«C’est un supplice de ne pas t’avoir un seul instant, à moi vraiment!... Tantôt, à ce thé, je n’ai pu t’approcher seul, un moment. J’en avais la fièvre!«Max, pourquoi ne viens-tu pas jusqu’à moi? Mon bien-aimé, rappelle-toi les heures merveilleuses que nous avons eues, avant que commence le cauchemar maudit de la guerre. Max, les minutes fuient si hâtives qu’il faut saisir au passage celles que le Destin nous offre. Tout mon être t’appelle... Viens!... Viens près de moi, ne fût-ce qu’un instant!«Je te donnerai tant d’ivresse que ta fièvre heureuse finira bien par égaler la mienne, comme il en fut, à ces heures que, pas plus que moi, tu n’as pu oublier... Promets-moi que tu vas venir, demain, Max, en souvenir de notre passé qui a été beau comme un rêve et qui, cependant, fut une réalité dont l’oubli nous sera à jamais impossible...«Max, je t’attends!... Viens, viens, viens...«TaMaud.»>
«C’est un supplice de ne pas t’avoir un seul instant, à moi vraiment!... Tantôt, à ce thé, je n’ai pu t’approcher seul, un moment. J’en avais la fièvre!
«Max, pourquoi ne viens-tu pas jusqu’à moi? Mon bien-aimé, rappelle-toi les heures merveilleuses que nous avons eues, avant que commence le cauchemar maudit de la guerre. Max, les minutes fuient si hâtives qu’il faut saisir au passage celles que le Destin nous offre. Tout mon être t’appelle... Viens!... Viens près de moi, ne fût-ce qu’un instant!
«Je te donnerai tant d’ivresse que ta fièvre heureuse finira bien par égaler la mienne, comme il en fut, à ces heures que, pas plus que moi, tu n’as pu oublier... Promets-moi que tu vas venir, demain, Max, en souvenir de notre passé qui a été beau comme un rêve et qui, cependant, fut une réalité dont l’oubli nous sera à jamais impossible...
«Max, je t’attends!... Viens, viens, viens...
«TaMaud.»
En toutes lettres, hardiment, follement, c’était signé.
Mireille avait lu tout d’un trait. Et maintenant, d’un geste de créature écrasée qui cherche à comprendre, elle passait la main sur son front; avec stupeur, elle levait vers le portrait de Max des prunelles que l’angoisse dilatait...
Ainsi cette chose horrible dont la crainte était latente en elle, cette chose s’était accomplie... Max et Maud l’avaient trompée, sans souci de l’amour, de la tendresse que, stupidement confiante, elle leur témoignait. Pas une seconde, elle n’en pouvait plus douter. Une certitude était entrée en elle, que rien ne pourrait détruire...
Ils l’avaient trompée... quand cela?... Avant la guerre. Cette lettre non datée le disait... Un souvenir jaillit dans son cerveau;—ainsi, dans la nuit flambe un éclair.—Elle revit le carrefour de la forêt de Fontainebleau où Max lui avait parlé de son dîner chez Maud; où son attitude lui avaitdonné l’impression qu’il lui taisait quelque chose... En elle, se ravivait, intense, le sentiment qui, jadis, l’avait bouleversée, sous l’éclair d’une intuition.
Elle murmura, le cœur déchiré par une souffrance, plus affreuse encore que le jour où elle l’avait perdu:
—Oh! Max, Max! tu as fait cela!
Ce jour de Fontainebleau qu’elle retrouvait si présent, quand il était venu à elle, c’était au sortir des bras de Maud. Et cependant, il s’était montré pour elle le mari amoureux qu’elle adorait... Il avait baisé sa bouche avec des lèvres chaudes encore de celles de Maud... Il lui avait dit les mots, donné les noms que sa voix, frémissante dans le désir, avait donnés à Maud... Quand elle avait dormi, confiante, sur son cœur, il songeait peut-être àl’autre, près de qui il venait de connaître «l’heure merveilleuse» entre toutes...
Instinctivement, elle passa la main sur ses lèvres, les frottant de ses doigts glacés, comme si elle pouvait effacer le frôlement des lèvres menteuses qui lui avaient été chères... Puis, encore une fois, elle se reprit à lire l’affreuse lettre... Comment était-elle là, cette lettre?... Depuis quelle permission de Max?... Tout à coup, dans sa pensée qui fouillait, revivait un menu incident. C’était la dernière fois que Max était venu... Le matin de leur départ imprévu pour laCommanderie. Entrant dans son fumoir, elle l’avait trouvé très affairé à chercher «un papier important, avait-il expliqué, qu’il avait égaré». Elle avait voulu l’aider, le voyant bousculer les tiroirs de son bureau. Mais il s’y était refusé avec une sortede vivacité impérieuse dont elle avait été surprise un peu. Il s’en était aperçu, si nerveux fût-il, et tout de suite, l’accent changé, il avait dit:
—Certainement, j’ai dû laisser ce papier au ministère. J’y repasserai. Ne t’en inquiète pas, chérie.
Et aucune divination ne l’avait avertie qu’il venait encore de lui mentir... Alors, elle avait naïvement cru qu’il s’agissait de quelque pièce militaire, concernant son service, et elle n’avait pas insisté, distraite, d’ailleurs, par la pensée divine qu’ils partaient tous deux, pour être enfin entièrement l’un à l’autre... Et quel époux-amant il s’était montré pour elle, pendant ces dernières heures, alors que, peut-être, il sortait de répondre à l’appel de Maud... «Viens... Viens... Viens...»
Dans le cerveau de Mireille, que le désespoir martelait, le mot sonnait sans relâche.
Quand Maud avait-elle écrit cette lettre?... Après un thé... Lequel?... Ils en avaient eu tant, cette semaine-là.
Qu’avait-il répondu?... Avait-il cédé à la prière que la tentatrice lui envoyait, insouciante, dans sa passion, que la lettre fût trouvée!...
Ah! c’était plus cruel encore, s’il l’avait de nouveau trahie, en ces jours de tempête, après qu’elle-même l’attendait, fidèle, crucifiée par son angoisse pour lui!... Était-ce possible que cette abomination fût vraie?
Et c’était à ce menteur qu’elle avait voulu demeurer éternellement attachée... Pour l’amour de lui, qu’elle s’était refusée à l’homme qui, aujourd’hui, l’aimait... Qui savait peut-être la vérité surle mari tant regretté et avait eu la générosité de ne lui laisser rien soupçonner... Peut-être bien d’autres aussi savaient et souriaient de son obstination à s’enfermer dans son deuil...
Abîmée dans sa souffrance, elle demeurait debout devant le bureau, ses yeux sans larmes fixés sur le portrait qu’elle interrogeait désespérément. Avait-il été retrouver Maud?... Oh! savoir... savoir!...
Maud, seule, maintenant pouvait lui répondre... Et il faudrait bien qu’elle le fît...
Une inflexible résolution durcissait le cœur de Mireille... En même temps, l’impression grandissait en elle, qu’une seconde fois, elle venait de perdre Max, et plus complètement encore... Pour les rapprocher, au delà même de la mort, il n’y avait plus le souvenir de leur amour... Maintenant, elle avait la sensation que cet amour gisait dans la boue...
SiMireille avait obéi à son premier sentiment, tout de suite elle eût été parler à Maud, tant elle éprouvait, intolérable, le besoin de savoir.
Mais une réserve instinctive, une sorte de pudeur l’arrêtait au moment de remuer cette lie qui éclabousserait celui qu’elle avait adoré. Et puis, quel supplice de se retrouver devant sa menteuse amie à qui elle n’avait jamais donné que de la tendresse... D’apprendre des détails, peut-être, qui lui serait une nouvelle douleur et préciseraient la trahison...
Or, voici que deux jours après, le hasard amena cette rencontre dont elle avait peur, tout en la souhaitant et la sachant inévitable.
A la fin de l’après-midi, comme elle sortait de chez sa mère qui recevait, sur le seuil de la porte cochère, elle se trouva en présence de Maud, descendant de voiture.
La jeune femme l’accueillit par une exclamation de plaisir:
—Oh! Mireille, je suis contente de t’apercevoir!... Remonte avec moi chez ta mère, pour que nous passions un instant ensemble, dis, chérie.
«Chérie!» Maud osait l’appeler ainsi après lui avoir volé son mari, lui avoir infligé la plus terrible injure dont une femme puisse atteindre une autre.
Une seconde, avec une sorte d’effroi devant cette inconscience, elle la considéra; et ses yeux étaient si sévères, étincelants d’une révolte si méprisante, que dans ceux de Maud une surprise monta:
—Qu’est-ce que tu as, Mireille?
—Je te le dirai un jour où nous pourrons causer tranquillement... Adieu, Maud.
Elle ne lui tendait pas la main. Aucun sourire n’éclairait son visage; et, se détournant, elle partit, rapide, frêle ombre noire dans le crépuscule.
Une autre que Maud Ypsilof, voyant Mireille si différente d’elle-même—et se souvenant...—fût peut-être restée à l’écart, tant qu’elle ignorait le pourquoi de cette attitude nouvelle. Mais Maud était une impulsive qu’aucune menace de danger n’aurait pu faire reculer. Le lendemain même, tandis que, avant de sortir, Mireille cherchait une revue dans la bibliothèque de son mari, elle s’entendit soudain annoncer:
—Mᵐᵉ la princesse Ypsilof est au salon et demande si elle peut voir Madame.
Mireille éprouva la sensation d’un poids longtemps menaçant qui s’abattait tout à coup sur son cœur, et il lui fallut un effort pour retrouver le souffle qui lui manquait. Puis, elle commanda:
—Faites entrer ici.
Obéissant à une irrésistible impulsion, elle avait donné l’ordre. Là, dans cette pièce où le souvenirde Max était si présent, devant son image, Maud n’oserait pas lui mentir... Alors, elle allait savoir...
Ses mains se serrèrent d’angoisse. Droite, elle attendait.
Le domestique écarta la lourde tapisserie de la portière, et Maud apparut, très belle, apportant le pénétrant parfum de fleur qui l’enveloppait toujours, mais un peu pâle, comme si elle eût été violemment saisie de se voir, contre toute prévision, reçue dans la pièce qui avait été le séjour favori de Max. Et, tout de suite, son regard courut vers le portrait, sur le bureau, tandis qu’elle avançait vers Mireille, restée immobile, sans geste d’accueil.
Elle, très vite, l’embrassa d’un mouvement si spontané, que la jeune femme ne put se dérober. Mais elle eut un recul violent que Maud perçut... Et puis, les lèvres de Mireille n’avaient pas rendu le baiser...
Alors Maud s’écarta un peu, devenue plus pâle encore, et regardant son amie, elle s’exclama:
—Mireille, que tu es étrange!... Que t’est-il arrivé?... Tu m’as dit que tu désirais me parler... Tu as quelque chose contre moi?
Le regard de Mireille se posa sur elle:
—J’ai à te rendre quelque chose qui t’appartient.
—Quelque chose?... Quoi?...
—Un papier.
—Comment, un papier?... Quel papier? Que veux-tu dire?...
—Un papier que le hasard a fait tomber entremes mains et que je ne veux pas garder... D’ailleurs, il est à toi, signé par toi.
Toutes deux étaient restées debout. Maud saisit les poignets de Mireille et ses yeux brûlants, dont le regard devenait tout ensemble aigu et anxieux, cherchèrent ceux de sa cousine.
—Mais, Mireille, que signifie tout cela?
—Une chose bien simple et cependant terrible... Tu vas comprendre.
Mireille avait dégagé ses mains sans que Maud essayât de les retenir ni de l’arrêter, tandis qu’elle allait vers le bureau, l’ouvrait et prenait la feuille.
Dans son cadre, Max regardait avec sa hardiesse caressante. Et son âme, où était-elle? Entendait-elle l’accusation devant laquelle il n’avait aucune défense possible?...
Mireille tendit le papier à la jeune femme qui semblait pétrifiée.
—Tiens! c’est à toi, cette lettre.
Maud la saisit d’un geste éperdu et y jeta un coup d’œil.
Il n’y avait plus vestige de couleur sur son beau visage qui se contractait.
—Où as-tu trouvé cette lettre? interrogea-t-elle violemment.
—Dans un livre de Max.
—Ah! en inventoriant le bien de celui qui n’est plus là, pour défendre son intimité contre ta curiosité!... Toi, toi, tu as fait cela! toi! la délicate Mireille.
La femme de Max Noris eut un méprisant geste d’épaules.
—J’ai touché à ce livre pour le ranger, Maud, et la lettre que Max avait crue perdue en est tombée... Je n’avais aucune curiosité. J’ai le respect des secrets de ceux qui ne sont plus, mais...
—Mais cependant tu as lu!
—Oui, sans réfléchir... D’ailleurs, j’en avais le droit!... J’ai lu d’instinct. Et c’est horrible d’avoir lu!
—Tu as lu!... Tu as lu!...
—Oui...
—Et... et tu t’es imaginé... des folies!
—Je ne me suis rien imaginé... J’ai appris une vérité affreuse...
Maud regardait la jeune femme avec des prunelles dilatées. Elle, Mireille, avait la sensation que son cœur gisait, broyé. Et, dans sa torture, criait la soif de savoir si son mari avait répondu à l’appel éperdu que renfermait cette lettre.
Pourtant elle se taisait, sachant Maud capable de lui répondre par un mensonge.
Mais la jeune femme s’était laissée tomber sur une chaise basse, et la tête penchée, elle lisait la lettre comme si elle ne la connaissait pas.
Puis elle se redressa; et ardemment, elle demanda:
—Cela te ferait-il un peu de bien, Mireille, de savoir qu’il n’est pas venu, comme je l’en suppliais?...
Un frisson secoua Mireille. Une seconde, l’étau qui lui broyait le cœur se desserra.
—Tu dis qu’il n’est pas venu?
—Non, il n’est pas venu.
—Oh! est-ce la vérité? murmura Mireille désespérément.
—C’est la vérité, Mireille.
—Jure-le-moi sur... sur ta vie... sur celle de mes petits... sur son souvenir à lui...
Sans hésiter, Maud prononça, avec un accent où, vraiment, la sincérité vibrait:
—Je te le jure. Il n’est pas venu... Je lui avais envoyé ma folle prière après... après ce thé chez ta mère où j’avais été exaspérée de le voir si mal... Car je l’adorais!
—Tais-toi! Maud, commanda Mireille, sa douce voix devenue impérieuse.
—Le lendemain, j’ai reçu de lui une lettre... que tu pourras lire... que je conserve comme une relique, et qui a éveillé en moi le remords à ton égard... Car jusqu’alors... tu me connais, la passion m’absorbait seule... depuis surtout que je l’avais revu...
—Tu l’avais revu?... Quand?... Tu comprends, maintenant que j’ai appris, il faut que je sache tout... Pour la première fois, quand était-ce arrivé? Comment?...
La voix de nouveau impérative, ses mains serrées l’une contre l’autre, Mireille interrogeait, debout devant Maud abattue sur sa chaise basse; et, encore une fois, d’instinct, ses yeux cherchèrent, dans le cadre de cuir, le jeune visage souriant, le regard qui avait menti, la bouche qui avait cherché la bouche de l’amie...
D’une voix sourde, Maud disait:
—Quand?... Au printemps qui a précédé laguerre... Tu étais à Fontainebleau avec Jean... Lui, seul à Paris... Je lui ai demandé de venir dîner avec moi... Depuis longtemps, tout bas, j’étais folle de lui... Je le lui ai avoué, après l’avoir, avec toute la puissance de ma passion, grisé de... de ce qu’il appelait, tu te rappelles? «mon charme capiteux».
Le visage de Mireille se contracta. Mais elle n’eut pas un mot. Ses yeux continuaient d’exiger la cruelle vérité.
—Lui... tu le connais... il était comme tous les hommes... un altéré d’amour...
—J’étais là pour lui en donner, interrompit Mireille d’une voix si dure, qu’il semblait qu’une autre parlât.
—Non, tu n’étais pas là, justement... Et la nuit était douce divinement... Une nuit de printemps... Une vraie nuit d’amour...
Un cri bondit du cœur de Mireille:
—Tais-toi!... Ne me dis pas cela!
—Mireille, tu veux savoir... Pense, je t’en supplie, que nous avons un moment perdu la raison... Et que l’acte des insensés doit être pris comme tel...
Une expression d’amertume infinie crispa la bouche de Mireille.
—Ce soir-là, seulement, vous avez été fous? Maud, ne me mens pas! Il faut que je connaisse la vérité!
—Cette semaine-là, tandis que tu étais absente... Et puis, tu es revenue... Après, la guerre a éclaté...
—Alors?...
—Alors, il m’a laissée... pour toujours!
Mireille, comme si la force, soudain, l’abandonnait, se laissa tomber sur le divan où, tant de fois, près delui, elle avait connu de si doux instants... Le murmure du passé lui arrivait en rafales...
Maud continuait à tordre ses mains d’un geste machinal; elle aussi regardait vers les jours enfuis.
Brusquement, Mireille releva la tête et questionna:
—Tu dis qu’il t’a laissée... pour toujours... Cependant, il est revenu en permission.
—Il s’était ressaisi... Et, en lisant la lettre par laquelle il a répondu à mon billet, j’ai compris pourquoi il était perdu pour moi...
—Maud, cette lettre, je veux la voir...
La jeune femme inclina la tête.
—Tu l’auras... Mais tu seras généreuse, n’est-ce pas, tu me la rendras?... Pour moi, je te l’ai dit, elle est une relique... C’est tout ce qui me reste de lui...
—Avec tes souvenirs! fit Mireille, une âpreté sombre dans la voix.
Un sourire amer passa sur les belles lèvres, souples et lourdes.
—Oh! mes souvenirs... Je n’ai plus qu’un désir, les oublier, les rejeter de mon cœur, de mon cerveau! Il le faut bien pour que je puisse recommencer ma vie...
—Tu veux... tu veux te remarier!... malgré... ce qui a été?... Tu veux tromper un honnête homme en te donnant à lui comme une honnête femme?... Mais quelle conscience as-tu donc, Maud!...
Mᵐᵉ Ypsilof eut son geste familier et haussa les épaules.
—Je n’ai pas de conscience... Je n’ai qu’unappétit de bonheur... de bonheur tel que je le comprends... si impérieux que je sacrifie tout pour le rassasier... Sois tranquille, je n’épouserai qu’un être à ma hauteur... qui m’apportera... ce que moi-même je lui offrirai... Nous serons quittes!... Tu le sais bien que je me juge indigne d’un homme comme Guisane...
—Ne parle pas de Guisane!... commanda Mireille d’un élan dont elle ne fut pas maîtresse. Que son nom même ne soit pas mêlé à ces vilenies!
—Mireille, il faut pourtant que je te dise quelque chose qui te fera mieux encore pénétrer ce qu’il est... Il sait qu’un moment... Max a mal agi envers toi...
—Il sait!... Comment sait-il?
—Parce que... pendant les dernières heures qu’ils ont passées ensemble, Max lui-même a avoué la trahison qu’il se reprochait tant...
Mireille regarda sa cousine avec des prunelles où il y avait de la stupeur.
—Mais comment, toi, Maud, sais-tu ce qu’ils ont dit ensemble?
—Là-bas, à Morgat, Guisane et moi, nous avons parlé de toi. Il m’a fait une réflexion qui m’a montré qu’il connaissait la vérité... Mais tu as vu, même pour t’obtenir, peut-être, toi qu’il adore... il n’a pas voulu altérer le souvenir que tu gardais de Max! Mireille, il m’a semblé que cela, il valait mieux que tu l’apprennes. Maintenant, tu n’ignores plus rien... Je n’ai plus qu’à te dire adieu...
Elle se levait et passait la main sur son front d’un geste d’infinie lassitude. Mireille, épuisée, n’avait plus une parole.
—... Je n’ai plus qu’à te demander pardon... oh! de toute mon âme, avec tout ce qui s’y trouve de moins mauvais... de ma trahison, du mal que je viens encore de te faire et que j’aurais tant voulu t’épargner... Car c’est pour te l’éviter que j’ai résisté, bien des fois, à la tentation de m’accuser devant toi... Ah! pourquoi cette lettre est-elle tombée entre tes mains!
—Parce que la justice l’exigeait, prononça lentement Mireille.
—Oui, la justice est sans pitié!... Ah! de la pitié, Mireille, aies-en pour moi, je t’en supplie!... Souviens-toi que Max t’a donné ce que personne d’autre n’a eu de lui... Méprise-moi, je le mérite. Mais... plus tard... pense à moi sans colère...
—Je n’ai pas de colère, mais seulement de la souffrance... Ah! une souffrance pire encore que quand j’ai appris qu’il m’était enlevé!... Il ne me reste plus rien de lui. Pas même le souvenir de notre amour qui me fait mal... et dont j’ai presque l’horreur maintenant!... Oh! je voudrais mourir!
Maud la contemplait avec des yeux désespérés.
—Mireille, quand tu auras lu sa lettre, je suis sûre que tu ne penseras plus ainsi...
—Cette lettre, tu vas me l’envoyer aujourd’hui même. Je ne peux pas attendre!...
—Tu l’auras ce soir... Je te la confie. Adieu, Mireille.
—Adieu...
Une seconde, elles se regardèrent, sans un geste l’une vers l’autre. Puis Maud se détourna et sortit.
..............................
Le soir même, Mireille avait la lettre. Pour elle aussi, c’était une relique, malgré la trahison; elle le sentait bien, tandis qu’elle emportait le précieux papier, pour le lire dans le cabinet de Max.
Elle s’assit au bureau où il écrivait jadis, à la lueur de sa lampe, devant son visage qu’elle avait tant chéri; et un instant, elle le considéra avec toute son âme, rendue si profonde par la douleur. Puis, elle ouvrit l’enveloppe et elle commença à lire:
«Non, Maud, je ne viendrai pas; ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais plus. J’ai été misérablement coupable parce que je suis un pauvre homme de chair et de passion et que vous m’aviez grisé, Maud... Ce n’est pas un reproche... Je n’ai pas le droit de vous reprocher d’avoir fait à ma faiblesse l’aumône que j’avais la lâcheté d’implorer...«Vous êtes toujours l’ensorceleuse qui m’a fait perdre toute sagesse. Mais depuis plus d’un an, je vis à une école qui a un peu trempé ma fragilité. Si vous saviez comme à l’éclair des obus, avec la vision constante de la mort possible, le jugement se fait autre; sévère pour telle de nos actions qui nous avait paru une bagatelle.«Là-bas, il m’est venu le dégoût et le mépris de ma faute enversElle, si adorablement vaillante, fidèle, tendre, dans les heures tragiques qu’elle supporte sans un retour sur elle-même, ne pensant qu’à moi qui lui ai menti... Jamais son souvenir, quand je suis loin, dans la tranchée, ne me torturera assez pour me faire expier ma vilaine action!«Si vous saviez de quel poids ce souvenir, maintenant, pèse sur ma loyauté, vous comprendriez que la tentation ne m’effleure même plus de revenir à vous—fût-ce même une fois!...—avant de repartir... Alors pourtant que je subis encore, que je subis toujours votre séduction, Maud.«MaisElleest ma force... Ah! si je pouvais lui demander son pardon, ce serait l’allégement béni... Mais je ne dois pas me permettre cette expiation bienfaisante... Elle souffrirait tant,—elle innocente,—par moi... et par vous, Maud... Ici, je devine votre pensée. Vous avez raison... Ce n’est pas à moi de vous dire cela...«Adieu. Oubliez notre folie qui fut un rêve bien court, dont la guerre nous a réveillés à jamais... Si je ne reviens pas, je mourrai, du moins, tout àElle, conscient que je ne méritais pas de retrouver, à ses côtés, la vie bienheureuse qui était la nôtre.«Si je reviens, toujours, Maud, je veux me montrer votre ami le meilleur,«Max.»
«Non, Maud, je ne viendrai pas; ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais plus. J’ai été misérablement coupable parce que je suis un pauvre homme de chair et de passion et que vous m’aviez grisé, Maud... Ce n’est pas un reproche... Je n’ai pas le droit de vous reprocher d’avoir fait à ma faiblesse l’aumône que j’avais la lâcheté d’implorer...
«Vous êtes toujours l’ensorceleuse qui m’a fait perdre toute sagesse. Mais depuis plus d’un an, je vis à une école qui a un peu trempé ma fragilité. Si vous saviez comme à l’éclair des obus, avec la vision constante de la mort possible, le jugement se fait autre; sévère pour telle de nos actions qui nous avait paru une bagatelle.
«Là-bas, il m’est venu le dégoût et le mépris de ma faute enversElle, si adorablement vaillante, fidèle, tendre, dans les heures tragiques qu’elle supporte sans un retour sur elle-même, ne pensant qu’à moi qui lui ai menti... Jamais son souvenir, quand je suis loin, dans la tranchée, ne me torturera assez pour me faire expier ma vilaine action!
«Si vous saviez de quel poids ce souvenir, maintenant, pèse sur ma loyauté, vous comprendriez que la tentation ne m’effleure même plus de revenir à vous—fût-ce même une fois!...—avant de repartir... Alors pourtant que je subis encore, que je subis toujours votre séduction, Maud.
«MaisElleest ma force... Ah! si je pouvais lui demander son pardon, ce serait l’allégement béni... Mais je ne dois pas me permettre cette expiation bienfaisante... Elle souffrirait tant,—elle innocente,—par moi... et par vous, Maud... Ici, je devine votre pensée. Vous avez raison... Ce n’est pas à moi de vous dire cela...
«Adieu. Oubliez notre folie qui fut un rêve bien court, dont la guerre nous a réveillés à jamais... Si je ne reviens pas, je mourrai, du moins, tout àElle, conscient que je ne méritais pas de retrouver, à ses côtés, la vie bienheureuse qui était la nôtre.
«Si je reviens, toujours, Maud, je veux me montrer votre ami le meilleur,
«Max.»
Sur le papier qui avait dû être lu bien des fois, car les plis en étaient fortement creusés, des larmes tombaient qui effaçaient un peu les mots.
Tout bas, Mireille répétait:
—Oh! mon pauvre petit!... Mon cher bien-aimé!...
De très haut, voici qu’elle pensait à lui, comme une mère pense à son enfant qui a failli mais qui le regrette.
Une fois encore, puis une autre, elle relut la lettre... Puis, lentement, elle prit sur le bureau une feuille de papier et se mit à copier les lignes qu’ilavait écrites; qui, aujourd’hui, lui disparu, venaient lui apporter sa suprême pensée.
Quand elle eut fini, elle se pencha sur la signature et y posa ses lèvres, en un baiser long, profond, pareil à un sceau...
Elle avait pardonné,—ainsi qu’il l’avait souhaité... Mais elle savait bien qu’elle ne pourrait oublier.
C’étaiten mars, une tiède et lumineuse journée printanière, le samedi des Rameaux, après une semaine angoissée par l’avance allemande... Une journée troublée par l’inexplicable canonnade qui, depuis le matin, assaillait Paris, sans avion visible. Mais Mireille qui rentrait n’y songeait même pas; et, hâtivement, elle dit à la femme de chambre, appelée chez elle par son coup de sonnette:
—Il n’y a pas de lettre?
—Aucune, madame.
Elle ne répondit pas, et machinalement tendit à la femme de chambre ses vêtements de sortie.
Pas de lettre!... Cela faisait maintenant cinq semaines qu’elle ne savait plus rien de Guisane. Ni lettre, ni carte, pas une ligne même. Aucune réponse aux missives anxieuses envoyées à une adresse devenue, d’ailleurs, plus qu’incertaine. Et le dernier courrier arrivé était déjà vieux de plusieurs jours...
Pourquoi ce silence soudain?... Où était-il? Au milieu de l’effroyable bataille qui reprenait depuis plusieurs semaines?
Sans faiblesse, elle avait traversé cet inoubliablehiver; calme sous le bombardement des gothas qu’elle s’était refusée à fuir, malgré les objurgations de sa mère qui, elle-même, ne voulait pas quitter Paris où M. Dabrovine était résolu à rester. Comme son appartement était au deuxième étage, elle s’y prétendait en sûreté; et, seulement devant l’insistance de ses parents, elle s’était décidée, lors des dernières alertes, à descendre les enfants dans sa cave, transformée en «salon de sécurité».
A Paris, les lettres lui arrivaient plus vite et plus sûrement. Elle s’en était éloignée un mois seulement, au cours de la saison, pour aller à Monaco, tenir compagnie à ses beaux-parents qui y passaient l’hiver et s’y trouvaient bien isolés.
Et la fatalité avait voulu que juste à cette époque fût tombée,—inopinément changée de date,—la permission de Guisane. Aussi, à peine l’avait-elle aperçu, lui semblait-il... Et encore, parce qu’il avait fait ce tour de force de trouver trois jours pour aller jusqu’à Monaco.
Hélas! qu’ils s’étaient donc peu et mal vus!... Un retard de lettre, une dépêche non remise en temps, avaient été cause qu’elle était absente, entraînée à Nice par des amis, le jour même où il était venu lui faire sa première visite.
Sa belle-mère, toujours prévenante, l’avait bien retenu à dîner. Mais, si peu, ils avaient pu être seuls... Juste le temps de lui faire visiter le jardin, de sortir un court moment avec lui, dans le parc du Casino, d’aller le lendemain matin errer une heure, à ses côtés, dans les petites rues fraîches où d’autres promeneurs les croisaient sans cesse.
Et alors, plus évidente encore, Guisane avait eu la certitude qu’il ne s’était pas trompé en trouvant, dès leur première entrevue, qu’elle n’était plus la Mireille quittée en octobre.
Celle qu’il revoyait à Monaco était grave avec une amertume, un désenchantement que n’avait pas sa tristesse jusqu’alors. Pas plus que jadis, elle ne se plaignait. A tous ceux qui l’entouraient, elle se prêtait avec l’oubli d’elle-même, la grâce douce qui lui donnaient un irrésistible charme.
Mais, dans la profondeur du regard, dans le faible sourire,—où jamais plus n’apparaissait un éclair de gaieté,—il y avait quelque chose de découragé qui était poignant sur ce jeune visage...
—Mireille, que vous est-il arrivé?... Vous avez changé..., avait-il demandé.
Vaguement, elle avait répondu:
—Tant de choses nous transforment peu à peu, mon ami.
Car ses lèvres, sa pensée, son cœur se refusaient à accuser Max. Même auprès de celui qui savait... Et lui n’avait pas insisté, trop délicat pour forcer une confidence qu’elle jugeait devoir lui taire. Sur tant de sujets, d’ailleurs, elle lui montrait une confiance exquise; et peut-être, sans en avoir même conscience, elle se révélait, pour lui, une amie telle que jamais il ne l’avait vue jusqu’alors.
Mais il s’effrayait de discerner, à travers ses paroles, le caractère définitif qu’elle donnait à l’organisation solitaire de sa vie. Une vieplusque remplie; intelligente et généreuse, livrée à ses enfants d’abord, à sa mère qui, sans cesse, réclamait sa présence, au monde qu’elle ne fuyait plus absolument.
Il la devinait énergique et résolue pour cacher un suprême détachement; trouvant une sorte de consolation poignante à se disperser discrètement, dans des œuvres de guerre où son concours pouvait être utile.
Aussi, il la sentait redevenue religieuse. Et il ne se trompait pas. De toute son âme, qui n’espérait plus rien, elle disait la prière qui, un soir, lui avait jailli du cœur: «Mon Dieu, je sais bien que devant Vous je ne suis qu’une pauvre petite chose, incapable de comprendre le pourquoi de votre volonté... La douleur atroce que moi et tant d’autres nous subissons est permise par Vous, pour des desseins que nous ne pouvons pénétrer...
«Mon Dieu, mon cœur est révolté parce qu’il est faible... Que la souffrance l’affole... Mais ma pensée reconnaît que votre sagesse voit ce qui doit être...
«Seulement, que cette souffrance acceptée assure, je vous en supplie, le bonheur de celui que vous m’avez pris, des disparus que j’ai connus, de ceux que j’ignore, de ceux à qui nul ne songe...
«Mon Dieu, ayez pitié de moi, de mes sœurs en douleur! Nous avons tant besoin de Vous!»
Guisane était reparti, quinze jours avant qu’elle-même revînt à Paris, pour le mariage tout intime de Bernard et de Christiane, célébré pendant la permission du jeune homme. Le général de Vologne était venu quelques heures pour y assister. Maintenant, Bernard se battait, comme Guisane, et sa jeune femme était retournée se dévouer à l’hôpital.
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Un coup frappé à la porte de la chambre fit tressaillir Mireille qui songeait, interrogeant le redoutable inconnu:
—Entrez. Qu’y a-t-il?
—M. Dabrovine fait demander s’il peut voir Madame.
—Mais, bien entendu. Il est au petit salon?
—Oui, madame.
Elle allait vite vers son père, tout de suite inquiète, bien que, souvent, il vînt ainsi la voir.
—Père, vous ne m’apportez pas de mauvaises nouvelles?
—Pas particulièrement, ma chérie. Mais j’avais hâte de savoir comment tu avais traversé cette journée d’émotion.
Sa pensée était tellement absorbée par son intime anxiété, qu’elle répéta, sans comprendre:
—Cette journée?... Laquelle?...
—Mais aujourd’hui même. Ma Mireille où donc as-tu la tête?... Tout de même, tu as entendu le canon?
—Oh! oui, depuis ce matin. Il paraît que ce sont je ne sais quels exercices de tir... Je ne comprends pas pourquoi Paris s’en est si fort agité. A dix heures, quand j’ai vu qu’il ne s’agissait pas d’une visite d’avions, je suis sortie, ayant une course à faire, et j’ai été stupéfaite de me trouver seule dans mon avenue avec une infirmière qui passait et lesgens arrêtés en groupe au seuil des portes. Plus une voiture. Pas un tramway. Un Paris désert. C’était très curieux d’aspect!
Elle parlait, souriant un peu, distraite par la vision rétrospective. Son père la regardait curieusement:
—Des exercices de tir!... Chère petite inconsciente, c’était, ni plus ni moins, le bombardement de Paris par un canon à longue portée. On le sait maintenant.
—Oh! père! s’exclama-t-elle, incrédule. Vous êtes sûr?
—Chérie, moi, personnellement, tu comprends bien que je ne puis rien te certifier. Mais des gens compétents l’affirment; les journaux de ce soir, tel leTemps, l’annoncent... Alors, s’ils ne se trompent pas, il est évident que Paris va être bombardé.
—De si loin?... Car enfin les Boches, malgré leur avance, sont encore à distance de nous!
—Oui, à une distance relative... Mais il s’agit d’un canon qui tire à 120 kilomètres. La situation est... sérieuse. C’est pourquoi, Mireille, je suis venue te parler. Il vaut mieux que tu partes avec les enfants.
—Partir?... Oh! non!... Non!!!
—Pourquoi cette résistance?... Rien ne te retient ici. Tant que, seuls, les gothas ont été en jeu, je n’ai pas insisté puisque tu avais l’abri de ta cave... Mais maintenant, tout devient autre... Pour tes enfants, tudoisquitter Paris. Je vais conduire ta mère dans le Midi, peut-être à Monaco, près de tes beaux-parents. Nous pouvons t’emmener... Amoins que tu ne préfères aller à laCommanderie, qui est à ta disposition.
S’en aller si loin, à Monaco! Se trouver sans cesse entourée, obligée de cacher son tourment, être dans l’impossibilité de courir vers Patrice si, blessé, il l’appelait.
Jamais elle ne se résignerait à un pareil sacrifice!
Il était au-dessus de ses forces... Mieux valait la solitaireCommanderie, si vraiment il fallait, pour ses enfants, qu’elle s’éloignât de Paris.
Suppliante, elle dit:
—Père, Monaco, c’est trop loin!... Il y a trop de monde!... Si vous jugez que, raisonnablement, je ne puis garder mes petits ici, je les emmènerai à laCommanderie.
—Fais comme tu préfères, ma chérie. Mais pars au plus vite!... Tu comprends que ta mère ne quittera pas Paris en t’y laissant et elle est dans un état nerveux qui me fait désirer de la conduire sans retard, au calme... Va toujours passer les fêtes de Pâques en Normandie... Tu reviendras ensuite, si les circonstances sont meilleures. Moi-même, à ce moment, je serai de retour.
Elle inclina la tête.
—Oui, père, je ferai, puisqu’il le faut, comme vous le jugez sage... Mais, en somme, nous ne savons encore si ce bombardement va continuer. Laissez-moi attendre quelques jours... Ici, on se trouve tellement mieux pour suivre les événements. Avez-vous des nouvelles récentes de Bernard?
—Nous ne savons rien depuis cinq jours. Il est dans la Somme.
L’autre aussi, peut-être, était par là. Elle frissonna, et, tendre, se rapprocha de son père dont la voix s’était altérée.
—Pauvre Christiane! murmura-t-elle.
—Oui, pauvre Christiane qui tremble pour son mari et pour son père, car le général ne se ménage pas!... Mais elle a un courage... admirable! Hier, j’ai passé à Poissy pour voir ce qu’elle devenait, si elle avait un mot de Bernard. Elle était vaillante, à son ordinaire, avec une pauvre figure altérée par le tourment qu’elle enferme en elle.
Il y eut un silence; sur les deux âmes meurtries par l’inquiétude, le poids creusait, plus lourde, son empreinte.
Et la soirée, la longue nuit passèrent sans qu’au matin le courrier apportât la lettre attendue.
Un peu après onze heures et demie, comme Mireille rentrait de la messe avec Jean, un coup de timbre résonna; et, quelques minutes après, le domestique lui annonçait:
—Mᵐᵉ Bernard Dabrovine.
Elle s’élança vers le petit salon où elle trouva la jeune femme, debout, en tenue d’infirmière.
—Oh! Christiane! toi!... Comment, pourquoi es-tu à Paris?... J’espère que...
—Tout est aussi bien que possible... Petite sœur chérie, ne te tourmente pas ainsi tout de suite! Ce matin, j’ai eu quelques lignes de Bernard, des chères lignes qui sentent la poudre et l’espoir...
—Oh! tant mieux! murmura Mireille, gardant entre les siennes la main de Christiane.
Mais elle n’ajouta rien. Elle pensait ce que Christiane savait bien, hélas!... Trois jours plus tôt, Bernard était encore vivant, au milieu de la fournaise... Mais à l’heure présente...
—Viens t’asseoir, Christiane, que je te voie un peu, dit-elle avec un geste pour attirer la jeune femme vers le canapé bas, où bien des fois, dans l’hiver, elles avaient eu de bonnes causeries intimes.
Mais Christiane secoua la tête.
—Je n’ai pas le temps de m’asseoir, mon chéri. Je n’ai qu’un moment. Je suis venue en auto savoir comment ma tante de Kermadec, très souffrante toujours, avait supporté l’impression du bombardement d’hier et je repars trouver mes blessés. Seulement, je n’ai pu résister au désir de t’embrasser au passage... Si ce bombardement s’aggrave, tu partiras, n’est-ce pas, Mireille...? Pour les enfants!... Nous serions si tourmentés, Bernard et moi, de vous savoir exposés!
—Comme vous deux!
La jeune femme eut un rire léger:
—Nous? oh! nous sommes des soldats à leur poste; toi, tu es une maman dont les petits n’ont que toi... Autre chose encore. Bernard, dans son mot, ce matin, me demande si tes parents, ou toi, avez des nouvelles de Guisane dont il n’a pas entendu parler depuis plus d’un mois.
Ainsi, à Bernard non plus, il n’avait pas écrit. Que c’était donc effrayant, ce silence absolu! Était-il prisonnier?... blessé?... ou...? Sa pensée n’acheva pas. Mais elle devint si blanche que Christiane la regarda, saisie.
—Mireille, qu’as-tu?
L’impression avait été tellement forte que, devant le cœur compatissant et tendre de Christiane, son secret lui échappa:
—J’ai peur qu’il ne soit arrivé malheur à Guisane... Car, à nous non plus, il n’a pas donné de nouvelles depuis plus de cinq semaines... Ni à père... Ni à moi...
Sans marquer la surprise, Christiane demanda:
—Et il t’écrivait souvent?
—Du moins, très régulièrement... De rares lettres, mais des cartes, quelques lignes pour me tranquilliser...
Le dernier mot avait été irréfléchi. Christiane ne le releva pas, mais ses yeux, involontairement, cherchèrent ceux de Mireille.
Un peu de rose monta aux joues pâlies de Mᵐᵉ Noris, et, frémissante, elle pria:
—Christiane, tu ne supposes rien de mal sur moi...?
—Mon pauvre amour, est-ce que ce serait possible, à moi surtout qui te connais?
Une soudaine résolution domina la volonté de Mireille.
—Écoute, Christiane, je vais te dire une chose qu’à personne au monde je n’ai confiée... Mais tu es pour moi, maintenant, une vraie sœur, en qui j’ai une foi entière. Avant de repartir, en octobre, Guisane m’a dit que... que je lui étais chère... très chère, et il m’a offert sa vie... pour l’avenir... à l’heure où je pourrais le souhaiter... J’ai refusé cet amour qui venait si généreusement à moi, parce que je veux, j’estime que je dois rester fidèle à Max...
Christiane, qui avait écouté attentive, fit un mouvement que vit Mireille. Dieu! est-ce qu’elle aussi savait la trahison?...
Et pour ne pas permettre le mot qu’elle ne voulait pas entendre, tout de suite elle continua, d’une voix résolue qui, cependant, tremblait:
—Guisane et moi, nous resterons simplement des amis... Je tâcherai de lui rendre en affection et en dévouement tout ce qu’il me donne... Des trésors, vois-tu! Christiane, qui me soutiennent dans mon dénuement... qui m’aident à vivre... Alors, tu comprends, dis? ce qu’est pour moi la pensée qu’un tel ami peut avoir disparu, être blessé... ou pire encore... Tu comprends pourquoi je ne puis plus supporter cette ignorance de ce qui le concerne... Mais je suis si impuissante!... O Christiane, toi qui es de la Croix-Rouge, qui te trouves sans cesse en rapports avec des officiers, le ministère, tâche de te renseigner, je t’en supplie! Toi seule, il me semble, tu peux arriver à quelque chose... Aux autres, il m’est impossible de rien dire, de rien demander... Christiane, aide-moi!!
—Certes oui, je vais t’aider, ma chérie... Et tout de suite... Je vais mettre en branle toutes les puissances possibles pour obtenir les nouvelles que tu iras sagement attendre à laCommanderie. Tu me promets?... Et puis, maintenant, donne-moi vite toutes les indications qui pourraient aider à retrouver Guisane: régiment, secteur, etc. Peut-être, tout simplement, ses lettres sont perdues. Il y a, en ce moment, un désarroi terrible.
Une expression de désespérance tragique étaitdans les yeux de Mireille, et Christiane la surprit:
—Mireille, sois brave, comme toujours... Fais comme moi, obstine-toi à avoir foi, malgré tout, tant que l’évidence n’apporte pas la certitude du malheur. Ainsi, nous remplissons mieux notre tâche!... Et puis, quand nous ne pouvons rien, comme à l’heure présente,—et c’est le pire supplice!—pour ceux que nous aimons, il nous reste encore la consolation de souffrir pour l’amour d’eux!
—C’est la seule consolation qui ne manque jamais! murmura Mireille, amèrement.
Ce que Christiane disait là, combien elle-même l’avait de fois pensé, jadis, quand Max se battait. Et à quoi cela avait-il servi?... Une mystérieuse volonté décidait ce qui devait être. Et les supplications des pauvres cœurs déchirés n’étaient que de vaines paroles, impuissantes devant une destinée inflexible. Mais cette désillusion, elle ne l’exprima pas. Jamais elle n’eût voulu altérer dans une âme la confiance qui soutient.
Et toutes deux se séparèrent, sans un mot de plus sur le tourment qui les hantait.
Mireilleavait cédé aux événements et à l’insistance de sa famille. Devant les bombardements de la semaine sainte, elle n’avait plus osé se refuser à quitter Paris, ne fût-ce que pour quelques semaines.
Elle était à laCommanderiedepuis le lundi de Pâques. Elle y était arrivée sans que Christiane eût encore pu lui apporter de nouvelles sur le sort de Guisane.
Alors, dans cette ignorance dont elle avait l’affreuse impression que rien ne la tirerait, elle vivait à laCommanderie, dévorée par l’inquiétude qu’elle portait silencieusement mais qui ne la quittait point; lui rappelant d’autres heures semblables, où la dernière lui avait apportée la terrible révélation. Était-ce cela aussi que Christiane allait lui apprendre?...
La semaine finissait. Comme le samedi, elle rentrait d’une course avec Jean, faite pour tromper un peu la fièvre de l’attente, devenue une souffrance de toutes les minutes, elle croisa, dans le vestibule, la femme de chambre qui, tranquillement, annonça:
—Il y a une dépêche pour Madame, dans sa chambre.
—Arrivée depuis longtemps?
—Un peu après que Madame venait de sortir.
Un frisson avait secoué Mireille, si violemment, qu’il lui sembla que toute force l’abandonnait. Mais ce ne fut qu’une seconde, le temps d’écouter la brève explication de la femme de chambre. Déjà, elle montait l’escalier. Allait-elle savoir enfin?... Et quoi?... Ah! que tout ensemble elle avait peur et soif d’apprendre!
Sa main tremblante tourna le bouton de la porte, et la grande chambre claire apparut, paisible, ouverte sur la campagne d’avril, où le couchant rosait les arbres en fleurs. Sur la table, près d’une coupe de primevères, elle aperçut le papier clos. Elle le saisit.
Mais un instant, elle le considéra, n’osant l’ouvrir... Tout à coup, le doute qui la suppliciait depuis tant de jours lui semblait une grâce qu’elle avait méconnue, puisqu’il lui permettait encore l’espoir. Cette enveloppe ouverte allait lui donner la certitude...
D’un geste inconscient, elle déchira le papier fermé et ses yeux lurent la signature: «Christiane.» Alors, sans plus hésiter, comme elle se fût jetée dans un gouffre, elle lut les lignes: «Blessé, mais sauvé maintenant. Va être ramené à Paris. Si possible, irai demain te donner détails. Tendresses.»
Sauvé!... Ses lèvres décolorées répétèrent le mot béni, tandis que, épuisée, elle s’appuyait au cadre de la fenêtre, aspirant à pleines lèvres la brise qui sentait le printemps...
Ce fut seulement tout à la fin de la matinée, lelendemain, qu’elle entendit le grondement d’une auto s’arrêter devant la grille.
Sûrement, c’était Christiane qui arrivait, fidèle à sa promesse. Elle eut la sensation d’un choc en plein cœur qui la faisait haletante, la rendant incapable d’un mouvement... Un coup de cloche. Une forme svelte dans la grande allée; et sans qu’elle sût comment elle avait retrouvé le pouvoir de marcher, elle fut devant la jeune femme qu’elle attirait sur la terrasse solitaire, pour savoir tout de suite. Machinalement, elle lui avançait un fauteuil tandis qu’elle interrogeait:
—Christiane, repose-toi et dis-moi ce qui est... Enfin... enfin... tu as pu apprendre...
—Oui... enfin!... Ç’a été long!... Comme je le pensais, tous les services sont bouleversés par les événements...
Christiane parlait un peu lentement comme si elle voulait mesurer ses mots. Les prunelles dilatées, Mireille la regardait.
—Il a été blessé?
—Oui... Il y a six semaines... En conduisant une attaque de ses hommes, sous un feu... effroyable...
—Grièvement blessé? interrogea Mireille, d’une voix sans timbre.
Christiane inclina la tête.
—Mais tu dis qu’il est sauvé?
—Sa vie est hors de danger.
—Sa vie!... Oh! Christiane, qu’est-ce que tu vas m’apprendre?... Il a... il a un membre emporté?...
—Il a été atteint à l’épaule... au bras...
—Quel bras? demanda Mireille, les dents serrées.
Du même accent où il y avait une tragique hésitation, Christiane articula:
—Le bras droit...
—Christiane... on ne le lui a pas coupé?...
—Non... non... Maintenant, on espère le lui conserver.
—Alors... Mais alors, tout est bien... Christiane, pourquoi as-tu cet air?... Il y a encore un autre malheur que tu ne me dis pas!...
De nouveau, la jeune femme inclina silencieusement la tête, tandis que sa main attirait celle de Mireille, droite devant elle.
—Quoi?... Dis-moi, vite... Cette incertitude, c’est une torture que je ne puis plus supporter!
—Il a aussi été blessé à la tête...
Mireille jeta un cri:
—Ses yeux?...
Les lèvres de Christiane frémissaient. La voix assourdie, elle continua:
—Ses yeux ont subi le contre-coup du choc, qui a été terrible...
Une terreur désespérée étreignait Mireille.
—Tu ne vas pas me dire, Christiane, que... que sa crainte était un pressentiment et s’est réalisée?
Avec toute sa tendresse, Christiane enveloppa de son bras les épaules de la jeune femme; et doucement, elle dit, d’une voix que l’émotion fêlait:
—Ceux qui le soignent... et il a autour de lui les meilleurs spécialistes que nous puissions souhaiter... affirment que le nerf optique n’est pas détruit etque la vue reviendra. C’est l’épanchement sanguin et la commotion qui ont provoqué... une paralysie passagère, si j’ai bien compris, laquelle se dissipera avec les soins et le temps...
—Qui se dissipera... sûrement?... Réponds la vérité, Christiane!
—On me l’a affirmé. Ma pauvre petite sœur, je ne puis que te répéter ce que j’ai appris.
—Cette certitude que sa vue reviendra, il la connaît?
—Certainement!
—Alors... alors, l’espoir doit le soutenir un peu... Christiane, oh! Christiane, que c’est horrible!... Où est-il?... Tu l’as vu?
—Il n’était pas encore à Paris. Il fallait qu’il fût assez bien pour supporter le voyage... Je pense que, cette semaine, il sera ramené au Val-de-Grâce.
—Tu me préviendras dès qu’il y sera? Il faut que j’aille le voir! Je suis sûre qu’il a besoin de moi... Oh! qu’il doit souffrir... Moralement, bien plus encore que physiquement!
Toute l’angoisse qu’elle devinait en lui était aussi dans son âme, à elle.
—Te rappelles-tu?... il nous disait: «La couleur, les lignes, la forme, pour moi, c’est l’ivresse!» Et il est seul avec des étrangers pour supporter la pire épreuve qui pouvait l’atteindre... Oh! Dieu!... Et dire que je ne puis lui donner ma vue!
Christiane appuya sur sa poitrine le visage décomposé de la jeune femme.
—Mireille, je t’assure que tous autour de lui ont... la conviction... que la vue n’est pas irrémédiablement atteinte... Pour qu’elle revienne, c’est une question de temps...
—Christiane, je veux la vérité!
—Je te répète, strictement, ce qui m’a été dit, je te le promets. De même qu’il m’a été assuré que son bras pourrait lui être conservé...
Cette fois, Mireille ne demanda plus rien, Christiane l’entendit murmurer:
—Mon Dieu, ayez pitié!...
Et elle cacha son visage dans ses mains. Il y eut un silence. Délicatement, Mᵐᵉ Dabrovine baisait les cheveux que soulevait la brise tiède, et elle répétait comme une berceuse apaisante:
—Chérie, ne désespère pas, puisque la guérison viendra.
Mireille redressa la tête. Et, autour d’elle, sous le clair soleil, elle aperçut le large ciel d’un bleu laiteux où vibraient les cloches dominicales; les arbres fleuris dont la brise emportait des pétales roses, des pétales blancs; le fleuve au ton de jade qui descendait vers la mer, moiré de lumières et d’ombres entre ses rives veloutées par la jeune verdure... Et devant ce paysage de paix, son cerveau bouleversé eut, une seconde, l’impression qu’elle avait rêvé un épouvantable cauchemar...
Mais ses yeux rencontrèrent ceux de Christiane pleins de larmes, et la conscience du nouveau malheur la broya. Elle eut un cri de détresse infinie:
—Oh! Christiane!... Voici que je souffre pourluicomme j’ai souffert pour Max!... Quelle femme suis-je donc?... Ah! je ne soupçonnais pas que je l’aimais ainsi!...
—C’estici, madame, dit l’infirmière qui, complaisamment, avait guidé Mireille jusqu’à la chambre de Guisane, au Val-de-Grâce.
Et, après un léger coup, elle entr’ouvrit la porte, sur le consentement du blessé.
Une seconde, au seuil de la pièce, Mireille demeura, haletante d’émotion, regardant. Il était sur un fauteuil près de la fenêtre,—ouverte sur le jardin,—dont il ne pouvait voir le jour; les yeux voilés, son bras blessé en écharpe, sous les bandes. Que cet homme abattu, le visage pâle et creusé, était donc loin du beau soldat, hardi et fort, au regard pénétrant, qui lui avait dit adieu à Monaco, quelques mois plus tôt...
Il demanda, avec une lenteur indifférente:
—C’est vous, madame Debrion?
Alors, Mireille, la porte refermée, s’approcha:
—Non, ce n’est pas Mᵐᵉ Debrion..., dit-elle presque bas, d’une voix qui tremblait. C’est moi... Mireille...
Il eut une exclamation si frémissante, qu’elle en tressaillit toute.
—Mireille!... Toi!... Toi!... mon amour... Vous! Oh! madame, pardon!... Je rêve...
Elle se laissa glisser à genoux près du fauteuil, et, se penchant, mit sa main sur celle qui, restée libre, se crispait au bois du meuble.
—Non, vous ne rêvez pas! mon cher, cher ami. Avec tout mon cœur, je suis près de vous, enfin!... Enfin!!! Si longtemps, je ne savais pas où vous étiez... Oh! quel supplice!... Dès que j’ai appris que vous étiez à Paris, que je pouvais vous voir, je suis venue...
—Vous avez appris comment?... Quand?... J’ai dicté pour vous un mot, il me semble qu’il y a un siècle... Désormais, les jours, les nuits sont sans fin pour moi...
—Vous m’avez écrit?... Je n’ai rien reçu, c’est par Christiane que j’ai pu enfin obtenir de vos nouvelles... Hier, à laCommanderie... où je suis avec les petits, à cause du bombardement, une dépêche m’a appris que je pouvais arriver jusqu’à vous. Je suis partie, ce matin, par le premier train possible...
Il dit tout bas:
—Oh! chère bien-aimée!... Que c’est bon de vous avoir!...
Sa main valide étreignait celle de la jeune femme qu’il dévorait de baisers. Elle l’entendit murmurer à lui-même:
—J’ai bien fait de vivre encore!... Cette minute est ma récompense...
Que voulait-il dire? Était-ce donc qu’il avait pensé à se tuer, se sentant atteint dans cet avenir d’artiste, auquel, tout entier, il appartenait?...
Et, suppliante, elle dit, se maîtrisant:
—Mon ami très cher, est-ce que vous oubliez que votre Mireille et ses enfants ont besoin de vous?...
—Besoin d’un infirme!... Mon pauvre amour, à quoi, maintenant, à qui pourrais-je être utile?
—Maintenant, oui, peut-être... vous ne pouvez pas encore beaucoup... Mais dans quelque temps, ce sera tout autre chose!... Puisque je vous ai retrouvé, je vous aiderai à attendre la guérison! Et vous verrez qu’elle viendra vite!
—La guérison! Oh! Mireille, c’est atroce de ne pas vous voir.
Elle dit passionnément, avec un tel désir de lui apporter la conviction qui lui serait un viatique, qu’un instant entra en lui la foi qu’elle voulait lui donner:
—Vous me verrez bientôt, mon ami. Ayez patience!
—Ah! si j’étais certain de voir finir cette horrible nuit, quelle patience j’aurais! Mais ne jamais plus vous voir, Mireille!... Ni la lumière!... Ni la couleur... Ne plus peindre!... Vous souvenez-vous, là-bas, au bord de la mer, je vous disais que c’était la seule épreuve que je redoutais... Et justement, elle s’est abattue sur moi!
Avec le même accent de certitude, la jeune femme interrompit ardemment:
—Pour un moment, hélas oui! Mais ces mauvais jours vont passer. J’ai causé avec le major qui m’a répété l’avis de tous les oculistes par lesquels vous avez été traité. Tous estiment que votre vue va revenir peu à peu. Lui m’a donné tant d’exemples de cas analogues au vôtre que, maintenant, il me paraît impossible de douter de votre guérison!
—O enfant confiante, si je pouvais partager votre foi!... Et mon bras, mon bras droit! va-t-on finir par me l’enlever? Il est encore dans un tel état!
A l’entendre parler, en elle pénétrait l’anxiété torturante qu’elle sentait en lui et que, tout à coup, il trahissait, parce qu’il savait quel cœur l’écoutait...
—Mon ami, il faut espérer. Maintenant nous allons le faire ensemble... Ce sera plus facile!
Il murmura encore:
—O chère aimée!... Allez-vous donc me retenir dans la vie? Car... Écoutez que je vous confesse la vérité... Quand je me suis vu atteint... le plus cruellement que je pouvais l’être! j’ai compris que je serais incapable de supporter un éternel supplice, qu’il valait mieux en finir tout de suite...
—Patrice! Oh! Patrice!
—Pourquoi vous étonnez-vous?... Pourtant, vous le savez bien, que ma vue m’était plus précieuse que la vie... Plus que mon bras! Car j’arriverais bien, s’il le fallait, à peindre de la main gauche... Avec l’habitude! Mais ne plus voir! Pour moi, c’est un supplice de damné... J’aime mieux la mort!... mille fois... sans hésitation...
—Et ainsi, perdre à jamais votre Mireille, à qui vous avez promis, pour toujours, votre dévouement...
—Mireille, ce qui m’a retenu jusqu’ici dans la vie, c’est par-dessus tout votre souvenir... la soif de vous revoir!
Le mot lui était venu naturellement. Mais aussitôt, lui comme elle, en sentit la tragique ironie, et il corrigea:
—Vous revoir... vous sentir encore près de moi...
—Et je suis près de vous... de nouveau...
Sa main se posait sur les doigts amaigris, les frôlant d’un geste caressant.
Tout bas, de cette voix contenue qui était étrangement émouvante, il dit:
—Oui, c’est bon!... Si bon que je me demande si je suis bien éveillé, sorti un peu de l’enfer... Depuis... depuis que j’ai été frappé, voilà le premier instant où je puis l’oublier!
—Oh! cher... cher! répéta-t-elle, la gorge pleine de sanglots.
—Mireille, ôtez votre chapeau, que je touche vos cheveux, vos beaux cheveux sombres et légers, tout brillants, avec leurs larges ondes... Je les ai si souvent contemplés, cet été, à Carantec... Ah! cet humble pays! il m’apparaît comme le paradis fermé... Chut! ne répondez rien, chérie... Permettez-moi seulement de sentir vos cheveux! C’est ma façon de voir maintenant!
D’un geste prompt, elle jeta son chapeau sur une chaise près d’elle, et s’assit sur le sol, à ses pieds, à la hauteur de la pauvre main incertaine qui, chercheuse, effleurait son cou, sa joue que l’émotion glaçait, ses cheveux enfin, sur laquelle, doucement, elle se posait... Comme le soir où il l’avait trouvée, désespérée, dans le jardin.
Et de sa voix assourdie, lentement, il reprit, lissant les cheveux:
—Vous êtes toujours coiffée de même. Je vous en prie, ne changez pas... en ce moment du moins; que je puisse vous voir en mon cœur, telle que vous êtes, l’exquise petite Tanagra, dont la forme me ravissait...; avec vos grands yeux que tant de pensées éclairent... votre petite figure fine... votre bouche délicieuse où les dents luisent si joliment... Dans ma nuit, comme je le vois, votre visage que j’adore!... Mireille, avez-vous une robe que je connais?
Des larmes lui vinrent aux yeux devant la puérilité tendre de ce souci. Et elle articula, d’une voix que l’émotion brisait:
—Je suis habillée comme le jour où, tous, nous sommes allés à Saint-Pol... Vous vous rappelez?...
—Si je me rappelle!... Quels jours d’enchantement étaient ceux-là!... Trop bons!... Nous n’aurions pas dû en vivre de tels, alors que nos frères luttaient et souffraient.
—Patrice, à cette heure encore, il y a des heureux... Et nous souhaitons, malgré notre peine, que le bonheur ne leur soit pas enlevé.
Il dit, avec une conviction grave:
—Je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi le supplice que j’endure!... Que les heureux gardent leur joie!... plus favorisés que moi. Oh! Mireille, quelle bénédiction que vous ayez été fidèle au souvenir de Max!... Je vous aurais entraînée dans mon malheur... Car je vous connais, vous ne m’auriez pas abandonné!
Elle eut une aspiration profonde pour chercher l’air qui manquait à sa poitrine. Tout à coup, enelle, une résolution, latente depuis qu’elle le savait atteint, s’affirmait, si absolue, elle le comprit, qu’aucun obstacle, matériel ou moral, ne pourrait en empêcher l’accomplissement, voulu par elle. Il ne s’agissait plus, à cette heure, de chercher son propre bonheur, mais de se dévouer, de devenir la force et la part de joie d’un être qui souffrait et avait besoin d’elle...
Avec une infinie tendresse, elle remit ses deux mains dans la main amaigrie—et c’était toute son âme qu’elle offrait:
—Je ne vous abandonnerai jamais, Patrice... Si vous le désirez encore, mon ami chéri, je deviendraivôtre, au jour où vous le souhaiterez... et...
Il l’interrompit violemment:
—Mireille! Mireille!... Que dites-vous là!... Une parole insensée!
—Ce que je vous dis?... La simple vérité... Quand vous le voudrez, je serai votre femme...
—Par pitié! Oh! cela, jamais! jamais!... Comment pouvez-vous, même une seconde, imaginer que je serais capable d’accepter une pareille aumône!... Pour quel homme me prenez-vous donc?...
—Non, Patrice, ce n’est pas par pitié que je vous demande de devenir...toutpour vous... Mais parce que... je vous aime... avec le meilleur, le plus profond, le plus ardent aussi, de l’âme que la douleur m’a donnée...
Les doigts de Guisane étreignaient les deux mains restées blotties dans la sienne.
—Mireille, c’est impossible que je vous comprenne bien!... D’ailleurs, ce serait abominable àmoi de profiter de votre générosité! Que vous soyez mon amie, tendre et bonne, ah! oui, cela je l’accepte!... Et avec quelle reconnaissance! Mais vous lier à moi, comme ma femme, dans l’état où je suis, où peut-être je demeurerai toujours! Je serais indigne d’y consentir... Et je n’y consens pas... Je nepeuxpas y consentir!... Plus tard, si la guérison vient, alors...
—Alors... peut-être, je penserai que vous n’avez plus besoin de moi... C’est maintenant, Patrice, qu’il faut consentir...
Elle s’arrêta une seconde; puis, de sa douce voix, elle répéta passionnément, de nouveau agenouillée près de lui:
—Je vous aime! Patrice... je vous aime!... Ne pensez à rien d’autre... Pour ceux qu’on aime, vous le savez bien qu’il n’y a pas de sacrifice!... Seulement, ne me méprisez pas, si je ne garde pas à Max le souvenir rigoureusement fidèle que j’avais résolu de lui donner jusqu’à ma mort...
—Ce sacrifice-là, aussi, vous voulez me le faire. Oh! bien-aimée, je...
Avec une autorité grave, elle l’arrêta:
—Patrice, je ne vous ferai là aucun sacrifice... Il faut que je vous raconte...
Elle s’interrompit, tant l’aveu lui était cruel; mais, tout de suite, elle se domina, devinant l’attente anxieuse de Guisane.
—Patrice, le hasard d’une lettre trouvée m’a appris ce que, tout bas, j’avais toujours craint... de la part de Max... Ce que vous avez eu la charité de me taire...
Il eut un cri:
—Mon pauvre cher amour... Moi qui espérais que vous ignoreriez toujours!... Carilregrettait si profondément sa faiblesse passagère!... Une faiblesse d’homme très jeune; sans importance, croyez-en mon expérience masculine... Une faiblesse qui n’empêchait pas que vous ne fussiez l’Unique... sa femme, que, seul, il adorait... Je l’ai bien compris le soir où, avant de partir en mission, il m’a parlé de vous. Et... Mireille, apprenez ceci, que jusqu’ici je n’ai pas osé vous dire... Et il vous a confiée à moi, au cas où... où il ne reviendrait pas...