—Comment cela?
—Vous m'empêchez de vous faire ma cour.
—Pas le moins du monde. Est-ce qu'il n'y a, pour faire la cour à une femme, que le moyen de la génuflexion et la prestidigitation?
—Commençons vivement, comtesse. Que voulez-vous me permettre?
—Tout ce qui est compatible avec mes goûts et mes devoirs.
—Oh! oh! vous prenez là les deux plus vagues terrains qu'il y ait au monde.
—Vous avez eu tort de m'interrompre, monseigneur, j'allais y ajouter un troisième.
—Lequel? bon Dieu!
—Celui de mes caprices.
—Je suis perdu.
—Vous reculez?
Le cardinal subissait en ce moment beaucoup moins la direction de sa pensée intérieure que le charme de cette provocante enchanteresse.
—Non, dit-il, je ne reculerai pas.
—Ni devant mes devoirs?
—Ni devant vos goûts et vos caprices.
—La preuve?
—Parlez.
—Je veux aller ce soir au bal de l'Opéra.
—Cela vous regarde, comtesse, vous êtes libre comme l'air, et je ne vois pas en quoi vous seriez empêchée d'aller au bal de l'Opéra.
—Un moment; vous ne voyez que la moitié de mon désir; l'autre, c'est que, vous aussi, vous veniez à l'Opéra.
—Moi! à l'Opéra... Oh! comtesse!
Et le cardinal fit un mouvement qui, tout simple pour un particulier ordinaire, était un bond prodigieux pour un Rohan de cette qualité.
—Voilà déjà comme vous cherchez à me plaire? dit la comtesse.
—Un cardinal ne va pas au bal de l'Opéra, comtesse; c'est comme si, à vous, je vous proposais d'entrer dans... une tabagie.
—Un cardinal ne danse pas non plus, n'est-ce pas?...
—Oh!... non.
—Eh bien! pourquoi donc ai-je lu que M. le cardinal de Richelieu avait dansé une sarabande?
—Devant Anne d'Autriche, oui... laissa échapper le prince.
—Devant une reine, c'est vrai, répéta Jeanne en le regardant fixement. Eh bien! vous feriez peut-être cela pour une reine...
Le prince ne put s'empêcher de rougir, tout habile, tout fort qu'il était.
Soit que la maligne créature eût pitié de son embarras, soit qu'il lui fût expédient de ne pas prolonger cette gêne, elle se hâta d'ajouter:
—Comment ne me blesserais-je pas, moi, à qui vous faites tant de protestations, de voir que vous m'estimez moins qu'une reine, lorsqu'il s'agit d'être caché sous un domino et sous un masque, lorsqu'il s'agit de faire dans mon esprit, avec une complaisance que je ne saurais reconnaître, un de ces pas de géant que votre fameuse toise de tout à l'heure ne mesurerait jamais?
Le cardinal, heureux d'en être quitte à si bon marché, heureux surtout de cette perpétuelle victoire que l'adresse de Jeanne lui laissait remporter à chaque étourderie, se jeta sur la main de la comtesse en la serrant.
—Pour vous, dit-il, tout, même l'impossible.
—Merci, monseigneur, l'homme qui vient de faire ce sacrifice pour moi est un ami bien précieux; je vous dispense de la corvée, maintenant que vous l'avez acceptée.
—Non pas, non pas, celui-là seul peut réclamer le salaire qui vient d'accomplir sa tâche. Comtesse, je vous suis; mais en domino.
—Nous allons passer dans la rue Saint-Denis, qui avoisine l'Opéra; j'entrerai masquée dans un magasin: j'y achèterai pour vous domino et masque; vous vous vêtirez dans le carrosse.
—Comtesse, c'est une partie charmante, savez-vous?
—Oh! monseigneur, vous êtes pour moi d'une bonté qui me couvre de confusion... Mais, j'y pense, peut-être, à l'hôtel de Rohan, Votre Excellence aurait-elle trouvé un domino plus à son goût que celui dont nous allons faire emplette.
—Voilà une malice impardonnable, comtesse. Si je vais au bal de l'Opéra, croyez bien une chose...
—Laquelle, monseigneur?
—C'est que je serai aussi surpris de m'y voir que vous le fûtes, vous, de souper en tête à tête avec un autre homme que votre mari.
Jeanne sentit qu'elle n'avait rien à répondre; elle remercia.
Un carrosse sans armoiries vint à la petite porte de la maison recevoir les deux fugitifs, et prit au grand trot le chemin des boulevards.
L'Opéra, ce temple du plaisir à Paris, avait brûlé en 1781, au mois de juin.
Vingt personnes avaient péri sous les décombres, et comme, depuis dix-huit ans, c'était la deuxième fois que ce malheur arrivait, l'emplacement habituel de l'Opéra, c'est-à-dire le Palais-Royal, avait paru fatal aux joies parisiennes; une ordonnance du roi avait transféré ce séjour dans un autre quartier moins central.
Ce fut toujours pour les voisins une grande préoccupation que cette ville de toile et de bois blanc, de cartons et de peintures. L'Opéra sain et sauf enflammait les cœurs des financiers et des gens de qualité, déplaçait les rangs et les fortunes. L'Opéra en combustion pouvait détruire un quartier, la ville tout entière. Il ne s'agissait que d'un coup de vent.
L'emplacement choisi fut la Porte Saint-Martin. Le roi, peiné de voir que sa bonne ville de Paris allait manquer d'Opéra pendant bien longtemps, devint triste comme il le devenait chaque fois que les arrivages de grains ne se faisaient point, ou que le pain dépassait sept sols les quatre livres.
Il fallait voir toute la vieille noblesse et toute la jeune robe, toute l'épée et toute la finance désorientées par ce vide de l'après-dîner; il fallait voir errer sur les promenades les divinités sans asile, depuis l'espalier jusqu'à la première chanteuse.
Pour consoler le roi et même un peu la reine, on fit voir à Leurs Majestés un architecte, M. Lenoir, qui promettait monts et merveilles.
Ce galant homme avait des plans nouveaux, un système de circulation si parfait, que, même en cas d'incendie, nul ne pourrait être étouffé dans les corridors. Il ouvrait huit portes aux fuyards, sans compter un premier étage à cinq larges fenêtres, si basses que les plus poltrons pourraient sauter sur le boulevard sans rien craindre que des entorses.
M. Lenoir donnait, pour remplacer la belle salle de Moreau et les peintures de Durameaux, un bâtiment de quatre-vingt-seize pieds de façade sur le boulevard; une façade ornée de huit cariatides adossées aux piliers, pour former trois portes d'entrée; huit colonnes posant sur le soubassement; de plus, un bas-relief au-dessus des chapiteaux, un balcon à trois croisées ornées d'archivoltes.
La scène aurait trente-six pieds d'ouverture, le théâtre, soixante-douze pieds de profondeur et quatre-vingt-quatre pieds dans sa largeur, d'un mur à l'autre.
Il y aurait des foyers ornés de glaces, d'une décoration simple, mais noble.
Dans toute la largeur de la salle, sous l'orchestre, M. Lenoir ménagerait un espace de douze pieds pour contenir un immense réservoir et deux corps de pompes au service desquelles seraient affectés vingt Gardes françaises.
Enfin, pour combler la mesure, l'architecte demandait soixante-quinze jours et soixante-quinze nuits pour livrer la salle au public, pas une heure de plus ou de moins.
Ce dernier article parut être une gasconnade; on rit beaucoup d'abord, mais le roi fit son calcul avec M. Lenoir, et accorda tout.
M. Lenoir se mit à l'œuvre et tint sa promesse. La salle fut achevée dans le délai convenu.
Mais alors le public, qui n'est jamais satisfait ou rassuré, se mit à réfléchir que la salle était en charpentes, que c'était le seul moyen de construire vite, mais que la célérité était une condition d'infirmité, que, par conséquent, l'Opéra nouveau n'était pas solide Ce théâtre, après lequel on avait tant soupiré, que les curieux avaient si bien regardé s'élever poutre à poutre, ce monument que tout Paris était venu voir grandir chaque soir, en y fixant d'avance sa place, nul n'y voulut entrer lorsqu'il fut achevé. Les plus hardis, les fous, retinrent leurs billets pour la première représentationd'Adèle de Ponthieu, musique de Piccini, mais, en même temps, ils firent leur testament.
Ce que voyant, l'architecte désolé eut recours au roi, qui lui donna une idée.
—Ce qu'il y a de poltrons en France, dit Sa Majesté, ce sont les gens qui paient; ceux-là veulent bien vous donner dix mille livres de rente et se faire étouffer dans la presse, mais ils ne veulent pas risquer d'être étouffés sous des plafonds croulants. Laissez-moi ces gens-là, et invitez les braves qui ne paient pas. La reine m'a donné un dauphin; la ville nage dans la joie. Faites annoncer qu'en réjouissance de la naissance de mon fils, l'Opéra ouvrira un spectacle gratuit; et si deux mille cinq cents personnes entassées, c'est-à-dire une moyenne de trois cent mille livres, ne vous suffisent pas pour éprouver la solidité, priez tous ces lurons de se trémousser un peu; vous savez, monsieur Lenoir, que le poids se quintuple quand il tombe de quatre pouces. Vos deux mille cinq cents braves pèseront quinze cent mille si vous les faites danser; donnez donc un bal après le spectacle.
—Sire, merci, dit l'architecte.
—Mais auparavant, réfléchissez, ce sera lourd.
—Sire, je suis sûr de mon fait, et j'irai à ce bal.
—Moi, répliqua le roi, je vous promets d'assister à la deuxième représentation.
L'architecte suivit le conseil du roi. On jouaAdèle de Ponthieudevant trois mille plébéiens, qui applaudirent plus que des rois.
Ces plébéiens voulurent bien danser après le spectacle et se divertir considérablement. Ils décuplèrent leur poids au lieu de le quintupler.
Rien ne bougea dans la salle.
S'il y avait eu quelque malheur à craindre, c'eût été aux représentations suivantes, car les nobles peureux encombrèrent la salle, cette salle dans laquelle allaient se rendre, pour le bal, trois ans après son ouverture, M. le cardinal de Rohan et Mme de La Motte.
Tel était le préambule que nous devions à nos lecteurs; maintenant, retrouvons nos personnages.
Le bal était dans son plus grand éclat lorsque le cardinal Louis de Rohan et Mme de La Motte s'y glissèrent furtivement, le prélat du moins, parmi des milliers de dominos et de masques de toute espèce.
Ils furent bientôt enveloppés dans la foule, où ils disparurent comme disparaissent dans les grands tourbillons ces petits remous un moment remarqués par les promeneurs de la rive, puis entraînés et effacés par le courant.
Deux dominos côte à côte, autant qu'il est possible de se tenir côte à côte dans un pareil pêle-mêle, essayaient, en combinant leurs forces, de résister à l'envahissement; mais, voyant qu'ils n'y pouvaient parvenir, ils prirent le parti de se réfugier sous la loge de la reine, où la foule était moins intense, et où d'ailleurs la muraille leur offrait un point d'appui.
Domino noir et domino blanc, l'un grand, l'autre de moyenne taille; l'un homme, et l'autre femme; l'un agitant les bras, l'autre tournant et retournant la tête.
Ces deux dominos se livraient évidemment à un colloque des plus animés. Écoutons.
—Je vous dis, Oliva, que vous attendez quelqu'un, répétait le plus grand; votre col n'est plus un col, c'est le rapport d'une girouette qui ne tourne pas seulement à tout vent, mais à tout venant.
—Eh bien! après?
—Comment! après?
—Oui, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que ma tête tourne? Est-ce que je ne suis pas ici pour cela?
—Oui, mais si vous la faites tourner aux autres...
—Eh bien! monsieur, pourquoi donc vient-on à l'Opéra?
—Pour mille motifs.
—Oh! oui, les hommes, mais les femmes n'y viennent que pour un seul.
—Lequel?
—Celui que vous avez dit, pour faire tourner autant de têtes que possible. Vous m'avez amenée au bal de l'Opéra; j'y suis, résignez-vous.
—Mademoiselle Oliva!
—Oh! ne faites pas votre grosse voix. Vous savez que votre grosse voix ne me fait pas peur, et surtout privez-vous de m'appeler par mon nom. Vous savez que rien n'est de plus mauvais goût que d'appeler les gens par leur nom au bal de l'Opéra.
Le domino noir fit un geste de colère, qui fut interrompu tout net par l'arrivée d'un domino bleu, assez gros, assez grand, et d'une belle tournure.
—Là, là, monsieur, dit le nouveau venu, laissez donc Madame s'amuser tout à son aise. Que diable! ce n'est pas tous les jours la mi-carême, et à toutes les mi-carêmes on ne vient point au bal de l'Opéra.
—Mêlez-vous de ce qui vous regarde, repartit brutalement le domino noir.
—Eh! monsieur, fit le domino bleu, rappelez-vous donc une fois pour toutes qu'un peu de courtoisie ne gâte jamais rien.
—Je ne vous connais pas, répondit le domino noir, pourquoi diable me gênerais-je avec vous?
—Vous ne me connaissez pas, soit; mais...
—Mais, quoi?
—Mais moi, je vous connais, monsieur de Beausire.
À son nom prononcé, lui qui prononçait si facilement le nom des autres, le domino noir frémit, sensation qui fut visible aux oscillations répétées de son capuchon soyeux.
—Oh! n'ayez pas peur, monsieur de Beausire, reprit le masque, je ne suis pas ce que vous pensez.
—Eh! pardieu! qu'est-ce que je pense? Est-ce que vous, qui devinez les noms, vous ne vous contenteriez pas de cela et auriez la prétention de deviner aussi les pensées?
—Pourquoi pas?
—Alors, devinez donc un peu ce que je pense. Je n'ai jamais vu de sorcier, et il me fera, en vérité, plaisir d'en rencontrer un.
—Oh! ce que vous demandez de moi n'est pas assez difficile pour me mériter un titre que vous paraissez octroyer bien facilement.
—Dites toujours.
—Non, trouvez autre chose.
—Cela me suffira. Devinez.
—Vous le voulez?
—Oui.
—Eh bien! vous m'avez pris pour un agent de M. de Crosne.
—De M. de Crosne?
—Eh! oui, vous ne connaissez que cela, pardieu! de M. de Crosne, le lieutenant de police.
—Monsieur...
—Tout beau, cher monsieur Beausire; en vérité, on dirait que vous cherchez une épée à votre côté.
—Certainement que je la cherche.
—Tudieu! quelle belliqueuse nature. Mais remettez-vous, cher monsieur Beausire, vous avez laissé votre épée chez vous, et vous avez bien fait. Parlons d'autre chose. Voulez-vous, s'il vous plaît, me laisser le bras de madame?...
—Le bras de madame?
—Oui, de madame. Cela se fait, ce me semble, au bal de l'Opéra, ou bien arriverais-je des Grandes-Indes?
—Sans doute, monsieur, cela se fait quand cela convient au cavalier.
—Il suffit quelquefois, cher monsieur Beausire, que cela convienne à la dame.
—Est-ce pour longtemps que vous demandez ce bras?
—Ah! cher monsieur Beausire, vous êtes trop curieux: peut-être pour dix minutes, peut-être pour une heure, peut-être pour toute la nuit.
—Allons donc, monsieur, vous vous moquez de moi.
—Cher monsieur, répondez oui ou non. Oui ou non, voulez-vous me donner le bras de madame?
—Non.
—Allons, allons, ne faites pas le méchant.
—Pourquoi cela?
—Parce que, puisque vous avez un masque, il est inutile d'en prendre deux.
—Mon Dieu! monsieur.
—Allons, bien, voilà que vous vous fâchez, vous qui étiez si doux tout à l'heure.
—Où cela?
—Rue Dauphine.
—Rue Dauphine! exclama Beausire, stupéfait.
Oliva éclata de rire.
—Taisez-vous! madame, lui grinça le domino noir.
Puis, se tournant vers le domino bleu:
—Je ne comprends rien à ce que vous dites, monsieur. Intriguez-moi honnêtement, si cela vous est possible.
—Mais, cher monsieur, il me semble que rien n'est plus honnête que la vérité; n'est-ce pas, mademoiselle Oliva?
—Eh mais! fit celle-ci, vous me connaissez donc aussi, moi?
—Monsieur ne vous a-t-il pas nommée tout haut par votre nom, tout à l'heure?
—Et la vérité, dit Beausire, revenant à la conversation, la vérité, c'est...
—C'est qu'au moment de tuer cette pauvre dame, car il y a une heure vous vouliez la tuer; c'est qu'au moment de tuer cette pauvre dame, vous vous êtes arrêté devant le son d'une vingtaine de louis.
—Assez, monsieur.
—Soit; donnez-moi le bras de madame, alors, puisque vous en avez assez.
—Oh! je vois bien, murmura Beausire, que Madame et vous...
—Eh bien! Madame et moi?
—Vous vous entendez.
—Je vous jure que non.
—Oh! peut-on dire! s'écria Oliva.
—Et d'ailleurs... ajouta le domino bleu.
—Comment, d'ailleurs?
—Oui, quand nous nous entendrions, ce ne serait que pour votre bien.
—Pour mon bien?
—Sans doute.
—Quand on avance une chose, on la prouve, dit cavalièrement Beausire.
—Volontiers.
—Ah! je serais curieux...
—Je prouverai donc, continua le domino bleu, que votre présence ici vous est aussi nuisible que votre absence vous serait profitable.
—À moi?
—Oui, à vous.
—En quoi, je vous prie?
—Nous sommes membre d'une certaine académie, n'est-ce pas?
—Moi?
—Oh! ne vous fâchez point, cher monsieur de Beausire, je ne parle pas de l'Académie française.
—Académie... académie... grommela le chevalier d'Oliva.
—Rue du Pot-de-Fer, un étage au-dessous du rez-de-chaussée, est-ce bien cela, cher monsieur de Beausire?
—Chut!
—Bah!
—Oui, chut! Oh! l'homme désagréable que vous faites, monsieur.
—On ne dit pas cela.
—Pourquoi?
—Parbleu! parce que vous n'en pouvez croire un mot. Revenons donc à cette académie.
—Eh bien?
Le domino bleu tira sa montre, une belle montre enrichie de brillants, sur laquelle se fixèrent comme deux lentilles enflammées les deux prunelles de Beausire.
—Eh bien! répéta ce dernier.
—Eh bien! dans un quart d'heure, à votre académie de la rue du Pot-de-Fer, cher monsieur de Beausire, on va discuter un petit projet tendant à donner un bénéfice de deux millions aux douze vrais associés, dont vous êtes un, monsieur de Beausire.
—Et dont vous êtes un autre, si toutefois...
—Achevez.
—Si toutefois vous n'êtes pas un mouchard.
—En vérité, je vous croyais un homme d'esprit, monsieur de Beausire, mais je vois avec douleur que vous n'êtes qu'un sot; si j'étais de la police, je vous aurais déjà pris et repris vingt fois pour des affaires moins honorables que cette spéculation de deux millions que l'on va discuter à l'académie dans quelques minutes.
Beausire réfléchit un moment.
—Au diable! si vous n'avez pas raison, dit-il.
Puis, se ravisant:
—Ah! monsieur, dit-il, vous m'envoyez rue du Pot-de-Fer!
—Je vous envoie rue du Pot-de-Fer.
—Je sais bien pourquoi.
—Dites!
—Pour m'y faire pincer. Mais pas si fou.
—Encore une sottise.
—Monsieur!
—Sans doute, si j'ai le pouvoir de faire ce que vous dites, si j'ai le pouvoir plus grand encore de deviner ce qui se trame à votre académie, pourquoi viens-je vous demander la permission d'entretenir madame? Non. Je vous ferais, en ce cas, arrêter tout de suite, et nous serions débarrassés de vous, madame et moi; mais, au contraire, tout par la douceur et la persuasion, cher monsieur de Beausire, c'est ma devise.
—Voyons, s'écria tout à coup Beausire en quittant le bras d'Oliva, c'est vous qui étiez sur le sofa de Madame il y a deux heures? Hein! Répondez.
—Quel sofa? demanda le domino bleu, à qui Oliva pinça légèrement le bout du petit doigt; je ne connais, moi, en fait de sofa, que celui de M. Crébillon fils.
—Au fait, cela m'est bien égal, reprit Beausire, vos raisons sont bonnes, voilà tout ce qu'il me faut. Je dis bonnes, c'est excellentes qu'il faudrait dire. Prenez donc le bras de madame, et si vous avez conduit un galant homme à mal, rougissez!
Le domino bleu se mit à rire à cette épithète de galant homme dont se gratifiait si libéralement Beausire; puis, lui frappant sur l'épaule:
—Dormez tranquille, lui dit-il; en vous envoyant là-bas, je vous fais cadeau d'une part de cent mille livres au moins; car si vous n'alliez pas à l'académie ce soir, selon l'habitude de vos associés, vous seriez mis hors de partage, tandis qu'en y allant...
—Eh bien! soit, au petit bonheur, murmura Beausire.
Et, saluant avec une pirouette, il disparut.
Le domino bleu prit possession du bras de Mlle Oliva, devenu vacant par la disparition de Beausire.
—Maintenant, à nous deux, dit celle-ci. Je vous ai laissé intriguer tout à votre aise ce pauvre Beausire, mais je vous préviens que je serai plus difficile à démonter, moi qui vous connais. Ainsi, comme il s'agit de continuer, trouvez-moi de jolies choses, ou sinon...
—Je ne connais pas de plus jolies choses au monde que votre histoire, chère mademoiselle Nicole, dit le domino bleu en serrant agréablement le bras rond de la petite femme, qui poussa un cri étouffé à ce nom que le masque venait de lui glisser dans l'oreille.
Mais elle se remit aussitôt, en personne habituée à ne point se laisser prendre par surprise.
—Oh! mon Dieu! qu'est-ce que ce nom-là? demanda-t-elle. Nicole!... Est-ce de moi qu'il s'agit? Voulez-vous, par hasard, me désigner par ce nom? En ce cas, vous faites naufrage en sortant du port, vous échouez au premier rocher. Je ne m'appelle pas Nicole.
—Maintenant, je sais, oui; maintenant, vous vous appelez Oliva. Nicole sentait par trop la province. Il y a deux femmes en vous, je le sais bien: Oliva et Nicole. Nous parlerons tout à l'heure d'Oliva, parlons d'abord de Nicole. Avez-vous oublié le temps où vous répondiez à ce nom? Je n'en crois rien. Ah! ma chère enfant, lorsqu'on a porté un nom étant jeune fille, c'est toujours celui-là que l'on garde, sinon au-dehors, du moins au fond de son cœur, quel que soit l'autre nom qu'on a été forcé de prendre pour faire oublier le premier. Pauvre Oliva! Heureuse Nicole!
En ce moment, un flot de masques vint heurter comme une lame d'orage les deux promeneurs enlacés, et Nicole ou Oliva fut forcée, presque malgré elle, de serrer son compagnon de plus près encore qu'elle ne le faisait.
—Voyez, lui dit-il, voyez toute cette foule bigarrée; voyez tous ces groupes qui se pressent, sous les coqueluchons l'un de l'autre, pour dévorer les mots de galanterie ou d'amour qu'ils échangent; voyez ces groupes qui se font et se défont, les uns avec des rires, les autres avec des reproches. Tous ces gens-là ont peut-être autant de noms que vous, et il y en a beaucoup que j'étonnerais en leur disant des noms dont ils se souviennent, et qu'ils croient qu'on a oubliés.
—Vous avez dit: «Pauvre Oliva!...»
—Oui.
—Vous ne me croyez donc pas heureuse?
—Il serait difficile que vous fussiez heureuse avec un homme comme Beausire.
Oliva poussa un soupir.
—Aussi ne le suis-je point! dit-elle.
—Vous l'aimez, cependant?
—Oh! raisonnablement.
—Si vous ne l'aimez pas, quittez-le.
—Non.
—Pourquoi cela?
—Parce que je ne l'aurais pas plutôt quitté que je le regretterais.
—Vous le regretteriez?
—J'en ai peur.
—Et que regretteriez-vous donc dans un ivrogne, dans un joueur, dans un homme qui vous bat, dans un escroc qui sera un jour roué en Grève?
—Peut-être ne comprendrez-vous point ce que je vais vous dire.
—Dites toujours.
—Je regretterais le bruit qu'il fait autour de moi.
—J'aurais dû le deviner. Voilà ce que c'est que d'avoir passé sa jeunesse avec des gens silencieux.
—Vous connaissez ma jeunesse?
—Parfaitement.
—Ah! mon cher monsieur, dit Oliva en riant et en secouant la tête d'un air de défi.
—Vous doutez?
—Oh! je ne doute pas, je suis sûre.
—Nous allons donc causer de votre jeunesse, mademoiselle Nicole.
—Causons; mais je vous préviens que je ne vous donnerai pas la réplique.
—Oh! je n'en ai pas besoin.
—J'attends.
—Je ne vous prendrai point à l'enfance, temps qui ne compte pas dans la vie, je vous prendrai à la puberté, au moment où vous vous aperçûtes que Dieu avait mis en vous un cœur pour aimer.
—Pour aimer qui?
—Pour aimer Gilbert.
À ce mot, à ce nom, un frisson courut par toutes les veines de la jeune femme, et le domino bleu la sentit frémissante à son bras.
—Oh! dit-elle, comment savez-vous, mon Dieu?
Et elle s'arrêta tout à coup, dardant à travers son masque, et avec une émotion indéfinissable, ses yeux sur le domino bleu.
Le domino bleu resta muet. Oliva, ou plutôt Nicole, poussa un soupir.
—Ah! monsieur, dit-elle sans chercher à lutter plus longtemps, vous venez de prononcer un nom pour moi bien fertile en souvenirs. Vous connaissez donc ce Gilbert?
—Oui, puisque je vous en parle.
—Hélas!
—Un charmant garçon, sur ma foi! Vous l'aimiez?
—Il était beau. Non... ce n'est pas cela... mais je le trouvais beau, moi. Il était plein d'esprit; il était mon égal par la naissance... Mais non, cette fois surtout, je me trompe. Égal, non, jamais. Tant que Gilbert le voudra, aucune femme ne sera son égale.
—Même...
—Même qui?
—Même Mlle de Ta...
—Oh! je sais ce que vous voulez dire, interrompit Nicole; oh! vous êtes bien instruit, monsieur, je le vois; oui, il aimait plus haut que la pauvre Nicole.
—Je m'arrête, vous voyez.
—Oui, oui, vous savez des secrets bien terribles, monsieur, dit Oliva en tressaillant; maintenant...
Elle regarda l'inconnu comme si elle eût pu lire à travers son masque.
—Maintenant, qu'est-il devenu?
—Mais je crois que vous pourriez le dire mieux que personne.
—Pourquoi? grand Dieu!
—Parce que, s'il vous a suivie de Taverney à Paris, vous l'avez suivi, vous, de Paris à Trianon.
—Oui, c'est vrai, mais il y a dix ans de cela; aussi n'est-ce pas de ce temps que je vous parle. Je vous parle des dix ans qui se sont écoulés depuis que je me suis enfuie et qu'il a disparu. Mon Dieu! il se passe tant de choses en dix ans!
Le domino bleu garda le silence.
—Je vous en prie, insista Nicole, presque suppliante, dites-moi ce qu'est devenu Gilbert? Vous vous taisez, vous détournez la tête. Peut-être ce souvenir vous blesse-t-il, vous attriste-t-il?
Le domino bleu avait, en effet, non pas détourné, mais incliné la tête, comme si le poids de ses souvenirs eût été trop lourd.
—Quand Gilbert aimait Mlle de Taverney... dit Oliva.
—Plus bas les noms, dit le domino bleu. N'avez-vous point remarqué que je ne les prononce point moi-même?
—Quand il était si amoureux, continua Oliva avec un soupir, que chaque arbre de Trianon savait son amour.
—Eh bien! vous ne l'aimiez plus, vous?
—Moi, au contraire, plus que jamais; et ce fut cet amour qui me perdit. Je suis belle, je suis fière, et quand je veux, je suis insolente. Je mettrais ma tête sur un billot pour la faire abattre, plutôt que de laisser dire que j'ai courbé la tête.
—Vous avez du cœur, Nicole.
—Oui, j'en ai eu... dans ce temps-là, dit la jeune fille en soupirant.
—La conversation vous attriste?
—Non, au contraire, cela me fait du bien de remonter vers ma jeunesse. Il en est de la vie comme des rivières, la rivière la plus troublée a une source pure. Continuez, et ne faites pas attention à un pauvre soupir perdu qui sort de ma poitrine.
—Oh! fit le domino bleu avec un doux balancement qui trahissait un sourire éclos sous le masque: de vous, de Gilbert et d'une autre personne, je sais, ma pauvre enfant, tout ce que vous pouvez savoir vous-même.
—Alors, s'écria Oliva, dites-moi pourquoi Gilbert s'est enfui de Trianon; et si vous me le dites...
—Vous serez convaincue? Eh bien! je ne vous le dirai pas, et vous serez bien mieux convaincue encore.
—Comment cela?
—En me demandant pourquoi Gilbert a quitté Trianon, ce n'est pas une vérité que vous voulez constater dans ma réponse, c'est une chose que vous ne savez pas et que vous désirez apprendre.
—C'est vrai.
Tout à coup, elle tressaillit plus vivement qu'elle n'avait fait encore, et lui saisissant les mains de ses deux mains crispées:
—Mon Dieu! dit-elle, mon Dieu!
—Eh bien! quoi?
Nicole parut se remettre à écarter l'idée qui l'avait amenée à cette démonstration.
—Rien.
—Si fait, vous vouliez me demander quelque chose.
—Oui, dites-moi tout franc ce qu'est devenu Gilbert?
—N'avez-vous pas entendu dire qu'il était mort?
—Oui, mais...
—Eh bien! il est mort.
—Mort? fit Nicole d'un air de doute.
Puis, avec une secousse soudaine qui ressemblait à la première:
—De grâce, monsieur, dit-elle, un service?
—Deux, dix, tant que vous en voudrez, ma chère Nicole.
—Je vous ai vu chez moi, il y a deux heures, n'est-ce pas, car c'est bien vous?
—Sans doute.
—Il y a deux heures, vous ne cherchiez pas à vous cacher de moi.
—Pas du tout; je cherchais au contraire à me faire bien voir.
—Oh! folle, folle que je suis! moi qui vous ai tant regardé. Folle, folle, stupide! femme, rien que femme! comme disait Gilbert.
—Eh bien! là, laissez vos beaux cheveux. Épargnez-vous.
—Non. Je veux me punir de vous avoir regardé sans vous avoir vu.
—Je ne vous comprends pas.
—Savez-vous ce que je vous demande?
—Demandez.
—Ôtez votre masque.
—Ici? impossible.
—Oh! ce n'est pas la crainte d'être vu par d'autres regards que les miens qui vous en empêche; car là, derrière cette colonne, dans l'ombre de la galerie, personne ne vous verrait que moi.
—Quelle chose m'empêche donc alors?
—Vous avez peur que je ne vous reconnaisse.
—Moi?
—Et que je m'écrie: «C'est vous, c'est Gilbert!»
—Ah! vous avez bien dit: «Folle! folle!»
—Ôtez votre masque.
—Eh bien, soit; mais à une condition...
—Elle est accordée d'avance.
—C'est que si je veux à mon tour que vous ôtiez votre masque...
—Je l'ôterai. Si je ne l'ôte pas, vous me l'arracherez.
Le domino bleu ne se fit pas prier plus longtemps; il gagna l'endroit obscur que la jeune femme lui avait indiqué, et arrivé là, détachant son masque, il se posa devant Oliva qui le dévora du regard pendant une minute.
—Hélas! non, dit-elle en battant le sol du pied et en grattant la paume de ses mains avec ses ongles. Hélas! non, ce n'est pas Gilbert.
—Qui suis-je?
—Que m'importe! du moment que vous n'êtes pas lui.
—Et si c'eût été Gilbert? demanda l'inconnu en rattachant son masque.
—Si c'eût été Gilbert! s'écria la jeune fille avec passion.
—Oui.
—S'il m'eût dit: «Nicole, Nicole, souviens-toi de Taverney-Maison-Rouge.» Oh! alors!
—Alors?
—Il n'y avait plus de Beausire au monde, voyez-vous.
—Je vous ai dit, ma chère enfant, que Gilbert était mort.
—Eh bien! peut-être cela vaut-il mieux, soupira Oliva.
—Oui, Gilbert ne vous aurait pas aimée, toute belle que vous êtes.
—Voulez-vous dire que Gilbert me méprisait?
—Non, il vous craignait plutôt.
—C'est possible. J'avais de lui en moi, et il se connaissait si bien que je lui faisais peur.
—Donc, vous l'avez dit, mieux vaut qu'il soit mort.
—Pourquoi répéter mes paroles? Dans votre bouche, elles me blessent. Pourquoi vaut-il mieux qu'il soit mort, dites?
—Parce qu'aujourd'hui, ma chère Oliva—vous voyez, j'abandonne Nicole—parce qu'aujourd'hui, ma chère Oliva, vous avez en perspective tout un avenir heureux, riche, éclatant!
—Croyez-vous?
—Oui, si vous êtes bien décidée à tout faire pour arriver au but que je vous promets.
—Oh! soyez tranquille.
—Seulement, il ne faut plus soupirer comme vous soupiriez tout à l'heure.
—Soit. Je soupirais pour Gilbert; et comme il n'y avait pas deux Gilbert au monde, puisque Gilbert est mort, je ne soupirerai plus.
—Gilbert était jeune; il avait les défauts et les qualités de la jeunesse. Aujourd'hui...
—Gilbert n'est pas plus vieux aujourd'hui qu'il y a dix ans.
—Non, sans doute, puisque Gilbert est mort.
—Vous voyez bien, il est mort; les Gilbert ne vieillissent pas, ils meurent.
—Oh! s'écria l'inconnu, ô jeunesse! ô courage! ô beauté! semences éternelles d'amour, d'héroïsme et de dévouement, celui-là qui vous perd, perd véritablement la vie. La jeunesse c'est le paradis, c'est le ciel, c'est tout. Ce que Dieu nous donne ensuite, ce n'est que la triste compensation de la jeunesse. Plus il donne aux hommes, une fois la jeunesse perdue, plus il a cru devoir les indemniser. Mais rien ne remplace, grand Dieu! les trésors que cette jeunesse prodiguait à l'homme.
—Gilbert eût pensé ce que vous dites si bien, fit Oliva; mais assez sur ce sujet.
—Oui, parlons de vous.
—Parlons de ce que vous voudrez.
—Pourquoi avez-vous fui avec Beausire?
—Parce que je voulais quitter Trianon, et qu'il me fallait fuir avec quelqu'un. Il m'était impossible de demeurer plus longtemps pour Gilbert un pis aller, un reste dédaigné.
—Dix ans de fidélité par orgueil, dit le domino bleu; oh! que vous avez payé cher cette vanité!
Oliva se mit à rire.
—Oh! je sais bien de quoi vous riez, dit gravement l'inconnu. Vous riez de ce qu'un homme qui prétend tout savoir vous accuse d'avoir été dix ans fidèle, quand vous ne vous doutiez pas vous être rendue coupable d'un pareil ridicule. Oh! mon Dieu! s'il est question de fidélité matérielle, pauvre jeune femme, je sais à quoi m'en tenir là-dessus. Oui, je sais que vous avez été en Portugal avec Beausire, que vous y êtes restée deux ans, que, de là, vous êtes passée dans l'Inde, sans Beausire, avec un capitaine de frégate, qui vous cacha dans sa cabine, et vous oublia à Chandernagor, en terre ferme, au moment où il revint en Europe. Je sais que vous avez eu deux millions de roupies à dépenser dans la maison d'un nabab, qui vous enfermait sous trois grilles. Je sais que vous avez fui en sautant par-dessus ces grilles sur les épaules d'un esclave. Je sais enfin que, riche, car vous aviez emporté deux bracelets de perles fines, deux diamants et trois gros rubis, vous revîntes en France, à Brest, où, sur le port, votre mauvais génie vous fit, au débarquer, retrouver Beausire, lequel faillit s'évanouir en vous reconnaissant vous-même, toute bronzée et amaigrie que vous reveniez en France, pauvre exilée!
—Oh! fit Nicole, qui êtes-vous donc, mon Dieu! pour savoir toutes ces choses?
—Je sais enfin que Beausire vous emmena, vous prouva qu'il vous aimait, vendit vos pierreries, et vous réduisit à la misère... Je sais que vous l'aimez, que vous le dites, du moins, et que, comme l'amour est la source de tout bien, vous devez être la plus heureuse femme qui soit au monde.
Oliva baissa la tête, appuya son front sur sa main, et à travers les doigts de cette main, on vit rouler deux larmes, perles liquides, plus précieuses peut-être que celles de ses bracelets, et que, cependant, personne, hélas! n'eût voulu acheter à Beausire.
—Et cette femme si fière, cette femme si heureuse, dit-elle, vous l'avez acquise ce soir pour une cinquantaine de louis.
—Oh! c'est trop peu, madame, je le sais bien, dit l'inconnu avec cette grâce exquise et cette courtoisie parfaite qui n'abandonnent jamais l'homme comme il faut, parlât-il à la plus infime des courtisanes.
—Oh! c'est beaucoup trop cher, monsieur, au contraire; et cela m'a étrangement surprise, je vous le jure, qu'une femme comme moi valût encore cinquante louis.
—Vous valez bien plus que cela, et je vous le prouverai. Oh! ne me répondez rien, car vous ne me comprenez pas; et puis, ajouta l'inconnu en se penchant de côté...
—Et puis?
—Et puis, en ce moment, j'ai besoin de toute mon attention.
—Alors je dois me taire.
—Non, tout au contraire, parlez-moi.
—De quoi?
—Oh! de ce que vous voudrez, mon Dieu! Dites-moi les choses les plus oiseuses de la terre, peu m'importe, pourvu que nous ayons l'air occupés.
—Soit; mais vous êtes un homme singulier.
—Donnez-moi le bras et marchons.
Et ils marchèrent dans les groupes, elle cambrant sa fine taille et donnant à sa tête, élégante même sous le capuce, à son col, flexible même sous le domino, des mouvements que tout connaisseur regardait avec envie; car, au bal de l'Opéra, en ce temps de galantes prouesses, le passant suivait de l'œil une marche de femme aussi curieusement qu'aujourd'hui quelques amateurs suivent le train d'un beau cheval.
Oliva, au bout de quelques minutes, hasarda une question.
—Silence! dit l'inconnu, ou plutôt parlez, si vous voulez, tant que vous voudrez; mais ne me forcez pas à répondre. Seulement, tout en parlant, déguisez votre voix, tenez la tête droite, et grattez-vous le col avec votre éventail.
Elle obéit.
En ce moment, nos deux promeneurs passaient contre un groupe tout parfumé, au centre duquel un homme d'une taille élégante, d'une tournure svelte et libre, parlait à trois compagnons, qui paraissaient l'écouter respectueusement.
—Qui donc est ce jeune homme? demanda Oliva. Oh! le charmant domino gris perle.
—C'est M. le comte d'Artois, répondit l'inconnu, mais ne parlez plus, par grâce!
Au moment où Oliva, toute stupéfaite du grand nom que venait de proférer son domino bleu, se rangeait pour mieux voir et se tenait droite, suivant la recommandation plusieurs fois répétée, deux autres dominos, se débarrassant d'un groupe bavard et bruyant, se réfugièrent près du pourtour, à un endroit où les banquettes manquaient.
Il y avait là une sorte d'îlot désert, que mordaient par intervalles les groupes de promeneurs refoulés du centre à la circonférence.
—Adossez-vous sur ce pilier, comtesse, dit tout bas une voix qui fit impression sur le domino bleu.
Et presque au même instant, un grand domino orange, dont les allures hardies révélaient l'homme utile plutôt que le courtisan agréable, fendit la foule et vint dire au domino bleu:
—C'est lui.
—Bien, répliqua celui-ci.
Et du geste, il congédia le domino jaune.
—Écoutez-moi, fit-il alors à l'oreille d'Oliva, ma bonne petite amie, nous allons commencer à nous réjouir un peu.
—Je le veux bien, car vous m'avez deux fois attristée, la première en m'ôtant Beausire, qui me fait rire toujours, la seconde en me parlant de Gilbert, qui me fit tant de fois pleurer.
—Je serai pour vous et Gilbert et Beausire, dit gravement le domino bleu.
—Oh! soupira Nicole.
—Je ne vous demande pas de m'aimer, comprenez cela; je vous demande de recevoir la vie telle que je vous la ferai, c'est-à-dire l'accomplissement de toutes vos fantaisies, pourvu que de temps en temps vous souscriviez au miennes. Or, en voici une que j'ai.
—Laquelle?
—Le domino noir que vous voyez, c'est un Allemand de mes amis.
—Ah!
—Un perfide qui m'a refusé de venir au bal sous prétexte d'une migraine.
—Et à qui, vous aussi, avez dit que vous n'iriez point.
—Précisément.
—Il a une femme avec lui?
—Oui.
—Qui?
—Je ne la connais pas. Nous allons nous rapprocher, n'est-ce pas? Nous feindrons que vous êtes une Allemande; vous n'ouvrirez pas la bouche, de peur qu'il reconnaisse à votre accent que vous êtes une Parisienne pure.
—Très bien. Et vous l'intriguerez?
—Oh! je vous en réponds. Tenez, commencez à me le désigner du bout de votre éventail.
—Comme cela?
—Oui, très bien; et parlez-moi à l'oreille.
Oliva obéit avec une docilité et une intelligence qui charmèrent son compagnon.
Le domino noir, objet de cette démonstration, tournait le dos à la salle; il causait avec la dame, sa compagne. Celle-ci, dont les yeux étincelaient sous le masque, aperçut le geste d'Oliva.
—Tenez, dit-elle tout bas, monseigneur, il y a là deux masques qui s'occupent de nous.
—Oh! ne craignez rien, comtesse; impossible qu'on nous reconnaisse. Laissez-moi, puisque nous voilà en chemin de perdition, laissez-moi vous répéter que jamais taille ne fut enchanteresse comme la vôtre, jamais regard aussi brûlant; permettez-moi de vous dire...
—Tout ce qu'on dit sous le masque.
—Non, comtesse; tout ce qu'on dit sous...
—N'achevez pas, vous vous damneriez... Et puis, danger plus grand, nos espions entendraient.
—Deux espions! s'écria le cardinal ému.
—Oui, les voilà qui se décident; ils s'approchent.
—Déguisez bien votre voix, comtesse, si l'on vous fait parler.
—Et vous, la vôtre, monseigneur.
Oliva et son domino bleu s'approchaient en effet.
Celui-ci, s'adressant au cardinal:
—Masque, dit-il.
Et il se pencha à l'oreille d'Oliva qui lui fit un signe affirmatif.
—Que veux-tu? demanda le cardinal en déguisant sa voix.
—Cette dame qui m'accompagne, répondit le domino bleu, me charge de t'adresser plusieurs questions.
—Fais vite, dit M. de Rohan.
—Et qu'elles soient bien indiscrètes, ajouta, d'une voix flûtée, Mme de La Motte.
—Si indiscrètes, répliqua le domino bleu, que tu ne les entendras pas, curieuse.
Et il se pencha encore à l'oreille d'Oliva qui joua le même jeu.
Alors l'inconnu, dans un allemand irréprochable, adressa au cardinal cette question:
—Monseigneur, est-ce que vous êtes amoureux de la femme qui vous accompagne?
Le cardinal tressaillit.
—N'avez-vous pas dit monseigneur? répondit-il.
—Oui, monseigneur.
—Vous vous trompez, alors, et je ne suis pas celui que vous croyez.
—Oh! que si fait, monsieur le cardinal; ne niez point, c'est inutile; quand bien même moi je ne vous reconnaîtrais pas, la dame à laquelle je sers de cavalier me charge de vous dire qu'elle vous reconnaît à merveille.
Il se pencha vers Oliva et lui dit tout bas.
—Faites signe que oui. Faites ce signe chaque fois que je vous serrerai le bras.
Elle fit ce signe.
—Vous m'étonnez, répondit le cardinal tout désorienté; quelle est cette dame qui vous accompagne?
—Oh! monseigneur, je croyais que vous l'aviez déjà reconnue. Elle vous a bien deviné. Il est vrai que la jalousie...
—Madame est jalouse de moi! s'écria le cardinal.
—Nous ne disons pas cela, fit l'inconnu avec une sorte de hauteur.
—Que vous dit-on là? demanda vivement Mme de La Motte, que ce dialogue allemand, c'est-à-dire inintelligible pour elle, contrariait au suprême degré.
—Rien, rien.
Mme de La Motte frappa du pied avec impatience.
—Madame, dit alors le cardinal à Oliva, un mot de vous, je vous en prie, et je promets de vous deviner avec ce seul mot.
M. de Rohan avait parlé allemand; Oliva ne comprit pas un mot et se pencha vers le domino bleu.
—Je vous en conjure, s'écria celui-ci, madame, ne parlez pas.
Ce mystère piqua la curiosité du cardinal. Il ajouta:
—Quoi! un seul mot allemand! cela compromettrait bien peu madame.
Le domino bleu, qui feignait d'avoir pris les ordres d'Oliva, répliqua aussitôt:
—Monsieur le cardinal, voici les propres paroles de Madame: «Celui dont la pensée ne veille pas toujours, celui dont l'imagination ne remplace pas perpétuellement la présence de l'objet aimé, celui-là n'aime pas; il aurait tort de le dire.»
Le cardinal parut frappé du sens de ces paroles. Toute son attitude exprima au plus haut degré la surprise, le respect, l'exaltation du dévouement, puis ses bras retombèrent.
—C'est impossible, murmura-t-il en français.
—Quoi donc impossible? s'écria Mme de La Motte, qui venait de saisir avidement ces seuls mots échappés dans toute la conversation.
—Rien, madame, rien.
—Monseigneur, en vérité, je crois que vous me faites jouer un triste rôle, dit-elle avec dépit.
Et elle quitta le bras du cardinal. Celui-ci non seulement ne le reprit pas, mais il parut ne pas l'avoir remarqué, tant fut grand son empressement auprès de la dame allemande.
—Madame, dit-il à cette dernière, toujours raide et immobile derrière son rempart de satin, ces paroles que votre compagnon m'a dites en votre nom... ce sont des vers allemands que j'ai lus dans une maison connue de vous, peut-être?
L'inconnu serra le bras d'Oliva.
—Oui, fit-elle de la tête.
Le cardinal frissonna.
—Cette maison, dit-il en hésitant, ne s'appelle-t-elle pas Schoenbrunn?
—Oui, fit Oliva.
—Ils furent écrits sur une table de merisier avec un poinçon d'or par une main auguste?
—Oui, fit Oliva.
Le cardinal s'arrêta. Une sorte de révolution venait de s'opérer en lui. Il chancela et étendit la main pour chercher un point d'appui. Mme de La Motte guettait à deux pas le résultat de cette scène étrange.
Le bras du cardinal se posa sur celui du domino bleu.
—Et, dit-il, en voici la suite... «Mais celui-là qui voit partout l'objet aimé, qui le devine à une fleur, à un parfum, sous des voiles impénétrables, celui-là peut se taire, sa voix est dans son cœur, il suffit qu'un autre cœur l'entende pour qu'il soit heureux.»
—Ah! çà, mais on parle allemand, par ici! dit tout à coup une voix jeune et fraîche partie d'un groupe qui avait rejoint le cardinal. Voyons donc un peu cela; vous comprenez l'allemand, vous, maréchal?
—Non, monseigneur.
—Mais vous, Charny?
—Oh! oui, Votre Altesse.
—M. le comte d'Artois! dit Oliva en se serrant contre le domino bleu, car les quatre masques venaient de la serrer un peu cavalièrement.
À ce moment, l'orchestre éclatait en fanfares bruyantes, et la poudre du parquet, la poudre des coiffures montaient en nuages irisés jusqu'au-dessus des lustres enflammés qui doraient ce brouillard d'ambre et de rose.
Dans le mouvement que firent les masques, le domino bleu se sentit heurté.
—Prenez garde! messieurs, dit-il d'un ton d'autorité.
—Monsieur, répliqua le prince toujours masqué, vous voyez bien qu'on nous pousse. Excusez-nous, mesdames.
—Partons, partons, monsieur le cardinal, dit tout bas Mme de La Motte.
Aussitôt le capuchon d'Oliva fut froissé, tiré en arrière par une main invisible, son masque dénoué tomba; ses traits apparurent une seconde dans la pénombre de l'entablement formé par la première galerie au-dessus du parterre.
Le domino bleu poussa un cri d'inquiétude affectée; Oliva, un cri d'épouvante.
Trois ou quatre cris de surprise répondirent à cette double exclamation.
Le cardinal faillit s'évanouir. S'il fût tombé à ce moment, il fût tombé à genoux. Mme de La Motte le soutint.
Un flot de masques, emportés par le courant, venait de séparer le comte d'Artois du cardinal et de Mme de La Motte.
Le domino bleu, qui, rapide comme l'éclair venait de rabaisser le capuchon d'Oliva et de rattacher le masque, s'approcha du cardinal en lui serrant la main.
—Voilà, monsieur, lui dit-il, un malheur irréparable; vous voyez que l'honneur de cette dame est à votre merci.
—Oh! monsieur, monsieur... murmura le prince Louis en s'inclinant.
Et il passa sur son front ruisselant de sueur un mouchoir qui tremblait dans sa main.
—Partons vite, dit le domino bleu à Oliva.
Et ils disparurent.
«Je sais à présent ce que le cardinal croyait être impossible, se dit Mme de La Motte; il a pris cette femme pour la reine, et voilà l'effet que produit sur lui cette ressemblance. Bien! encore une observation à conserver.»
—Voulez-vous que nous quittions le bal, comtesse? dit M. de Rohan d'une voix affaiblie.
—Comme il vous plaira, monseigneur, répondit tranquillement Jeanne.
—Je n'y vois pas grand intérêt, n'est-ce pas?
—Oh! non, je n'y en vois plus.
Et ils se frayèrent péniblement un chemin à travers les causeurs. Le cardinal, qui était de haute taille, regardait partout s'il retrouvait la vision disparue.
Mais, dès lors, dominos bleus, rouges, jaunes, verts et gris tourbillonnèrent à ses yeux dans la vapeur lumineuse, en confondant leurs nuances comme les couleurs du prisme. Tout fut bleu de loin pour le pauvre seigneur; rien ne le fut de près.
Il regagna dans cet état le carrosse qui l'attendait, lui et sa compagne.
Ce carrosse roulait depuis cinq minutes, que le prélat n'avait pas encore adressé la parole à Jeanne.
Madame de La Motte, qui ne s'oubliait pas, elle, tira le prélat de la rêverie.
—Où me conduit cette voiture? dit-elle.
—Comtesse, s'écria le cardinal, ne craignez rien: vous êtes partie de votre maison, eh bien! le carrosse vous y ramène.
—Ma maison!... du faubourg?
—Oui, comtesse... Une bien petite maison pour contenir tant de charmes.
En disant ces mots, le prince saisit une des mains de Jeanne et l'échauffa d'un baiser galant.
Le carrosse s'arrêta devant la petite maison où tant de charmes allaient essayer de tenir.
Jeanne sauta légèrement en bas de la voiture; le cardinal se préparait à l'imiter.
—Ce n'est pas la peine, monseigneur, lui dit tout bas ce démon femelle.
—Comment, comtesse, ce n'est pas la peine de passer quelques heures avec vous?
—Et dormir, monseigneur? dit Jeanne.
—Je crois bien que vous trouverez plusieurs chambres à coucher chez vous, comtesse.
—Pour moi, oui; mais pour vous...
—Pour moi, non?
—Pas encore, dit-elle d'un air si gracieux et si provocant que le refus valait une promesse.
—Adieu donc, répliqua le cardinal, si vivement piqué au jeu qu'il oublia un moment toute la scène du bal.
—Au revoir, monseigneur.
—Au fait, je l'aime mieux ainsi, dit-il en partant.
Jeanne entra seule dans sa maison nouvelle.
Six laquais, dont le sommeil avait été interrompu par le marteau du coureur, s'alignèrent dans le vestibule.
Jeanne les regarda tous avec cet air de supériorité calme que la fortune ne donne pas à tous les riches.
—Et les femmes de chambre? dit-elle.
L'un des valets s'avança respectueusement.
—Deux femmes attendent madame dans la chambre, dit-il.
—Appelez-les.
Le valet obéit. Deux femmes entrèrent quelques minutes après.
—Où couchez-vous d'ordinaire? leur demanda Jeanne.
—Mais... nous n'avons pas encore d'habitude, répliqua la plus âgée; nous coucherons où il plaira à madame.
—Les clefs des appartements?
—Les voici, madame.
—Bien, pour cette nuit, vous coucherez hors de la maison.
Les femmes regardèrent leur maîtresse avec surprise.
—Vous avez un gîte dehors?
—Sans doute, madame, mais il est un peu tard; toutefois, si madame veut être seule...
—Ces messieurs vous accompagneront, ajouta la comtesse en congédiant les six valets, plus satisfaits encore que les femmes de chambre.
—Et... quand reviendrons-nous? dit l'un d'eux avec timidité.
—Demain à midi.
Les six valets et les deux femmes se regardèrent un instant; puis, tenus en échec par l'œil impérieux de Jeanne, ils se dirigèrent vers la porte.
Jeanne les reconduisit, les mit dehors, et avant de fermer la porte:
—Reste-t-il encore quelqu'un dans la maison? dit-elle.
—Mon Dieu! non, madame, il ne restera personne. C'est impossible que madame demeure ainsi abandonnée; au moins faut-il qu'une femme veille dans les communs, dans les offices, n'importe où, mais qu'elle veille.
—Je n'ai besoin de personne.
—Il peut survenir le feu, madame peut se trouver mal.
—Bonne nuit, allez tous.
Elle tira sa bourse:
—Et voilà pour que vous étrenniez mon service, dit-elle.
Un murmure joyeux, un remerciement de valets de bonne compagnie, fut la seule réponse, le dernier mot des valets. Tous disparurent en saluant jusqu'à terre.
Jeanne les écouta de l'autre côté de la porte: ils se répétaient l'un à l'autre que le sort venait de leur donner une fantasque maîtresse.
Lorsque le bruit des voix et le bruit des pas se furent amortis dans le lointain, Jeanne poussa les verrous et dit d'un air triomphant:
—Seule! je suis seule ici chez moi!
Elle alluma un flambeau à trois branches aux bougies qui brûlaient dans le vestibule, et ferma également les verrous de la porte massive de cette antichambre.
Alors commença une scène muette et singulière qui eût bien vivement intéressé l'un de ces spectateurs nocturnes que les fictions du poète ont fait planer au-dessus des villes et des palais.
Jeanne visitait ses états; elle admirait, pièce à pièce, toute cette maison dont le moindre détail acquérait à ses yeux une immense valeur depuis que l'égoïsme du propriétaire avait remplacé la curiosité du passant.
Le rez-de-chaussée, tout calfeutré, tout boisé, renfermait la salle de bains, les offices, les salles à manger, trois salons et deux cabinets de réception.
Le mobilier de ces vastes chambres n'était pas riche comme celui de la Guimard, ou coquet comme celui des amies de M. de Soubise, mais il sentait son luxe de grand seigneur; il n'était pas neuf. La maison eût moins plu à Jeanne si elle eût été meublée de la veille exprès pour elle.
Toutes ces richesses antiques, dédaignées par les dames à la mode, ces merveilleux meubles d'ébène sculpté, ces lustres à girandoles de cristal, dont les branchages dorés lançaient du sein des bougies roses des lis brillants; ces horloges gothiques, chefs-d'œuvre de ciselure et d'émail; ces paravents brodés de figures chinoises, ces énormes potiches du Japon, gonflées de fleurs rares; ces dessus de porte en grisaille ou en couleurs de Boucher ou de Watteau, jetaient la nouvelle propriétaire dans d'indicibles extases.
Ici, sur une cheminée, deux tritons dorés soulevaient des gerbes de corail, aux branches desquelles s'accrochaient comme des fruits toutes les fantaisies de la joaillerie de l'époque. Plus loin, sur une console de bois doré à dessus de marbre blanc, un énorme éléphant de céladon, aux oreilles chargées de pendeloques de saphir, supportait une tour pleine de parfums et de flacons.
Des livres de femme dorés et enluminés brillaient sur des étagères de bois de rose à coins d'arabesques d'or.
Un meuble tout entier de fines tapisseries des Gobelins, chef-d'œuvre de patience qui avait coûté cent mille livres à la manufacture même, remplissait un petit salon gris et or, dont chaque panneau était une toile oblongue peinte par Vernet ou par Greuze. Le cabinet de travail était rempli des meilleurs portraits de Chardin, des plus fines terres cuites de Clodion.
Tout témoignait, non pas de l'empressement qu'un riche parvenu met à satisfaire sa fantaisie ou celle de sa maîtresse, mais du long, du patient travail de ces riches séculaires qui entassent sur les trésors de leurs pères des trésors pour leurs enfants.
Jeanne examina d'abord l'ensemble, elle dénombra les pièces; puis elle se rendit compte des détails.
Et comme son domino la gênait, et comme son corps de baleine la serrait, elle entra dans sa chambre à coucher, se déshabilla rapidement et revêtit un peignoir de soie ouatée, charmant habit que nos mères, peu scrupuleuses quand il s'agissait de nommer les choses utiles, avaient désigné par une appellation que nous ne pouvons plus écrire.
Frissonnante, demi-nue dans le satin qui caressait son sein et sa taille, sa jambe fine et nerveuse cambrée dans les plis de sa robe courte, elle montait hardiment les degrés, sa lumière à la main.
Familiarisée avec la solitude, sûre de n'avoir plus à redouter le regard même d'un valet, elle bondissait de chambre en chambre, laissant flotter au gré du vent qui sifflait sous les portes son fin peignoir de batiste relevé dix fois en dix minutes sur son genou charmant.
Et quand pour ouvrir une armoire elle élevait le bras, quand la robe s'écartant laissait voir la blanche rotondité de l'épaule jusqu'à la naissance du bras, que dorait un rutilant reflet de lumière familier aux pinceaux de Rubens, alors les esprits invisibles, cachés sous les tentures, abrités derrière les panneaux peints, devaient se réjouir d'avoir en leur possession cette charmante hôtesse qui croyait les posséder.
Une fois, après toutes ses courses, épuisée, haletante, sa bougie aux trois quarts consumée, elle rentra dans la chambre à coucher, tendue de satin bleu brodé de larges fleurs toutes chimériques.
Elle avait tout vu, tout compté, tout caressé du regard et du toucher; il ne lui restait plus à admirer qu'elle-même.
Elle posa la bougie sur un guéridon de Sèvres à galerie d'or; et, tout à coup, ses yeux s'arrêtèrent sur un Endymion de marbre, délicate et voluptueuse figure de Bouchardon, qui se renversait ivre d'amour sur un socle de porphyre rouge-brun.
Jeanne alla fermer la porte et les portières de sa chambre, tira les rideaux épais, revint en face de la statue, et dévora des regards ce bel amant de Phoebé qui lui donnait le dernier baiser en remontant vers le ciel.
Le feu rouge, réduit en braise, échauffait cette chambre, où tout vivait, excepté le plaisir.