Chapitre LXXXVIII

En entrant par la porte de la cour, Beausire avait son idée: il voulait faire assez de bruit pour prévenir Oliva d'être sur ses gardes. Beausire, sans rien savoir de l'affaire du collier, savait assez de choses touchant l'affaire du bal de l'Opéra et celle du baquet de Mesmer pour redouter de montrer Oliva à des inconnus.

Il agit raisonnablement; car la jeune femme, qui lisait des romans frivoles sur le sofa de son petit salon, entendit aboyer les chiens, regarda dans la cour, et vit Beausire accompagné; ce qui l'empêcha de se porter au-devant de lui comme à l'ordinaire.

Malheureusement ces deux tourtereaux n'étaient pas hors des serres des vautours. Il fallut commander le déjeuner, et un valet maladroit—les gens de campagne ne sont pas des Frontins—demanda deux ou trois fois s'il fallait prendre les ordres de madame.

Ce mot-là fit dresser les oreilles aux limiers, ils raillèrent agréablement Beausire sur cette dame cachée, dont la compagnie était pour un ermite l'assaisonnement de toutes les félicités que donnent la solitude et l'argent.

Beausire se laissa railler, mais il ne montra pas Oliva.

On servit un gros repas auquel les deux agents firent honneur. On but beaucoup et l'on porta souvent la santé de la dame absente.

Au dessert, les têtes s'étant échauffées, messieurs de la police jugèrent qu'il serait inhumain de prolonger le supplice de leur hôte. Ils amenèrent adroitement la conversation sur le plaisir qu'il y a pour les bons cœurs à retrouver d'anciennes connaissances.

Sur quoi Beausire, en débouchant un flacon de liqueur des îles, demanda aux deux inconnus à quel endroit et dans quelle circonstance il les avait pu rencontrer.

—Nous étions, dit l'un d'eux, les amis d'un de vos associés, lors d'une petite affaire que vous fîtes en participation avec plusieurs—l'affaire de l'ambassade de Portugal.

Beausire pâlit. Quand on touche à des affaires pareilles, on croit toujours sentir un bout de corde dans les plis de sa cravate.

—Ah! vraiment, dit-il tremblant d'embarras, et vous venez me demander pour votre ami....

—Au fait, c'est une idée, dit l'alguazil à son camarade, l'introduction est plus honnête ainsi. Demander une restitution au nom d'un ami absent, c'est moral.

—De plus, cela réserve tous droits sur le reste, répliqua l'ami de ce moraliste avec un sourire aigre-doux qui fit frémir Beausire de la tête aux pieds.

—Donc?... reprit-il.

—Donc, cher monsieur Beausire, il nous serait agréable que vous rendissiez à l'un de nous la part de notre ami. Une dizaine de mille livres, je crois.

—Au moins, car on ne parle pas des intérêts, fit le camarade positif.

—Messieurs, répliqua Beausire étranglé par la fermeté de cette demande, on n'a pas dix mille livres chez soi, à la campagne.

—Cela se comprend, cher monsieur, et nous n'exigeons que le possible. Combien pouvez-vous donner tout de suite?

—J'ai cinquante à soixante louis, pas davantage.

—Nous commencerons par les prendre et vous remercierons de votre courtoisie.

«Ah! pensa Beausire, charmé de leur facilité, ils sont de bien bonne composition. Est-ce que par hasard ils auraient aussi peur de moi que j'ai peur d'eux? Essayons.»

Et il se prit à réfléchir que ces messieurs, en criant bien haut, ne réussiraient qu'à s'avouer ses complices, et que pour les autorités de la province, ce serait une mauvaise recommandation. Beausire conclut que ces gens-là se déclareraient satisfaits, et qu'ils garderaient un absolu silence.

Il alla, dans son imprudente confiance, jusqu'à se repentir de n'avoir pas offert trente louis au lieu de soixante; mais il se promit de se débarrasser bien vite après la somme donnée.

Il comptait sans ses hôtes; ces derniers se trouvaient bien chez lui; ils goûtaient cette satisfaction béate que procure une agréable digestion; ils étaient bons pour le moment, parce que se montrer méchants les eût fatigués.

—C'est un charmant ami que Beausire, dit le Positif à son ami. Soixante louis qu'il nous donne sont gracieux à prendre.

—Je vais vous les donner tout de suite, s'écria l'hôte, effrayé de voir ses convives éclater en bachiques familiarités.

—Rien ne presse, dirent les deux amis.

—Si fait, si fait, je ne serai libre de ma conscience qu'après avoir payé. On est délicat, ou on ne l'est pas.

Et il les voulut quitter pour aller chercher l'argent.

Mais ces messieurs avaient des habitudes de recors, habitudes enracinées que l'on perd difficilement lorsqu'on les a une fois prises. Ces messieurs ne savaient pas se séparer de leur proie quand une fois ils la tenaient. Ainsi, le bon chien de chasse ne lâche-t-il sa perdrix blessée que pour la remettre au chasseur.

Le bon recors est celui qui, la prise faite, ne la quitte ni du doigt ni de l'œil. Il sait trop bien comme le destin est capricieux pour les chasseurs, et combien ce que l'on ne tient plus est loin.

Aussi tous deux, avec un ensemble admirable, se mirent-ils, tout étourdis qu'ils étaient, à crier:

—Monsieur Beausire! mon cher Beausire!

Et à l'arrêter par les pans de son habit de drap vert.

—Qu'y a-t-il? demanda Beausire.

—Ne nous quittez pas, par grâce, dirent-ils en le forçant galamment de se rasseoir.

—Mais comment voulez-vous que je vous donne votre argent, si vous ne me laissez pas monter?

—Nous vous accompagnerons, répondit le Positif avec une tendresse effrayante.

—Mais c'est... la chambre de ma femme, répliqua Beausire.

Ce mot, qu'il regardait comme une fin de non-recevoir, fut pour les sbires l'étincelle qui mit le feu aux poudres.

Leur mécontentement qui couvait—un recors est toujours mécontent de quelque chose—prit une forme, un corps, une raison d'être.

—Au fait! cria le premier des agents, pourquoi cachez-vous votre femme?

—Oui. Est-ce que nous ne sommes pas présentables? dit le second.

—Si vous saviez ce qu'on fait pour vous, vous seriez plus honnête, reprit le premier.

—Et vous nous donneriez tout ce que nous vous demandons, ajouta témérairement le second.

—Ah çà! mais vous le prenez sur un ton bien haut, messieurs, dit Beausire.

—Nous voulons voir ta femme, répondit le sbire Positif.

—Et moi, je vous déclare que je vais vous mettre dehors, cria Beausire, fort de leur ivresse.

Ils lui répliquèrent par un éclat de rire qui aurait dû le rendre prudent. Il n'en tint pas compte et s'obstina.

—Maintenant, dit-il, vous n'aurez pas même l'argent que j'avais promis, et vous décamperez.

Ils rirent plus formidablement encore que la première fois.

Beausire tremblant de colère:

—Je vous comprends, dit-il d'une voix étouffée, vous ferez du bruit et vous parlerez; mais si vous parlez, vous vous perdrez comme moi.

Ils continuèrent de rire entre eux; la plaisanterie leur paraissait excellente. Ce fut leur seule réponse.

Beausire crut les épouvanter par un coup de vigueur et se précipita vers l'escalier, non plus comme un homme qui va chercher des louis, mais comme un furieux qui va chercher une arme. Les sbires se levèrent de table, et, fidèles à leur principe, coururent après Beausire, sur lequel ils jetèrent leurs larges mains.

Celui-ci cria, une porte s'ouvrit, une femme parut, troublée, effarée, sur le seuil des chambres du premier étage.

En la voyant, les hommes lâchèrent Beausire et poussèrent aussi un cri, mais de joie, mais de triomphe, mais d'exaltation sauvage.

Ils venaient de reconnaître celle qui ressemblait si fort à la reine de France.

Beausire, qui les crut un moment désarmés par l'apparition d'une femme, fut bientôt et cruellement désillusionné.

Le Positif s'approcha de mademoiselle Oliva, et d'un ton trop peu poli, eu égard à la ressemblance:

—Ah! ah! fit-il, je vous arrête.

—L'arrêter! cria Beausire; et pourquoi?...

—Parce que monsieur de Crosne nous en a donné l'ordre, repartit l'autre agent, et que nous sommes au service de monsieur de Crosne.

La foudre tombant entre les deux amants les eût moins épouvantés que cette déclaration.

—Voilà ce que c'est, dit le Positif à Beausire, que de n'avoir pas été gentil.

Il manquait de logique cet agent, et son compagnon le lui fit observer, en disant:

—Tu as tort, Legrigneux, car si Beausire eût été gentil, il nous eût montré madame, et de toute façon nous eussions pris madame.

Beausire avait appuyé dans ses mains sa tête brûlante, il ne pensait même pas que ses deux valets, homme et femme, écoutaient au bas de l'escalier cette scène étrange qui se passait sur le milieu des marches.

Il eut une idée; elle lui sourit; elle le rafraîchit aussitôt.

—Vous êtes venus pour m'arrêter, moi? dit-il aux agents.

—Non, c'est le hasard, dirent-ils naïvement.

—N'importe, vous pouviez m'arrêter, et pour soixante louis vous me laissiez en liberté.

—Oh! non; notre intention était d'en demander encore soixante.

—Et nous n'avons qu'une parole, continua l'autre; aussi, pour cent vingt louis nous vous laisserons libre.

—Mais... madame? dit Beausire tremblant.

—Oh! madame, c'est différent, répliqua le Positif.

—Madame vaut deux cents louis, n'est-ce pas? se hâta de dire Beausire.

Les agents recommencèrent ce rire terrible, que, cette fois, Beausire comprit, hélas.

—Trois cents... dit-il, quatre cents... mille louis! mais vous la laisserez libre.

Les yeux de Beausire étincelaient tandis qu'il parlait ainsi:

—Vous ne répondez rien, dit-il; vous savez que j'ai de l'argent et vous voulez me faire payer, c'est trop juste. Je donnerai deux mille louis, quarante-huit mille livres, votre fortune à tous les deux, mais laissez-lui la liberté.

—Tu l'aimes donc beaucoup, cette femme? dit le Positif.

Ce fut au tour de Beausire à rire, et ce rire ironique fut tellement effrayant, il peignait si bien l'amour désespéré qui dévorait ce cœur flétri, que les deux sbires en eurent peur et se décidèrent à prendre des précautions pour éviter l'explosion du désespoir qu'on lisait dans l'œil égaré de Beausire.

Ils prirent chacun deux pistolets dans leur poche, et les appuyant sur la poitrine de Beausire:

—Pour cent mille écus, dit l'un d'eux, nous ne te rendrions pas cette femme. Monsieur de Rohan nous la paiera cinq cent mille livres, et la reine un million.

Beausire leva les yeux au ciel avec une expression qui eût attendri toute autre bête féroce qu'un alguazil.

—Marchons, dit le Positif. Vous devez avoir ici une carriole, quelque chose de roulant; faites atteler ce carrosse à madame, vous lui devez bien cela.

—Et comme nous sommes de bons diables, reprit l'autre, nous n'abuserons pas. On vous emmènera, vous aussi, pour la forme; sur la route, nous détournerons les yeux, vous sauterez à bas de la carriole, et nous ne nous en apercevrons que lorsque vous aurez mille pas d'avance. Est-ce un bon procédé, hein?

Beausire répondit seulement:

—Où elle va, j'irai. Je ne la quitterai jamais dans cette vie.

—Oh! ni dans l'autre! ajouta Oliva glacée de terreur.

—Eh bien! tant mieux, interrompit le Positif, plus on conduit de prisonniers à monsieur de Crosne, plus il rit.

Un quart d'heure après, la carriole de Beausire partait de la maison, avec les deux amants captifs et leurs gardiens.

On peut juger de l'effet que produisit cette capture sur monsieur de Crosne.

Les agents ne reçurent probablement pas le million qu'ils espéraient, mais il y a tout lieu de penser qu'ils furent satisfaits.

Quant au lieutenant de police, après s'être bien frotté les mains en signe de contentement, il se rendit à Versailles dans un carrosse, à la suite duquel venait un autre carrosse hermétiquement fermé et cadenassé.

C'était le lendemain du jour où le Positif et son ami avaient remis Nicole entre les mains du chef de la police.

Monsieur de Crosne fit entrer ses deux carrosses dans Trianon, descendit de celui qu'il occupait, et laissa l'autre à la garde de son premier commis.

Il se fit admettre chez la reine, à laquelle, tout d'abord, il avait envoyé demander une audience à Trianon.

La reine, qui n'avait garde, depuis un mois, de négliger tout ce qui lui arrivait de la part de la police obtempéra sur-le-champ à la demande du ministre; elle vint, dès le matin, dans sa maison favorite, et peu accompagnée, en cas de secret nécessaire.

Dès que monsieur de Crosne eut été introduit près d'elle, à son air rayonnant elle jugea que les nouvelles étaient bonnes.

Pauvre femme! depuis assez longtemps elle voyait autour d'elle des visages sombres et réservés.

Un battement de joie, le premier depuis trente mortels jours, agita son cœur blessé par tant d'émotions mortelles.

Le magistrat, après lui avoir baisé la main:

—Madame, dit-il, Sa Majesté a-t-elle à Trianon une salle où, sans être vue, elle puisse voir ce qui se passe?

—J'ai ma bibliothèque, répondit la reine; derrière les placards, j'ai fait ménager des jours dans mon salon de collation, et, quelquefois, en goûtant, je m'amusais, avec madame de Lamballe ou avec mademoiselle de Taverney,quand je l'avais, à regarder les grimaces comiques de l'abbé Vermond, lorsqu'il tombait sur un pamphlet où il était question de lui.

—Fort bien, madame, répondit monsieur de Crosne. Maintenant, j'ai en bas un carrosse que je voudrais faire entrer dans le château sans que le contenu du carrosse fût vu de personne, si ce n'est de Votre Majesté.

—Rien de plus aisé, répliqua la reine; où est-il votre carrosse?

—Dans la première cour, madame.

La reine sonna, quelqu'un vint prendre ses ordres.

—Faites entrer le carrosse que monsieur de Crosne vous désignera, dit-elle, dans le grand vestibule, et fermez les deux portes de telle sorte qu'il y fasse noir, et que personne ne voie avant moi les curiosités que monsieur de Crosne m'apporte.

L'ordre fut exécuté. On savait respecter bien plus que des ordres les caprices de la reine. Le carrosse entra sous la voûte près du logis des gardes, et versa son contenu dans le corridor sombre.

—Maintenant, madame, dit monsieur de Crosne, veuillez venir avec moi dans votre salon de collation, et donner ordre qu'on laisse entrer mon commis, avec ce qu'il apportera dans la bibliothèque.

Dix minutes après la reine épiait, palpitante, derrière ses casiers.

Elle vit entrer dans la bibliothèque une forme voilée, que dévoila le commis, et qui, reconnue, fit pousser un cri d'effroi à la reine. C'était Oliva, vêtue de l'un des costumes les plus aimés de Marie-Antoinette.

Elle avait la robe verte à larges bandes moirées noir, la coiffure élevée que préférait la reine, des bagues pareilles aux siennes, les mules de satin vert à talons énormes: c'était Marie-Antoinette elle-même, moins le sang des Césars, que remplaçait le fluide plébéien mobile de toutes les voluptés de monsieur Beausire.

La reine crut se voir dans une glace opposée; elle dévora des yeux cette apparition.

—Que dit Votre Majesté de cette ressemblance? fit alors monsieur de Crosne, triomphant de l'effet qu'il avait produit.

—Je dis... je dis... monsieur... balbutia la reine éperdue. Ah! Olivier, pensa-t-elle, pourquoi n'êtes-vous pas là?

—Que veut Votre Majesté?

—Rien, monsieur, rien, sinon que le roi sache bien....

—Et que monsieur de Provence voie, n'est-ce pas, madame?

—Oh! merci, monsieur de Crosne, merci. Mais que fera-t-on à cette femme?

—Est-ce bien à cette femme que l'on attribue tout ce qui s'est fait? demanda monsieur de Crosne.

—Vous tenez sans doute les fils du complot?

—À peu près, madame.

—Et monsieur de Rohan?

—Monsieur de Rohan ne sait rien encore.

—Oh! dit la reine en cachant sa tête dans ses mains, cette femme-là, monsieur, est, je le vois, toute l'erreur du cardinal!

—Soit, madame, mais si c'est l'erreur de monsieur de Rohan, c'est le crime d'un autre!

—Cherchez bien, monsieur; vous avez l'honneur de la maison de France entre vos mains.

—Et croyez, madame, qu'il est bien placé, répondit monsieur de Crosne.

—Le procès? fit la reine.

—Est en chemin. Partout on nie; mais j'attends le bon moment pour lancer cette pièce de conviction que vous avez là dans votre bibliothèque.

—Et madame de La Motte?

—Elle ne sait pas que j'ai trouvé cette fille, et accuse monsieur de Cagliostro d'avoir monté la tête au cardinal jusqu'à lui faire perdre la raison.

—Et monsieur de Cagliostro?

—Monsieur de Cagliostro, que j'ai fait interroger, m'a promis de me venir voir ce matin même.

—C'est un homme dangereux.

—Ce sera un homme utile. Piqué par une vipère telle que madame de La Motte, il absorbera le venin, et nous rendra du contrepoison.

—Vous espérez des révélations?

—J'en suis sûr.

—Comment cela, monsieur? Oh! dites-moi tout ce qui peut me rassurer.

—Voici mes raisons, madame: madame de La Motte habitait rue Saint-Claude....

—Je sais, je sais, dit la reine en rougissant.

—Oui, Votre Majesté fit l'honneur à cette femme de lui être charitable.

—Elle m'en a bien payée! n'est-ce pas? Donc, elle habitait rue Saint-Claude.

—Et monsieur de Cagliostro habite précisément en face.

—Et vous supposez?...

—Que s'il y a eu un secret pour l'un ou pour l'autre de ces deux voisins, le secret doit appartenir à l'un et à l'autre. Mais pardon, madame, voici bientôt l'heure à laquelle j'attends à Paris monsieur de Cagliostro, et pour rien au monde je ne voudrais retarder ces explications....

—Allez, monsieur, allez, et encore une fois soyez assuré de ma reconnaissance.

—Voilà donc, s'écria-t-elle tout en pleurs, quand monsieur de Crosne fut parti, voilà une justification qui commence. Je vais lire mon triomphe sur tous les visages. Celui du seul ami auquel je tienne à prouver que je suis innocente, celui-là seul, je ne le verrai pas!

Cependant, monsieur de Crosne volait vers Paris, et rentrait chez lui, où l'attendait monsieur de Cagliostro.

Celui-ci savait tout depuis la veille. Il allait chez Beausire, dont il connaissait la retraite, pour le pousser à quitter la France, quand, sur la route, entre les deux agents, il le vit dans la carriole. Oliva était cachée au fond, toute honteuse et toute larmoyante.

Beausire vit le comte qui les croisait dans sa chaise de poste; il le reconnut. L'idée que ce seigneur mystérieux et puissant lui serait de quelque utilité changea toutes les idées qu'il s'était faites de ne jamais abandonner Oliva.

Il renouvela aux agents la proposition qu'ils lui avaient faite d'une évasion. Ceux-ci acceptèrent cent louis qu'il avait, et le lâchèrent malgré les pleurs de Nicole.

Cependant, Beausire en embrassant sa maîtresse lui dit à l'oreille:

—Espère; je vais travailler à te sauver.

Et il arpenta vigoureusement dans le sens de la route que suivait Cagliostro.

Celui-ci s'était arrêté en tout état de cause; il n'avait plus besoin d'aller chercher Beausire, puisque Beausire revenait. Il lui était expédient d'attendre Beausire, si quelquefois celui-ci faisait courir après lui.

Cagliostro attendait donc depuis une demi-heure au tournant de la route, quand il vit arriver pâle, essoufflé, demi-mort, le malheureux amant d'Oliva.

Beausire, à l'aspect du carrosse arrêté, poussa le cri de joie du naufragé qui touche une planche.

—Qu'y a-t-il, mon enfant? dit le comte en l'aidant à monter près de lui.

Beausire raconta toute sa lamentable histoire, que Cagliostro écouta en silence.

—Elle est perdue, lui dit-il ensuite.

—Comment cela? s'écria Beausire.

Cagliostro lui raconta ce qu'il ne savait pas, l'intrigue de la rue Saint-Claude et celle de Versailles.

Beausire faillit s'évanouir.

—Sauvez-la, sauvez-la, dit-il en tombant à deux genoux dans le carrosse, et je vous la donnerai si vous l'aimez toujours.

—Mon ami, répliqua Cagliostro, vous êtes dans l'erreur, je n'ai jamais aimé mademoiselle Oliva; je n'avais qu'un but, celui de la soustraire à cette vie de débauches que vous lui faisiez partager.

—Mais... dit Beausire, surpris.

—Cela vous étonne? Sachez donc que je suis l'un des syndics d'une société de réforme morale, ayant pour but d'arracher au vice tout ce qui peut offrir des chances de guérison. J'eusse guéri Oliva en vous l'ôtant, voilà pourquoi je vous l'ai ôtée. Qu'elle dise si jamais elle a entendu de ma bouche un mot de galanterie; qu'elle dise si mes services n'ont pas toujours été désintéressés!

—Raison de plus, monsieur; sauvez-la! sauvez-la!

—J'y veux bien essayer; mais cela dépendra de vous, Beausire.

—Demandez-moi ma vie.

—Je ne demanderai pas tant que cela. Revenez à Paris avec moi, et si vous suivez de point en point mes instructions, peut-être sauverons-nous votre maîtresse. Je n'y mets qu'une condition.

—Laquelle, monsieur?

—Je vous la dirai en nous en retournant chez moi, à Paris.

—Oh! j'y souscris d'avance; mais la revoir! la revoir!

—Voilà justement ce à quoi je pense; avant deux heures, vous la reverrez.

—Et je l'embrasserai?

—J'y compte; bien plus, vous lui direz ce que je vais vous dire.

Cagliostro reprit, avec Beausire, la route de Paris.

Deux heures après, c'était le soir, il avait rejoint la carriole.

Et une heure après, Beausire achetait cinquante louis aux deux agents le droit d'embrasser Nicole et de lui glisser les recommandations du comte.

Les agents admiraient cet amour passionné, ils se promettaient une cinquantaine de louis comme cela à chaque double poste.

Mais Beausire ne reparut plus, et la chaise de Cagliostro l'emporta rapidement vers Paris, où tant d'événements se préparaient.

Voilà ce qu'il était nécessaire d'apprendre au lecteur avant de lui montrer monsieur Cagliostro causant d'affaires avec monsieur de Crosne.

Maintenant, nous pouvons l'introduire dans le cabinet du lieutenant de police.

Monsieur de Crosne savait de Cagliostro tout ce qu'un habile lieutenant de police peut savoir d'un homme habitant en France, et ce n'est pas peu dire. Il savait tous ses noms passés, tous ses secrets d'alchimiste, de magnétisme et de divination; il savait ses prétentions à l'ubiquité, à la régénération perpétuelle—il le regardait comme un charlatan grand seigneur.

C'était un esprit fort que ce monsieur de Crosne, connaissant toutes les ressources de sa charge, bien en cour, indifférent à la faveur, ne composant pas avec son orgueil; un homme sur qui n'avait pas prise qui voulait.

À celui-là comme à monsieur de Rohan, Cagliostro ne pouvait offrir des louis chauds encore du fourneau hermétique; à celui-là, Cagliostro n'eût pas offert le bout d'un pistolet, comme Balsamo à monsieur de Sartine; à celui-là, Balsamo n'avait plus de Lorenza à redemander, mais Cagliostro avait des comptes à rendre.

Voilà pourquoi le comte, au lieu d'attendre les événements, avait cru devoir demander audience au magistrat.

Monsieur de Crosne sentait l'avantage de sa position et s'apprêtait à en user. Cagliostro sentait l'embarras de la sienne et s'apprêtait à en sortir.

Cette partie d'échecs, jouée à découvert, avait un enjeu que l'un des deux joueurs ne soupçonnait pas, et ce joueur, il faut l'avouer, ce n'était pas monsieur de Crosne.

Celui-ci ne connaissait, nous l'avons dit, de Cagliostro, que le charlatan, il ignorait absolument l'adepte. Aux pierres que sema la philosophie sur le chemin de la monarchie, tant de gens ne se sont heurtés que parce qu'ils ne les voyaient pas.

Monsieur de Crosne attendait de Cagliostro des révélations sur le collier, sur les trafics de madame de La Motte. C'était là son désavantage. Enfin, il avait droit d'interroger, d'emprisonner, c'était là sa supériorité.

Il reçut le comte en homme qui sent son importance, mais qui ne veut manquer de politesse envers personne, pas même envers un phénomène.

Cagliostro se surveilla. Il voulut seulement rester grand seigneur, son unique faiblesse qu'il crût devoir laisser soupçonner.

—Monsieur, lui dit le lieutenant de police, vous m'avez demandé une audience. J'arrive de Versailles exprès pour vous la donner.

—Monsieur, j'avais pensé que vous auriez quelque intérêt à me questionner sur ce qui se passe, et, en homme qui connaît tout votre mérite et toute l'importance de vos fonctions, je suis venu à vous. Me voici.

—Vous questionner? fit le magistrat affectant la surprise; mais sur quoi, monsieur, et en quelle qualité?

—Monsieur, répliqua nettement Cagliostro, vous vous occupez fort de madame de La Motte, de la disparition du collier.

—L'auriez-vous trouvé? demanda monsieur de Crosne, presque railleur.

—Non, dit gravement le comte. Mais si je n'ai pas trouvé le collier, au moins sais-je que madame de La Motte habitait rue Saint-Claude.

—En face de chez vous, monsieur, je le savais aussi, dit le magistrat.

—Alors, monsieur, vous savez ce que faisait madame de La Motte.... N'en parlons plus.

—Mais au contraire, dit monsieur de Crosne d'un air indifférent, parlons-en.

—Oh! cela n'avait de sel qu'à propos de la petite Oliva, dit Cagliostro; mais puisque vous savez tout sur madame de La Motte, je n'aurais rien à vous apprendre.

Au nom d'Oliva, monsieur de Crosne tressaillit.

—Que dites-vous d'Oliva? demanda-t-il. Qui est-ce, Oliva?

—Vous ne le savez pas? Ah! monsieur, c'était une curiosité que je serais surpris de vous apprendre. Figurez-vous une fille très jolie, une taille... des yeux bleus, l'ovale du visage parfait; tenez, un genre de beauté qui rappelle un peu celui de Sa Majesté la reine.

—Ah! ah! fit monsieur de Crosne, eh bien?

—Eh bien! cette fille vivait mal, cela me faisait peine; elle avait autrefois servi un vieil ami à moi, monsieur de Taverney....

—Le baron qui est mort l'autre jour?

—Précisément, oui, celui qui est mort. Elle avait en outre appartenu à un savant homme que vous ne connaissez pas, monsieur le lieutenant de police, et qui.... Mais je fais double route, et je m'aperçois que je commence à vous gêner.

—Monsieur, veuillez continuer, je vous en prie, au contraire. Cette Oliva, disiez-vous?...

—Vivait mal, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. Elle souffrait une quasi-misère, avec certain drôle, son amant pour la voler et la battre: un de vos plus ordinaires gibiers, monsieur, un aigrefin que vous ne devez pas connaître....

—Certain Beausire, peut-être? dit le magistrat, heureux de paraître bien informé.

—Ah! vous le connaissez, c'est surprenant, dit Cagliostro avec admiration. Très bien! monsieur, vous êtes encore plus devin que moi. Or, un jour que le Beausire avait plus battu et plus volé cette fille que de coutume, elle vint se réfugier près de moi et me demanda protection. Je suis bon, je donnai je ne sais quel coin de pavillon dans un de mes hôtels....

—Chez vous!... Elle était chez vous? s'écria le magistrat surpris.

—Sans doute, répliqua Cagliostro, affectant de s'étonner à son tour. Pourquoi ne l'aurais-je pas abritée chez moi, je suis garçon?

Et il se mit à rire avec une si savante bonhomie que monsieur de Crosne tomba complètement dans le panneau.

—Chez vous! répliqua-t-il; c'est donc pour cela que mes agents ont tant cherché pour la trouver.

—Comment, cherché! dit Cagliostro. On cherchait cette petite? A-t-elle donc fait quelque chose que je ne sache pas?...

—Non, monsieur, non; poursuivez, je vous en conjure.

—Oh! mon Dieu! j'ai fini. Je la logeai chez moi; voilà tout.

—Mais, non, non! monsieur le comte, ce n'est pas tout, puisque vous sembliez tout à l'heure associer à ce nom d'Oliva le nom de madame de La Motte.

—Ah! à cause du voisinage, dit Cagliostro.

—Il y autre chose, monsieur le comte.... Vous n'avez pas pour rien dit que madame de La Motte et mademoiselle Oliva étaient voisines.

—Oh! mais cela tient à une circonstance qu'il serait inutile de vous rapporter. Ce n'est pas au premier magistrat du royaume qu'on doit aller conter des billevesées de rentier oisif.

—Vous m'intéressez, monsieur, et plus que vous ne croyez; car cette Oliva que vous dites avoir été logée chez vous, je l'ai trouvée en province.

—Vous l'avez trouvée!

—Avec le monsieur de Beausire....

—Eh bien, je m'en doutais! s'écria Cagliostro. Elle était avec Beausire? Ah! fort bien! fort bien! Réparation soit faite à madame de La Motte.

—Comment! que voulez-vous dire? repartit monsieur de Crosne.

—Je dis, monsieur, qu'après avoir un moment soupçonné madame de La Motte, je lui fais réparation pleine et entière.

—Soupçonné! de quoi?

—Bon Dieu! vous écoutez donc patiemment tous les commérages? Eh bien! sachez qu'au moment où j'avais espoir de corriger cette Oliva, de la rejeter dans le travail et l'honnêteté—je m'occupe de morale, monsieur—, à ce moment là, quelqu'un vint qui me l'enleva.

—Qui vous l'enleva! Chez vous?

—Chez moi.

—C'est étrange!

—N'est-ce pas? Et je me fusse damné pour soutenir que c'était madame de La Motte. À quoi tiennent les jugements du monde!

Monsieur de Crosne se rapprocha de Cagliostro.

—Voyons, dit-il, précisez s'il vous plaît.

—Oh! monsieur, à présent que vous avez trouvé Oliva avec Beausire, rien ne me fera penser à madame de La Motte, ni ses assiduités, ni ses signes, ni ses correspondances.

—Avec Oliva?

—Mais oui.

—Madame de La Motte et Oliva s'entendaient?

—Parfaitement.

—Elles se voyaient?

—Madame de La Motte avait trouvé moyen de faire sortir chaque nuit Oliva.

—Chaque nuit! En êtes-vous sûr?

—Autant qu'un homme peut l'être de ce qu'il a vu, entendu.

—Oh! monsieur, mais vous me dites là des choses que je paierais mille livres le mot! Quel bonheur pour moi que vous fassiez de l'or!

—Je n'en fais plus, monsieur, c'était trop cher.

—Mais vous êtes l'ami de monsieur de Rohan?

—Je le crois.

—Mais vous devez savoir pour combien cet élément d'intrigues qu'on appelle madame de La Motte entre dans son affaire scandaleuse?

—Non; je veux ignorer cela.

—Mais vous savez peut-être les suites de ces promenades faites par Oliva et madame de La Motte?

—Monsieur, il est des choses que l'homme prudent doit toujours tâcher d'ignorer, repartit sentencieusement Cagliostro.

—Je ne vais plus avoir l'honneur que de vous demander une chose, dit vivement monsieur de Crosne. Avez-vous des preuves que madame de La Motte ait correspondu avec Oliva?

—Cent.

—Lesquelles?

—Des billets de madame de La Motte qu'elle lançait chez Oliva avec une arbalète qu'on trouvera sans doute en son logis. Plusieurs de ces billets, roulés autour d'un morceau de plomb, n'ont pas atteint le but. Ils tombaient dans la rue, mes gens ou moi nous en avons ramassé plusieurs.

—Monsieur, vous les fourniriez à la justice?

—Oh! monsieur, ils sont d'une telle innocence, que je ne m'en ferais pas scrupule, et que je ne croirais pas pour cela mériter un reproche de la part de madame de La Motte.

—Et... les preuves des connivences, des rendez-vous?

—Mille.

—Une seule, je vous prie.

—La meilleure. Il paraît que madame de La Motte avait facilité d'entrer dans ma maison pour voir Oliva, car je l'y ai vue, moi, le jour même où disparut la jeune femme.

—Le jour même?

—Tous mes gens l'ont vue comme moi.

—Ah!... et que venait-elle faire, si Oliva avait disparu?...

—C'est ce que je me suis demandé d'abord, et je ne me l'expliquais pas. J'avais vu madame de La Motte descendre d'une voiture de poste qui attendait rue du Roi-Doré. Mes gens avaient vu stationner longtemps cette voiture, et ma pensée, je l'avoue, était que madame de La Motte voulait s'attacher Oliva.

—Vous laissiez faire?

—Pourquoi non? C'est une dame charitable et favorisée du sort, cette madame de La Motte. Elle est reçue à la cour. Pourquoi, moi, l'eussé-je empêchée de me débarrasser d'Oliva? J'aurais eu tort, vous le voyez, puisqu'un autre me l'a enlevée pour la perdre encore.

—Ah! dit monsieur de Crosne méditant profondément, mademoiselle Oliva était logée chez vous?

—Oui, monsieur.

—Ah! mademoiselle Oliva et madame de La Motte se connaissaient, se voyaient, sortaient ensemble?

—Oui, monsieur.

—Ah! madame de La Motte a été vue chez vous, le jour de l'enlèvement d'Oliva?

—Oui, monsieur.

—Ah! vous avez pensé que la comtesse voulait s'attacher cette fille?

—Que penser autrement?

—Mais qu'a dit madame de La Motte, quand elle n'a plus trouvé Oliva chez vous?

—Elle m'a paru troublée.

—Vous supposez que c'est ce Beausire qui l'a enlevée?

—Je le suppose uniquement parce que vous me dites qu'il l'a enlevée en effet, sinon je ne soupçonnerais rien. Cet homme-là ne savait pas la demeure d'Oliva. Qui peut la lui avoir apprise?

—Oliva elle-même.

—Je ne crois pas, car au lieu de se faire enlever par lui chez moi, elle se fût enfuie de chez moi chez lui, et je vous prie de croire qu'il ne fût pas entré chez moi, si madame de La Motte ne lui eût fait passer une clef.

—Elle avait une clef?

—On n'en peut pas douter.

—Quel jour l'enleva-t-on, je vous prie? dit monsieur de Crosne, éclairé soudain par le flambeau que lui tendait si habilement Cagliostro.

—Oh! monsieur, pour cela je ne me tromperai pas, c'était la propre veille de la Saint-Louis.

—C'est cela! s'écria le lieutenant de police, c'est cela! monsieur, vous venez de rendre un service signalé à l'État.

—J'en suis bien heureux, monsieur.

—Et vous en serez remercié comme il convient.

—Par ma conscience d'abord, dit le comte.

Monsieur de Crosne le salua.

—Puis-je compter sur la consignation de ces preuves dont nous parlions? dit-il.

—Je suis, monsieur, pour obéir à la justice en toutes choses.

—Eh bien! monsieur, je retiendrai votre parole; à l'honneur de vous revoir.

Et il congédia Cagliostro, qui dit en sortant:

—Ah! comtesse, ah! vipère, tu as voulu m'accuser; je crois que tu as mordu sur la lime; gare à tes dents!

Pendant que monsieur de Crosne causait ainsi avec Cagliostro, monsieur de Breteuil se présentait à la Bastille, de la part du roi, pour interroger monsieur de Rohan.

Entre ces deux ennemis l'entrevue pouvait être orageuse. Monsieur de Breteuil connaissait la fierté de monsieur de Rohan: il avait tiré de lui une vengeance assez terrible pour se tenir désormais à des procédés de politesse. Il fut plus que poli. Monsieur de Rohan refusa de répondre.

Le garde des Sceaux insista; mais monsieur de Rohan déclara qu'il s'en rapportait aux mesures que prendraient le parlement et ses juges.

Monsieur de Breteuil dut se retirer devant l'inébranlable volonté de l'accusé.

Il fit appeler chez lui madame de La Motte occupée à rédiger des mémoires; elle obéit avec empressement.

Monsieur de Breteuil lui expliqua nettement sa situation, qu'elle connaissait mieux que personne. Elle répondit qu'elle avait des preuves de son innocence, qu'elle fournirait quand besoin serait. Monsieur de Breteuil lui fit observer que rien n'était plus urgent.

Toute la fable que Jeanne avait composée, elle la débita; c'étaient toujours les mêmes insinuations contre tout le monde, la même affirmation que les faux reprochés émanaient elle ne savait d'où.

Elle aussi déclara que le parlement étant saisi de cette affaire, elle ne dirait rien d'absolument vrai qu'en présence de monsieur le cardinal, et d'après les charges qu'il ferait peser sur elle.

Monsieur de Breteuil alors lui déclara que le cardinal faisait tout peser sur elle.

—Tout? dit Jeanne, même le vol?

—Même le vol.

—Veuillez faire répondre à monsieur le cardinal, dit froidement Jeanne, que je l'engage à ne pas soutenir plus longtemps un mauvais système de défense.

Et ce fut tout. Mais monsieur de Breteuil n'était pas satisfait. Il lui fallait quelques détails intimes. Il lui fallait, pour sa logique, l'énoncé des causes qui avaient amené le cardinal à tant de témérités envers la reine, la reine à tant de colère contre le cardinal.

Il lui fallait l'explication de tous les procès-verbaux recueillis par monsieur le comte de Provence, et passés à l'état de bruit public.

Le garde des Sceaux était homme d'esprit, il savait agir sur le caractère d'une femme; il promit tout à madame de La Motte si elle accusait nettement quelqu'un.

—Prenez garde, lui dit-il, en ne disant rien, vous accusez la reine; si vous persistez en cela, prenez garde, vous serez condamnée comme coupable de lèse-majesté: c'est la honte, c'est la hart!

—Je n'accuse pas la reine, dit Jeanne; mais pourquoi m'accuse-t-on?

—Accusez alors quelqu'un, dit l'inflexible Breteuil; vous n'avez que ce moyen de vous débarrasser vous-même.

Elle se renferma dans un prudent silence, et cette première entrevue d'elle et du garde des Sceaux n'eut aucun résultat.

Cependant, le bruit se répandait que des preuves avaient surgi, que les diamants s'étaient vendus en Angleterre, où monsieur de Villette fut arrêté par les agents de monsieur de Vergennes.

Le premier assaut que Jeanne eut à soutenir fut terrible. Confrontée avec le Réteau, qu'elle devait croire son allié jusqu'à la mort, elle l'entendit avec terreur avouer humblement qu'il était un faussaire, qu'il avait écrit un reçu des diamants, une lettre de la reine, falsifiant à la fois les signatures des joailliers et celle de Sa Majesté.

Interrogé par quel motif il avait commis ces crimes, il répondit que c'était sur la demande de madame de La Motte.

Éperdue, furieuse, elle nia, elle se défendit comme une lionne; elle prétendit n'avoir jamais vu, ni connu, ce monsieur Réteau de Villette.

Mais là encore elle reçut deux rudes secousses; deux témoignages l'écrasèrent.

Le premier était celui d'un cocher de fiacre, trouvé par monsieur de Crosne, qui déclarait avoir mené, au jour et à l'heure cités par Réteau, une dame vêtue de telle façon, rue Montmartre.

Cette dame, s'entourant de tant de mystères, qui pouvait-elle être, prise par le cocher dans le quartier du marais, sinon madame de La Motte qui habitait rue Saint-Claude.

Et quant à la familiarité qui existait entre ces deux complices, comment la nier quand un témoin affirmait avoir vu, la veille de la Saint-Louis, sur le siège d'une chaise de poste d'où était sortie madame de La Motte, monsieur Réteau de Villette, reconnaissable à sa mine pâle et inquiète.

Le témoin était un des principaux serviteurs de monsieur de Cagliostro.

Ce nom fit bondir Jeanne et la poussa aux extrêmes. Elle se répandit en accusations contre Cagliostro, qu'elle déclarait avoir, par ses sortilèges et ses charmes, fasciné l'esprit du cardinal de Rohan, auquel il inspirait ainsi desidées coupables contre la Majesté royale.

Là était le premier chaînon de l'accusation adultère.

Monsieur de Rohan se défendit en défendant Cagliostro. Il nia si opiniâtrement, que Jeanne, exaspérée, articula, pour la première fois, cette accusation d'un amour insensé du cardinal pour la reine.

Monsieur de Cagliostro demanda aussitôt et obtint d'être incarcéré pour répondre de son innocence à tout le monde. Accusateurs et juges s'enflammant, comme il arrive au premier souffle de la vérité, l'opinion publique prit immédiatement fait et cause pour le cardinal et Cagliostro contre la reine.

Ce fut alors que cette infortunée princesse, pour faire comprendre sa persévérance à suivre le procès, laissa publier les rapports faits au roi sur les promenades nocturnes, et en appelant à monsieur de Crosne, le somma de déclarer ce qu'il savait.

Le coup, habilement calculé, tomba sur Jeanne et faillit l'anéantir à jamais.

L'interrogateur, en plein conseil d'instruction, somma monsieur de Rohan de déclarer ce qu'il savait de ces promenades dans les jardins de Versailles.

Le cardinal répliqua qu'il ne savait pas mentir, et qu'il en appelait au témoignage de madame de La Motte.

Celle-ci nia qu'il y eût jamais eu de promenades faites de son aveu ou à sa connaissance.

Elle déclara menteurs les procès-verbaux et relations qui la dénonçaient comme ayant paru aux jardins, soit en compagnie de la reine, soit en la compagnie du cardinal.

Cette déclaration innocentait Marie-Antoinette, s'il eût été possible de croire aux paroles d'une femme accusée de faux et de vol. Mais, venant de cette part, la justification semblait être un acte de complaisance, et la reine ne supporta pas d'être justifiée de la sorte.

Aussi, quand Jeanne cria le plus fort qu'elle n'avait jamais paru de nuit dans le jardin de Versailles, et que jamais elle n'avait rien vu ou su des affaires particulières à la reine et au cardinal, à ce moment Oliva parut, vivant témoignage qui fit changer l'opinion et détruisit tout l'échafaudage de mensonges entassés par la comtesse.

Comment ne fut-elle pas ensevelie sous les ruines? Comment se releva-t-elle plus haineuse et plus terrible? Nous n'expliquons pas seulement ce phénomène par sa volonté, nous l'expliquons par la fatale influence qui s'attachait à la reine.

Oliva confrontée avec le cardinal, quel coup terrible! Monsieur de Rohan s'apercevant enfin qu'il avait été joué d'une manière infâme! Cet homme plein de délicatesses et de nobles passions, découvrant qu'une aventurière, associée à une friponne, l'avaient conduit à mépriser tout haut la reine de France, une femme qu'il aimait et qui n'était pas coupable!

L'effet de cette apparition sur monsieur de Rohan serait, à notre gré, la scène la plus dramatique et la plus importante de cette affaire, si nous n'allions, en nous rapprochant de l'histoire, tomber dans la fange, le sang et l'horreur.

Quand monsieur de Rohan vit Oliva, cette reine de carrefour, et qu'il se rappela la rose, la main serrée et les bains d'Apollon, il pâlit, et eût répandu tout son sang aux pieds de Marie-Antoinette, s'il l'eût vue à côté de l'autre en ce moment.

Que de pardons, que de remords s'élancèrent de son âme pour aller avec ses larmes purifier le dernier degré de ce trône où un jour il avait répandu son mépris avec le regret d'un amour dédaigné.

Mais cette consolation même lui était interdite; mais il ne pouvait accepter l'identité d'Oliva sans avouer qu'il aimait la véritable reine; mais l'aveu de son erreur était une accusation, une souillure. Il laissa Jeanne nier tout. Il se tut.

Et lorsque monsieur de Breteuil voulut, avec monsieur de Crosne, forcer Jeanne à s'expliquer plus longuement:

—Le meilleur moyen, dit-elle, de prouver que la reine n'a pas été promener dans le parc la nuit, c'est de montrer une femme qui ressemble à la reine, et qui prétend avoir été dans le parc. On la montre; c'est bien.

Cette infâme insinuation eut du succès. Elle infirmait encore une fois la vérité.

Mais comme Oliva, dans son inquiétude ingénue, donnait tous les détails et toutes les preuves, comme elle n'omettait rien, comme elle se faisait bien mieux croire que la comtesse, Jeanne eut recours à un moyen désespéré; elle avoua.

Elle avoua qu'elle avait mené le cardinal à Versailles; que Son Excellence voulait à tout prix voir la reine, lui donner l'assurance de son respectueux attachement; elle avoua, parce qu'elle sentit derrière elle tout un parti qu'elle n'avait pas si elle se renfermait dans la négative; elle avoua, parce qu'en accusant la reine, c'était se donner pour auxiliaires tous les ennemis de la reine, et ils étaient nombreux.

Alors, pour la dixième fois dans cet infernal procès, les rôles changèrent: le cardinal joua celui d'une dupe, Oliva celui d'une prostituée sans poésie et sans sens, Jeanne celui d'une intrigante; elle n'en pouvait choisir de meilleur.

Mais comme, pour faire réussir ce plan ignoble, il fallait que la reine jouât aussi un rôle, on lui donna le plus odieux, le plus abject, le plus compromettant pour la dignité royale, celui d'une coquette étourdie, d'une grisette qui trame des mystifications. Marie-Antoinette devint Dorimène conspirant avec Frosine contre monsieur Jourdain, cardinal.

Jeanne déclara que ces promenades étaient faites de l'aveu de Marie-Antoinette qui, cachée derrière une charmille, écoutait en riant à en mourir les discours passionnés de l'amoureux monsieur de Rohan.

Voilà ce que choisit pour son dernier retranchement cette voleuse qui ne savait plus où cacher son vol; ce fut le manteau royal fait de l'honneur de Marie-Thérèse et de Marie Leckzinska.

La reine succomba sous cette dernière accusation, car elle n'en pouvait prouver la fausseté. Elle ne le pouvait, parce que, poussée à bout, Jeanne déclara qu'elle publierait toutes les lettres d'amour écrites par monsieur de Rohan à la reine, et qu'en effet elle possédait ces lettres brûlantes d'une passion insensée.

Elle ne le pouvait, parce que mademoiselle Oliva, qui affirmait avoir été poussée par Jeanne dans le parc de Versailles, n'avait pas la preuve que quelqu'un écoutât ou n'écoutât pas derrière les charmilles.

Enfin la reine ne pouvait prouver son innocence, parce que trop de gens avaient intérêt à prendre ces mensonges infâmes pour la vérité.

À la façon dont Jeanne avait engagé l'affaire, il devenait impossible, on le voit, de découvrir la vérité.

Convaincue irrécusablement, par vingt témoignages émanant de personnes dignes de foi, du détournement des diamants, Jeanne n'avait pu se décider à passer pour une voleuse vulgaire. Il lui fallait la honte de quelqu'un à côté de la sienne. Elle se persuadait que le bruit du scandale de Versailles couvrirait si bien son crime, à elle, comtesse de La Motte, que fût-elle condamnée, l'arrêt frapperait la reine avant tout le monde.

Son calcul avait donc échoué. La reine, en acceptant franchement le débat sur la double affaire, le cardinal, en subissant son interrogatoire, juges et scandale, enlevaient à leur ennemie l'auréole d'innocence qu'elle s'était plu à dorer de toutes ses hypocrites réserves.

Mais, chose étrange! le public allait voir se dérouler devant lui un procès dans lequel personne ne serait innocent, même ceux qu'absoudrait la justice.

Après des confrontations sans nombre, dans lesquelles le cardinal fut constamment calme et poli, même avec Jeanne, dans lesquelles Jeanne se montra violente et nuisible à tous, l'opinion publique en général, et celle des juges en particulier, se trouva formée irrévocablement.

Tous les incidents étaient devenus à peu près impossibles, toutes les révélations étaient épuisées. Jeanne s'aperçut qu'elle n'avait produit aucun effet sur ses juges.

Elle résuma donc dans le silence du cachot toutes ses forces, toutes ses espérances.

De tout ce qui entourait ou servait monsieur de Breteuil, le conseil venait à Jeanne de ménager la reine et charger sans pitié le cardinal.

De tout ce qui touchait le cardinal, famille puissante, juges partiaux pour la cause populaire, clergé fécond en ressources, le conseil venait à madame de La Motte de dire toute la vérité, de démasquer les intrigues de cour, et de pousser le bruit à un tel point qu'il s'ensuivît un étourdissement mortel aux têtes couronnées.

Ce parti cherchait à intimider Jeanne, il lui représentait encore ce qu'elle savait trop bien, que la majorité des juges penchait pour le cardinal, qu'elle se briserait sans utilité dans la lutte, et il ajoutait que peut-être, à moitié perdue qu'elle était, il valait mieux se laisser condamner pour l'affaire des diamants que de soulever les crimes de lèse-majesté, limon sanglant endormi au fond des codes féodaux, et qu'on n'appelait jamais à la surface d'un procès sans y faire monter aussi la mort.

Ce parti semblait sûr de la victoire. Il l'était. L'enthousiasme du peuple se manifestait avec celui en faveur du cardinal. Les hommes admiraient sa patience et les femmes sa discrétion. Les hommes s'indignaient qu'il eût été si lâchement trompé; les femmes ne le voulaient pas croire. Pour une quantité de gens, Oliva toute vivante, avec sa ressemblance et ses aveux, n'exista jamais, ou si elle existait, c'est que la reine l'avait inventée exprès pour la circonstance.

Jeanne réfléchissait à tout cela. Ses avocats eux-mêmes l'abandonnaient, ses juges ne dissimulaient pas leur répulsion; les Rohan la chargeaient vigoureusement; l'opinion publique la dédaignait. Elle résolut de frapper un dernier coup pour donner de l'inquiétude à ses juges, de la crainte aux amis du cardinal, du ressort à la haine publique contre Marie-Antoinette.

Son moyen devait être celui-ci, quant à la cour.

Faire croire qu'elle avait continuellement ménagé la reine et qu'elle allait tout dévoiler si on la poussait à bout.

Quant au cardinal, il fallait faire croire qu'elle ne gardait le silence que pour imiter sa délicatesse; mais que, du moment où il parlerait, affranchie par cet exemple, elle parlerait aussi, et que tous deux ils découvriraient à la fois leur innocence et la vérité.

Ce n'était là, réellement, qu'un résumé de sa conduite pendant l'instruction du procès. Mais, il faut le dire, tout mets connu peut se rajeunir, grâce à des assaisonnements nouveaux. Voici ce qu'imagina la comtesse pour rafraîchir ses deux stratagèmes.

Elle écrivit une lettre à la reine, une lettre dont les termes seuls révèlent le caractère et la portée.

«Madame,

«Malgré tout ce que ma position a de pénible et de rigoureux, il ne m'est pas échappé une seule plainte. Tous les détours dont on a fait usage pour m'extorquer des aveux n'ont contribué qu'à me fortifier dans la résolution de ne jamaiscompromettrema souveraine.

«Cependant, quelque persuadée que je sois que maconstanceet madiscrétiondoivent me faciliter les moyens de sortir de l'embarras où je me trouve, j'avoue que les efforts de la famille de l'esclave(la reine appelait ainsi le cardinal aux jours de leur réconciliation) me font craindre de devenir sa victime.

«Un long emprisonnement, des confrontations qui ne finissent pas, la honte et le désespoir de me voir accusée d'un crime dont je suis innocente ont affaibli mon courage, et je tremble que ma constance ne succombe à tant de coups portés à la fois.

«Madame peut d'un seul mot mettre fin à cette malheureuse affaire par l'entremise de monsieur de Breteuil, qui peut lui donner, aux yeux duministre(le roi) la tournure que son intelligence lui suggérera, sans quemadame soit compromise en aucune manière. C'est la crainte d'être obligéede tout révélerqui nécessite la démarche que je fais aujourd'hui, persuadée que madame aura égard aux motifs qui me forcent d'y recourir, et qu'elle donnera des ordres pour me tirer de la pénible situation où je me trouve.

«Je suis, avec un profond respect, de madame, la très humble et obéissante servante,

«Comtesse de VALOIS DE LA MOTTE»

Jeanne avait tout calculé, comme on le voit.

Ou cette lettre irait à la reine et l'épouvanterait par la persévérance qu'elle dénotait, après tant de traverses, et alors la reine, qui devait être fatiguée de la lutte, se déciderait à en finir par l'élargissement de Jeanne, puisque sa prison et son procès n'avaient rien amené.

Ou, ce qui était bien plus probable, et ce qui est prouvé par la fin même de la lettre, Jeanne ne comptait en rien sur la lettre, et c'est aisé à démontrer: car lancée ainsi dans le procès, la reine ne pouvait rien arrêter sans se condamner elle-même. Il est donc évident que jamais Jeanne n'avait compté que sa lettre dût être remise à la reine.

Elle savait que tous ses gardiens étaient dévoués au gouverneur de la Bastille, c'est-à-dire à monsieur de Breteuil. Elle savait que tout le monde en France faisait de cette affaire du collier une spéculation toute politique, ce qui n'était pas arrivé depuis les parlements de monsieur de Maupeou. Il était certain que le messager qu'elle chargerait de cette lettre, s'il ne la donnait au gouverneur, la garderait pour lui ou pour les juges de son opinion. Elle avait enfin disposé toutes choses pour que cette lettre, en tombant dans des mains quelconques, y déposât un levain de haine, de défiance et d'irrévérence contre la reine.

En même temps qu'elle écrivait cette lettre à Marie-Antoinette, elle en rédigeait une autre pour le cardinal.

«Je ne puis concevoir, monseigneur, que vous vous obstiniez à ne pas parler clairement. Il me semble que vous n'avez rien de mieux à faire que d'accorder une confiance illimitée à nos juges; notre sort en deviendrait plus heureux. Quant à moi, je suis résolue à me taire si vous ne voulez pas me seconder. Mais que ne parlez-vous? Expliquez toutes les circonstances de cette affaire mystérieuse, et je vous jure de confirmer tout ce que vous aurez avancé; réfléchissez-y bien, monsieur le cardinal, si je prends sur moi de parler la première, et que vous désavouiez ce que je pourrais dire, je suis perdue, je n'échapperai pas à la vengeance de celle qui veut nous sacrifier.

«Mais vous n'avez rien à craindre de semblable de ma part, mon dévouement vous est connu. S'il arrivait qu'ellefût implacable, votre cause serait toujours la mienne; je sacrifierais tout pour vous soustraire aux effets desahaine, ou notre disgrâce serait commune.

«P.-S. J'ai écrit àelleune lettre qui la décidera, je l'espère, sinon à dire la vérité, du moins à ne pas nous accabler, nous qui n'avons d'autre crime à nous reprocher que notre erreur ou notre silence.»

Cette lettre artificieuse fut remise par elle au cardinal dans leur dernière confrontation au grand parloir de la Bastille et l'on vit le cardinal rougir, pâlir et frissonner en présence d'une semblable audace. Il sortit pour reprendre haleine.

Quant à la lettre pour la reine, elle fut remise à l'instant même par la comtesse à l'abbé Lekel, aumônier de la Bastille, qui avait accompagné le cardinal au parloir, et dévoué aux intérêts des Rohan.

—Monsieur, lui dit-elle, vous pouvez, en vous chargeant de ce message, faire changer le sort de monsieur de Rohan et le mien. Prenez connaissance de ce qu'il renferme. Vous êtes un homme obligé au secret par vos devoirs. Vous vous convaincrez que j'ai frappé à la seule porte où nous puissions, monsieur le cardinal et moi, demander secours.

L'aumônier refusa.

—Vous ne voyez que moi d'ecclésiastique, répliqua-t-il. Sa Majesté croira que vous lui avez écrit d'après mes conseils et que vous m'avez tout avoué; je ne puis consentir à me perdre.

—Eh bien! dit Jeanne, désespérant du succès de sa ruse, mais voulant contraindre le cardinal par l'intimidation, dites à monsieur de Rohan qu'il me reste un moyen de prouver mon innocence, c'est de faire lire les lettres qu'il écrivait à la reine. Ce moyen, je répugnais à en user; mais, dans notre intérêt commun, je m'y résoudrai.

En voyant l'aumônier épouvanté par ces menaces, elle essaya une dernière fois de lui mettre dans les mains sa terrible lettre à la reine.

«S'il prend la lettre, se disait-elle, je suis sauvée, parce que alors, en pleine audience, je lui demanderai ce qu'il en a fait, et s'il l'a remise à la reine et sommée d'y faire réponse; s'il ne l'a pas remise, la reine est perdue; l'hésitation des Rohan aura prouvé son crime et mon innocence.»

Mais l'abbé Lekel eut-il à peine la lettre dans les mains, qu'il la rendit comme si elle le brûlait.

—Faites attention, dit Jeanne pâle de colère, que vous ne risquez rien, car j'ai caché la lettre de la reine dans une enveloppe adressée à madame de Misery.

—Raison de plus! s'écria l'abbé, deux personnes sauraient le secret. Double motif de ressentiment pour la reine. Non, non, je refuse.

Et il repoussa les doigts de la comtesse.

—Remarquez, dit-elle, que vous me réduisez à faire usage des lettres de monsieur de Rohan.

—Soit, repartit l'abbé, faites-en usage, madame.

—Mais, reprit Jeanne tremblante de fureur, comme je vous déclare que la preuve d'une correspondance secrète avec Sa Majesté fait tomber sur un échafaud la tête du cardinal, vous êtes libre de dire: Soit! Je vous aurai averti.

La porte s'ouvrit en ce moment, et le cardinal reparut, superbe et courroucé, sur le seuil:

—Faites tomber sur un échafaud la tête d'un Rohan, madame, répondit-il, ce ne sera pas la première fois que la Bastille aura vu ce spectacle. Mais, puisqu'il en est ainsi, je vous déclare, moi, que je ne reprocherai rien à l'échafaud sur lequel roulera ma tête, pourvu que je voie celui sur lequel vous serez flétrie comme voleuse et faussaire! Venez, l'abbé, venez!

Il tourna le dos à Jeanne, après ces paroles foudroyantes, et sortant avec l'aumônier, laissa dans la rage et le désespoir cette malheureuse créature, qui ne pouvait faire un mouvement sans se prendre de plus en plus dans la fange mortelle où bientôt elle allait plonger tout entière.


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