une partie sous les jasmins de sa fenêtre à épier les bruits lointains qui venaient du palais, à suivre par les trouées du feuillage le jeu des lumières mises en mouvement jusqu'à l'heure du coucher.

Bientôt la fenêtre ne lui suffit plus. Il était trop éloigné de ce bruit et de ces lumières. Il sauta de sa maison en bas sur le gazon, bien certain de ne rencontrer, à cette heure, ni chiens, ni gardes, et il chercha la délicieuse, la périlleuse volupté d'aller jusqu'à la lisière du taillis, sur la limite qui sépare l'ombre épaisse du clair de lune splendide, pour interroger de là ces silhouettes qui passaient noires et pâles derrière les rideaux blancs de la reine.

De cette façon, il la voyait tous les jours sans qu'elle le sût.

Il savait la reconnaître à un quart de lieue, alors que, marchant avec ses dames ou avec quelque gentilhomme de ses amis, elle jouait avec l'ombrelle chinoise qui abritait son large chapeau garni de fleurs.

Nulle démarche, nulle attitude ne pouvait lui donner le change. Il savait par cœur toutes les robes de la reine et devinait, au milieu des feuilles, le grand fourreau vert à bandes d'un noir moiré qu'elle faisait onduler par un mouvement de corps chastement séducteur.

Et quand la vision avait disparu, quand le soir chassant les promeneurs lui avait permis d'aller guetter, jusqu'aux statues du péristyle, les dernières oscillations de cette ombre aimée, Charny revenait à sa fenêtre, regardait de loin, par une percée qu'il avait su faire à la futaie, la lumière brillant aux vitres de la reine, puis la disparition de cette lumière, et alors il vivait de souvenir et d'espoir, comme il venait de vivre de surveillance et d'admiration.

Un soir qu'il était rentré, que deux heures avaient passé sur son dernier adieu donné à l'ombre absente, que la rosée tombant des étoiles commençait à distiller ses perles blanches sur les feuilles du lierre, Charny allait quitter sa fenêtre et se mettre au lit, lorsque le bruit d'une serrure grinça timidement à son oreille; il revint à son observatoire et écouta.

L'heure était avancée, minuit sonnait encore aux paroisses les plus éloignées de Versailles, Charny s'étonna d'entendre un bruit auquel il n'était pas accoutumé.

Cette serrure rebelle était celle d'une petite porte du parc, située à vingt-cinq pas environ de la maison d'Olivier, et qui jamais ne s'ouvrait, sinon dans les jours de grande chasse pour le passage des paniers de gibier.

Charny remarqua que ceux qui ouvraient cette porte ne parlaient pas; ils refermèrent les verrous et entrèrent dans l'allée qui passait sous les fenêtres de sa maison.

Les taillis, les pampres pendants dissimulaient assez volets et murailles pour qu'en passant on ne les aperçût pas.

D'ailleurs, ceux qui marchaient là baissaient la tête et hâtaient le pas. Charny les distingua confusément dans l'ombre. Seulement, au bruit des jupes flottantes, il reconnut deux femmes dont les mantelets de soie frissonnaient le long des ramées.

Ces femmes, en tournant la grande allée située en face la fenêtre de Charny, furent enveloppées par le rayon plus libre de la lune, et Olivier faillit pousser un cri de surprise joyeuse en reconnaissant la tournure et la coiffure de Marie-Antoinette, comme aussi le bas de son visage éclairé, malgré le reflet sombre de la passe du chapeau. Elle tenait une belle rose à la main.

Le cœur tout palpitant, Charny se laissa glisser dans le parc du haut de sa fenêtre. Il courut sur l'herbe pour ne pas faire de bruit, se cachant derrière les plus gros arbres, et suivant du regard les deux femmes, dont la course se ralentissait à chaque minute.

Que devait-il faire? La reine avait une compagne; elle ne courait aucun danger. Oh! que n'était-elle seule, il eût bravé les tortures pour s'approcher et lui dire à genoux: «Je vous aime!» Oh! que n'était-elle menacée par quelque péril immense, il eût jeté sa vie pour sauver cette précieuse vie.

Comme il pensait à tout cela en rêvant mille folles tendresses, les deux promeneuses s'arrêtèrent soudain; l'une, la plus petite, dit quelques mots bas à sa compagne et la quitta.

La reine demeura seule; on voyait l'autre dame hâter sa marche vers un but que Charny ne devinait pas encore. La reine, battant le sable avec son petit pied, s'adossait à un arbre et s'enveloppait dans sa mante, de façon à couvrir même sa tête avec le capuchon qui, l'instant d'avant, ondoyait en larges plis soyeux sur son épaule.

Quand Charny la vit seule et ainsi rêveuse, il fit un bond comme pour aller tomber à ses genoux.

Mais il réfléchit que trente pas au moins le séparaient d'elle; qu'avant qu'il eût franchi ces trente pas, elle le verrait, et, ne le reconnaissant pas, prendrait peur; qu'elle crierait ou fuirait; que ses cris attireraient sa compagne d'abord, puis quelques gardes; qu'on fouillerait le parc; qu'on découvrirait l'indiscret au moins, la retraite peut-être, et que c'en était fait à jamais du secret, du bonheur et de l'amour.

Il sut s'arrêter et il fit bien, car à peine eut-il réprimé cet élan irrésistible que la compagne de la reine reparut et ne revint pas seule.

Charny vit derrière elle, à deux pas, marcher un homme de belle taille, enseveli sous un large chapeau, perdu sous un vaste manteau.

Cet homme, dont l'aspect fit trembler de haine et de jalousie monsieur de Charny, ne s'avançait pas comme un triomphateur. Chancelant, traînant le pied avec hésitation, il semblait marcher à tâtons dans la nuit, comme s'il n'eût pas eu pour guide la compagne de la reine, pour but la reine elle-même, blanche et droite sous son arbre.

Dès qu'il aperçut Marie-Antoinette, ce tremblement que Charny avait remarqué en lui ne fit qu'augmenter. L'inconnu retira son chapeau et en balaya la terre pour ainsi dire. Il continuait à s'avancer. Charny le vit entrer dans l'épaisseur de l'ombre; il salua profondément et à plusieurs reprises.

Cependant la surprise de Charny s'était changée en stupeur. De la stupeur il allait bientôt passer à une autre émotion bien autrement douloureuse. Que venait faire la reine dans le parc à une heure aussi avancée? Qu'y venait faire cet homme? Pourquoi cet homme avait-il attendu, caché? Pourquoi la reine l'avait-elle envoyé quérir par sa compagne au lieu d'aller elle-même à lui?

Charny faillit perdre la tête. Il se souvint pourtant que la reine s'occupait de politique mystérieuse, qu'elle nouait souvent des intrigues avec les cours allemandes, relations dont le roi était jaloux et qu'il défendait sévèrement.

Peut-être ce cavalier mystérieux était-il un courrier de Schönbrunn ou de Berlin, quelque gentilhomme porteur d'un message secret, une de ces figures allemandes comme Louis XVI n'en voulait plus voir à Versailles, depuis que l'empereur Joseph II s'était permis de venir faire en France un cours de philosophie et de politique critique à l'usage de son beau-frère le roi Très Chrétien.

Cette idée, semblable au bandeau de glace que le médecin applique sur un front brûlant de fièvre, rafraîchit ce pauvre Olivier, lui rendit l'intelligence, et calma le délire de sa première colère. La reine, d'ailleurs, gardait une pose pleine de décence et même de dignité.

La compagne, placée à trois pas, inquiète, attentive, guetteuse comme les amies ou les duègnes des parties carrées de Watteau, dérangeait bien par son anxiété complaisante les visées toutes chastes de monsieur de Charny. Mais il est aussi dangereux d'être surprise en rendez-vous politique qu'il est honteux d'être surprise en rendez-vous d'amour. Et rien ne ressemble plus à un homme amoureux qu'un conspirateur. Tous deux ont même manteau, même susceptibilité d'oreille, même incertitude dans les jambes.

Charny n'eut pas beaucoup de temps pour approfondir ces réflexions; la suivante se dérangea et rompit l'entretien. Le cavalier fit un mouvement comme pour se prosterner; il recevait sans doute son congé après l'audience.

Charny s'effaça derrière son gros arbre. Assurément, le groupe, en se séparant, allait passer par fractions devant lui. Retenir son souffle, prier les gnomes et les sylphes d'éteindre tous les échos, soit de la terre, soit du ciel, c'était la seule chose qui lui restait à faire.

En ce moment il crut voir un objet de nuance claire glisser le long de la mante royale; le gentilhomme s'inclina vivement jusque sur l'herbe, puis se releva d'un mouvement respectueux et s'enfuit, car il serait impossible de qualifier autrement la rapidité de son départ.

Mais il fut arrêté dans sa course par la compagne de la reine, qui l'appela d'un petit cri, et, lorsqu'il se fut arrêté, lui jeta à demi-voix le mot:

—Attendez.

C'était un cavalier fort obéissant, car il s'arrêta à l'instant même et attendit.

Charny vit alors les deux femmes passer, en se tenant le bras, à deux pas de sa cachette; l'air déplacé par la robe de la reine fit onduler les tiges de gazon presque sous les mains de Charny.

Il sentit les parfums qu'il avait accoutumé d'adorer chez la reine: cette verveine mêlée au réséda; double ivresse pour ses sens et pour son souvenir.

Les femmes passèrent et disparurent.

Puis, quelques minutes après, vint l'inconnu, dont le jeune homme ne s'était plus occupé pendant tout le trajet que fit la reine jusqu'à la porte; il baisait avec passion, avec folie, une rose toute fraîche, tout embaumée, qui certainement était celle dont Charny avait remarqué la beauté quand la reine était entrée dans le parc, et que tout à l'heure il venait de voir tomber des mains de sa souveraine.

Une rose, un baiser sur cette rose! S'agissait-il d'ambassade et de secrets d'État?

Charny faillit perdre la raison. Il allait s'élancer sur cet homme et lui arracher cette fleur, quand la compagne de la reine reparut et cria:

—Venez, monseigneur!

Charny crut à la présence de quelque prince du sang, et s'appuya contre l'arbre pour ne pas se laisser tomber à demi mort sur le gazon.

L'inconnu se lança du côté d'où venait la voix et disparut avec la dame.

Quand Charny fut rentré dans sa maison, tout meurtri de ce coup terrible, il ne trouva plus de forces contre le nouveau malheur qui le frappait.

Ainsi la Providence l'avait ramené à Versailles, lui avait donné cette cachette précieuse, uniquement pour servir sa jalousie et le mettre sur les traces d'un crime commis par la reine au mépris de toute probité conjugale, de toute dignité royale, de toute fidélité d'amour.

À n'en pas douter, l'homme ainsi reçu dans le parc était un nouvel amant. Charny, dans la fièvre de la nuit, dans le délire de son désespoir, essaya en vain de se persuader que l'homme qui avait reçu la rose était un ambassadeur, et que la rose n'était rien qu'un gage de convention secrète, destiné à remplacer une lettre trop compromettante.

Rien ne put prévaloir contre le soupçon. Il ne resta plus au malheureux Olivier que d'examiner sa conduite à lui-même et de se demander pourquoi, en présence d'un pareil malheur, il était demeuré si complètement passif.

Avec un peu de réflexion, rien n'était plus facile que de comprendre l'instinct qui avait commandé cette passivité.

Dans les plus violentes crises de la vie, l'action jaillit momentanément du fond de la nature humaine, et cet instinct qui a donné l'impulsion n'est autre chose, chez les hommes bien organisés, qu'une combinaison de l'habitude et de la réflexion poussée à son plus haut degré de vitesse et d'opportunité. Si Charny n'avait pas agi, c'est que les affaires de la souveraine ne le regardaient point; c'est qu'en montrant sa curiosité, il montrait son amour; c'est qu'en compromettant la reine, il se trahissait, et que c'est une mauvaise posture auprès des traîtres qu'on veut convaincre que la trahison par réciproque.

S'il n'avait pas agi, c'est que, pour aborder un homme honoré de la confiance royale, il fallait risquer de tomber dans une querelle odieuse, de mauvais goût, dans une sorte de guet-apens que la reine n'eût jamais pardonné.

Enfin, le mot monseigneur, lancé à la fin par la complaisante compagne, était comme l'avertissement salutaire, bien qu'un peu tardif, qui eût sauvé Charny en lui dessillant les yeux au plus fort de sa fureur. Que fût-il devenu, si, l'épée à la main, contre cet homme, l'eut entendu appeler monseigneur? Et quel poids ne prenait pas sa faute en tombant d'une si grande hauteur?

Telles furent les pensées qui absorbèrent Charny durant toute la nuit et la première moitié du jour suivant. Une fois que midi eut sonné, la veille ne fut plus rien pour lui. Il ne resta plus que l'attente fiévreuse, dévorante, de la nuit pendant laquelle d'autres révélations allaient peut-être se produire.

Avec quelle anxiété le pauvre Charny se plaça-t-il à cette fenêtre, devenue la demeure unique, le cadre infranchissable de sa vie. À le considérer sous ces pampres, derrière les trous percés dans le volet, car il craignait de laisser voir que sa maison fût habitée; à le considérer, disons-nous, dans ce quadrilatère de chêne et de verdure, n'eût-on pas dit un de ces vieux portraits cachés sous les rideaux que jettent aux aïeux, dans les anciens manoirs, la pieuse sollicitude des familles?

Le soir vint, apportant à notre guetteur ardent les sombres désirs et les folles pensées.

Les bruits ordinaires lui parurent avoir des significations nouvelles. Il aperçut dans le lointain la reine qui traversait le perron avec quelques flambeaux portés devant elle. L'attitude de la reine lui sembla être pensive, incertaine, tout agitée de l'agitation de la nuit.

Peu à peu s'éteignirent toutes les lumières du service; le parc, silencieux, s'emplit de silence et de fraîcheur. Ne dirait-on pas que les arbres et les fleurs, qui se fatiguent le jour à s'épanouir pour plaire aux regards et caresser les passants, travaillent à réparer la nuit, quand nul ne les voit ni ne les touche, leur fraîcheur, leur parfum et leur souplesse? C'est qu'en effet les bois et les plantes dorment comme nous.

Charny avait bien retenu l'heure du rendez-vous de la reine. Minuit sonna.

Le cœur de Charny faillit se briser dans sa poitrine. Il appuya sa chair sur la balustrade de la fenêtre pour étouffer les battements qui devenaient hauts et bruyants. Bientôt, se disait-il, la porte s'ouvrira, les verrous grinceront.

Rien ne troubla la paix du bois.

Charny s'étonna alors de penser pour la première fois que deux jours de suite les mêmes événements n'arrivent pas. Que rien n'était obligatoire en cet amour, sinon l'amour lui-même, et que ceux-là seraient bien imprudents qui, prenant des habitudes aussi fortes, ne pourraient passer deux jours sans se voir.

«Secret aventuré, pensa Charny, quand la folie s'en mêle.»

Oui, c'était une vérité incontestable, la reine ne répéterait pas le lendemain l'imprudence de la veille.

Tout à coup les verrous crièrent, et la petite porte s'ouvrit.

Une pâleur mortelle envahit les joues d'Olivier, lorsqu'il aperçut les deux femmes dans le costume de la nuit précédente.

—Faut-il qu'elle soit éprise! murmura-t-il.

Les deux dames firent la même manœuvre qu'elles avaient faite la veille, et passèrent sous la fenêtre de Charny en hâtant le pas.

Lui, comme la veille, sauta en bas dès qu'elles furent assez loin pour ne pas l'entendre; et tout en marchant derrière chaque arbre un peu gros, il se jura d'être prudent, fort, impassible; de ne point oublier qu'il était le sujet, qu'elle était la reine; qu'il était un homme, c'est-à-dire obligé au respect; qu'elle était une femme, c'est-à-dire en droit d'exiger des égards.

Et comme il se défiait de son caractère fougueux, explosible, il jeta son épée derrière une touffe de mauves qui entourait un marronnier.

Cependant les deux dames étaient arrivées au même endroit que la veille. Comme la veille aussi, Charny reconnut la reine, et celle-ci s'enveloppa le front de sa calèche, tandis que l'officieuse amie allait chercher dans sa cachette l'inconnu qu'on appelait monseigneur.

Cette cachette, quelle était-elle? Voilà ce que se demanda Charny. Il y avait bien, dans la direction que prit la complaisante, la salle des bains d'Apollon, défendue par les hautes charmilles et l'ombre de ses pilastres de marbre; mais comment l'étranger pouvait-il se cacher là? Par où entrait-il?

Charny se rappela que de ce côté du parc existait une petite porte semblable à celle que les dames ouvraient pour venir au rendez-vous. L'inconnu avait sans doute une clef de cette porte. Il se glissait par là jusque sous le couvert des bains d'Apollon, et là attendait qu'on vînt le chercher.

Tout était fixé de cette façon; puis, c'était par la même petite porte que s'enfuyait monseigneur après son colloque avec la reine.

Charny, au bout de quelques minutes, aperçut le manteau et le chapeau qu'il avait distingués la veille.

Cette fois l'inconnu ne marchait plus vers la reine avec la même réserve respectueuse: il venait à grands pas, n'osant pas courir; mais, marchant plus vite, il eût couru.

La reine, adossée à son grand arbre, s'assit sur le manteau que le nouveau Raleigh étendit pour elle, et tandis que l'amie vigilante faisait le guet, comme la veille, l'amoureux seigneur, s'agenouillant sur la mousse, commença à causer avec une rapidité passionnée.

La reine baissait la tête, en proie à une mélancolie amoureuse. Charny n'entendait pas les paroles mêmes du cavalier, mais l'air des paroles était empreint de poésie et d'amour. Chacune des intonations pouvait se traduire par une protestation ardente.

La reine ne répondait rien. Cependant l'inconnu redoublait la caresse de ses discours, parfois il semblait à Charny, au misérable Charny, que la parole, enveloppée dans ce frissonnement harmonieux, allait éclater intelligible, et qu'alors il mourrait de rage et de jalousie. Mais, rien, rien. Au moment où la voix s'éclaircissait, un geste significatif de la compagne, aux écoutes, forçait l'orateur passionné à baisser le diapason de ses élégies.

La reine gardait un silence obstiné.

L'autre, entassant prières sur prières, ce que Charny devinait à la mélodie vibrante de ses inflexions, n'obtenait que le doux consentement du silence, insuffisante faveur pour les lèvres ardentes qui ont commencé à boire l'amour.

Mais soudain la reine laissa échapper quelques mots. Il faut le croire du moins. Paroles bien étouffées, bien éteintes, parce que l'inconnu seul put les entendre; mais à peine les eut-il entendues, que, dans l'excès de son ravissement, il s'écria de façon à se faire entendre lui-même:

—Merci, ô merci, ma douce Majesté! Ainsi donc, à demain.

La reine cacha entièrement son visage, déjà si bien caché.

Charny sentit une sueur glacée, la sueur de la mort, descendre lentement sur ses tempes en gouttes pesantes.

L'inconnu venait de voir les deux mains de la reine s'étendre vers lui. Il les saisit dans les siennes en y déposant un baiser si long et si tendre, que Charny connut pendant sa durée la souffrance de tous les supplices que la féroce humanité a dérobés aux barbaries infernales.

Ce baiser donné, la reine se leva vivement, et saisit le bras de sa compagne.

Toutes deux s'enfuirent en passant, comme la veille, auprès de Charny.

L'inconnu fuyant de son côté, Charny, qui n'avait pu quitter le sol où le tenait enchaîné la prostration d'une douleur indicible, Charny perçut vaguement le bruit simultané de deux portes qui se refermaient.

Nous n'essaierons pas de dépeindre la situation dans laquelle se trouva Charny après cette horrible découverte.

La nuit se passa pour lui en courses furieuses dans le parc, dans les allées, auxquelles il reprochait avec désespoir leur criminelle complicité.

Charny, fou pendant quelques heures, ne retrouva sa raison qu'en heurtant dans sa course aveugle l'épée qu'il avait jetée pour n'avoir pas la tentation de s'en servir.

Cette lame, qui embarrassa ses pieds et causa sa chute, le rappela tout d'un coup au sentiment de sa force comme à celui de sa dignité. Un homme qui sent une épée dans sa main ne peut plus, s'il est encore fou, que se percer de cette épée ou en percer qui l'offense; il n'a plus le droit d'être faible ni d'avoir peur.

Charny redevint ce qu'il était toujours, un esprit solide, un corps vigoureux. Il discontinua les courses insensées pendant lesquelles il se heurtait aux arbres, et marcha droit et en silence dans l'allée encore sillonnée par les pas des deux femmes et de l'inconnu.

Il alla visiter la place où la reine s'était assise. Les mousses, encore foulées, révélaient à Charny son malheur et le bonheur d'un autre! Au lieu de gémir, au lieu de laisser les fumées de la colère monter de nouveau à son front, Olivier se mit à réfléchir sur la nature de cet amour caché, et sur la qualité de la personne qui l'inspirait.

Il alla explorer les pas de ce seigneur avec la froide attention qu'il eût mise à examiner les passées d'une bête fauve. Il reconnut la porte derrière les bains d'Apollon. Il vit, en gravissant le chaperon du mur, des pieds de cheval et beaucoup de ravage dans l'herbe.

«Il vient par là! Il vient, non de Versailles, mais de Paris, songea Olivier. Il vient seul, et demain il reviendra, puisqu'on lui a dit: À demain.

«Jusqu'à demain dévorons silencieusement, non plus les larmes qui coulent de mes yeux, mais le sang qui coule à flots de mon cœur.

«Demain sera le dernier jour de ma vie, sinon je suis un lâche et je n'ai jamais aimé.

«Allons, allons, fit-il en frappant doucement sur son cœur, comme le cavalier frappe sur le col de son coursier qui s'emporte, allons, du calme, de la force, puisque l'épreuve n'est pas terminée encore.»

Cela dit, il jeta un dernier regard autour de lui, détourna les yeux du château, dans lequel il redoutait de voir éclairée la fenêtre de la perfide reine; car cette lumière eût été un mensonge, une tache de plus.

En effet, la fenêtre éclairée ne signifie-t-elle pas chambre habitée? Et pourquoi mentir ainsi quand on a le droit de l'impudeur et du déshonneur, quand on a si peu de distance à franchir entre la honte cachée et le scandale public?

La fenêtre de la reine était éclairée.

«Faire croire qu'elle est chez elle quand elle court le parc en compagnie d'un amant! Vraiment, c'est de la chasteté en pure perte, fit Charny, qui saccada ses paroles d'une ironie amère.

«Elle est trop bonne, cette reine, de dissimuler ainsi avec nous. Il est vrai peut-être qu'elle craint de contrarier son mari.»

Et Charny, s'enfonçant les ongles dans les chairs, reprit à pas mesurés le chemin de sa maison.

—Ils ont dit: À demain, ajouta-t-il après avoir franchi le balcon. Oui, à demain!... pour tout le monde, car demain, nous serons quatre au rendez-vous, madame!

Le lendemain amena mêmes péripéties. La porte s'ouvrit au dernier coup de minuit. Les deux femmes parurent.

C'était, comme dans le conte arabe, cette assiduité des génies obéissant aux talismans à heures fixes.

Charny avait pris toutes ses résolutions; il voulait reconnaître ce soir-là le personnage heureux que favorisait la reine.

Fidèle à ses habitudes, bien qu'elles ne fussent pas invétérées, il marcha se cachant derrière les taillis; mais, lorsqu'il fut arrivé à l'endroit où, depuis deux jours, la rencontre des amants avait lieu, il n'y trouva personne.

La compagne de la reine entraînait Sa Majesté vers les bains d'Apollon.

Une horrible anxiété, une toute nouvelle souffrance terrassa Charny. Dans son innocente probité, il ne s'était pas imaginé que le crime pût aller jusque-là.

La reine, souriant et chuchotant, marcha vers le sombre asile au seuil duquel l'attendait, les bras ouverts, le gentilhomme inconnu.

Elle entra, tendant aussi les bras. La grille de fer se referma sur elle.

La complice demeura en dehors, appuyée sur un cippe brisé tout moelleux de feuillages.

Charny avait mal calculé ses forces. Elles ne pouvaient résister à un semblable choc. Au moment où, dans sa rage, il allait se précipiter sur la confidente de la reine pour la démasquer, la reconnaître, l'injurier, l'étouffer peut-être, le sang afflua comme un torrent vainqueur à ses tempes, à sa gorge, et l'étouffa.

Il tomba sur les mousses en râlant un faible soupir, qui alla troubler une seconde la tranquillité de cette sentinelle placée aux portes des bains d'Apollon.

Une hémorragie intérieure, causée par sa blessure qui s'était rouverte, l'étouffait.

Charny fut rappelé à la vie par le froid de la rosée, par l'humidité de la terre, par l'impression vivace de sa propre douleur.

Il se releva en trébuchant, reconnut les lieux, sa situation, se souvint et chercha.

La sentinelle avait disparu, nul bruit ne se faisait entendre. Une horloge qui sonna deux heures dans Versailles lui apprit que son évanouissement avait été bien long.

Sans aucun doute, l'affreuse vision avait dû disparaître: reine, amant, suivante avaient eu le temps de fuir. Charny put s'en convaincre en regardant par-dessus le mur les traces récentes du départ d'un cavalier.

Ces vestiges, et les brisures de quelques branches aux environs de la grille des bains d'Apollon, composaient toute la conviction du pauvre Charny.

La nuit fut un long délire. Au matin, il ne s'était pas calmé.

Pâle comme un mort, vieilli de dix années, il appela son valet de chambre et se fit habiller de velours noir, comme un riche du tiers état.

Sombre, muet, absorbant toutes ses douleurs, il s'achemina vers le château de Trianon au moment où la garde venait d'être relevée, c'est-à-dire vers dix heures.

La reine sortait de la chapelle où elle venait d'entendre la messe.

Sur son passage se baissaient respectueusement les têtes et les épées.

Charny vit quelques femmes rouges de dépit en trouvant que la reine était belle.

Belle, en effet, avec ses beaux cheveux relevés sur ses tempes. Sa figure aux traits fins, sa bouche souriante, ses yeux fatigués, mais brillants d'une douce clarté.

Tout à coup, elle aperçut Charny à l'extrémité de la haie. Elle rougit et poussa un cri de surprise.

Charny ne baissa pas la tête. Il continua de regarder cette reine, qui lut dans son regard un nouveau malheur. Elle vint à lui.

—Je vous croyais dans vos terres, dit-elle sévèrement, monsieur de Charny.

—J'en suis revenu, madame, dit-il dans un accent bref et presque impoli.

Elle s'arrêta stupéfaite; elle à qui jamais une nuance n'échappait.

Après cet échange de regards et de paroles presque hostiles, elle se tourna du côté des femmes.

—Bonjour, comtesse, dit-elle avec amitié à madame de La Motte.

Et elle lui fit un clignement d'yeux tout familier.

Charny tressaillit. Il regarda plus attentivement.

Jeanne, inquiète de cette affectation, détourna la tête.

Charny la suivit comme eût fait un fou, jusqu'à ce qu'elle lui eût montré encore une fois son visage.

Puis il tourna autour d'elle en étudiant sa démarche.

La reine, saluant à droite et à gauche, suivait pourtant ce manège des deux observateurs.

«Aurait-il perdu la tête? pensa-t-elle. Pauvre garçon!»

Et elle revint à lui.

—Comment vous trouvez-vous, monsieur de Charny? dit-elle d'une voix suave.

—Très bien, madame, mais, Dieu merci! moins bien que Votre Majesté.

Et il salua de façon à épouvanter la reine plus qu'il ne l'avait surprise.

—Il y a quelque chose, dit Jeanne attentive.

—Où logez-vous donc à présent? reprit la reine.

—À Versailles, madame, dit Olivier.

—Depuis combien de temps?

—Depuis trois nuits, répondit le jeune homme en appuyant du regard, du geste et de la voix sur les mots.

La reine ne manifesta aucune émotion; Jeanne tressaillit.

—Est-ce que vous n'avez pas quelque chose à me dire? demanda la reine à Charny avec une douceur angélique.

—Oh! madame, répliqua celui-ci, j'aurais trop de choses à dire à Votre Majesté.

—Venez! fit-elle brusquement.

«Veillons», pensa Jeanne.

La reine, à grands pas, marcha vers ses appartements. Chacun la suivit non moins agité qu'elle. Ce qui parut providentiel à madame de La Motte, ce fut que Marie-Antoinette, pour éviter de paraître chercher un tête-à-tête, engagea quelques personnes à la suivre.

Au milieu de ces personnes se glissa Jeanne.

La reine arriva dans son appartement et congédia madame de Misery et tout son service.

Il faisait un temps doux et voilé, le soleil ne perçait pas les nuages, mais il faisait filtrer sa chaleur et sa lumière au travers de leurs épaisses fourrures blanches et bleues.

La reine ouvrit la fenêtre qui donnait sur une petite terrasse; elle s'établit devant son chiffonnier chargé de lettres. Elle attendit.

Peu à peu, les personnes qui l'avaient suivie comprirent son désir d'être seule, et s'éloignèrent.

Charny, impatient, dévoré par la colère, froissait son chapeau dans ses mains.

—Parlez! parlez! dit la reine; vous paraissez bien troublé, monsieur.

—Comment commencerai-je? dit Charny, qui pensait tout haut; comment oserai-je accuser l'honneur, accuser la foi, accuser la majesté?

—Plaît-il? s'écria Marie-Antoinette en se retournant vivement avec un flamboyant regard.

—Et cependant, je ne dirai pas ce que j'ai vu! continua Charny.

La reine se leva.

—Monsieur, dit-elle froidement, il est bien matin pour que je vous croie ivre; et pourtant vous avez une attitude qui convient mal aux gentilshommes à jeun.

Elle s'attendait à le voir écrasé par cette méprisante apostrophe; mais lui, immobile:

—Au fait, dit-il, qu'est-ce qu'une reine? Une femme. Et moi, que suis-je? Un homme aussi bien qu'un sujet.

—Monsieur!

—Madame, n'embrouillons point ce que j'ai à vous dire par une colère qui aboutirait à la folie. Je crois vous avoir prouvé que j'avais du respect pour la majesté royale; je crains d'avoir prouvé que j'avais un amour insensé pour la personne de la reine. Ainsi, faites votre choix: à laquelle des deux, de la reine ou de la femme, voulez-vous que cet adorateur jette une accusation d'opprobre et de déloyauté?

—Monsieur de Charny, s'écria la reine en pâlissant et en marchant vers le jeune homme, si vous ne sortez pas d'ici, je vous ferai chasser par mes gardes.

—Je vais donc vous dire, avant d'être chassé, pourquoi vous êtes une reine indigne et une femme sans honneur! s'écria Charny ivre de fureur. Depuis trois nuits, je vous suis dans votre parc!

Au lieu de la voir bondir, comme il l'espérait, sous ce coup terrible, Charny vit la reine lever la tête et s'approcher:

—Monsieur de Charny, dit-elle en lui prenant la main, vous êtes dans un état qui me fait pitié; prenez garde, vos yeux étincellent, votre main tremble, la pâleur est sur vos joues, tout votre sang afflue au cœur Vous souffrez, voulez-vous que j'appelle?

—Je vous ai vue! répéta-t-il froidement, vue avec cet homme quand vous lui avez donné la rose; vue quand il vous a baisé les mains; vue quand, avec lui, vous êtes entrée dans les bains d'Apollon.

La reine passa une main sur son front, comme pour s'assurer qu'elle ne dormait pas.

—Voyons, dit-elle, asseyez-vous, car vous allez tomber si je ne vous retiens; asseyez-vous, vous dis-je.

Charny se laissa tomber en effet sur un fauteuil, la reine s'assit auprès de lui sur un tabouret; puis, lui tenant les deux mains et le regardant jusqu'au fond de l'âme:

—Soyez calme, dit-elle, apaisez le cœur et la tête, et répétez-moi ce que vous venez de me dire.

—Oh! voulez-vous me tuer! murmura le malheureux.

—Laissez, que je vous questionne. Depuis quand êtes-vous revenu de vos terres?

—Depuis quinze jours.

—Où logez-vous?

—Dans la maison du louvetier, que j'ai louée exprès.

—Ah! oui, la maison du suicide, aux limites du parc?

Charny affirma du geste.

—Vous parlez d'une personne que vous auriez vue avec moi?

—Je parle d'abord de vous, que j'ai vue.

—Où cela?

—Dans le parc.

—À quelle heure? Quel jour?

—À minuit, mardi, pour la première fois.

—Vous m'avez vue?

—Comme je vous vois, et j'ai vu aussi celle qui vous accompagnait.

—Quelqu'un m'accompagnait? Reconnaîtriez-vous cette personne?

—Tout à l'heure, il m'avait semblé la voir ici; mais je n'oserais affirmer. La tournure seulement ressemble; quant au visage, on le cache quand on a de ces crimes à commettre.

—Bien! dit la reine avec calme; vous n'avez pas reconnu ma compagne, mais moi....

—Oh! vous, madame, je vous ai vue.... Tenez... est-ce que je ne vous vois pas?

Elle frappa du pied avec anxiété.

—Et... ce compagnon, dit-elle, celui à qui j'ai donné une rose... car vous m'avez vue donner une rose.

—Oui: ce cavalier, jamais je ne l'ai pu joindre.

—Vous le connaissez, pourtant?

—On l'appelle monseigneur; c'est tout ce que je sais.

La reine frappa son front avec une fureur concentrée.

—Poursuivez, dit-elle; mardi, j'ai donné une rose... et mercredi?...

—Mercredi, vous avez donné vos deux mains à baiser.

—Oh! murmura-t-elle en se mordant les mains.... Enfin, jeudi, hier?...

—Hier, vous avez passé une heure et demie dans la grotte d'Apollon avec cet homme, où votre compagne vous avait laissés seuls.

La reine se leva impétueusement.

—Et... vous... m'avez vue? dit-elle en saccadant chaque syllabe.

Charny leva une main au ciel pour jurer.

—Oh!... gronda la reine, emportée à son tour par la fureur... il le jure!

Charny répéta solennellement son geste accusateur.

—Moi? moi? dit la reine en se frappant le sein, moi, vous m'avez vue?

—Oui, vous, mardi, vous portiez votre robe verte à raies moirées d'or; mercredi, votre robe à grands ramages bleus et rouille. Hier, hier, la robe de soie feuille-morte dont vous étiez vêtue lorsque je vous ai baisé la main pour la première fois! C'est vous, c'est bien vous! Je meurs de douleur et de honte en vous disant: Sur ma vie! sur mon honneur! sur mon Dieu! c'était vous, madame; c'était vous!

La reine se mit à marcher à grands pas sur la terrasse, peu soucieuse de laisser voir son agitation étrange aux spectateurs qui, d'en bas, la dévoraient des yeux.

—Si je faisais un serment, dit-elle... si je jurais aussi par mon fils, par mon Dieu!... J'ai un Dieu comme vous, moi!... Non, il ne me croit pas!... Il ne me croirait pas!

Charny baissa la tête.

—Insensé! ajouta la reine en lui secouant la main avec énergie; et elle l'entraîna de la terrasse dans sa chambre.

«C'est donc une bien rare volupté que celle d'accuser une femme innocente, irréprochable; c'est donc un honneur bien éclatant que celui de déshonorer une reine.... Me crois-tu, quand je te dis que ce n'est pas moi que tu as vue? Me crois-tu quand je te jure sur le Christ que, depuis trois jours, je ne suis pas sortie après quatre heures du soir? Veux-tu que je te fasse prouver par mes femmes, par le roi, qui m'a vue ici, que je ne pouvais être ailleurs? Non... non... il ne me croit pas! il ne me croit pas!

—J'ai vu! répliqua froidement Charny.

—Oh! s'écria tout à coup la reine, je sais, je sais! Est-ce que déjà cette atroce calomnie ne m'a pas été jetée à la face? Est-ce qu'on ne m'a pas vue au bal de l'Opéra, scandalisant la cour? Est-ce qu'on ne m'a pas vue chez Mesmer, en extase, scandalisant les curieux et les filles de joie?... Vous le savez bien, vous qui vous êtes battu pour moi!

—Madame, en ce temps-là, je me suis battu parce que je n'y croyais pas. Aujourd'hui, je me battrais parce que j'y crois.

La reine leva au ciel ses bras raidis par le désespoir, deux larmes brûlantes roulèrent de ses joues sur son sein!

—Mon Dieu! dit-elle, envoyez-moi une pensée qui me sauve. Je ne veux pas que celui-là me méprise, ô mon Dieu!

Charny se sentit remué jusqu'au fond du cœur par cette simple et vigoureuse prière. Il cacha ses yeux dans ses deux mains.

La reine garda un instant le silence; puis après avoir réfléchi:

—Monsieur, dit-elle, vous me devez une réparation. Voici celle que j'exige de vous: trois nuits de suite vous m'avez vue dans mon parc la nuit, en compagnie d'un homme. Vous saviez pourtant qu'on a déjà abusé de la ressemblance; qu'une femme, je ne sais laquelle, a dans le visage et la démarche quelque chose de commun avec moi, moi, malheureuse reine; mais puisque vous aimez mieux croire que c'est moi qui courais ainsi la nuit; puisque vous direz que c'est moi, retournez dans le parc à la même heure; retournez-y avec moi. Si c'est moi que vous avez vue hier, forcément vous ne me verrez plus aujourd'hui, puisque je serai près de vous. Si c'est une autre, pourquoi ne la reverrions-nous pas ensemble? Et si nous la voyons.... Ah! monsieur, regretterez-vous tout ce que vous venez de me faire souffrir?

Charny serrant son cœur de ses deux mains:

—Vous faites trop pour moi, madame, murmura-t-il; je mérite la mort: ne m'écrasez pas de votre bonté.

—Oh! je vous écraserai avec des preuves, dit la reine. Pas un mot à qui que ce soit. Ce soir, à dix heures, attendez seul à la porte de la louveterie ce que j'aurai décidé pour vous convaincre. Allez, monsieur, et ne laissez rien paraître au-dehors.

Charny s'agenouilla sans dire un mot, et sortit.

Au bout du deuxième salon, il passa involontairement sous le regard de Jeanne, qui le couvait des yeux, et qui, au premier appel de la reine, se tint prête à entrer chez Sa Majesté avec tout le monde.

Jeanne avait remarqué le trouble de Charny, la sollicitude de la reine, l'empressement de tous deux à lier conversation.

Pour une femme de la force de Jeanne, c'en était plus qu'il n'en fallait pour deviner beaucoup de choses; nous n'avons pas besoin d'ajouter ce que tout le monde a compris déjà.

Après la rencontre ménagée par Cagliostro entre madame de La Motte et Oliva, la comédie des trois dernières nuits peut se passer de commentaires.

Jeanne, rentrée auprès de la reine, écouta, observa; elle voulait démêler sur le visage de Marie-Antoinette les preuves de ce qu'elle soupçonnait.

Mais la reine était habituée depuis quelque temps à se défier de tout le monde. Elle ne laissa rien paraître. Jeanne en fut donc réduite aux conjectures.

Déjà elle avait commandé à un de ses laquais de suivre monsieur de Charny. Le valet revint, annonçant que monsieur le comte avait disparu dans une maison au bout du parc, auprès des charmilles.

Plus de doute, pensa Jeanne, cet homme est un amoureux qui a tout vu. Elle entendit la reine dire à madame de Misery:

—Je me sens bien faible, ma chère Misery, et je me coucherai ce soir à huit heures.

Comme la dame d'honneur insistait:

—Je ne recevrai personne, ajouta la reine.

«C'est assez clair, se dit Jeanne: folle serait qui ne comprendrait pas.»

La reine, en proie aux émotions de la scène qu'elle avait eue avec Charny, ne tarda pas à congédier toute sa suite. Jeanne s'en applaudit pour la première fois depuis son entrée à la cour.

—Les cartes sont brouillées, dit-elle; à Paris! Il est temps de défaire ce que j'ai fait.

Et elle partit aussitôt de Versailles.

Conduite chez elle, rue Saint-Claude, elle y trouva un superbe cadeau d'argenterie que le cardinal avait envoyé le matin même.

Quand elle eut donné à ce présent un coup d'œil indifférent, quoiqu'il fût de prix, elle regarda derrière le rideau chez Oliva, dont les fenêtres n'étaient pas encore ouvertes. Oliva dormait, fatiguée sans doute; il faisait très chaud ce jour-là.

Jeanne se fit conduire chez le cardinal qu'elle trouva radieux, bouffi, insolent de joie et d'orgueil; assis devant son riche bureau, chef-d'œuvre de Boule, il déchirait et récrivait sans se lasser une lettre qui commençait toujours de même et ne finissait jamais.

À l'annonce que fit le valet de chambre, monseigneur le cardinal s'écria:

—Chère comtesse....

Et il s'élança au-devant d'elle.

Jeanne reçut les baisers dont le prélat couvrit ses bras et ses mains. Elle se plaça commodément pour soutenir du mieux possible la conversation.

Monseigneur débuta par des protestations de reconnaissance, qui ne manquaient pas d'une éloquente sincérité.

Jeanne l'interrompit.

—Savez-vous, dit-elle, que vous êtes un délicat amant, monseigneur, et que je vous remercie?

—Pourquoi?

—Ce n'est pas pour le charmant cadeau que vous m'avez fait remettre ce matin; c'est pour la précaution que vous avez eue de ne pas me l'envoyer dans la petite maison. Vrai, c'est délicat. Votre cœur ne se prostitue pas, il se donne.

—À qui parlera-t-on de délicatesse, si ce n'est à vous, répliqua le cardinal.

—Vous n'êtes pas un homme heureux, fit Jeanne; vous êtes un dieu triomphant.

—Je l'avoue, et le bonheur m'effraie; il me gêne; il me rend insupportable la vue des autres hommes. Je me rappelle cette fable païenne du Jupiter fatigué de ses rayons.

Jeanne sourit.

—Vous venez de Versailles? dit-il avidement.

—Oui.

—Vous... l'avez vue?

—Je... la quitte.

—Elle... n'a... rien dit?

—Eh! que voulez-vous qu'elle dise?

—Pardonnez; ce n'est plus de la curiosité, c'est de la rage.

—Ne me demandez rien.

—Oh! comtesse.

—Non, vous dis-je.

—Comme vous annoncez cela! On croirait, à vous voir, que vous apportez une mauvaise nouvelle.

—Monseigneur, ne me faites pas parler.

—Comtesse! comtesse!...

Et le cardinal pâlit.

—Un trop grand bonheur, dit-il, ressemble au point culminant d'une roue de fortune; à côté de l'apogée, il y a le commencement du déclin. Mais ne me ménagez point, s'il y a du malheur; il n'y en a point... n'est-ce pas?

—J'appellerai cela, au contraire, monseigneur, un bien grand bonheur, répliqua Jeanne.

—Cela!... quoi cela?... que voulez-vous dire?... quelle chose est un bonheur?

—N'avoir pas été découvert, dit sèchement Jeanne.

—Oh!... Et il se mit à sourire. Avec des précautions, avec l'intelligence de deux cœurs et d'un esprit....

—Un esprit et deux cœurs, monseigneur, n'empêchent jamais des yeux de voir dans les feuillages.

—On a vu! s'écria monsieur de Rohan effrayé.

—J'ai tout lieu de le croire.

—Alors... si l'on a vu, on a reconnu?

—Oh! pour cela, monseigneur, vous n'y pensez pas; si l'on avait reconnu, si se secret était au pouvoir de quelqu'un, Jeanne de Valois serait déjà au bout du monde, et vous, vous devriez être mort.

—C'est vrai. Toutes ces réticences, comtesse, me brûlent à petit feu. On a vu, soit. Mais on a vu des gens se promener dans un parc. Est-ce que cela n'est pas permis?

—Demandez au roi.

—Le roi sait!

—Encore un coup, si le roi savait, vous seriez à la Bastille, moi à l'hôpital. Mais comme un malheur évité vaut deux bonheurs promis, je vous viens dire de ne pas tenter Dieu encore une fois.

—Plaît-il? s'écria le cardinal; que signifient vos paroles, chère comtesse?

—Ne les comprenez-vous pas?

—J'ai peur.

—Moi, j'aurais peur si vous ne me rassuriez.

—Que faut-il faire pour cela?

—Ne plus aller à Versailles.

Le cardinal fit un bond.

—Le jour? dit-il en souriant.

—Le jour d'abord, et ensuite la nuit!

Monsieur de Rohan tressaillit et quitta la main de la comtesse.

—Impossible, dit-il.

—À mon tour de vous regarder en face, répondit-elle; vous avez dit, je crois, impossible. Pourquoi impossible, s'il vous plaît?

—Parce que j'ai dans le cœur un amour qui ne finira qu'avec ma vie.

—Je m'en aperçois, interrompit-elle ironiquement, et c'est pour en arriver plus vite au résultat que vous persistez à retourner dans le parc. Oui, si vous y retournez, votre amour ne finira qu'avec votre vie, et tous deux seront tranchés du même coup.

—Que de terreurs, comtesse! vous si brave hier!

—J'ai la bravoure des bêtes. Je ne crains rien, tant qu'il n'y a pas de danger.

—Moi, j'ai la bravoure de ma race. Je ne suis heureux qu'en présence du danger même.

—Très bien; mais alors permettez-moi de vous dire....

—Rien, comtesse, rien, s'écria l'amoureux prélat; le sacrifice est fait, le sort est jeté; la mort si l'on veut, mais l'amour! Je retournerai à Versailles.

—Tout seul? dit la comtesse.

—Vous m'abandonneriez? dit monsieur de Rohan d'un ton de reproche.

—Moi, d'abord.

—Elle viendra, elle.

—Vous vous trompez, elle ne viendra pas.

—Viendriez-vous m'annoncer cela de sa part? dit en tremblant le cardinal.

—C'est le coup que je cherchais à vous atténuer depuis une demi-heure.

—Elle ne veut plus me voir?

—Jamais, et c'est moi qui le lui ai conseillé.

—Madame, dit le prélat d'un ton pénétré, c'est mal à vous d'enfoncer le couteau dans un cœur que vous savez si tendre.

—Ce serait bien plus mal, monseigneur, à moi, de laisser deux folles créatures se perdre faute d'un bon conseil. Je le donne, profite qui voudra.

—Comtesse, comtesse, plutôt mourir.

—Cela vous regarde, et c'est aisé.

—Mourir pour mourir, dit le cardinal d'une voix sombre, j'aime mieux la fin du réprouvé. Béni soit l'enfer où je trouverai ma complice!

—Saint prélat, vous blasphémez! dit la comtesse; sujet, vous détrônez votre reine! homme, vous perdez une femme!

Le cardinal saisit la comtesse par la main, et, lui parlant avec délire:

—Avouez qu'elle ne vous a pas dit cela! s'écria-t-il, et qu'elle ne me reniera pas ainsi.

—Je vous parle en son nom.

—C'est un délai qu'elle demande.

—Prenez-le comme vous voudrez; mais observez son ordre.

—Le parc n'est pas le seul endroit où l'on puisse se voir, il y a mille endroits plus sûrs. La reine est venue chez vous, enfin!

—Monseigneur, pas un mot de plus; je porte en moi un poids mortel, celui de votre secret. Je ne me sens pas de force à le porter longtemps. Ce que vos indiscrétions, ce que le hasard, ce que la malveillance d'un ennemi ne feront pas, les remords le feront. Je la sais capable, voyez-vous, de tout avouer au roi dans un moment de désespoir.

—Bon Dieu! est-il possible! s'écria monsieur de Rohan, elle ferait cela?

—Si vous la voyiez, elle vous ferait pitié.

Le cardinal se leva précipitamment.

—Que faire? dit-il.

—Lui donner la consolation du silence.

—Elle croira que je l'ai oubliée.

Jeanne haussa les épaules.

—Elle m'accusera d'être un lâche.

—Lâche pour la sauver, jamais.

—Une femme pardonne-t-elle qu'on se prive de sa présence?

—Ne jugez pas celle-là comme vous me jugeriez.

—Je la juge grande et forte. Je l'aime pour sa vaillance et son noble cœur. Elle peut donc compter sur moi comme je compte sur elle. Une dernière fois je la verrai; elle saura ma pensée entière, et ce qu'elle aura décidé après m'avoir entendu, je l'accomplirai comme je ferais d'un vœu sacré.

Jeanne se leva.

—Comme il vous plaira, dit-elle. Allez! seulement vous irez seul. J'ai jeté la clef du parc dans la Seine, en revenant aujourd'hui. Vous irez donc tout à votre aise à Versailles, tandis que moi je vais partir pour la Suisse ou pour la Hollande. Plus je serai loin de la bombe, moins j'en craindrai les éclats.

—Comtesse! vous me laisseriez, vous m'abandonneriez! Ô mon Dieu! mais avec qui parlerai-je d'elle?

Jeanne ici recorda les scènes de Molière; jamais plus insensé Valère n'avait donné à plus rusée Dorine de plus commodes répliques.

—N'avez-vous pas le parc et les échos, dit Jeanne; vous leur apprendrez le nom d'Amaryllis.

—Comtesse, ayez pitié. Je suis au désespoir, dit le prélat avec un accent parti du cœur.

—Eh bien! répliqua Jeanne avec l'énergie toute brutale du chirurgien qui décide l'amputation d'un membre; si vous êtes au désespoir, monsieur de Rohan, ne vous laissez donc pas aller à des enfantillages plus dangereux que la poudre, que la peste, que la mort! Si vous tenez tant à cette femme, conservez-vous-la, au lieu de la perdre, et si vous ne manquez pas absolument de cœur et de mémoire, ne risquez pas d'englober dans votre ruine ceux qui vous ont servi par amitié. Moi je ne joue pas avec le feu. Me jurez-vous de ne pas faire un pas pour voir la reine? Seulement la voir, entendez-vous, je ne dis pas lui parler, d'ici à quinze jours? Le jurez-vous? je reste et je pourrai vous servir encore. Êtes-vous décidé à tout braver pour enfreindre ma défense et la sienne? Je le saurai, et dix minutes après je pars! Vous vous en tirerez comme vous pourrez.

—C'est affreux, murmura le cardinal, la chute est écrasante; tomber de ce bonheur! Oh! j'en mourrai!

—Allons donc, glissa Jeanne à son oreille; vous n'aimez que par amour-propre ailleurs.

—Aujourd'hui, c'est par amour, répliqua le cardinal.

—Souffrez alors aujourd'hui, dit Jeanne; c'est une condition de l'état. Voyons, monseigneur, décidez-vous; resté-je ici? Suis-je sur la route de Lausanne?

—Restez, comtesse, mais trouvez-moi un calmant. La plaie est trop douloureuse.

—Jurez-vous de m'obéir?

—Foi de Rohan!

—Bon! votre calmant est tout trouvé. Je vous défends les entrevues, mais je ne défends pas les lettres.

—En vérité! s'écria l'insensé ranimé par cet espoir. Je pourrai écrire?

—Essayez.

—Et... elle me répondrait?

—J'essaierai.

Le cardinal dévora de baisers la main de Jeanne. Et l'appela son ange tutélaire.

Il dut bien rire le démon qui habitait dans le cœur de la comtesse.

Ce jour même, il était quatre heures du soir, lorsqu'un homme à cheval s'arrêta sur la lisière du parc, derrière les bains d'Apollon.

Le cavalier faisait une promenade d'agrément, au pas; pensif comme Hippolyte, beau comme lui, sa main laissait flotter les rênes sur le col du coursier.

Il s'arrêta, ainsi que nous l'avons dit, à l'endroit où monsieur de Rohan depuis trois jours faisait arrêter son cheval. Le sol était, à cet endroit, foulé par les fers, et les arbustes étaient broutés tout à l'entour du chêne au tronc duquel avait été attachée la monture.

Le cavalier mit pied à terre.

—Voici un endroit bien ravagé, dit-il.

Et il approcha du mur.

—Voici des traces d'escalade; voici une porte récemment ouverte. C'est bien ce que j'avais pensé.

«On n'a pas fait la guerre avec les Indiens des savanes sans se connaître en traces de chevaux et d'hommes. Or, depuis quinze jours, monsieur de Charny est revenu; depuis quinze jours monsieur de Charny ne s'est point montré. Voici la porte que monsieur de Charny a choisie pour entrer dans Versailles.

En disant ces mots, le cavalier soupira bruyamment comme s'il arrachait son âme avec ce soupir.

—Laissons au prochain son bonheur, murmura-t-il en regardant une à une les éloquentes traces du gazon et des murs. Ce que Dieu donne aux uns, il le refuse aux autres. Ce n'est pas pour rien que Dieu fait des heureux et des malheureux; sa volonté soit bénie!

«Il faudrait une preuve, cependant. À quel prix, par quel moyen l'acquérir?

«Oh! rien de plus simple. Dans les buissons, la nuit, un homme ne saurait être découvert, et, de sa cachette, il verrait ceux qui viennent. Ce soir, je serai dans les buissons.

Le cavalier ramassa les rênes de son cheval, se remit lentement en selle, et sans presser ni hâter le pas de son cheval, disparut à l'angle du mur.

Quant à Charny, obéissant aux ordres de la reine, il s'était renfermé chez lui, attendant un message de sa part.

La nuit vint, rien ne paraissait. Charny, au lieu de guetter à la fenêtre du pavillon qui donnait sur le parc, guettait dans la même chambre à la fenêtre qui donnait sur la petite rue. La reine avait dit: à la porte de la louveterie; mais fenêtre et porte dans ce pavillon c'était tout un, au rez-de-chaussée. Le principal était qu'on pût voir tout ce qui arriverait.

Il interrogeait la nuit profonde, espérant d'une minute à l'autre entendre le galop d'un cheval ou le pas précipité d'un courrier.

Dix heures et demie sonnèrent. Rien. La reine avait joué Charny. Elle avait fait une concession au premier mouvement de surprise. Honteuse, elle avait promis ce qu'il lui était impossible de tenir; et, chose affreuse à penser, elle avait promis sachant qu'elle ne tiendrait pas.

Charny, avec cette rapide facilité de soupçon qui caractérise les gens violemment épris, se reprochait déjà d'avoir été si crédule.

—Comment ai-je pu, s'écriait-il, moi qui ai vu, croire à des mensonges et sacrifier ma conviction, ma certitude, à un stupide espoir?

Il développait avec rage cette idée funeste, quand le bruit d'une poignée de sable lancée sur les vitres de l'autre fenêtre attira son attention et le fit courir du côté du parc.

Il vit alors, dans une large mante noire, en bas, sous la charmille du parc, une figure de femme qui levait vers lui un visage pâle et inquiet.

Il ne put retenir un cri de joie et de regret tout ensemble. La femme qui l'attendait, qui l'appelait, c'était la reine!

D'un bond il s'élança par la fenêtre et vint tomber près de Marie-Antoinette.

—Ah! vous voilà, monsieur? c'est bien heureux! dit à voix basse la reine tout émue; que faisiez-vous donc?

—Vous! vous! madame!... vous-même! est-il possible? répliqua Charny en se prosternant.

—Est-ce ainsi que vous attendiez?

—J'attendais du côté de la rue, madame.

—Est-ce que je pouvais venir parla rue, voyons? quand il est si simple de venir par le parc?

—Je n'eusse osé espérer de vous voir, madame, dit Charny avec un accent de reconnaissance passionnée.

Elle l'interrompit.

—Ne restons pas ici, dit-elle, il y fait clair; avez-vous votre épée?

—Oui.

—Bien!... Par où dites-vous que sont entrés les gens que vous avez vus?

—Par cette porte.

—Et à quelle heure?

—À minuit, chaque fois.

—Il n'y a pas de raison pour qu'ils ne viennent pas cette nuit encore. Vous n'avez parlé à personne?

—À qui que ce soit.

—Entrons dans le taillis et attendons.

—Oh! Votre Majesté....

La reine passa devant, et, d'un pas assez prompt, fit quelque chemin en sens inverse.

—Vous entendez bien, dit-elle tout à coup, comme pour aller au-devant de la pensée de Charny, que je ne me suis pas amusée à conter cette affaire au lieutenant de police. Depuis que je me suis plainte, monsieur de Crosne aurait dû déjà me faire justice. Si la créature qui usurpe mon nom après avoir usurpé ma ressemblance n'a pas encore été arrêtée, si tout ce mystère n'est pas éclairci, vous sentez qu'il y a deux motifs: ou l'incapacité de monsieur de Crosne—ce qui n'est rien—, ou sa connivence avec mes ennemis. Or, il me paraît difficile que chez moi, dans mon parc, on se permette l'ignoble comédie que vous m'avez signalée, sans être sûr d'un appui direct ou d'une tacite complicité. Voilà pourquoi ceux qui s'en sont rendus coupables me paraissent être assez dangereux pour que je ne m'en rapporte qu'à moi-même du soin de les démasquer. Qu'en pensez-vous?

—Je demande à Votre Majesté la permission de ne plus ouvrir la bouche. Je suis au désespoir; j'ai encore des craintes et je n'ai plus de soupçons.

—Au moins, vous êtes un honnête homme, vous, dit vivement la reine; vous savez dire les choses en face; c'est un mérite qui peut blesser quelquefois les innocents quand on se trompe à leur égard: mais une blessure se guérit.

—Oh! madame, voilà onze heures; je tremble.

—Assurez-vous qu'il n'y a personne ici, dit la reine pour éloigner son compagnon.

Charny obéit. Il courut les taillis jusqu'aux murs.

—Personne, fit-il en revenant.

—Où s'est passée la scène que vous racontiez?

—Madame, à l'instant même, en revenant de mon exploration, j'ai reçu un coup terrible dans le cœur. Je vous ai aperçue à l'endroit même où ces nuits dernières je vis... la fausse reine de France.

—Ici! s'écria la reine en s'éloignant avec dégoût de la place qu'elle occupait.

—Sous ce châtaignier, oui, madame.

—Mais alors, monsieur, dit Marie-Antoinette, ne restons pas ici, car s'ils y sont venus ils y reviendront.

Charny suivit la reine dans une autre allée. Son cœur battait si fort qu'il craignit de ne pas entendre le bruit de la porte qui allait s'ouvrir.

Elle, silencieuse et fière, attendait que la preuve vivante de son innocence apparût.

Minuit sonna. La porte ne s'ouvrit pas.

Une demi-heure s'écoula, pendant laquelle Marie-Antoinette demanda plus de dix fois à Charny si les imposteurs avaient été bien exacts à chacun de leurs rendez-vous.

Trois quarts après minuit sonnèrent à Saint-Louis de Versailles.

La reine frappa du pied avec impatience.

—Vous verrez qu'ils ne viendront pas aujourd'hui, dit-elle; ces sortes de malheurs n'arrivent qu'à moi!

Et en disant ces mots elle regardait Charny comme pour lui chercher querelle, si elle avait surpris en ses yeux le moindre éclat de triomphe ou d'ironie.


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