Alors, M. l'ambassadeur consentit à examiner le collier en détail.
M. Bœhmer en montra curieusement chaque pièce, et en fit ressortir chaque beauté.
—Sur l'ensemble de ces pierres, dit Beausire, à qui don Manoël venait de parler en portugais, M. l'ambassadeur ne voit rien à dire; l'ensemble est satisfaisant.
«Quant aux diamants en eux-mêmes, ce n'est pas la même chose; Son Excellence en a compté dix un peu piqués, un peu tachés.
—Oh! fit Bœhmer.
—Son Excellence, interrompit Beausire, se connaît mieux que vous en diamants; les nobles portugais jouent avec les diamants, au Brésil, comme ici les enfants avec du verre.
Don Manoël, en effet, posa le doigt sur plusieurs diamants l'un après l'autre, et fit remarquer avec une admirable perspicacité les défauts imperceptibles que peut-être un connaisseur n'eût pas relevés dans les diamants.
—Tel qu'il est cependant, ce collier, dit Bœhmer un peu surpris de voir un si grand seigneur aussi fin joaillier, tel qu'il est, ce collier est la plus belle réunion de diamants qu'il y ait en ce moment dans toute l'Europe.
—C'est vrai, répliqua don Manoël.
Et sur un signe Beausire ajouta:
—Eh bien! monsieur Bœhmer, voici le fait: Sa Majesté la reine de Portugal a entendu parler du collier; elle a chargé Son Excellence de négocier l'affaire après avoir vu les diamants. Les diamants conviennent à Son Excellence; combien voulez vous vendre ce collier?
—Seize cent mille livres, dit Bœhmer.
Beausire répéta le chiffre à son ambassadeur.
—C'est cent mille livres trop cher, répliqua don Manoël.
—Monseigneur, dit le joaillier, on ne peut évaluer les bénéfices au juste sur un objet de cette importance; il a fallu, pour composer une parure de ce mérite, des recherches et des voyages qui effraieraient si on les connaissait comme moi.
—Cent mille livres trop cher, repartit le tenace Portugais.
—Et pour que monseigneur vous dise cela, dit Beausire, il faut que ce soit chez lui une conviction, car Son Excellence ne marchande jamais.
Bœhmer parut un peu ébranlé. Rien ne rassure les marchands soupçonneux comme un acheteur qui marchande.
—Je ne saurais, dit-il après un moment d'hésitation, souscrire une diminution qui fait la différence du gain ou de la perte entre mon associé et moi.
Don Manoël écouta la traduction de Beausire et se leva.
Beausire ferma l'écrin et le remit à Bœhmer.
—J'en parlerai toujours à M. Bossange, dit ce dernier. Votre Excellence y consent-elle?
—Qu'est-ce à dire? demanda Beausire.
—Je veux dire que M. l'ambassadeur semble avoir offert quinze cent mille livres du collier.
—Oui.
—Son Excellence maintient-elle son prix?
—Son Excellence ne recule jamais devant ce qu'elle a dit, répliqua portugaisement Beausire; mais Son Excellence ne recule pas toujours devant l'ennui de marchander ou d'être marchandé.
—Monsieur le secrétaire, ne concevez-vous pas que je doive causer avec mon associé?
—Oh! parfaitement, monsieur Bœhmer.
—Parfaitement, répondit en portugais don Manoël, à qui la phrase de Bœhmer était parvenue, mais à moi aussi une solution prompte est nécessaire.
—Eh bien! monseigneur, si mon associé accepte la diminution, moi j'accepte d'avance.
—Bien.
—Le prix est donc dès à présent de quinze cent mille livres.
—Soit.
—Il ne reste plus, dit Bœhmer, sauf toutefois la ratification de M. Bossange...
—Toujours, oui.
—Il ne reste plus que le mode du paiement.
—Vous n'aurez pas à cet égard la moindre difficulté, dit Beausire. Comment voulez-vous être payé?
—Mais, dit Bœhmer en riant, si le comptant est possible...
—Qu'appelez-vous le comptant? dit Beausire froidement.
—Oh! je sais bien que nul n'a un million et demi en espèces à donner! s'écria Bœhmer en soupirant.
—Et d'ailleurs, vous en seriez embarrassé vous-même, monsieur Bœhmer.
—Cependant, monsieur le secrétaire, je ne consentirai jamais à me passer d'argent comptant.
—C'est trop juste.
Et il se tourna vers don Manoël.
—Combien Votre Excellence donnerait-elle comptant à M. Bœhmer?
—Cent mille livres, dit le Portugais.
—Cent mille livres, dit Beausire à Bœhmer, en signant le marché.
—Mais le reste? dit Bœhmer.
—Le temps qu'il faut à une traite de monseigneur pour aller de Paris à Lisbonne, à moins que vous ne préfériez attendre l'avertissement envoyé de Lisbonne à Paris.
—Oh! fit Bœhmer, nous avons un correspondant à Lisbonne; en lui écrivant...
—C'est cela, dit Beausire en riant ironiquement, écrivez-lui; demandez-lui si M. de Souza est solvable, et si Sa Majesté la reine est bonne pour quatorze cent mille livres.
—Monsieur... dit Bœhmer confus.
—Acceptez-vous, ou bien préférez-vous d'autres conditions?
—Celles que Monsieur le secrétaire a bien voulu me poser en premier lieu me paraissent acceptables. Y aurait-il des termes aux paiements?
—Il y aurait trois termes, monsieur Bœhmer, chacun de cinq cent mille livres, et ce serait pour vous l'affaire d'un voyage intéressant.
—D'un voyage à Lisbonne?
—Pourquoi pas?... Toucher un million et demi en trois mois, cela vaut-il qu'on se dérange?
—Oh! sans doute, mais...
—D'ailleurs, vous voyagerez aux frais de l'ambassade, et moi ou M. le chancelier, nous vous accompagnerons.
—Je porterai les diamants?
—Sans nul doute, à moins que vous ne préfériez envoyer d'ici les traites, et laisser les diamants aller seuls en Portugal.
—Je ne sais... je... crois... que... le voyage serait utile, et que...
—C'est aussi mon avis, dit Beausire. On signerait ici. Vous recevriez vos cent mille livres comptant, vous signeriez la vente, et vous porteriez vos diamants à Sa Majesté.
—Quel est votre correspondant?
—MM. Nunez Balboa frères.
Don Manoël leva la tête.
—Ce sont mes banquiers, dit-il en souriant.
—Ce sont les banquiers de Son Excellence, dit Beausire en souriant aussi.
Bœhmer parut radieux; son aspect n'avait pas conservé un nuage; il s'inclina comme pour remercier et prendre congé.
Soudain une réflexion le ramena.
—Qu'y a-t-il? demanda Beausire inquiet.
—C'est parole donnée? fit Bœhmer.
—Oui, donnée.
—Sauf...
—Sauf la ratification de M. Bossange, nous l'avons dit.
—Sauf un autre cas, ajouta Bœhmer.
—Ah! ah!
—Monsieur, cela est tout délicat, et l'honneur du nom portugais est un sentiment trop puissant pour que Son Excellence ne comprenne pas ma pensée.
—Que de détours! Au fait!
—Voici le fait. Le collier a été offert à Sa Majesté la reine de France.
—Qui l'a refusé. Après?
—Nous ne pouvons, monsieur, laisser sortir de France à tout jamais ce collier sans en prévenir la reine, et le respect, la loyauté même exigent que nous donnions la préférence à Sa Majesté la reine.
—C'est juste, dit don Manoël avec dignité. Je voudrais qu'un marchand portugais tînt le même langage que M. Bœhmer.
—Je suis bien heureux et bien fier de l'assentiment que Son Excellence a daigné m'accorder. Voilà donc les deux cas prévus: ratification des conditions par Bossange, deuxième et définitif refus de Sa Majesté la reine de France. Je vous demande pour cela trois jours.
—De notre côté, dit Beausire, cent mille livres comptant, trois traites de cinq cent mille livres mises dans vos mains. La boîte de diamants remise à M. le chancelier de l'ambassade ou à moi disposé à vous accompagner à Lisbonne, chez MM. Nunez Balboa frères. Paiement intégral en trois mois. Frais de voyage nuls.
—Oui, monseigneur, oui, monsieur, dit Bœhmer en faisant la révérence.
—Ah! dit don Manoël en portugais.
—Quoi donc? fit Bœhmer inquiet à son tour et revenant.
—Pour épingles, dit l'ambassadeur, une bague de mille pistoles pour mon secrétaire, ou pour mon chancelier, pour votre compagnon, enfin, monsieur le joaillier.
—C'est trop juste, monseigneur, murmura Bœhmer, et j'avais déjà fait cette dépense dans mon esprit.
Don Manoël congédia le joaillier avec un geste de grand seigneur.
Les deux associés demeurèrent seuls.
—Veuillez m'expliquer, dit don Manoël avec une certaine animation à Beausire, quelle diable d'idée vous avez eue de ne pas faire remettre ici les diamants? Un voyage en Portugal! Êtes-vous fou? Ne pouvait-on donner à ces bijoutiers leur argent et prendre leurs diamants en échange?
—Vous prenez trop au sérieux votre rôle d'ambassadeur, répliqua Beausire. Vous n'êtes pas encore tout à fait M. de Souza pour M. Bœhmer.
—Allons donc! Eût-il traité s'il eût eu des soupçons?
—Tant qu'il vous plaira. Il n'eût pas traité, c'est possible; mais tout homme qui possède quinze cent mille livres se croit au-dessus de tous les rois et de tous les ambassadeurs du monde. Tout homme qui troque quinze cent mille livres contre des morceaux de papier veut savoir si ces papiers valent quelque chose.
—Allons, vous allez en Portugal! Vous qui ne savez pas le portugais... Je vous dis que vous êtes fou.
—Point du tout. Vous irez vous-même.
—Oh! non pas, s'écria don Manoël; retourner en Portugal, moi, j'ai de trop fameuses raisons. Non! non!
—Je vous déclare que Bœhmer n'eût jamais donné ses diamants contre papiers.
—Papiers signés Souza!
—Quand je dis qu'il se prend pour un Souza! s'écria Beausire en frappant dans ses mains.
—J'aime mieux entendre dire que l'affaire est manquée, répéta don Manoël.
—Pas le moins du monde. Venez ici, monsieur le commandeur, dit Beausire au valet de chambre, qui apparaissait sur le seuil. Vous savez de quoi il s'agit, n'est-ce pas?
—Oui.
—Vous m'écoutiez?
—Certes.
—Très bien. Êtes-vous d'avis que j'ai fait une sottise?
—Je suis d'avis que vous avez cent mille fois raison.
—Dites pourquoi?
—Le voici. M. Bœhmer n'aurait jamais cessé de faire surveiller l'hôtel de l'ambassade et l'ambassadeur.
—Eh bien? dit don Manoël.
—Eh bien! ayant son argent à la main, son argent à ses côtés, M. Bœhmer ne conservera aucun soupçon, il partira tranquillement pour le Portugal.
—Nous n'irons pas jusque-là, monsieur l'ambassadeur, dit le valet de chambre; n'est-ce pas, monsieur le chevalier de Beausire?
—Allons donc! voilà un garçon d'esprit, dit l'amant d'Oliva.
—Dites, dites votre plan, répondit don Manoël assez froid.
—À cinquante lieues de Paris, dit Beausire, ce garçon d'esprit, avec un masque sur le visage, viendra montrer un ou deux pistolets à notre postillon; il vous volera nos traites, nos diamants, rouera de coups M. Bœhmer, et le tour sera fait.
—Je ne comprenais pas cela, dit le valet de chambre. Je voyais M. Beausire et M. Bœhmer s'embarquant à Bayonne pour le Portugal.
—Très bien!
—M. Bœhmer, comme tous les Allemands, aime la mer et se promène sur le pont. Un jour de roulis, il se penche et tombe. L'écrin est censé tomber avec lui, voilà. Pourquoi la mer ne garderait-elle pas quinze cent mille livres de diamants, elle qui a bien gardé les galions des Indes?
—Ah! oui, je comprends, dit le Portugais.
—C'est heureux, grommela Beausire.
—Seulement, reprit don Manoël, pour avoir subtilisé les diamants on est mis à la Bastille, pour avoir fait regarder la mer à M. le joaillier on est pendu.
—Pour avoir volé les diamants, on est pris, dit le commandeur; pour avoir noyé cet homme, on ne peut être soupçonné une minute.
—Nous verrons d'ailleurs quand nous en serons là, répliqua Beausire. Maintenant à nos rôles. Faisons aller l'ambassade comme des Portugais modèles, afin qu'on dise de nous: «S'ils n'étaient pas de vrais ambassadeurs, ils en avaient la mine.» C'est toujours flatteur. Attendons les trois jours.
C'était le lendemain du jour où les Portugais avaient fait affaire avec Bœhmer, et trois jours après le bal de l'Opéra, auquel nous avons vu assister quelques-uns des principaux personnages de cette histoire.
Dans la rue Montorgueil, au fond d'une cour fermée par une grille, s'élevait une petite maison longue et mince, défendue du bruit de la rue par des contrevents qui rappelaient la vie de province.
Au fond de cette cour, le rez-de-chaussée, qu'il fallait aller chercher en sondant les différents gués de deux ou trois trous punais, offrait une espèce de boutique à demi ouverte à ceux qui avaient franchi l'obstacle de la grille et l'espace de la cour.
C'était la maison d'un journaliste assez renommé, d'un gazetier, comme on disait alors. Le rédacteur habitait le premier étage. Le rez-de-chaussée servait à empiler les livraisons de la gazette, étiquetées par numéros. Les deux autres étages appartenaient à des gens tranquilles, qui payaient bon marché le désagrément d'assister plusieurs fois l'an à des scènes bruyantes faites au gazetier par des agents de police, des particuliers offensés, ou des acteurs traités comme des ilotes.
Ces jours-là, les locataires de la maison de laGrille, on l'appelait ainsi dans le quartier, fermaient leurs croisées sur le devant, afin de mieux entendre les abois du gazetier, qui, poursuivi, se réfugiait ordinairement dans la rue des Vieux-Augustins, par une sortie de plain-pied avec sa chambre.
Une porte dérobée s'ouvrait, se refermait; le bruit cessait, l'homme menacé avait disparu; les assaillants se trouvaient seuls en face de quatre fusiliers des gardes-françaises, qu'une vieille servante était allée vite requérir au poste de la Halle.
Il arrivait bien de çà et de là que les assaillants, ne trouvant personne sur qui décharger leur colère, s'en prenaient aux paperasses mouillées du rez-de-chaussée, et lacéraient, trépignaient ou brûlaient, si par malheur il y avait du feu dans les environs, une certaine quantité des papiers coupables.
Mais qu'est-ce qu'un morceau de gazette pour une vengeance qui demandait des morceaux de peau du gazetier?
À ces scènes près, la tranquillité de la maison de la Grille était proverbiale.
M. Réteau sortait le matin, faisait sa ronde sur les quais, les places et les boulevards. Il trouvait les ridicules, les vices, les annotait, les crayonnait au vif, et les couchait tout portraiturés dans son plus prochain numéro.
Le journal était hebdomadaire.
C'est-à-dire que, pendant quatre jours, le sieur Réteau chassait l'article, le faisait imprimer pendant les trois autres jours, et menait du bon temps le jour de la publication du numéro.
La feuille venait de paraître le jour dont nous parlons, soixante-douze heures après le bal de l'Opéra, où Mlle Oliva avait pris tant de plaisir au bras du domino bleu.
M. Réteau, en se levant à huit heures, reçut de sa vieille servante le numéro du jour, encore humide et puant sous sa robe gris-rouge.
Il s'empressa de lire ce numéro avec le soin qu'un tendre père met à passer en revue les qualités ou les défauts de son fils chéri.
Puis quand il eut fini:
—Aldegonde, dit-il à la vieille, voilà un joli numéro; l'as-tu lu?
—Pas encore; ma soupe n'est pas finie, dit la vieille.
—Je suis content de ce numéro, dit le gazetier en élevant sur son maigre lit ses bras encore plus maigres.
—Oui, répliqua Aldegonde; mais savez-vous ce qu'on en dit à l'imprimerie?
—Que dit-on?
—On dit que certainement vous n'échapperez pas cette fois à la Bastille.
Réteau se mit sur son séant, et d'une voix calme:
—Aldegonde, Aldegonde, dit-il, fais-moi une bonne soupe et ne te mêle pas de littérature.
—Oh! toujours le même, répliqua la vieille; téméraire comme un moineau franc.
—Je t'achèterai des boucles avec le numéro d'aujourd'hui, fit le gazetier, roulé dans son drap d'une blancheur équivoque. Est-on venu déjà acheter beaucoup d'exemplaires?
—Pas encore, et mes boucles ne seront pas bien reluisantes, si cela continue. Vous rappelez-vous le bon numéro contre M. de Broglie? Il n'était pas dix heures qu'on avait déjà vendu cent numéros.
—Et j'avais passé trois fois rue des Vieux-Augustins, dit Réteau; chaque bruit me donnait la fièvre; ces militaires sont brutaux.
—J'en conclus, poursuivit Aldegonde tenace, que ce numéro d'aujourd'hui ne vaudra pas celui de M. de Broglie.
—Soit, dit Réteau; mais je n'aurai pas tant à courir, et je mangerai tranquillement ma soupe. Sais-tu pourquoi, Aldegonde?
—Ma foi non, monsieur.
—C'est qu'au lieu d'attaquer un homme, j'attaque un corps; au lieu d'attaquer un militaire, j'attaque une reine.
—La reine! Dieu soit loué, murmura la vieille; alors ne craignez rien; si vous attaquez la reine, vous serez porté en triomphe, et nous allons vendre des numéros, et j'aurai mes boucles.
—On sonne, dit Réteau, rentré dans son lit.
La vieille courut vite à la boutique pour recevoir la visite.
Un moment après, elle remontait enluminée, triomphante.
—Mille exemplaires, disait-elle, mille d'un coup; voilà une commande.
—À quel nom? dit vivement Réteau.
—Je ne sais.
—Il faut le savoir; cours vite.
—Oh! nous avons le temps; ce n'est pas peu de chose que de compter, de ficeler et de charger mille numéros.
—Cours vite, te dis-je, et demande au valet... Est-ce un valet?
—C'est un commissionnaire, un Auvergnat avec ses crochets.
—Bon! questionne, demande-lui où il va porter ces numéros.
Aldegonde fit diligence; ses grosses jambes firent gémir l'escalier de bois criard, et sa voix, qui interrogeait, ne cessa de résonner à travers les planches. Le commissionnaire répliqua qu'il portait ces numéros rue Neuve Saint-Gilles, au Marais, chez le comte de Cagliostro.
Le gazetier fit un bond de joie qui faillit défoncer sa couchette. Il se leva, vint lui-même activer la livraison confiée aux soins d'un seul commis, sorte d'ombre famélique plus diaphane que les feuilles imprimées. Les mille exemplaires furent chargés sur les crochets de l'Auvergnat, lequel disparut par la grille, courbé sous le poids.
Le sieur Réteau se disposait à noter pour le prochain numéro le succès de celui-ci, et à consacrer quelques lignes au généreux seigneur qui voulait bien prendre mille numéros d'un pamphlet prétendu politique. M. Réteau, disons-nous, se félicitait d'avoir fait une si heureuse connaissance, lorsqu'un nouveau coup de sonnette retentit dans la cour.
—Encore mille exemplaires, fit Aldegonde alléchée par ce premier succès. Ah! monsieur, ce n'est pas étonnant; dès qu'il s'agit de l'Autrichienne tout le monde va faire chorus.
—Silence! silence! Aldegonde; ne parle pas si haut. L'Autrichienne, c'est une injure qui me vaudrait la Bastille, que tu m'as prédite.
—Eh bien! quoi, dit aigrement la vieille, est-elle, oui ou non, l'Autrichienne?
—C'est un mot que nous autres journalistes nous mettons en circulation, mais qu'il ne faut pas prodiguer.
Nouveau coup de sonnette.
—Va voir, Aldegonde, je ne crois pas que ce soit pour acheter des numéros.
—Qui vous fait croire cela? dit la vieille en descendant.
—Je ne sais; il me semble que je vois un homme de figure lugubre à la grille.
Aldegonde descendait toujours pour ouvrir.
M. Réteau regardait, lui, avec une attention que l'on comprendra depuis que nous avons fait la description du personnage et de son officine.
Aldegonde ouvrit, en effet, à un homme vêtu simplement, qui s'informa si l'on trouverait chez lui le rédacteur de la gazette.
—Qu'avez-vous à lui dire? demanda Aldegonde, un peu défiante.
Et elle entrebâillait à peine la porte, prête à la repousser à la première apparence de danger.
L'homme fit sonner des écus dans sa poche.
Ce son métallique dilata le cœur de la vieille.
—Je viens, dit-il, payer les mille exemplaires de laGazetted'aujourd'hui, qu'on est venu prendre au nom de M. le comte de Cagliostro.
—Ah! si c'est ainsi, entrez.
L'homme franchit la grille; mais il ne l'avait pas refermée, que derrière lui un autre visiteur, jeune, grand et de belle mine, retint cette grille en disant:
—Pardon, monsieur.
Et sans demander autrement la permission, il se glissa derrière le payeur envoyé par le comte de Cagliostro.
Aldegonde, tout entière au gain, fascinée par le son des écus, arrivait au maître.
—Allons, allons, dit-elle, tout va bien, voici les cinq cents livres du monsieur aux mille exemplaires.
—Recevons-les noblement, dit Réteau en parodiant Larive dans sa plus récente création.
Et il se drapa dans une robe de chambre assez belle, qu'il tenait de la munificence ou plutôt de la terreur de Mme Dugazon, à laquelle, depuis son aventure avec l'écuyer Astley, le gazetier soutirait bon nombre de cadeaux en tous genres.
Le payeur du comte de Cagliostro se présenta, étala un petit sac d'écus de six livres, en compta jusqu'à cent qu'il empila en douze tas.
Réteau comptait scrupuleusement et regardait si les pièces n'étaient pas rognées.
Enfin, ayant trouvé son compte, il remercia, donna quittance, et congédia, par un sourire agréable, le payeur, auquel il demanda malicieusement des nouvelles de M. le comte de Cagliostro.
L'homme aux écus remercia, comme d'un compliment tout naturel, et se retira.
—Dites à M. le comte que je l'attends à son premier souhait, dit-il, et ajoutez qu'il soit tranquille; je sais garder un secret.
—C'est inutile, répliqua le payeur, M. le comte de Cagliostro est indépendant, il ne croit pas au magnétisme; il veut que l'on rie de M. Mesmer, et propage l'aventure du baquet pour ses menus plaisirs.
—Bien, murmura une voix sur le seuil de la porte, nous tâcherons que l'on rie aussi aux dépens de M. le comte de Cagliostro.
Et M. Réteau vit apparaître dans sa chambre un personnage qui lui parut bien autrement lugubre que le premier.
C'était, comme nous l'avons dit, un homme jeune et vigoureux; mais Réteau ne partagea point l'opinion que nous avons émise sur sa bonne mine.
Il lui trouva l'œil menaçant et la tournure menaçante.
En effet, il avait la main gauche sur le pommeau d'une épée, et la main droite sur la pomme d'une canne.
—Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda Réteau avec une sorte de tremblement qui lui prenait à chaque occasion un peu difficile.
Il en résulte que, comme les occasions difficiles n'étaient pas rares, Réteau tremblait souvent.
—Monsieur Réteau? demanda l'inconnu.
—C'est moi.
—Qui se dit de Villette?
—C'est moi, monsieur.
—Gazetier?
—C'est bien moi toujours.
—Auteur de l'article que voici? dit froidement l'inconnu en tirant de sa poche un numéro frais encore de la gazette du jour.
—J'en suis effectivement, non pas l'auteur, dit Réteau, mais le publicateur.
—Très bien; cela revient exactement au même; car si vous n'avez pas eu le courage d'écrire l'article, vous avez eu la lâcheté de le laisser paraître. Je dis lâcheté, répéta l'inconnu froidement, parce qu'étant gentilhomme, je tiens à mesurer mes termes, même dans ce bouge. Mais il ne faut pas prendre ce que je dis à la lettre, car ce que je dis n'exprime pas ma pensée. Si j'exprimais ma pensée, je dirais: «Celui qui a écrit l'article est un infâme! Celui qui l'a publié est un misérable!»
—Monsieur! dit Réteau, devenant fort pâle.
—Ah! dame! voilà une mauvaise affaire, c'est vrai, continua le jeune homme, s'animant au fur et à mesure qu'il parlait. Mais écoutez donc, monsieur le folliculaire, chaque chose à son tour; tout à l'heure, vous avez reçu les écus, maintenant vous allez recevoir les coups de bâton.
—Oh! s'écria Réteau, nous allons voir.
—Et qu'allons-nous voir? fit d'un ton bref et tout militaire le jeune homme, qui, en prononçant ces mots, s'avança vers son adversaire.
Mais celui-ci n'en était pas à la première affaire de ce genre; il connaissait les détours de sa propre maison; il n'eut qu'à se retourner pour trouver une porte, la franchir, en repousser le battant, s'en servir comme d'un bouclier, et gagner de là une chambre adjacente qui aboutissait à la fameuse porte de dégagement donnant sur la rue des Vieux-Augustins.
Une fois là, il était en sûreté: il y trouvait une autre petite grille qu'en un tour de clef—et la clef était toujours prête—il ouvrait en se sauvant à toutes jambes.
Mais ce jour-là était un jour néfaste pour ce pauvre gazetier; car au moment où il mettait la main sur cette clef, il aperçut par la claire-voie un autre homme qui, grandi sans doute par l'agitation du sang, lui parut un Hercule, et qui, immobile, menaçant, semblait attendre comme jadis le dragon d'Hespérus attendait les mangeurs de pommes d'or.
Réteau eût bien voulu revenir sur ses pas, mais le jeune homme à la canne, celui qui le premier s'était présenté à ses yeux, avait enfoncé la porte d'un coup de pied, l'avait suivi, et maintenant qu'il était arrêté par la vue de cette autre sentinelle, armée aussi d'une épée et d'une canne, il n'avait qu'une main à étendre pour le saisir.
Réteau se trouvait pris entre deux feux, ou plutôt entre deux cannes, dans une espèce de petite cour obscure, perdue, sourde, située entre les dernières chambres de l'appartement et la bienheureuse grille qui donnait sur la rue des Vieux-Augustins, c'est-à-dire, si le passage eût été libre, sur le salut et la liberté.
—Monsieur, laissez-moi passer, je vous prie, dit Réteau au jeune homme qui gardait la grille.
—Monsieur, s'écria le jeune homme qui poursuivait Réteau, monsieur, arrêtez ce misérable.
—Soyez tranquille, monsieur de Charny, il ne passera pas, dit le jeune homme de la grille.
—Monsieur de Taverney, vous! s'écria Charny, car c'était lui en effet qui s'était présenté le premier chez Réteau à la suite du payeur, et par la rue Montorgueil.
Tous deux, en lisant la gazette, le matin, avaient eu la même idée, parce qu'ils avaient dans le cœur le même sentiment, et, sans se le communiquer le moins du monde l'un à l'autre, ils avaient mis cette idée à exécution.
C'était de se rendre chez le gazetier, de lui demander satisfaction, et de le bâtonner s'il ne la leur donnait pas.
Seulement chacun d'eux, en apercevant l'autre, éprouva un mouvement de mauvaise humeur; chacun devinait un rival dans l'homme qui avait éprouvé la même sensation que lui.
Aussi ce fut avec un accent assez maussade que M. de Charny prononça ces quatre mots:
—Monsieur de Taverney, vous!
—Moi-même, répondit Philippe avec le même accent dans la voix, en faisant de son côté un mouvement vers le gazetier suppliant, qui passait ses deux bras par la grille; moi-même; mais il paraît que je suis arrivé trop tard. Eh bien! je ne ferai qu'assister à la fête, à moins que vous n'ayez la bonté de m'ouvrir la porte.
—La fête, murmura le gazetier épouvanté, la fête, que dites-vous donc là? Allez-vous m'égorger, messieurs?
—Oh! dit Charny, le mot est fort. Non, monsieur, nous ne vous égorgerons pas, mais nous vous interrogerons d'abord, ensuite nous verrons. Vous permettez que j'en use à ma guise avec cet homme, n'est-ce pas, monsieur de Taverney?
—Assurément, monsieur, répondit Philippe, vous avez le pas, étant arrivé le premier.
—Çà, collez-vous au mur, et ne bougez, dit Charny, en remerciant du geste Taverney. Vous avouez donc, mon cher monsieur, avoir écrit et publié contre la reine le conte badin, vous l'appelez ainsi, qui a paru ce matin dans votre gazette?
—Monsieur, ce n'est pas contre la reine.
—Ah! bon, il ne manquait plus que cela.
—Ah! vous êtes bien patient, monsieur, dit Philippe rageant de l'autre côté de la grille.
—Soyez tranquille, répondit Charny; le drôle ne perdra pas pour attendre.
—Oui, murmura Philippe; mais c'est que, moi aussi, j'attends.
Charny ne répondit pas, à Taverney du moins.
Mais se retournant vers le malheureux Réteau:
—Etteniotna, c'est Antoinette retournée... Oh! ne mentez pas, monsieur... Ce serait si plat et si vil, qu'au lieu de vous battre ou de vous tuer proprement, je vous écorcherais tout vif. Répondez donc, et catégoriquement. Je vous demandais si vous étiez le seul auteur de ce pamphlet?
—Je ne suis pas un délateur, répliqua Réteau en se redressant.
—Très bien! cela veut dire qu'il y a un complice; d'abord, cet homme qui vous a fait acheter mille exemplaires de cette diatribe, le comte de Cagliostro, comme vous disiez tout à l'heure, soit! Le comte paiera pour lui, lorsque vous aurez payé pour vous.
—Monsieur, monsieur, je ne l'accuse pas, hurla le gazetier, redoutant de se trouver pris entre les deux colères de ces deux hommes, sans compter celle de Philippe qui pâlissait de l'autre côté de la grille.
—Mais, continua Charny, comme je vous tiens le premier, vous paierez le premier.
Et il leva sa canne.
—Monsieur, si j'avais une épée, hurla le gazetier.
Charny baissa sa canne.
—Monsieur Philippe, dit-il, prêtez votre épée à ce coquin, je vous prie.
—Oh! point de cela, je ne prête point une épée honnête à ce drôle; voici ma canne, si vous n'avez point assez de la vôtre. Mais je ne puis consciencieusement faire autre chose pour lui et pour vous.
—Corbleu! une canne, dit Réteau exaspéré; savez-vous, monsieur, que je suis gentilhomme?
—Alors, prêtez-moi votre épée, à moi, dit Charny en jetant la sienne aux pieds du gazetier, j'en serai quitte pour ne plus toucher à celle-ci.
Et il jeta la sienne aux pieds de Réteau pâlissant.
Philippe n'avait plus d'objection à faire. Il tira son épée du fourreau et la passa à travers la grille à Charny.
Charny la prit en saluant.
—Ah! tu es gentilhomme, dit-il en se retournant du côté de Réteau, tu es gentilhomme et tu écris sur la reine de France de pareilles infamies!... Eh bien! ramasse cette épée et prouve que tu es gentilhomme.
Mais Réteau ne bougea point; on eût dit qu'il avait aussi peur de l'épée qui était à ses pieds que de la canne qui, un instant, avait été au-dessus de sa tête.
—Mordieu! dit Philippe exaspéré, ouvrez-moi donc cette grille.
—Pardon, monsieur, dit Charny, mais, vous en êtes convenu, cet homme est à moi d'abord.
—Alors, hâtez-vous d'en finir, car j'ai, moi, hâte de commencer.
—Je devais épuiser tous les moyens avant d'en arriver à ce moyen extrême, dit Charny, car je trouve que les coups de canne coûtent presque autant à donner qu'à recevoir; mais puisque bien décidément monsieur préfère les coups de canne aux coups d'épée, soit, il sera servi à sa guise.
À peine ces mots étaient-ils achevés, qu'un cri poussé par Réteau annonça que Charny venait de joindre l'effet aux paroles. Cinq ou six coups vigoureusement appliqués, dont chacun tira un cri équivalent à la douleur qu'il produisit, suivirent le premier.
Ces cris attirèrent la vieille Aldegonde; mais Charny s'inquiéta aussi peu de ses cris qu'il s'était inquiété de ceux de son maître.
Pendant ce temps, Philippe, placé comme Adam de l'autre côté du paradis, se rongeait les doigts, faisant le manège de l'ours qui sent la chair fraîche en avant de ses barreaux.
Enfin Charny s'arrêta, las d'avoir battu, et Réteau se prosterna, las d'être rossé.
—Là! dit Philippe, avez-vous fini, monsieur?
—Oui, dit Charny.
—Eh bien! maintenant, rendez-moi mon épée qui vous a été inutile, et ouvrez-moi, je vous prie.
—Monsieur! monsieur! implora Réteau qui voyait un défenseur dans l'homme qui avait terminé ses comptes avec lui.
—Vous comprenez que je ne puis laisser Monsieur à la porte, dit Charny; je vais donc lui ouvrir.
—Oh! c'est un meurtre! cria Réteau; voyons, tuez-moi tout de suite d'un coup d'épée, et que ce soit fini.
—Oh! maintenant, dit Charny, rassurez-vous, je crois que monsieur ne vous touchera même pas.
—Et vous avez raison, dit avec un souverain mépris Philippe qui venait d'entrer. Je n'ai garde. Vous avez été roué, c'est bien, et, comme dit l'axiome légal:Non bis in idem. Mais il reste des numéros de l'édition, et ces numéros, il est important de les détruire.
—Ah! très bien! dit Charny; voyez-vous que mieux vaut être deux qu'un seul; j'eusse peut-être oublié cela; mais par quel hasard étiez-vous donc à cette porte, monsieur de Taverney?
—Voici, dit Philippe. Je me suis fait instruire dans le quartier des mœurs de ce coquin. J'ai appris qu'il avait l'habitude de fuir quand on lui serrait le bouton. Alors je me suis enquis de ses moyens de fuite, et j'ai pensé qu'en me présentant par la porte dérobée au lieu de me présenter par la porte ordinaire, et qu'en refermant cette porte derrière moi, je prendrais mon renard dans son terrier. La même idée de vengeance vous était venue: seulement, plus pressé que moi, vous avez pris des informations moins complètes; vous êtes entré par la porte de tout le monde, et il allait vous échapper, quand heureusement vous m'avez trouvé là.
—Et je m'en réjouis! Venez, monsieur de Taverney... Ce drôle va nous conduire à sa presse.
—Mais ma presse n'est pas ici, dit Réteau.
—Mensonge! s'écria Charny menaçant.
—Non, non, s'écria Philippe, vous voyez bien qu'il a raison, les caractères sont déjà distribués: il n'y a plus que l'édition. Or, l'édition doit être entière, sauf les mille vendus à M. de Cagliostro.
—Alors, il va déchirer cette édition devant nous.
—Il va la brûler, c'est plus sûr.
Et Philippe, approuvant ce mode de satisfaction, poussa Réteau et le dirigea vers la boutique.
Cependant Aldegonde, ayant entendu crier son maître et ayant trouvé la porte fermée, était allée chercher la garde.
Mais, avant qu'elle fût de retour, Philippe et Charny avaient eu le temps d'allumer un feu brillant avec les premiers numéros de la gazette, puis d'y jeter lacérées successivement les autres feuilles, qui s'embrasaient à mesure qu'elles touchaient le rayon de la flamme.
Les deux exécuteurs en étaient aux derniers numéros, lorsque la garde parut derrière Aldegonde, à l'extrémité de la cour, et en même temps que la garde cent polissons et autant de commères.
Les premiers fusils frappaient la dalle du vestibule quand le dernier numéro de la gazette commençait à flamber.
Heureusement Philippe et Charny connaissaient le chemin que leur avait imprudemment montré Réteau; ils prirent donc le couloir secret, fermèrent les verrous, franchirent la grille de la rue des Vieux-Augustins, fermèrent la grille à double tour, et en jetèrent la clef dans le premier égout qui se trouva là.
Pendant ce temps-là, Réteau, devenu libre, criait à l'aide, au meurtre, à l'assassinat, et Aldegonde qui voyait les vitres s'enflammer aux reflets du papier brûlant, criait au feu.
Les fusiliers arrivèrent; mais comme ils trouvèrent les deux jeunes gens partis et le feu éteint, ils ne jugèrent pas à propos de pousser plus loin les recherches; ils laissèrent Réteau se bassiner le dos avec de l'eau-de-vie camphrée et retournèrent au corps de garde.
Mais la foule, toujours plus curieuse que la garde, séjourna jusqu'à près de midi dans la cour de M. Réteau, espérant toujours que la scène du matin se renouvellerait.
Aldegonde, dans son désespoir, blasphéma le nom de Marie-Antoinette en l'appelant l'Autrichienne, et bénit celui de M. Cagliostro, en l'appelant le protecteur des lettres.
Lorsque Taverney et Charny se trouvèrent dans la rue des Vieux-Augustins:
—Monsieur, dit Charny, maintenant que notre exécution est finie, puis-je espérer que j'aurai le bonheur de vous être bon à quelque chose?
—Mille grâces, monsieur, j'allais vous faire la même question.
—Merci; j'étais venu pour affaires particulières qui vont me tenir à Paris probablement une partie de la journée.
—Et moi aussi, monsieur.
—Permettez donc que je prenne congé de vous, et que je me félicite de l'honneur et du bonheur que j'ai eu de vous rencontrer.
—Permettez-moi de vous faire le même compliment, et d'y ajouter tout mon désir que l'affaire pour laquelle vous êtes venu se termine selon vos souhaits.
Et les deux hommes se saluèrent avec un sourire et une courtoisie à travers lesquels il était facile de voir que, dans toutes les paroles qu'ils venaient d'échanger, les lèvres seules avaient été en jeu.
En se quittant, tous deux se tournèrent le dos, Philippe remontant vers les boulevards, Charny descendant du côté de la rivière.
Tous deux se retournèrent deux ou trois fois jusqu'à ce qu'ils se fussent perdus de vue. Et alors Charny, qui, ainsi que nous l'avons dit, était remonté du côté de la rivière, prit la rue Beaurepaire, puis, après la rue Beaurepaire, la rue du Renard, puis la rue du Grand-Hurleur, la rue Jean-Robert, la rue des Gravilliers, la rue Pastourelle, les rues d'Anjou, du Perche, Culture Sainte-Catherine, de Saint-Anastase et Saint-Louis.
Arrivé là, il descendit la rue Saint-Louis et s'avança vers la rue Neuve-Saint-Gilles.
Mais à mesure qu'il approchait, son œil se fixait sur un jeune homme qui, de son côté, remontait la rue Saint-Louis, et qu'il croyait reconnaître. Deux ou trois fois il s'arrêta, doutant; mais bientôt le doute disparut. Celui qui remontait était Philippe.
Philippe qui, de son côté, avait pris la rue Mauconseil, la rue aux Ours, la rue du Grenier-Saint-Lazare, la rue Michel-le-Comte, la rue des Vieilles-Audriettes, la rue de l'Homme-Armé, la rue des Rosiers, était passé devant l'hôtel de Lamoignon, et enfin avait débouché sur la rue Saint-Louis, à l'angle de la rue de l'Égout Sainte Catherine.
Les deux jeunes gens se trouvèrent ensemble à l'entrée de la rue Neuve Saint-Gilles.
Tous deux s'arrêtèrent et se regardèrent avec des yeux qui, cette fois, ne prenaient point la peine de cacher leur pensée.
Chacun d'eux avait encore eu, cette fois, la même pensée; c'était de venir demander raison au comte de Cagliostro.
Arrivés là, ni l'un ni l'autre ne pouvait douter du projet de celui en face duquel il se trouvait de nouveau.
—Monsieur de Charny, dit Philippe, je vous ai laissé le vendeur, vous pourriez bien me laisser l'acheteur. Je vous ai laissé donner les coups de canne, laissez-moi donner les coups d'épée.
—Monsieur, répondit Charny, vous m'avez fait cette galanterie, je crois, parce que j'étais arrivé le premier, et point pour autre chose.
—Oui; mais ici, dit Taverney, j'arrive en même temps que vous, et, je vous le dis tout d'abord: ici je ne vous ferai point de concession.
—Et qui vous dit que je vous en demande, monsieur; je défendrai mon droit, voilà tout.
—Et selon vous, votre droit, monsieur de Charny?...
—Est de faire brûler à M. de Cagliostro les mille exemplaires qu'il a achetés à ce misérable.
—Vous vous rappellerez, monsieur, que c'est moi qui, le premier, ai eu l'idée de les faire brûler rue Montorgueil.
—Eh bien! soit, vous les avez fait brûler rue Montorgueil, je les ferai déchirer, moi, rue Neuve-Saint-Gilles.
—Monsieur, je suis désespéré de vous dire que, très sérieusement, je désire avoir affaire le premier au comte de Cagliostro.
—Tout ce que je puis faire pour vous, monsieur, c'est de m'en remettre au sort; je jetterai un louis en l'air, celui de nous deux qui gagnera aura la priorité.
—Merci, monsieur; mais, en général, j'ai peu de chance, et peut-être serais je assez malheureux pour perdre.
Et Philippe fit un pas en avant.
Charny l'arrêta.
—Monsieur, lui dit-il, un mot, et je crois que nous allons nous entendre.
Philippe se retourna vivement. Il y avait dans la voix de Charny un accent de menace qui lui plaisait.
—Ah! dit-il, soit.
—Si, pour aller demander satisfaction à M. de Cagliostro, nous passions par le bois de Boulogne, ce serait le plus long, je le sais bien; mais je crois que cela terminerait notre différend. L'un de nous deux resterait probablement en route, et celui qui reviendrait n'aurait de compte à rendre à personne.
—En vérité, monsieur, dit Philippe, vous allez au-devant de ma pensée; oui, voilà en effet qui concilie tout. Voulez-vous me dire où nous nous retrouverons?
—Mais, si ma société ne vous est pas trop insupportable, monsieur...
—Comment donc?
—Nous pourrions ne pas nous quitter. J'ai donné ordre à ma voiture de venir m'attendre place Royale, et comme vous savez, c'est à deux pas d'ici.
—Alors, vous voudrez bien m'y donner une place.
—Comment donc, avec le plus grand plaisir.
Et les deux jeunes gens, qui s'étaient sentis rivaux au premier coup d'œil, devenus ennemis à la première occasion, se mirent à allonger le pas pour gagner la place Royale. Au coin de la rue du Pas-de-la-Mule, ils aperçurent le carrosse de Charny.
Celui-ci, sans se donner la peine d'aller plus loin, fit un signe au valet de pied. Le carrosse s'approcha. Charny invita Philippe à y prendre sa place. Et le carrosse partit dans la direction des Champs-Élysées.
Avant de monter en voiture, Charny avait écrit deux mots sur ses tablettes, et fait porter ces mots par son valet de pied à son hôtel de Paris.
Les chevaux de M. de Charny étaient excellents; en moins d'une demi-heure ils furent au bois de Boulogne.
Charny arrêta son cocher quand il eut trouvé dans le bois un endroit convenable.
Le temps était beau, l'air un peu vif, mais déjà le soleil humait avec force le premier parfum des violettes et des jeunes pousses de sureaux aux bords des chemins et sous la lisière du bois.
Sur les feuilles jaunies de l'année précédente, l'herbe montait orgueilleusement parée de ses graines à panaches mouvants, les ravenelles d'or laissaient tomber leurs têtes parfumées le long des vieux murs.
—Il fait un beau temps pour la promenade, n'est-ce pas, monsieur de Taverney? dit Charny.
—Beau temps, oui, monsieur.
Et tous deux descendaient.
—Partez, Dauphin, dit Charny à son cocher.
—Monsieur, dit Taverney, peut-être avez-vous tort de renvoyer votre carrosse, l'un de nous pourrait bien en avoir besoin pour s'en retourner.
—Avant tout, monsieur, le secret, dit Charny, le secret sur toute cette affaire; confiée à un laquais, elle risque d'être demain le sujet des conversations de tout Paris.
—Ce sera comme il vous plaira, monsieur; mais le drôle qui nous a amenés sait certainement déjà de quoi il s'agit. Ces espèces de gens connaissent trop les façons des gentilshommes pour ne pas se douter que, lorsqu'ils se font conduire au bois de Boulogne, de Vincennes ou de Satory, au train dont il nous a menés, ce n'est point pour y faire une simple promenade. Ainsi, je le répète, votre cocher sait déjà à quoi s'en tenir. Maintenant, j'admets qu'il ne le sache pas. Il me verra ou vous verra blessé, tué peut-être, et ce sera bien assez pour qu'il comprenne, quoiqu'un peu tard. Ne vaut-il pas mieux le garder pour emmener celui de nous qui ne pourra pas revenir, que de rester, vous, ou de me laisser, moi, dans l'embarras de la solitude?
—C'est vous qui avez raison, monsieur, répliqua Charny.
Alors, se retournant vers le cocher:
—Dauphin, dit-il, arrêtez, vous attendrez ici.
Dauphin s'était douté qu'on le rappellerait; il n'avait pas pressé ses chevaux, et, par conséquent, n'avait point dépassé la portée de la voix.
Dauphin s'arrêta donc; et comme, ainsi que l'avait prévu Philippe, il se doutait de ce qui allait se passer, il s'accommoda sur son siège de façon à voir, à travers les arbres encore dégarnis de feuilles, la scène dont son maître lui paraissait devoir être un des acteurs.
Cependant, peu à peu, Philippe et Charny gagnèrent dans le bois; au bout de cinq minutes, ils étaient perdus, ou à peu près, dans la demi-teinte bleuâtre qui en estompait les horizons.
Philippe, qui marchait le premier, rencontra une place sèche, dure sous le pied; elle présentait un carré long merveilleusement approprié à l'objet qui amenait les deux jeunes gens.
—Sauf votre avis, monsieur de Charny, dit Philippe, il me semble que voilà un bon endroit.
—Excellent, monsieur, répliqua Charny, en ôtant son habit.
Philippe ôta son habit à son tour, jeta son chapeau à terre, et dégaina.
—Monsieur, dit Charny dont l'épée était encore au fourreau, à tout autre qu'à vous, je dirais: «Chevalier, un mot, sinon d'excuse, du moins de douceur, et nous voilà bons amis...» mais, à vous, mais à un brave qui vient d'Amérique, c'est-à-dire d'un pays où l'on se bat si bien, je ne puis...
—Et moi, à tout autre répliqua Philippe, je dirais: «Monsieur, j'ai peut-être eu vis-à-vis de vous l'apparence d'un tort»; mais à vous, mais à ce brave matin qui l'autre soir encore faisait l'admiration de toute la cour par un fait d'armes si glorieux; à vous, monsieur de Charny, je ne puis rien dire, sinon: «Monsieur le comte, faites-moi l'honneur de vous mettre en garde.»
Le comte salua et tira l'épée à son tour.
—Monsieur, dit Charny, je crois que nous ne touchons ni l'un ni l'autre à la véritable cause de la querelle.
—Je ne vous comprends pas, comte, répliqua Philippe.
—Oh! vous me comprenez, au contraire, monsieur, et parfaitement même; et, comme vous venez d'un pays où l'on ne sait pas mentir, vous avez rougi en me disant que vous ne me compreniez pas.
—En garde! répéta Philippe.
Les fers se croisèrent.
Aux premières passes, Philippe s'aperçut qu'il avait sur son adversaire une supériorité marquée. Seulement, cette assurance, au lieu de lui donner une ardeur nouvelle, sembla le refroidir complètement.
Cette supériorité, laissant à Philippe tout son sang-froid, il en résulta que son jeu devint bientôt aussi calme que s'il eût été dans une salle d'armes, et, au lieu d'une épée, eût tenu un fleuret à la main.
Mais Philippe se contentait de parer, et le combat durait depuis plus d'une minute qu'il n'avait pas encore porté un seul coup.
—Vous me ménagez, monsieur, dit Charny; puis-je vous demander à quel propos?
Et masquant une feinte rapide, il se fendit à fond sur Philippe.
Mais Philippe enveloppa l'épée de son adversaire dans un contre encore plus rapide que la feinte, et le coup se trouva paré.
Quoique la parade de Taverney eût écarté l'épée de Charny de la ligne, Taverney ne riposta point.
Charny fit une reprise que Philippe écarta encore une fois, mais par une simple parade; Charny fut forcé de se relever rapidement.
Charny était plus jeune, plus ardent surtout; il avait honte, en sentant bouillir son sang, du calme de son adversaire; il voulut le forcer à sortir de ce calme.
—Je vous disais, monsieur, que nous n'avions touché ni l'un ni l'autre à la véritable cause du duel.
Philippe ne répondit pas.
—La véritable cause, je vais vous la dire: vous m'avez cherché querelle, car la querelle vient de vous; vous m'avez cherché querelle par jalousie.
Philippe resta muet.
—Voyons, dit Charny, s'animant en raison inverse du sang-froid de Philippe, quel jeu jouez-vous, monsieur de Taverney? Votre intention est-elle de me fatiguer la main? Ce serait un calcul indigne de vous. Morbleu! tuez-moi, si vous pouvez, mais au moins tuez-moi en pleine défense.
Philippe secoua la tête.
—Oui, monsieur, dit-il, le reproche que vous me faites est mérité; je vous ai cherché querelle, et j'ai eu tort.
—Il ne s'agit plus de cela, maintenant, monsieur; vous avez l'épée à la main, servez-vous de votre épée pour autre chose que pour parer, ou, si vous ne m'attaquez pas mieux, défendez-vous moins.
—Monsieur, reprit Philippe, j'ai l'honneur de vous dire une seconde fois que j'ai eu tort et que je me repens.
Mais Charny avait le sang trop enflammé pour comprendre la générosité de son adversaire; il la prit à offense.
—Ah! dit-il, je comprends; vous voulez faire de la magnanimité vis-à-vis de moi. C'est cela, n'est-ce pas, chevalier? Ce soir ou demain vous comptez dire à quelques belles dames que vous m'avez amené sur le terrain, et que là vous m'avez donné la vie.
—Monsieur le comte, dit Philippe, en vérité je crains que vous ne deveniez fou.
—Vous vouliez tuer M. de Cagliostro pour plaire à la reine, n'est-ce pas, et, pour plaire plus sûrement encore à la reine, moi aussi vous voulez me tuer, mais par le ridicule?
—Ah! voilà un mot de trop, s'écria Philippe en fronçant le sourcil; et ce mot me prouve que votre cœur n'est pas si généreux que je le croyais.
—Eh bien! percez donc ce cœur! dit Charny en se découvrant juste au moment où Philippe passait un dégagement rapide et se fendait.
L'épée glissa le long des côtes et ouvrit un sillon sanglant sous la chemise de toile fine.
—Enfin, dit Charny, joyeux, je suis donc blessé! Maintenant, si je vous tue, j'aurai le beau rôle.
—Allons, décidément, dit Philippe, vous êtes tout à fait fou, monsieur; vous ne me tuerez pas, et vous aurez un rôle tout vulgaire; car vous serez blessé sans cause et sans profit, nul ne sachant pourquoi nous nous sommes battus.
Charny poussa un coup droit si rapide que cette fois ce fut à grand-peine que Philippe arriva à temps à la parade; mais, en arrivant à la parade, il lia l'épée, et d'un vigoureux coup de fouet la fit sauter à dix pas de son adversaire.
Aussitôt il s'élança sur l'épée qu'il brisa d'un coup de talon.
—Monsieur de Charny, dit-il, vous n'aviez pas à me prouver que vous êtes brave: vous me détestez donc bien que vous avez mis cet acharnement à vous battre contre moi?
Charny ne répondit pas; il pâlissait visiblement.
Philippe le regarda pendant quelques secondes pour provoquer de sa part un aveu ou une dénégation.
—Allons, monsieur le comte, dit-il, le sort en est jeté, nous sommes ennemis.
Charny chancela. Philippe s'élança pour le soutenir; mais le comte repoussa sa main.
—Merci, dit-il, j'espère aller jusqu'à ma voiture.
—Prenez au moins ce mouchoir pour étancher le sang.
—Volontiers.
Et il prit le mouchoir.
—Et mon bras, monsieur; au moindre obstacle que vous rencontrerez, chancelant comme vous êtes, vous tomberez et votre chute vous sera une douleur inutile.
—L'épée n'a traversé que les chairs, dit Charny. Je ne sens rien dans la poitrine.
—Tant mieux, monsieur.
—Et j'espère être bientôt guéri.
—Tant mieux encore, monsieur. Mais si vous hâtez de vos veux cette guérison pour recommencer ce combat, je vous préviens que vous retrouverez difficilement en moi un adversaire.
Charny essaya de répondre, mais les paroles moururent sur ses lèvres; il chancela, et Philippe n'eut que le temps de le retenir entre ses bras.
Alors il le souleva comme il eût fait d'un enfant, et le porta à moitié évanoui jusqu'à sa voiture.
Il est vrai que Dauphin, ayant à travers les arbres vu ce qui se passait, abrégea le chemin en venant au-devant de son maître.
On déposa Charny dans la voiture; il remercia Philippe d'un signe de tête.
—Allez au pas, cocher, dit Philippe.
—Mais vous, monsieur? murmura le blessé.
—Oh! ne vous inquiétez pas de moi.
Et saluant à son tour, il referma la portière.
Philippe regarda le carrosse s'éloigner lentement; puis le carrosse ayant disparu au détour d'une allée, il prit lui-même la route qui devait le ramener à Paris par le chemin le plus court.
Puis, se retournant une dernière fois, et apercevant le carrosse qui, au lieu de revenir comme lui vers Paris, tournait du côté de Versailles et se perdait dans les arbres, il prononça ces trois mots, mots profondément arrachés de son cœur après une profonde méditation:
—Elle le plaindra!
À la porte du garde, Philippe trouva un carrosse de louage et sauta dedans.
—Rue Neuve-Saint-Gilles, dit-il au cocher, et vivement.
Un homme qui vient de se battre et qui a conservé un air vainqueur, un homme vigoureux dont la taille annonce la noblesse, un homme vêtu en bourgeois et dont la tournure dénonce un militaire, c'était plus qu'il n'en fallait pour stimuler le brave homme, dont le fouet, s'il n'était pas comme le trident de Neptune le sceptre du monde, n'en était pas moins pour Philippe un sceptre très important.
L'automédon à vingt-quatre sous dévora donc l'espace et apporta Philippe tout frémissant rue Saint-Gilles, à l'hôtel du comte de Cagliostro.
L'hôtel était d'une grande simplicité extérieure, d'une grande majesté de lignes, comme la plupart des bâtiments élevés sous Louis XIV, après les concetti de marbre ou de brique entassés par le règne de Louis XIII sur la Renaissance.
Un vaste carrosse, attelé de deux bons chevaux, se balançait sur ses moelleux ressorts, dans une vaste cour d'honneur.
Le cocher, sur son siège, dormait dans sa vaste houppelande fourrée de renard; deux valets, dont l'un portait un couteau de chasse, arpentaient silencieusement le perron.
À part ces personnages agissants, nul symptôme d'existence n'apparaissait dans l'hôtel.
Le fiacre de Philippe ayant reçu l'ordre d'entrer, tout fiacre qu'il était, héla le suisse, qui fit aussitôt crier les gonds de la porte massive.
Philippe sauta à terre, s'élança vers le perron, et s'adressant aux deux valets à la fois:
—M. le comte de Cagliostro? dit-il.
—M. le comte va sortir, répondit un des valets.
—Alors, raison de plus pour que je me hâte, dit Philippe, car j'ai besoin de lui parler avant qu'il sorte. Annoncez le chevalier Philippe de Taverney.
Et il suivit le laquais d'un pas si pressé qu'il arriva en même temps que lui au salon.
—Le chevalier Philippe de Taverney! répéta après le valet une voix mâle et douce à la fois. Faites entrer.
Philippe entra sous l'influence d'une certaine émotion que cette voix si calme avait fait naître en lui.
—Excusez-moi, monsieur, dit le chevalier en saluant un homme de grande taille, d'une vigueur et d'une fraîcheur peu communes, et qui n'était autre que le personnage qui nous est déjà successivement apparu à la table du maréchal de Richelieu, au baquet de Mesmer, dans la chambre de Mlle Oliva et au bal de l'Opéra.
—Vous excuser, monsieur! Et de quoi? répondit-il.
—Mais de ce que je vais vous empêcher de sortir.
—Il eût fallu vous excuser si vous étiez venu plus tard, chevalier.
—Pourquoi cela?
—Parce que je vous attendais.
Philippe fronça le sourcil.
—Comment, vous m'attendiez?
—Oui, j'avais été prévenu de votre visite.
—De ma visite, à moi, vous étiez prévenu?
—Mais oui, depuis deux heures. Il doit y avoir une heure ou deux, n'est-ce pas, que vous vouliez venir ici, lorsqu'un accident indépendant de votre volonté vous a forcé de retarder l'exécution de ce projet?
Philippe serra les poings; il sentait que cet homme prenait une étrange influence sur lui.
Mais lui, sans s'apercevoir le moins du monde des mouvements nerveux qui agitaient Philippe:
—Asseyez-vous donc, monsieur de Taverney, dit-il, je vous en prie.
Et il avança à Philippe un fauteuil placé devant la cheminée.
—Ce fauteuil avait été mis là pour vous, ajouta-t-il.
—Trêve de plaisanteries, monsieur le comte, répliqua Philippe d'une voix qu'il essayait de rendre aussi calme que celle de son hôte, mais de laquelle cependant il ne pouvait faire disparaître un léger tremblement.
—Je ne plaisante pas, monsieur; je vous attendais, vous dis-je.
—Allons, trêve de charlatanisme, monsieur; si vous êtes devin, je ne suis pas venu pour mettre à l'épreuve votre science divinatoire; si vous êtes devin, tant mieux pour vous, car vous savez déjà ce que je viens vous dire, et vous pouvez à l'avance vous mettre à l'abri.
—À l'abri... reprit le comte avec un singulier sourire, et à l'abri de quoi, s'il vous plaît?
—Devinez, puisque vous êtes devin.
—Soit. Pour vous faire plaisir, je vais vous épargner la peine de m'exposer le motif de votre visite: vous venez me chercher une querelle.
—Vous savez cela?
—Sans doute.
—Alors vous savez à quel propos? s'écria Philippe.
—À propos de la reine. À présent, monsieur, à votre tour. Continuez, je vous écoute.
Et ces derniers mots furent prononcés, non plus avec l'accent courtois de l'hôte, mais avec le ton sec et froid de l'adversaire.
—Vous avez raison, monsieur, dit Philippe, et j'aime mieux cela.
—La chose tombe à merveille, alors.
—Monsieur, il existe un certain pamphlet...
—Il y a beaucoup de pamphlets, monsieur.
—Publié par un certain gazetier...
—Il y a beaucoup de gazetiers.
—Attendez; ce pamphlet... nous nous occuperons du gazetier plus tard.
—Permettez-moi de vous dire, monsieur, interrompit Cagliostro avec un sourire, que vous vous en êtes déjà occupé.
—C'est bien; je disais donc qu'il y avait un certain pamphlet dirigé contre la reine.
Cagliostro fit un signe de tête.
—Vous le connaissez, ce pamphlet?
—Oui, monsieur.
—Vous en avez même acheté mille exemplaires.
—Je ne le nie pas.
—Ces mille exemplaires, fort heureusement, ne sont pas parvenus entre vos mains?
—Qui vous fait penser cela, monsieur? dit Cagliostro.
—C'est que j'ai rencontré le commissionnaire qui emportait le ballot, c'est que je l'ai payé, c'est que je l'ai dirigé chez moi, où mon domestique, prévenu d'avance, a dû le recevoir.
—Pourquoi ne faites-vous pas vous-même vos affaires jusqu'au bout?
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire qu'elles seraient mieux faites.
—Je n'ai point fait mes affaires jusqu'au bout, parce que, tandis que mon domestique était occupé de soustraire à votre singulière bibliomanie ces mille exemplaires, moi je détruisais le reste de l'édition.
—Ainsi, vous êtes sûr que les mille exemplaires qui m'étaient destinés sont chez vous.
—J'en suis sûr.
—Vous vous trompez, monsieur.
—Comment cela, dit Taverney, avec un serrement de cœur, et pourquoi n'y seraient-ils pas?
—Mais, parce qu'ils sont ici, dit tranquillement le comte en s'adossant à la cheminée.
Philippe fit un geste menaçant.
—Ah! vous croyez, dit le comte, aussi flegmatique que Nestor, vous croyez que moi, un devin, comme vous dites, je me laisserai jouer ainsi? Vous avez cru avoir une idée en soudoyant le commissionnaire, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai un intendant, moi; mon intendant a eu aussi une idée. Je le paie pour cela, il a deviné; c'est tout naturel que l'intendant d'un devin devine, il a deviné que vous viendriez chez le gazetier, que vous rencontreriez le commissionnaire, que vous soudoieriez le commissionnaire; il l'a donc suivi, il l'a menacé de lui faire rendre l'or que vous lui aviez donné: l'homme a eu peur, et au lieu de continuer son chemin vers votre hôtel, il a suivi mon intendant ici. Vous en doutez?