Mais lui, pâlissant à mesure que ses soupçons revenaient, gardait une attitude tellement grave et mélancolique, que certainement son visage reflétait en ce moment la sereine patience des martyrs et des anges.
La reine lui prit le bras et le ramena au châtaignier sous lequel ils avaient fait leur première station.
—Vous dites, murmura-t-elle, que c'est ici que vous avez vu.
—Ici même, madame.
—Ici, que la femme a donné une rose à l'homme.
—Oui, Votre Majesté.
Et la reine était si faible, si fatiguée du long séjour fait dans ce parc humide, qu'elle s'adossa au tronc de l'arbre, et pencha sa tête sur sa poitrine.
Insensiblement, ses jambes fléchirent; Charny ne lui donnait pas le bras, elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur l'herbe et la mousse.
Lui, demeurait immobile et sombre.
Elle appuya ses deux mains sur son visage, et Charny ne put voir une larme de cette reine glisser entre ses doigts longs et blancs.
Soudain, relevant sa tête:
—Monsieur, dit-elle, vous avez raison: je suis condamnée. J'avais promis de prouver aujourd'hui que vous m'aviez calomniée: Dieu ne le veut pas, je m'incline.
—Madame... murmura Charny.
—J'ai fait, continua-t-elle, ce qu'aucune femme n'eût fait à ma place. Je ne parle pas des reines. Oh! monsieur, qu'est-ce qu'une reine, quand elle ne peut régner même sur un cœur? Qu'est-ce qu'une reine quand elle n'obtient pas même l'estime d'un honnête homme? Voyons, monsieur, aidez-moi au moins à me relever, pour que je parte; ne me méprisez pas au point de me refuser votre main.
Charny se précipita comme un insensé à ses genoux.
—Madame, dit-il en frappant son front sur la terre, si je n'étais un malheureux qui vous aime, vous me pardonneriez, n'est-ce pas?
—Vous! s'écria la reine avec un rire amer; vous! vous m'aimez, et vous me croyez infâme!...
—Oh!... madame.
—Vous!... vous, qui devriez avoir une mémoire, vous m'accusez d'avoir donné une fleur ici, là-bas, un baiser, là-bas, mon amour à un autre homme... monsieur, pas de mensonge, vous ne m'aimez pas!
—Madame, ce fantôme était là, ce fantôme de reine amoureuse. Là aussi où je suis, était le fantôme de l'amant. Arrachez-moi le cœur, puisque ces deux infernales images vivent dans mon cœur et le dévorent.
Elle lui prit la main et l'attira vers elle avec un geste exalté.
—Vous avez vu!... vous avez entendu.... C'était bien moi, n'est-ce pas? dit-elle d'une voix étouffée.... Oh! c'était moi, ne cherchez pas autre chose. Eh bien! si à cette même place, sous ce même châtaignier, assise comme j'étais, vous à mes pieds comme était l'autre, si je vous serre les mains, si je vous approche de ma poitrine, si je vous prends dans mes bras, si je vous dis: Moi qui ai fait tout cela à l'autre, n'est-ce pas? moi qui ai dit la même chose à l'autre, n'est-ce pas? Si je vous dis: Monsieur de Charny, je n'aimais, je n'aime, je n'aimerai qu'un être au monde... et c'est vous!... Mon Dieu! mon Dieu! cela suffira-t-il pour vous convaincre qu'on n'est pas une infâme quand on a dans le cœur, avec le sang des impératrices, le feu divin d'un amour comme celui-là?
Charny poussa un gémissement pareil à celui d'un homme qui expire. La reine en lui parlant l'avait enivré de son souffle; il l'avait sentie parler, sa main avait brûlé son épaule, sa poitrine avait brûlé son cœur, l'haleine avait dévoré ses lèvres.
—Laissez-moi remercier Dieu, murmura-t-il. Oh! si je ne pensais à Dieu, je penserais trop à vous.
Elle se leva lentement; elle arrêta sur lui deux yeux dont les pleurs noyaient la flamme.
—Voulez-vous ma vie? dit-il éperdu.
Elle se tut un moment sans cesser de le regarder.
—Donnez-moi votre bras, dit-elle, et menez-moi partout où les autres sont allés. D'abord ici, ici où fut donnée une rose....
Elle tira de sa robe une rose chaude encore du feu qui avait brûlé sa poitrine.
—Prenez! dit-elle.
Il respira l'odeur embaumée de la fleur, et la serra dans sa poitrine.
—Ici, reprit-elle, l'autre a donné sa main à baiser?
—Ses deux mains! dit Charny chancelant et ivre au moment où son visage se trouva enfermé dans les mains brûlantes de la reine.
—Voilà une place purifiée, dit la reine avec un adorable sourire. Maintenant, ne sont-ils pas allés aux bains d'Apollon?
Charny, comme si le ciel fût tombé sur sa tête, s'arrêta stupéfait, à demi-mort.
—C'est un endroit, dit gaiement la reine, où jamais je n'entre que le jour. Allons voir ensemble la porte par où s'enfuyait cet amant de la reine.
Joyeuse, légère, suspendue au bras de l'homme le plus heureux que Dieu eût jamais béni, elle traversa presque en courant les pelouses qui séparaient le taillis du mur de ronde. Ils arrivèrent ainsi à la porte derrière laquelle se voyaient les traces des pieds de chevaux.
—C'est ici, au-dehors, dit Charny.
—J'ai toutes les clefs, répondit la reine. Ouvrez, monsieur de Charny; instruisons-nous.
Ils sortirent et se penchèrent pour voir: la lune sortit d'un nuage comme pour les aider dans leurs investigations.
Le blanc rayon s'attacha tendrement au beau visage de la reine, qui s'appuyait sur le bras de Charny en écoutant et en regardant les buissons d'alentour.
Lorsqu'elle se fut bien convaincue, elle fit rentrer le gentilhomme, en l'attirant à elle par une douce pression.
La porte se referma sur eux.
Deux heures sonnaient.
—Adieu, dit-elle. Rentrez chez vous. À demain.
Elle lui serra la main, et, sans un mot de plus, s'éloigna rapidement sous les charmilles, dans la direction du château.
Au-delà de cette porte qu'ils venaient de refermer, un homme se leva du milieu des buissons, et disparut dans les bois qui bordent la route.
Cet homme emportait en s'en allant le secret de la reine.
La reine sortit le lendemain toute souriante et toute belle pour aller à la messe.
Ses gardes avaient ordre de laisser venir à elle tout le monde. C'était un dimanche, et Sa Majesté s'éveillant avait dit:
—Voilà un beau jour; il fait bon vivre aujourd'hui.
Elle parut respirer avec plus de plaisir qu'à l'ordinaire le parfum de ses fleurs favorites; elle se montra plus magnifique dans les dons qu'elle accorda; elle s'empressa davantage d'aller mettre son âme auprès de Dieu.
Elle entendit la messe sans une distraction. Elle n'avait jamais courbé si bas sa tête majestueuse.
Tandis qu'elle priait avec ferveur, la foule s'amassait comme les autres dimanches sur le passage des appartements à la chapelle, et les degrés même des escaliers étaient remplis de gentilshommes et de dames.
Parmi ces dernières brillait modestement, mais élégamment vêtue, madame de La Motte.
Et dans la haie double, formée par les gentilshommes, on voyait à droite monsieur de Charny, complimenté par beaucoup de ses amis sur sa guérison, sur son retour, et surtout sur son visage radieux.
La faveur est un subtil parfum, elle se divise avec une telle facilité dans l'air, que bien longtemps avant l'ouverture de la cassolette l'arôme est défini, reconnu et apprécié par les connaisseurs. Olivier n'était ami de la reine que depuis six heures, mais déjà tout le monde se disait l'ami d'Olivier.
Tandis qu'il acceptait toutes ces félicitations avec la bonne mine d'un homme véritablement heureux, et que pour lui témoigner plus d'honneur et plus d'amitié, toute la gauche de la haie passait à droite, Olivier, forcé de laisser courir ses regards sur le groupe qui s'éparpillait autour de lui, aperçut seule, en face, une figure dont la sombre pâleur et l'immobilité le frappèrent au milieu de son enivrement.
Il reconnut Philippe de Taverney serré dans son uniforme et la main sur la poignée de son épée.
Depuis les visites de politesse faites par ce dernier à l'antichambre de son adversaire après leur duel, depuis la séquestration de Charny par le docteur Louis, aucune relation n'avait existé entre les deux rivaux.
Charny, en voyant Philippe qui le regardait tranquillement, sans bienveillance ni menace, commença par un salut que Philippe lui rendit de loin.
Puis, fendant avec sa main le groupe qui l'entourait:
—Pardon, messieurs, dit Olivier; mais laissez-moi remplir un devoir de politesse.
Et traversant l'espace compris entre la haie de droite et la haie de gauche, il vint droit à Philippe qui ne bougeait pas.
—Monsieur de Taverney, dit-il en le saluant avec plus de civilité que la première fois, je devais vous remercier de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à ma santé, mais j'arrive seulement depuis hier.
Philippe rougit et le regarda, puis il baissa les yeux.
—J'aurai l'honneur, monsieur, continua Charny, de vous rendre visite dès demain, et j'espère que vous ne m'aurez pas gardé rancune.
—Nullement, monsieur, répliqua Philippe.
Charny allait tendre sa main pour que Philippe y dépose la sienne, lorsque le tambour annonça l'arrivée de la reine.
—Voici la reine, monsieur, dit lentement Philippe, sans avoir répondu au geste amical de Charny.
Et il ponctua cette phrase par une révérence plus mélancolique que froide.
Charny, un peu surpris, se hâta de rejoindre ses amis dans la haie à droite.
Philippe demeura de son côté, comme s'il eût été en faction.
La reine approchait, on la vit sourire à plusieurs, prendre ou faire prendre des places, car de loin elle avait aperçu Charny, et, ne le quittant pas du regard, avec cette téméraire bravoure qu'elle mettait dans ses amitiés, et que ses ennemis appelaient de l'impudeur, elle prononça tout haut ces paroles:
—Demandez aujourd'hui, messieurs, demandez, je ne saurais rien refuser aujourd'hui.
Charny fut pénétré jusqu'au fond du cœur par l'accent et par le sens de ces mots magiques. Il tressaillit de plaisir, ce fut là son remerciement à la reine.
Soudain, celle-ci fut tirée de sa douce mais dangereuse contemplation par le bruit d'un pas, par le son d'une voix étrangère.
Le pas criait à sa gauche sur la dalle, la voix émue mais grave, disait:
—Madame!...
La reine aperçut Philippe; elle ne put réprimer un premier mouvement de surprise en se voyant placée entre ces deux hommes, dont elle se reprochait peut-être d'aimer trop l'un et pas assez l'autre.
—Vous! monsieur de Taverney, s'écria-t-elle en se remettant; vous! vous avez quelque chose à me demander? Oh! parlez.
—Dix minutes d'audience au loisir de Votre Majesté, dit Philippe en s'inclinant sans avoir désarmé la sévère pâleur de son front.
—À l'instant même, monsieur, répliqua la reine en jetant un regard furtif sur Charny, qu'elle redoutait involontairement de voir si près de son ancien adversaire; suivez-moi.
Et elle passa plus rapidement lorsqu'elle entendit le pas de Philippe derrière le sien, et eut laissé Charny à sa place.
Elle continua cependant de faire sa moisson de lettres, de placets et de suppliques, donna quelques ordres, et rentra chez elle.
Un quart d'heure après, Philippe était introduit dans la bibliothèque où Sa Majesté recevait le dimanche.
—Ah! monsieur de Taverney, entrez, dit-elle en prenant le ton enjoué, entrez et faites-moi de suite bon visage. Il faut vous le confesser, j'ai une inquiétude chaque fois qu'un Taverney désire me parler. Vous êtes de mauvais augure dans votre famille. Rassurez-moi vite, monsieur de Taverney, en me disant que vous ne venez pas m'annoncer un malheur.
Philippe, plus pâle encore après ce préambule qu'il ne l'avait été pendant la scène avec Charny, se contenta de répliquer, voyant combien la reine mettait peu d'affection dans son langage:
—Madame, j'ai l'honneur d'affirmer à Votre Majesté que je ne lui apporte cette fois qu'une bonne nouvelle.
—Ah! c'est une nouvelle! dit la reine.
—Hélas! oui, Votre Majesté.
—Ah! mon Dieu! répliqua-t-elle en reprenant cet air gai qui rendait Philippe si malheureux, voilà que vous avez dit hélas! Pauvre que je suis! dirait un Espagnol. Monsieur de Taverney a dit hélas!
—Madame, reprit gravement Philippe, deux mots vont rassurer si pleinement Votre Majesté, que non seulement son noble front ne se voilera pas aujourd'hui à l'approche d'un Taverney, mais ne se voilera jamais par la faute d'un Taverney Maison-Rouge. À dater d'aujourd'hui, madame, le dernier de cette famille à qui Votre Majesté avait daigné accorder quelque faveur, va disparaître pour ne plus revenir à la cour de France.
La reine, quittant soudain l'air enjoué qu'elle avait pris comme ressource contre les émotions présumées de cette entrevue:
—Vous partez! s'écria-t-elle.
—Oui, Votre Majesté.
—Vous... aussi!
Philippe s'inclina.
—Ma sœur, madame, a déjà eu le regret de quitter Votre Majesté, dit-il; moi, j'étais bien autrement inutile à la reine, et je pars.
La reine s'assit toute troublée en réfléchissant qu'Andrée avait demandé ce congé éternel le lendemain d'une entrevue chez Louis, où monsieur de Charny avait eu le premier indice de la sympathie qu'on ressentait pour lui.
—Étrange! murmura-t-elle rêveuse, et elle n'ajouta plus un mot.
Philippe restait debout comme une statue de marbre, attendant le geste qui congédie.
La reine sortant tout à coup de sa léthargie:
—Où allez-vous? dit-elle.
—Je veux aller rejoindre monsieur de La Pérouse, dit Philippe.
—Monsieur de La Pérouse est à Terre-Neuve en ce moment.
—J'ai tout préparé pour le rejoindre.
—Vous savez qu'on lui prédit une mort affreuse?
—Affreuse, je ne sais, dit Philippe, mais prompte, je le sais.
—Et vous partez?
Il sourit avec sa beauté si noble et si douce.
—C'est pour cela que je veux aller rejoindre La Pérouse, dit-il.
La reine retomba encore une fois dans son inquiet silence.
Philippe, encore une fois, attendit respectueusement.
Cette nature si noble et si brave de Marie-Antoinette se réveilla plus téméraire que jamais.
Elle se leva, s'approcha du jeune homme, et lui dit en croisant ses bras blancs sur sa poitrine:
—Pourquoi partez-vous?
—Parce que je suis très curieux de voyager, répondit-il doucement.
—Mais vous avez déjà fait le tour du monde, reprit la reine, dupe un instant de ce calme héroïque.
—Du Nouveau Monde, oui, madame, continua Philippe, mais pas de l'ancien et du nouveau ensemble.
La reine fit un geste de dépit et répéta ce qu'elle avait dit à Andrée.
—Race de fer, cœurs d'acier que ces Taverney. Votre sœur et vous, vous êtes deux terribles gens, des amis qu'on finit par haïr. Vous partez, non pas pour voyager, vous en êtes las, mais pour me quitter. Votre sœur était, disait-elle, appelée par la religion, elle cache un cœur de feu sous de la cendre. Enfin, elle a voulu partir, elle est partie. Dieu la fasse heureuse! Vous! vous qui pourriez être heureux; vous! vous voilà parti aussi. Quand je vous disais tout à l'heure que les Taverney me portent malheur!
—Épargnez-nous, madame; si Votre Majesté daignait chercher mieux dans nos cœurs, elle n'y verrait qu'un dévouement sans limites.
—Écoutez! s'écria la reine avec colère, vous êtes, vous, un quaker, elle, une philosophe, des créatures impossibles; elle se figure le monde comme un paradis, où l'on n'entre qu'à la condition d'être des saints; vous, vous prenez le monde pour l'enfer, où n'entrent que les diables; et tous deux vous avez fui le monde: l'un, parce que vous y trouvez ce que vous ne cherchez pas; l'autre, parce que vous n'y trouvez pas ce que vous cherchez. Ai-je raison? Eh! mon cher monsieur de Taverney, laissez les humains être imparfaits, ne demandez aux familles royales que d'être les moins imparfaites des races humaines; soyez tolérant, ou plutôt ne soyez pas égoïste.
Elle accentua ces mots avec trop de passion. Philippe eut l'avantage.
—Madame, dit-il, l'égoïsme est une vertu, quand on s'en sert pour rehausser ses adorations.
Elle rougit.
—Tout ce que je sais, dit-elle, c'est que j'aimais Andrée, et qu'elle m'a quittée. C'est que je tenais à vous, et que vous me quittez. Il est humiliant pour moi de voir deux personnes aussi parfaites, je ne plaisante pas, monsieur, abandonner ma maison.
—Rien ne peut humilier une personne auguste comme vous, madame, dit froidement Taverney; la honte n'atteint pas les fronts élevés comme est le vôtre.
—Je cherche avec attention, poursuivit la reine, quelle chose a pu vous blesser.
—Rien ne m'a blessé, madame, reprit vivement Philippe.
—Votre grade a été confirmé; votre fortune est en bon train; je vous distinguais....
—Je répète à Votre Majesté que rien ne me plaît à la cour.
—Et si je vous disais de rester... si je vous l'ordonnais?...
—J'aurais la douleur de répondre par un refus à Votre Majesté.
La reine, une troisième fois, se plongea dans cette silencieuse réserve qui était à sa logique ce que l'action de rompre est au ferrailleur fatigué.
Et comme elle sortait toujours de ce repos par un coup d'éclat:
—Il y a peut-être quelqu'un qui vous déplaît ici? Vous êtes ombrageux, dit-elle en attachant son regard clair sur Philippe.
—Personne ne me déplaît.
—Je vous croyais mal... avec un gentilhomme... monsieur de Charny... que vous avez blessé en duel... fit la reine en s'animant par degrés. Et comme il est simple que l'on fuie les gens qu'on n'aime pas, dès que vous avez vu monsieur de Charny revenu, vous auriez désiré quitter la cour.
Philippe ne répondit rien.
La reine, se trompant sur le compte de cet homme si loyal et si brave, crut n'avoir affaire qu'à un jaloux ordinaire. Elle le poursuivit sans ménagement.
—Vous savez d'aujourd'hui seulement, continua-t-elle, que monsieur de Charny est de retour. Je dis d'aujourd'hui! et c'est aujourd'hui que vous me demandez votre congé?
Philippe devint plus livide que pâle. Ainsi attaqué, ainsi foulé aux pieds, il se releva cruellement.
—Madame, dit-il, c'est seulement d'aujourd'hui que je sais le retour de monsieur de Charny, c'est vrai; seulement il y a plus longtemps que Votre Majesté ne pense, car j'ai rencontré monsieur de Charny vers deux heures du matin à la porte du parc correspondante aux bains d'Apollon.
La reine pâlit à son tour; et, après avoir regardé avec une admiration mêlée de terreur la parfaite courtoisie que le gentilhomme conservait dans sa colère:
—Bien! murmura-t-elle d'une voix éteinte; allez, monsieur, je ne vous retiens plus.
Philippe salua pour la dernière fois et partit à pas lents.
La reine tomba foudroyée sur son fauteuil en disant:
—France! pays des nobles cœurs!
Cependant le cardinal avait vu se succéder trois nuits bien différentes de celles que son imagination faisait revivre sans cesse.
Pas de nouvelles de personne, pas l'espoir d'une visite! Ce silence mortel après l'agitation de la passion, c'était l'obscurité d'une cave après la joyeuse lumière du soleil.
Le cardinal s'était bercé d'abord de l'espoir que son amante, femme avant d'être reine, voudrait connaître de quelle nature était l'amour qu'on lui témoignait, et si elle plaisait après l'épreuve comme avant. Sentiment tout à fait masculin, dont la matérialité devint une arme à deux tranchants qui blessa bien douloureusement le cardinal lorsqu'elle se retourna contre lui.
En effet, ne voyant rien venir, et n'entendant que le silence, comme dit monsieur Delille, il craignit, l'infortuné, que cette épreuve ne lui eût été défavorable à lui-même. De là, une angoisse, une terreur, une inquiétude dont on ne peut avoir d'idée, si l'on n'a souffert de ces névralgies générales qui font de chaque fibre aboutissant au cerveau un serpent de feu, qui se tord ou se détend par sa propre volonté.
Ce malaise devint insupportable au cardinal; il envoya dix fois en une demi-journée au domicile de madame de La Motte, dix fois à Versailles.
Le dixième courrier lui ramena enfin Jeanne, qui surveillait là-bas Charny et la reine, et s'applaudissait intérieurement de cette impatience du cardinal, à laquelle bientôt elle devrait le succès de son entreprise.
Le cardinal, en la voyant, éclata.
—Comment, dit-il, vous vivez avec cette tranquillité! Comment! vous me savez au supplice, et vous, qui vous dites mon amie, vous laissez ce supplice aller jusqu'à la mort!
—Eh! monseigneur, répliqua Jeanne, patience, s'il vous plaît. Ce que je faisais à Versailles, loin de vous, est bien plus utile que ce que vous faisiez ici en me désirant.
—On n'est pas cruelle à ce point, dit Son Excellence, radoucie par l'espoir d'obtenir des nouvelles. Voyons, que dit-on, que fait-on là-bas?
—L'absence est un mal douloureux, soit qu'on en souffre à Paris, soit qu'on la subisse à Versailles.
—Voilà ce qui me charme et je vous en remercie; mais....
—Mais?
—Des preuves!
—Ah! bon Dieu! s'écria Jeanne, que dites-vous là, monseigneur! des preuves! Qu'est-ce que ce mot? Des preuves!... êtes-vous dans votre bon sens, monseigneur, pour aller demander à une femme des preuves de ses fautes?
—Je ne demande pas une pièce pour un procès, comtesse; je demande un gage d'amour.
—Il me semble, fit-elle après avoir regardé Son Excellence d'une certaine façon, que vous devenez bien exigeant, sinon bien oublieux.
—Oh! je sais ce que vous allez me dire, je sais que je devrais me tenir fort satisfait, fort honoré; mais prenez mon cœur par le vôtre, comtesse. Comment accepteriez-vous d'être ainsi jeté de côté après avoir eu les apparences de la faveur?
—Vous avez dit les apparences, je crois? répliqua Jeanne du même ton railleur.
—Oh! il est certain que vous pouvez me battre avec impunité, comtesse; il est certain que rien ne m'autorise à me plaindre; mais je me plains....
—Alors, monseigneur, je ne puis être responsable de votre mécontentement, s'il n'a que des causes frivoles ou s'il n'a pas de cause du tout.
—Comtesse, vous me traitez mal.
—Monseigneur, je répète vos paroles. Je suis votre discussion.
—Inspirez-vous de vous, au lieu de me reprocher mes folies; aidez-moi au lieu de me tourmenter.
—Je ne puis vous aider là où je ne vois rien à faire.
—Vous ne voyez rien à faire? dit le cardinal en appuyant sur chaque mot.
—Rien.
—Eh bien! madame, dit monsieur de Rohan avec véhémence, tout le monde ne dit peut-être pas la même chose que vous.
—Hélas! monseigneur, nous voici arrivés à la colère, et nous ne nous comprenons plus. Votre Excellence me pardonnera de le lui faire observer.
—En colère! oui.... Votre mauvaise volonté m'y pousse, comtesse.
—Et vous ne calculez pas si c'est de l'injustice?
—Oh! non pas! Si vous ne me servez plus, c'est parce que vous ne pouvez faire autrement, je le vois bien.
—Vous me jugez bien; pourquoi alors m'accuser?
—Parce que vous devriez me dire toute la vérité, madame.
—La vérité! je vous ai dit celle que je sais.
—Vous ne me dites pas que la reine est une perfide, qu'elle est une coquette, qu'elle pousse les gens à l'adorer, et qu'elle les désespère après.
Jeanne le regarda d'un air surpris.
—Expliquez-vous, dit-elle en tremblant, non de peur, mais de joie.
En effet, elle venait d'entrevoir dans la jalousie du cardinal une issue que la circonstance ne lui eût peut-être pas donnée pour sortir d'une aussi difficile position.
—Avouez-moi, continua le cardinal, qui ne calculait plus avec sa passion, avouez, je vous en supplie, que la reine refuse de me voir.
—Je ne dis pas cela, monseigneur.
—Avouez que si elle ne me repousse pas de son plein gré, ce que j'espère encore, elle m'évince pour ne pas alarmer quelque autre amant, à qui mes assiduités auront donné l'éveil.
—Ah! monseigneur, s'écria Jeanne d'un ton si merveilleusement mielleux qu'elle laissait soupçonner bien plus encore qu'elle ne voulait déguiser.
—Écoutez-moi, reprit monsieur de Rohan, la dernière fois que j'ai vu Sa Majesté, je crois avoir entendu marcher dans le massif.
—Folie.
—Et je dirai tout ce que je soupçonne.
—Ne dites pas un mot de plus, monseigneur, vous offensez la reine; et, d'ailleurs, s'il était vrai qu'elle fût assez malheureuse pour craindre la surveillance d'un amant, ce que je ne crois pas, seriez-vous assez injuste pour lui faire un crime du passé qu'elle vous sacrifie?
—Le passé! le passé! Voilà un grand mot, mais qui tombe, comtesse, si ce passé est encore le présent et doit être le futur.
—Fi! monseigneur; vous me parlez comme à un courtier qu'on accuserait d'avoir procuré une mauvaise affaire. Vos soupçons, monseigneur, sont tellement blessants pour la reine, qu'ils finissent par l'être pour moi.
—Alors, comtesse, prouvez-moi....
—Ah! monseigneur, si vous répétez ce mot-là, je prendrai l'injure pour mon compte.
—Enfin!... m'aime-t-elle un peu?
—Mais il y a une chose bien simple, monseigneur, répliqua Jeanne, en montrant au cardinal sa table et tout ce qu'il fallait pour écrire. Mettez-vous là et demandez-le-lui à elle-même.
Le cardinal saisit avec transport la main de Jeanne:
—Vous lui remettrez ce billet? dit-il.
—Si je ne lui remettais, qui donc s'en chargerait?
—Et... vous me promettez une réponse?
—Si vous n'aviez pas de réponse, comment sauriez-vous à quoi vous en tenir?
—Oh! à la bonne heure, voilà comme je vous aime, comtesse.
—N'est-ce pas, fit-elle avec son fin sourire.
Il s'assit, prit la plume et commença un billet. Il avait la plume éloquente, monsieur de Rohan, la lettre facile; cependant il déchira dix feuilles avant de se plaire à lui-même.
—Si vous allez toujours de ce train, dit Jeanne, vous n'arriverez jamais.
—C'est que, voyez-vous, comtesse, je me défie de ma tendresse; elle déborde malgré moi; elle fatiguerait peut-être la reine.
—Ah! fit Jeanne avec ironie, si vous lui écrivez en homme politique, elle vous répondra un billet de diplomate. Cela vous regarde.
—Vous avez raison, et vous êtes une vraie femme, cœur et esprit. Tenez, comtesse, pourquoi aurions-nous un secret pour vous qui avez le nôtre?
Elle sourit.
—Le fait est, dit-elle, que vous n'avez que peu de chose à me cacher.
—Lisez par-dessus mon épaule, lisez aussi vite que j'écrirai, si c'est possible; car mon cœur est brûlant, ma plume va dévorer le papier.
Il écrivit, en effet; il écrivit une lettre tellement ardente, tellement folle, tellement pleine de reproches amoureux et de compromettantes protestations, que lorsqu'il eut fini, Jeanne, qui suivait sa pensée jusqu'à sa signature, se dit à elle-même:
«Il vient d'écrire ce que je n'eusse osé lui dicter.»
Le cardinal relut et dit à Jeanne:
—Est-ce bien ainsi?
—Si elle vous aime, répliqua la traîtresse, vous le verrez demain; maintenant tenez-vous en repos.
—Jusqu'à demain, oui.
—Je n'en demande pas plus, monseigneur.
Elle prit le billet cacheté, se laissa embrasser sur les yeux par monseigneur, et rentra chez elle vers le soir.
Là, déshabillée, rafraîchie, elle se mit à songer.
La situation était telle que depuis le début elle se l'était promise à elle-même.
Encore deux pas, elle touchait le but.
Lequel des deux valait-il mieux choisir pour bouclier: de la reine ou du cardinal?
Cette lettre du cardinal le mettait dans l'impossibilité d'accuser jamais madame de La Motte, le jour où elle le forcerait de rembourser les sommes dues pour le collier.
En admettant que le cardinal et la reine se vissent pour s'entendre, comment oseraient-ils perdre madame de La Motte dépositaire d'un secret aussi scandaleux.
La reine ne ferait pas d'éclat, et croirait à la haine du cardinal; le cardinal croirait à la coquetterie de la reine; mais le débat, s'il yen avait, aurait lieu à huis clos, et madame de La Motte seulement soupçonnée prendrait ce prétexte pour s'expatrier en réalisant la belle somme d'un million et demi.
Le cardinal saurait bien que Jeanne avait pris ces diamants, la reine le devinerait bien; mais à quoi leur servirait d'ébruiter une alerte si étroitement liée à celle du parc et des bains d'Apollon?
Seulement, ce n'était pas assez d'une lettre pour établir tout ce système de défense. Le cardinal avait de bonnes plumes, il écrirait sept à huit fois encore.
Quant à la reine, qui sait si dans ce moment même elle ne forgeait pas, avec monsieur de Charny, des armes pour Jeanne de La Motte!
Tant de trouble et de détours aboutissaient, comme pis-aller, à une fuite, et Jeanne échafaudait d'avance ses degrés.
D'abord l'échéance, dénonciation des joailliers. La reine allait droit à monsieur de Rohan.
Comment?
Par l'entremise de Jeanne, cela était inévitable. Jeanne prévenait le cardinal et l'invitait à payer. S'il s'y refusait, menace de publier les lettres; il payait.
Le paiement fait, plus de péril. Quant à l'éclat public, restait à vider la question d'intrigue. Sur ce point, satisfaction absolue. L'honneur d'une reine et d'un prince de l'église, au prix d'un million et demi, c'était trop bon marché, Jeanne croyait être sûre d'en avoir trois millions quand elle voudrait.
Et pourquoi Jeanne était-elle sûre de son fait quant à la question d'intrigue?
C'est que le cardinal avait la conviction d'avoir vu trois nuits de suite la reine dans les bosquets de Versailles, et que nulle puissance au monde ne prouverait au cardinal qu'il s'était trompé. C'est qu'une seule preuve existait de la supercherie, une preuve vivante, irrécusable, et que cette preuve, Jeanne allait la faire disparaître du débat.
Arrivée à ce point de sa méditation, elle s'approcha de la fenêtre, elle vit Oliva tout inquiète, toute curieuse à son balcon.
«À nous deux», pensa Jeanne, en saluant tendrement sa complice.
La comtesse fit à Oliva le signe convenu pour qu'elle descendît le soir.
Toute joyeuse après avoir reçu cette communication officielle, Oliva rentra dans sa chambre; Jeanne reprit ses méditations.
Briser l'instrument quand il ne peut plus servir, c'est l'habitude de tous les gens d'intrigue; seulement, la plupart échouent, soit en brisant cet instrument de manière à lui faire pousser un gémissement qui trahit le secret, soit en le brisant assez incomplètement pour qu'il puisse servir à d'autres.
Jeanne pensa que la petite Oliva, toute au plaisir de vivre, ne se laisserait pas briser comme il le faudrait sans pousser une plainte.
Il était nécessaire d'imaginer pour elle une fable qui la décidât à fuir; une autre qui lui permît de fuir très volontiers.
Les difficultés surgissaient à chaque pas; mais certains esprits trouvent à résoudre les difficultés autant de plaisir que certains autres à fouler des roses.
Oliva, si fort charmée qu'elle fût de la société de sa nouvelle amie, n'était charmée que relativement, c'est-à-dire qu'entrevoyant cette liaison au travers des vitres de sa prison, elle la trouvait délicieuse. Mais la sincère Nicole ne dissimulait pas à son amie qu'elle eût mieux aimé le grand jour, les promenades au soleil, toutes les réalités enfin de la vie, que ces promenades nocturnes et cette fictive royauté.
Les à-peu-près de la vie, c'étaient Jeanne, ses caresses et son intimité; la réalité de la vie, c'était de l'argent et Beausire.
Jeanne, qui avait étudié à fond cette théorie, se promit de l'appliquer à la première occasion.
En se résumant, elle donna pour thème à son entretien avec Nicole la nécessité de faire disparaître absolument la preuve des supercheries criminelles commises dans le parc de Versailles.
La nuit vint, Oliva descendit. Jeanne l'attendait à la porte.
Toutes deux remontant la rue Saint-Claude jusqu'au boulevard désert, allèrent gagner leur voiture, qui, pour mieux les laisse causer, marchait au pas dans le chemin qui va circulairement à Vincennes.
Nicole, bien déguisée dans une robe simple et sous une ample calèche, Jeanne vêtue en grisette, nul ne les pouvait reconnaître. Il eût fallu d'ailleurs pour cela plonger dans le carrosse, et la police seule avait ce droit. Rien n'avait encore donné l'éveil à la police.
En outre, cette voiture, au lieu d'être un carrosse uni, portait sur ses panneaux les armes de Valois, respectables sentinelles dont aucune violence d'agent n'aurait osé forcer la consigne.
Oliva commença par couvrir de baisers Jeanne, qui les lui rendit avec usure.
—Oh! que je me suis ennuyée, s'écria Oliva; je vous cherchais, je vous invoquais.
—Impossible, mon amie, de vous venir voir, j'eusse couru alors et vous eusse fait courir un trop grand danger.
—Comment cela? dit Nicole étonnée.
—Un danger terrible, chère petite, et dont je frémis encore.
—Oh! contez cela bien vite!
—Vous savez que vous avez ici beaucoup d'ennui.
—Oui, hélas!
—Et que pour vous distraire vous aviez désiré sortir.
—Ce à quoi vous m'avez aidée si amicalement.
—Vous savez aussi que je vous avais parlé de cet officier du gobelet, un peu fou, mais très aimable, qui est amoureux de la reine, à qui vous ressemblez un peu.
—Oui, je le sais.
—J'ai eu la faiblesse de vous proposer un divertissement innocent qui consistait à nous amuser du pauvre garçon, et à le mystifier en lui faisant croire à un caprice de la reine pour lui.
—Hélas! soupira Oliva.
—Je ne vous rappellerai pas les deux premières promenades que nous fîmes la nuit, dans le jardin de Versailles, en compagnie de ce pauvre garçon.
Oliva soupira encore.
—De ces deux nuits pendant lesquelles vous avez si bien joué votre petit rôle que notre amant a pris la chose au sérieux.
—C'était peut-être mal, dit Oliva bien bas; car, en effet, nous le trompions, et il ne le mérite pas; c'est un bien charmant cavalier.
—N'est-ce pas?
—Oh! oui.
—Mais attendez, le mal n'est pas encore là. Lui avoir donné une rose, vous être laissé appeler majesté, avoir donné vos mains à baiser, ce sont là des espiègleries.... Mais... ma petite Oliva, il paraît que ce n'est pas tout.
Oliva rougit si fort que, sans la nuit profonde, Jeanne eût été forcée de s'en apercevoir. Il est vrai qu'en femme d'esprit elle regardait le chemin et non pas sa compagne.
—Comment... balbutia Nicole. En quoi... n'est-ce pas tout?
—Il y a eu une troisième entrevue, dit Jeanne.
—Oui, fit Oliva en hésitant; vous le savez, puisque vous y étiez.
—Pardon, chère amie, j'étais, comme toujours, à distance, guettant ou faisant semblant de guetter pour donner plus de vérité à votre rôle. Je n'ai donc pas vu ni entendu ce qui s'est passé dans cette grotte. Je ne sais que ce que vous m'en avez raconté. Or, vous m'avez raconté, en revenant, que vous vous étiez promenée, que vous aviez causé, que les roses et les mains baisées avaient continué leur jeu. Moi, je crois tout ce qu'on me dit, chère petite.
—Eh bien!... mais... fit en tremblant Oliva.
—Eh bien! ma toute aimable, il paraît que notre fou en dit plus que la prétendue reine ne lui en a accordé.
—Quoi?
—Il paraît qu'enivré, étourdi, éperdu, il s'est vanté d'avoir obtenu de la reine une preuve irrécusable d'amour partagé. Ce pauvre diable est fou, décidément.
—Mon Dieu! mon Dieu! murmura Oliva.
—Il est fou, d'abord parce qu'il ment, n'est-ce pas? dit Jeanne.
—Certes... balbutia Oliva.
—Vous n'eussiez pas, ma chère petite, voulu vous exposer à un danger aussi terrible sans me le dire.
Oliva frissonna de la tête aux pieds.
—Quelle apparence, continua la terrible amie, que vous, qui aimez monsieur Beausire, et qui m'avez pour compagne; que vous, qui êtes courtisée par monsieur le comte de Cagliostro, et qui refusez ses soins, vous ayez été, par caprice, donner à ce fou le droit... de... dire?... Non, il a perdu la tête, je n'en démords pas.
—Enfin, s'écria Nicole, quel danger? Voyons!
—Le voici. Nous avons affaire à un fou, c'est-à-dire à un homme qui ne craint rien et qui ne ménage rien. Tant qu'il ne s'agissait que d'une rose donnée, que d'une main baisée, rien à dire; une reine a des roses dans son parc, elle a des mains à la disposition de tous ses sujets; mais, s'il était vrai qu'à la troisième entrevue.... Ah! ma chère enfant, je ne ris plus depuis que j'ai cette idée-là.
Oliva sentit ses dents se serrer de peur.
—Qu'arrivera-t-il donc, ma bonne amie? demanda-t-elle.
—Il arrivera d'abord que vous n'êtes pas la reine, pas que je sache, du moins.
—Non.
—Et que, ayant usurpé la qualité de Sa Majesté pour commettre une... légèreté de ce genre....
—Eh bien?
—Eh bien, cela s'appelle lèse-majesté. On mène les gens bien loin avec ce mot-là.
Oliva cacha son visage dans ses mains.
—Après tout, continua Jeanne, comme vous n'avez pas fait ce dont il se vante, vous en serez quitte pour le prouver. Les deux légèretés précédentes seront punies de deux à quatre années de prison, et du bannissement.
—Prison! bannissement! s'écria Oliva effarée.
—Ce n'est pas irréparable; mais moi je vais toujours prendre mes précautions et me mettre à l'abri.
—Vous seriez inquiétée aussi?
—Parbleu! Est-ce qu'il ne me dénoncera pas tout de suite, cet insensé? Ah! ma pauvre Oliva! c'est une mystification qui nous aura coûté cher.
Oliva se mit à fondre en larmes.
—Et moi, moi, dit-elle, qui ne puis jamais rester un moment tranquille! Oh! esprit enragé! Oh! démon! Je suis possédée, voyez-vous. Après ce malheur, j'en irai encore chercher un autre.
—Ne vous désespérez pas, tâchez seulement d'éviter l'éclat.
—Oh! comme je vais me renfermer chez mon protecteur. Si j'allais tout lui avouer?
—Jolie idée! Un homme qui vous élève à la brochette, en vous dissimulant son amour; un homme qui n'attend qu'un mot de vous pour vous adorer, et auquel vous irez dire que vous avez commis cette imprudence avec un autre. Je dis imprudence, notez bien cela; sans compter ce qu'il soupçonnera.
—Mon Dieu! vous avez raison.
—Il y a plus: le bruit de cela va se répandre, la recherche des magistrats éveillera les scrupules de votre protecteur. Qui sait si, pour se mettre bien en cour, il ne vous livrera pas?
—Oh!
—Admettons qu'il vous chasse purement et simplement, que deviendrez-vous?
—Je sais que je suis perdue.
—Et monsieur de Beausire, quand il apprendra cela, dit lentement Jeanne, en étudiant l'effet de ce dernier coup.
Oliva bondit. D'un coup violent elle démolit tout l'édifice de sa coiffure.
—Il me tuera. Oh! non, murmura-t-elle, je me tuerai moi-même.
Puis se tournant vers Jeanne.
—Vous ne pouvez pas me sauver, dit-elle avec désespoir, non, puisque vous êtes perdue vous-même.
—J'ai, répliqua Jeanne, au fond de la Picardie, un petit coin de terre, une ferme. Si l'on pouvait sans être vue gagner ce refuge avant l'éclat, peut-être resterait-il une chance?
—Mais ce fou, il vous connaît, il vous trouvera toujours bien.
—Oh! vous partie, vous cachée, vous introuvable, je ne craindrais plus le fou. Je lui dirais tout haut: Vous êtes un insensé d'avancer de pareilles choses, prouvez-les: ce qui lui serait impossible; tout bas je lui dirais: Vous êtes un lâche!
—Je partirai quand et comme il vous plaira, dit Oliva.
—Je crois que c'est sage, répliqua Jeanne.
—Faut-il partir tout de suite?
—Non, attendez que j'aie préparé toutes choses pour le succès. Cachez-vous, ne vous montrez pas, même à moi. Déguisez-vous même en regardant dans votre miroir.
—Oui, oui, comptez sur moi, chère amie.
—Et pour commencer, rentrons; nous n'avons plus rien à nous dire.
—Rentrons. Combien vous faut-il de temps pour vos préparatifs?
—Je ne sais; mais faites attention à une chose: d'ici au jour de votre départ, je ne me montrerai pas à ma fenêtre. Si vous m'y voyez, comptez que ce sera pour le jour même, et tenez-vous prête.
—Oui, merci, ma bonne amie.
Elles retournèrent lentement vers la rue Saint-Claude, Oliva n'osant plus parler à Jeanne, Jeanne songeant trop profondément pour parler à Oliva.
En arrivant, elles s'embrassèrent; Oliva demanda humblement pardon à son amie de tout ce qu'elle avait causé de malheurs avec son étourderie.
—Je suis femme, répliqua madame de La Motte, en parodiant le poète latin, et toute faiblesse de femme m'est familière.
Ce qu'avait promis Oliva, elle le tint.
Ce qu'avait promis Jeanne, elle le fit.
Dès le lendemain, Nicole avait complètement dissimulé son existence à tout le monde, nul ne pouvait soupçonner qu'elle habitait la maison et la rue Saint-Claude.
Toujours abritée derrière un rideau ou derrière un paravent, toujours calfeutrant la fenêtre, en dépit des rayons de soleil qui venaient joyeusement y mordre.
Jeanne, qui, de son côté, préparait tout, sachant que le lendemain devait amener l'échéance du premier paiement de cinq cent mille livres, Jeanne s'arrangeait de façon à ne laisser derrière elle aucun endroit sensible pour le moment où la bombe éclaterait.
Ce moment terrible était le dernier but de ses observations.
Elle avait calculé sagement l'alternative d'une fuite qui était facile, mais cette fuite c'était l'accusation la plus positive.
Rester, rester immobile comme le duelliste sous le coup de l'adversaire; rester avec la chance de tomber, mais aussi avec la chance de tuer son ennemi, telle fut la détermination de la comtesse.
Voilà pourquoi, dès le lendemain de son entrevue avec Oliva, elle se montra vers deux heures à sa fenêtre, pour indiquer à la fausse reine qu'il était temps de s'apprêter le soir à prendre du champ.
Dire la joie, dire la terreur d'Oliva, ce serait impossible. Nécessité de s'enfuir signifiait danger; possibilité de fuir signifiait salut.
Elle se mit à envoyer un baiser éloquent à Jeanne, puis fit ses préparatifs en mettant dans son petit paquet quelque peu des effets précieux de son protecteur.
Jeanne, après son signal, disparut de chez elle pour s'occuper de trouver le carrosse auquel on remettrait la chère destinée de mademoiselle Nicole.
Et puis ce fut tout—tout ce que le plus curieux observateur eût pu démêler parmi les indices ordinairement significatifs de l'intelligence des deux amies.
Rideaux fermés, fenêtre close, lumière tardivement errante. Puis, on ne sait trop quels frôlements, quels bruits mystérieux, quels bouleversements auxquels succéda l'ombre avec le silence.
Onze heures du soir sonnaient à Saint-Paul, et le vent de la rivière amenait les coups lugubrement espacés jusqu'à la rue Saint-Claude, lorsque Jeanne arriva dans la rue Saint-Louis avec une chaise de poste attelée de trois vigoureux chevaux.
Sur le siège de cette chaise, un homme enveloppé dans un manteau indiquait l'adresse au postillon.
Jeanne tira cet homme par le bord de son manteau, le fit arrêter au coin de la rue du Roi-Doré.
L'homme vint parler à la maîtresse.
—Que la chaise reste ici, mon cher monsieur Réteau, dit Jeanne; une demi-heure suffira. J'amènerai ici quelqu'un qui montera dans la voiture, et que vous ferez mener en payant doubles guides à ma petite maison d'Amiens.
—Oui, madame la comtesse.
—Là, vous remettrez cette personne à mon métayer Fontaine, qui sait ce qui lui reste à faire.
—Oui, madame.
—J'oubliais... vous êtes armé, mon cher Réteau?
—Oui, madame.
—Cette dame est menacée par un fou.... Peut-être voudra-t-on l'arrêter en chemin....
—Que ferai-je?
—Vous ferez feu sur quiconque empêcherait votre marche.
—Oui, madame.
—Vous m'avez demandé vingt louis de gratification pour ce que vous savez, j'en donnerai cent, et je paierai le voyage que vous allez faire à Londres, où vous m'attendrez avant trois mois.
—Oui, madame.
—Voici les cent louis. Je ne vous verrai sans doute plus, car il est prudent pour vous de gagner Saint-Valery et de vous embarquer sur-le-champ pour l'Angleterre.
—Comptez sur moi.
—C'est pour vous.
—C'est pour nous, dit monsieur Réteau en baisant la main de la comtesse. Ainsi, j'attends.
—Et moi, je vais vous expédier la dame.
Réteau entra dans la chaise à la place de Jeanne, qui, d'un pied léger, gagna la rue Saint-Claude et monta chez elle.
Tout dormait dans cet innocent quartier. Jeanne elle-même alluma la bougie qui, levée au-dessus du balcon, devait être le signal pour Oliva de descendre.
«Elle est fille de précaution», se dit la comtesse en voyant la fenêtre sombre.
Jeanne leva et abaissa trois fois sa bougie.
Rien. Mais il lui sembla entendre comme un soupir ou unoui, lancé imperceptiblement dans l'air, sous les feuillages de la fenêtre.
«Elle descendra sans avoir rien allumé, se dit Jeanne; ce n'est pas un mal.»
Et elle descendit elle-même dans la rue.
La porte ne s'ouvrait pas. Oliva s'était sans doute embarrassée de quelques paquets lourds ou gênants.
—La sotte, dit la comtesse en maugréant; que de temps perdu pour des chiffons.
Rien ne venait. Jeanne alla jusqu'à la porte en face.
Rien. Elle écouta en collant son oreille aux clous de fer à large tête.
Un quart d'heure passa ainsi; la demie de onze heures sonna.
Jeanne s'écarta jusqu'au boulevard pour voir de loin si les fenêtres s'éclairaient.
Il lui sembla voir se promener une clarté douce dans le vide des feuilles sous les doubles rideaux.
—Que fait-elle! mon Dieu! que fait-elle, la petite misérable? Elle n'a pas vu le signal, peut-être. Allons! du courage, remontons.
Et en effet, elle remonta chez elle pour faire jouer encore le télégraphe de ses bougies.
Aucun signe ne répondit aux siens.
«Il faut, se dit Jeanne en froissant ses manchettes avec rage, il faut que la drôlesse soit malade et ne puisse bouger. Oh! mais, qu'importe! vive ou morte, elle partira ce soir.»
Elle descendit encore son escalier avec la précipitation d'une lionne poursuivie. Elle tenait en main la clef qui tant de fois avait procuré à Oliva la liberté nocturne.
Au moment de glisser cette clef dans la serrure de l'hôtel, elle s'arrêta.
«Si quelqu'un était là-haut, près d'elle? pensa la comtesse.
«Impossible, j'entendrai les voix, et il sera temps de redescendre. Si je rencontrais quelqu'un dans l'escalier.... Oh!»
Elle faillit reculer sur cette supposition périlleuse.
Le bruit du piétinement de ses chevaux sur le pavé sonore la décida.
—Sans péril, fit-elle, rien de grand! Avec de l'audace, jamais de péril!
Elle fit tourner le pêne de la lourde serrure, et la porte s'ouvrit.
Jeanne connaissait les localités; son intelligence les lui eût révélées lors même qu'en attendant Oliva chaque soir elle ne s'en fût pas rendu compte. L'escalier étant à gauche, Jeanne se lança dans l'escalier.
Pas de bruit, pas de lumière, personne.
Elle arriva ainsi au palier de l'appartement de Nicole.
Là, sous la porte, on voyait la raie lumineuse; là, derrière cette porte, on entendait le bruit d'un pas agité.
Jeanne, haletante, mais étranglant son souffle, écouta. On ne causait pas. Oliva était donc bien seule, elle marchait, rangeait sans doute. Elle n'était donc pas malade, et il ne s'agissait que d'un retard.
Jeanne gratta doucement le bois de la porte.
—Oliva! Oliva! dit-elle; amie! petite amie!...
Le pas s'approcha sur le tapis.
—Ouvrez! ouvrez! dit précipitamment Jeanne.
La porte s'ouvrit, un déluge de lumière inonda Jeanne, qui se trouva en face d'un homme porteur d'un flambeau à trois branches. Elle poussa un cri terrible en se cachant le visage.
—Oliva! dit cet homme, est-ce que ce n'est pas vous?
Et il leva doucement la mante de la comtesse.
—Madame la comtesse de La Motte, s'écria-t-il à son tour, avec un ton de surprise admirablement naturel.
—Monsieur de Cagliostro! murmura Jeanne chancelante et près de s'évanouir.
Parmi tous les dangers que Jeanne avait pu supposer, celui-là n'était jamais apparu à la comtesse. Il ne se présentait pas bien effrayant au premier abord, mais en réfléchissant un peu, en observant un peu l'air sombre et la profonde dissimulation de cet homme étrange, le danger devait paraître épouvantable.
Jeanne faillit perdre la tête, elle recula, elle eut envie de se précipiter du haut en bas de l'escalier.
Cagliostro lui tendit poliment la main, en l'invitant à s'asseoir.
—À quoi dois-je l'honneur de votre visite, madame? dit-il d'une voix assurée.
—Monsieur... balbutia l'intrigante, qui ne pouvait détacher ses yeux de ceux du comte, je venais... je cherchais....
—Permettez, madame, que je sonne pour faire châtier ceux de mes gens qui ont la maladresse, la grossièreté de laisser se présenter seule une femme de votre rang.
Jeanne trembla. Elle arrêta la main du comte.
—Il faut, continua celui-ci imperturbablement, que vous soyez tombée à ce drôle d'Allemand qui est mon suisse, et qui s'enivre. Il ne vous aura pas connue. Il aura ouvert sa porte sans rien dire, sans rien faire; il aura dormi après avoir ouvert.
—Ne le grondez pas, monsieur, articula plus librement Jeanne, qui ne soupçonna pas le piège, je vous en prie.
—C'est bien lui qui a ouvert, n'est-ce pas, madame?
—Je crois que oui.... Mais vous m'avez promis de ne pas le gronder.
—Je tiendrai ma parole, dit le comte en souriant. Seulement, madame, veuillez vous expliquer maintenant.
Et une fois cette échappée donnée, Jeanne, qu'on ne soupçonnait plus d'avoir ouvert elle-même la porte, pouvait mentir sur l'objet de sa visite. Elle n'y manqua pas.
—Je venais, dit-elle fort vite, vous consulter, monsieur le comte, sur certains bruits qui courent.
—Quels bruits, madame?
—Ne me pressez pas, je vous prie, dit-elle en minaudant; ma démarche est délicate....
«Cherche! Cherche! pensait Cagliostro; moi j'ai déjà trouvé.»
—Vous êtes un ami de Son Éminence monseigneur le cardinal de Rohan, dit Jeanne.
«Ah! ah! pas mal, pensa Cagliostro. Va jusqu'au bout du fil que je tiens; mais plus loin je te le défends.»
—Je suis en effet, madame, assez bien avec Son Éminence, dit-il.
—Et je venais, continua Jeanne, me renseigner prés de vous sur....
—Sur! dit Cagliostro avec une nuance d'ironie.
—Je vous ai dit que ma position est délicate, monsieur, n'en abusez pas. Vous ne devez pas ignorer que monsieur de Rohan me témoigne quelque affection, et je voudrais savoir jusqu'à quel point je puis compter.... Enfin, monsieur, vous lisez, dit-on, dans les plus épaisses ténèbres des esprits et des cœurs.
—Encore un peu de clarté, madame, dit le comte, pour que je sache mieux lire dans les ténèbres de votre cœur et de votre esprit.
—Monsieur, on dit que Son Éminence aime ailleurs; que Son Éminence aime en haut lieu.... On dit même....
Ici Cagliostro fixa sur Jeanne, qui faillit tomber renversée, un regard plein d'éclairs.
—Madame, dit-il, je lis en effet dans les ténèbres; mais pour bien lire, j'ai besoin d'être aidé. Veuillez répondre aux questions que voici:
«Comment êtes-vous venue me chercher ici? Ce n'est pas ici que je demeure.
Jeanne frémit.
—Comment êtes-vous entrée ici? car il n'y a ni suisse ivre, ni valets, dans cette partie de l'hôtel.
«Et si ce n'est pas moi que vous veniez chercher, qu'y cherchez-vous?
«Vous ne répondez pas? fit-il à la tremblante comtesse; je vais donc aider votre intelligence.
«Vous êtes entrée avec une clef que je sens là dans votre poche; la voici.
«Vous veniez chercher ici une jeune femme que, par bonté pure, je cachais chez moi.
Jeanne chancela comme un arbre déraciné.
—Et... quand cela serait? dit-elle tout bas, quel crime aurais-je commis? N'est-il pas permis à une femme de venir voir une femme? Appelez-la, elle vous dira si notre amitié n'est pas avouable....
—Madame, interrompit Cagliostro, vous me dites cela parce que vous savez bien qu'elle n'est plus ici.
—Qu'elle n'est plus ici!... s'écria Jeanne épouvantée. Oliva n'est plus ici?
—Oh! fit Cagliostro, vous ignorez peut-être qu'elle est partie, vous qui avez aidé à l'enlèvement?
—À l'enlèvement! moi! moi! s'écria Jeanne qui reprit espoir. On l'a enlevée et vous m'accusez?
—Je fais plus, je vous convaincs, dit Cagliostro.
—Prouvez! fit impudemment la comtesse.
Cagliostro prit un papier sur une table et le montra:
«Monsieur et généreux protecteur, disait le billet adressé à Cagliostro, pardonnez-moi de vous quitter; mais avant tout j'aimais monsieur de Beausire; il vient, il m'emmène, je le suis. Adieu. Recevez l'expression de ma reconnaissance.»
—Beausire!... dit Jeanne pétrifiée, Beausire.... Lui qui ne savait pas l'adresse d'Oliva!
—Oh! que si fait, madame, répliqua Cagliostro en lui montrant un second papier qu'il tira de sa poche; tenez, j'ai ramassé ce papier dans l'escalier en venant ici rendre ma visite quotidienne. Ce papier sera tombé des poches de monsieur Beausire.
La comtesse lut en frissonnant:
«Monsieur de Beausire trouvera mademoiselle Oliva rue Saint-Claude, au coin du boulevard; il la trouvera et l'emmènera sur-le-champ. C'est une amie bien sincère qui le lui conseille. Il est temps.»
—Oh! fit la comtesse en froissant le papier.
—Et il l'a emmenée, dit froidement Cagliostro.
—Mais qui a écrit ce billet? dit Jeanne.
—Vous, apparemment, vous l'amie sincère d'Oliva.
—Mais comment est-il entré ici? s'écria Jeanne, en regardant avec rage son impassible interlocuteur.
—Est-ce qu'on n'entre pas avec votre clef? dit Cagliostro à Jeanne.
—Mais puisque je l'ai, monsieur Beausire ne l'avait pas.
—Quand on a une clef, on peut en avoir deux, répliqua Cagliostro en la regardant en face.
—Vous avez là des pièces convaincantes, répondit lentement la comtesse, tandis que moi je n'ai que des soupçons.
—Oh! j'en ai aussi, dit Cagliostro, et qui valent bien les vôtres, madame.
En disant ces mots, il la congédia par un geste imperceptible.
Elle se mit à descendre; mais le long de cet escalier désert, sombre, qu'elle avait monté, elle trouva vingt bougies et vingt laquais espacés, devant lesquels Cagliostro l'appela hautement et à dix reprises: Madame la comtesse de La Motte.
Elle sortit, soufflant la fureur et la vengeance, comme le basilic souffle le feu et le poison.