Puis après l'action, pendant laquelle il avait prodigué sa vie avec l'insouciance du dernier matelot, on l'avait vu humain, généreux, compatissant; c'était le type du vrai marin, un peu oublié depuis Jean-Bart et Duguay-Trouin, que la France retrouvait dans le bailli de Suffren.
Nous n'essaierons pas de peindre le bruit et l'enthousiasme que son arrivée à Versailles fit éclater parmi les gentilshommes convoqués à cette réunion.
Suffren était un homme de cinquante-six ans, gros, court, à l'œil de feu, au geste noble et facile. Agile malgré son obésité, majestueux malgré sa souplesse, il portait fièrement sa coiffure, ou plutôt sa crinière et, comme un homme habitué à se jouer de toutes les difficultés, il avait trouvé moyen de se faire habiller et coiffer dans son carrosse de poste.
Il portait l'habit bleu brodé d'or, la veste rouge, la culotte bleue. Il avait gardé le col militaire sur lequel son puissant menton venait s'arrondir comme le complément obligé de sa tête colossale.
Lorsqu'il était entré dans la salle des gardes, quelqu'un avait dit un mot à M. de Castries, lequel se promenait en long et en large avec impatience, et aussitôt celui-ci s'était écrié:
—M. de Suffren, messieurs!
Aussitôt les gardes, sautant sur leurs mousquetons, s'étaient alignés d'eux-mêmes comme s'il se fût agi du roi de France, et, le bailli une fois passé, ils s'étaient formés derrière lui en bon ordre, quatre par quatre, comme pour lui servir de cortège.
Lui, serrant les mains de M. de Castries, il avait cherché à l'embrasser.
Mais le ministre de la Marine le repoussait doucement.
—Non, non, monsieur, lui disait-il, non, je ne veux pas priver du bonheur de vous embrasser le premier quelqu'un qui en est plus digne que moi.
Et il conduisit de cette façon M. de Suffren jusqu'à Louis XVI.
—M. le bailli! s'écria le roi tout rayonnant.
Et dès qu'il l'aperçut:
—Soyez le bienvenu à Versailles. Vous y apportez la gloire, vous y apportez tout ce que les héros donnent à leurs contemporains sur la terre; je ne vous parle point de l'avenir, c'est votre propriété. Embrassez-moi, monsieur le bailli.
M. de Suffren avait fléchi le genou, le roi le releva et l'embrassa si cordialement qu'un long frémissement de joie et de triomphe courut par toute l'assemblée.
Sans le respect dû au roi, tous les assistants se fussent confondus en bravos et en cris d'approbation.
Le roi se tourna vers la reine.
—Madame, dit-il, voici M. de Suffren, le vainqueur de Trinquemalé et de Gondelour, la terreur de nos voisins les Anglais, mon Jean-Bart à moi!
—Monsieur, dit la reine, je n'ai pas d'éloges à vous faire. Sachez seulement que vous n'avez pas tiré un coup de canon pour la gloire de la France sans que mon cœur ait battu d'admiration et de reconnaissance pour vous.
La reine avait à peine achevé que le comte d'Artois, s'approchant avec son fils, M. le duc d'Angoulême:
—Mon fils, dit-il, vous voyez un héros. Regardez-le bien, la chose est rare.
—Monseigneur, répondit le jeune prince à son père, tout à l'heure encore je lisais les grands hommes de Plutarque, mais je ne les voyais pas. Je vous remercie de m'avoir montré M. de Suffren.
Au murmure qui se fit autour de lui, l'enfant put comprendre qu'il venait de dire un mot qui resterait.
Le roi alors prit le bras de M. de Suffren et se disposa tout d'abord à l'emmener dans son cabinet pour l'entretenir en géographe de ses voyages et de son expédition.
Mais M. de Suffren fit une respectueuse résistance.
—Sire, dit-il, veuillez permettre, puisque Votre Majesté a tant de bontés pour moi...
—Oh! s'écria le roi, vous demandez, monsieur de Suffren?
—Sire, un de mes officiers a commis contre la discipline une faute si grave, que j'ai pensé que Votre Majesté devait seule être juge de la cause.
—Oh! monsieur de Suffren, dit le roi, j'espérais que votre première demande serait une faveur et non pas une punition.
—Sire, Votre Majesté, j'ai eu l'honneur de le lui dire, sera juge de ce qu'elle doit faire.
—J'écoute.
—Au dernier combat, cet officier dont je parle à Votre Majesté montait leSévère.
—Oh! ce bâtiment qui a amené son pavillon, dit le roi en fronçant le sourcil.
—Sire, le capitaine duSévèreavait en effet amené son pavillon, répondit M. de Suffren en s'inclinant, et déjà Sir Hugues, l'amiral anglais, envoyait un canot pour amariner la prise; mais le lieutenant du bâtiment, qui surveillait les batteries de l'entrepont, s'étant aperçu que le feu cessait, et ayant reçu l'ordre de faire taire les canons, monta sur le pont; il vit alors le pavillon amené et le capitaine prêt à se rendre. J'en demande pardon à Votre Majesté, sire, mais à cette vue, tout ce qu'il avait de sang français en lui se révolta. Il prit le pavillon qui se trouvait à portée de sa main, s'empara d'un marteau et, tout en ordonnant de recommencer le feu, il alla clouer le pavillon au-dessous de la flamme. C'est par cet événement, sire, que leSévèrefut conservé à Votre Majesté.
—Beau trait! fit le roi.
—Brave action! dit la reine.
—Oui, sire, oui, madame; mais grave rébellion contre la discipline. L'ordre était donné par le capitaine, le lieutenant devait obéir Je vous demande donc la grâce de cet officier, sire, et je vous la demande avec d'autant plus d'insistance qu'il est mon neveu.
—Votre neveu! s'écria le roi, et vous ne m'en avez point parlé!
—Au roi, non, mais j'ai eu l'honneur de faire mon rapport à M. le ministre de le Marine, en le priant de n'en rien dire à Sa Majesté avant que j'eusse obtenu la grâce du coupable.
—Accordée, accordée, s'écria le roi; et je promets d'avance ma protection à tout indiscipliné qui saura venger ainsi l'honneur du pavillon et du roi de France. Vous eussiez dû me présenter cet officier, monsieur le bailli.
—Il est ici, répliqua M. de Suffren, et puisque Votre Majesté le permet...
M. de Suffren se retourna.
—Approchez, monsieur de Charny, dit-il.
La reine tressaillit. Ce nom éveillait dans son esprit un souvenir trop récent pour être effacé.
Alors un jeune officier se détacha du groupe formé par M. de Suffren et apparut tout à coup aux yeux du roi.
La reine avait fait un mouvement de son côté pour aller au-devant du jeune homme, tout enthousiasmée qu'elle était du récit de sa belle action.
Mais au nom, mais à la vue du marin que M. de Suffren présentait au roi, elle s'arrêta, pâlit et poussa comme un petit murmure.
Mlle de Taverney, elle aussi, pâlit et regarda avec anxiété la reine.
Quant à M. de Charny, sans rien voir, sans rien regarder, sans que son visage exprimât d'autre émotion que le respect, il s'inclina devant le roi qui lui donna sa main à baiser; puis il rentra modeste et tremblant, sous les regards avides de l'assemblée, dans le cercle d'officiers qui le félicitaient bruyamment et l'étouffaient de caresses.
Il y eut un moment de silence et d'émotion, pendant lequel on eût pu voir le roi radieux, la reine souriante et indécise, M. de Charny les yeux baissés, et Philippe, à qui l'émotion de la reine n'avait point échappé, inquiet et interrogateur.
—Allons, allons, dit enfin le roi, venez, monsieur de Suffren, venez, que nous causions; je meurs du désir de vous entendre et de vous prouver combien j'ai pensé à vous.
—Sire, tant de bontés...
—Oh! vous verrez mes cartes, monsieur le bailli; vous verrez chaque phase de votre expédition prévue ou devinée d'avance par ma sollicitude. Venez, venez.
Puis, après avoir fait quelques pas, en entraînant M. de Suffren, il se retourna tout à coup vers la reine:
—À propos, madame, dit-il, je fais construire, comme vous savez, un vaisseau de cent canons; j'ai changé d'avis sur le nom qu'il doit porter. Au lieu de l'appeler comme nous avions dit, n'est-ce pas, madame...
Marie-Antoinette, un peu revenue à elle, saisit au vol la pensée du roi.
—Oui, oui, dit-elle, nous l'appellerons leSuffren, et j'en serai la marraine avec M. le bailli.
Des cris, jusque-là contenus, se firent jour avec violence:
—Vive le roi! Vive la reine!
—Et vive leSuffren! ajouta le roi avec une exquise délicatesse—car nul ne pouvait crier: «Vive M. de Suffren!» en présence du roi, tandis que les plus minutieux observateurs de l'étiquette pouvaient crier: «Vive le vaisseau de Sa Majesté!»
—Vive leSuffren! répéta donc l'assemblée avec enthousiasme.
Le roi fit un signe de remerciement de ce que l'on avait si bien compris sa pensée, et emmena le bailli chez lui.
Aussitôt que le roi eut disparu, tout ce qu'il y avait dans la salle de princes et de princesses vint se grouper autour de la reine.
Un signe du bailli de Suffren avait ordonné à son neveu de l'attendre; et, après un salut indiquant l'obéissance, il était resté dans le groupe où nous l'avons vu.
La reine, qui avait échangé avec Andrée plusieurs coups d'œil significatifs, ne perdait presque plus de vue le jeune homme, et chaque fois qu'elle le regardait, elle se disait: «C'est lui, à n'en pas douter.»
Ce à quoi Mlle de Taverney répondait par une pantomime qui ne devait laisser aucun doute à la reine, attendu qu'elle signifiait: «Oh! mon Dieu! oui, madame; c'est lui, c'est bien lui!»
Philippe, nous l'avons déjà dit, voyait cette préoccupation de la reine; il la voyait et il en sentait sinon la cause, du moins le sens vague.
Jamais celui qui aime ne s'abuse sur l'impression de ceux qu'il aime.
Il devinait donc que la reine venait d'être frappée par quelque événement singulier, mystérieux, inconnu à tout le monde, excepté à elle et à Andrée.
En effet, la reine avait perdu contenance et cherché un refuge derrière son éventail, elle qui d'habitude faisait baisser les yeux à tout le monde.
Tandis que le jeune homme se demandait à quoi aboutirait cette préoccupation de Sa Majesté, tandis qu'il cherchait à sonder la physionomie de MM. de Coigny et de Vaudreuil afin de s'assurer s'ils n'étaient pour rien dans ce mystère, et qu'il les voyait fort indifféremment occupés à entretenir M. de Haga, qui était venu faire sa cour à Versailles, un personnage, revêtu du majestueux habit de cardinal, entra suivi d'officiers et de prélats dans le salon où l'on se trouvait.
La reine reconnut M. Louis de Rohan; elle le vit d'un bout de la salle à l'autre, et aussitôt détourna la tête sans même prendre la peine de dissimuler le froncement de ses sourcils.
Le prélat traversa toute l'assemblée sans saluer personne, et vint droit à la reine, devant laquelle il s'inclina bien plus en homme du monde qui salue une femme qu'en sujet qui salue une reine.
Puis il adressa un compliment fort galant à Sa Majesté, qui détourna la tête, murmura deux ou trois mots d'un cérémonial glacé, et reprit sa conversation avec Mme de Lamballe et Mme de Polignac.
Le prince Louis ne parut point s'être aperçu du mauvais accueil de la reine. Il accomplit ses révérences, se retourna sans précipitation, et avec toute la grâce d'un parfait homme de cour, s'adressa à Mesdames, tantes du roi, qu'il entretint longtemps, attendu qu'en vertu du jeu de bascule en usage à la cour, il obtenait là un accueil aussi bienveillant que celui de la reine avait été glacé.
Le cardinal Louis de Rohan était un homme dans la force de l'âge, d'une imposante figure, d'un noble maintien; ses traits respiraient l'intelligence et la douceur; il avait la bouche fine et circonspecte, la main admirable; son front, un peu dégarni, accusait l'homme de plaisir ou l'homme d'étude; et chez le prince de Rohan, il y avait effectivement de l'un et de l'autre.
C'était un homme recherché par les femmes qui aimaient la galanterie sans fadeur et sans bruit. On le citait pour sa magnificence. Il avait en effet trouvé moyen de se croire pauvre avec seize cent mille livres de revenu.
Le roi l'aimait parce qu'il était savant; la reine le haïssait au contraire.
Les raisons de cette haine n'ont jamais été bien connues à fond, mais elles peuvent soutenir deux sortes de commentaires.
D'abord, en sa qualité d'ambassadeur à Vienne, le prince Louis aurait écrit, disait-on, au roi Louis XV, sur Marie-Thérèse, des lettres pleines d'ironie que jamais Marie-Antoinette n'aurait pu pardonner à ce diplomate.
En outre, et ceci est plus humain et surtout plus vraisemblable, l'ambassadeur, à propos du mariage de la jeune archiduchesse avec le dauphin, aurait écrit, toujours au roi Louis XV, qui aurait lu tout haut la lettre à un souper chez Mme Du Barry, aurait écrit, disons-nous, certaines particularités hostiles à l'amour-propre de la jeune femme, fort maigre à cette époque.
Ces attaques auraient vivement blessé Marie-Antoinette, qui ne pouvait s'en reconnaître publiquement la victime, et se serait juré d'en punir tôt ou tard l'auteur.
Il y avait naturellement là-dessous toute une intrigue politique.
L'ambassade de Vienne avait été retirée à M. de Breteuil au bénéfice de M. de Rohan.
M. de Breteuil, trop faible pour lutter ouvertement contre le prince, avait alors employé ce qu'en diplomatie on appelle l'adresse. Il s'était procuré les copies, ou même les originaux des lettres du prélat, alors ambassadeur, et balançant les services réels rendus par le diplomate avec la petite hostilité qu'il exerçait contre la famille impériale autrichienne, il avait trouvé dans la dauphine un auxiliaire décidé à perdre un jour M. le prince de Rohan.
Cette haine couvait sourdement à la cour: elle y rendait difficile la position du cardinal.
Chaque fois qu'il voyait la reine, il subissait ce glacial accueil dont nous avons essayé de donner une idée.
Mais plus grand que le dédain, soit qu'il fût réellement fort, soit qu'un sentiment irrésistible l'entraînât à pardonner tout à son ennemie, Louis de Rohan ne négligeait aucune occasion de se rapprocher de Marie-Antoinette, et les moyens ne lui manquaient pas, le prince Louis de Rohan étant grand aumônier de la cour.
Jamais il ne s'était plaint, jamais il n'avait rien avancé à personne. Un petit cercle d'amis, parmi lesquels on distinguait le baron de Planta, officier allemand, son confident intime, servait à le consoler des rebuffades royales quand les dames de la cour, qui en fait de sévérité pour le cardinal ne se modelaient pas toutes sur la reine, n'avaient point opéré cet heureux résultat.
Le cardinal venait de passer comme une ombre sur le tableau riant qui se jouait dans l'imagination de la reine. Aussi, à peine se fut-il éloigné d'elle, que Marie-Antoinette se rassérénant:
—Savez-vous, dit-elle à Mme la princesse de Lamballe, que le trait de ce jeune officier, neveu de M. le bailli, est un des plus remarquables de cette guerre? Comment l'appelle-t-on, déjà?
—M. de Charny, je crois, répondit la princesse.
Puis, se retournant du côté d'Andrée pour l'interroger:
—N'est-ce point cela, mademoiselle de Taverney? demanda-t-elle.
—Charny, oui, Votre Altesse, répondit Andrée.
—Il faut, continua la reine, que M. de Charny nous raconte à nous-même cet épisode, sans nous faire grâce d'un seul détail. Qu'on le cherche. Est-il toujours ici?
Un officier se détacha et s'empressa de sortir pour exécuter l'ordre de la reine.
Au même instant, comme elle regardait autour d'elle, elle aperçut Philippe, et, impatiente comme toujours:
—Monsieur de Taverney, dit-elle, voyez donc.
Philippe rougit; peut-être pensait-il qu'il eût dû prévenir le désir de sa souveraine. Il se mit donc à la recherche de ce bienheureux officier qu'il n'avait pas quitté de l'œil depuis sa présentation.
La recherche lui fut donc bien facile.
M. de Charny arriva l'instant d'après entre les deux messagers de la reine.
Le cercle s'élargit devant lui; la reine put alors l'examiner avec plus d'attention qu'il ne lui avait été possible de le faire la veille.
C'était un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, à la taille droite et mince, aux épaules larges, à la jambe parfaite. Sa figure, fine et douce à la fois, prenait un caractère d'énergie singulière à chaque fois qu'il dilatait son grand œil bleu au regard profond.
Il était, chose étonnante pour un homme arrivant de faire les guerres de l'Inde, il était aussi blanc de teint que Philippe était brun; son col nerveux, et d'un dessin admirable, se jouait dans une cravate d'une blancheur moins éclatante que celle de sa peau.
Lorsqu'il s'approcha du groupe au centre duquel se tenait la reine, il n'avait encore en aucune façon manifesté qu'il connût soit Mlle de Taverney, soit la reine elle-même.
Entouré d'officiers qui le questionnaient et auxquels il répondait civilement, il semblait avoir oublié qu'il y eût un roi auquel il avait parlé, une reine qui l'avait regardé.
Cette politesse, cette réserve étaient de nature à le faire remarquer beaucoup plus encore par la reine, si délicate sur tout ce qui tenait aux procédés.
Ce n'était pas seulement aux autres que M. de Charny avait raison de cacher sa surprise à la vue si inattendue de la dame du fiacre. Le comble de la prud'homie, c'était de lui laisser, s'il était possible, ignorer à elle-même qu'elle venait d'être reconnue.
Le regard de Charny, demeuré naturel, et chargé d'une timidité de bon goût, ne se leva donc point avant que la reine ne lui eût adressé la parole.
—Monsieur de Charny, lui dit-elle, ces dames éprouvent le désir, désir bien naturel puisque je l'éprouve comme elles, ces dames éprouvent le désir de connaître l'affaire du vaisseau dans tous ses détails; contez-nous cela, je vous prie.
—Madame, répliqua le jeune marin au milieu d'un profond silence, je supplie Votre Majesté, non point par modestie, mais par humanité, de me dispenser de ce récit; ce que j'ai fait comme lieutenant duSévère, dix officiers, mes camarades, ont pensé à le faire en même temps que moi; j'ai exécuté le premier, voilà tout mon mérite. Quant à donner à ce qui a été fait l'importance d'une narration adressée à Sa Majesté, non, madame, c'est impossible, et votre grand cœur, votre cœur royal, surtout, le comprendra.
«L'ex-commandant duSévèreest un brave officier qui, ce jour-là, avait perdu la tête. Hélas! madame, vous avez dû l'entendre dire aux plus courageux, on n'est pas brave tous les jours. Il lui fallait dix minutes pour se remettre; notre détermination de ne pas nous rendre lui a donné ce répit, et le courage lui est revenu; dès ce moment, il a été le plus brave de nous tous; voilà pourquoi je conjure Votre Majesté de ne pas exagérer le mérite de mon action, ce serait une occasion d'écraser ce pauvre officier qui pleure tous les jours l'oubli d'une minute.
—Bien! bien! dit la reine touchée et rayonnante de joie, en entendant le favorable murmure que les généreuses paroles du jeune officier avaient soulevé autour d'elle; bien! monsieur de Charny, vous êtes un honnête homme, c'est ainsi que je vous connaissais.
À ces mots, l'officier releva la tête, une rougeur toute juvénile empourprait son visage; ses yeux allaient de la reine à Andrée avec une sorte d'effroi. Il redoutait la vue de cette nature si généreuse et si téméraire dans sa générosité.
En effet, M. de Charny n'était pas au bout.
—Car, continua l'intrépide reine, il est bon que vous sachiez tous que M. de Charny, ce jeune officier, ce débarqué d'hier, cet inconnu, était déjà fort connu de nous avant qu'il nous fût présenté ce soir, et mérite d'être connu et admiré de toutes les femmes.
On vit que la reine allait parler, qu'elle allait raconter une histoire dans laquelle chacun pouvait glaner, soit un petit scandale, soit un petit secret. On fit donc cercle, on écouta, on s'étouffa.
—Figurez-vous, mesdames, dit la reine, que M. de Charny est aussi indulgent envers les dames qu'il est impitoyable envers les Anglais. On m'a conté de lui une histoire qui, je vous le déclare d'avance, lui a fait le plus grand honneur dans mon esprit.
—Oh! madame, balbutia le jeune officier.
On devine que les paroles de la reine, la présence de celui auquel elles s'adressaient, ne firent que redoubler la curiosité.
Un frémissement courut dans tout l'auditoire.
Charny, le front couvert de sueur, eût donné un an de sa vie pour être encore dans l'Inde.
—Voici le fait, poursuivit la reine: Deux dames que je connais étaient attardées, embarrassées dans une foule. Elles couraient un danger réel, un grand danger. M. de Charny passait en ce moment, par hasard ou plutôt par bonheur; il écarta la foule et prit, sans les connaître et quoiqu'il fût difficile de reconnaître leur rang, il prit les deux dames sous sa protection, les accompagna fort loin... à dix lieues de Paris, je crois.
—Oh! Votre Majesté exagère, dit en riant Charny rassuré par le tour qu'avait pris la narration.
—Voyons, mettons cinq lieues et n'en parlons plus, interrompit le comte d'Artois, se mêlant soudain à la conversation.
—Soit, mon frère, continua la reine; mais ce qu'il y eut de plus beau, c'est que M. de Charny ne chercha même pas à savoir le nom des deux dames auxquelles il avait rendu ce service, c'est qu'il les déposa à l'endroit qu'elles lui indiquèrent, c'est qu'il s'éloigna sans retourner la tête, de sorte qu'elles échappèrent de ses mains protectrices sans avoir été inquiétées un seul instant.
On se récria, on admira; Charny fut complimenté par vingt femmes à la fois.
—C'est beau, n'est-ce pas? acheva la reine; un chevalier de la Table Ronde n'eût pas fait mieux.
—C'est superbe! s'écria le chœur.
—Monsieur de Charny, continua la reine, le roi est occupé sans doute de récompenser M. de Suffren, votre oncle; moi, de mon côté, je voudrais bien faire quelque chose pour le neveu de ce grand homme.
Elle lui tendit la main.
Et tandis que Charny, pâle de joie, y collait ses lèvres, Philippe, pâle de douleur, s'ensevelissait dans les amples rideaux du salon.
Andrée avait aussi pâli, et cependant elle ne pouvait deviner tout ce que souffrait son frère.
La voix de M. le comte d'Artois rompit cette scène, qui eût été si curieuse pour un observateur.
—Ah! mon frère de Provence, dit-il tout haut, arrivez donc, monsieur, arrivez donc; vous avez manqué un beau spectacle, la réception de M. de Suffren. En vérité, c'était un moment que n'oublieront jamais les cœurs français! Comment diable avez-vous manqué cela, vous, mon frère, l'homme exact par excellence?
Monsieur pinça ses lèvres, salua distraitement la reine, et répondit une banalité.
Puis, tout bas, à M. de Favras, son capitaine des gardes:
—Comment se fait-il qu'il soit à Versailles?
—Eh! monseigneur, répliqua celui-ci, je me le demande depuis une heure et ne l'ai point encore compris.
Maintenant que nous avons fait faire ou fait renouveler connaissance à nos lecteurs avec les principaux personnages de cette histoire, maintenant que nous les avons introduits, et dans la petite maison du comte d'Artois, et dans le palais de Louis XIV, à Versailles, nous allons les mener à cette maison de la rue Saint-Claude où la reine de France est entrée incognito, et est montée, avec Andrée de Taverney, au quatrième étage.
Une fois la reine disparue, Mme de La Motte, nous le savons, compta et recompta joyeusement les cent louis qui venaient de lui choir si miraculeusement du ciel.
Cinquante beaux doubles louis de quarante-huit livres qui, étalés sur la pauvre table, et rayonnant aux reflets de la lampe, semblaient humilier par leur présence aristocratique tout ce qu'il y avait de pauvres choses dans l'humble galetas.
Après le plaisir d'avoir, Mme de La Motte n'en connaissait pas de plus grand que de faire voir. La possession n'était rien pour elle si la possession ne faisait pas naître l'envie.
Il lui répugnait déjà, depuis quelque temps, d'avoir sa femme de chambre pour confidente de sa misère; elle se hâta donc de la prendre pour confidente de sa fortune.
Alors elle appela dame Clotilde, demeurée dans l'antichambre, et ménageant habilement le jour de la lampe de manière que l'or resplendît sur la table:
—Clotilde? lui dit-elle.
La femme de ménage fit un pas dans la chambre.
—Venez ici et regardez, ajouta Mme de La Motte.
—Oh! madame... s'écria la vieille en joignant les mains et en allongeant le cou.
—Vous étiez inquiète de vos gages? dit Mme la comtesse.
—Oh! madame, jamais je n'ai dit un mot de cela. Dame! j'ai demandé à Madame la comtesse quand elle pourrait me payer, et c'était bien naturel, n'ayant rien reçu depuis trois mois.
—Croyez-vous qu'il y ait là de quoi vous payer?
—Jésus! madame, si j'avais ce qu'il y a là, je me trouverais riche pour toute ma vie.
Mme de La Motte regarda la vieille en haussant les épaules avec un mouvement d'inexprimable dédain.
—C'est heureux, dit-elle, que certaines gens aient souvenir du nom que je porte, tandis que ceux qui devraient s'en souvenir l'oublient.
—Et à quoi allez-vous employer tout cet argent? demanda dame Clotilde.
—À tout.
—D'abord, moi, madame, ce que je trouverais de plus important, à mon avis, ce serait de monter ma cuisine, car vous allez donner à dîner, n'est-ce pas, maintenant que vous avez de l'argent?
—Chut! fit Mme de La Motte, on frappe.
—Madame se trompe, dit la vieille, toujours économe de ses pas.
—Mais je vous dis que si.
—Oh! je promets bien à madame...
—Allez voir.
—Je n'ai rien entendu.
—Oui, comme tout à l'heure; tout à l'heure, vous n'aviez rien entendu non plus: eh bien! si les deux dames étaient parties sans entrer?
Cette raison parut convaincre dame Clotilde, qui s'achemina vers la porte.
—Entendez-vous? s'écria Mme de La Motte.
—Ah! c'est vrai, dit la vieille; j'y vais, j'y vais.
Mme de La Motte se hâta de faire glisser les cinquante doubles louis de la table dans sa main, puis elle les jeta dans un tiroir.
Et elle murmura en repoussant le tiroir:
—Voyons, Providence, encore une centaine de louis.
Et ces mots furent prononcés avec une expression de sceptique avidité qui eût fait sourire Voltaire.
Pendant ce temps, la porte du palier s'ouvrait, et un pas d'homme se faisait entendre dans la première pièce.
Quelques mots s'échangèrent entre cet homme et dame Clotilde sans que la comtesse pût en saisir le sens.
Puis la porte se referma, les pas se perdirent dans l'escalier, et la vieille rentra une lettre à la main.
—Voilà, dit-elle, en donnant la lettre à sa maîtresse.
La comtesse en examina attentivement l'écriture, l'enveloppe et le cachet, puis, relevant la tête:
—Un domestique? demanda-t-elle.
—Oui, madame.
—Quelle livrée?
—Il n'en avait pas.
—C'est donc un grison?
—Oui.
—Je connais ces armes, reprit Mme de La Motte en donnant un nouveau coup d'œil au cachet.
Puis, approchant le cachet de la lampe:
—De gueules à neuf macles d'or, dit-elle; qui donc porte de gueules à neuf macles d'or?
Elle chercha un instant dans ses souvenirs, mais inutilement.
—Voyons toujours la lettre, murmura-t-elle.
Et, l'ayant ouverte avec soin pour n'en point endommager le cachet, elle lut:
«Madame, la personne que vous avez sollicitée pourra vous voir demain au soir, si vous avez pour agréable de lui ouvrir votre porte.»
—Et c'est tout?
La comtesse fit un nouvel effort de mémoire.
—J'ai écrit à tant de personnes, dit-elle. Voyons un peu, à qui ai-je écrit?... À tout le monde. Est-ce un homme, est-ce une femme qui me répond?... L'écriture ne dit rien... insignifiante... une véritable écriture de secrétaire... Ce style? style de protecteur... plat et vieux.
Puis elle répéta:
«La personne que vous avez sollicitée...»
—La phrase a l'intention d'être humiliante. C'est certainement d'une femme.
Elle continua:
«...viendra demain soir, si vous avez pour agréable de lui ouvrir votre porte.»
—Une femme eût dit: «Vous attendra demain soir.» C'est d'un homme... Et, cependant, ces dames d'hier, elles sont bien venues, et pourtant c'était de grandes dames. Pas de signature... Qui donc porte de gueules à neuf macles d'or? Oh! s'écria-t-elle, ai-je donc perdu la tête? Les Rohan, pardieu! Oui, j'ai écrit à M. de Guéménée et à M. de Rohan; l'un d'eux me répond, c'est tout simple... Mais l'écusson n'est pas écartelé, la lettre est du cardinal... Ah! le cardinal de Rohan, ce galant, ce dameret, cet ambitieux; il viendra voir Mme de La Motte, si Mme de La Motte lui ouvre sa porte!
«Bon! qu'il soit tranquille, la porte lui sera ouverte. Et quand cela? demain soir.»
Elle se mit à rêver.
—Une dame de charité qui donne cent louis peut être reçue dans un galetas; elle peut geler sur mon carreau froid, souffrir sur mes chaises dures comme le gril de saint Laurent, moins le feu. Mais un prince de l'Église, un homme de boudoir, un seigneur des cœurs! Non, non, il faut à la misère que visitera un pareil aumônier, il faut plus de luxe que n'en ont certains riches.
Puis se retournant vers la femme de ménage qui achevait de préparer son lit:
—À demain, dame Clotilde, dit-elle, n'oubliez pas de me réveiller de bonne heure.
Là-dessus, pour penser plus à son aise sans doute, la comtesse fit signe à la vieille de la laisser seule.
Dame Clotilde raviva le feu qu'on avait enterré dans les cendres pour donner un aspect plus misérable à l'appartement, ferma la porte et se retira dans l'appentis où elle couchait.
Jeanne de Valois, au lieu de dormir, fit ses plans pendant toute la nuit. Elle prit des notes au crayon à la lueur de la veilleuse; puis, sûre de la journée du lendemain, elle se laissa, vers trois heures du matin, engourdir dans un repos dont dame Clotilde, qui n'avait guère plus dormi qu'elle, vint, fidèle à sa recommandation, la tirer au point du jour.
Vers huit heures, elle avait achevé sa toilette, composée d'une robe de soie élégante et d'une coiffure pleine de goût.
Chaussée à la fois en grande dame et en jolie femme, la mouche sur la pommette gauche, la militaire brodée au poignet, elle envoya quérir une espèce de brouette à la place où l'on trouvait ce genre de locomotive, c'est-à-dire rue du Pont-aux-Choux.
Elle eût préféré une chaise à porteurs, mais il eût fallu l'aller quérir trop loin.
La brouette-chaise roulante, attelée d'un robuste Auvergnat, reçut l'ordre de déposer Mme la comtesse à la place Royale, où, sous les arcades du Midi, dans un ancien rez-de-chaussée d'un hôtel abandonné, logeait maître Fingret, tapissier décorateur, tenant meubles d'occasion et autres au plus juste prix pour la vente et la location.
L'Auvergnat brouetta rapidement sa pratique de la rue Saint-Claude à la place Royale.
Dix minutes après sa sortie, la comtesse abordait aux magasins de maître Fingret, où nous allons la trouver tout à l'heure admirant et choisissant dans une espèce de pandémonium dont nous allons essayer de faire l'esquisse.
Qu'on se figure des remises d'une longueur de cinquante pieds environ sur trente de large, avec une hauteur de dix-sept; sur les murs toutes les tapisseries du règne de Henri IV et de Louis XIII; aux plafonds, dissimulés par le nombre des objets suspendus, des lustres à girandoles du XVIIèmesiècle heurtant les lézards empaillés, les lampes d'église et les poissons volants.
Sur le sol entassés tapis et nattes, meubles à colonnes torses, à pieds équarris, buffets de chêne sculptés, consoles Louis XV à pattes dorées, sofas couverts de damas rose ou de velours d'Utrecht, lits de repos, vastes fauteuils de cuir, comme les aimait Sully, armoires d'ébène aux panneaux en relief et aux baguettes de cuivre, tables de Boule à dessus d'émaux ou de porcelaine, trictracs, toilettes toutes garnies, commodes aux marqueteries d'instruments ou de fleurs.
Lits en bois de rose ou en chêne à estrade ou à baldaquin, rideaux de toutes formes, de tous dessins, de toutes étoffes, s'enchevêtrant, se confondant, se mariant ou se heurtant dans les pénombres de la remise.
Des clavecins, des épinettes, des harpes, des sistres sur un guéridon; le chien de Marlborough empaillé, avec des yeux d'émail.
Puis du linge de toute qualité: des robes pendues à côté d'habits de velours, des poignées d'acier, d'argent, de nacre.
Des flambeaux, des portraits d'ancêtres, des grisailles, des gravures encadrées, et toutes les imitations de Vernet, alors en vogue, de ce Vernet à qui la reine disait si gracieusement et si finement:
—Décidément, monsieur Vernet, il n'y a que vous en France pour faire la pluie et le beau temps.
Voici tout ce qui séduisait les yeux, et par conséquent l'imagination des petites fortunes, dans les magasins de maître Fingret, place Royale.
Toutes marchandises qui n'étaient pas neuves, l'enseigne le disait loyalement, mais qui, réunies, se faisaient valoir l'une l'autre et finissaient par représenter un total beaucoup plus considérable que les marchandeurs les plus dédaigneux ne l'eussent exigé.
Mme de La Motte, une fois admise à considérer toutes ces richesses, s'aperçut seulement alors de ce qui lui manquait rue Saint-Claude.
Il lui manquait un salon pour contenir sofa, fauteuils et bergères.
Une salle à manger pour renfermer buffets, étagères et dressoirs.
Un boudoir pour renfermer les rideaux perses, les guéridons et les écrans.
Puis, enfin, ce qui lui manquait, eût-elle salon, salle à manger et boudoir, c'était l'argent pour avoir les meubles à mettre dans ce nouvel appartement.
Mais avec les tapissiers de Paris, il y a eu des transactions faciles dans toutes les époques, et nous n'avons jamais entendu dire qu'une jeune et jolie femme soit morte sur le seuil d'une porte qu'elle n'ait pas pu se faire ouvrir.
À Paris, ce qu'on n'achète point, on le loue, et ce sont les locataires en garni qui ont mis en circulation le proverbe: «Voir, c'est avoir.»
Mme de La Motte, dans l'espérance d'une location possible, après avoir pris des mesures, avisa un certain meuble de soie jaune bouton d'or qui lui plut au premier coup d'œil. Elle était brune.
Mais jamais ce meuble, composé de dix pièces, ne tiendrait au quatrième de la rue Saint-Claude.
Pour tout arranger, il fallait prendre à loyer le troisième étage, composé d'une antichambre, d'une salle à manger, d'un petit salon et d'une chambre à coucher.
De telle sorte que l'on recevrait au troisième étage les aumônes des cardinaux, et au quatrième celles des bureaux de charité, c'est-à-dire dans le luxe les aumônes des gens qui font la charité par ostentation, et dans la misère les offrandes de ces gens à préjugés qui n'aiment point à donner à ceux qui n'ont pas besoin de recevoir.
La comtesse, ayant ainsi pris son parti, tourna les yeux du côté obscur de la remise, c'est-à-dire du côté où les richesses se présentaient les plus splendides, côté des cristaux, des dorures et des glaces.
Elle y vit, le bonnet à la main, l'air impatient et le sourire un peu goguenard, une figure de bourgeois parisien qui faisait tourner une clef dans les deux index de ses deux mains, soudés l'un à l'autre par les deux ongles.
Ce digne inspecteur des marchandises d'occasion n'était autre que M. Fingret, à qui ses commis avaient annoncé la visite d'une belle dame venue en brouette.
On pouvait voir dans la cour les mêmes commis vêtus court et étroit de bure et de camelot, leurs petits mollets à l'air sous des bas quelque peu riants. Ils s'occupaient à restaurer, avec les plus vieux meubles, les moins vieux, ou, pour mieux dire, éventrer sofas, fauteuils et carreaux antiques, pour en tirer le crin et la plume qui devaient servir à rembourrer leurs successeurs.
L'un cardait le crin, le mélangeait généreusement d'étoupes et en bourrait un nouveau meuble.
L'autre lessivait de bons fauteuils.
Un troisième repassait des étoffes nettoyées avec des savons aromatiques.
Et l'on composait de ces vieux ingrédients les meubles d'occasion si beaux que Mme de La Motte admirait en ce moment.
M. Fingret, s'apercevant que sa pratique pouvait voir les opérations de ses commis et comprendre moins favorablement l'occasion qu'il n'était expédient à ses intérêts, ferma une porte vitrée donnant sur la cour, de crainte que la poussière n'aveuglât Madame...
Sur ce Madame... il s'arrêta.
C'était une interrogation.
—Mme la comtesse de La Motte Valois, répliqua nonchalamment Jeanne.
On vit alors sur ce titre bien sonnant M. Fingret dissoudre ses ongles, mettre sa clef dans sa poche et se rapprocher.
—Oh! dit-il, il n'y a rien ici de ce qui convient à Madame. J'ai du neuf, j'ai du beau, j'ai du magnifique. Il ne faudrait pas que Madame la comtesse se figurât, parce qu'elle est à la place Royale, que la maison Fingret n'a pas d'aussi beaux meubles que le tapissier du roi. Laissez tout cela, madame, s'il vous plaît, et voyons dans l'autre magasin.
Jeanne rougit.
Tout ce qu'elle avait vu là lui paraissait fort beau, si beau qu'elle n'espérait pas pouvoir l'acquérir.
Flattée sans aucun doute d'être si favorablement jugée par M. Fingret, elle ne pouvait s'empêcher de craindre qu'il ne la jugeât trop bien.
Elle maudit son orgueil, et regretta de ne s'être pas annoncée simple bourgeoise.
Mais de tout mauvais vice un esprit habile se tire avec avantage.
—Pas de neuf, monsieur, dit-elle, je n'en veux pas.
—Madame a sans doute quelques appartements d'amis à meubler.
—Vous l'avez dit, monsieur, un appartement d'ami. Or, vous comprenez que pour un appartement d'ami...
—À merveille. Que Madame choisisse, répliqua Fingret, rusé comme un marchand de Paris, lequel ne met pas d'amour-propre à vendre du neuf plutôt que du vieux, s'il peut gagner autant sur l'un que sur l'autre.
—Ce petit meuble bouton d'or, par exemple, demanda la comtesse.
—Oh! mais c'est peu de chose, madame, il n'y a que dix pièces.
—La chambre est médiocre, repartit la comtesse.
—Il est tout neuf, comme peut le voir Madame.
—Neuf... pour de l'occasion.
—Sans doute, fit M. Fingret en riant; mais, enfin, tel qu'il est, il vaut huit cents livres.
Ce prix fit tressaillir la comtesse; comment avouer que l'héritière des Valois se contentait d'un meuble d'occasion, mais ne pouvait le payer huit cents livres?
Elle prit le parti de la mauvaise humeur.
—Mais, s'écria-t-elle, on ne vous parle pas d'acheter, monsieur. Où prenez vous que j'aille acheter ces vieilleries? Il ne s'agit que de louer, et encore...
Fingret fit la grimace, car, insensiblement, la pratique perdait de sa valeur. Ce n'était plus un meuble neuf, ni même un meuble d'occasion à vendre, mais une location.
—Vous désireriez tout ce meuble bouton d'or, dit-il; est-ce pour un an?
—Non, c'est pour un mois. J'ai un provincial à meubler.
—Ce sera cent livres par mois, dit maître Fingret.
—Vous plaisantez, je suppose, monsieur; car à ce compte, au bout de huit mois, mon meuble serait à moi.
—D'accord, madame la comtesse.
—Eh bien! alors?
—Eh bien! alors, madame, s'il était à vous, il ne serait plus à moi et, par conséquent, je n'aurais pas à m'occuper de le faire restaurer, rafraîchir: toutes choses qui coûtent.
Mme de La Motte réfléchit.
«Cent livres pour un mois, se dit-elle, c'est beaucoup; mais il faut raisonner: ou ce sera trop cher dans un mois et alors je rends les meubles en laissant une grande opinion au tapissier, ou dans un mois je puis commander un meuble neuf. Je comptais employer cinq à six cents livres; faisons les choses en grand, dépensons cent écus.»
—Je garde, dit-elle tout haut, ce meuble bouton d'or pour un salon, avec tous les rideaux pareils.
—Oui, madame.
—Et les tapis?
—Les voici.
—Que me donnerez-vous pour une autre chambre?
—Ces banquettes vertes, ce corps d'armoire en chêne, cette table à pieds tordus, des rideaux verts en damas.
—Bien; et pour une chambre à coucher?
—Un lit large et beau, un coucher excellent, une courtepointe de velours brodée rose et argent, rideaux bleus, garniture de cheminée un peu gothique, mais d'une riche dorure.
—Toilette?
—Dont les dentelles sont de Malines. Regardez-les, madame. Commode d'une marqueterie délicate, chiffonnier pareil, sofa de tapisserie, chaises pareilles, feu élégant, qui vient de la chambre à coucher de Mme de Pompadour, à Choisy.
—Tout cela pour quel prix?
—Un mois?
—Oui.
—Quatre cents livres.
—Voyons, monsieur Fingret, ne me prenez pas pour une grisette, je vous prie. On n'éblouit pas les gens de ma qualité avec des drapeaux. Voulez-vous réfléchir, s'il vous plaît, que quatre cents livres par mois valent quatre mille huit cents livres par an, et que, pour ce prix, j'aurais un hôtel tout meublé.
Maître Fingret se gratta l'oreille.
—Vous me dégoûtez de la place Royale, continua la comtesse.
—J'en serais au désespoir, madame.
—Prouvez-le. Je ne veux donner que cent écus de tout ce mobilier.
Jeanne prononça ces derniers mots avec une telle autorité que le marchand songea de nouveau à l'avenir.
—Soit, dit-il, madame.
—Et à une condition, maître Fingret.
—Laquelle, madame?
—C'est que tout sera posé, arrangé, dans l'appartement que je vous indiquerai, d'ici à trois heures de l'après-midi.
—Il est dix heures, madame; réfléchissez-y, dix heures sonnent.
—Est-ce oui ou non?
—Où faut-il aller, madame?
—Rue Saint-Claude, au Marais.
—À deux pas?
—Précisément.
Le tapissier ouvrit la porte de la cour et se mit à crier:
—Sylvain! Landry! Rémy!
Trois des apprentis accoururent, enchantés d'avoir un prétexte pour interrompre leur ouvrage, un prétexte pour voir la belle dame.
—Les civières, messieurs, les chariots à bras! Rémy, vous allez charger le meuble bouton d'or. Sylvain, l'antichambre dans le chariot, tandis que vous, qui êtes soigneux, vous aurez la chambre à coucher. Relevons la note, madame, et, s'il vous plaît, je signerai le reçu.
—Voici six doubles louis, dit la comtesse, plus un louis simple, rendez-moi.
—Voici deux écus de six livres, madame.
—Desquels je donnerai l'un à ces messieurs, si la besogne est bien faite, répondit la comtesse.
Et, ayant donné son adresse, elle regagna la brouette.
Une heure après, le logement du troisième était loué par elle, et deux heures ne s'étaient pas écoulées que, déjà, le salon, l'antichambre et la chambre à coucher se meublaient et se tapissaient simultanément.
L'écu de six livres fut gagné par MM. Landry, Rémy et Sylvain, à dix minutes près.
Le logement ainsi transformé, les vitres nettoyées, les cheminées garnies de feu, Jeanne se mit à sa toilette et savoura le bonheur deux heures, le bonheur de fouler un bon tapis, autour de soi, la répercussion d'une atmosphère chaude sur des murailles ouatées, et de respirer le parfum de quelques giroflées qui baignaient avec joie leur tige dans des vases du Japon, leur tête dans la tiède vapeur de l'appartement.
Maître Fingret n'avait pas oublié les bras dorés qui portent les bougies; aux deux côtés des glaces, les lustres à girandoles de verre, qui, sous le feu des cires, s'irisent de toutes les nuances de l'arc-en-ciel.
Feu, fleurs, cires, roses parfumées, Jeanne employa tout à l'embellissement du paradis qu'elle destinait à Son Excellence.
Elle donna même ses soins à ce que la porte de la chambre à coucher, coquettement entrouverte, laissât voir un beau feu doux et rouge, aux reflets duquel reluisaient les pieds des fauteuils, le bois du lit et les chenets de Mme de Pompadour, têtes de chimères sur lesquelles avait posé le pied charmant de la marquise.
Cette coquetterie de Jeanne ne se bornait pas là.
Si le feu relevait l'intérieur de cette chambre mystérieuse, si les parfums décelaient la femme, la femme décelait une race, une beauté, un esprit, un goût dignes d'une éminence.
Jeanne mit dans sa toilette une recherche dont M. de La Motte, son mari absent, lui eût demandé compte. La femme fut digne de l'appartement et du mobilier loué par maître Fingret.
Après un repas qu'elle fit léger, afin d'avoir toute sa présence d'esprit et de conserver sa pâleur élégante, Jeanne s'ensevelit dans un grand fauteuil à bergeries, près de son feu, dans sa chambre à coucher.
Un livre à la main, une mule sur un tabouret, elle attendit, écoutant à la fois les tintements du balancier de la pendule et les bruits lointains des voitures qui troublaient rarement la tranquillité du désert du Marais.
Elle attendit. L'horloge sonna neuf heures, dix et onze heures; personne ne vint, soit en voiture, soit à pied.
Onze heures! c'est pourtant l'heure des prélats galants qui ont aiguisé leur charité dans un souper du faubourg, et qui, n'ayant que vingt tours de roue à faire pour entrer rue Saint-Claude, s'applaudissent d'être humains, philanthropes et religieux à si bon compte.
Minuit sonna lugubrement aux Filles-du-Calvaire.
Ni prélat ni voiture; les bougies commençaient à pâlir, quelques-unes envahissaient en nappes diaphanes leurs patères de cuivre doré.
Le feu, renouvelé avec des soupirs, s'était transformé en braise, puis en cendres. Il faisait une chaleur africaine dans les deux chambres.
La vieille servante, qui s'était préparée, grommelait en regrettant son bonnet à rubans prétentieux, dont les nœuds, s'inclinant avec sa tête quand elle s'endormait devant sa bougie dans l'antichambre, ne se relevaient pas intacts, soit des baisers de la flamme, soit des outrages de la cire liquide.
À minuit et demi, Jeanne se leva toute furieuse de son fauteuil, qu'elle avait plus de cent fois, dans la soirée, quitté pour ouvrir la fenêtre et plonger son regard dans les profondeurs de la rue.
Le quartier était calme comme avant la création du monde.
Elle se fit déshabiller, refusa de souper, congédia la vieille, dont les questions commençaient à l'importuner.
Et, seule au milieu de ses tentures de soie, sous ses beaux rideaux, dans son excellent lit, elle ne dormit pas mieux que la veille, car la veille son insouciance était plus heureuse: elle naissait de l'espoir.
Cependant, à force de se retourner, de se crisper, de se raidir contre le mauvais sort, Jeanne trouva une excuse au cardinal.
D'abord celle-ci: qu'il était cardinal, grand aumônier, qu'il avait mille affaires inquiétantes et, par conséquent, plus importantes qu'une visite rue Saint-Claude.
Puis cette autre excuse: il ne connaît pas cette petite comtesse de Valois, excuse bien consolante pour Jeanne. Oh! certes, elle ne se fût pas consolée si M. de Rohan eût manqué de parole après une première visite.
Cette raison que se donnait Jeanne à elle-même avait besoin d'une épreuve pour paraître tout à fait bonne.
Jeanne n'y tint pas; elle sauta en bas du lit, toute blanche qu'elle était dans son peignoir, et alluma les bougies à la veilleuse; elle se regarda longtemps dans la glace.
Après l'examen, elle sourit, souffla les bougies et se recoucha. L'excuse était bonne.
Le lendemain, Jeanne, sans se décourager, recommença toilette d'appartement et toilette de femme.
Le miroir lui avait appris que M. de Rohan viendrait, pour peu qu'il eût entendu parler d'elle.
Sept heures sonnaient donc, et le feu du salon brûlait dans tout son éclat, lorsqu'un carrosse roula dans la descente de la rue Saint-Claude.
Jeanne n'avait pas encore eu le temps de se mettre à la fenêtre et de s'impatienter.
De ce carrosse descendit un homme enveloppé d'une grosse redingote; puis, la porte de la maison s'étant refermée sur cet homme, le carrosse alla dans une petite rue voisine attendre le retour du maître.
Bientôt, la sonnette retentit, et le cœur de Mme de La Motte battit si fort qu'on eût pu l'entendre.
Mais, honteuse de céder à une émotion déraisonnable, Jeanne commanda le silence à son cœur, arrangea du mieux qu'il lui fut possible une broderie sur la table, un air nouveau sur le clavecin, une gazette au coin de la cheminée.
Au bout de quelques secondes, dame Clotilde vint annoncer à Mme la comtesse:
—La personne qui avait écrit avant-hier.
—Faites entrer, répliqua Jeanne.
Un pas léger, des souliers craquants, un beau personnage vêtu de velours et de soie, portant haut la tête et paraissant grand de dix coudées dans ce petit appartement, voilà ce que vit Jeanne en se levant pour recevoir.
Elle avait été frappée désagréablement de l'incognitogardé par lapersonne.
Aussi, se décidant à prendre tout l'avantage de la femme qui a réfléchi:
—À qui ai-je l'honneur de parler? dit-elle avec une révérence, non pas de protégée, mais de protectrice.
Le prince regarda la porte du salon derrière laquelle la vieille avait disparu.
—Je suis le cardinal de Rohan, répliqua-t-il.
Ce à quoi Mme de La Motte, feignant de rougir et de se confondre en humilités, répondit par une révérence comme on en fait aux rois.
Puis elle avança un fauteuil et, au lieu de se placer sur une chaise, ainsi que l'eût voulu l'étiquette, elle se mit dans le grand fauteuil. Le cardinal, voyant que chacun pouvait prendre ses aises, plaça son chapeau sur la table, et, regardant en face Jeanne qui le regardait aussi:
—Il est donc vrai, mademoiselle?... dit-il.
—Madame, interrompit Jeanne.
—Pardon. J'oubliais... Il est donc vrai, madame?
—Mon mari s'appelle le comte de La Motte, monseigneur.
—Parfaitement, parfaitement, gendarme du roi ou de la reine?
—Oui, monseigneur.
—Et vous, madame, dit-il, vous êtes née Valois?
—Valois, oui, monseigneur.
—Grand nom! dit le cardinal en croisant les jambes, nom rare, éteint.
Jeanne devina le doute du cardinal.
—Éteint; non pas, monseigneur, dit-elle, puisque je le porte et que j'ai un frère baron de Valois.
—Reconnu?
—Il n'est pas besoin qu'il soit reconnu, monseigneur; mon frère peut être riche ou pauvre, il ne sera pas moins ce qu'il est né, baron de Valois.
—Madame, contez-moi un peu cette transmission, je vous prie. Vous m'intéressez; j'aime le blason.
Jeanne conta simplement, nonchalamment, ce que le lecteur sait déjà.
Le cardinal écoutait et regardait.
Il ne prenait pas la peine de dissimuler ses impressions. À quoi bon? il ne croyait ni au mérite ni à la qualité de Jeanne; il la voyait jolie, pauvre; il regardait, c'était assez.
Jeanne, qui s'apercevait de tout, devina la mauvaise idée du futur protecteur.
—De sorte, dit M. de Rohan avec insouciance, que vous avez été réellement malheureuse?
—Je ne me plains pas, monseigneur.
—En effet, on m'avait beaucoup exagéré les difficultés de votre position.
Il regarda autour de lui.
—Ce logement est commode, agréablement meublé.
—Pour une grisette, sans doute, répliqua durement Jeanne, impatiente d'engager l'action. Oui, monseigneur.
Le cardinal fit un mouvement.
—Quoi! dit-il, vous appelez ce mobilier un mobilier de grisette?
—Je ne crois pas, monseigneur, dit-elle, que vous puissiez l'appeler un mobilier de princesse.
—Et vous êtes princesse, dit-il avec une de ces imperceptibles ironies que les esprits très distingués ou les gens de grande race ont seuls le secret de mêler à leur langage sans devenir tout à fait impertinents.
—Je suis née Valois, monseigneur, comme vous Rohan. Voilà tout ce que je sais, dit-elle.
Et ces mots furent prononcés avec tant de douce majesté du malheur qui se révolte, majesté de la femme qui se sent méconnue, ils furent si harmonieux et si dignes à la fois, que le prince ne fut pas blessé et que l'homme fut ému.
—Madame, dit-il, j'oubliais que mon premier mot eût dû être une excuse. Je vous avais écrit hier que je viendrais ici, mais j'avais affaire à Versailles, pour la réception de M. de Suffren. J'ai dû renoncer au plaisir de vous visiter.
—Monseigneur me fait encore trop d'honneur d'avoir songé à moi aujourd'hui, et M. le comte de La Motte, mon mari, regrettera bien plus vivement encore l'exil où le tient la misère, puisque cet exil l'empêche de jouir d'une si illustre présence.
Ce mot «mari» appela l'attention du cardinal.
—Vous vivez seule, madame? dit-il.
—Absolument seule, monseigneur.
—C'est beau de la part d'une femme jeune et jolie.
—C'est simple, monseigneur, de la part d'une femme qui serait déplacée en toute autre société que celle dont sa pauvreté l'éloigne.
Le cardinal se tut.
—Il paraît, reprit-il, que les généalogistes ne contestent pas votre généalogie?
—À quoi cela me sert-il? dit dédaigneusement Jeanne, en relevant par un geste charmant les petits anneaux frisés et poudrés des tempes.
Le cardinal rapprocha son fauteuil, comme pour atteindre au feu avec ses pieds.
—Madame, dit-il, je voudrais savoir et j'ai voulu savoir à quoi je puis vous être utile.
—Mais à rien, monseigneur.
—Comment à rien?
—Votre Éminence me comble d'honneur, certainement.
—Parlons plus franc.
—Je ne saurais être plus franche que je ne le suis, monseigneur.
—Vous vous plaigniez tout à l'heure, dit le cardinal en regardant autour de lui comme pour rappeler à Jeanne ce qu'elle avait dit du mobilier de la grisette.
—Certes, oui, je me plaignais.
—Eh bien! alors, madame?
—Eh bien! monseigneur, je vois que Votre Éminence veut me faire l'aumône, n'est-ce pas?
—Oh! madame!...
—Pas autre chose. L'aumône, je la recevais, mais je ne la recevrai plus.
—Qu'est-ce à dire?
—Monseigneur, je suis assez humiliée depuis quelque temps; il n'est plus possible pour moi d'y résister.
—Madame, vous abusez des mots. Dans le malheur on n'est pas déshonorée...
—Même avec le nom que je porte! Voyons, mendieriez-vous, vous, monsieur de Rohan?
—Je ne parle pas de moi, dit le cardinal avec un embarras mêlé de hauteur.
—Monseigneur, je ne connais que deux façons de demander l'aumône: en carrosse ou à la porte d'une église: avec or et velours ou en haillons. Eh bien! tout à l'heure je n'attendais pas l'honneur de votre visite; je me croyais oubliée.
—Ah! vous saviez donc que c'était moi qui avais écrit? dit le cardinal.
—N'ai-je pas vu vos armes sur le cachet de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire?
—Cependant, vous avez feint de ne point me reconnaître.
—Parce que vous ne me faisiez pas l'honneur de vous faire annoncer.
—Eh bien! cette fierté me plaît, dit vivement le cardinal, en regardant avec une attention complaisante les yeux animés, la physionomie hautaine de Jeanne.
—Je disais donc, reprit celle-ci, que j'avais pris avant de vous voir la résolution de laisser là ce misérable manteau qui voile ma misère, qui couvre la nudité de mon nom, et de m'en aller en haillons, comme toute mendiante chrétienne, implorer mon pain, non pas de l'orgueil, mais de la charité des passants.
—Vous n'êtes pas à bout de ressources, j'espère, madame?
Jeanne ne répondit pas.
—Vous avez une terre quelconque, fût-elle hypothéquée; des bijoux de famille: celui-ci, par exemple?
Il montrait une boîte avec laquelle jouaient les doigts blancs et délicats de la jeune femme.
—Ceci? dit-elle.
—Une boîte originale, sur ma parole. Permettez-vous?
Il la prit.
—Ah! un portrait!
Aussitôt, il fit un mouvement de surprise.
—Vous connaissez l'original de ce portrait? demanda Jeanne.
—C'est celui de Marie-Thérèse.
—De Marie-Thérèse?
—Oui, l'impératrice d'Autriche.
—En vérité! s'écria Jeanne. Vous croyez, monseigneur?
Le cardinal se mit de plus belle à regarder la boîte.
—D'où tenez-vous cela? demanda-t-il.
—Mais d'une dame qui est venue avant-hier.
—Chez vous?
—Chez moi.
—D'une dame?...
Et le cardinal regarda la boîte avec une nouvelle attention.
—Je me trompe, monseigneur, reprit la comtesse, il y avait deux dames.
—Et l'une de ces deux dames vous a remis la boîte que voici? demanda-t-il avec défiance.
—Elle ne me l'a pas donnée, non.
—Comment est-elle entre vos mains, alors?
—Elle l'a oubliée chez moi.
Le cardinal demeura pensif, tellement pensif que la comtesse de Valois en fut intriguée, et songea qu'il était à propos qu'elle se tînt sur ses gardes.
Puis le cardinal leva la tête, et regardant attentivement la comtesse:
—Et comment s'appelle cette dame? Vous me pardonnerez, n'est-ce pas, dit-il, de vous adresser cette question; j'en suis tout honteux moi-même et je me fais l'effet d'un juge.
—En effet, monseigneur, dit Mme de La Motte, la question est étrange.
—Indiscrète, peut-être, mais étrange...
—Étrange, je le répète Si je connaissais la dame qui a laissé ici cette bonbonnière...
—Eh bien?
—Eh bien! je la lui eusse déjà renvoyée. Sans doute elle y tient, et je ne voudrais pas payer par une inquiétude de quarante-huit heures sa gracieuse visite.
—Ainsi, vous ne la connaissez pas...
—Non, je sais seulement que c'est la dame supérieure d'une maison de charité...
—De Paris?
—De Versailles...
—De Versailles?... la supérieure d'une maison de charité?...
—Monseigneur, j'accepte des femmes, les femmes n'humilient pas une femme pauvre en lui portant secours et cette dame, que des avis charitables avaient éclairée sur ma position, a mis cent louis sur ma cheminée en me faisant visite.
—Cent louis! dit le cardinal avec surprise.
Puis, voyant qu'il pouvait blesser la susceptibilité de Jeanne—en effet, Jeanne avait fait un mouvement:
—Pardon, madame, ajouta-t-il, je ne m'étonne pas qu'on vous ait donné cette somme. Vous méritez au contraire toute la sollicitude des gens charitables, et votre naissance leur fait une loi de vous être utile. C'est seulement le titre de dame de charité qui m'étonne; les dames de charité font d'habitude des aumônes plus légères. Pourriez-vous me faire le portrait de cette dame, comtesse?
—Difficilement, monseigneur, répliqua Jeanne, pour aiguiser la curiosité de son interlocuteur.
—Comment, difficilement? puisqu'elle est venue ici.
—Sans doute. Cette dame, qui ne voulait probablement pas être reconnue, cachait son visage dans une calèche assez ample; en outre, elle était enveloppée de fourrures. Cependant...
La comtesse eut l'air de chercher.
—Cependant, répéta le cardinal.
—J'ai cru voir... Je n'affirme pas, monseigneur...
—Qu'avez-vous cru voir?
—Des yeux bleus.
—La bouche?
—Petite, quoique les lèvres un peu épaisses, la lèvre inférieure surtout.
—De haute ou de moyenne taille?
—De moyenne taille.
—Les mains?
—Parfaites.
—Le col?
—Long et mince.
—La physionomie?
—Sévère et noble.
—L'accent?