À peine le roi fut-il sorti que la reine se leva et vint à la fenêtre respirer l'air vif et glacial du matin.
Le jour s'annonçait brillant et plein de ce charme qu'une avance du printemps donne à certains jours d'avril: aux gelées de la nuit succédait la douce chaleur d'un soleil déjà sensible; le vent avait tourné depuis la veille du nord à l'est.
S'il demeurait dans cette direction, l'hiver, ce terrible hiver de 1784, était fini.
Déjà, en effet, on voyait à l'horizon rose sourdre cette vapeur grisâtre, qui n'est autre chose que l'humidité fuyant devant le soleil.
Dans les parterres, le givre tombait peu à peu des branches, et les petits oiseaux commençaient à poser librement sur les bourgeons déjà formés leurs griffes délicates.
La fleur d'avril, la ravenelle, courbée sous la gelée, comme ces pauvres fleurs dont parle Dante, levait sa tête noircissante du sein de la neige à peine fondue, et sous les feuilles de la violette, feuilles épaissies, dures et larges, le bouton oblong de la fleur mystérieuse lançait les deux follioles elliptiques qui précèdent l'épanouissement et le parfum.
Dans les allées, sur les statues, sur les rampes des grilles, la glace glissait en diamants rapides; elle n'était pas encore de l'eau, elle n'était déjà plus de la glace.
Tout annonçait la lutte sourde du printemps contre les frimas, et présageait la prochaine défaite de l'hiver.
—Si nous voulons profiter de la glace, s'écria la reine interrogeant l'atmosphère, je crois qu'il faut se hâter. N'est-ce pas, madame de Misery? ajouta-t-elle en se retournant, car voilà le printemps qui pousse.
—Votre Majesté avait envie depuis longtemps d'aller faire une partie sur la pièce d'eau des Suisses, répliqua la première femme de chambre.
—Eh bien! aujourd'hui même nous ferons cette partie, dit la reine, car demain peut-être, serait-il trop tard.
—Alors, pour quelle heure la toilette de Votre Majesté?
—Pour tout de suite. Je déjeunerai légèrement et je sortirai.
—Sont-ce là les seuls ordres de la reine?
—On s'informera si Mlle de Taverney est levée, et on lui dira que je désire la voir.
—Mlle de Taverney est déjà dans le boudoir de Sa Majesté, répliqua la femme de chambre.
—Déjà! demanda la reine, qui savait mieux que personne à quelle heure Andrée avait dû se coucher.
—Oh! madame, elle attend déjà depuis plus de vingt minutes.
—Introduisez-la.
En effet, Andrée entra chez la reine au moment où le premier coup de neuf heures sonnait à l'horloge de la cour de Marbre.
Déjà vêtue avec soin, comme toute femme de la cour qui n'avait pas le droit de se montrer en négligé chez sa souveraine, Mlle de Taverney se présenta souriante et presque inquiète.
La reine souriait aussi, ce qui rassura Andrée.
—Allez, ma bonne Misery, dit-elle; envoyez-moi Léonard et mon tailleur.
Puis, ayant suivi des yeux Mme Misery et vu la portière se fermer derrière elle:
—Rien, dit-elle à Andrée; le roi a été charmant, il a ri, il a été désarmé.
—Mais a-t-il su? demanda Andrée.
—Vous comprenez, Andrée, que l'on ne ment pas lorsqu'on n'a pas tort et que l'on est reine de France.
—C'est vrai, madame, répondit Andrée en rougissant.
—Et cependant, ma chère Andrée, il paraît que nous avons eu un tort.
—Un tort, madame, dit Andrée; oh! plus d'un, sans doute?
—C'est possible, mais enfin voilà le premier: c'est d'avoir plaint Mme de La Motte; le roi ne l'aime pas. J'avoue pourtant qu'elle m'a plu, à moi.
—Oh! Votre Majesté est trop bon juge pour que l'on ne s'incline pas devant ses arrêts.
—Voici Léonard, dit Mme de Misery en rentrant.
La reine s'assit devant sa toilette de vermeil, et le célèbre coiffeur commença son office.
La reine avait les plus beaux cheveux du monde, et sa coquetterie consistait à faire admirer ses cheveux.
Léonard le savait, et au lieu de procéder avec rapidité, comme il l'eût fait à l'égard de toute autre femme, il laissait à la reine le temps et le plaisir de s'admirer elle-même.
Ce jour-là, Marie-Antoinette était contente, joyeuse même: elle était en beauté; de son miroir, elle passait à Andrée, à qui elle envoyait les plus affectueux regards.
—Vous n'avez pas été grondée, vous, dit-elle, vous, libre et fière, vous de qui tout le monde a un peu peur parce que, comme la divine Minerve, vous êtes trop sage.
—Moi, madame, balbutia Andrée.
—Oui, vous, vous le rabat-joie de tous les étourneaux de la cour. Oh! mon Dieu! que vous êtes heureuse d'être fille, Andrée, et surtout de vous trouver heureuse de l'être.
Andrée rougit et essaya un triste sourire.
—C'est un vœu que j'ai fait, dit-elle.
—Et que vous tiendrez, ma belle vestale? demanda la reine.
—Je l'espère.
—À propos, s'écria la reine, je me rappelle...
—Quoi? Votre Majesté.
—Que, sans être mariée, vous avez cependant un maître depuis hier.
—Un maître, madame!
—Oui, votre cher frère; comment l'appelez-vous? Philippe, je crois.
—Oui, madame, Philippe.
—Il est arrivé?
—Depuis hier, comme Votre Majesté me faisait l'honneur de me le dire.
—Et vous ne l'avez pas encore vu? Égoïste que je suis, je vous ai arrachée à lui hier pour vous mener à Paris; en vérité, c'est impardonnable.
—Oh! madame, dit Andrée en souriant, je vous pardonne de grand cœur, et Philippe aussi.
—Est-ce bien sûr?
—J'en réponds.
—Pour vous?
—Pour moi et pour lui.
—Comment est-il?
—Toujours beau et bon, madame.
—Quel âge a-t-il maintenant?
—Trente-deux ans.
—Pauvre Philippe, savez-vous que voilà tantôt quatorze ans que je le connais, et que sur les quatorze ans j'ai été neuf ou dix ans sans le voir.
—Quand Votre Majesté voudra bien le recevoir, il sera heureux d'assurer à Votre Majesté que l'absence n'apporte aucune atteinte aux sentiments de respectueux dévouement qu'il avait voués à la reine.
—Puis-je le voir tout de suite?
—Mais dans un quart d'heure il sera aux pieds de Votre Majesté, si Votre Majesté le permet.
—Bien, bien—je le permets—, je le veux même.
La reine achevait à peine, que quelqu'un de vif, de rapide, de bruyant, glissa, ou plutôt bondit sur le tapis du cabinet de toilette et vint réfléchir son visage rieur et narquois dans la même glace où Marie-Antoinette souriait au sien.
—Mon frère d'Artois, dit la reine, ah! en vérité, vous m'avez fait peur.
—Bonjour à Votre Majesté, dit le jeune prince. Comment Votre Majesté a t-elle passé la nuit?
—Très mal, merci, mon frère.
—Et la matinée?
—Très bien.
—Voilà l'essentiel. Tout à l'heure je me suis bien douté que l'épreuve avait été supportée heureusement, car j'ai rencontré le roi qui m'a délicieusement souri. Ce que c'est que la confiance!
La reine se mit à rire. Le comte d'Artois, qui n'en savait pas plus, rit aussi pour un tout autre motif.
—Mais j'y pense, dit-il, étourdi que je suis, je n'ai seulement pas questionné cette pauvre demoiselle de Taverney sur l'emploi de son temps.
La reine se mit à regarder dans son miroir, grâce aux réflexions duquel rien de ce qui se passait dans la chambre ne lui échappait.
Léonard venait de terminer son œuvre, et la reine, délivrée du peignoir de mousseline des Indes, endossait sa robe du matin.
La porte s'ouvrit.
—Tenez, dit-elle au comte d'Artois, si vous avez quelque chose à savoir d'Andrée, la voici.
Andrée entrait en effet au moment même, tenant par la main un beau gentilhomme brun de visage, aux yeux noirs profondément empreints de noblesse et de mélancolie, un vigoureux soldat au front intelligent, au maintien sévère, pareil à l'un de ces beaux portraits de famille comme les a peints Coypel ou Gainsborough.
Philippe de Taverney était vêtu d'un habit gris foncé finement brodé d'argent, mais ce gris semblait noir, cet argent semblait du fer: la cravate blanche, le jabot blanc mat tranchaient sur la veste de couleur sombre, et la poudre de la coiffure rehaussait la mâle énergie du teint et des traits.
Philippe s'avança, une main dans celle de sa sœur, l'autre arrondie autour de son chapeau.
—Votre Majesté, dit Andrée en s'inclinant avec respect, voici mon frère.
Philippe salua gravement et avec lenteur.
Quand il releva la tête, la reine n'avait pas encore cessé de regarder dans son miroir. Il est vrai qu'elle voyait dans son miroir tout aussi bien que si elle eût regardé Philippe en face.
—Bonjour, monsieur de Taverney, dit la reine.
Et elle se retourna.
Elle était belle de cet éclat royal qui confondait autour de son trône les amis de la royauté et les adorateurs de la femme, elle avait la puissance de la beauté, et qu'on nous pardonne cette inversion de l'idée, elle avait aussi la beauté de la puissance.
Philippe, en la voyant sourire, en sentant cet œil limpide, fier et doux à la fois, s'arrêter sur lui, Philippe pâlit et laissa voir dans toute sa personne l'émotion la plus vive.
—Il paraît, monsieur de Taverney, continua la reine, que vous nous donnez votre première visite. Merci.
—Votre Majesté daigne oublier que c'est à moi de la remercier, répliqua Philippe.
—Que d'années, dit la reine, que de temps passé depuis que nous ne nous sommes vus; le temps le plus beau de la vie, hélas!
—Pour moi, oui, madame, mais non pour Votre Majesté, à qui tous les jours sont de beaux jours.
—Vous avez donc pris du goût à l'Amérique, monsieur de Taverney, que vous y êtes resté alors que tout le monde en revenait?
—Madame, dit Philippe, M. de La Fayette, en quittant le Nouveau-Monde, avait besoin d'un officier de confiance à qui il pût laisser une part dans le commandement des auxiliaires. M. de La Fayette m'a en conséquence proposé au général Washington, qui a bien voulu m'accepter.
—Il paraît, dit la reine, que de ce Nouveau-Monde dont vous me parlez nous reviennent force héros.
—Ce n'est pas pour moi que Votre Majesté dit cela, répondit Philippe en souriant.
—Pourquoi pas? fit la reine.
Puis, se retournant vers le comte d'Artois:
—Regardez donc, mon frère, la belle mine et l'air martial de M. de Taverney.
Philippe, se voyant ainsi mis en rapport avec M. le comte d'Artois, qu'il ne connaissait pas, fit un pas vers lui, sollicitant du prince la permission de le saluer.
Le comte fit un signe de la main, Philippe s'inclina.
—Un bel officier, s'écria le jeune prince; un noble gentilhomme, dont je suis heureux de faire la connaissance. Quelles sont vos intentions en revenant en France?
Philippe regarda sa sœur:
—Monseigneur, dit-il, j'ai l'intérêt de ma sœur qui domine le mien; ce qu'elle voudra que je fasse, je le ferai.
—Mais il y a M. de Taverney le père, je crois? dit le comte d'Artois.
—Nous avons eu le bonheur de conserver notre père, oui, monseigneur, répliqua Philippe.
—Mais n'importe, interrompit vivement la reine; j'aime mieux Andrée sous la protection de son frère, et son frère sous la vôtre, monsieur le comte. Vous vous chargez donc de M. de Taverney, c'est dit, n'est-ce pas?
Le comte d'Artois fit un signe d'assentiment.
—Savez-vous, continua la reine, que des liens très étroits nous lient?
—Des liens très étroits, vous, ma sœur? Oh! contez-moi cela, je vous prie.
—Oui, M. Philippe de Taverney fut le premier Français qui s'offrit à mes yeux quand j'arrivai en France et je m'étais promis bien sincèrement de faire le bonheur du premier Français que je rencontrerais.
Philippe sentit la rougeur monter à son front. Il mordit ses lèvres pour rester impassible.
Andrée le regarda et baissa la tête.
Marie-Antoinette surprit un de ces regards que le frère et la sœur avaient échangés; mais comment eût-elle deviné tout ce qu'un pareil regard cachait de secrets douloureusement entassés!
Marie-Antoinette ne savait rien des événements que nous avons racontés dans la première partie de cette histoire.
L'apparente tristesse que saisit la reine, elle l'attribua à une autre cause. Pourquoi, lorsque tant de gens s'étaient épris d'amour pour la dauphine, en 1774, pourquoi M. de Taverney n'aurait-il pas un peu souffert de cet amour épidémique des Français pour la fille de Marie-Thérèse?
Rien ne rendrait cette supposition invraisemblable, rien, pas même l'inspection passée au miroir de cette beauté de jeune fille devenue femme et reine.
Marie-Antoinette attribua donc le soupir de Philippe à quelque confidence de ce genre, faite à la sœur par le frère. Elle sourit au frère et caressa la sœur de ses plus aimables regards; elle n'avait pas deviné tout à fait, elle ne s'était pas tout à fait trompée, et dans cette innocente coquetterie que nul ne voie un crime! La reine fut toujours femme, elle se glorifiait d'être aimée. Certaines âmes ont cette aspiration vers la sympathie de tous ceux qui les entourent: ce ne sont pas les âmes les moins généreuses en ce monde.
Hélas! il viendra un moment, pauvre reine, où ce sourire qu'on te reproche envers les gens qui t'aiment, tu l'adresseras en vain aux gens qui ne t'aiment plus.
Le comte d'Artois s'approcha de Philippe, tandis que la reine consultait Andrée sur une garniture de la robe de chasse.
—Sérieusement, dit le comte d'Artois, est-ce un bien grand général que M. de Washington?
—Un grand homme, oui, monseigneur.
—Et quel effet faisaient les Français là-bas?
—En bien, l'effet que les Anglais faisaient en mal.
—D'accord. Vous êtes partisan des idées nouvelles, mon cher monsieur Philippe de Taverney; mais avez-vous bien réfléchi à une chose?
—Laquelle, monseigneur? Je vous avouerai que là-bas, sur l'herbe des camps, dans les savanes du bord des grands lacs, j'ai eu souvent le temps de réfléchir à bien des choses.
—À celle-ci, par exemple, qu'en faisant la guerre là-bas, ce n'est ni aux Indiens, ni aux Anglais que vous l'avez faite.
—À qui donc, monseigneur?
—À vous.
—Ah! monseigneur, je ne vous démentirai pas, la chose est bien possible.
—Vous avouez...
—J'avoue le malheureux contrecoup d'un événement qui a sauvé la monarchie.
—Oui, mais un contrecoup peut-être mortel à ceux qui avaient guéri de l'accident primitif.
—Hélas! monseigneur.
—Voilà pourquoi je ne trouve pas aussi heureuses qu'on le prétend les victoires de M. Washington et du marquis de La Fayette. C'est de l'égoïsme, je le veux bien, mais passez-le-moi; ce n'est pas de l'égoïsme pour moi seul.
—Oh! monseigneur.
—Et savez-vous pourquoi je vous aiderai de toutes mes forces?
—Monseigneur, quelle que soit la raison, j'en aurai à Votre Altesse Royale la plus vive reconnaissance.
—C'est que, mon cher monsieur de Taverney, vous n'êtes pas un de ceux que la trompette a héroïsés dans nos carrefours; vous avez fait bravement votre service, mais vous ne vous êtes pas coulé sans cesse dans l'embouchure de la trompette. On ne vous connaît pas à Paris, voilà pourquoi je vous aime, sinon... ah! ma foi! monsieur de Taverney... sinon... je suis égoïste, voyez-vous.
Là-dessus, le prince baisa la main de la reine en riant, salua Andrée d'un air affable et plus respectueux qu'il n'en avait l'habitude avec les femmes, puis la porte s'ouvrit et il disparut.
La reine alors quitta presque brusquement l'entretien qu'elle avait avec Andrée, se tourna vers Philippe, et lui dit:
—Avez-vous vu votre père, monsieur?
—Avant de venir ici, oui, madame, je l'ai trouvé dans les antichambres; ma sœur l'avait fait prévenir.
—Pourquoi n'avoir pas été voir votre père d'abord?
—J'avais envoyé chez lui mon valet de chambre, madame, et mon mince bagage, mais M. de Taverney m'a renvoyé ce garçon avec l'ordre de me présenter d'abord chez le roi ou chez Votre Majesté.
—Et vous avez obéi?
—Avec bonheur, madame; de cette façon, j'ai pu embrasser ma sœur.
—Il fait un temps superbe! s'écria la reine avec un mouvement de joie. Madame de Misery, demain la glace sera fondue, il me faut tout de suite un traîneau.
La première femme de chambre sortit pour faire exécuter l'ordre.
—Et mon chocolat ici, ajouta la reine.
—Votre Majesté ne déjeunera pas, dit Mme de Misery. Ah! déjà hier Votre Majesté n'a pas soupé.
—C'est ce qui vous trompe, ma bonne Misery, nous avons soupé hier, demandez à Mlle de Taverney.
—Et très bien, répliqua Andrée.
—Ce qui n'empêchera pas que je prenne mon chocolat, ajouta la reine. Vite, vite, ma bonne Misery, ce beau soleil m'attire: il y aura bien du monde sur la pièce d'eau des Suisses.
—Votre Majesté se propose de patiner? dit Philippe.
—Oh! vous allez vous moquer de nous, monsieur l'Américain, s'écria la reine, vous qui avez parcouru des lacs immenses, sur lesquels on fait plus de lieues qu'ici nous ne faisons de pas.
—Madame, répondit Philippe, ici Votre Majesté s'amuse du froid et du chemin; là-bas on en meurt.
—Ah! voici mon chocolat: Andrée, vous en prendrez une tasse.
Andrée rougit de plaisir et s'inclina.
—Vous voyez, monsieur de Taverney, je suis toujours la même, l'étiquette me fait horreur comme autrefois; vous souvient-il d'autrefois, monsieur Philippe, êtes-vous changé, vous?
Ces mots allèrent au cœur du jeune homme; souvent le regret d'une femme est un coup de poignard pour les intéressés.
—Non, madame, répondit-il d'une voix brève, non, je ne suis pas changé, de cœur au moins.
—Alors, si vous avez gardé le même cœur, dit la reine avec enjouement, comme le cœur était bon, nous vous en remercions à notre manière: une tasse pour M. de Taverney, madame Misery.
—Oh! madame, s'écria Philippe, tout bouleversé, Votre Majesté n'y pense pas, un tel honneur à un pauvre soldat obscur comme moi.
—Un ancien ami, s'écria la reine, voilà tout. Ce jour me fait monter au cerveau tous les parfums de la jeunesse; ce jour me trouve heureuse, libre, fière, folle!... Ce jour me rappelle mes premiers tours dans mon Trianon chéri, et les escapades que nous faisions, Andrée et moi. Mes roses, mes fraises, mes verveines, les oiseaux que j'essayais à reconnaître dans mes parterres, tout, jusqu'à mes jardiniers chéris, dont les bonnes figures signifiaient toujours une fleur nouvelle, un fruit savoureux; et M. de Jussieu, et cet original Rousseau, qui est mort... Ce jour... je vous dis que ce jour... me rend folle! Mais qu'avez-vous, Andrée? vous êtes rouge; qu'avez vous, monsieur Philippe? vous êtes pâle.
La physionomie de ces deux jeunes gens avait, en effet, supporté mal l'épreuve de ce souvenir cruel.
Tous deux, aux premiers mots de la reine, rappelèrent leur courage.
—Je me suis brûlé le palais, dit Andrée, excusez-moi, madame.
—Et moi, madame, dit Philippe, je ne puis encore me faire à cette idée que Votre Majesté m'honore comme un grand seigneur.
—Allons, allons, interrompit Marie-Antoinette en versant elle-même le chocolat dans la tasse de Philippe, vous êtes un soldat, avez-vous dit, et comme tel accoutumé au feu: brûlez-vous glorieusement avec le chocolat, je n'ai pas le temps d'attendre.
Et elle se mit à rire. Mais Philippe prit la chose au sérieux, comme un campagnard eût pu le faire; seulement, ce que celui-ci eût accompli par embarras, Philippe l'accomplit par héroïsme.
La reine ne le perdait pas de vue, son rire redoubla.
—Vous avez un parfait caractère, dit-elle.
Elle se leva...
Déjà ses femmes lui avaient donné un charmant chapeau, une mante d'hermine et des gants.
La toilette d'Andrée se fit aussi rapidement.
Philippe remit son chapeau sous son bras et suivit les dames.
—Monsieur de Taverney, je ne veux pas que vous me quittiez, dit la reine, et je prétends aujourd'hui, par politique, confisquer un Américain. Prenez ma droite, monsieur de Taverney.
Taverney obéit. Andrée passa vers la gauche de la reine.
Quand la reine descendit le grand escalier, quand les tambours battirent aux champs, quand le clairon des gardes du corps et le froissement des armes qu'on apprêtait montèrent dans le palais, poussés par le vent des vestibules, cette pompe royale, ce respect de tous, ces adorations qui venaient au cœur de la reine et rencontraient Taverney en chemin, ce triomphe, disons-nous, frappa de vertige la tête déjà embarrassée du jeune homme.
Une sueur de fièvre perla sur son front, ses pas hésitèrent.
Sans le tourbillon froid qui le frappa aux yeux et aux lèvres, il se fût certainement évanoui.
C'était pour ce jeune homme, après tant de jours lugubrement usés dans le chagrin et dans l'exil, un retour trop soudain aux grandes joies de l'orgueil et du cœur.
Tandis que sur le passage de la reine, étincelante de beauté, se courbaient les fronts et se dressaient les armes, on eût pu voir un petit vieillard à qui la préoccupation faisait oublier l'étiquette.
Il était resté la tête tendue, l'œil braqué sur la reine et sur Taverney, au lieu de baisser sa tête et ses regards.
Lorsque la reine s'éloigna, le petit vieillard rompit son rang avec la haie qui se démolissait autour de lui, et on le vit courir aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes blèches[3]de soixante-dix ans.
Chacun connaît ce long carré glauque et moiré dans la belle saison, blanc et rugueux dans l'hiver, qui se nomme encore aujourd'hui la pièce d'eau des Suisses.
Une allée de tilleuls, qui tendent joyeusement au soleil leurs bras rougissants, borde chaque rive de l'étang; cette allée est peuplée de promeneurs de tous rangs et de tous âges qui vont jouir du spectacle des traîneaux et des patins.
Les toilettes des femmes offrent ce bruyant pêle-mêle du luxe un peu gênant de l'ancienne cour, et la désinvolture un peu capricieuse de la nouvelle mode.
Les hautes coiffures, les mantes ombrageant de jeunes fronts, les chapeaux d'étoffe en majorité, les manteaux de fourrure et les vastes falbalas des robes de soie font une bigarrure assez curieuse avec les habits rouges, les redingotes bleu de ciel, les livrées jaunes et les grandes lévites blanches.
Des valets bleus et rouges fendent toute cette foule, comme des coquelicots et des bleuets que le vent fait onduler sur les épis ou les trèfles.
Parfois un cri d'admiration part du milieu de l'assemblée. C'est que Saint-Georges, le hardi patineur, vient d'exécuter un cercle si parfait, qu'un géomètre en le mesurant n'y trouverait pas un défaut sensible.
Tandis que les rives de la pièce d'eau sont couvertes d'un tel nombre de spectateurs qu'ils se réchauffent par le contact et présentent de loin l'aspect d'un tapis bariolé, au-dessus duquel flotte une vapeur, celle des haleines que le froid saisit, la pièce d'eau elle-même, devenue un épais miroir de glace, présente l'aspect le plus varié et surtout le plus mouvant.
Là, c'est un traîneau que trois énormes molosses, attelés comme aux troïkas russes, font voler sur la glace.
Ces chiens vêtus de caparaçons de velours armoriés la tête coiffée de plumes flottantes, ressemblent à ces chimériques animaux des diableries de Callot ou des sorcelleries de Goya.
Leur maître, M. de Lauzun, nonchalamment assis dans le traîneau bourré de peaux de tigre, se penche sur le côté pour respirer librement, ce qu'il ne réussirait probablement pas à faire en suivant le fil du vent.
Çà et là, quelques traîneaux d'une modeste allure cherchent l'isolement. Une dame masquée, sans doute à cause du froid, monte un de ces traîneaux tandis qu'un beau patineur, vêtu d'une houppelande de velours à brandebourgs d'or, se penche sur le dossier pour donner une impulsion plus rapide au traîneau qu'il pousse et dirige en même temps.
Les paroles entre la dame masquée et le patineur à la houppelande de velours s'échangent à la portée du souffle, et nul ne saurait blâmer un rendez-vous secret donné sous la voûte des cieux, à la vue de Versailles tout entier.
Ce qu'ils disent, qu'importe aux autres puisqu'on les voit; qu'importe à eux qu'on les voie puisqu'on ne les entend pas: il est évident qu'au milieu de tout ce monde ils vivent d'une vie isolée, ils passent dans la foule comme deux oiseaux voyageurs: où vont-ils? à ce monde inconnu que toute âme cherche, et qu'on appelle le bonheur.
Tout à coup, au milieu de ces sylphes qui glissent bien plus qu'ils ne marchent, il se fait un grand mouvement il s'élève un grand tumulte.
C'est que la reine vient d'apparaître au bord de la pièce d'eau des Suisses, qu'on l'a reconnue, et qu'on s'apprête à lui céder la place, quand elle fait de la main signe à chacun de demeurer.
Le cri de «Vive la reine!» retentit; puis, forts de la permission, patineurs qui volent et traîneaux qu'on pousse forment, comme par un mouvement électrique, un grand cercle autour de l'endroit où l'auguste visiteuse s'est arrêtée.
L'attention générale est fixée sur elle.
Les hommes alors se rapprochent par de savantes manœuvres, les femmes s'ajustent avec une respectueuse décence, enfin chacun trouve moyen de se mêler presque aux groupes de gentilshommes et de grands officiers qui viennent offrir leurs compliments à la reine.
Parmi les principaux personnages que le public a remarqués, il en est un fort remarquable qui, au lieu de suivre l'impulsion générale et de venir au-devant de la reine, il en est un qui, au contraire, reconnaissant sa toilette et son entourage, quitte son traîneau et se jette dans une contre-allée où il disparaît avec les personnes de sa suite.
Le comte d'Artois, que l'on remarquait au nombre des plus élégants et plus légers patineurs, ne fut pas des derniers à franchir l'espace qui le séparait de sa belle-sœur, et à venir lui baiser la main.
Puis, en lui baisant la main:
—Voyez-vous, lui dit-il à l'oreille, comme notre frère M. de Provence vous évite?
Et en disant ces mots, il désignait du doigt l'altesse royale qui, à grands pas, marchait dans le taillis plein de givre, pour aller par un détour à la recherche de son carrosse.
—Il ne veut pas que je lui fasse des reproches, dit la reine.
—Oh! quant aux reproches qu'il attend, cela me regarde, et ce n'est point pour cela qu'il vous craint.
—C'est pour sa conscience alors, dit gaiement la reine.
—Pour autre chose encore, ma sœur.
—Pourquoi donc?
—Je vais vous le dire. Il vient d'apprendre que M. de Suffren, le glorieux vainqueur, doit arriver ce soir, et comme la nouvelle est importante, il veut vous la laisser ignorer.
La reine vit autour d'elle quelques curieux, dont le respect n'éloignait pas tellement les oreilles qu'ils ne pussent entendre les paroles de son beau frère.
—Monsieur de Taverney, dit-elle, soyez assez bon pour vous occuper de mon traîneau, je vous prie, et si votre père est là, embrassez-le, je vous donne congé pour un quart d'heure.
Le jeune homme s'inclina et traversa la foule pour aller exécuter l'ordre de la reine.
La foule aussi avait compris: elle a parfois des instincts merveilleux; elle élargit le cercle, et la reine et le comte d'Artois se trouvèrent plus à l'aise.
—Mon frère, dit alors la reine, expliquez-moi, je vous prie, ce que mon frère gagne à ne point me faire part de l'arrivée de M. de Suffren.
—Oh! ma sœur, est-il bien possible que vous, femme, reine et ennemie, vous ne saisissiez pas tout à coup l'intention de ce rusé politique? M. de Suffren arrive, nul ne le sait à la cour. M. de Suffren est le héros des mers de l'Inde, et, par conséquent, a droit à une réception magnifique à Versailles. Donc, M. de Suffren arrive; le roi ignore son arrivée, le roi le néglige sans le savoir, et, par conséquent, sans le vouloir; vous de même, ma sœur. Tout au contraire, pendant ce temps, M. de Provence, qui sait l'arrivée de M. de Suffren, lui, M. de Provence accueille le marin, lui sourit, le caresse, lui fait un quatrain, et, en se frottant au héros de l'Inde, il devient le héros de la France.
—C'est clair, dit la reine.
—Pardieu! dit le comte.
—Vous n'oubliez qu'un seul point, mon cher gazetier.
—Lequel?
—Comment savez-vous tout ce beau projet de notre cher frère et beau frère?
—Comment je le sais? Comme je sais tout ce qu'il fait. C'est bien simple: m'étant aperçu que M. de Provence prend à tâche de savoir tout ce que je fais, j'ai payé des gens qui me content tout ce qu'il fait, lui. Oh! cela pourra m'être utile, et à vous aussi, ma sœur.
—Merci de votre alliance, mon frère, mais le roi?
—Eh bien! le roi est prévenu.
—Par vous?
—Oh! non pas, par son ministre de la Marine que je lui ai envoyé. Tout cela ne me regarde pas, vous comprenez, moi, je suis trop frivole, trop dissipateur, trop fou, pour m'occuper de choses de cette importance.
—Et le ministre de la Marine ignorait aussi, lui, l'arrivée de M. de Suffren en France?
—Eh! mon Dieu! ma chère sœur, vous avez connu assez de ministres, n'est-ce pas, depuis quatorze ans que vous êtes ou dauphine ou reine de France, pour savoir que ces messieurs ignorent toujours la chose importante. Eh bien! j'ai prévenu le nôtre et il est enthousiasmé.
—Je le crois bien.
—Vous comprenez, chère sœur, voilà un homme qui me sera reconnaissant toute sa vie, et justement, j'ai besoin de sa reconnaissance.
—Pour quoi faire?
—Pour négocier un emprunt.
—Oh! s'écria la reine en riant, voilà que vous me gâtez votre belle action.
—Ma sœur, dit le comte d'Artois d'un air grave, vous devez avoir besoin d'argent; foi de fils de France! je mets à votre disposition la moitié de la somme que je toucherai.
—Oh! mon frère! s'écria Marie-Antoinette, gardez, gardez; Dieu merci! je n'ai besoin de rien en ce moment.
—Diable! n'attendez pas trop longtemps pour réclamer ma promesse, chère sœur.
—Pourquoi cela?
—Parce que je pourrais bien, si vous attendiez trop longtemps, n'être plus en mesure de la tenir.
—Eh bien! en ce cas, je m'arrangerai aussi, moi, de façon à découvrir quelque secret d'État.
—Ma sœur, vous prenez froid, dit le prince, vos joues bleuissent, je vous en préviens.
—Voici M. de Taverney qui revient avec mon traîneau.
—Alors, vous n'avez plus besoin de moi, ma sœur?
—Non.
—En ce cas, chassez-moi, je vous prie.
—Pourquoi? vous figurez-vous, par hasard, que vous me gênez en quelque chose que ce soit?
—Non pas, c'est moi, au contraire, qui ai besoin de ma liberté.
—Adieu alors.
—Au revoir, chère sœur.
—Quand?
—Ce soir.
—Qu'y a-t-il donc ce soir?
—Il n'y a pas, mais il y aura.
—Eh bien! qu'y aura-t-il?
—Il y aura grand monde au jeu du roi.
—Pourquoi cela?
—Parce que le ministre amènera ce soir M. de Suffren.
—Très bien, à ce soir alors.
À ces mots, le jeune prince salua sa sœur avec cette charmante courtoisie qui lui était naturelle, et disparut dans la foule.
Taverney père avait suivi des yeux son fils, tandis qu'il s'éloignait de la reine pour s'occuper du traîneau.
Mais bientôt son regard vigilant était revenu à la reine. Cette conversation animée de Marie-Antoinette avec son beau-frère n'était pas sans lui donner quelques inquiétudes, car cette conversation coupait en deux toute la familiarité témoignée naguère encore à son fils par la reine.
Aussi se contenta-t-il de faire un geste amical à Philippe quand celui-ci acheva de terminer les préparatifs indispensables au départ du traîneau, et le jeune homme ayant voulu, comme le lui prescrivait la reine, aller embrasser son père qu'il n'avait pas embrassé depuis dix ans, celui-ci l'éloigna de la main en disant:
—Plus tard, plus tard; reviens après ton service et nous causerons.
Philippe s'éloigna donc, et le baron vit avec joie que M. le comte d'Artois avait pris congé de la reine.
Celle-ci entra dans le traîneau et y fit entrer Andrée avec elle, et comme deux grands heiduques se présentaient pour pousser le traîneau:
—Non pas, non pas, dit la reine, je ne veux point aller de cette façon. Est-ce que vous ne patinez pas, monsieur de Taverney?
—Pardonnez-moi, madame, répondit Philippe.
—Donnez des patins à M. le chevalier, ordonna la reine; puis, se retournant de son côté:
—Je ne sais quoi me dit que vous patinez aussi bien que Saint-Georges, ajouta-t-elle.
—Mais déjà autrefois, dit Andrée, Philippe patinait fort élégamment.
—Et maintenant vous ne connaissez plus de rival, n'est-ce pas, monsieur de Taverney?
—Madame, dit Philippe, puisque Votre Majesté a cette confiance en moi, je vais faire de mon mieux.
En disant ces mots, Philippe s'était déjà armé de patins tranchants et affilés comme des lames.
Il se plaça alors derrière le traîneau, lui donna l'impulsion d'une main, et la course commença.
On vit alors un curieux spectacle.
Saint-Georges, le roi des gymnastes, Saint-Georges, l'élégant mulâtre, l'homme à la mode, l'homme supérieur dans tous les exercices du corps, Saint-Georges devina un rival dans ce jeune homme qui osait se lancer près de lui dans la carrière.
Aussi se mit-il aussitôt à voltiger autour du traîneau de la reine avec des révérences si respectueuses, si pleines de charme, que jamais courtisan solide sur le parquet de Versailles n'en avait exécuté de plus séduisantes; il décrivait autour du traîneau les cercles les plus rapides et les plus justes, l'enlaçant par une suite d'anneaux merveilleusement soudés l'un à l'autre, de sorte que sa courbe nouvelle prévenait toujours l'arrivée du traîneau, lequel le laissait derrière; après quoi, d'un coup de patin vigoureux, il regagnait par l'ellipse tout ce qu'il avait perdu d'avance.
Nul, pas même avec le regard, ne pouvait suivre cette manœuvre sans être étourdi, ébloui, émerveillé.
Alors Philippe, piqué au jeu, prit un parti plein de témérité: il lança le traîneau avec une si effrayante rapidité que deux fois Saint-Georges, au lieu de se trouver devant lui, acheva son cercle derrière lui, et comme la vitesse du traîneau faisait pousser à beaucoup de gens des cris d'effroi qui eussent pu effrayer la reine:
—Si Sa Majesté le désire, dit Philippe, je m'arrêterai, ou du moins je ralentirai la course.
—Oh! non, non, s'écria la reine avec cette ardeur fougueuse qu'elle mettait dans le travail comme dans le plaisir, non, je n'ai pas peur; plus vite si vous pouvez, chevalier, plus vite.
—Oh! tant mieux, merci de la permission, madame, je vous tiens bien, rapportez-vous-en à moi.
Et comme sa robuste main s'affermit de nouveau au triangle du dossier, le mouvement fut si vigoureux que tout le traîneau trembla.
On eût dit qu'il venait de le soulever à bras tendu.
Alors, appliquant au traîneau sa seconde main, effort qu'il avait dédaigné jusque-là, il entraîna la machine comme un jouet dans ses mains d'acier.
À partir de ce moment, il croisa chacun des cercles de Saint-Georges par des cercles plus grands encore, de sorte que le traîneau se mouvait comme l'homme le plus souple, tournant et se retournant sur toute sa longueur, comme s'il se fût agi de ces simples semelles sur lesquelles Saint-Georges labourait la glace; malgré la masse, malgré le poids, malgré l'étendue, le traîneau de la reine s'était fait patin, il vivait, il volait, il tourbillonnait comme un danseur.
Saint-Georges, plus gracieux, plus fin, plus correct dans ses méandres, commença bientôt à s'inquiéter. Il patinait déjà depuis une heure; Philippe, en le voyant tout en sueur, en remarquant les efforts de ses jarrets frémissants, résolut de l'abattre par la fatigue.
Il changea de marche et abandonnant les cercles qui lui donnaient la peine de soulever chaque fois le traîneau, il lança droit devant lui l'équipage.
Le traîneau partit plus rapide qu'une flèche.
Saint-Georges, d'un seul coup de jarret, l'eut bientôt rejoint, mais Philippe avait saisi le moment où la seconde impulsion multiplie l'élan de la première, il poussa donc le traîneau sur une couche de glace encore intacte, et ce fut avec tant de raideur qu'il demeura, lui, en arrière.
Saint-Georges s'élança pour rattraper le traîneau, mais alors Philippe, rassemblant sa force, glissa si finement sur l'extrême courbure du patin qu'il passa devant Saint-Georges et vint poser ses deux mains sur le traîneau; puis, par un mouvement herculéen, il fit faire au traîneau volte-face et le lança de nouveau dans le sens contraire, tandis que Saint-Georges, emporté par son suprême effort, ne pouvant retenir sa course, et perdant un espace irrécupérable, demeura complètement distancé.
L'air retentit de telles acclamations que Philippe en rougit de honte.
Mais il fut bien surpris quand la reine, après avoir battu elle-même des mains, se retourna de son côté et, avec l'accent d'une voluptueuse oppression, lui dit:
—Oh! monsieur de Taverney, à présent que la victoire vous est restée, grâce! grâce! vous me tueriez.
Philippe, à cet ordre, ou plutôt à cette prière de la reine, serra ses muscles d'acier, se cramponna sur ses jarrets, et le traîneau s'arrêta court, comme le cheval arabe qui frémit sur ses jarrets dans le sable de la plaine.
—Oh! maintenant reposez-vous, dit la reine en sortant du traîneau toute vacillante. En vérité, je n'eusse jamais cru qu'il y eût un tel enivrement dans la vitesse, vous avez failli me rendre folle.
Et toute vacillante en effet, elle s'appuya sur le bras de Philippe.
Un frémissement de stupeur, qui courut par toute cette foule dorée et chamarrée, l'avertit qu'une fois encore elle venait de commettre une de ses fautes contre l'étiquette; fautes énormes aux yeux de la jalousie et de la servilité.
Quant à Philippe, tout étourdi de cet excès d'honneur, il était plus tremblant et plus honteux que si sa souveraine l'eût outragé publiquement.
Il baissait les yeux, son cœur battait à rompre sa poitrine.
Une singulière émotion, celle de sa course sans doute, agitait la reine, car elle retira immédiatement son bras et prit celui de Mlle de Taverney en demandant un siège.
On lui apporta un pliant.
—Pardon, monsieur de Taverney, dit-elle à Philippe.
Puis brusquement:
—Mon Dieu! que c'est un grand malheur, ajouta-t-elle, que d'être environnée sans cesse de curieux et de sots, fit-elle tout bas.
Les gentilshommes ordinaires et les dames d'honneur l'avaient jointe et dévoraient des yeux Philippe qui, pour cacher sa rougeur, délaçait ses patins.
Les patins délacés, Philippe recula pour laisser la place aux courtisans.
La reine demeura quelques moments pensive, puis relevant la tête:
—Oh! je sens que je me refroidirais à rester ainsi immobile, dit-elle, encore un tour.
Et elle remonta dans son traîneau.
Philippe attendit, mais inutilement, un ordre.
Alors vingt gentilshommes se présentèrent.
—Non, mes heiduques, dit-elle; merci, messieurs.
Puis, lorsque les valets furent à leur poste:
—Doucement, dit-elle, doucement.
Et, fermant les yeux, elle se laissa aller à une rêverie intérieure.
Le traîneau s'éloigna doucement, comme l'avait ordonné la reine, suivi d'une foule d'avides, de curieux et de jaloux.
Philippe demeura seul, essuyant sur son front les gouttes de sueur.
Il cherchait des yeux Saint-Georges, pour le consoler de sa défaite par quelque loyal compliment.
Mais celui-ci avait reçu un message du duc d'Orléans, son protecteur, et avait quitté le champ de bataille.
Philippe, un peu triste, un peu las, presque effrayé lui-même de ce qui venait de se passer, était resté immobile à sa place, suivant des yeux le traîneau de la reine qui s'éloignait, lorsqu'il sentit quelque chose qui lui effleurait les flancs.
Il se retourna et reconnut son père.
Le petit vieillard, tout ratatiné comme un homme d'Hoffmann, tout enveloppé de fourrures comme un Samoyède, avait heurté son fils avec le coude pour ne pas sortir ses mains du manchon qu'il portait à son col.
Son œil, dilaté par le froid ou par la joie, parut flamboyant à Philippe.
—Vous ne m'embrassez pas, mon fils? dit-il.
Et il prononça ces paroles du ton que le père de l'athlète grec dut prendre pour remercier son fils de la victoire remportée dans le cirque.
—Mon cher père, de tout mon cœur, répliqua Philippe.
Mais on pouvait comprendre qu'il n'y avait aucune harmonie entre l'accent des paroles et leur signification.
—Là, là, et maintenant que vous m'avez embrassé, allez, allez vite.
Et il le poussa en avant.
—Mais où donc voulez-vous que j'aille, monsieur? demanda Philippe.
—Mais là-bas, morbleu!
—Là-bas?
—Oui, près de la reine.
—Oh! non, mon père, non, merci.
—Comment, non! comment, merci! Êtes-vous fou? Vous ne voulez pas aller rejoindre la reine?
—Mais non, c'est impossible; vous n'y pensez pas, mon cher père.
—Comment, impossible! impossible d'aller rejoindre la reine qui vous attend?
—Qui m'attend, moi?
—Mais oui; oui, la reine qui vous désire.
—Qui me désire!
Et Taverney regarda fixement le baron.
—En vérité, mon père, dit-il froidement, je crois que vous vous oubliez.
—Il est étonnant! parole d'honneur, dit le vieillard en se redressant et en frappant du pied. Ah! çà, Philippe, faites-moi le plaisir de me dire un peu d'où vous venez.
—Monsieur, dit tristement le chevalier, j'ai peur en vérité de prendre une certitude.
—Laquelle?
—C'est que vous vous moquez de moi, ou bien...
—Ou bien...
—Pardonnez-moi, mon père; ou bien... vous devenez fou.
Le vieillard saisit son fils par le bras avec un mouvement nerveux si énergique, que le jeune homme fronça le sourcil de douleur.
—Écoutez, monsieur Philippe, dit le vieillard. L'Amérique est un pays fort éloigné de la France, je le sais bien.
—Oui, mon père, très éloigné, répéta Philippe; mais je ne comprends point ce que vous voulez dire; expliquez-vous donc, je vous prie.
—Un pays où il n'y a ni roi ni reine.
—Ni sujets.
—Très bien! ni sujets, monsieur le philosophe. Je ne nie pas cela, ce point ne m'intéresse aucunement et m'est fort égal; mais ce qui ne m'est point égal, ce qui me peine, ce qui m'humilie, c'est que j'ai peur, moi aussi, d'avoir une certitude.
—Laquelle, mon père? En tout cas, je pense que nos certitudes diffèrent tout à fait l'une de l'autre.
—La mienne est que vous êtes un niais, mon fils, et cela n'est point permis à un grand gaillard taillé comme vous l'êtes; voyez, mais voyez donc là bas!
—Je vois, monsieur.
—Eh bien! la reine se retourne, et c'est pour la troisième fois; oui, monsieur, la reine s'est retournée trois fois, et tenez, la voilà qui se retourne encore; elle cherche qui, monsieur le niais, monsieur le puritain, monsieur de l'Amérique, oh!
Et le petit vieillard mordit, non plus avec ses dents, mais avec ses gencives, le gant de daim gris qui eût enfermé deux mains comme la sienne.
—Eh bien! monsieur, fit le jeune homme, quand il serait vrai, ce qui ne l'est probablement point, que c'est moi que la reine cherche?
—Oh! répéta encore le vieillard en trépignant, il a dit: «Quand ce serait vrai»; mais cet homme-là n'est pas de mon sang, cet homme-là n'est pas un Taverney!
—Je ne suis pas de votre sang, murmura Philippe.
Puis, tout bas et les yeux au ciel:
—Faut-il en remercier Dieu? dit-il.
—Monsieur, dit le vieillard, je vous dis que la reine vous demande; monsieur, je vous dis que la reine vous cherche.
—Vous avez bonne vue, mon père, dit sèchement Philippe.
—Voyons, reprit plus doucement le vieillard en essayant de modérer son impatience, voyons, laisse-moi t'expliquer. Il est vrai, tu as tes raisons, mais enfin, moi, j'ai l'expérience; voyons, mon bon Philippe, es-tu ou n'es-tu pas un homme?
Philippe haussa légèrement les épaules et ne répondit rien.
Le vieillard, en ce moment, et voyant qu'il attendait vainement une réponse, se hasarda, plutôt par mépris que par besoin, à fixer les yeux sur son fils, et alors il s'aperçut de toute la dignité, de toute l'impénétrable réserve, de toute la volonté inexpugnable dont ce visage était armé pour le bien, hélas!
Il comprima sa douleur, passa son manchon caressant sur le bout rouge de son nez, et d'une voix douce comme celle d'Orphée parlant aux rochers thessaliens:
—Philippe, mon ami, dit-il, voyons, écoute-moi.
—Eh! répondit le jeune homme, il me semble que je ne fais pas autre chose depuis un quart d'heure, mon père.
«Oh! pensa le vieillard, je vais te faire tomber du haut de ta majesté, monsieur l'Américain; tu as bien ton côté faible, colosse, laisse-moi te saisir ce côté avec mes vieilles griffes, et tu vas voir.»
Puis, tout haut:
—Tu ne t'es pas aperçu d'une chose? dit-il.
—De laquelle?
—D'une chose qui fait honneur à ta naïveté.
—Voyons, dites, monsieur.
—C'est tout simple, tu arrives d'Amérique, tu es parti dans un moment où il n'y avait plus qu'un roi et plus de reine, si ce n'est la Du Barry, majesté peu respectable; tu reviens, tu vois une reine et tu te dis: «Respectons-la.»
—Sans doute.
—Pauvre enfant! fit le vieillard.
Et il se mit à étouffer à la fois, dans son manchon, une toux et un éclat de rire.
—Comment, dit Philippe, vous me plaignez, monsieur, de ce que je respecte la royauté, vous un Taverney-Maison-Rouge; vous, un des bons gentilshommes de France.
—Attends donc, je ne te parle pas de la royauté, moi, je te parle de la reine.
—Et vous faites une différence?
—Pardieu! qu'est-ce que la royauté, mon cher? une couronne; on n'y touche pas, à cela, peste! Qu'est-ce que la reine? une femme; oh! une femme, c'est différent, on y touche.
—On y touche! s'écria Philippe rougissant à la fois de colère et de mépris, accompagnant ces paroles d'un geste si superbe, que nulle femme n'eût pu le voir sans l'aimer, nulle reine sans l'adorer.
—Tu n'en crois rien, non; eh bien! demande, reprit le petit vieillard avec un accent bas et presque farouche, tant il mit de cynisme dans son sourire, demande à M. de Coigny, demande à M. de Lauzun, demande à M. de Vaudreuil.
—Silence! silence, mon père, s'écria Philippe d'une voix sourde, ou pour ces trois blasphèmes, ne pouvant vous frapper trois fois de mon épée, c'est moi, je vous le jure, qui me frapperai moi-même, et sans pitié, et sur l'heure.
Taverney fit un pas à reculons, tourna sur lui-même comme eût fait Richelieu à trente ans, et secouant son manchon:
—Oh! en vérité, l'animal est stupide, dit-il; le cheval est un âne, l'aigle une oie, le coq un chapon. Bonsoir, tu m'as réjoui; je me croyais l'ancêtre, le Cassandre, et voilà que je suis Valère, que je suis Adonis, que je suis Apollon; bonsoir.
Et il pirouetta encore une fois sur ses talons.
Philippe était devenu sombre; il arrêta le vieillard au demi-tour.
—Vous n'avez point parlé sérieusement, n'est-ce pas, mon père? dit-il, car il est impossible qu'un gentilhomme d'aussi bonne race que vous ait contribué à accréditer de telles calomnies, semées par les ennemis, non seulement de la femme, non seulement de la reine, mais encore de la royauté.
—Il en doute encore, la double brute! s'écria Taverney.
—Vous m'avez parlé comme vous parleriez devant Dieu?
—En vérité.
—Devant Dieu de qui vous vous rapprochez chaque jour?
Le jeune homme avait repris la conversation si dédaigneusement interrompue par lui; c'était un succès pour le baron, il se rapprocha.
—Mais, dit-il, il me semble que je suis quelque peu gentilhomme, monsieur mon fils, et que je ne mens pas... toujours.
Ce toujours était quelque peu risible, et cependant Philippe ne rit pas.
—Ainsi, dit-il, monsieur, c'est votre opinion que la reine a eu des amants?
—Belle nouvelle!
—Ceux que vous avez cités?
—Et d'autres... que sais-je? Interroge la ville et la cour. Il faut revenir d'Amérique pour ignorer ce qu'on dit.
—Et qui dit cela, monsieur, de vils pamphlétaires?
—Oh! oh! est-ce que vous me prenez pour un gazetier, par hasard?
—Non, et c'est là le malheur, c'est que des hommes comme vous répètent de pareilles infamies, qui se dissoudraient comme les vapeurs malfaisantes qui obscurcissent parfois le plus beau soleil. C'est vous, et les gens de race, qui donnez en les répétant à ces propos une terrible consistance. Oh! monsieur, par religion, ne répétez plus de pareilles choses!
—Je les répète cependant.
—Et pourquoi les répétez-vous? s'écria le jeune homme en frappant du pied.
—Eh! dit le vieillard en se cramponnant au bras de son fils et en le regardant avec son sourire de démon, pour te prouver que je n'avais pas tort de te dire: «Philippe, la reine se retourne; Philippe, la reine cherche; Philippe, la reine désire; Philippe, cours, cours, la reine attend!»
—Oh! s'écria le jeune homme en cachant sa tête dans ses mains, au nom du Ciel! taisez-vous, mon père, vous me rendriez fou.
—En vérité, Philippe, je ne te comprends pas, répondit le vieillard; est-ce un crime d'aimer? Cela prouve qu'on a du cœur, et dans les yeux de cette femme, dans sa voix, dans sa démarche, ne sent-on pas son cœur? Elle aime, elle aime, te dis-je; mais tu es un philosophe, un puritain, un quaker, un homme d'Amérique, tu n'aimes pas, toi; laisse-la donc regarder, laisse-la se retourner, laisse-la attendre, insulte-la, méprise-la, repousse-la, Philippe, c'est-à-direJoseph de Taverney.
Et, sur ces mots accentués avec une ironie sauvage, le petit vieillard, voyant l'effet qu'il avait produit, se sauva comme le tentateur après avoir donné le premier conseil du crime.
Philippe demeura seul, le cœur gonflé, le cerveau bouillonnant; il ne songea même pas que depuis une demi-heure il était resté cloué à la même place; que la reine avait fini son tour de promenade, qu'elle revenait, qu'elle le regardait, et que, du milieu de son cortège, elle cria en passant:
—Vous devez être bien reposé, monsieur de Taverney, venez donc, il n'est tel que vous pour promener royalement une reine. Rangez-vous, messieurs.
Philippe courut à elle, aveugle, étourdi, ivre.
En posant sa main sur le dossier du traîneau, il se sentit brûler; la reine était nonchalamment renversée en arrière, ses doigts avaient effleuré les cheveux de Marie-Antoinette.
Contre toutes les habitudes de la cour, le secret avait été fidèlement gardé à Louis XVI et au comte d'Artois.
Nul ne sut à quelle heure et comment devait arriver M. de Suffren.
Le roi avait indiqué son jeu pour le soir.
À sept heures, il entra avec les princes et les princesses de sa famille.
La reine arriva tenant Madame Royale, qui n'avait que sept ans encore, par la main.
L'assemblée était nombreuse et brillante.
Pendant les préliminaires de la réunion, au moment où chacun prenait place, le comte d'Artois s'approcha tout doucement de la reine et lui dit:
—Ma sœur, regardez bien autour de vous.
—Eh bien! dit-elle, je regarde.
—Que voyez-vous?
La reine promena ses yeux dans le cercle, fouilla les épaisseurs, sonda les vides, et apercevant partout des amis, partout des serviteurs, parmi lesquels Andrée et son frère:
—Mais, dit-elle, je vois des visages fort agréables, des visages amis surtout.
—Ne regardez pas qui nous avons, ma sœur, regardez qui nous manque.
—Ah! c'est ma foi vrai! s'écria-t-elle.
Le comte d'Artois se mit à rire.
—Encore absent, reprit la reine. Ah çà! le ferai-je toujours fuir ainsi?
—Non, dit le comte d'Artois; seulement la plaisanterie se prolonge, Monsieur est allé attendre le bailli de Suffren à la barrière.
—Mais, en ce cas, je ne vois pas pourquoi vous riez, mon frère.
—Vous ne voyez pas pourquoi je ris?
—Sans doute, si Monsieur a été attendre le bailli de Suffren à la barrière, il a été plus fin que nous, voilà tout, puisque le premier il le verra et, par conséquent, le complimentera avant tout le monde.
—Allons donc, chère sœur, répliqua le jeune prince en riant, vous avez une bien petite idée de notre diplomatie: Monsieur est allé attendre le bailli à la barrière de Fontainebleau, c'est vrai, mais nous avons, nous, quelqu'un qui l'attend au relais de Villejuif.
—En vérité?
—En sorte, continua le comte d'Artois, que Monsieur se morfondra seul à sa barrière, tandis que, sur un ordre du roi, M. de Suffren, tournant Paris, arrivera directement à Versailles, où nous l'attendons.
—C'est merveilleusement imaginé.
—Mais pas mal, et je suis assez content de moi. Faites votre jeu, ma sœur.
Il y avait en ce moment dans la salle du jeu cent personnes au moins de la plus haute qualité: M. de Condé, M. de Penthièvre, M. de La Trémouille, les princesses.
Le roi s'aperçut que M. le comte d'Artois faisait rire la reine, et pour se mettre un peu dans leur complot, il leur envoya un coup d'œil des plus significatifs.
La nouvelle de l'arrivée du commandeur de Suffren ne s'était point répandue, comme nous l'avons dit, et cependant on n'avait pu étouffer comme un présage qui planait au-dessus des esprits.
On sentait quelque chose de caché qui allait apparaître, quelque chose de nouveau qui allait éclore; c'était un intérêt inconnu qui se répandait par tout ce monde, où le moindre événement prend de l'importance dès que le maître a froncé le sourcil pour désapprouver ou plissé la bouche pour sourire.
Le roi, qui avait habitude de jouer un écu de six livres, afin de modérer le jeu des princes et des seigneurs de la cour, le roi ne s'aperçut pas qu'il mettait sur la table tout ce qu'il avait d'or dans ses poches.
La reine, entièrement à son rôle, fit de la politique et dérouta l'attention du cercle par l'ardeur factice qu'elle mit à son jeu.
Philippe, admis à la partie et placé en face de sa sœur, absorbait par tous ses sens à la fois l'impression inouïe, stupéfiante de cette faveur qui le réchauffait inopinément.
Les paroles de son père lui revenaient, quoi qu'il en eût, à la mémoire. Il se demandait si, en effet, le vieillard, qui avait vu trois ou quatre règnes de favorites, ne savait pas au juste l'histoire des temps et des mœurs.
Il se demandait si ce puritanisme qui tient de l'adoration religieuse n'était pas un ridicule de plus qu'il avait rapporté des pays lointains.
La reine, si poétique, si belle, si fraternelle pour lui, n'était-elle en somme qu'une coquette terrible, curieuse d'attacher une passion de plus à ses souvenirs, comme l'entomologiste attache un insecte ou un papillon de plus sous sa montre, sans s'inquiéter de ce que souffre le pauvre animal dont une épingle traverse le cœur?
Et cependant la reine n'était pas une femme vulgaire, un caractère banal. Un regard d'elle signifiait quelque chose, d'elle qui ne laissait jamais tomber son regard sans en calculer la portée.
«Coigny, Vaudreuil, répétait Philippe, ils ont aimé la reine et ils en sont aimés. Oh! pourquoi, oh! pourquoi cette calomnie est-elle si sombre; pourquoi un rayon de lumière ne glisse-t-il pas dans ce profond abîme qu'on appelle un cœur de femme, plus profond encore lorsque c'est un cœur de reine?»
Et lorsque Philippe avait assez ballotté ces deux noms dans sa pensée, il regardait à l'extrémité de la table MM. de Coigny et de Vaudreuil, qui, par un singulier caprice du hasard, se trouvaient assis côte à côte, les yeux tournés sur un autre point que celui où se trouvait la reine, insouciants, pour ne pas dire oublieux.
Et Philippe se disait qu'il était impossible que ces deux hommes eussent aimé et fussent si calmes, qu'ils eussent été aimés et qu'ils fussent si oublieux. Oh! si la reine l'aimait, lui, il deviendrait fou de bonheur; si elle l'oubliait après l'avoir aimé, il se tuerait de désespoir.
Et de MM. de Coigny et de Vaudreuil, Philippe passait à Marie-Antoinette.
Et, toujours rêvant, il interrogeait ce front si pur, cette bouche si impérieuse, ce regard si majestueux; il demandait à toutes les beautés de cette femme la révélation du secret de la reine.
Oh! non, calomnies, calomnies! que tous ces bruits vagues qui commençaient à circuler dans le peuple, et auxquels les intérêts, les haines ou les intrigues de la cour donnaient seuls quelque consistance.
Philippe en était là de ses réflexions quand sept heures trois quarts sonnèrent à l'horloge de la salle des gardes. Au même instant, un grand bruit se fit entendre.
Dans cette salle, des pas retentirent pressés et rapides. La crosse des fusils frappa les dalles. Un brouhaha de voix, pénétrant par la porte entrouverte, appela l'attention du roi, qui renversa la tête en arrière pour mieux entendre, puis fit un signe à la reine.
Celle-ci comprit l'indication et immédiatement leva la séance.
Chaque joueur ramassant ce qu'il avait devant lui attendit, pour prendre une résolution, que la reine eût laissé deviner la sienne.
La reine passa dans la grande salle de réception.
Le roi y était arrivé devant elle.
Un aide de camp de M. de Castries, ministre de la Marine, s'approcha du roi et lui dit quelques mots à l'oreille.
—Bien, répondit le roi, allez.
Puis à la reine:
—Tout va bien, ajouta-t-il.
Chacun interrogea son voisin du regard, le «tout va bien» donnant fort à penser à tout le monde.
Tout à coup, M. le maréchal de Castries entra dans la salle en disant à haute voix:
—Sa Majesté veut-elle recevoir M. le bailli de Suffren, qui arrive de Toulon?
À ce nom, prononcé d'une voix haute, enjouée, triomphante, il se fit dans l'assemblée un tumulte inexprimable.
—Oui, monsieur, répondit le roi, et avec grand plaisir.
M. de Castries sortit.
Il y eut presque un mouvement en masse vers la porte par où M. de Castries venait de disparaître.
Pour expliquer cette sympathie de la France envers M. de Suffren, pour faire comprendre l'intérêt qu'un roi, qu'une reine, que des princes d'un sang royal mettaient à jouir les premiers d'un coup d'œil de Suffren, peu de mots suffiront. Suffren est un nom essentiellement français: comme Turenne, comme Catinat, comme Jean-Bart.
Depuis la guerre avec l'Angleterre, ou plutôt depuis la dernière période de combats qui avaient précédé la paix, M. le commandant de Suffren avait livré sept grandes batailles navales sans subir une défaite; il avait pris Trinquemalé et Gondelour, assuré les possessions françaises, nettoyé la mer, et appris au nabab Haïder-Ali que la France était la première puissance de l'Europe. Il avait apporté dans l'exercice de la profession de marin toute la diplomatie d'un négociateur fin et honnête, toute la bravoure et toute la tactique d'un soldat, toute l'habileté d'un sage administrateur. Hardi, infatigable, orgueilleux quand il s'agissait de l'honneur du pavillon français, il avait fatigué les Anglais sur terre et sur mer, à ce point que ces fiers marins n'osèrent jamais achever une victoire commencée, ou tenter une attaque sur Suffren quand le lion montrait les dents.