—Ma foi! dit M. de Launay en riant et en rougissant, j'avoue que vous avez raison, monsieur le comte, c'était folie. Mais cette folie m'a passé par l'esprit juste au moment même où vous m'accusiez.
—Et moi, dit Condorcet, je ne serai pas moins franc que M. de Launay. J'ai songé effectivement que si vous goûtiez de ce que j'ai dans ma bague, je ne donnerais pas une obole de votre immortalité.
Un cri d'admiration partit de la table à l'instant même.
Cet aveu donnait raison, non pas à l'immortalité, mais à la pénétration du comte de Cagliostro.
—Vous voyez bien, dit tranquillement Cagliostro, vous voyez bien que j'ai deviné. Eh bien! il en est de même de tout ce qui doit arriver. L'habitude de vivre m'a révélé au premier coup d'œil le passé et l'avenir des gens que je vois.
«Mon infaillibilité sur ce point est telle, qu'elle s'étend aux animaux, à la matière inerte. Si je monte dans un carrosse, je vois à l'air des chevaux qu'ils s'emporteront, à la mine du cocher qu'il me versera ou m'accrochera; si je m'embarque sur un navire, je devine que le capitaine sera un ignorant ou un entêté, et que, par conséquent, il ne pourra ou il ne voudra pas faire la manœuvre nécessaire. J'évite alors le cocher et le capitaine; je laisse les chevaux comme le navire. Je ne nie pas le hasard, je l'amoindris; au lieu de lui laisser cent chances comme fait tout le monde, je lui en ôte quatre-vingt-dix-neuf, et je me défie de la centième. Voilà à quoi cela me sert d'avoir vécu trois mille ans.
—Alors, dit en riant La Pérouse au milieu de l'enthousiasme ou du désappointement soulevé par les paroles de Cagliostro, alors, mon cher prophète, vous devriez bien venir avec moi jusqu'aux embarcations qui doivent me faire faire le tour du monde. Vous me rendriez un signalé service.
Cagliostro ne répondit rien.
—Monsieur le maréchal, continua en riant le navigateur, puisque M. le comte de Cagliostro, et je comprends cela, ne veut pas quitter si bonne compagnie, il faut que vous me permettiez de le faire. Pardonnez-moi, monsieur le comte de Haga, pardonnez-moi, madame, mais voilà sept heures qui sonnent, et j'ai promis au roi de monter en chaise à sept heures et un quart. Maintenant, puisque M. le comte de Cagliostro n'est pas tenté de venir voir mes deux flûtes, qu'il me dise au moins ce qui m'arrivera de Versailles à Brest. De Brest au pôle, je le tiens quitte, c'est mon affaire. Mais, pardieu! de Versailles à Brest, il me doit une consultation.
Cagliostro regarda encore une fois La Pérouse, et d'un œil si mélancolique, avec un air si doux et si triste à la fois, que la plupart des convives en furent frappés étrangement. Mais le navigateur ne remarqua rien. Il prenait congé des convives; ses valets lui faisaient endosser une lourde houppelande de fourrures, et Mme du Barry glissait dans sa poche quelques-uns de ces cordiaux exquis qui sont si doux au voyageur, auxquels cependant le voyageur ne pense presque jamais de lui-même, et qui lui rappellent les amis absents pendant les longues nuits d'une route accomplie par une atmosphère glaciale.
La Pérouse, toujours riant, salua respectueusement le comte de Haga, et tendit la main au vieux maréchal.
—Adieu, mon cher La Pérouse, lui dit le duc de Richelieu.
—Non pas, monsieur le duc, au revoir, répondit La Pérouse. Mais, en vérité, on dirait que je pars pour l'éternité: le tour du monde à faire, voilà tout, quatre ou cinq ans d'absence, pas davantage; il ne faut pas se dire adieu pour cela.
—Quatre ou cinq ans! s'écria le maréchal. Eh! monsieur, pourquoi ne dites-vous pas quatre ou cinq siècles? Les jours sont des années à mon âge. Adieu, vous dis-je.
—Bah! demandez au devin, dit La Pérouse en riant: il vous promet vingt ans encore. N'est-ce pas, monsieur de Cagliostro? Ah! comte, que ne m'avez-vous parlé plus tôt de vos divines gouttes? à quelque prix que ce fût, j'en eusse embarqué une tonne sur l'Astrolabe. C'est le nom de mon bâtiment, messieurs. Madame, encore un baiser sur votre belle main, la plus belle que je sois bien certainement destiné à voir d'ici à mon retour. Au revoir!
Et il partit.
Cagliostro gardait toujours le même silence de mauvais augure.
On entendit le pas du capitaine sur les degrés sonores du perron, sa voix toujours gaie dans la cour, et ses derniers compliments aux personnes rassemblées pour le voir.
Puis les chevaux secouèrent leurs têtes chargées de grelots, la portière de la chaise se ferma avec un bruit sec, et les roues grondèrent sur le pavé de la rue.
La Pérouse venait de faire le premier pas dans ce voyage mystérieux dont il ne devait pas revenir.
Chacun écoutait.
Lorsqu'on n'entendit plus rien, tous les regards se trouvèrent comme par une force supérieure ramenés sur Cagliostro.
Il y avait en ce moment sur les traits de cet homme une illumination pythique qui fit tressaillir les convives.
Un silence étrange dura quelques instants.
Le comte de Haga le rompit le premier.
—Et pourquoi ne lui avez-vous rien répondu, monsieur?
Cette interrogation était l'expression de l'anxiété générale.
Cagliostro tressaillit, comme si cette demande l'avait tiré de sa contemplation.
—Parce que, dit-il en répondant au comte, il m'eût fallu lui dire un mensonge ou une dureté.
—Comment cela?
—Parce qu'il m'eût fallu lui dire: «Monsieur de La Pérouse, M. le duc de Richelieu a raison de vous dire adieu et non pas au revoir.»
—Eh! mais, fit Richelieu pâlissant, que diable! monsieur Cagliostro, dites vous donc là de La Pérouse?
—Oh! rassurez-vous, monsieur le maréchal, reprit vivement Cagliostro, ce n'est pas pour vous que la prédiction est triste.
—Eh quoi! s'écria Mme du Barry, ce pauvre La Pérouse qui vient de me baiser la main...
—Non seulement ne vous la baisera plus, madame, mais ne reverra jamais ceux qu'il vient de quitter ce soir, dit Cagliostro en considérant attentivement son verre plein d'eau, et dans lequel, par la façon dont il était placé, se jouaient des couches lumineuses d'une couleur d'opale, coupées transversalement par les ombres des objets environnants.
Un cri d'étonnement sortit de toutes les bouches.
La conversation en était venue à ce point que chaque minute faisait grandir l'intérêt; on eût dit, à l'air grave, solennel et presque anxieux avec lequel les assistants interrogeaient Cagliostro, soit de la voix, soit du regard, qu'il s'agissait des prédictions infaillibles d'un oracle antique.
Au milieu de cette préoccupation, M. de Favras, résumant le sentiment général, se leva, fit un signe, et s'en alla sur la pointe du pied écouter dans les antichambres si quelque valet ne guettait pas.
Mais c'était, nous l'avons dit, une maison bien tenue que celle de M. le maréchal de Richelieu, et M. de Favras ne trouva dans l'antichambre qu'un vieil intendant qui, sévère comme une sentinelle à un poste perdu, défendait les abords de la salle à manger à l'heure solennelle du dessert.
Il revint prendre sa place, et s'assit en faisant signe aux convives qu'ils étaient bien seuls.
—En ce cas, dit Mme du Barry, répondant à l'assurance de M. de Favras comme si elle eût été émise à haute voix, en ce cas, racontez-nous ce qui attend ce pauvre La Pérouse.
Cagliostro secoua la tête.
—Voyons, voyons, monsieur de Cagliostro! dirent les hommes.
—Oui, nous vous en prions du moins.
—Eh bien, M. de La Pérouse part, comme il vous l'a dit, dans l'intention de faire le tour du monde, et pour continuer les voyages de Cook, du pauvre Cook! vous le savez, assassiné aux îles Sandwich.
—Oui! oui! nous savons, dirent toutes les têtes plutôt que toutes les voix.
—Tout présage un heureux succès à l'entreprise. C'est un bon marin que M. de La Pérouse; d'ailleurs, le roi Louis XVI lui a habilement tracé son itinéraire.
—Oui, interrompit le comte de Haga, le roi de France est un habile géographe; n'est-il pas vrai, monsieur de Condorcet?
—Plus habile géographe qu'il n'est besoin pour un roi, répondit le marquis. Les rois ne devraient tout connaître qu'à la surface. Alors ils se laisseraient peut-être guider par les hommes qui connaissent le fond.
—C'est une leçon, monsieur le marquis, dit en souriant M. le comte de Haga.
Condorcet rougit.
—Oh! non, monsieur le comte, dit-il, c'est une simple réflexion, une généralité philosophique.
—Donc il part? dit Mme du Barry, empressée à rompre toute conversation particulière disposée à faire dévier du chemin qu'avait pris la conversation générale.
—Donc il part, reprit Cagliostro. Mais ne croyez pas, si pressé qu'il vous ait paru, qu'il va partir tout de suite; non, je le vois perdant beaucoup de temps à Brest.
—C'est dommage, dit Condorcet, c'est l'époque des départs. Il est même déjà un peu tard, février ou mars aurait mieux valu.
—Oh! ne lui reprochez pas ces deux ou trois mois, monsieur de Condorcet, il vit au moins pendant ce temps, il vit et il espère.
—On lui a donné bonne compagnie, je suppose? dit Richelieu.
—Oui, dit Cagliostro, celui qui commande le second bâtiment est un officier distingué. Je le vois, jeune encore, aventureux, brave malheureusement.
—Quoi! malheureusement!
—Eh bien! un an après, je cherche cet ami, et ne le vois plus, dit Cagliostro avec inquiétude en consultant son verre. Nul de vous n'est parent ni allié de M. de Langle?
—Non.
—Nul ne le connaît?
—Non.
—Eh bien! la mort commencera par lui. Je ne le vois plus.
Un murmure d'effroi s'échappa de la poitrine des assistants.
—Mais lui... lui... La Pérouse? dirent plusieurs voix haletantes.
—Il vogue, il aborde, il se rembarque. Un an, deux ans de navigation heureuse. On reçoit de ses nouvelles. Et puis...
—Et puis?
—Les années passent.
—Enfin?
—Enfin l'océan est grand, le ciel est sombre. Çà et là surgissent des terres inexplorées, çà et là des figures hideuses comme les monstres de l'archipel grec. Elles guettent le navire qui fuit dans la brume entre les récifs, emporté par le courant; enfin, la tempête, la tempête plus hospitalière que le rivage, puis des feux sinistres. Oh! La Pérouse! La Pérouse! Si tu pouvais m'entendre, je te dirais: «Tu pars comme Christophe Colomb pour découvrir un monde, La Pérouse, défie-toi des îles inconnues!»
Il se tut.
Un frisson glacial courait dans l'assemblée, tandis qu'au-dessus de la table vibraient encore ses dernières paroles.
—Mais pourquoi ne pas l'avoir averti? s'écria le comte de Haga, subissant comme les autres l'influence de cet homme extraordinaire qui remuait tous les cœurs à son caprice.
—Oui, oui, dit Mme du Barry; pourquoi ne pas courir, pourquoi ne pas le rattraper? La vie d'un homme comme La Pérouse vaut bien le voyage d'un courrier, mon cher maréchal.
Le maréchal comprit et se leva à demi pour sonner.
Cagliostro étendit le bras.
Le maréchal retomba dans son fauteuil.
—Hélas! continua Cagliostro, tout avis serait inutile: l'homme qui prévoit la destinée ne change pas la destinée. M. de La Pérouse rirait, s'il avait entendu mes paroles, comme riaient les fils de Priam quand prophétisait Cassandre; mais, tenez, vous riez vous-même, monsieur le comte de Haga, et le rire va gagner vos compagnons. Oh! ne vous contraignez pas, monsieur de Favras; je n'ai jamais trouvé un auditeur crédule.
—Oh! nous croyons, s'écrièrent Mme du Barry et le vieux duc de Richelieu.
—Je crois, murmura Taverney.
—Moi aussi, dit poliment le comte de Haga.
—Oui, reprit Cagliostro, vous croyez, vous croyez, parce qu'il s'agit de La Pérouse, mais s'il s'agissait de vous, vous ne croiriez pas?
—Oh!
—J'en suis sûr.
—J'avoue que ce qui me ferait croire, dit le comte de Haga, ce serait que M. de Cagliostro eût dit à M. de La Pérouse: «Gardez-vous des îles inconnues.» Il s'en fût gardé alors. C'était toujours une chance.
—Je vous assure que non, monsieur le comte, et m'eût-il cru, voyez ce que cette révélation avait d'horrible, alors qu'en présence du danger, à l'aspect de ces îles inconnues qui doivent lui être fatales, le malheureux, crédule à ma prophétie, eût senti la mort mystérieuse qui le menace s'approcher de lui sans pouvoir la fuir. Ce n'est point une mort, ce sont mille morts qu'il eût alors souffertes; car c'est souffrir mille morts que de marcher dans l'ombre avec le désespoir à ses côtés. L'espoir que je lui enlevais, songez-y donc, c'est la dernière consolation que le malheureux garde sous le couteau, alors que déjà le couteau le touche, qu'il sent le tranchant de l'acier, que son sang coule. La vie s'éteint, l'homme espère encore.
—C'est vrai! dirent à voix basse quelques-uns des assistants.
—Oui, continua Condorcet, le voile qui couvre la fin de notre vie est le seul bien réel que Dieu ait fait à l'homme sur la terre.
—Eh bien! quoi qu'il en soit, dit le comte de Haga, s'il m'arrivait d'entendre dire par un homme comme vous: «Défiez-vous de tel homme ou de telle chose», je prendrais l'avis pour bon, et je remercierais le conseiller.
Cagliostro secoua doucement la tête, en accompagnant ce geste d'un triste sourire.
—En vérité, monsieur de Cagliostro, continua le comte, avertissez-moi, et je vous remercierai.
—Vous voudriez que je vous dise, à vous, ce que je n'ai point voulu dire à M. de La Pérouse?
—Oui, je le voudrais.
Cagliostro fit un mouvement comme s'il allait parler; puis, s'arrêtant:
—Oh! non, dit-il, monsieur le comte, non.
—Je vous en supplie.
Cagliostro détourna la tête.
—Jamais! murmura-t-il.
—Prenez garde, dit le comte avec un sourire, vous allez encore me rendre incrédule.
—Mieux vaut l'incrédulité que l'angoisse.
—Monsieur de Cagliostro, dit gravement le comte, vous oubliez une chose.
—Laquelle? demanda respectueusement le prophète.
—C'est que, s'il est certains hommes qui, sans inconvénient, peuvent ignorer leur destinée, il en est d'autres qui auraient besoin de connaître l'avenir, attendu que leur destinée importe non seulement à eux, mais à des millions d'hommes.
—Alors, dit Cagliostro, un ordre. Non, je ne ferai rien sans un ordre.
—Que voulez-vous dire?
—Que Votre Majesté commande, dit Cagliostro à voix basse, et j'obéirai.
—Je vous commande de me révéler ma destinée, monsieur de Cagliostro, reprit le roi avec une majesté pleine de courtoisie.
En même temps, comme le comte de Haga s'était laissé traiter en roi et avait rompu l'incognito en donnant un ordre, M. de Richelieu se leva, vint humblement saluer le prince, et lui dit:
—Merci pour l'honneur que le roi de Suède a fait à ma maison, sire; que Votre Majesté veuille prendre la place d'honneur. À partir de ce moment, elle ne peut plus appartenir qu'à vous.
—Restons, restons comme nous sommes, monsieur le maréchal, et ne perdons pas un mot de ce que M. le comte de Cagliostro va me dire.
—Aux rois on ne dit pas la vérité, sire.
—Bah! je ne suis pas dans mon royaume. Reprenez votre place, monsieur le duc; parlez, monsieur de Cagliostro, je vous en conjure.
Cagliostro jeta les yeux sur son verre; des globules pareils à ceux qui traversent le vin de champagne montaient du fond à la surface; l'eau semblait, attirée par son regard puissant, s'agiter sous sa volonté.
—Sire, dites-moi ce que vous voulez savoir, dit Cagliostro; me voilà prêt à vous répondre.
—Dites-moi de quelle mort je mourrai.
—D'un coup de feu, Sire.
Le front de Gustave rayonna.
—Ah! dans une bataille, dit-il, de la mort d'un soldat. Merci, monsieur de Cagliostro, cent fois merci. Oh! je prévois des batailles, et Gustave-Adolphe et Charles XII m'ont montré comment l'on mourait lorsqu'on est roi de Suède.
Cagliostro baissa la tête sans répondre.
Le comte de Haga fronça le sourcil.
—Oh! oh! dit-il, n'est-ce pas dans une bataille que le coup de feu sera tiré?
—Non, Sire.
—Dans une sédition; oui, c'est encore possible.
—Ce n'est point dans une sédition.
—Mais où sera-ce donc?
—Dans un bal, Sire.
Le roi devint rêveur.
Cagliostro, qui s'était levé, se rassit et laissa tomber sa tête dans ses deux mains où elle s'ensevelit.
Tous pâlissaient autour de l'auteur de la prophétie et de celui qui en était l'objet.
M. de Condorcet s'approcha du verre d'eau dans lequel le devin avait lu le sinistre augure, le prit par le pied, le souleva à la hauteur de son œil, et en examina soigneusement les facettes brillantes et le contenu mystérieux.
On voyait cet œil intelligent, mais froid, scrutateur, demander au double cristal solide et liquide la solution d'un problème que sa raison à lui réduisait à la valeur d'une spéculation purement physique.
En effet, le savant supputait la profondeur, les réfractions lumineuses et les jeux microscopiques de l'eau. Il se demandait, lui qui voulait une cause à tout, la cause et le prétexte de ce charlatanisme exercé sur des hommes de la valeur de ceux qui entouraient cette table, par un homme auquel on ne pouvait refuser une portée extraordinaire.
Sans doute il ne trouva point la solution de son problème, car il cessa d'examiner le verre, le replaça sur la table et, au milieu de la stupéfaction résultant du pronostic de Cagliostro:
—Eh bien! moi aussi, dit-il, je prierai notre illustre prophète d'interroger son miroir magique. Malheureusement, moi, ajouta-t-il, je ne suis pas un seigneur puissant, je ne commande pas, et ma vie obscure n'appartient point à des millions d'hommes.
—Monsieur, dit le comte de Haga, vous commandez au nom de la science, et votre vie importe non seulement à un peuple, mais à l'humanité.
—Merci, monsieur le comte; mais peut-être votre avis sur ce point n'est-il point celui de M. de Cagliostro.
Cagliostro releva la tête, comme fait un coursier sous l'aiguillon.
—Si fait, marquis, dit-il avec un commencement d'irritabilité nerveuse, que dans les temps antiques on eût attribué à l'influence du dieu qui le tourmentait. Si fait, vous êtes un seigneur puissant dans le royaume de l'intelligence. Voyons, regardez-moi en face; vous aussi, souhaitez-vous sérieusement que je vous fasse une prédiction?
—Sérieusement, monsieur le comte, reprit Condorcet, sur l'honneur! on ne peut plus sérieusement.
—Eh bien! marquis, dit Cagliostro d'une voix sourde et en abaissant la paupière sur son regard fixe, vous mourrez du poison que vous portez dans la bague que vous avez au doigt. Vous mourrez...
—Oh! mais si je la jetais? interrompit Condorcet.
—Jetez-la.
—Enfin, vous avouez que c'est bien facile?
—Alors, jetez-la, vous dis-je.
—Oh! oui, marquis! s'écria Mme du Barry, par grâce, jetez ce vilain poison; jetez-le, ne fût-ce que pour faire mentir un peu ce prophète malencontreux qui nous afflige tous de ses prophéties. Car, enfin, si vous le jetez, il est certain que vous ne serez pas empoisonné par celui-là; et comme c'est par celui-là que M. de Cagliostro prétend que vous le serez, alors, bon gré mal gré, M. de Cagliostro aura menti.
—Mme la comtesse a raison, dit le comte de Haga.
—Bravo! comtesse, dit Richelieu. Voyons, marquis, jetez ce poison; ça fera d'autant mieux que maintenant que je sais que vous portez à la main la mort d'un homme, je tremblerai toutes les fois que nous trinquerons ensemble. La bague peut s'ouvrir toute seule... Eh! eh!
—Et deux verres qui se choquent sont bien près l'un de l'autre, dit Taverney. Jetez, marquis, jetez.
—C'est inutile, dit tranquillement Cagliostro, M. de Condorcet ne le jettera pas.
—Non, dit le marquis, je ne le quitterai pas, c'est vrai, et ce n'est pas parce que j'aide la destinée, c'est parce que Cabanis m'a composé ce poison qui est unique, qui est une substance solidifiée par l'effet du hasard, et qu'il ne retrouvera jamais ce hasard peut-être; voilà pourquoi je ne jetterai pas ce poison. Triomphez si vous voulez, monsieur de Cagliostro.
—Le destin, dit celui-ci, trouve toujours des agents fidèles pour aider à l'exécution de ses arrêts.
—Ainsi, je mourrai empoisonné, dit le marquis. Eh bien! soit. Ne meurt pas empoisonné qui veut. C'est une mort admirable que vous me prédisez là; un peu de poison sur le bout de ma langue, et je suis anéanti. Ce n'est plus la mort, cela; c'est moins la vie, comme nous disons en algèbre.
—Je ne tiens pas à ce que vous souffriez, monsieur, répondit froidement Cagliostro.
Et il fit un signe qui indiquait qu'il désirait en rester là, avec M. de Condorcet du moins.
—Monsieur, dit alors le marquis de Favras en s'allongeant sur la table, comme pour aller au-devant de Cagliostro, voilà un naufrage, un coup de feu et un empoisonnement qui me font venir l'eau à la bouche. Est-ce que vous ne me ferez pas la grâce de me prédire, à moi aussi, quelque petit trépas du même genre?
—Oh! monsieur le marquis, dit Cagliostro commençant à s'animer sous l'ironie, vous auriez vainement tort de jalouser ces messieurs, car, sur ma foi de gentilhomme, vous aurez mieux.
—Mieux! s'écria M. de Favras en riant; prenez garde, c'est vous engager beaucoup: mieux que la mer, le feu et le poison; c'est difficile.
—Il reste la corde, monsieur le marquis, dit gracieusement Cagliostro.
—La corde... oh! oh! que me dites-vous là?
—Je vous dis que vous serez pendu, répondit Cagliostro avec une espèce de rage prophétique dont il n'était plus le maître.
—Pendu! répéta l'assemblée; diable!
—Monsieur oublie que je suis gentilhomme, dit Favras, un peu refroidi; et s'il veut, par hasard, parler d'un suicide, je le préviens que je compte me respecter assez jusqu'au dernier moment pour ne pas me servir d'une corde tant que j'aurai une épée.
—Je ne vous parle pas d'un suicide, monsieur.
—Alors vous parlez d'un supplice.
—Oui.
—Vous êtes étranger, monsieur, et, en cette qualité, je vous pardonne.
—Quoi?
—Votre ignorance. En France, on décapite les gentilshommes.
—Vous réglerez cette affaire avec le bourreau, monsieur, dit Cagliostro, écrasant son interlocuteur sous cette brutale réponse.
Il y eut un instant d'hésitation dans l'assemblée.
—Savez-vous que je tremble à présent, dit M. de Launay; mes prédécesseurs ont si tristement choisi que j'augure mal pour moi si je fouille au même sac qu'eux.
—Alors vous êtes plus raisonnable qu'eux, et vous ne voulez pas connaître l'avenir. Vous avez raison; bon ou mauvais, respectons le secret de Dieu.
—Oh! oh! monsieur de Launay, dit Mme du Barry, j'espère que vous aurez bien autant de courage que ces messieurs.
—Mais je l'espère aussi, madame, dit le gouverneur en s'inclinant.
Puis se retournant vers Cagliostro:
—Voyons, monsieur, lui dit-il; à mon tour, gratifiez-moi de mon horoscope, je vous en conjure.
—C'est facile, dit Cagliostro: un coup de hache sur la tête et tout sera dit.
Un cri d'effroi retentit dans la salle. MM. de Richelieu et Taverney supplièrent Cagliostro de ne pas aller plus loin; mais la curiosité féminine l'emporta.
—Mais, à vous entendre, vraiment, comte, lui dit Mme du Barry, l'univers entier finirait de mort violente. Comment, nous voilà huit, et sur huit, cinq déjà sont condamnés par vous.
—Oh! vous comprenez bien que c'est un parti pris et que nous en rions, madame, dit M. de Favras en essayant de rire effectivement.
—Certainement que nous en rions, dit le comte de Haga, que cela soit vrai ou que cela soit faux.
—Oh! j'en rirais bien aussi, dit Mme du Barry, car je ne voudrais pas, par ma lâcheté, faire déshonneur à l'assemblée. Mais, hélas! je ne suis qu'une femme, et n'aurai pas même l'honneur d'être mise à votre rang pour un dénouement sinistre. Une femme, cela meurt dans son lit. Hélas! ma mort de vieille femme triste et oubliée sera la pire de toutes les morts, n'est-ce pas, monsieur de Cagliostro?
Et en disant ces mots elle hésitait; elle donnait, non seulement par ses paroles, mais par son air, un prétexte au devin de la rassurer; mais Cagliostro ne la rassurait pas.
La curiosité fut plus forte que l'inquiétude et l'emporta sur elle.
—Voyons, monsieur de Cagliostro, dit Mme du Barry, répondez-moi donc!
—Comment voulez-vous que je vous réponde, madame, vous ne me questionnez pas.
La comtesse hésita.
—Mais... dit-elle.
—Voyons, demanda Cagliostro, m'interrogez-vous, oui ou non?
La comtesse fit un effort, et après avoir puisé du courage dans le sourire de l'assemblée:
—Eh bien! oui, s'écria-t-elle, je me risque; voyons, dites comment finira Jeanne de Vaubernier, comtesse du Barry.
—Sur l'échafaud, madame, répondit le funèbre prophète.
—Plaisanterie! n'est-ce pas, monsieur? balbutia la comtesse avec un regard suppliant.
Mais on avait poussé à bout Cagliostro, et il ne vit pas ce regard.
—Et pourquoi plaisanterie? demanda-t-il.
—Mais parce que, pour monter sur l'échafaud, il faut avoir tué, assassiné, commis un crime enfin, et que, selon toute probabilité, je ne commettrai jamais de crime. Plaisanterie, n'est-ce pas?
—Eh! mon Dieu, oui, dit Cagliostro, plaisanterie comme tout ce que j'ai prédit.
La comtesse partit d'un éclat de rire qu'un habile observateur eût trouvé un peu trop strident pour être naturel.
—Allons, monsieur de Favras, dit-elle, voyons, commandons nos voitures de deuil.
—Oh! ce serait bien inutile pour vous, comtesse, dit Cagliostro.
—Et pourquoi cela, monsieur?
—Parce que vous irez à l'échafaud dans une charrette.
—Fi! l'horreur! s'écria Mme du Barry. Oh! le vilain homme! Maréchal, une autre fois choisissez des convives d'une autre humeur, ou je ne reviens pas chez vous.
—Excusez-moi, madame, dit Cagliostro, mais vous comme les autres vous l'avez voulu.
—Moi comme les autres; au moins vous m'accorderez bien le temps, n'est ce pas, de choisir mon confesseur?
—Ce serait peine superflue, comtesse, dit Cagliostro.
—Comment cela?
—Le dernier qui montera à l'échafaud avec un confesseur, ce sera...
—Ce sera? demanda toute l'assemblée.
—Ce sera le roi de France.
Et Cagliostro dit ces derniers mots d'une voix sourde et tellement lugubre, qu'elle passa comme un souffle de mort sur les assistants, et les glaça jusqu'au fond du cœur.
Alors, il se fit un silence de quelques minutes.
Pendant ce silence, Cagliostro approcha de ses lèvres le verre d'eau dans lequel il avait lu toutes ces sanglantes prophéties; mais à peine eut-il touché à sa bouche qu'avec un dégoût invincible il le repoussa comme il eût fait d'un amer calice.
Tandis qu'il accomplissait ce mouvement, les yeux de Cagliostro se portèrent sur Taverney.
—Oh! s'écria celui-ci, qui crut qu'il allait parler, ne me dites pas ce que je deviendrai; je ne vous le demande pas, moi.
—Eh bien! moi je le demande à sa place, dit Richelieu.
—Vous, monsieur le maréchal, dit Cagliostro, rassurez-vous, car vous êtes le seul de nous tous qui mourrez dans votre lit.
—Le café, messieurs! dit le vieux maréchal, enchanté de la prédiction. Le café!
Chacun se leva.
Mais, avant de passer au salon, le comte de Haga, s'approchant de Cagliostro:
—Monsieur, dit-il, je ne songe pas à fuir le destin, mais dites-moi de quoi il faut que je me défie?
—D'un manchon, sire, répondit Cagliostro.
M. de Haga s'éloigna.
—Et moi? demanda Condorcet.
—D'une omelette.
—Bon, je renonce aux œufs.
Et il rejoignit le comte.
—Et moi, dit Favras, qu'ai-je à craindre?
—Une lettre.
—Bon, merci.
—Et moi? demanda de Launay.
—La prise de la Bastille.
—Oh! me voilà tranquille.
Et il s'éloigna en riant.
—À mon tour, monsieur, fit la comtesse toute troublée.
—Vous, belle comtesse, défiez-vous de la place Louis XV!
—Hélas! répondit la comtesse, déjà un jour je m'y suis égarée; j'ai bien souffert. Ce jour-là, j'avais perdu la tête.
—Eh bien! cette fois encore, vous la perdrez, comtesse, mais vous ne la retrouverez pas.
Mme du Barry poussa un cri et s'enfuit au salon près des autres convives.
Cagliostro allait y suivre ses compagnons.
—Un moment, fit Richelieu, il ne reste plus que Taverney et moi à qui vous n'ayez rien dit, mon cher sorcier.
—M. de Taverney m'a prié de ne rien dire, et vous, monsieur le maréchal, vous ne m'avez rien demandé.
—Oh! et je vous en prie encore, s'écria Taverney les mains jointes.
—Mais, voyons, pour nous prouver la puissance de votre génie, ne pourriez-vous pas nous dire une chose que nous deux savons seuls?
—Laquelle? demanda Cagliostro en souriant.
—Eh bien! c'est ce que ce brave Taverney vient faire à Versailles au lieu de vivre tranquillement dans sa belle terre de Maison-Rouge, que le roi a rachetée pour lui il y a trois ans?
—Rien de plus simple, monsieur le maréchal, répondit Cagliostro. Voici dix ans, monsieur avait voulu donner sa fille, Mlle Andrée, au roi Louis XV; mais monsieur n'a pas réussi.
—Oh! oh! grogna Taverney.
—Aujourd'hui, monsieur veut donner son fils, Philippe de Taverney, à la reine Marie-Antoinette. Demandez-lui si je mens.
—Par ma foi! dit Taverney tout tremblant, cet homme est sorcier, ou le diable m'emporte!
—Oh! oh! fit le maréchal, ne parle pas si cavalièrement du diable, mon vieux Taverney.
—Effrayant! effrayant! murmura Taverney.
Et il se retourna pour implorer une dernière fois la discrétion de Cagliostro; mais celui-ci avait disparu.
—Allons, Taverney, allons au salon, dit le maréchal; on prendrait le café sans nous, ou nous prendrions le café froid, ce qui serait bien pis.
Et il courut au salon.
Mais le salon était désert; pas un des convives n'avait eu le courage de revoir en face l'auteur des terribles prédictions.
Les bougies brûlaient sur les candélabres; le café fumait dans l'aiguière; le feu sifflait dans l'âtre.
Tout cela inutilement.
—Ma foi! mon vieux camarade, il paraît que nous allons prendre notre café en tête à tête... Eh bien! où diable es-tu donc passé?
Et Richelieu regarda de tous côtés; mais le petit vieillard s'était esquivé comme les autres.
—C'est égal, dit le maréchal en ricanant comme eût fait Voltaire, et en frottant l'une contre l'autre ses mains sèches et blanches toutes chargées de bagues, je serai le seul de tous mes convives qui mourrai dans mon lit. Eh! eh! dans mon lit! Comte de Cagliostro, je ne suis pas un incrédule, moi. Dans mon lit, et le plus tard possible? Holà! mon valet de chambre, et mes gouttes?
Le valet de chambre entra un flacon à la main, et le maréchal et lui passèrent dans la chambre à coucher.
FIN DU PROLOGUE
L'hiver de 1784, ce monstre qui dévora un sixième de la France, nous n'avons pu, quoiqu'il grondât aux portes, le voir chez M. le duc de Richelieu, enfermés que nous étions dans cette salle à manger si chaude et si parfumée.
Un peu de givre aux vitres, c'est le luxe de la nature ajouté au luxe des hommes. L'hiver a ses diamants, sa poudre et ses broderies d'argent pour le riche, enseveli sous sa fourrure, ou calfeutré dans son carrosse, ou emballé dans les ouates et les velours d'un appartement chauffé. Tout frimas est une pompe, toute intempérie un changement de décor, que le riche regarde exécuter à travers les vitres de ses fenêtres, par ce grand et éternel machiniste que l'on appelle Dieu.
En effet, qui a chaud peut admirer les arbres noirs, et trouver du charme aux sombres perspectives des plaines embaumées par l'hiver.
Celui qui sent monter à son cerveau les suaves parfums du dîner qui l'attend peut humer de temps en temps, à travers une fenêtre entrouverte, l'âpre parfum de la bise, et la glaciale vapeur des neiges qui régénèrent ses idées.
Celui, enfin, qui, après une journée sans souffrances, quand des millions de ses concitoyens ont souffert, s'étend sous un édredon, dans des draps bien fins, dans un lit bien chaud; celui-là, comme cet égoïste dont parle Lucrèce, et que glorifie Voltaire, peut trouver que tout est bien dans le meilleur des mondes possibles.
Mais celui qui a froid ne voit rien de toutes ces splendeurs de la nature, aussi riche de son manteau blanc que de son manteau vert.
Celui qui a faim cherche la terre et fuit le ciel: le ciel sans soleil et par conséquent sans sourire pour le malheureux.
Or, à cette époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire vers la moitié du mois d'avril, trois cent mille malheureux, mourant de froid et de faim, gémissaient dans Paris seulement, dans Paris où, sous prétexte que nulle ville ne renferme plus de riches, rien n'était prévu pour empêcher les pauvres de périr par le froid et par la misère.
Depuis ces quatre mois, un ciel d'airain chassait les malheureux des villages dans les villes, comme d'habitude l'hiver chasse les loups des bois dans le village.
Plus de pain, plus de bois.
Plus de pain pour ceux qui supportaient le froid, plus de bois pour cuire le pain.
Toutes les provisions faites, Paris les avait dévorées en un mois; le prévôt des marchands, imprévoyant et incapable, ne savait pas faire entrer dans Paris, confié à ses soins, deux cent mille cordes de bois disponibles dans un rayon de dix lieues autour de la capitale.
Il donnait pour excuse: quand il gelait, la gelée qui empêche les chevaux de marcher; quand il dégelait, l'insuffisance des charrettes et des chevaux. Louis XVI toujours bon, toujours humain, toujours le premier frappé des besoins physiques du peuple, dont les besoins sociaux lui échappaient plus facilement, Louis XVI commença par affecter une somme de deux cent mille livres à la location de chariots et de chevaux, puis ensuite il mit les uns et les autres en réquisition forcée.
Cependant, la consommation continuait d'emporter les arrivages. Il fallait taxer les acheteurs. Nul n'eut le droit d'enlever d'abord du chantier général plus d'une voie de bois, puis plus d'une demi-voie. On vit alors la queue s'allonger à la porte des chantiers, comme, plus tard, on devait la voir s'allonger à la porte des boulangers.
Le roi dépensa tout l'argent de sa cassette en aumônes, il leva trois millions sur les recettes des octrois, et appliqua ces trois millions au soulagement des malheureux, déclarant que toute urgence devait céder et se taire devant l'urgence du froid et de la famine.
La reine, de son côté, donna cinq cents louis sur ses épargnes. On convertit en salles d'asile les couvents, les hôpitaux, les monuments publics, et chaque porte cochère s'ouvrit à l'ordre de ses maîtres, à l'exemple de celles des châteaux royaux, pour donner accès dans les cours des hôtels à des pauvres qui venaient s'accroupir autour d'un grand feu.
On espérait gagner ainsi les bons dégels!
Mais le ciel était inflexible! Chaque soir un voile de cuivre rose s'étendait sur le firmament; l'étoile brillait sèche et froide comme un falot de la mort, et la gelée nocturne condensait de nouveau, dans un lac de diamant, la neige pâle que le soleil de midi avait un instant liquéfiée.
Pendant le jour, des milliers d'ouvriers, la pioche et la pelle en main, échafaudaient la neige et la glace le long des maisons, en sorte qu'un double rempart épais et humide obstruait la moitié des rues, déjà trop étroites pour la plupart. Carrosses pesants aux roues glissantes, chevaux vacillants et abattus à chaque minute refoulaient sur ces murs glacés le passant exposé au triple danger des chutes, des chocs et des écroulements.
Bientôt, les amas de neige et de glaces devinrent tels que les boutiques en furent masquées, les passages bouchés, et qu'il fallut renoncer à enlever les glaces, les forces et les moyens de charroi ne suffisant plus.
Paris, impuissant, s'avoua vaincu et laissa faire l'hiver. Décembre, janvier, février et mars se passèrent ainsi; quelquefois un dégel de deux ou trois jours changeait en un océan tout Paris, dépourvu d'égouts et de pentes.
Certaines rues, dans ces moments-là, ne pouvaient être traversées qu'à la nage. Des chevaux s'y perdirent et se noyèrent. Les carrosses ne s'y hasardèrent plus, même au pas; ils se fussent changés en bateaux.
Paris, fidèle à son caractère, chansonna la mort par le froid, comme il avait chansonné la mort par la famine. On alla en procession aux Halles pour voir les poissardes débiter leur marchandise, et courir le chaland avec d'énormes bottes de cuir, des culottes dans leurs bottes et la jupe retroussée jusqu'à la ceinture, le tout en riant, gesticulant et s'éclaboussant les unes les autres dans le marécage qu'elles habitaient; mais comme les dégels étaient éphémères, comme la glace succédait plus opaque et plus opiniâtre, comme les lacs de la veille devenaient un cristal glissant le lendemain, des traîneaux remplaçaient les carrosses et couraient, poussés par des patineurs ou traînés par des chevaux ferrés à pointes, sur les chaussées des rues, changées en miroirs unis. La Seine, gelée à une profondeur de plusieurs pieds, était devenue le rendez-vous des oisifs qui s'y exerçaient à la course, c'est-à-dire à la chute, aux glissades, au patinage, aux jeux de toute sorte enfin, et qui, échauffés par cette gymnastique, couraient au feu le plus voisin, dès que la fatigue les forçait au repos, pour empêcher la sueur de geler sur leurs membres.
On prévoyait le moment où les communications par eau étant interrompues, où les communications par terre étant devenues impossibles, on prévoyait le moment où les vivres n'arriveraient plus et où Paris, ce corps gigantesque, succomberait faute d'aliments, comme ces monstres cétacés qui, ayant dépeuplé leurs cantons, demeurent enfermés par les glaces polaires et meurent d'inanition faute d'avoir pu, par les fissures, s'échapper, comme les petits poissons leur proie, et gagner des zones plus tempérées, des eaux plus fécondes.
Le roi, dans cette extrémité, assembla son conseil. Il y décida qu'on exilerait de Paris, c'est-à-dire que l'on prierait de retourner dans leurs provinces les évêques, les abbés, les moines trop insoucieux de la résidence; les gouverneurs, les intendants de province, qui avaient fait de Paris le siège de leur gouvernement; enfin les magistrats, qui préféraient l'Opéra et le monde à leurs fauteuils fleurdelisés.
En effet, tous ces gens faisaient grosse dépense de bois dans leurs riches hôtels, tous ces gens consommaient beaucoup de vivres dans leurs immenses cuisines.
Il y avait encore tous les seigneurs de terres provinciales, que l'on inviterait à s'enfermer dans leurs châteaux. Mais M. Lenoir, lieutenant de police, fit observer au roi que tous ces gens n'étant pas des coupables, on ne pouvait les forcer à quitter Paris du jour au lendemain; que par conséquent ils mettraient à se retirer une lenteur résultant à la fois du mauvais vouloir et de la difficulté des chemins, et qu'ainsi le dégel arriverait avant qu'on eût obtenu l'avantage de la mesure, tandis que tous les inconvénients s'en seraient produits.
Cependant, cette pitié du roi qui avait mis ses coffres à sec, cette miséricorde de la reine qui avait épuisé son épargne, avaient excité la reconnaissance ingénieuse du peuple, qui consacra par des monuments, éphémères comme le mal et comme le bienfait, la mémoire des charités que Louis XVI et la reine avaient versées sur les indigents. Comme, autrefois, les soldats érigeaient des trophées au général vainqueur, avec les armes de l'ennemi dont le général les avait délivrés, les Parisiens, sur le champ de bataille même où ils luttaient contre l'hiver, élevèrent donc au roi et à la reine des obélisques de neige et de glace. Chacun y concourut: le manœuvre donna ses bras, l'ouvrier son industrie, l'artiste son talent, et les obélisques s'élevèrent élégants, hardis et solides, à chaque coin des principales rues, et le pauvre homme de lettres que le bienfait du souverain avait été chercher dans sa mansarde apporta l'offrande d'une inscription rédigée plus encore par le cœur que par l'esprit.
À la fin de mars, le dégel était venu, mais inégal, incomplet, avec des reprises de gelée qui prolongeaient la misère, la douleur et la faim, dans la population parisienne, en même temps qu'elles conservaient debout et solides les monuments de neige.
Jamais la misère n'avait été aussi grande que dans cette dernière période; c'est que les intermittences d'un soleil déjà tiède faisaient paraître plus dures encore les nuits de gelée et de bise: les grandes couches de glace avaient fondu et s'étaient écoulées dans la Seine débordant de toutes parts. Mais, aux premiers jours d'avril, une de ces recrudescences de froid dont nous avons parlé se manifesta; les obélisques, le long desquels avait déjà coulé cette sueur qui présageait leur mort, les obélisques, à moitié fondus, se solidifièrent de nouveau, informes et amoindris; une belle couche de neige couvrit les boulevards et les quais, et l'on vit les traîneaux reparaître avec leurs chevaux fringants. Cela faisait merveille sur les quais et sur les boulevards. Mais dans les rues, les carrosses et les cabriolets rapides devenaient la terreur des piétons, qui ne les entendaient pas venir, qui, souvent empêchés par les murailles de glace, ne pouvaient les éviter; enfin qui, le plus souvent, tombaient sous les roues en essayant de fuir.
En peu de jours, Paris se couvrit de blessés et de mourants. Ici, une jambe brisée par une chute faite sur le verglas; là, une poitrine enfoncée par le brancard d'un cabriolet qui, emporté dans la rapidité de sa course, n'avait pu s'arrêter sur la glace. Alors, la police commença de s'occuper à préserver des roues ceux qui avaient échappé au froid, à la faim et aux inondations. On fit donc payer des amendes aux riches qui écrasaient les pauvres. C'est qu'en ce temps-là, règne des aristocraties, il y avait aristocratie même dans la manière de conduire les chevaux: un prince du sang se menait à toute bride et sans crier gare; un duc et pair, un gentilhomme et une fille d'Opéra, au grand trot; un président et un financier, au trot; le petit-maître, dans son cabriolet, se conduisait lui-même comme à la chasse, et le jockey, debout derrière, criait «Gare!» quand le maître avait accroché ou renversé un malheureux.
Et puis, comme dit Mercier, se ramassait qui pouvait; mais, en somme, pourvu que le Parisien vît de beaux traîneaux au col de cygne courir sur le boulevard, pourvu qu'il admirât dans leurs pelisses de martre ou d'hermine les belles dames de la cour, entraînées comme des météores sur les sillons reluisants de la glace, pourvu que les grelots dorés, les filets de pourpre et les panaches des chevaux amusassent les enfants échelonnés sur le passage de toutes ces belles choses, le bourgeois de Paris oubliait l'incurie des gens de police et les brutalités des cochers, tandis que le pauvre, de son côté, du moins pour un instant, oubliait sa misère, habitué qu'il était encore en ce temps-là à être patronné par les gens riches ou par ceux qui affectaient de l'être.
Or, c'est dans les circonstances que nous venons de rapporter, huit jours après ce dîner donné à Versailles par M. de Richelieu, que l'on vit, par un beau mais froid soleil, entrer à Paris quatre traîneaux élégants, glissant sur la neige durcie qui couvrait le Cours-la-Reine et l'extrémité des boulevards, à partir des Champs-Élysées. Hors Paris, la glace peut garder longtemps sa blancheur virginale, les pieds du passant sont rares. À Paris, au contraire, cent mille pas à l'heure déflorent vite, en le noircissant, le manteau splendide de l'hiver.
Les traîneaux, qui avaient glissé à sec sur la route, s'arrêtèrent d'abord au boulevard, c'est-à-dire dès que la boue succéda aux neiges. En effet, le soleil de la journée avait amolli l'atmosphère, et le dégel momentané commençait; nous disons momentané, car la pureté de l'air promettait pour la nuit cette bise glaciale qui brûle en avril les premières feuilles et les premières fleurs.
Dans le traîneau qui marchait en tête se trouvaient deux hommes vêtus d'une houppelande brune en drap, avec un collet double; la seule différence que l'on remarquât entre les deux habits, c'est que l'un avait des boutons et des brandebourgs d'or, et l'autre des brandebourgs de soie et des boutons pareils aux brandebourgs.
Ces deux hommes, traînés par un cheval noir dont les naseaux soufflaient une épaisse fumée, précédaient un second traîneau, sur lequel ils jetaient de temps en temps les yeux, comme pour le surveiller.
Dans ce second traîneau se trouvaient deux femmes si bien enveloppées de fourrures que nul n'eût pu voir leurs visages. On pourrait même ajouter qu'il eût été difficile de dire à quel sexe appartenaient ces deux personnages, si on ne les eût reconnus femmes à la hauteur de leur coiffure, au sommet de laquelle un petit chapeau secouait ses plumes.
De l'édifice colossal de cette coiffure enchevêtrée de nattes, de rubans et de menus joyaux, un nuage de poudre blanche s'échappait, comme l'hiver s'échappe un nuage de givre des branches que la bise secoue.
Ces deux dames, assises l'une à côté de l'autre, et tellement rapprochées que leur siège se confondait, s'entretenaient sans faire attention aux nombreux spectateurs qui les regardaient passer sur le boulevard.
Nous avons oublié de dire qu'après un instant d'hésitation elles avaient repris leur course.
L'une d'elles, la plus grande et la plus majestueuse, appuyait sur ses lèvres un mouchoir de fine batiste brodée, tenait sa tête droite et ferme, malgré la bise que fendait le traîneau dans sa course rapide. Cinq heures venaient de sonner à l'église Sainte-Croix-d'Antin, et la nuit commençait à descendre sur Paris, et avec la nuit le froid.
En ce moment, les équipages étaient parvenus à la Porte Saint-Denis à peu près.
La dame du traîneau, la même qui tenait un mouchoir sur sa bouche, fit un signe aux deux hommes de l'avant-garde qui distancèrent le traîneau des deux dames, en pressant le pas du cheval noir. Puis la même dame se retourna vers l'arrière-garde, composée de deux autres traîneaux conduits chacun par un cocher sans livrée, et les deux cochers, obéissant de leur côté au signe qu'ils venaient de comprendre, disparurent par la rue Saint-Denis, dans la profondeur de laquelle ils s'engouffrèrent.
De son côté, comme nous l'avons dit, le traîneau des deux hommes gagna sur celui des deux femmes, et finit par disparaître dans les premières brumes du soir, qui s'épaississaient autour de la colossale construction de la Bastille.
Le second traîneau, arrivé au boulevard de Ménilmontant, s'arrêta; de ce côté, les promeneurs étaient rares, la nuit les avait dispersés; d'ailleurs, en ce quartier lointain, peu de bourgeois se hasardaient sans falot et sans escorte, depuis que l'hiver avait aiguisé les dents de trois ou quatre mille mendiants suspects, changés tout doucement en voleurs.
La dame que nous avons déjà désignée à nos lecteurs comme donnant des ordres toucha du doigt l'épaule du cocher qui conduisait le traîneau.
Le traîneau s'arrêta.
—Weber, dit-elle, combien vous faut-il de temps pour amener le cabriolet où vous savez?
—Matame brend le gapriolet? demanda le cocher, avec un accent allemand des mieux prononcés.
—Oui, je reviendrai par les rues pour voir les feux. Or, les rues sont encore plus boueuses que les boulevards, et on roulerait mal en traîneau. Et puis, j'ai gagné un peu de froid. Vous aussi, n'est-ce pas, petite? dit la dame s'adressant à sa compagne.
—Oui, madame, répondit celle-ci.
—Ainsi, vous entendez, Weber? où vous savez, avec le cabriolet.
—Pien, matame.
—Combien de temps vous faut-il?
—Une temi-heure.
—C'est bien; voyez l'heure, petite.
La plus jeune des deux dames fouilla dans sa pelisse et regarda l'heure à sa montre avec assez de difficulté, car, nous l'avons dit, la nuit s'épaississait.
—Six heures moins un quart, dit-elle.
—Donc, à sept heures moins un quart, Weber.
Et, en disant ces mots, la dame sauta légèrement hors du traîneau, donna la main à son amie, et commença de s'éloigner, tandis que le cocher, avec des gestes d'un respectueux désespoir, murmura assez haut pour être entendu de sa maîtresse:
—Imbrutence! ah! mein Gott! quelle imbrutence!
Les deux jeunes femmes se mirent à rire, s'enfermèrent dans leurs pelisses, dont les collets montaient jusqu'à la hauteur des oreilles, et traversèrent la contre-allée du boulevard en s'amusant à faire craquer la neige sous leurs petits pieds, chaussés de fines mules fourrées.
—Vous qui avez de bons yeux, Andrée, fit la dame qui paraissait la plus âgée, et qui, cependant, ne devait pas avoir plus de trente à trente-deux ans, essayez donc de lire à cet angle le nom de la rue.
—Rue du Pont-aux-Choux, madame, dit la jeune femme en riant.
—Quelle rue est-ce là, rue du Pont-aux-Choux? Ah! mon Dieu! mais nous sommes perdues! rue du Pont-aux-Choux! on m'avait dit la deuxième rue à droite. Mais sentez-vous, Andrée, comme il flaire bon le pain chaud?
—Ce n'est pas étonnant, répondit sa compagne, nous sommes à la porte d'un boulanger.
—Eh bien! demandons-lui où est la rue Saint-Claude.
Et celle qui venait de parler fit un mouvement vers la porte.
—Oh! n'entrez pas, madame! fit vivement l'autre femme; laissez-moi.
—La rue Saint-Claude, mes mignonnes dames, dit une voix enjouée, vous voulez savoir où est la rue Saint-Claude?
Les deux femmes se retournèrent en même temps, et d'un seul mouvement, dans la direction de la voix, et elles virent, debout et appuyé à la porte du boulanger, un geindre[1]affublé de sa jaquette, et les jambes et la poitrine découvertes, malgré le froid glacial qu'il faisait.
—Oh! un homme nu! s'écria la plus jeune des deux femmes. Sommes nous donc en Océanie?
Et elle fit un pas en arrière et se cacha derrière sa compagne.
—Vous cherchez la rue Saint-Claude? poursuivit le mitron qui ne comprenait rien au mouvement qu'avait fait la plus jeune des deux dames, et qui, habitué à son costume, était loin de lui attribuer la force centrifuge dont nous venons de voir le résultat.
—Oui, mon ami, la rue Saint-Claude, répondit l'aînée des deux femmes, en comprimant elle-même une forte envie de rire.
—Oh! ce n'est pas difficile à trouver, et, d'ailleurs, je vais vous y conduire, reprit le joyeux garçon enfariné, qui, joignant le fait à la parole, se mit à déployer le compas de ses immenses jambes maigres, au bout desquelles s'emmanchaient deux savates larges comme des bateaux.
—Non pas! non pas! dit l'aînée des deux femmes, qui ne se souciait sans doute pas d'être rencontrée avec un pareil guide; indiquez-nous la rue, sans vous déranger, et nous tâcherons de suivre votre indication.
—Première rue à droite, madame, répondit le guide en se retirant avec discrétion.
—Merci, dirent ensemble les deux femmes.
Et elles se mirent à courir dans la direction indiquée, en étouffant leurs rires sous leurs manchons.
Ou nous avons trop compté sur la mémoire de notre lecteur, ou nous pouvons espérer qu'il connaît déjà cette rue Saint-Claude, qui touche par l'est au boulevard et par l'ouest à la rue Saint-Louis; en effet, il a vu plus d'un des personnages qui ont joué ou qui joueront un rôle dans cette histoire la parcourir dans un autre temps, c'est-à-dire lorsque le grand physicien Joseph Balsamo y habitait avec sa sibylle Lorenza et son maître Althotas.
En 1784 comme en 1770, époque à laquelle nous y avons conduit pour la première fois nos lecteurs, la rue Saint-Claude était une honnête rue, peu claire, c'est vrai, peu nette, c'est encore vrai; enfin peu fréquentée, peu bâtie et peu connue. Mais elle avait son nom de saint et sa qualité de rue du Marais, et comme telle elle abritait, dans les trois ou quatre maisons qui composaient son effectif, plusieurs pauvres rentiers, plusieurs pauvres marchands et plusieurs pauvres pauvres, oubliés sur les états de la paroisse.
Outre ces trois ou quatre maisons, il y avait bien encore, au coin du boulevard, un hôtel de grande mine, dont la rue Saint-Claude eût pu se glorifier comme d'un bâtiment aristocratique; mais ce bâtiment, dont les hautes fenêtres eussent, par-dessus le mur de la cour, éclairé toute la rue dans un jour de fête avec le simple reflet de ses candélabres et de ses lustres; ce bâtiment, disions-nous, était la plus noire, la plus muette et la plus close de toutes les maisons du quartier.
La porte ne s'ouvrait jamais; les fenêtres, matelassées de coussins de cuir, avaient sur chaque feuille des jalousies, sur chaque plinthe des volets, une couche de poussière que les physiologistes ou les géologues eussent accusée de remonter à dix ans.
Quelquefois un passant désœuvré, un curieux ou un voisin, s'approchait de la porte cochère, et au travers de la vaste serrure examinait l'intérieur de l'hôtel.
Alors, il ne voyait que touffes d'herbe entre les pavés, moisissures et mousse sur les dalles. Parfois un énorme rat, suzerain de ce domaine abandonné, traversait tranquillement la cour et s'allait plonger dans les caves, modestie bien superflue, quand il avait à sa pleine et entière disposition des salons et des cabinets si commodes, où les chats ne pouvaient le venir troubler.
Si c'était un passant ou un curieux, après avoir constaté vis-à-vis de lui-même la solitude de cet hôtel, il continuait son chemin; mais si c'était un voisin, comme l'intérêt qui s'attachait à l'hôtel était plus grand, il restait presque toujours assez longtemps en observation pour qu'un autre voisin vînt prendre place auprès de lui, attiré par une curiosité pareille à la sienne; et alors presque toujours s'établissait une conversation dont nous sommes à peu près certain de rappeler le fond, sinon les détails.
—Voisin, disait celui qui ne regardait pas à celui qui regardait, que voyez-vous donc dans la maison de M. le comte de Balsamo?
—Voisin, répondait celui qui regardait à celui qui ne regardait pas, je vois le rat.
—Ah! voulez-vous permettre?
Et le second curieux s'installait à son tour au trou de la serrure.
—Le voyez-vous? disait le voisin dépossédé au voisin en possession.
—Oui, répondait celui-ci, je le vois. Ah! monsieur, il a engraissé.
—Vous croyez?
—Oui, j'en suis sûr.
—Je crois bien, rien ne le gêne.
—Et certainement, quoiqu'on en dise, il doit rester de bons morceaux dans la maison.
—De bons morceaux, dites-vous?
—Dame! M. de Balsamo a disparu trop tôt pour n'avoir pas oublié quelque chose.
—Eh! voisin, quand une maison est à moitié brûlée, que voulez-vous qu'on y oublie?
—Au fait, voisin, vous pourriez bien avoir raison.
Et, après avoir de nouveau regardé le rat, on se séparait effrayé d'en avoir tant dit sur une matière si mystérieuse et si délicate. En effet, depuis l'incendie de cette maison, ou plutôt d'une partie de la maison, Balsamo avait disparu, nulle réparation ne s'était faite, l'hôtel avait été abandonné.
Laissons-le surgir tout sombre et tout humide dans la nuit avec ses terrasses couvertes de neige et son toit échancré par les flammes, ce vieil hôtel près duquel nous n'avons pas voulu passer sans nous arrêter devant lui comme devant une vieille connaissance; puis, traversant la rue pour passer de gauche à droite, regardons, attenante à un petit jardin fermé par un grand mur, une maison étroite et haute, qui s'élève pareille à une longue tour blanche sur le fond gris-bleu du ciel.
Au faîte de cette maison, une cheminée se dresse comme un paratonnerre, et juste au zénith de cette cheminée, une brillante étoile tourbillonne et scintille.
Le dernier étage de la maison se perdrait inaperçu dans l'espace, sans un rayon de lumière qui rougit deux fenêtres sur trois qui composent la façade.
Les autres étages sont mornes et sombres. Les locataires dorment-ils déjà? Économisent-ils, dans leurs couvertures, et la chandelle si chère, et le bois si rare cette année? Toujours est-il que les quatre étages ne donnent pas signe d'existence, tandis que le cinquième non seulement vit, mais encore rayonne avec une certaine affectation.
Frappons à la porte; montons l'escalier sombre, il finit à ce cinquième étage où nous avons affaire. Une simple échelle posée contre le mur conduit à l'étage supérieur.
Un pied-de-biche pend à la porte; un paillasson de natte et une patère de bois meublent l'escalier.
La première porte ouverte, nous entrerons dans une chambre obscure et nue; c'est celle dont la fenêtre n'est pas éclairée. Cette pièce sert d'antichambre et donne dans une seconde dont l'ameublement et les détails méritent toute notre attention.
Du carreau au lieu de parquet, des portes grossièrement peintes, trois fauteuils de bois blanc garnis de velours jaune, un pauvre sofa dont les coussins ondulent sous les plis d'un amaigrissement produit par l'âge.
Les plis et la flaccidité[2]sont les rides et l'atonie d'un vieux fauteuil: jeune, il rebondissait et chatoyait; hors d'âge, il suit son hôte au lieu de le repousser; et quand il a été vaincu, c'est-à-dire lorsqu'on s'est assis dedans, il crie.
Deux portraits pendus au mur attirent d'abord les regards. Une chandelle et une lampe, placées l'une sur un guéridon à trois pieds, l'autre sur la cheminée, combinent leurs feux de manière à faire de ces deux portraits deux foyers de lumière.
Toquet sur la tête, figure longue et pâle, œil mat, barbe pointue, fraise au col, le premier de ces portraits se recommande par sa notoriété; c'est le visage héroïquement ressemblant de Henri III, roi de France et de Pologne.
Au-dessus se lit une inscription tracée en lettres noires sur un cadre mal doré:
HENRI DE VALOIS
L'autre portrait, doré plus récemment, aussi frais de peinture que l'autre est suranné, représente une jeune femme à l'œil noir, au nez fin et droit, aux pommettes saillantes, à la bouche circonspecte. Elle est coiffée, ou plutôt écrasée d'un édifice de cheveux et de soieries, près duquel le toquet de Henri III prend les proportions d'une taupinière près d'une pyramide.
Sous ce portrait se lit également en lettres noires:
JEANNE DE VALOIS
Et si l'on veut, après avoir inspecté l'âtre éteint, les pauvres rideaux de siamoise du lit recouvert de damas vert jauni, si l'on veut savoir quel rapport ont ces portraits avec les habitants de ce cinquième étage, il n'est besoin que de se tourner vers une petite table de chêne sur laquelle, accoudée du bras gauche, une femme simplement vêtue révise plusieurs lettres cachetées et en contrôle les adresses.
Cette jeune femme est l'original du portrait.
À trois pas d'elle, dans une attitude semi-curieuse, semi-respectueuse, une petite vieille suivante, de soixante ans, vêtue comme une duègne de Greuze, attend et regarde.
«Jeanne de Valois», disait l'inscription.
Mais alors, si cette dame était une Valois, comment Henri III, le roi sybarite, le voluptueux fraisé, supportait-il, même en peinture, le spectacle d'une misère pareille, lorsqu'il s'agissait, non seulement d'une personne de sa race, mais encore de son nom?
Au reste, la dame du cinquième ne démentait point, personnellement, l'origine qu'elle se donnait. Elle avait des mains blanches et délicates qu'elle réchauffait, de temps en temps, sous ses bras croisés. Elle avait un pied petit, fin, allongé, chaussé d'une pantoufle de velours encore coquette, et qu'elle essayait de réchauffer aussi en battant le carreau luisant et froid comme cette glace qui couvrait Paris.
Puis comme la bise sifflait sous les portes et par les fentes des fenêtres, la suivante secouait tristement les épaules et regardait le foyer sans feu.
Quant à la dame maîtresse du logis, elle comptait toujours les lettres et lisait les adresses.
Puis, après chaque lecture d'adresse, elle faisait un petit calcul.
—Mme de Misery, murmura-t-elle, première dame d'atours de Sa Majesté. Il ne faut compter de ce côté que six louis, car on m'a déjà donné.
Et elle poussa un soupir.
—Mme Patrix, femme de chambre de Sa Majesté, deux louis. M. d'Ormesson, une audience. M. de Calonne, un conseil. M. de Rohan, une visite. Et nous tâcherons qu'il nous la rende, fit la jeune femme.
«Nous avons donc, continua-t-elle du même ton de psalmodie, huit louis assurés d'ici à huit jours.
Et elle leva la tête.
—Dame Clotilde, dit-elle, mouchez donc cette chandelle!
La vieille obéit et se remit en place, sérieuse et attentive.
Cette espèce d'inquisition dont elle était l'objet parut fatiguer la jeune femme.
—Cherchez donc, ma chère, dit-elle, s'il ne reste pas ici quelque bout de bougie, et donnez-le-moi. Il m'est odieux de brûler de la chandelle.
—Il n'y en a pas, répondit la vieille.
—Voyez toujours.
—Où cela?
—Mais dans l'antichambre.
—Il fait bien froid par là.
—Eh! tenez, justement on sonne, dit la jeune femme.
—Madame se trompe, dit la vieille, opiniâtre.
—Je l'avais cru, dame Clotilde.
Et, voyant que la vieille résistait, elle céda, grondant doucement, comme font les personnes qui, par une cause quelconque, ont laissé prendre sur elles par des inférieurs des droits qui ne devraient pas leur appartenir.
Puis elle se remit à son calcul.
—Huit louis, sur lesquels j'en dois trois dans le quartier.
Elle prit la plume et écrivit:
—Trois louis... Cinq promis à M. de La Motte pour lui faire supporter le séjour de Bar-sur-Aube. Pauvre diable! notre mariage ne l'a pas enrichi; mais patience!
Et elle sourit encore, mais en se regardant cette fois dans un miroir placé entre les deux portraits.
—Maintenant, continua-t-elle, courses de Versailles à Paris et de Paris à Versailles. Courses, un louis.
Et elle écrivit ce nouveau chiffre à la colonne des dépenses.
—La vie maintenant pour huit jours, un louis.
Elle écrivit encore.
—Toilettes, fiacres, gratifications aux suisses des maisons où je sollicite: quatre louis. Est-ce bien tout? Additionnons.
Mais, au milieu de son addition, elle s'interrompit.