Jeanne sentit ses pieds s'enfoncer doucement dans la haute laine si moelleuse du tapis; ses jambes vacillaient et pliaient sous elle, une langueur qui n'était pas la fatigue, ou le sommeil, pressait son sein et ses paupières avec la délicatesse d'un toucher d'amant, tandis qu'un feu qui n'était pas la chaleur de l'âtre montait de ses pieds à son corps et, en montant, tordait dans ses veines toute l'électricité vivante qui, chez la bête, s'appelle le plaisir, chez l'homme, l'amour.
En ce moment de sensations étranges, Jeanne s'aperçut elle-même dans un trumeau placé derrière l'Endymion. Sa robe avait glissé de ses épaules sur le tapis. La batiste si fine avait, entraînée par le satin plus lourd, descendu jusqu'à la moitié des bras blancs et arrondis.
Deux yeux noirs, doux de mollesse, brillants de désir, les deux yeux de Jeanne frappèrent Jeanne au plus profond du cœur; elle se trouva belle, elle se sentit jeune et ardente; elle s'avoua que dans tout ce qui l'entourait, rien, pas même Phoebé, n'était aussi digne d'être aimé. Elle s'approcha du marbre pour voir si l'Endymion s'animait, et si pour la mortelle il dédaignerait la déesse.
Ce transport l'enivra; elle pencha la tête sur son épaule avec des frémissements inconnus, appuya ses lèvres sur sa chair palpitante, et comme elle n'avait pas cessé de plonger son regard, à elle, dans les yeux qui l'appelaient dans la glace, tout à coup ses yeux s'alanguirent, sa tête roula sur sa poitrine avec un soupir et Jeanne alla tomber endormie, inanimée, sur le lit, dont les rideaux s'inclinèrent au-dessus d'elle.
La bougie lança un dernier jet de flamme du sein d'une nappe de cire liquide, puis exhala son dernier parfum avec sa dernière clarté.
Beausire avait pris à la lettre le conseil du domino bleu; il s'était rendu à ce qu'on appelait son académie.
Le digne ami d'Oliva, affriandé par le chiffre énorme de deux millions, redoutait bien plus encore la sorte d'exclusion que ses collègues avaient faite de lui dans la soirée en ne lui donnant pas communication d'un plan aussi avantageux.
Il savait qu'entre gens d'académie on ne se pique pas toujours de scrupules, et c'était pour lui une raison de se hâter, les absents ayant toujours tort quand ils sont absents par hasard, et bien plus tort encore lorsqu'on profite de leur absence.
Beausire s'était fait, parmi les associés de l'académie, une réputation d'homme terrible. Cela n'était pas étonnant ni difficile. Beausire avait été exempt; il avait porté l'uniforme; il savait mettre une main sur la hanche, l'autre sur la garde de l'épée. Il avait l'habitude, au moindre mot, d'enfoncer son chapeau sur ses yeux: toutes façons qui, pour des gens médiocrement braves, paraissaient assez effrayantes, surtout si ces gens ont à redouter l'éclat d'un duel et les curiosités de la justice.
Beausire comptait donc se venger du dédain qu'on avait professé pour lui, en faisant quelque peur aux confrères du tripot de la rue du Pot-de-Fer.
De la porte Saint-Martin à l'église Saint-Sulpice, il y a loin; mais Beausire était riche; il se jeta dans un fiacre et promit cinquante sols au cocher, c'est-à-dire une gratification d'une livre; la course nocturne valant d'après le tarif de cette époque ce qu'elle vaut aujourd'hui pendant le jour.
Les chevaux partirent rapidement. Beausire se donna un petit air furibond et, à défaut du chapeau qu'il n'avait pas, puisqu'il portait un domino, à défaut de l'épée, il se composa une mine assez hargneuse pour donner de l'inquiétude à tout passant attardé.
Son entrée dans l'académie produisit une certaine sensation.
Il y avait là, dans le premier salon, un beau salon tout gris avec un lustre et force tables de jeu, il y avait, disons-nous, une vingtaine de joueurs qui buvaient de la bière et du sirop, en souriant du bout des dents à sept ou huit femmes affreusement fardées qui regardaient les cartes.
On jouait le pharaon à la principale table; les enjeux étaient maigres, l'animation en proportion des enjeux.
À l'arrivée du domino, qui froissait son coqueluchon en se cambrant dans les plis de la robe, quelques femmes se mirent à ricaner, moitié raillerie, moitié agacerie. M. Beausire était un bellâtre, et les dames ne le maltraitaient pas.
Cependant il s'avança comme s'il n'avait rien entendu, rien vu, et une fois près de la table, il attendit en silence une réplique à sa mauvaise humeur.
Un des joueurs, espèce de vieux financier équivoque dont la figure ne manquait pas de bonhomie, fut la première voix qui décida Beausire.
—Corbleu! chevalier, dit ce brave homme, vous arrivez du bal avec une figure renversée.
—C'est vrai, dirent les dames.
—Eh! cher chevalier, demanda un autre joueur, le domino vous blesse-t-il à la tête?
—Ce n'est pas le domino qui me blesse, répondit Beausire avec dureté.
—Là, là, fit le banquier qui venait de racler une douzaine de louis, M. le chevalier de Beausire nous a fait une infidélité: ne voyez-vous pas qu'il a été au bal de l'Opéra, qu'aux environs de l'Opéra il a trouvé quelque bonne mise à faire, et qu'il a perdu?
Chacun rit ou s'apitoya, suivant son caractère; les femmes eurent compassion.
—Il n'est pas vrai de dire que j'aie fait des infidélités à mes amis, répliqua Beausire; j'en suis incapable des infidélités, moi! C'est bon pour certaines gens de ma connaissance de faire des infidélités à leurs amis.
Et, pour donner plus de poids à sa parole, il eut recours au geste, c'est-à-dire qu'il voulut enfoncer son chapeau sur sa tête. Malheureusement, il n'aplatit qu'un morceau de soie qui lui donna une largeur ridicule, ce qui fit qu'au lieu d'un effet sérieux, il ne produisit qu'un effet comique.
—Que voulez-vous dire, cher chevalier? demandèrent deux ou trois de ses associés.
—Je sais ce que je veux dire, répondit Beausire.
—Mais cela ne nous suffit pas, à nous, fit observer le vieillard de belle humeur.
—Cela ne vous regarde pas, vous, monsieur le financier, repartit maladroitement Beausire.
Un coup d'œil assez expressif du banquier avertit Beausire que sa phrase avait été déplacée. En effet, il ne fallait pas opérer de démarcation dans cette audience entre ceux qui payaient et ceux qui empochaient l'argent.
Beausire le comprit, mais il était lancé; les faux braves s'arrêtent plus difficilement que les braves éprouvés.
—Je croyais avoir des amis ici, dit-il.
—Mais... oui, répondirent plusieurs voix.
—Eh bien! je me suis trompé.
—En quoi?
—En ceci: que beaucoup de choses se font sans moi.
Nouveau signe du banquier, nouvelles protestations de ceux des associés qui étaient présents.
—Il suffit que je sache, dit Beausire, et les faux amis seront punis.
Il chercha la poignée de l'épée, mais ne trouva que son gousset, lequel était plein de louis et rendit un son révélateur.
—Oh! oh! s'écrièrent deux dames, M. de Beausire est en bonne disposition ce soir.
—Mais, oui, répondit sournoisement le banquier; il me paraît que s'il a perdu, il n'a pas perdu tout, et que, s'il a fait infidélité aux légitimes, ce n'est pas une infidélité sans retour. Voyons, pontez, cher chevalier.
—Merci! dit sèchement Beausire, puisque chacun garde ce qu'il a, je garde aussi.
—Que diable veux-tu dire? lui glissa à l'oreille un des joueurs.
—Nous nous expliquerons tout à l'heure.
—Jouez donc, dit le banquier.
—Un simple louis, dit une dame en caressant l'épaule de Beausire pour se rapprocher le plus possible du gousset.
—Je ne joue que des millions, dit Beausire avec audace, et, vraiment, je ne conçois pas qu'on joue ici de misérables louis. Des millions! Allons, messieurs du Pot-de-Fer, puisqu'il s'agit de millions sans qu'on s'en doute, à bas les enjeux d'un louis! Des millions, millionnaires!
Beausire en était à ce moment d'exaltation qui pousse l'homme au-delà des bornes du sens commun. Une ivresse plus dangereuse que celle du vin l'animait. Tout à coup, il reçut par derrière, dans les jambes, un coup assez violent pour s'interrompre soudain.
Il se retourna et vit à ses côtés une grande figure olivâtre, raide et trouée, aux deux yeux noirs lumineux comme des charbons ardents.
Au geste de colère que fit Beausire, ce personnage étrange répondit par un salut cérémonieux accompagné d'un regard long comme une rapière.
—Le Portugais! dit Beausire stupéfait de cette salutation d'un homme qui venait de lui appliquer une bourrade.
—Le Portugais! répétèrent les dames qui abandonnèrent Beausire pour aller papillonner autour de l'étranger.
Ce Portugais était, en réalité, l'enfant chéri de ces dames, auxquelles, sous prétexte qu'il ne parlait pas français, il apportait constamment des friandises, quelquefois enveloppées dans des billets de caisse de cinquante à soixante livres.
Beausire connaissait ce Portugais pour un des associés. Le Portugais perdait toujours avec les habitués du tripot. Il fixait ses mises à une centaine de louis par semaine, et régulièrement les habitués lui emportaient ses cent louis.
C'était l'amorceur de la société. Tandis qu'il se laissait dépouiller de cent plumes dorées, les autres confrères dépouillaient les joueurs alléchés.
Aussi le Portugais était-il considéré par les associés comme l'homme utile; par les habitués, comme l'homme agréable. Beausire avait pour lui cette considération tacite qui s'attache toujours à l'inconnu—quand même la défiance y entrerait pour quelque chose.
Beausire, ayant donc reçu le petit coup de pied que le Portugais lui venait d'appliquer dans les mollets, attendit, se tut, et s'assit.
Le Portugais prit place au jeu, mit vingt louis sur la table, et en vingt coups, qui durèrent un quart d'heure à se débattre, il fut débarrassé de ses vingt louis par six pontes affamés qui oublièrent un moment les coups de griffes du banquier et des autres compères.
L'horloge sonna trois heures du matin, Beausire achevait un verre de bière.
Deux laquais entrèrent, le banquier fit tomber son argent dans le double fond de la table, car les statuts de l'association étaient si empreints de confiance envers les membres que jamais l'on ne remettait à l'un d'eux le maniement complet des fonds de la société.
L'argent tombait donc à la fin de la séance, par un petit guichet, dans le double fond de la table, et il était ajouté en post-scriptum à cet article des statuts que jamais le banquier n'aurait de manches longues, comme aussi il ne pourrait jamais porter d'argent sur lui.
Ce qui signifiait qu'on lui interdisait de faire passer une vingtaine de louis dans ses manches, et que l'assemblée se réservait le droit de le fouiller pour lui enlever l'or qu'il aurait su faire couler dans ses poches.
Les laquais, disons-nous, apportèrent aux membres du cercle les houppelandes, les mantes et les épées: plusieurs des joueurs heureux donnèrent le bras aux dames; les malheureux se guindèrent dans une chaise à porteurs, encore de mode en ces quartiers paisibles, et la nuit se fit dans le salon de jeu.
Beausire, aussi, avait paru s'envelopper dans son domino comme pour faire un voyage éternel; mais il ne passa pas le premier étage, et, la porte s'étant refermée, tandis que les fiacres, les chaises et les piétons disparaissaient, il rentra dans le salon où douze des associés venaient de rentrer aussi.
—Nous allons nous expliquer, dit Beausire, enfin.
—Rallumez votre quinquet et ne parlez pas si haut, lui dit froidement et en bon français le Portugais, qui de son côté allumait une bougie placée sur la table.
Beausire grommela quelques mots auxquels personne ne fit attention; le Portugais s'assit à la place du banquier; on examina si les volets, les rideaux et les portes étaient soigneusement fermés; on s'assit doucement, les coudes sur le tapis, avec une curiosité dévorante.
—J'ai une communication à faire, dit le Portugais; heureusement suis-je arrivé à temps, car M. de Beausire est démangé, ce soir, par une intempérance de langue...
Beausire voulut s'écrier.
—Allons! paix! fit le Portugais; pas de paroles perdues. Vous avez prononcé des mots qui sont plus qu'imprudents. Vous avez eu connaissance de mon idée, c'est bien. Vous êtes homme d'esprit, vous pouvez l'avoir devinée; mais il me semble que jamais l'amour-propre ne doit primer l'intérêt.
—Je ne comprends pas, dit Beausire.
—Nous ne comprenons pas, dit la respectable assemblée.
—Si fait. M. de Beausire a voulu prouver que le premier il avait trouvé l'affaire.
—Quelle affaire? dirent les intéressés.
—L'affaire des deux millions! s'écria Beausire avec emphase.
—Deux millions! firent les associés.
—Et d'abord, se hâta de dire le Portugais, vous exagérez; il est impossible que l'affaire aille là. Je vais le prouver à l'instant.
—Nul ne sait ici ce que vous voulez dire, s'exclama le banquier.
—Oui, mais nous n'en sommes pas moins tout oreilles, ajouta un autre.
—Parlez le premier, dit Beausire.
—Je le veux bien.
Et le Portugais se versa un immense verre de sirop d'orgeat, qu'il but tranquillement sans rien changer à ses allures d'homme glacé.
—Sachez, dit-il—je ne parle pas pour M. de Beausire—que le collier ne vaut pas plus de quinze cent mille livres.
—Ah! s'il s'agit d'un collier, dit Beausire.
—Oui, monsieur, n'est-ce pas là votre affaire?
—Peut-être.
—Il va faire le discret après avoir fait l'indiscret.
Et le Portugais haussa les épaules.
—Je vous vois à regret prendre un ton qui me déplaît, dit Beausire, avec l'accent d'un coq qui monte sur ses éperons.
—Mira! mira![5]dit le Portugais froid comme un marbre, vous direz après ce que vous direz, je dis avant ce que j'ai à dire, et le temps presse, car vous devez savoir que l'ambassadeur arrive dans huit jours au plus tard.
«Cela se complique, pensa l'assemblée palpitante d'intérêt: le collier, les quinze cent mille livres, un ambassadeur... qu'est-ce cela?»
—En deux mots, voici, fit le Portugais. MM. Bœhmer et Bossange ont fait offrir à la reine un collier de diamants qui vaut quinze cent mille livres. La reine a refusé. Les joailliers ne savent qu'en faire et le cachent. Ils sont bien embarrassés, car ce collier ne peut être acheté que par une fortune royale; eh bien! j'ai trouvé la personne royale qui achètera ce collier et le fera sortir du coffre-fort de MM. Bœhmer et Bossange.
—C'est?... dirent les associés.
—C'est ma gracieuse souveraine, la reine de Portugal.
Et le Portugais se rengorgea.
—Nous comprenons moins que jamais, dirent les associés.
«Moi, je ne comprends plus du tout», pensa Beausire.
—Expliquez-vous nettement, cher monsieur Manoël, dit-il, car les dissentiments particuliers doivent céder devant l'intérêt public. Vous êtes le père de l'idée, je le reconnais franchement. Je renonce à tout droit de paternité; mais, pour l'amour de Dieu! soyez clair.
—À la bonne heure, fit Manoël, en avalant une deuxième jatte d'orgeat. Je vais rendre cette question limpide.
—Nous sommes déjà certains qu'il existe un collier de quinze cent mille livres, dit le banquier. Voilà un point important.
—Et ce collier est dans le coffre de MM. Bœhmer et Bossange. Voilà le second point, dit Beausire.
—Mais don Manoël a dit que Sa Majesté la reine du Portugal achetait le collier. Voilà qui nous déroute.
—Rien de plus clair pourtant, dit le Portugais. Il ne s'agit que de faire attention à mes paroles. L'ambassade est vacante. Il y a intérim; l'ambassadeur nouveau, M. de Souza, n'arrive que dans huit jours au plus tôt.
—Bon! dit Beausire.
—En huit jours, qui empêche que cet ambassadeur pressé de voir Paris n'arrive et ne s'installe?
Les assistants s'entre-regardèrent bouche béante.
—Comprenez donc, fit vivement Beausire; don Manoël veut vous dire qu'il peut arriver un ambassadeur vrai ou faux.
—Précisément, ajouta le Portugais. Si l'ambassadeur qui se présentera avait envie du collier pour Sa Majesté la reine de Portugal, n'en a-t-il pas le droit?
—Pardieu! firent les assistants.
—Et alors il traite avec MM. Bœhmer et Bossange. Voilà tout.
—Absolument tout.
—Seulement, il faut payer quand on a traité, fit observer le banquier du pharaon.
—Ah! dame! oui, répliqua le Portugais.
—MM. Bœhmer et Bossange ne laisseront pas aller le collier dans les mains d'un ambassadeur, fût-ce un vrai Souza, sans avoir de bonnes garanties.
—Oh! j'ai bien pensé à une garantie, objecta le futur ambassadeur.
—Laquelle?
—L'ambassade, avons-nous dit, est déserte?
—Oui.
—Il n'y reste plus qu'un chancelier, brave homme de Français, qui parle la langue portugaise aussi mal qu'homme du monde, et qui est enchanté quand les Portugais lui parlent français, parce qu'il ne souffre pas; quand les Français lui parlent portugais, parce qu'il brille.
—Eh bien? fit Beausire.
—Eh bien! messieurs, nous nous présenterons à ce brave homme avec tous les dehors de la légation nouvelle.
—Les dehors sont bons, dit Beausire, mais les papiers valent mieux.
—On aura les papiers, répliqua laconiquement don Manoël.
—Il serait inutile de contester que don Manoël soit un homme précieux, dit Beausire.
—Les dehors et les papiers ayant convaincu le chancelier de l'identité de la légation, nous nous installons à l'ambassade.
—Oh! oh! c'est fort, interrompit Beausire.
—C'est forcé, continua le Portugais.
—C'est tout simple, affirmèrent les autres associés.
—Mais le chancelier? objecta Beausire.
—Nous l'avons dit: convaincu.
—Si par hasard il devenait moins crédule, dix minutes avant qu'il doutât, on le congédierait. Je pense qu'un ambassadeur a le droit de changer son chancelier?
—Évidemment.
—Donc, nous sommes maîtres de l'ambassade, et notre première opération, c'est d'aller rendre visite à messieurs Bœhmer et Bossange.
—Non, non pas, dit vivement Beausire, vous me paraissez ignorer un point capital que je sais pertinemment, moi qui ai vécu dans les cours. C'est qu'une opération comme vous dites ne se fait pas par un ambassadeur sans que, préalablement à toute démarche, il ait été reçu en audience solennelle, et là, ma foi! il y a un danger. Le fameux Riza-Bey, qui fut admis devant Louis XIV en qualité d'ambassadeur du shah de Perse, et qui eut l'aplomb d'offrir à Sa Majesté Très Chrétienne pour trente francs de turquoises, Riza-Bey, dis-je, était très fort sur la langue persane, et du diable s'il y avait en France des savants capables de lui prouver qu'il ne venait pas d'Ispahan. Mais nous serions reconnus tout de suite. On nous dirait à l'instant même que nous parlons le portugais en pur gaulois, et pour le cadeau de protestation, on nous enverrait à la Bastille. Prenons garde.
—Votre imagination vous entraîne trop loin, cher collègue, dit le Portugais; nous ne nous jetterons pas au-devant de tous ces dangers, nous resterons chacun dans notre hôtel.
—Alors, monsieur Bœhmer ne nous croira pas aussi Portugais, aussi ambassadeur qu'il serait besoin.
—Monsieur Bœhmer comprendra que nous venions en France avec la mission toute simple d'acheter le collier, l'ambassadeur ayant été changé pendant que nous étions en chemin. L'ordre seul de venir le remplacer nous a été remis. Cet ordre, eh bien! on le montrera s'il le faut à monsieur Bossange, puisqu'on l'aura bien montré à monsieur le chancelier de l'ambassade; seulement, c'est aux ministres du roi qu'il faut tâcher de ne pas le montrer, cet ordre, car les ministres sont curieux, ils sont défiants, ils nous tracasseraient sur une foule de petits détails.
—Oh! oui, s'écria l'assemblée, ne nous mettons pas en rapport avec le ministère.
—Et si messieurs Bœhmer et Bossange demandaient...
—Quoi? fit don Manoël.
—Un acompte, dit Beausire.
—Cela compliquerait l'affaire, fit le Portugais, embarrassé.
—Car enfin, poursuivit Beausire, il est d'usage qu'un ambassadeur arrive avec des lettres de crédit, sinon avec de l'argent frais.
—C'est juste, dirent les associés.
—L'affaire manquerait là, continua Beausire.
—Vous trouvez toujours, dit Manoël avec une aigreur glaciale, des moyens pour faire manquer l'affaire. Vous n'en trouvez pas pour la faire réussir.
—C'est précisément parce que j'en veux trouver que je soulève des difficultés, répliqua Beausire. Et tenez, tenez, je les trouve.
Toutes les têtes se rapprochèrent dans un même cercle.
—Dans toute chancellerie, il y a une caisse.
—Oui, une caisse et un crédit.
—Ne parlons pas du crédit, reprit Beausire, car rien n'est si cher à se procurer. Pour avoir du crédit, il nous faudrait des chevaux, des équipages, des valets, des meubles, un attirail, qui sont la base de tout crédit possible. Parlons de la caisse. Que pensez-vous de celle de votre ambassade?
—J'ai toujours regardé ma souveraine, Sa Majesté Très Fidèle, comme une magnifique reine. Elle doit avoir bien fait les choses.
—C'est ce que nous verrons; et puis admettons qu'il n'y ait rien dans la caisse.
—C'est possible, firent en souriant les associés.
—Alors, plus d'embarras, car aussitôt, nous, ambassadeurs, nous demandons à messieurs Bœhmer et Bossange quel est leur correspondant à Lisbonne, et nous leur signons, nous leur estampillons, nous leur scellons des lettres de change sur ce correspondant pour la somme demandée.
—Ah! voilà qui est bien, dit don Manoël majestueusement, préoccupé de l'invention, je n'avais pas descendu aux détails.
—Qui sont exquis, dit le banquier du pharaon en passant sa langue sur ses lèvres.
—Maintenant, avisons à nous partager les rôles, dit Beausire. Je vois don Manoël dans l'ambassadeur.
—Oh! certes, oui, fit en chœur l'assemblée.
—Et je vois monsieur de Beausire dans mon secrétaire-interprète, ajouta don Manoël.
—Comment cela? reprit Beausire un peu inquiet.
—Il ne faut pas que je parle un mot de français, moi qui suis monsieur de Souza; car je le connais, ce seigneur, et s'il parle, ce qui est rare, c'est tout au plus le portugais, sa langue naturelle. Vous, au contraire, monsieur de Beausire, qui avez voyagé, qui avez une grande habitude des transactions parisiennes, qui parlez agréablement le portugais...
—Mal, dit Beausire.
—Assez pour qu'on ne vous croie pas Parisien.
—C'est vrai... Mais...
—Et puis, ajouta don Manoël en attachant son regard noir sur Beausire, aux plus utiles agents les plus gros bénéfices.
—Assurément, dirent les associés.
—C'est convenu, je suis secrétaire-interprète.
—Parlons-en tout de suite, interrompit le banquier; comment divisera-t-on l'affaire?
—Tout simplement, dit don Manoël, nous sommes douze.
—Oui, douze, dirent les associés en se comptant.
—Par douzièmes, alors, ajouta don Manoël, avec cette réserve toutefois que certains parmi nous auront une part et demie; moi, par exemple, comme père de l'idée et ambassadeur; monsieur de Beausire parce qu'il avait flairé le coup et parlé millions en arrivant ici.
Beausire fit un signe d'adhésion.
—Et enfin, dit le Portugais, une part et demi aussi à celui qui vendra les diamants.
—Oh! s'écrièrent tout d'une voix les associés, rien à celui-là, rien qu'une demi-part.
—Pourquoi donc? fit don Manoël, surpris; celui-là me semble risquer beaucoup.
—Oui, dit le banquier, mais il aura les pots-de-vin, les primes, les remises, qui lui constitueront un lopin distingué.
Chacun de rire: ces honnêtes gens se comprenaient à merveille.
—Voilà donc qui est arrangé, dit Beausire, à demain les détails, il est tard.
Il pensait à Oliva restée seule au bal avec ce domino bleu vers lequel, malgré sa facilité à donner des louis d'or, l'amant de Nicole ne se sentait pas porté par une confiance aveugle.
—Non, non, tout de suite, finissons, dirent les associés. Quels sont ces détails?
—Une chaise de voyage aux armes de Souza, dit Beausire.
—Ce sera trop long à peindre, fit don Manoël, et à sécher surtout.
—Un autre moyen alors, s'écria Beausire La chaise de monsieur l'ambassadeur se sera brisée en chemin, et il aura été contraint de prendre celle de son secrétaire.
—Vous avez donc une chaise, vous? demanda le Portugais.
—J'ai la première venue.
—Mais vos armes?
—Les premières venues.
—Oh! cela simplifie tout. Beaucoup de poussière, d'éclaboussures sur les panneaux, beaucoup sur le derrière de la chaise, à l'endroit où sont les armoiries, et le chancelier n'y verra que de la poussière et des éclaboussures.
—Mais le reste de l'ambassade? demanda le banquier.
—Nous autres, nous arriverons le soir, c'est plus commode pour un début, et vous, vous arriverez le lendemain quand nous aurons déjà préparé les voies.
—Très bien.
—À tout ambassadeur, outre son secrétaire, il faut un valet de chambre, dit don Manoël, fonction délicate!
—Monsieur le commandeur, dit le banquier en s'adressant à l'un des aigrefins, vous prenez le rôle de valet de chambre.
Le commandeur s'inclina.
—Et des fonds pour des achats? dit don Manoël. Moi, je suis à sec.
—Moi, j'ai de l'argent, dit Beausire, mais il est à ma maîtresse.
—Qu'y a-t-il en caisse? demandèrent les associés.
—Vos clefs, messieurs, dit le banquier.
Chacun des associés tira une petite clef qui ouvrait un verrou sur douze, par lesquels se fermait le double fond de la fameuse table, en sorte que, dans cette honnête société, nul ne pouvait visiter la caisse sans la permission de ses onze collègues.
Il fut procédé à la vérification.
—Cent quatre-vingt-dix-huit louis au-dessus du fonds de réserve, dit le banquier qui avait été surveillé.
—Donnez-les à M. de Beausire et à moi, ce n'est pas trop? demanda Manoël.
—Donnez-en les deux tiers, laissez le tiers au reste de l'ambassade, dit Beausire avec une générosité qui concilia tous les suffrages.
De cette façon, don Manoël et Beausire reçurent cent trente-deux louis d'or, et soixante-six restèrent aux autres.
On se sépara, les rendez-vous étant pris pour le lendemain. Beausire se hâta de rouler son domino sous son bras et de courir rue Dauphine, où il espérait retrouver Mlle Oliva en possession de tout ce qu'elle avait de vertus anciennes et de nouveaux louis d'or.
Le lendemain, vers le soir, une chaise de voyage arrivait par la barrière d'Enfer, assez poudreuse, assez éclaboussée pour que nul ne pût distinguer les armoiries.
Les quatre chevaux qui la menaient brûlaient le pavé; les postillons, comme on dit, allaient un train de prince.
La chaise s'arrêta devant un hôtel d'assez belle apparence, dans la rue de la Jussienne.
Sur la porte même de cet hôtel, deux hommes attendaient; l'un, d'une mise assez recherchée pour annoncer la cérémonie; l'autre, dans une sorte de livrée banale comme en ont eu de tout temps les officiers publics des différentes administrations parisiennes.
Autrement dit, ce dernier ressemblait à un suisse en costume d'apparat.
La chaise pénétra dans l'hôtel, dont les portes furent aussitôt fermées au nez de plusieurs curieux.
L'homme aux habits de cérémonie s'approcha très respectueusement de la portière et, d'une voix un peu chevrotante, il entama une harangue en langue portugaise.
—Qui êtes-vous? répondit de l'intérieur une voix brusque, en portugais également, seulement cette voix parlait un excellent portugais.
—Le chancelier indigne de l'ambassade, Excellence.
—Fort bien. Comme vous parlez mal notre langue, mon cher chancelier. Voyons, où descend-on?
—Par ici, monseigneur, par ici.
—Triste réception, dit le seigneur don Manoël, qui faisait le gros dos en s'appuyant sur son valet de chambre et sur son secrétaire.
—Votre Excellence daignera me pardonner, dit le chancelier dans son mauvais langage; ce n'est qu'à deux heures aujourd'hui qu'est descendu à l'ambassade le courrier de Son Excellence pour annoncer votre arrivée. J'étais absent, monseigneur, absent pour les affaires de la légation. Aussitôt mon retour, j'ai trouvé la lettre de Votre Excellence. Je n'ai eu que le temps de faire ouvrir les appartements; on les éclaire.
—Bon, bon.
—Ah! ce m'est une vive joie de voir l'illustre personne de notre nouvel ambassadeur.
—Chut! ne divulguons rien jusqu'à ce que des ordres nouveaux soient venus de Lisbonne. Veuillez seulement, monsieur, me faire conduire à ma chambre à coucher, je tombe de fatigue. Vous vous entendrez avec mon secrétaire, il vous transmettra mes ordres.
Le chancelier s'inclina respectueusement devant Beausire, qui rendit un salut affectueux et dit d'un air courtoisement ironique:
—Parlez français, cher monsieur, cela vous mettra plus à l'aise, et moi aussi.
—Oui, oui, murmura le chancelier, je serai plus à l'aise, car je vous avouerai, monsieur le secrétaire, que ma prononciation...
—Je le vois bien, répliqua Beausire avec aplomb.
—Je profiterai de cette occasion, monsieur le secrétaire, puisque je trouve en vous un homme si aimable, se hâta de dire le chancelier avec effusion, je profiterai, dis-je, de l'occasion, pour vous demander si vous croyez que M. de Souza ne m'en voudra pas d'écorcher ainsi le portugais?
—Pas du tout, pas du tout, si vous parlez le français purement.
—Moi! dit le chancelier joyeusement, moi! un Parisien de la rue Saint Honoré!
—Eh bien! c'est à ravir, dit Beausire. Comment vous nomme-t-on? Ducorneau, je crois?
—Ducorneau, oui, monsieur le secrétaire; nom assez heureux, car il a une terminaison espagnole, si l'on veut. Monsieur le secrétaire savait mon nom; c'est bien flatteur pour moi.
—Oui, vous êtes bien noté là-bas; si bien noté, que cette bonne réputation nous a empêchés d'amener un chancelier de Lisbonne.
—Oh! que de reconnaissance, monsieur le secrétaire, et quelle heureuse chance pour moi que la nomination de M. de Souza.
—Mais M. l'ambassadeur sonne, je crois.
—Courons.
On courut en effet. M. l'ambassadeur, grâce au zèle de son valet de chambre, venait de se déshabiller. Il avait revêtu une magnifique robe de chambre. Un barbier, appelé à la hâte, l'accommodait. Quelques boites et nécessaires de voyage, assez riches en apparence, garnissaient les tables et les consoles.
Un grand feu flambait dans la cheminée.
—Entrez, entrez, monsieur le chancelier, dit l'ambassadeur qui venait de s'ensevelir dans un immense fauteuil à coussins, tout en travers du feu.
—Monsieur l'ambassadeur se fâchera-t-il si je lui réponds en français? dit le chancelier tout bas à Beausire.
—Non, non, allez toujours.
Ducorneau fit son compliment en français.
—Eh! mais c'est fort commode; vous parlez admirablement le français, monsieur du Corno.
«Il me prend pour un Portugais», pensa le chancelier ivre de joie.
Et il serra la main de Beausire.
—Çà! dit Manoël, pourra-t-on souper?
—Certes, oui, Votre Excellence. Oui, le Palais-Royal est à deux pas d'ici, et je connais un traiteur excellent qui apportera un bon souper pour Votre Excellence.
—Comme si c'était pour vous, monsieur du Corno.
—Oui, monseigneur... et moi, si Son Excellence le permettait, je prendrais la permission d'offrir quelques bouteilles d'un vin du pays, comme Votre Excellence n'en aura trouvé qu'à Porto même.
—Eh! notre chancelier a donc bonne cave? dit Beausire gaillardement.
—C'est mon seul luxe, répliqua humblement le brave homme, dont, pour la première fois, aux bougies, Beausire et don Manoël purent remarquer les yeux vifs, les grosses joues rondes et le nez fleuri.
—Faites comme il vous plaira, monsieur du Corno, dit l'ambassadeur; apportez-nous de votre vin, et venez souper avec nous.
—Un pareil honneur...
—Sans étiquette, aujourd'hui je suis encore un voyageur, je ne serai l'ambassadeur que demain. Et puis nous parlerons affaires.
—Oh! mais monseigneur permettra que je donne un coup d'œil à ma toilette.
—Vous êtes superbe, dit Beausire.
—Toilette de réception, non de gala, dit Ducorneau.
—Demeurez comme vous êtes, monsieur le chancelier, et donnez à nos préparatifs le temps que vous donneriez à prendre l'habit de gala.
Ducorneau ravi quitta l'ambassadeur et se mit à courir pour gagner dix minutes à l'appétit de Son Excellence.
Pendant ce temps, les trois coquins, enfermés dans la chambre à coucher, passaient en revue le mobilier et les actes de leur nouveau pouvoir.
—Couche-t-il à l'hôtel, ce chancelier? dit don Manoël.
—Non pas: le drôle a une bonne cave et doit avoir quelque part une jolie femme ou une grisette. C'est un vieux garçon.
—Le suisse?
—Il faudra bien s'en débarrasser.
—Je m'en charge.
—Les autres valets de l'hôtel?
—Valets de louage que nos associés remplaceront demain.
—Que dit la cuisine? que dit l'office?
—Morts! morts! L'ancien ambassadeur ne paraissait jamais à l'hôtel. Il avait sa maison en ville.
—Que dit la caisse?
—Pour la caisse, il faut consulter le chancelier: c'est délicat.
—Je m'en charge, dit Beausire: nous sommes déjà les meilleurs amis du monde.
—Chut! le voici.
En effet, Ducorneau revenait essoufflé. Il avait prévenu le traiteur de la rue des Bons-Enfants, pris dans son cabinet six bouteilles d'une mine respectable, et sa figure réjouie annonçait toutes les bonnes dispositions que ces soleils, la nature et la diplomatie, savent combiner pour dorer ce que les cyniques appellent la façade humaine.
—Votre Excellence, dit-il, ne descendra pas dans la salle à manger?
—Non pas, non pas, nous mangerons dans la chambre, entre nous, près du feu.
—Monseigneur me ravit de joie. Voici le vin.
—Des topazes! dit Beausire en élevant un des flacons à la hauteur d'une bougie.
—Asseyez-vous, monsieur le chancelier, pendant que mon valet de chambre dressera le couvert.
Ducorneau s'assit.
—Quel jour sont arrivées les dernières dépêches? dit l'ambassadeur.
—La veille du départ de votre... du prédécesseur de Votre Excellence.
—Bien. La légation est en bon état?
—Oh! oui, monseigneur.
—Pas de mauvaises affaires d'argent?
—Pas que je sache.
—Pas de dettes... Oh! dites... S'il y en avait, nous commencerions par payer. Mon prédécesseur est un galant gentilhomme pour qui je me porte garant solidaire.
—Dieu merci! monseigneur n'en aura pas besoin; les crédits ont été ordonnancés il y a trois semaines, et le lendemain même du départ de l'ex-ambassadeur, cent mille livres arrivaient ici.
—Cent mille livres! s'écrièrent à la fois Beausire et don Manoël, effarés de joie.
—En or, dit le chancelier.
—En or, répétèrent l'ambassadeur, le secrétaire, et jusqu'au valet de chambre.
—De sorte, dit Beausire, en avalant son émotion, que la caisse renferme...
—Cent mille trois cent vingt-huit livres, monsieur le secrétaire.
—C'est peu, dit froidement don Manoël; mais Sa Majesté heureusement a mis des fonds à notre disposition. Je vous l'avais bien dit, mon cher, ajouta t-il en s'adressant à Beausire, que nous manquerions à Paris.
—Hormis ce point que Votre Excellence avait pris ses précautions, répliqua respectueusement Beausire.
À partir de cette communication importante du chancelier, l'hilarité de l'ambassade ne fit que s'accroître.
Un bon souper, composé d'un saumon, d'écrevisses énormes, de viandes noires et de crèmes, n'augmenta pas médiocrement cette verve des seigneurs portugais.
Ducorneau, mis à l'aise, mangea comme dix grands d'Espagne, et montra à ses supérieurs comme quoi un Parisien de la rue Saint-Honoré traitait les vins de Porto et de Xérès en vins de Brie et de Tonnerre.
M. Ducorneau bénissait encore le Ciel de lui avoir envoyé un ambassadeur qui préférait la langue française à la langue portugaise, et les vins portugais aux vins de France; il nageait dans cette délicieuse béatitude que fait au cerveau l'estomac satisfait et reconnaissant, lorsque M. de Souza l'interpellant lui demanda de s'aller coucher.
Ducorneau se leva, et dans une révérence épineuse qui accrocha autant de meubles qu'une branche d'églantier accroche de feuilles dans un taillis, le chancelier gagna la porte de la rue.
Beausire et don Manoël n'avaient pas assez fêté le vin de l'ambassade pour succomber sur-le-champ au sommeil.
D'ailleurs, il fallait que le valet de chambre soupât à son tour après ses maîtres, opération que lecommandeuraccomplit minutieusement, d'après les précédents tracés par M. l'ambassadeur et son secrétaire.
Tout le plan du lendemain se trouva dressé. Les trois associés poussèrent une reconnaissance dans l'hôtel, après s'être assurés que le suisse dormait.
Le lendemain, grâce à l'activité de Ducorneau à jeun, l'ambassade était sortie de sa léthargie. Bureaux, cartons, écritoire, air d'apparat, chevaux piaffant dans la cour, indiquaient la vie là où la veille encore on sentait l'atonie et la mort.
Le bruit se répandit vite, dans le quartier, qu'un grand personnage, chargé d'affaires, était arrivé de Portugal pendant la nuit.
Ce bruit, qui devait donner du crédit à nos trois fripons, était pour eux une source de frayeurs toujours renaissantes.
En effet, la police de M. de Crosne et celle de M. de Breteuil avaient de larges oreilles qu'elles se garderaient bien de clore en pareille occurrence; elles avaient des yeux d'Argus que certainement elles ne fermeraient pas lorsqu'il s'agirait de MM. les diplomates du Portugal.
Mais don Manoël fit observer à Beausire qu'avec de l'audace on empêcherait les recherches de la police d'être soupçons avant huit jours; les soupçons d'être certitudes avant quinze jours; que, par conséquent, avant dix jours, moyen terme, rien ne gênerait les allures de l'association, laquelle association, pour bien agir, devait avoir terminé ses opérations avant six jours.
L'aurore venait de poindre quand deux chaises de louage amenèrent dans l'hôtel la cargaison des neuf drôles destinés à composer le personnel de l'ambassade.
Ils furent installés bien vite, ou, pour mieux dire, couchés par Beausire. On en mit un à la caisse, l'autre aux archives, un troisième remplaça le suisse, auquel Ducorneau lui-même donna son congé, sous prétexte qu'il ne savait pas le portugais. L'hôtel se trouva donc peuplé par cette garnison, qui devait en défendre les abords à tout profane.
La police est profane au plus haut degré pour ceux qui ont des secrets politiques ou autres.
Vers midi, don Manoël dit Souza, s'étant habillé galamment, monta dans un carrosse fort propre que Beausire avait loué cinq cents livres par mois, en payant quinze jours d'avance.
Il partit pour la maison de MM. Bœhmer et Bossange, en compagnie de son secrétaire et de son valet de chambre.
Le chancelier reçut l'ordre d'expédier sous son couvert, et comme d'habitude, en l'absence des ambassadeurs, toutes les affaires relatives aux passeports, indemnités et secours, avec attention toutefois de ne donner des espèces ou de solder des comptes qu'avec l'agrément de M. le secrétaire.
Ces messieurs voulaient garder intacte la somme de cent mille livres, pivot fondamental de toute l'opération.
On apprit à M. l'ambassadeur que les joailliers de la couronne demeuraient sur le quai de l'École, où ils firent leur entrée vers une heure de relevée.
Le valet de chambre frappa modestement à la porte du joaillier, qui était fermée par de fortes serrures et garnie de gros clous à large tête, comme une porte de prison.
L'art avait disposé ces clous de manière à former des dessins plus ou moins agréables. Il était constaté seulement que jamais vrille, scie ou lime n'eut pu mordre un morceau du bois sans se rompre une dent sur un morceau de fer.
Un guichet treillissé s'ouvrit, et une voix demanda au valet de chambre ce qu'il désirait savoir.
—M. l'ambassadeur de Portugal veut parler à MM. Bœhmer et Bossange, répondit le valet.
Une figure apparut bien vite au premier étage, puis un pas précipité se fit entendre dans l'escalier. La porte s'ouvrit.
Don Manoël descendit de voiture avec une noble lenteur.
M. Beausire était descendu le premier pour offrir son bras à Son Excellence.
L'homme qui s'avançait avec tant d'empressement au-devant des deux Portugais était M. Bœhmer lui-même qui, en entendant s'arrêter la voiture, avait regardé par ses vitres, entendu le mot ambassadeur, et s'était élancé pour ne pas faire attendre Son Excellence.
Le joaillier se confondit en excuses pendant que don Manoël montait l'escalier.
M. Beausire remarqua que, derrière eux, une vieille servante, vigoureuse et bien découplée, fermait verrous, serrures, dont il y avait un grand luxe à la porte de la rue.
M. Beausire ayant paru faire ces observations avec une certaine recherche, M. Bœhmer lui dit:
—Monsieur, pardonnez; nous sommes si fort exposés dans notre malheureuse profession, que nos habitudes renferment toutes une précaution quelconque.
Don Manoël était demeuré impassible; Bœhmer le vit et lui réitéra à lui-même la phrase qui avait obtenu de Beausire un sourire agréable. Mais l'ambassadeur n'ayant pas plus sourcillé à la seconde fois qu'à la première:
—Pardonnez-moi, monsieur l'ambassadeur, dit encore Bœhmer décontenancé.
—Son Excellence ne parle pas français, dit Beausire, et ne peut vous entendre, monsieur; mais je vais lui transmettre vos excuses, à moins, se hâta-t-il de dire, que vous-même, monsieur, ne parliez le portugais.
—Non, monsieur, non.
—Je parlerai donc pour vous.
Et Beausire baragouina quelques mots portugais à don Manoël, qui répondit dans la même langue.
—Son Excellence M. le comte de Souza, ambassadeur de Sa Majesté Très Fidèle, accepte gracieusement vos excuses, monsieur, et me charge de vous demander s'il est vrai que vous avez encore en votre possession un beau collier de diamants?
Bœhmer leva la tête et regarda Beausire en homme qui sait toiser son monde.
Beausire soutint le choc en habile diplomate.
—Un collier de diamants, dit lentement Bœhmer, un fort beau collier?
—Celui que vous avez offert à la reine de France, ajouta Beausire, et dont Sa Majesté Très Fidèle a entendu parler.
—Monsieur, dit Bœhmer, est un officier de M. l'ambassadeur?
—Son secrétaire particulier, monsieur.
Don Manoël s'était assis en grand seigneur; il regardait les peintures des panneaux d'une assez belle pièce qui donnait sur le quai.
Un beau soleil éclairait alors la Seine, et les premiers peupliers montraient leurs pousses d'un vert tendre au-dessus des eaux, grosses encore et jaunies par le dégel.
Don Manoël passa de l'examen des peintures à celui du paysage.
—Monsieur, dit Beausire, il me semble que vous n'avez pas entendu un mot de ce que je vous ai dit.
—Comment cela, monsieur? répondit Bœhmer, un peu étourdi du ton vif du personnage.
—C'est que je vois Son Excellence qui s'impatiente, monsieur le joaillier.
—Monsieur, pardon, dit Bœhmer tout rouge, je ne dois pas montrer le collier sans être assisté de mon associé, monsieur Bossange.
—Eh bien! monsieur, faites venir votre associé.
Don Manoël se rapprocha et, de son air glacial qui comportait une certaine majesté, il commença en portugais une allocution qui fit plusieurs fois courber sous le respect la tête de Beausire. Après quoi il tourna le dos et reprit sa contemplation aux vitres.
—Son Excellence me dit, monsieur, qu'il y a déjà dix minutes qu'elle attend, et qu'elle n'a pas l'habitude d'attendre nulle part, pas même chez les rois.
Bœhmer s'inclina, prit un cordon de sonnette et l'agita.
Une minute après, une autre figure entra dans la chambre. C'était M. Bossange, l'associé.
Bœhmer le mit au fait avec deux mots. Bossange donna son coup d'œil aux deux Portugais, et finit par demander à Bœhmer sa clef pour ouvrir le coffre-fort.
«Il me paraît que les honnêtes gens, pensa Beausire, prennent autant de précautions les uns contre les autres que les voleurs.»
Dix minutes après, M. Bossange revint, portant un écrin dans sa main gauche; sa main droite était cachée sous son habit. Beausire y vit distinctement le relief de deux pistolets.
—Nous pouvons avoir bonne mine, dit don Manoël gravement en portugais; mais ces marchands nous prennent plutôt pour des filous que pour des ambassadeurs.
Et, en prononçant ces mots, il regarda bien les joailliers pour saisir sur leurs visages la moindre émotion dans le cas où ils comprendraient le portugais.
Rien ne parut, rien qu'un collier de diamants si merveilleusement beau que l'éclat éblouissait.
On mit avec confiance cet écrin dans les mains de don Manoël, qui soudain avec colère:
—Monsieur, dit-il à son secrétaire, dites à ces drôles qu'ils abusent de la permission qu'a un marchand d'être stupide. Ils me montrent du strass quand je leur demande des diamants. Dites-leur que je me plaindrai au ministre de France, et qu'au nom de ma reine, je ferai jeter à la Bastille les impertinents qui mystifient un ambassadeur de Portugal.
Disant ces mots, il fit voler, d'un revers de main, l'écrin sur le comptoir. Beausire n'eut pas besoin de traduire toutes les paroles, la pantomime avait suffi.
Bœhmer et Bossange se confondirent en excuses et dirent qu'en France on montrait des modèles de diamants, des semblants de parure, le tout pour satisfaire les honnêtes gens, mais pour ne pas allécher ou tenter les voleurs.
M. de Souza fit un geste énergique et marcha vers la porte aux yeux des marchands inquiets.
—Son Excellence me charge de vous dire, poursuivit Beausire, qu'il est fâcheux que des gens qui portent le titre de joailliers de la couronne de France en soient à distinguer un ambassadeur d'avec un gredin, et Son Excellence se retire à son hôtel.
MM. Bœhmer et Bossange se firent un signe, et s'inclinèrent en protestant de nouveau de tout leur respect.
M. de Souza leur faillit marcher sur les pieds et sortit.
Les marchands se regardèrent, décidément inquiets et courbés jusqu'à terre.
Beausire suivit fièrement son maître.
La vieille ouvrit les serrures de la porte.
—À l'hôtel de l'ambassade, rue de la Jussienne! cria Beausire au valet de chambre.
—À l'hôtel de l'ambassade, rue de la Jussienne! cria le valet au cocher.
Bœhmer entendit au travers du guichet.
—Affaire manquée! grommela le valet.
—Affaire faite, dit Beausire; dans une heure, ces croquants seront chez nous.
Le carrosse roula comme s'il eût été enlevé par huit chevaux.
En rentrant à l'hôtel de l'ambassade, ces messieurs trouvèrent Ducorneau qui dînait tranquillement dans son bureau.
Beausire le pria de monter chez l'ambassadeur, et lui tint ce langage:
—Vous comprenez, cher chancelier, qu'un homme tel que M. de Souza n'est pas un ambassadeur ordinaire.
—Je m'en suis aperçu, dit le chancelier.
—Son Excellence, poursuivit Beausire, veut occuper une place distinguée à Paris, parmi les riches et les gens de goût, c'est vous dire que le séjour de ce vilain hôtel, rue de la Jussienne, n'est pas supportable pour lui; en conséquence, il s'agirait de trouver une autre résidence particulière pour M. de Souza.
—Cela compliquera les relations diplomatiques, dit le chancelier; nous aurons à courir beaucoup pour les signatures.
—Eh! Son Excellence vous donnera un carrosse, cher monsieur Ducorneau, répondit Beausire.
Ducorneau faillit s'évanouir de joie.
—Un carrosse à moi! s'écria-t-il.
—Il est fâcheux que vous n'en ayez pas l'habitude, continua Beausire; un chancelier d'ambassade un peu digne doit avoir son carrosse; mais nous parlerons de ce détail en temps et lieu. Pour le moment, rendons compte à M. l'ambassadeur de l'état des affaires étrangères. La caisse, où est-elle?
—Là-haut, monsieur, dans l'appartement même de M. l'ambassadeur.
—Si loin de vous?
—Mesure de sûreté, monsieur; les voleurs ont plus de mal à pénétrer au premier qu'au rez-de-chaussée.
—Des voleurs, fit dédaigneusement Beausire, pour une si petite somme.
—Cent mille livres! fit Ducorneau. Peste! on voit bien que M. de Souza est riche. Il n'y a pas cent mille livres dans toutes les caisses d'ambassade.
—Voulez-vous que nous vérifiions? dit Beausire; j'ai hâte de me rendre à mes affaires.
—À l'instant, monsieur, à l'instant, dit Ducorneau en quittant le rez-de-chaussée.
Vérification faite, les cent mille livres apparurent en belles espèces, moitié or et moitié argent.
Ducorneau offrit sa clef, que Beausire regarda quelque temps, pour en admirer les ingénieuses guillochures et les trèfles compliqués.
Il en avait habilement pris l'empreinte avec de la cire.
Puis il la rendit au chancelier en lui disant:
—Monsieur Ducorneau, elle est mieux dans vos mains que dans les miennes; passons chez M. l'ambassadeur.
On trouva don Manoël en tête à tête avec le chocolat national. Il semblait fort occupé d'un papier couvert de chiffres. À la vue de son chancelier:
—Connaissez-vous le chiffre de l'ancienne correspondance? demanda-t-il.
—Non, Votre Excellence.
—Eh bien! je veux que désormais vous soyez initié, monsieur, vous me débarrasserez, de cette façon, d'une foule de détails ennuyeux. À propos, la caisse? demanda-t-il à Beausire.
—En parfait état, comme tout ce qui est du ressort de M. Ducorneau, répliqua Beausire.
—Les cent mille livres?
—Liquides, monsieur.
—Bien; asseyez-vous, monsieur Ducorneau, vous allez me donner un renseignement.
—Aux ordres de Votre Excellence, dit le chancelier radieux.
—Voilà le fait: affaire d'État, monsieur Ducorneau.
—Oh! j'écoute, monseigneur.
Et le digne chancelier approcha son siège.
—Affaire grave, dans laquelle j'ai besoin de vos lumières. Connaissez-vous des joailliers un peu honnêtes, à Paris?
—Il y a MM. Bœhmer et Bossange, joailliers de la couronne, dit le chancelier.
—Précisément, ce sont eux que je ne veux point employer, dit don Manoël; je les quitte pour ne jamais les revoir.
—Ils ont eu le malheur de mécontenter Votre Excellence?
—Gravement, monsieur Corno, gravement.
—Oh! si je pouvais être un peu moins réservé, si j'osais...
—Osez.
—Je demanderais en quoi ces gens, qui ont de la réputation dans leur métier...
—Ce sont de véritables juifs, monsieur Corno, et leurs mauvais procédés leur font perdre comme un million ou deux.
—Oh! s'écria Ducorneau avidement.
—J'étais envoyé par Sa Majesté Très Fidèle pour négocier l'achat d'un collier de diamants.
—Oui, oui, le fameux collier, qui avait été commandé par le feu roi pour Mme Du Barry; je sais, je sais.
—Vous êtes un homme précieux; vous savez tout. Eh bien! j'allais acheter ce collier; mais, puisque les choses vont ainsi, je ne l'achèterai pas.
—Faut-il que je fasse une démarche?
—Monsieur Corno!
—Diplomatique, monseigneur, très diplomatique.
—Ce serait bon si vous connaissiez ces gens là.
—Bossange est mon petit-cousin à la mode de Bretagne.
Don Manoël et Beausire se regardèrent.
Il se fit un silence. Les deux Portugais aiguisaient leurs réflexions.
Tout à coup un des valets ouvrit la porte et annonça:
—MM. Bœhmer et Bossange!
Don Manoël se leva soudain et, d'une voix irritée:
—Renvoyez ces gens-là! s'écria-t-il.
Le valet fit un pas pour obéir.
—Non, chassez-les vous-même, monsieur le secrétaire, reprit l'ambassadeur.
—Au nom du Ciel! fit Ducorneau suppliant, laissez-moi exécuter l'ordre de monseigneur; je l'adoucirai, puisque je ne puis l'éluder.
—Faites, si vous voulez, dit négligemment don Manoël.
Beausire se rapprocha de lui au moment où Ducorneau sortait avec précipitation.
—Ah çà! mais cette affaire est destinée à manquer? dit don Manoël.
—Non pas, Ducorneau va la raccommoder.
—Il l'embrouillera, malheureux! Nous avons parlé portugais seulement chez les joailliers; vous avez dit que je n'entendais pas un mot de français. Ducorneau va tout gâter.
—J'y cours.
—Vous montrer, c'est peut-être dangereux, Beausire.
—Vous allez voir que non; laissez-moi plein pouvoir.
—Pardieu!
Beausire partit.
Ducorneau avait trouvé en bas Bœhmer et Bossange, dont la contenance, depuis leur entrée à l'ambassade, était toute modifiée dans le sens de la politesse, sinon dans celui de la confiance.
Ils comptaient peu sur la vue d'un visage de connaissance, et se faufilaient avec raideur dans les premiers cabinets.
En apercevant Ducorneau, Bossange poussa un cri de joyeuse surprise.
—Vous ici! dit-il.
Et il s'approcha pour l'embrasser.
—Ah! ah! vous êtes bien aimable, dit Ducorneau, vous me reconnaissez ici, mon cousin le richard. Est-ce parce que je suis à une ambassade?
—Ma foi! oui, dit Bossange, si nous avons été séparés un peu, pardonnez-le-moi, et rendez-moi un service.
—Je venais pour cela.
—Oh! merci. Vous êtes donc attaché à l'ambassade?
—Mais oui.
—Un renseignement.
—Lequel, et sur quoi?
—Sur l'ambassade même.
—J'en suis le chancelier.
—Oh! à merveille. Nous voulons parler à l'ambassadeur.
—Je viens de sa part.
—De sa part! pour nous dire?...
—Qu'il vous prie de sortir bien vite de son hôtel, et bien vite, messieurs.
Les deux joailliers se regardèrent penauds.
—Parce que, dit Ducorneau avec importance, vous avez été maladroits et malhonnêtes, à ce qu'il paraît.
—Écoutez-nous donc.
—C'est inutile, dit tout à coup la voix de Beausire, qui apparut fier et froid au seuil de la chambre. Monsieur Ducorneau, Son Excellence vous a dit de congédier ces messieurs. Congédiez-les.
—Monsieur le secrétaire...
—Obéissez, dit Beausire avec dédain. Faites!
Et il passa.
Le chancelier prit son parent par l'épaule droite, l'associé du parent par l'épaule gauche, et les poussa doucement dehors.
—Voilà, dit-il, c'est une affaire manquée.
—Que ces étrangers sont donc susceptibles, mon Dieu! murmura Bœhmer, qui était un Allemand.
—Quand on s'appelle Souza et qu'on a neuf cent mille livres de revenu, mon cher cousin, dit le chancelier, on a le droit d'être ce qu'on veut.
—Ah! soupira Bossange, je vous ai bien dit, Bœhmer, que vous êtes trop raide en affaires.
—Eh! répliqua l'entêté Allemand, si nous n'avons pas son argent, il n'aura pas notre collier.
On approchait de la porte de la rue.
Ducorneau se mit à rire.
—Savez-vous bien ce que c'est qu'un Portugais? dit-il dédaigneusement; savez-vous ce que c'est qu'un ambassadeur, bourgeois que vous êtes? Non. Eh bien! je vais vous le dire. Un ambassadeur favori d'une reine, M. Potemkine, achetait tous les ans, au 1erjanvier, pour la reine, un panier de cerises qui coûtait cent mille écus, mille livres la cerise; c'est joli, n'est-ce pas? Eh bien! M. de Souza achètera les mines du Brésil pour trouver dans les filons un diamant gros comme tous les vôtres. Cela lui coûtera vingt années de son revenu, vingt millions; mais que lui importe, il n'a pas d'enfants. Voilà.
Et il leur fermait la porte, quand Bossange, se ravisant:
—Raccommodez cela, dit-il, et vous aurez...
—Ici, l'on est incorruptible, répliqua Ducorneau.
Et il ferma la porte.
Le soir même, l'ambassadeur reçut la lettre suivante:
«Monseigneur,
«Un homme qui attend vos ordres et désire vous présenter les respectueuses excuses de vos humbles serviteurs est à la porte de votre hôtel; sur un signe de Votre Excellence, il déposera dans les mains d'un de vos gens le collier qui avait eu le bonheur d'attirer votre attention.
«Daignez recevoir, monseigneur, l'assurance du profond respect, etc., etc.
«Bœhmer et Bossange.»
—Eh bien! mais, dit don Manoël en lisant cette épître, le collier est à nous.
—Non pas, non pas, dit Beausire; il ne sera à nous que quand nous l'aurons acheté; achetons-le!
—Comment?
—Votre Excellence ne sait pas le français, c'est convenu; et, tout d'abord, débarrassons-nous de M. le chancelier.
—Comment?
—De la façon la plus simple: il s'agit de lui donner une mission diplomatique importante; je m'en charge.
—Vous avez tort, dit Manoël, il sera ici notre caution.
—Il dira que vous parlez français comme M. Bossange et moi.
—Il ne le dira pas; je l'en prierai.
—Soit, qu'il reste. Faites entrer l'homme aux diamants.
L'homme fut introduit; c'était Bœhmer en personne, Bœhmer, qui fit les plus profondes gentillesses et les excuses les plus soumises.
Après quoi il offrit ses diamants, et fit mine de les laisser pour être examinés.
Don Manoël le retint.
—Assez d'épreuves comme cela, dit Beausire; vous êtes un marchand défiant; vous devez être honnête. Asseyons-nous ici et causons, puisque M. l'ambassadeur vous pardonne.
—Ouf! que l'on a du mal à vendre! soupira Bœhmer.
«Que de mal on se donne pour voler!» pensa Beausire.