Avec les ténèbres, s’éloignèrent les angoisses et les défaillances. Lorsque Bonaparte sauta du lit, « la diane chantait dans la cour des casernes. » Les hommes d’action étaient dispos. Chez les autres, au contraire, chez ceux que nous avons déjà vus hésitants, la nuit avait encore porté conseil et leurs doutes n’étaient pas dissipés. Ils s’étaient plutôt accrus.
Mais la partie était engagée et il n’y avait plus qu’à jouer la partie. Les ordres de Bonaparte recevaient leur exécution. La cavalerie était en route pour Saint-Cloud, conduite par Murat. Le général Sérurier suivait avec les fantassins. Tout allait dépendre de l’élément militaire, et comment répondre de l’attitude de la troupe dans tous les cas qui pouvaient se produire ? Les grenadiers de la garde constitutionnelle étaient les moins sûrs. Il n’en fut envoyé à Saint-Cloud que la moitié environ, ceux, semble-t-il, qui n’étaient pas connus pour avoir des opinions trop jacobines.
Les Conseils étaient convoqués à Saint-Cloud pour midi. Le général eut encore le temps de recevoir des visiteurs. Ses compagnons d’armes s’empressaient. « Croyez-vous donc qu’on va se battre ? » leur disait-il en riant d’un air de confiance. Mais des amis dévoués tenaient à l’accompagner, à lui servir de gardes du corps. Berthier, qui avait un clou et souffrait horriblement, insista pour être de la partie. Il fallut enjoindre à Lannes, dont une blessure s’était réveillée, de rester dans sa chambre. On emmena aussi Gardanne qui aimait le général et que le général aimait bien. C’était un homme de Marseille qui avait l’air peu martial. Il avait un gros ventre et le souffle court. Mais il ne manquait pas de coup d’œil. Lui et Berthier rendraient service au moment psychologique.
Bonaparte avait moins de satisfaction avec les civils. Il connaissait leurs hésitations et leurs murmures. Cambacérès, qui avait déjà fait tant d’objections, était venu rue de la Victoire pour en apporter de nouvelles et pour prodiguer les conseils de prudence. N’ayant pas assisté à la délibération nocturne de la veille, il était d’abord allé chez Chazal et s’était enquis des décisions prises. « On n’est fixé sur rien, lui avait répondu Chazal. Je ne sais trop comment tout cela finira. » Cambacérès était inquiet et ne fut pas plus tranquille après avoir vu Bonaparte, au point qu’il crut bon de contracter une sorte d’assurance contre les risques de la journée. Si les choses tournaient mal à Saint-Cloud, les complices restés à Paris seraient en péril. Et les choses pouvaient mal tourner. Bonaparte pouvait être arrêté ou assassiné. Sieyès n’avait-il pas fait préparer une bonne chaise de poste qui l’attendrait non loin de l’Orangerie pour l’emmener en cas d’échec ? Cambacérès songea que la vengeance des jacobins ne manquerait pas d’atteindre ceux qui s’étaient, comme lui, compromis dans l’aventure. Après avoir quitté la rue de la Victoire, ayant trouvé Bonaparte inaccessible à ses craintes, il se mit en quête d’hommes capables d’organiser comme un coup d’État de rechange. A qui Cambacérès pensa-t-il ? Peut-être à Moreau. Bonaparte eût été bien surpris et profondément irrité de savoir qu’on lui cherchait déjà des remplaçants. Ce qui était peut-être plus grave, c’était l’insécurité où se sentaient des hommes qu’on pouvait ranger au nombre des « brumairiens » et qui, maintenant, avaient peine à croire au succès et même à la solidité de ce qui allait se faire. Quelques instants plus tard, en traversant la place où la guillotine s’était tenue si longtemps en permanence, Bourrienne disait à Lavalette : « Nous coucherons demain au Luxembourg ou nous finirons ici. »
La séance des Conseils devait s’ouvrir à Saint-Cloud à midi. Il fallait partir. Joséphine demanda à voir encore une fois son mari, un peu comme avant une bataille. Cette marque de tendresse plut à Bonaparte, toujours plus amoureux qu’il ne voulait bien se l’avouer. « Pourtant, cette journée n’est pas une journée de femmes, » dit-il comme il allait l’embrasser.
Il monta en voiture avec ses aides de camp, son cheval ayant été conduit d’avance à Saint-Cloud. Un peloton de cavalerie l’escortait. La pluie avait cessé. Il faisait assez beau. Dans la rue, on reconnaissait le général, on le saluait. L’accueil des Parisiens, comme la veille, était confiant. Le matin, la presse avait été bonne. Les journaux modérés étaient naturellement favorables au coup d’État. Quant aux feuilles jacobines, laissées libres de paraître, elles étaient d’une prudence remarquable. La plus violente reprochait à Barras, à Gohier et à Moulin de s’être laissés débarquer : elle ne parlait pas de ceux qui avaient exigé leur démission, moyen de crier sans danger aux dépens des victimes en ménageant les plus forts.
L’aspect de Paris promettait à Bonaparte que la capitale, derrière lui, resterait tranquille en attendant son retour, le coup réussi. D’ailleurs Fouché, fidèle à sa ligne de conduite, répondait de l’ordre et faisait dire que le premier qui bougerait serait « jeté à la rivière. » Il s’occupait de Paris : au général de s’occuper de Saint-Cloud. Paris, toute la journée, resta à l’affût des nouvelles sans qu’un jacobin osât remuer.
Sur la route qu’on suivait alors pour aller à Saint-Cloud, c’était un défilé prodigieux de gens qui se rendaient là comme au spectacle. D’abord tous les hommes que nous avons vus à l’œuvre, dans la préparation du 18 brumaire : Talleyrand, Rœderer, Arnault, Benjamin Constant, Collot le financier, muni de dix mille francs qui pourraient être utiles. Sans compter, bien entendu, tous ceux, militaires, fonctionnaires, parlementaires qui étaient en service commandé, sans compter aussi les informateurs et les correspondants de journaux, les agents diplomatiques ou leurs espions, enfin la foule des simples curieux. On allait voir le dompteur entrer dans la ménagerie, quelques-uns avec l’espoir qu’il serait mangé.
Saint-Cloud ressemblait à Chantilly un jour de courses ou à Versailles le jour où l’on élit un président de la République. Les restaurants étaient pris d’assaut. Les déjeuners, par groupes, étaient fort gais, abondaient en mots d’esprit. C’était un de ces moments où tout semble facile. Le coup d’État prenait l’allure d’une partie de plaisir. Bonaparte lui-même se laissait aller à l’illusion qu’il ne rencontrerait pas plus d’obstacles que la veille aux Tuileries. Il disait à Le Couteulx, à qui il parlait à cœur ouvert : « Si les députés ne sont pas entraînés par la force des choses, subjugués par un événement dont la toute-puissance est dans l’opinion publique, alors nous leur ferons sentir leur faiblesse. » Des mots… Un incident, un rien pouvaient étrangement compliquer le programme.
Un détail, d’apparence peu grave, faillit tout gâter. Il était convenu, comme nous l’avons dit, que la séance des Conseils s’ouvrirait à midi. C’était pour cette heure-là qu’ils étaient convoqués. Les parlementaires avaient été exacts. Menuisiers et tapissiers étaient en retard. Ce retard matériel, que Sieyès et les organisateurs civils de la journée avaient oublié de calculer, eut des conséquences qu’ils n’avaient pas calculées davantage.
Le château de Saint-Cloud n’existe plus aujourd’hui : les Allemands l’ont brûlé en 1870. C’était un fort joli palais, plein de souvenirs. Henriette d’Angleterre y avait vécu. Louis XIV s’y était épris de La Vallière. Il s’agissait de loger là-dedans plusieurs centaines de législateurs et l’arrangement n’était pas terminé. On avait bien prévu que le Conseil des Anciens siégerait au premier étage, dans la galerie d’Apollon, tandis que l’Orangerie, annexe du château, était réservée aux Cinq-Cents. Grâce à ces dispositions, les deux Chambres devaient être séparées et il serait facile d’empêcher les communications de l’une à l’autre.
Mais, à midi, la galerie d’Apollon et l’Orangerie étaient encore occupées par des équipes d’ouvriers qui rangeaient des banquettes, clouaient des planches et des tentures, au milieu d’un flot de poussière et dans le vacarme des marteaux. Ne pouvant entrer dans leurs salles respectives, les membres des deux Assemblées, vêtus de leurs pompeux uniformes, — toge romaine, écharpe et toque, — revenaient sur l’esplanade. Des groupes s’y formaient, des conversations s’engageaient, et les jacobins des Cinq-Cents, mêlés aux modérés des Anciens, les harcelaient de questions embarrassantes. Pourquoi avaient-ils voté le décret, éloigné les Conseils de Paris ? Que voulait-on faire ? Renverser la Constitution ? Donner le pouvoir à Bonaparte ? Alors, c’était la dictature ? On voulait renverser la République ?
Les Anciens étaient encore plus troublés lorsqu’on leur disait : « Au fond, vous pensez que le gouvernement ne vaut rien, qu’il ne peut plus durer. Eh bien ! nous sommes d’accord avec vous. Seulement, pourquoi renverser la Constitution ? A quoi bon un coup d’État, un bouleversement dont nul ne peut prévoir les suites ? Voulez-vous reconstituer le Directoire, y porter des hommes éminents ? Nous y consentons. Voulez-vous même y introduire Bonaparte ? Il n’a pas l’âge pour être Directeur, mais on pourra faire une exception pour lui. » Et les Anciens restaient perplexes parce que, s’ils refusaient ces propositions, ils avouaient que leur but était bien de changer le régime. Et, s’ils les acceptaient, on rentrait dans l’ornière d’où Sieyès et les réformateurs voulaient sortir.
Véhémentes ou habilement conciliantes, ces objections étaient propres à ébranler des hommes qui, nous l’avons vu, commençaient à se demander depuis la veille si, en introduisant Bonaparte au gouvernement, ils n’allaient pas se donner un maître. Tout ce que ces modérés avaient fait jusque-là, c’était par peur des jacobins. Cette peur leur avait donné du courage. Elle pouvait leur en retirer si elle devenait trop vive. Le contact direct de l’extrême-gauche ne valait rien pour les hommes du juste milieu. Ils répondaient faiblement aux questions dont ils étaient pressés, se défendaient de comploter contre la République. Finalement ils ne savaient plus bien si ce qui dominait en eux c’étaient les scrupules républicains, la crainte du despotisme ou celle du terrorisme.
Les Anciens étaient fort troublés lorsqu’après cette sorte de longue séance en plein vent, qui n’était pas au programme, ils montèrent vers deux heures à la galerie d’Apollon tandis que les Cinq-Cents prenaient place dans l’Orangerie. Cette heure perdue et dangereusement perdue avait paru longue à Bonaparte qui l’avait employée à hâter l’installation, à se rendre compte de la disposition des lieux. Plusieurs fois, pendant ses allées et venues, des mots mal sonnants, tels que « brigand, scélérat, » étaient venus jusqu’à ses oreilles. Des témoins observèrent qu’il devenait nerveux. Un grand cabinet lui avait été réservé. Sieyès et Roger-Ducos s’y étaient établis tandis que le général entrait et sortait « avec assez d’agitation, » bousculait les sous-ordres, se montrait exigeant et brutal, et, pour tout dire, déplaisant. Thiébault, comme il le raconte dans sesMémoires, s’esquiva pour échapper à ses colères et blâma ce manque d’égards pour les inférieurs.
On s’esquivait beaucoup, en vérité, et sous les prétextes les plus divers. Il semblait que le vent eût tourné. Il y avait moins d’empressement vers Sieyès et Roger-Ducos qui commençaient à se morfondre au coin du feu, vers Bonaparte dont l’énervement grandissait.
La séance s’était ouverte enfin pour les deux assemblées après ce retard désastreux. Les nouvelles qui en arrivaient n’étaient pas bonnes. Elles expliquaient la demi-solitude où se trouvaient soudain ceux qu’une vraie foule félicitait la veille. D’abord, les Anciens, impressionnés, menaçaient d’aller à la débandade. Il n’y avait chez eux qu’une minorité jacobine, mais elle fut tout de suite agressive, intimidant la majorité. Quelques membres de cette minorité se plaignirent d’avoir été oubliés dans la distribution des lettres de convocation pour la séance du 18. Ils demandèrent sur ce point, à la commission des inspecteurs, des explications qui furent naturellement embarrassées. Triomphant de cet embarras, ils voulurent que la commission s’expliquât en outre sur les motifs du transfert des Conseils à Saint-Cloud. La veille, aucun débat n’avait été permis sur ce sujet qui était pourtant le principal. Aujourd’hui, il fallait justifier le transfert et le décret.
A des moments pareils, tout est perdu dans une Assemblée, si quelqu’un ne trouve un dérivatif, avec la connivence du président. Soutenu par le président Lemercier, un brumairien, Cornudet, apporta une motion préjudicielle qui coupait court à une dangereuse discussion en rappelant le Conseil au respect de la forme. Brid’oison allait peut-être sauver Bonaparte. Les spécialistes du droit parlementaire venaient en effet de découvrir que les Conseils, pour délibérer valablement dans leur nouvelle résidence, devaient se notifier entre eux et notifier au Directoire qu’ils étaient réunis, formalité vide mais salutaire : les Cinq-Cents, de leur côté, l’avaient oubliée. Quant au Directoire, il n’existait plus. La notification servit de prétexte à ce qui devenait urgent : une suspension de séance. Pendant ce temps-là, aux Cinq-Cents, les protestations avaient été encore plus violentes. Dans cette assemblée, c’était la majorité qui était jacobine. Lucien, devenu président par une sorte de surprise, n’ignorait pas que la séance serait chaude. Mais la précaution qu’il avait prise pour détourner l’orage devait être inutile. D’accord avec lui, un député brumairien, Émile Gandin, émule de Cornudet, avait préparé un projet de résolution qui tendait à nommer une commission chargée d’examiner si le décret de transfert était fondé en fait, si le complot anarchiste était réel. Le renvoi à une commission, c’est le moyen classique d’enterrer une affaire. Les Cinq-Cents le savaient bien. Aussi Gandin fut-il interrompu dès les premiers mots par des clameurs violentes et obligé de descendre de la tribune. Les jacobins criaient à tue-tête : « A bas les dictateurs ! Pas de dictature ! Nous n’avons pas peur des baïonnettes ! » Vainement Lucien rappelle à l’ordre les députés les plus bruyants. On le hue, on le menace. Nul ne sait comment ce charivari va finir, lorsque, bien innocemment, un des exaltés propose une diversion : que, sur-le-champ, par appel nominal, les députés viennent prêter serment à la Constitution menacée. Manifestation purement théâtrale qui ne pouvait être bonne, par la lenteur du défilé, qu’à ramener le calme dans les esprits. Un autre jacobin, plus subtil, proposait qu’en même temps le Conseil des Anciens fût invité à donner des explications sur l’initiative qu’il avait prise la veille. Les Cinq-Cents ne se rendirent pas compte de la portée de cette manœuvre. Ils l’écartèrent, préférèrent la plus tapageuse. Un à un les députés vinrent à la tribune jurer fidélité à la Constitution et la cérémonie dura jusqu’à quatre heures.
C’était autant de gagné si, pendant ce temps, les Anciens avaient fait quelque chose. Mais leur assemblée hésitait, ne savait à quoi se résoudre. A trois heures et demie, ils étaient rentrés en séance pour entendre la réponse à leur message. La réponse, c’était une lettre par laquelle le secrétaire du Directoire faisait savoir que le Directoire n’existait plus, trois de ses membres (on disait même faussement quatre) ayant donné leur démission.
L’effet qu’on attendait de cette lettre, c’était que le Conseil des Anciens, prenant acte de la carence du pouvoir exécutif, décidât sur-le-champ d’en créer un nouveau. La proposition Cornudet avait été faite à dessein, d’accord avec Sieyès et Bonaparte. C’était le moyen d’introduire la nomination d’un autre gouvernement.
Mais les Anciens semblaient avoir épuisé la veille toute leur énergie. Ils étaient frappés de timidité et d’une sorte de stupeur. Abolir la Constitution, en voter une nouvelle tandis qu’à côté, dans l’Orangerie, les députés prêtaient serment à l’ancienne, c’était une hardiesse dont ils se sentaient incapables. Les mots d’illégalité, d’usurpation, les épouvantaient. Alors, dans la « plaine, » entre les brumairiens décidés et les antibrumairiens ardents, le flottement grandit. On négociait, on parlementait entre les groupes. Si, au lieu de supprimer le Directoire, on le reconstituait, Sieyès y entrerait avec Roger-Ducos, Bonaparte et deux hommes choisis par eux. Ce serait une solution moyenne qui ne froisserait personne. On ferait l’économie d’un bouleversement. Enfin, on échapperait au reproche de prêter la main à la dictature, et peut-être beaucoup de ces modérés, qui avaient réfléchi depuis vingt-quatre heures, voulaient-ils échapper à la dictature elle-même.
Ce qu’ils ne voyaient pas, c’était que leur solution moyenne, étant une concession, allait encourager les jacobins et surexciter les Cinq-Cents. Déjà, comme une traînée de poudre, la nouvelle s’était répandue que le coup d’État languissait, qu’un échec était possible. Et le bruit, sans doute, était venu jusqu’à Paris. On signalait à Saint-Cloud « des gens de mauvaise mine, » appelés, disait-on, par les agents des jacobins. Et ce qui n’était plus un « on dit, » c’était la présence d’Augereau et de Jourdan. Les deux généraux du jacobinisme, à la suite des promesses secrètes de Bonaparte, avaient cru bon de faire les morts. Avertis que le coup était sur le point de manquer, ils accouraient pour en prendre la suite et pour jouer la partie avec les antibrumairiens. Augereau vint même jusqu’à Bonaparte. « Te voilà dans une jolie position, » lui dit-il. Feignant de l’intérêt pour son vieux camarade, il lui conseilla, en le tutoyant toujours, de renoncer à son entreprise. Bonaparte répondit alors selon les uns : « Le vin est tiré, il faut le boire ; » selon les autres : « Les affaires allaient plus mal à Arcole. » Et il se défit de l’importun.
Il venait pourtant de recevoir le plus net des avertissements. Son échec était escompté. Sa succession était presque ouverte. Les remplaçants rôdaient autour de lui. D’autre part, il était clair que le plan d’opérations de Sieyès, avec les moyens parlementaires qu’il avait prévus, faisait long feu. A la décharge de Sieyès, il convient de se rappeler que Bonaparte avait refusé d’épurer les Conseils et d’arrêter les meneurs, ce qui eût été pourtant le moyen sûr d’avoir la « plaine » avec soi. Toutefois les regrets étaient stériles autant que les reproches. A ce moment décisif, on s’apercevait qu’une aristocratie de légistes, de philosophes, d’hommes de lettres ne suffisait pas pour renverser un gouvernement, en fonder un autre, sauver le pays et l’État. Ce qui avait fait la force du mouvement en faisait, au moment de l’exécution, la dangereuse faiblesse. Albert Vandal dit, d’un mot qui résume tout : « L’Institut était en train de manquer son coup d’État. »
Il n’était pas encore quatre heures. Bientôt, dans l’Orangerie, le défilé à la tribune serait terminé et que feraient les Cinq-Cents ? Quant aux Anciens, ils avaient suspendu leur séance pour la seconde fois. C’était le moment de reprendre contact avec eux, de les décider à une attitude virile, de leur rappeler leur vote de la veille pour en tirer les conséquences. En d’autres termes, le moment était venu pour Bonaparte d’intervenir en personne, sinon tout allait à la dérive.
Accompagné de Berthier, de Bourrienne, de son frère Joseph, de Lavallette et de quelques aides de camp, le général se rend à la galerie d’Apollon. Les Anciens y causaient debout, par groupes. En voyant entrer le général qui venait comme pour leur rendre visite entre deux séances, ils regagnèrent leurs places. Au fond, les Anciens n’étaient pas mal disposés pour lui. Ils désiraient l’entendre. Peut-être leur apportait-il lui-même la transaction qu’ils appelaient de leurs vœux. Un grand silence s’établit et ce Sénat fut tout oreilles.
Pour Bonaparte, c’était l’épreuve pénible et redoutable. Ce qu’il venait dire, ce n’était pas du tout ce que les Anciens espéraient. Et il fallait parler d’abondance, prononcer un discours, la seule chose peut-être dont il ne fût pas capable. Déjà énervé par les incidents fâcheux qui se succédaient depuis midi, il fut saisi de cette timidité et de cette angoisse que les gens de théâtre appellent le trac. Une voix rauque, entrecoupée, des paroles à la fois violentes et sans suite, la personne malingre, étriquée du dictateur, son air de très jeune homme mal portant : en quelques instants, le héros perdait son prestige. Et, sur ces vieux routiers, sur ces politiciens experts dans l’art oratoire, il produisit tout d’un coup une piètre impression. Les « avocats, » chez eux, dans leur milieu, prenaient leur revanche du mépris dont le général les avait couverts depuis le moment où, quittant l’Égypte, il avait annoncé qu’il rentrait en France pour les chasser.
Cependant il fallait dire quelque chose. Bonaparte se jeta à l’eau. Sa harangue, dans la version officielle qui en a été donnée par leMoniteur, est décousue. Il n’est pourtant pas défendu de penser que cette version a été arrangée, ce qui laisse croire que, dans la bouche du général, les phrases se sont succédé avec une singulière incohérence, les phrases et aussi les métaphores banales auxquelles ne manquait même pas le : « Vous êtes sur un volcan. » Ce sont des lambeaux de discours qui sortent d’une poitrine oppressée. « Sa pensée même le fuit, » dit Albert Sorel. Bref une espèce de déroute.
Ce qu’il voulait dire, c’était que le Conseil des Anciens devait achever ce qu’il avait commencé la veille : « Qu’il prenne des mesures, qu’il parle ! me voici pour exécuter. » A ce moment, une voix l’interrompit : « Et la Constitution ? » s’écria Linglet. Désarçonné, Bonaparte garda le silence. Le compte rendu officiel porte que l’orateur « se recueille un moment. » Puis, fouetté par l’interruption, il réplique, et, dans ce mauvais monologue, c’est son meilleur passage : « La Constitution ! Vous l’avez vous-mêmes anéantie. Au 18 fructidor, vous l’avez violée. Vous l’avez violée au 22 floréal. Vous l’avez violée au 30 prairial. Elle n’obtient plus le respect de personne. Je dirai tout. »
Que va-t-il dire ? Ce qu’on attend, ce sont des révélations sur ce complot jacobin, anarchiste, qui sert de prétexte à tout depuis deux jours. Mais rien de précis ne sort de la bouche du général, et pour cause. Il parle vaguement de complot, d’attentat, d’hommes sinistres qui se préparent à relever l’échafaud. Mais, comme il sait peu de chose de leurs sanglants desseins, il en revient à parler de lui-même, à présenter une apologie emphatique : « Je ne suis point un intrigant : vous me connaissez. Je crois avoir donné assez de gages de mon dévouement à ma patrie. Si je suis un perfide, soyez tous des Brutus. »
L’orateur novice s’embourbait, et ses amis, dans le Conseil, commençaient à souffrir cruellement. Tour le tirer de là, il fallait en finir. Ils proposèrent de passer au vote et, avant de voter, de reprendre la séance régulière aux honneurs de laquelle Bonaparte serait admis.
Mais, dès qu’il s’agit de prendre une décision, l’incertitude des Anciens recommence. Ils ne sont plus dans le même état d’esprit que la veille. Ils hésitent à voter des mesures que n’approuveraient pas, à côté, les Cinq-Cents. Les conciliabules qui se sont tenus de midi à deux heures pèsent sur eux. Et puis les opposants, écartés la veille par un tour de passe-passe, sont là. Ils exigent maintenant sur le fameux complot des explications en règle. Plus d’allusions vagues. Le cri ordinaire de toutes les assemblées en pareil cas retentit : « Les noms ! Citez les noms ! » Bonaparte, pris au dépourvu, répond que Barras et Moulin lui ont fait part de projets révolutionnaires. Là-dessus, dans un vacarme effroyable, plusieurs représentants réclament une enquête.
L’affaire tournait mal. Non seulement Bonaparte n’avait pu convaincre celle des deux Assemblées qui lui était le plus favorable : il allait encore l’indisposer. S’irritant d’autant plus qu’il se sentait moins persuasif, il se mettait à menacer. Des mots qu’il avait dits ailleurs lui revenaient à l’esprit. Un jour, au Caire, il avait épouvanté une délégation de notables musulmans par une image de style oriental : « Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la victoire et du dieu de la guerre. » Cette phrase, il s’en resservit, et, sur une assemblée française, elle devait produire une impression détestable. Il y eut de violents murmures qui exaspérèrent Bonaparte. Il essaya encore de gagner les Anciens en les excitant contre les Cinq-Cents. Ses excitations tombèrent dans le vide. Alors, cherchant toujours un effet, il se tourna vers les grenadiers qui l’avaient accompagné et, s’adressant à eux : « Vous, mes camarades, vous, braves grenadiers, que je vois autour de cette enceinte, si quelque orateur, soldé par l’étranger, ose prononcer contre votre général les motsHors la loi, que le foudre de la guerre l’écrase à l’instant. »
Bonaparte avait accumulé les maladresses. Il mettait ses amis à une dure épreuve. Les Anciens, déjà ébranlés, commençaient à craindre une dictature militaire et il les effrayait par un langage militariste. En vain le président Lemercier vient en aide au général, l’excuse, le ramène à la question. Bonaparte a pataugé. Il patauge encore. Ce que son intervention chez les Anciens devait produire, c’était, d’après le plan convenu avec Sieyès, une motion en faveur d’un gouvernement nouveau. Loin d’avoir fait jaillir cette initiative, il l’a empêchée et compromise. Il n’a plus qu’une chose à faire, c’est de sortir, laissant les Anciens poursuivre une discussion qui se perd dans les sables.
Lorsque Bonaparte quitta la Galerie d’Apollon, il ne paraissait pas se rendre compte de son échec. Il était redevenu maître de ses nerfs. « Tout ira bien, » fit-il dire à Joséphine. Dans un couloir, le fidèle Arnault l’attend. Talleyrand, touché aussi, sont inquiets. Ils ont envoyé Arnault vers le général pour lui conseiller de brusquer les choses. Bonaparte n’accepte pas de conseils et répète que tout ira bien. La garde ne vient-elle pas de l’acclamer à sa sortie du Conseil des Anciens ? Ces vivats n’ont-ils pas été entendus dans la galerie d’Apollon et jusque dans l’Orangerie ? Qu’on le laisse faire. La principale précaution est prise. Jourdan, Augereau, Bernadotte peut-être, rôdent par là : l’ordre est donné de sabrer le premier, quel qu’il soit, qui adressera la parole aux troupes sans la permission du commandant suprême de la force armée.
C’est une chose curieuse qu’après son fiasco chez les Anciens, Bonaparte ait voulu se rendre chez les Cinq-Cents. Il était pourtant renseigné. A l’Orangerie, la première partie de la séance avait été houleuse, son frère Lucien conspué. De leur côté, les Cinq-Cents étaient instruits des paroles qu’il venait de prononcer sur eux dans l’autre assemblée. Albert Vandal suppose donc qu’il venait parmi ces jacobins pour faire éclater une violence, un scandale, démontrer par le fait qu’une réforme profonde du régime était nécessaire. Lui-même a prétendu par la suite qu’il venait tenter une manœuvre de division et, en révélant les confidences de Jourdan, jeter l’une contre l’autre les deux fractions de la gauche. Il ne comptait pas, dans ses combinaisons, sur ce qui allait se produire, c’est-à-dire un vulgaire pugilat.
Bonaparte avait avec lui ses officiers et quelques grenadiers particulièrement sûrs. Il a raconté lui-même que deux de ces hommes lui dirent qu’il ne savait pas au milieu de qui il allait, que ces gens-là étaient « capables de tout. » Mais il était soldat, il savait payer de sa personne, et à la guerre comme à la guerre. Ce qu’il ne distinguait peut-être pas, c’était la différence entre le pont d’Arcole et une rixe à coups de poing avec les gaillards des clubs.
Le Conseil des Cinq-Cents attendait la communication officielle des Anciens au sujet du complot et de la translation. Lorsque l’on entendit le poste prendre les armes, on crut que c’était le messager d’État qui entrait. Mais une cohue obstruait la porte, comme on le voit au Palais-Bourbon les jours de grande séance. Bonaparte, séparé de sa suite, dut se glisser à travers cette foule et ne fut pas aperçu tout de suite. Comme il approchait de la tribune, il se heurta à un groupe de jacobins, hommes de poigne, qui avaient l’habitude d’en surveiller l’accès. A peine eurent-ils reconnu le général, qu’ils se mirent à crier :A bas le dictateur ! A bas le tyran !Alors un tumulte effroyable éclate. Les députés se lèvent de leurs bancs en poussant des clameurs, des injures et des menaces :Hors la loi ! Tue ! tue !au milieu de mots pompeux comme celui de Destrem : « Est-ce donc pour cela que tu as vaincu ? »
L’espace qui séparait la tribune des banquettes s’était rempli d’une foule hurlante et gesticulante au milieu de laquelle, loin de pouvoir dire un mot, Bonaparte étouffait. Des poings tendus par quelques colosses étaient tout près de s’abattre sur lui et, dans cette rixe, il paraissait encore plus petit et plus frêle.
La scène menaçait de mal tourner. Et s’il n’est pas possible de dire qu’il s’en est fallu de peu que César ne tombât sous le poignard de Brutus, comme la légende créée et propagée par les brumairiens l’affirma tout de suite, il est vrai qu’il fut maltraité et même brutalisé. Il était en très mauvais état, fort pâle, respirant à peine et près de se trouver mal, lorsque Murat, Lefebvre et Gardanne s’élancèrent à son secours suivis des grenadiers qu’il avait laissés à la porte et qui vinrent le dégager. Ils le ramenèrent vers la sortie en lui faisant un rempart de leurs corps, non sans qu’il se produisît encore une bousculade sérieuse dans laquelle fut déchirée la manche d’un de ces soldats qui s’appelait Thomé.
La manche de Thomé, pièce à conviction, allait jouer un rôle aussi important dans la seconde partie de ce drame que le retard des menuisiers et des tapissiers dans la première. On commença, en effet, à répéter à travers Saint-Cloud que le général venait d’échapper à une tentative d’assassinat, ce qui devait servir puissamment, auprès de la troupe, à obtenir le mouvement décisif et final.
Car si l’intervention de Bonaparte au Conseil des Anciens avait été un fiasco, son entrée chez les Cinq-Cents était un désastre. Non seulement le plan de Sieyès, le plan d’action parlementaire, avortait, mais c’était l’Assemblée qui prenait l’offensive. Le cri deHors la loin’était ni un mot théâtral, ni une formule de style. C’était celui qui avait servi à renverser Robespierre. S’il trouvait de l’écho dans le public mêlé qui avait envahi Saint-Cloud, s’il en trouvait, chose plus grave, dans la garde, on pouvait considérer que tout était perdu. Il y aurait une journée jacobine au lieu d’un coup d’État des modérés. Assurément c’était Sieyès qui, la veille, avait raison lorsqu’il essayait de convaincre Bonaparte que leur plan n’était pas réalisable ou les exposait à de grands hasards si l’on ne battait pas le fer pendant qu’il était chaud et si l’on n’arrêtait pas préventivement une quarantaine de ces meneurs qui venaient, dans l’Orangerie, de montrer que, pour des « avocats, » ils s’entendaient assez à la boxe.
La sortie de Bonaparte, emporté à demi évanoui, n’avait pas été brillante. A son entrée dans le grand cabinet où se tenaient toujours Sieyès et Roger-Ducos de plus en plus inquiets, on ne l’eût pas reconnu. Le militaire, l’homme d’action, fourvoyé dans la bagarre, était défait, égaré, à peine remis de sa syncope. Il eut là sa défaillance. On raconte que, s’adressant à Sieyès, il l’appela « général » et lui dit presque plaintivement : « Ils veulent me mettre hors la loi. » Sieyès trouva la force de faire un mot historique : « Ce sont eux qui s’y sont mis, » répondit-il.
Il fallut quelque temps à Bonaparte pour reprendre ses esprits. Il avait reçu une violente commotion nerveuse. Ce furent ses associés, ce fut Sieyès, « ce prêtre, » qui durent, pendant quelques instants, avoir de l’énergie à sa place. Sa machine physique l’avait bien trahi.
Cependant la séance se poursuivait aux Cinq-Cents et elle prenait un tour dangereux. Au moment de la sortie de Bonaparte, le tumulte avait redoublé. Il y avait même eu une sorte de panique dans les tribunes réservées au public. Maintenant on délibérait. Les députés prenaient avantage de ce qu’ils considéraient comme l’expulsion d’un général factieux et ils voulaient contraindre Lucien à faire voter la mise hors la loi. Le jeune président, qui venait d’assister avec un serrement de cœur à la mésaventure de son frère, n’avait pas perdu son sang-froid. Il résista aux sommations, aux menaces que les jacobins les plus enragés, les boxeurs qui venaient de faire leurs preuves, apportaient jusqu’à son fauteuil en le tutoyant : « Marche donc, président ! Mets aux voix ! » Lucien s’efforce d’expliquer, au milieu des vociférations, que l’Assemblée n’a pas voulu entendre le général, qu’elle ne lui a pas laissé dire un mot. Elle ne peut pas prononcer contre ce héros la plus cruelle condamnation dont elle dispose sans lui avoir permis de parler. Mais les clameurs redoublent contre Lucien qui se couvre, cède la présidence à son ami Chazal, et, crânement, demande à prendre la parole comme simple député, marchant à l’assaut de la tribune, s’y cramponnant, malgré les bousculades, en attendant son tour de parole. Ces scènes violentes, qui n’étaient pas rares, ne donnaient-elles pas raison aux hommes qui voulaient en finir avec un régime qui offrait des spectacles aussi désordonnés ?
Cette fureur, dans la circonstance, eut pourtant l’avantage de ne pas laisser venir en discussion des propositions dont les conséquences auraient pu être sérieuses. Tandis que les enragés s’époumonnaient à crierHors la loi !de plus subtils demandaient que le décret qui nommait Bonaparte au commandement des troupes fût annulé pour cause d’illégalité. D’autres, heureusement, voulaient l’annulation de tout le décret, si bien qu’au milieu de trop de motions et d’ordres du jour, l’Assemblée, toujours troublée par des cris furieux, piétina sans se résoudre à rien et gaspilla un temps précieux. L’allégorie de Martin qui, pour un point, perdit son âne, est celle qui convient à toute cette histoire. Lucien avait pu dire tout bas à l’inspecteur de la salle Frégeville : « Il faut que la séance soit interrompue avant dix minutes, ou je ne réponds de rien. » D’eux-mêmes les Cinq-Cents accordèrent ce répit, tandis que Frégeville courait avertir Sieyès et Roger-Ducos.
Ces dix minutes furent remplies par deux scènes de véritable théâtre qui précipitèrent le dénouement.
Au premier étage, dans le salon où Bonaparte reprenait ses esprits, on se rendait compte que le coup d’État parlementaire était bien manqué et que la situation devenait périlleuse. Sieyès était catégorique : on ne pouvait plus en sortir que par la force. N’avait-il pas dit depuis plusieurs mois qu’il lui fallait une épée ? Cet homme qui avait porté pendant vingt ans la robe ecclésiastique était, dans le Conseil, le plus énergique et le plus clairvoyant. Murat, qui, ce jour-là, gagna la main de Caroline, et Leclerc, déjà mari de Pauline, étaient également d’avis qu’il fallait jouer le tout pour le tout. C’était, semble-t-il, Bonaparte qui hésitait encore, tant le cri deHors la loil’avait frappé. Il n’était toujours pas sûr que la garde constitutionnelle marchât, qu’elle ne fût pas sensible à un appel des représentants du peuple. Sans doute on pouvait compter sur les autres éléments de troupe, sur les vrais soldats. Mais allait-on risquer une collision, peut-être sanglante, entre les deux sortes de militaires ? Pour garder un semblant de légalité, pour agir sur la garde des Conseils, il faudrait montrer un papier. L’idée qu’on adopta fut de solliciter des Anciens un nouveau décret qui donnerait cette fois à Bonaparte le pouvoir civil.
C’était vraiment une idée de gens en déroute. On revenait à la situation de la veille. On tournait en rond. Quelle apparence y avait-il que l’Assemblée, mal disposée, effrayée par le déchaînement des Cinq-Cents, pût voter quelque chose d’aussi grave ? Néanmoins, Fargues, un des conjurés, Ancien lui-même, se chargea d’obtenir le décret en faisant à ses collègues un tableau pathétique de la situation, en leur représentant les périls qu’avait courus le général investi de leur confiance, l’attentat auquel les députés jacobins venaient de se livrer sur lui. Fargues ne devait d’ailleurs rien obtenir : les Anciens avaient peur. Ils se contentèrent de nommer une commission pour mettre leur responsabilité à l’abri. Si l’on avait attendu leur décret pour agir, on se fût trouvé devant le néant.
Mais à peine Fargues avait-il quitté le grand salon du premier étage où l’état-major du coup d’État restait perplexe, que deux messagers de Talleyrand entraient. Talleyrand s’était tenu toute la journée dans une autre partie du château, suivant les mouvements des deux Assemblées, surveillant les impressions des uns et des autres, renseigné minute par minute et prêt à corriger les défaillances. Ses confidents, Duquesnoy et Montrond, arrivèrent à point. Ils venaient dire qu’il n’était plus possible de retenir les Cinq-Cents et que le décret de proscription allait finir par être rendu contre le général, mis au ban de la République comme factieux.
A ces mots, Bonaparte sort de la prostration où il était depuis l’échauffourée de l’Orangerie. Selon le mot vulgaire, là très vrai, ses nerfs avaient repris le dessus. Tirant son épée, il s’approche des fenêtres qui donnent sur la grande terrasse, garnie de soldats et pousse le cri : « Aux armes ! »
Ce cri était un commandement, et, aussitôt, l’ordre du général fut répété par tous les chefs de section. Dans un bruit de fers tirés du fourreau, les hommes s’alignaient, prenaient leurs positions, les grenadiers de la garde constitutionnelle à portée immédiate du château. Derrière se trouvaient les fantassins de Sérurier, les dragons de Sébastiani. C’était toujours par ces énigmatiques grenadiers, par ces briscards de la Révolution qu’il fallait commencer et, à ce moment suprême, on était moins sûr que jamais de leur attitude.
C’était à eux que Bonaparte devait parler d’abord. Il était descendu dans la cour, escorté de son état-major et suivi des yeux, non sans angoisse, par les civils qui restaient dans le grand salon. Sieyès, à ce moment-là, songeait à la berline qu’il avait eu la prudence de commander en cas d’échec. Il n’était pas le seul qui se rendît compte des risques de la journée. Talleyrand, un peu pâle, étonnait par sa fermeté et sa présence d’esprit. Un des conjurés, Villetard, avait amené son fils et son neveu, presque des enfants, les avait laissés dans un des fourrés du parc et leur avait dit : « Si vous ne me voyez pas avant ce soir, sauvez-vous comme vous pourrez : c’est que je serai mort. »
Le soir tombait, un soir gris de novembre. On approchait de cinq heures et bientôt ce serait la nuit, il ne serait plus possible d’agir sur la troupe, de l’enlever par la mise en scène et le geste. Nouveau contretemps, le cheval destiné à Bonaparte et qu’avait prêté l’amiral Bruix était une belle bête, mais fougueuse, qui se cabrait et ruait. Le général eut toutes les peines du monde à se mettre et à se tenir en selle. Encore devait-il parler aux hommes en continuant à maîtriser sa monture. Dans cette attitude peu propre à en imposer, il parcourut les rangs des grenadiers, leur demandant s’il pouvait compter sur eux. Pas de réponse. Ces hommes restaient silencieux, immobiles sous les armes. Sieyès, qui suivait la scène du balcon, s’imagina un moment, paraît-il, qu’ils s’apprêtaient à cerner le général comme pour l’arrêter. A ce moment-là, c’était Sieyès qui avait les plus vives appréhensions, elles lui faisaient voir les choses sous un aspect tragique, et, lui qui avait été jusque-là d’un si beau sang-froid, il tournait au pessimisme.
Cependant Bonaparte avait hâte de se trouver parmi les vrais soldats et il avait galopé vers eux, sur la terrasse, certain d’être bien accueilli. En effet, à peine eut-il paru que des acclamations enthousiastes retentirent. Bonaparte profita aussitôt de ces bonnes dispositions. Par saccades, à mots coupés, ayant toujours peine à conduire son cheval, il accusa les Cinq-Cents d’avoir voulu l’assassiner, les couvrit d’injures, les accusa d’être à la solde de l’Angleterre. Ce fut une scène qui laissa à tous les témoins une impression profonde. Le visage de Bonaparte portait des traces de sang qui prêtaient à croire que la tentative d’assassinat n’était pas une fable. A la vérité, Bonaparte avait rapporté d’Égypte une irritation des humeurs, une sorte d’eczéma, et, dans son énervement, il venait d’écorcher ses boutons, ce qui lui donnait un aspect « sinistre. » Pour être dû au hasard, l’effet n’en fut pas moins violent. La troupe, qui avait déjà des rancunes contre les députés qu’elle rendait responsables de ses propres misères, fut saisie de colère et d’émotion. On pouvait la conduire où l’on voudrait. Elle était prête à marcher avec son général et à faire tout ce qu’il lui demanderait.
Il n’était pas possible d’en dire autant des grenadiers. Non seulement ils gardaient leur attitude incertaine, mais encore ils étaient travaillés par des jacobins, qui, sortant de l’Orangerie et bravant la défense de parler aux soldats, leur rappelaient leur devoir constitutionnel, les conjuraient de ne pas trahir la République, les assuraient que, dans un moment, Bonaparte serait mis hors la loi. Ce seul mot, la loi, inspirait du respect à ces hommes qui avaient été comme les gardes du corps de la Révolution. Sans l’autre scène dont nous parlions tout à l’heure, la seconde, qui au même moment, avait le Conseil des Cinq-Cents pour théâtre, il est peu probable que les grenadiers du Corps législatif, de qui tout dépendait, eussent été entraînés.
Cette scène, Lucien venait de la jouer « en grand acteur politique. » Nous l’avons laissé comme il s’efforçait à la tribune de défendre son frère, de le disculper, d’écarter le vote de proscription. L’Assemblée refusait de l’entendre. La partie était bien perdue. Alors Lucien eut une inspiration. Soudain, il se défait de sa toge. Il la jette sur le rebord de la tribune avec sa toque et son écharpe et, d’une voix qu’il rend pathétique et sonore, s’écrie : « Je dois renoncer à me faire entendre. Il n’y a plus de liberté. En signe de deuil public, je dépose ici les marques de la magistrature populaire. »
C’était encore du théâtre, mais du meilleur. Il ne faut pas oublier que les hommes de ce temps-là avaient l’expérience des journées de la Révolution, des moyens par lesquels s’étaient accomplis tant de thermidors et de fructidors, des subterfuges par lesquels, à travers tant de coups de force, les apparences de la légalité avaient toujours été maintenues. Ce que Lucien venait de tenter, c’était de se confondre avec la loi, de faire comme si le droit et la liberté de l’Assemblée venaient d’être violés en sa personne. Alors le scrupule des grenadiers céderait. Ces prétoriens de la Révolution seraient déliés par ce que Sorel appelle justement « un exorcisme sacré, » le président des Cinq-Cents appelant lui-même la force armée à faire respecter son autorité contre les Cinq-Cents.
Cependant, après son geste théâtral, Lucien n’était pas en meilleure posture. Furieux de cette diversion, les jacobins criaient plus fort que jamaishors la loi !Ils assaillaient la tribune et s’efforçaient d’en arracher Lucien qui était sur le point d’être bousculé aussi gravement que l’avait été son frère quelques instants plus tôt. Tout à coup un capitaine à la tête de dix hommes entre dans l’Orangerie en criantVive la République !Ce sont des grenadiers envoyés au secours du président en danger. Cette intervention est conforme à leur devoir de gardiens du Corps législatif : la manœuvre de Lucien commence à réussir, et Bonaparte, averti par Frégeville, a compris tout de suite le parti qu’il était possible d’en tirer.
A l’entrée de ces soldats que leur capitaine annonce par un cri d’un loyalisme républicain si rassurant, les Cinq-Cents se calment. Sans doute c’est l’armée, fidèle à la Constitution, qui vient se mettre aux ordres des législateurs. Dans cette agréable illusion, les plus acharnés jacobins abandonnent même leur assaut de la tribune. Le capitaine y monte, avertit d’un mot Chazal qui maintenant préside, et, s’adressant à Lucien, lui dit qu’il vient le délivrer et lui demande de le suivre. Soit qu’il fût épuisé par ses efforts, soit qu’il eût une méfiance, Lucien ne répondit pas. Il semblait même ne pas voir. Alors le capitaine le prit sous les bras, le porta presque, avec un grand respect, « comme un corps saint, » puis le fit sortir entouré des dix grenadiers.
Tout cela avait été si rapide que le Conseil ne se ressaisit qu’après leur départ. A leur tour, les députés comprirent que la partie venait de se retourner brusquement. Quelques minutes plus tôt, ils pouvaient la gagner. Maintenant elle était bien perdue.
Aussitôt arrivé dans la cour, Lucien, qui avait retrouvé ses esprits, demande un cheval et voilà le président de l’Assemblée aux côtés de son frère. Il ne s’agit plus entre eux de rivalité. Il n’y a plus de Bonaparte militaire et de Bonaparte civil. Tous deux jouent leur destinée ensemble et ce sera la faute de Lucien si, plus tard, il gâche la sienne.
S’avançant vers les grenadiers de la garde, puisque c’était eux qu’il s’agissait de décider, il leur adressa avec feu et avec toute la force de conviction nécessaire une harangue où il leur démontrait que la liberté était violée. Il les appelait à la sauver et à la rétablir. Le président du Conseil des Cinq-Cents lui-même déclarait que la majorité, dont il était l’expression, se trouvait terrorisée par quelques représentants qui, armés de poignards, ne permettaient à personne de prendre la parole et menaçaient leurs collègues de mort. C’étaient des furieux, d’audacieux brigands, « sans doute soldés par l’Angleterre, » qui s’étaient révoltés contre le Conseil des Anciens, contre le décret régulier par lequel le commandement était donné au général Bonaparte. Par là, ils s’étaient mis eux-mêmes hors la loi. Alors il n’y avait plus de recours que dans la force armée. « Je confie aux guerriers, dit Lucien en terminant, le soin de délivrer la majorité de leurs représentants. Généraux, soldats, citoyens, vous ne reconnaîtrez pour législateurs en France que ceux qui vont se rendre auprès de moi. Quant à ceux qui persisteront à rester dans l’Orangerie, il importe qu’on les expulse. Ce ne sont plus les représentants du peuple mais les représentants du poignard. »
Discours vraiment décisif. La vérité y était habilement déformée ou sollicitée. Mais il devait produire l’effet qu’il fallait parce qu’il était exactement dans le fil des choses, dans le sens de la journée, parce qu’il restait fidèle au caractère que le coup d’État devait avoir dans la pensée de ceux qui les premiers l’avaient conçu : continuation de la méthode et des idées révolutionnaires et non rupture avec elles ; participation directe des principaux personnages de l’État et des détenteurs de l’autorité publique.
Lucien, par sa harangue civile, avait produit sur la garde du Corps législatif l’effet que Napoléon avait obtenu sur la troupe. Celle-ci, par derrière, bouillait d’entrer en action. Il fallait presque la retenir et les grenadiers sentaient cette impatience dans leur dos. Lucien s’aperçoit qu’il a partie gagnée. Acteur excellent, fertile en ressources, il imagine encore un autre jeu de scène. Prenant une épée de la main d’un des officiers qui sont près de lui, il en met la pointe sur la poitrine de son frère et jure qu’il le tuera si jamais, au lieu de sauver la République, il viole la liberté.
Cette mimique, renouvelée du répertoire de la Révolution, devait être irrésistible. Les grenadiers retrouvent les gestes, l’éloquence, le style de tragédie dont ils ont été nourris depuis dix ans. Enfin, ils sont conquis. Ils sont à point. Bonaparte qui les surveille, qui lit leurs sentiments sur leur visage, donne un ordre. Les tambours battent la charge. Murat, avec son bel allant d’entraîneur d’hommes, se met à la tête d’un groupe de grenadiers et se fait suivre. Alors toute la garde constitutionnelle s’ébranle, et, au pas de charge, se dirige vers l’Orangerie tandis que la cour se vide devant elle et que, de loin, les curieux, qui ont compris, poussent des cris d’encouragement et conspuent les jacobins.
Au bruit qui se rapproche, au roulement des tambours, la panique a commencé dans l’Orangerie. Déjà le public, effrayé, a quitté précipitamment les galeries. Dans la salle, les Cinq-Cents éperdus voient que c’est la fin et ne savent plus que crier : « Vive la République ! Vive la Constitution de l’an III ! » lorsque les premières baïonnettes apparaissent. L’entrée était étroite et les soldats ne pénétraient dans la salle qu’assez lentement, tandis que des députés, à la tribune, leur criaient qu’ils « ternissaient leurs lauriers. » Mais le mouvement était lancé. Rien ne pouvait plus le retenir. Murat, toujours en avant, annonçait aux Cinq-Cents que l’Assemblée était dissoute. Les officiers répétaient ses paroles au milieu du tumulte, ordonnant à tous les représentants de sortir. Beaucoup ne se l’étaient pas fait dire deux fois. D’autres, les extrémistes, les enragés, ceux qui faisaient le coup de poing tout à l’heure, ne pouvaient que le tendre, impuissants, refoulés par le flot des hommes armés. En cinq minutes, la salle fut vide. Les uns avaient sauté par les fenêtres. Les autres avaient pris la porte avec plus de calme, protestant qu’ils cédaient à la violence. Rares furent ceux qui restèrent à leur banc, tentèrent une résistance. Les grenadiers soulevaient ces manifestants de leur siège. On n’insistait pas. Il n’y eut aucune violence contre les personnes, l’évacuation finale fut seulement un peu plus précipitée et laissa à la garde, qui prenait goût à sa besogne, une impression de ridicule. Le grenadier Thomas racontait plus tard : « Tous les pigeons pattus se sont sauvés par les croisées et nous avons été maîtres de la salle. » Le capitaine Coignet ajoute un trait : « Et puis nous voyons de gros Monsieurs qui passaient par les croisées ; les manteaux, les beaux bonnets et les plumes tombaient à terre ; les grenadiers arrachaient les galons de ces beaux manteaux. »
Le lendemain, les habitants de Saint-Cloud ramassèrent des toques et des écharpes dans les bois. Car, une fois hors de l’Orangerie, les députés ne se trouvèrent pas dans une situation plus agréable. Les abords du palais étaient cernés par la troupe qui fit rapidement circuler les représentants empêtrés dans leur toge romaine : ce costume classique, bon pour la solennité des séances, ne valait rien pour la course à pied. Quand tout le monde fut dehors, les grilles furent fermées et les factionnaires goguenardaient : « On sort, mais on n’entre pas. »
Le coup d’État était accompli après des flottements qui avaient failli lui être funestes. Le reste n’était plus que formalités. Le Conseil des Anciens, fort penaud, siégeait toujours. Il écoutait un des Cinq-Cents, un obstiné qui ne renonçait pas et qui était venu lui dénoncer l’attentat commis contre la représentation populaire, lorsque Lucien entra et coupa court. Il raconta l’événement, le justifia encore par la tentative d’assassinat centre son frère. Les Anciens ne demandaient qu’à se laisser convaincre. Le coup étant fait, ils étaient déjà convaincus depuis dix minutes, et, cette fois, prêts à voter tout ce que l’on voudrait. L’empressé Cornudet, prompt à rendre service et à rédiger des textes, apporta le projet de Constitution provisoire, but des conjurés : trois Consuls, Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos, ajournement des Conseils jusqu’à la Constitution définitive. Il n’y eut qu’un seul opposant. « La farce est jouée, » fit Réal.
Personne n’a répété ce qui se dit entre les conjurés lorsqu’ils se retrouvèrent dans ce salon où ils avaient vu de près la déroute et passé par de mortelles angoisses. On sait seulement que Talleyrand prononça ce mot sage : « Il faut dîner. » On ignore où Bonaparte et les principaux auteurs du coup d’État dînèrent. Ce dut être agréablement. Les nouvelles de Paris étaient bonnes. La population approuvait l’événement de Saint-Cloud et s’en réjouissait. Il n’y avait pas à craindre un retour offensif des jacobins : Fouché, plein de prévoyance, était sur le qui-vive. Ses agents surveillaient les portes de Paris pour interdire l’entrée aux « enragés » des Cinq-Cents qui eussent tenté une dernière chance de soulever les faubourgs. La tranquillité dans la capitale était parfaite. On joua dans les théâtres comme à l’ordinaire et le préfet de police y fit lire une notice officielle, relation succincte et d’un arrangement ingénieux. Le public était informé que le général Bonaparte « étant entré au Conseil des Cinq-Cents pour dénoncer des manœuvres contre-révolutionnaires, » avait failli être assassiné. Par bonheur, « le génie de la République avait sauvé ce général, » et « le Corps législatif avait pris toutes les mesures qui pouvaient assurer le triomphe et la gloire de la République. » La fable était audacieuse. Mais les Parisiens ne demandaient qu’à l’accepter.
On s’occupait, à Saint-Cloud, à donner à cette fable un semblant de consistance. Sieyès, Lucien, Bonaparte lui-même ne renonçaient pas à habiller le coup de force dans les formes parlementaires. Après avoir chassé et dispersé les Cinq-Cents, on se mit à la recherche de ceux qui, déjà consentants ou assouplis par l’épreuve, voudraient bien revenir siéger. Une curieuse chasse à l’homme commença dans la nuit. On courait maintenant après les fuyards. On put en ramener un certain nombre, cent cinquante environ, peut-être plus si l’on en juge par les compensations qui furent accordées plus tard à d’anciens membres des Cinq-Cents.
Aux chandelles, devant ce Parlement-croupion, Lucien, ayant repris le fauteuil de la présidence, fit voter le changement de Constitution que les Anciens avaient déjà adopté. Tout fut fait dans les règles. Une commission fut nommée. Des rapporteurs conclurent à l’adoption. Boulay et Cabanis justifièrent les événements de la journée, selon la doctrine brumairienne, par le besoin de renforcer le gouvernement afin de sauver la Révolution et la République, de les arracher aux partis et de concilier l’ordre et la liberté. C’est ce que Taine appelle « l’alliance de la philosophie et du sabre. » Tout brumaire est là. Et, pour consacrer l’alliance, les trois Consuls déjà désignés furent invités à prêter serment à la République une et indivisible et à ses principes. Les législateurs présents jurèrent à leur tour. Un orateur déclara que c’était aussi beau et aussi grand que le serment du Jeu de Paume. Peut-être était-il sincère. On cachait sous les fleurs de l’antiphrase le rôle que les baïonnettes venaient de jouer, — la force des baïonnettes, ô Mirabeau !
Cette régularisation du coup d’État, ces dernières formalités parlementaires durèrent jusqu’à onze heures du soir. Alors Bonaparte tira une proclamation au pays qu’il tenait toute prête. Il y insistait sur la tentative d’assassinat, vraiment précieuse, dont il avait failli être victime. C’était l’excuse du coup de force, il annonçait aussi qu’il n’était « l’homme d’aucun parti. » Et c’était ce qui devait le mieux plaire aux Français.
Tout était fini et finissait bien. On rentra tard à Paris dans des voitures qui avaient failli, quelques heures plus tôt, servir à la fuite. Bonaparte, qui avait pour compagnon le fidèle Bourrienne, resta silencieux jusqu’au retour rue de la Victoire. On est libre de penser qu’il méditait son gouvernement futur. Il avait aussi le droit d’être brisé par les émotions de ces deux jours.
Sieyès et Roger-Ducos n’avaient d’autre domicile que le Luxembourg. Ils y revinrent coucher à deux pas de Gohier et de Moulin toujours gardés à vue. Moreau n’avait pas quitté sa faction une minute. Comme il s’ennuyait, il avait beaucoup fumé, au point d’incommoder ses prisonniers. Moreau, qui avait failli être choisi par Sieyès pour exécuter le coup d’État, avait fumé la pipe pendant que Bonaparte prenait le pouvoir…