LES PEONES.

Le sabre est l'arme véritable du militaire, officier ou soldat; l'épée n'est, au contraire, qu'une arme de parade des gentilshommes, devenue aujourd'hui celle des partisans qui, pour la plupart, la portent au côté sans savoir s'en servir.

L'épée est un serpent, sa piqûre est mortelle, on s'expose, en en usant pour une cause futile dans un duel, à tuer un galant homme; le sabre, au contraire, ne fait que de larges blessures dont il est facile de guérir et que presque toujours il est possible de graduer suivant la gravité de l'offense reçue, sans risquer de mettre en danger la vie de son adversaire.

Les deux hommes étaient, ainsi que nous l'avons dit, tombés en garde. Après un nouveau salut, le combat commença et ils échangèrent quelques passes en se tâtant mutuellement et en ne se poussant qu'avec une extrême prudence.

L'officier espagnol était ce qu'on est convenu de nommer un beau tireur. Sous ses formes un peu efféminées, il avait un poignet de fer et des muscles d'acier; son jeu était large, élégant; il semblait manier son arme, assez lourde cependant, comme s'il n'eût eu qu'un simple roseau dans la main.

Le jeu du peintre français était plus serré, plus nerveux, ses coups plus imprévus et surtout plus rapides.

Pourtant le combat se continuait depuis assez longtemps sans qu'il fût possible de voir à qui resterait l'avantage, lorsque soudain le sabre du capitaine sauta en l'air enlevé comme par une fronde, et alla retomber à une assez grande distance.

Le Français s'élança aussitôt, ramassa l'arme de son adversaire et, la lui présentant par la poignée:

«Pardonnez-moi, señor, lui dit-il en s'inclinant, et veuillez, je vous en prie, reprendre une arme dont vous vous servez si bien; je ne vous l'ai enlevée que par surprise et je demeure à vos ordres.

—Señor, répondit le capitaine en remettant son sabre au fourreau, j'ai mérité la leçon que vous m'avez donnée; dix fois vous avez eu ma vie entre vos mains sans vouloir user de votre avantage. Notre combat est fini; je me reconnais vaincu, plus encore par votre courtoisie que par votre habileté dans le maniement des armes.

—Je n'accepte, caballero, reprit le peintre, que la part très minime qui m'en revient pour l'avantage que seul le hasard m'a donné sur vous.

—Allez en paix où bon vous semblera ainsi que vos compagnons, señor: vous n'avez de nous aucune insulte à redouter; seulement je ne me considère pas quitte envers vous; je me nomme don Lucio Ortega; souvenez-vous de ce nom; dans quelque circonstance que vous vous trouviez, si vous avez besoin de moi, serait-ce dans vingt ans, réclamez-vous hardiment de votre ancien adversaire et ami.

—Je ne sais réellement comment vous remercier, señor, je ne suis qu'un pauvre peintre français nommé Emilio Gagnepain, mais si l'occasion s'en présente jamais, je serai heureux de vous prouver combien je suis sensible aux sentiments de bienveillance que vous me témoignez.»

Après cet échange mutuel de courtoisie, les deux hommes montèrent à cheval.

Les Espagnols demeurèrent immobiles à la place où ils s'étaient arrêtés d'abord, et ils laissèrent défiler devant eux, sans faire le moindre mouvement hostile, la petite troupe devant laquelle marchaient côte à côte les deux Français. Lorsqu'ils passèrent devant lui, le capitaine échangea un salut courtois avec eux, puis il donna l'ordre du départ à sa troupe, qui s'élança au galop et ne tarda pas à disparaître dans les méandres du chemin.

«Vous avez été plus heureux que sage, dit M. Dubois à son jeune compagnon dès qu'ils eurent franchi la rivière et mis un assez grand espace entre eux et les Espagnols.

—Pourquoi donc? répondit le peintre avec surprise.

—Mais parce que vous avez risqué d'être tué.

—Cher monsieur, dans le pays où nous nous trouvons, on risque continuellement d'être tué. En quittant la France, j'ai fait abnégation complète de ma vie, persuadé que je ne reverrai jamais mon pays; je considère donc chaque instant qui s'écoule sans qu'il m'arrive malheur comme une grâce que me fait la Providence, de sorte que, mon parti étant arrêté, je n'attache pas le moindre prix à une existence qui, d'un moment à l'autre, me peut être enlevée sous le premier prétexte venu et même, au besoin, sous le plus léger prétexte.

—Vous avez une assez singulière philosophie.

—Que voulez-vous? Avec les patriotes, les royalistes, les bandits, les Indiens et les bêtes fauves, qui infestent ce pays béni du ciel, ce serait à mon sens de la folie que de compter sur vingt-quatre heures d'existence et de former des projets d'avenir.»

M. Dubois se mit à rire.

«Cependant, dit-il, il nous faut un peu songer à l'avenir en ce moment, quand ce ne serait que pour choisir le lieu où nous camperons pour la nuit.

—Que cela ne vous inquiète pas; ne vous ai-je pas dit que je vous conduisais chez moi?

—Vous me l'avez proposé, c'est vrai, mais je ne sais si je dois accepter votre hospitalité.

—Elle sera modeste, car je ne suis pas riche, tant s'en faut, mais croyez qu'elle sera cordiale.

—J'en suis convaincu; cependant l'embarras que vous occasionnera un si grand nombre d'hôtes ...

—Vous plaisantez, monsieur, ou vous connaissez bien peu les coutumes espagnoles; vos gens ne me causeront aucun embarras.

—Puisqu'il en est ainsi, j'accepte sans plus de cérémonie, afin de passer quelques heures de plus dans votre charmante compagnie.

—A la bonne heure, voilà qui est convenu, dit gaiement le jeune homme; maintenant, si vous me le permettez, je vous servirai de guide; car, sans moi, il vous serait assez difficile de trouver mon habitation.»

Le peintre prit effectivement la direction de la caravane, et, la faisant obliquer sur la gauche, il la conduisit par des sentiers de bêtes fauves à peine tracés dans l'herbe, jusqu'au sommet d'une légère éminence, qui dominait au loin la plaine; elle était couronnée par plusieurs bâtiments, dont l'obscurité empêcha les voyageurs de juger l'étendue et l'importance.

M. Dubois n'avait été rejoint qu'à une heure déjà assez avancée par ses peones et son escorte; la querelle soulevée si à l'improviste par le capitaine espagnol avait causé une perte de temps assez considérable, de sorte que la journée était fort avancée quand les voyageurs purent enfin reprendre leur route; aussi la nuit était-elle complètement close lorsqu'ils atteignirent enfin l'habitation du jeune Français.

Ils arrivaient au pied du monticule, lorsqu'ils virent plusieurs lumières se mouvoir rapidement et deux ou trois hommes armés de torches accourir au-devant d'eux.

Ces deux ou trois hommes étaient les serviteurs indiens du peintre, qui surveillaient depuis longtemps déjà l'arrivée de leur maître et qui, au bruit des chevaux, venaient lui offrir leurs services.

L'installation des voyageurs ne fut ni longue ni difficile; les mules déchargées et les bagages déposés sous un hangar, les animaux furent dessellés et entravés; les peones leur donnèrent la provende; puis ils allumèrent de grands feux pour cuire leur souper et se préparèrent gaiement à passer la nuit en plein air.

Seuls, M. Dubois et son jeune compagnon étaient entrés dans la maison ou plutôt dans le rancho, car cette modeste habitation bâtie en roseaux et en torchis et recouverte de feuilles, laissait pénétrer de tous les côtés le vent et la pluie et méritait à peine le nom de chaumière.

Cependant l'intérieur était propre, entretenu avec un certain soin et garni de meubles simples, mais en bon état.

«Voici le salon et la salle à manger, que nous transformerons plus tard en chambre à coucher à votre usage, dit en riant l'artiste; quant à présent, nous lui laisserons sa qualification de salle à manger, car nous allons souper, s'il vous plaît.

—Je ne demande pas mieux, répondit gaiement M. Dubois; je vous avoue même que je ferai honneur au souper; je me sens un appétit féroce.

—Tant mieux alors, parce que la quantité des mets vous fera passer sur la qualité.»

Le jeune homme frappa dans ses mains. Presque aussitôt une femme indienne parut et prépara la table, qui, en un instant, fut couverte de mets simples, mais proprement apprêtés; M. Dubois avait fait ouvrir sa cantine de voyage et en avait retiré plusieurs bouteilles, qui produisaient un excellent effet au milieu de la vaisselle primitive étalée sur la table.

Sur l'invitation de son hôte, le vieillard s'assit et le repas commença.

Après une longue journée de voyage dans le désert, exposé à l'ardeur du soleil et à la poussière, on n'est pas difficile sur la qualité des mets; l'appétit fait trouver bons ceux même que dans d'autres circonstances on ne voudrait pas toucher du bout du doigt. Aussi l'aristocrate convive du peintre, prenant bravement son parti, commença-t-il résolument l'attaque sur ce qu'on avait placé devant lui; mais, contre ses prévisions, tout se trouva être, sinon excellent, nous n'oserions l'affirmer, mais du moins mangeable.

Lorsque le repas fut terminé, la vaisselle enlevée, le peintre, après quelques minutes de conversation, souhaita un bonsoir cordial à son hôte et se retira.

Celui-ci, dès qu'il fut seul, changea son manteau en matelas, c'est-à-dire qu'il l'étendit sur la table, se coucha dessus, s'en enveloppa avec soin, ferma les yeux et s'endormit.

Il n'aurait su dire depuis combien de temps il dormait, lorsque tout à coup il fut brusquement tiré de son sommeil par des cris de frayeur et de colère poussés à peu de distance de lui, et auxquels se mêlèrent presque aussitôt plusieurs coups de feu.

M. Dubois se leva en proie à la plus vive inquiétude et se précipita au dehors, afin de découvrir la cause de ce tumulte extraordinaire.

Un spectacle étrange et auquel il était certes loin de s'attendre, s'offrit alors à ses regards étonnés.

La plate-forme, ou pour mieux dire la cour située devant le rancho, était occupée par une vingtaine d'individus qui criaient et gesticulaient avec fureur, et au milieu desquels se trouvait le peintre, la tête nue, les cheveux au vent, le pied droit posé sur son fusil jeté à terre devant lui et un pistolet de chaque main.

Derrière le jeune homme, cinq ou six Indiens, ses serviteurs, probablement, se tenaient immobiles, le fusil épaulé, prêts à faire feu.

A l'entrée du hangar, les mules chargées et les chevaux sellés étaient maintenus par deux ou trois Indiens armés aussi de fusils et de sabres.

A la lueur des torches, dont la flamme rouge l'éclairait de reflets sinistres, cette scène prenait une apparence fantastique d'un effet saisissant, tranchant brusquement avec les ténèbres profondes qui régnaient dans la plaine, et que la lumière changeante des torches rayait de taches sanglantes à chaque souffle de la brise nocturne.

Le vieillard, sans chercher l'explication de ce drame lugubre, mais comprenant instinctivement qu'il se passait quelque chose de terrible auquel il était personnellement intéressé, s'élança résolument aux côtés de son jeune compatriote.

«Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en armant son fusil. Sommes-nous attaqués?

—Oui, répondit brièvement le jeune homme; oui, nous sommes attaqués, mais par vos peones.

—Par mes peones! exclama M. Dubois avec stupeur.

—Il paraît que ces dignes gauchos ont trouvé vos bagages à leur convenance et que l'idée leur est venue de se les approprier, voilà tout, c'est très simple, comme vous voyez; mais laissez-moi faire; ils n'en sont pas encore où ils le supposent.

—Peut-être que si je leur parlais, hasarda le vieillard.

—Pas un mot, pas un geste, cela me regarde seul; vous êtes mon hôte, mon devoir est de vous défendre, et, vive Dieu! Tant que vous serez sous mon toit, je vous défendrai, quoi qu'il advienne, envers et contre tous.

Le vieillard n'essaya pas d'insister; d'ailleurs, il n'en aurait pas eu le temps; les peones, un instant étonnés de son apparition imprévue au milieu d'eux, recommençaient leurs cris et leurs gestes frénétiques en brandissant leurs armes d'un air menaçant, et en rétrécissant d'instant en instant le cercle dans lequel M. Dubois et ses quelques défenseurs étaient resserrés.

La lutte qui allait s'engager entre les deux partis était des plus inégales et dans les proportions à peu près d'un contre quatre, puisque, à part les deux Français, six Indiens seulement, dont trois maintenaient les chevaux et les mules, se préparaient à combattre les vingt et quelques bandits si insolemment révoltés.

Cependant, malgré leur petit nombre, les Français et leurs serviteurs résolurent de faire bravement face au péril et de soutenir le combat jusqu'au dernier soupir, trouvant indigne d'eux d'accepter les conditions que ces misérables prétendaient leur imposer.

Le peintre arma froidement ses pistolets, jeta son fusil en bandoulière, et au lieu d'attendre l'attaque des peones, il s'avança résolument vers eux après avoir enjoint d'un geste à ses compagnons de demeurer où ils étaient, mais d'être prêts à le défendre.

Une action hardie impose toujours aux masses.

Les peones, au lieu de continuer à marcher en avant, hésitèrent, s'arrêtèrent, et finirent par reculer jusqu'à la muraille du hangar contre laquelle ils s'adossèrent.

Ils ne comprenaient rien à l'étrange témérité de cet homme qui osait ainsi venir seul les braver, et malgré eux, par un sentiment instinctif, ils éprouvaient pour lui un respect mêlé de crainte; d'ailleurs le combat qui avait eu lieu quelques heures auparavant entre le jeune homme et le capitaine espagnol, en leur prouvant la force et la bravoure incontestables de l'étranger avait excité leur admiration, circonstance qui pesait d'un grand poids, en ce moment, dans leur pensée, ajoutait encore au respect qu'ils éprouvaient et redoublait leur hésitation.

L'artiste avait jugé la situation d'un coup d'œil, il avait compris qu'il ne pouvait sortir du mauvais pas dans lequel il se trouvait qu'à force d'audace et de témérité. Sa résolution avait été prise en un instant, et, au lieu d'attendre le danger, il avait été bravement au-devant de lui, convaincu que ce moyen était seul praticable pour sauver sa vie et celle de ses compagnons, qui, en ce moment, semblaient être fort aventurées et dépendre plutôt du hasard que de la plus habile conception.

«Voyons, finissons-en, dit-il d'une voix sèche et rude, en s'arrêtant à deux pas des peones qui se tenaient pressés les uns contre les autres devant lui, que demandez-vous?»

A cette question, nulle réponse ne fut faite.

Émile les examina un instant, les sourcils froncés et la lèvre railleuse.

«Voulez-vous, oui ou non, répondre, reprit-il, que réclamez-vous? Sans doute, vous n'aurez pas la prétention de vous approprier purement et simplement les bagages de la personne au service de laquelle vous êtes; cela serait le fait de voleurs de grands chemins, et, si bas que vous soyez descendus dans mon estime, je ne vous crois pas encore à ce degré infime.

—Et voilà justement où vous vous trompez, señor,» dit un péon en faisant deux pas en avant, en se dandinant sur les hanches et en riant d'un air moqueur.

Le peintre n'hésita pas; le moment était critique, il ajusta le péon et lui déchargea son pistolet en pleine poitrine en disant:

«Je ne vous parle pas à vous, je m'adresse à ces honorables caballeros et non à un drôle de votre espèce.»

Le pauvre diable roula sur le sol sans jeter un soupir; il avait été tué roide.

L'effet produit par cette action d'une témérité folle fut électrique; les peones, charmés non seulement d'être traités d'honorables caballeros, mais encore de sortir de la position délicate dans laquelle ils s'étaient placés un peu à la légère, applaudirent avec enthousiasme et poussèrent de frénétiques cris de joie à cet acte inqualifiable.

«Je disais donc, reprit le peintre d'une voix douce en rechargeant froidement son pistolet, que vous êtes des honnêtes gens; cela est entendu et convenu entre nous. Maintenant que nous, nous comprenons, expliquez-moi les motifs qui vous ont fait vous révolter ainsi et pousser si loin les choses, que, si je ne fusse pas arrivé, vous seriez partis avec les mules, les chevaux et les bagages.»

Une protestation unanime s'éleva à cette accusation.

«Bien, continua le jeune homme; les mules et les chevaux ont été sellés et chargés par inadvertance, je l'admets; sans songer à mal vous vous prépariez à les emmener avec vous, toujours par suite d'un regrettable malentendu; tout cela, à la rigueur, peut être sinon logique, du moins possible. Mais enfin, en vous révoltant contre un homme qui vous a payé certaines avances et que vous vous êtes engagé à servir loyalement pendant la durée de son voyage, vous aviez des motifs; ce sont ces motifs que je veux connaître. Quels sont-ils? Dites-le moi.»

Une réaction s'était opérée dans l'esprit de tous ces hommes primitifs. Le courage si franc et si vrai du jeune homme les avait séduits malgré eux. A peine eut-il fini de parler que tous protestèrent énergiquement de leur loyauté et de leur dévouement, se pressant autour de lui et l'étouffant presque à force de le serrer au milieu d'eux.

Mais lui, sans rien perdre de son sang-froid et voulant que la leçon fût complète, les éloigna doucement de la main et leur faisant signe de se taire.

«Un instant, leur dit-il en souriant, il ne faut pas qu'un second malentendu vienne nous brouiller de nouveau au moment où nous sommes sur le point de nous entendre; mes amis, qui sont assez éloignés de nous et ne savent pas ce qui se passe, pourraient me supposer en danger et venir à mon aide: laissez-moi donc leur prouver que tout est fini et que je me considère comme parfaitement en sûreté au milieu de véritablescaballeros.»

Et prenant ses pistolets par le canon, il les jeta par-dessus sa tête, déboucla son sabre, lui fit prendre le même chemin, puis croisant nonchalamment ses bras sur sa poitrine.

«Maintenant, causons, dit-il, l'œil calme et la lèvre souriante.»

Cette dernière action, d'une témérité inouïe, terrassa littéralement les mutins; ils se reconnurent vaincus et, sans vouloir entrer dans de nouvelles explications, ils s'inclinèrent humblement devant le fier jeune homme, lui baisèrent les mains en lui jurant un dévouement à toute épreuve et se retirèrent aussitôt avec une rapidité qui prouvait leur repentir.

Quelques minutes plus tard, les mules étaient déchargées, les chevaux dessellés et les peones, enveloppés dans leurs ponchos, dormaient étendus devant les feux de veille.

Émile rejoignit ses compagnons, toujours inquiets et immobiles à la place où il les avait laissés, en tordant nonchalamment une cigarette de paille de maïs entre ses doigts nerveux.

Seulement son visage était pâle et ses yeux éclairés d'un feu sombre. Sur son chemin il retrouva ses armes et les ramassa.

«Vous avez fait des prodiges, lui dit M. Dubois en lui serrant la main avec reconnaissance.

—Non, répondit-il avec un doux et calme sourire; seulement je me suis souvenu du mot de Danton.

—Lequel?

—De l'audace; c'est avec de l'audace qu'on dompte les fauves, et que sont ces hommes, sinon des bêtes féroces?

—Mais vous risquiez votre vie!

—Ne vous ai-je pas dit que depuis longtemps déjà j'en ai fait le sacrifice. Mais n'attachez pas, je vous prie, plus d'importance à cette affaire qu'elle n'en a réellement; tout dépendait d'une résolution ferme et prompte, ces hommes étaient préparés au vol, non à l'assassinat. Voilà tout le secret de la chose.

—Ne cherchez pas, mon ami, à rabaisser une action, dont je vous garderai une reconnaissance éternelle.

—Bah! Ce que j'ai fait pour vous aujourd'hui, demain vous le ferez pour moi, et nous serons quittes.

—J'en doute, je ne suis pas l'homme de la bataille, moi, je n'ai que le courage civil: devant l'émeute, j'ai peur.

—Pardieu, moi aussi; seulement je ne le laisse pas voir. Mais ne parlons plus de cela, nous avons à causer de choses plus importantes, à moins que vous ne préfériez reprendre votre sommeil si malencontreusement interrompu.

—Il me serait impossible de dormir maintenant; je suis donc entièrement à votre disposition.

—Puisqu'il en est ainsi, rentrons dans le rancho, les nuits sont froides, la rosée glacée; il est inutile que nous demeurions plus longtemps en plein air; vous voyez que nos féroces révoltés ont pris bravement leur parti de leur défaite et dorment à poings fermés; ne laissons pas supposer à ceux qui peut-être veillent encore que nous conservons des inquiétudes sur leur compte. Venez.»

Ils rentrèrent dans le rancho, dont le peintre ferma avec affectation la porte derrière lui.

Lorsqu'ils furent assis, le jeune homme déboucha une bouteille de rhum, s'en versa un verre et, après l'avoir goûté, il aspira trois ou quatre bouffées de fumée; puis posant son verre sur la table:

«La situation est grave, dit-il en se renversant sur le dossier de son siège; voulez-vous que nous parlions à cœur ouvert?

—Je ne demande pas mieux, répondit le vieillard en lui jetant un regard voilé sous ses paupières demi-closes.

—D'abord, et avant tout, entendons-nous bien, reprit Émile en souriant; ici nous ne faisons pas de diplomatie, n'est-ce pas?

—Pourquoi faire? dit en souriant son interlocuteur.

—Dame, la force de l'habitude pouvait vous y entraîner, et croyez-moi, en ce moment ce serait un tort de vous y laisser aller.

—Ne craignez rien, je serais vis-à-vis de vous de la plus entière franchise.

—Hum! fit le jeune homme d'un air peu convaincu; enfin c'est égal, je me risque; tant pis pour vous si vous ne tenez pas votre promesse, car je n'ai d'autre intérêt que le vôtre.

—J'en suis convaincu, parlez donc sans crainte.

—D'abord une question: vous allez à Tucumán, n'est-ce pas?

—Ne vous l'ai-je pas dit.

—En effet, une partie des hommes qui vous accompagnent sont des soldats déguisés que le gouvernement de Buenos Aires vous a donnés pour vous servir d'escorte.

—Comment le savez-vous?

—Avec cela que c'est difficile à deviner; ainsi, vous êtes chargé d'une mission politique?

—Moi!

—Parbleu! Cela va de soi; seulement, je vous ferai observer que cela m'est complètement indifférent et que je n'y attache pas la plus minime importance.

—Mais....

—Laissez-moi continuer; d'après ce qui s'est passé cette nuit, il est évident pour moi qu'une partie de votre escorte vous trahit et a l'intention de vous livrer aux Espagnols.

—Le croyez-vous?

—J'en suis sûr.

—C'est sérieux, alors?

—Vous avez donc une mission?

—Supposez ce qu'il vous plaira, mais aidez-moi à me tirer d'embarras.

—Bien, je comprends; vous n'avez pas besoin d'en dire davantage. Maintenant, voici mon avis: seul, vous n'arriverez jamais à Tucumán.

—Eh! Savez-vous que votre avis est aussi le mien?

—Pardieu! Je le sais bien. Maintenant que ces drôles sont matés, voici ce que je vous propose.

—Voyons.

—Remarquez bien que ce n'est que dans votre seul intérêt.

—J'en suis convaincu.

—Si cela vous convient, comme à tort ou à raison ces bandits professent un certain respect pour ma personne, je vous offre de vous accompagner jusqu'à Tucumán.

—Mon cher compatriote, cette proposition m'est on ne peut plus agréable sous tous les rapports; je vous en remercie du fond du cœur; vous me sauvez littéralement la vie.

—Pardon, mais à une condition.

—Ah! Et quelle est cette condition? fit le vieillard avec une certaine réserve.

—Elle est simple; je crois que vous l'accepterez avec enthousiasme, répondit en riant le jeune homme.

—Dites, dites, je suis toutes oreilles.

—Il faut que je vous avoue que, sans jamais m'être bien rendu compte de la raison qui me faisait agir ainsi, j'ai toujours professé pour la politique et pour tout ce qui s'en rapproche une répulsion profonde.

—Ce n'est pas un mal, fit le vieillard en hochant la tête d'un air pensif.

—N'est-ce pas? De sorte que si je consens à vous escorter jusqu'à Tucumán et à vous y conduire sain et sauf, c'est à la condition expresse qu'il ne sera pas question de politique entre nous pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble. Dame! que voulez-vous? Je suis venu en Amérique pour faire de l'art, moi; restons chacun dans notre spécialité.

—Je ne demande pas mieux et je souscris avec joie à cette condition.

—Et puis....

—Ah! Il y a encore quelque chose.

—Moins que rien; par suite de la crainte que je vous ai précédemment témoignée, je veux vous quitter en vue de Tucumán, c'est-à-dire, entendons-nous bien, avant d'y entrer, et si quelque jour le hasard nous fait nous rencontrer, vous ne direz jamais à qui que ce soit le service que je vous aurai rendu; cela vous convient-il ainsi? A cette condition seulement je puis vous accompagner.»

M. Dubois se recueillit un instant.

«Mon cher compatriote, dit-il enfin, je comprends et j'apprécie, croyez-le bien, toute la délicatesse de votre procédé envers moi; je m'engage de grand cœur à ne pas troubler votre belle insouciance d'artiste, en venant vous ennuyer par des questions politiques que, heureusement pour vous, vous ne sauriez comprendre; mais votre dernière condition est trop dure. Quelque grand que soit le danger qui me menace en ce moment, je m'y exposerai sans hésiter, plutôt que de consentir à oublier la reconnaissance que je vous dois et à feindre envers vous une indifférence contre laquelle se révolterait tout mon être. Nous sommes Français tous deux, jetés loin de notre pays sur une terre où tout nous est hostile; nous sommes par conséquent frères, c'est-à-dire solidaires l'un de l'autre; et vous le comprenez si bien ainsi, que tout ce que vous avez fait depuis notre rencontre ne l'a été que par cette raison. Ne vous en défendez pas, je vous connais mieux peut-être que vous ne vous connaissez vous-même; mais, permettez-moi de vous le dire, votre exquise délicatesse vous fait en ce moment dépasser le but. Ce n'est pas pour vous, mais pour moi seul que vous craignez dans tout ceci; je ne puis accepter ce sacrifice et cette abnégation. Bien que, comme vous, je ne sois pas homme d'action, cependant je ne consentirai dans aucune circonstance à transiger avec mes devoirs, et c'en est un pour moi, un devoir sacré même, de ne pas oublier ce que je vous dois et de me reconnaître hautement votre obligé.»

Ces paroles furent prononcées avec tant de franchise et de simplicité, que le jeune homme se sentit ému; il tendit la main au vieillard dont la pâle et sévère figure avait pris, sous l'impression qui l'agitait, une expression imposante. Il lui répondit d'une voix qu'il essayait vainement de rendre indifférente:

«Soit, puisque vous l'exigez, monsieur, je me rends; insister plus longtemps serait inconvenant de ma part; au point du jour nous nous mettrons en route, à moins que vous ne préfériez passer un jour ou deux à vous reposer ici.

—Des affaires urgentes m'appellent à Tucumán; il n'en serait pas ainsi que la révolte de cette nuit suffirait pour m'engager à presser mon départ.

—Elle ne se renouvellera pas, je vous en donne l'assurance; maintenant ces bêtes féroces sont muselées et changées en agneaux. Mieux que vous je connais cette race métisse, puisque depuis plusieurs mois déjà j'habite et je vis au milieu d'elle; mais on ne saurait user de trop de prudence: il est donc préférable que vous partiez le plus tôt possible.

Il y a encore trois heures de nuit, profitez-en pour prendre un peu de repos; je vous éveillerai lorsque l'heure du départ sera venue. Bonsoir.»

Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le peintre se retira et le vieillard demeura seul.

—Quel dommage, murmura-t-il à part lui en s'installant le plus confortablement que cela lui fut possible dans son manteau et en s'étendant sur la table, qu'un homme aussi heureusement doué, un si brave cœur, laisse ainsi aller sa vie au vent de la fantaisie et ne consente pas à se jeter dans une carrière sérieuse! Il y a en lui, j'en suis convaincu, l'étoffe d'un diplomate.»

Tout en faisant ces réflexions, il s'endormit. Quant au jeune homme, comme malgré l'assurance qu'il affectait, il conservait intérieurement une vague inquiétude, au lieu de se coucher dans la chambre qu'il habitait d'ordinaire, il s'étendit à la belle étoile sur l'esplanade même, en travers de la porte du rancho, et après avoir jeté autour de lui un regard interrogateur afin de s'assurer que tout était bien réellement en ordre, il s'endormit d'un sommeil paisible.

A peine les étoiles commençaient-elles à pâlir au ciel et l'horizon à s'iriser de larges bandes d'opale que le peintre était debout et surveillait les apprêts du départ.

Les peones, complètement rentrés dans le devoir, obéissaient à ses ordres avec la plus entière docilité, semblant avoir tout à fait oublié la tentative de rébellion si heureusement avortée.

Lorsque les mules furent chargées, les cavaliers en selle, le jeune homme réveilla son hôte et l'on se mit en marche.

De l'habitation d'Émile Gagnepain à la ville de Tucumán, la course était assez longue; le voyage dura cinq jours, pendant lesquels il ne se passa rien qui mérite d'être mentionné. On campait chaque soir tantôt dans un rancho de Guaranis abandonné à cause de la guerre, tantôt en rase campagne, et on repartait un peu avant le lever du soleil.

Les peones ne démentirent pas la bonne opinion que le jeune peintre avait conçue d'eux, leur conduite fut exemplaire, et, pendant tout le cours du voyage, ils ne laissèrent voir aucune velléité de se révolter de nouveau.

Le sixième jour, après avoir quitté l'habitation, à environ dix heures du matin, les maisons blanches et les hauts clochers de San Miguel de Tucumán, pour lui restituer le nom que lui donnent les géographes, surgirent à l'horizon.

L'aspect de cette ville est enchanteur, elle semble en quelque sorte s'élancer du milieu de massifs touffus de grenadiers, de figuiers et d'orangers.

Bâtie au confluent du río Dulce et du río Tucumán, dans une position comme les Espagnols seuls savaient en choisir à l'époque de la conquête, la ville est traversée par des rues droites et larges, munies de trottoirs, et coupée d'espace en espace par de belles places garnies de somptueux édifices; la population de Tucumán est d'environ douze mille âmes; elle possède un collège et une université assez renommée; son commerce en fait une des villes les plus importantes de la Banda Oriental.

A l'époque où nous y conduisons le lecteur, cette importance était accrue encore par la guerre; on l'avait fortifiée au moyen d'un fossé profond et de remparts en terre, suffisants pour la mettre à l'abri d'un coup de main.

Depuis quelque temps de forts détachements de troupes avaient été dirigés sur cette ville à cause des événements survenus dans le haut Pérou et de l'approche des troupes espagnoles.

Ces différents corps étaient campés autour de la ville, et leurs bivouacs offraient l'aspect le plus singulier surtout aux yeux d'un Européen habitué à cet ordre, à cette symétrie et surtout à cette discipline qui caractérisent les armées du vieux monde.

Dans ces camps, tout était pêle-mêle et sans ordre; les soldats, étendus ou assis sur le sol, jouaient, dormaient, fumaient ou mangeaient, tandis que leurs femmes, car dans toute l'armée hispano-américaine, chaque soldat est suivi constamment de sa femme, tandis que les femmes, disons-nous, conduisaient les chevaux à l'abreuvoir, préparaient le repas ou nettoyaient les armes avec cette obéissance passive qui est le propre des Indiennes et rend sous certains rapports ces malheureuses créatures si intéressantes et si dignes de pitié.

Les voyageurs, contraints de traverser les bivouacs pour entrer dans la ville, ne le firent pas sans une certaine appréhension; cependant, contre toute prévision, ils n'eurent à subir aucune insulte et pénétrèrent sans encombre dans San Miguel de Tucumán.

La ville paraissait en fête, les cloches des couvents et des églises sonnaient à toute volée, les rues étaient encombrées d'hommes et de femmes dans leurs plus beaux et plus frais atours.

«Avez-vous un endroit désigné où vous arrêter? demanda le peintre à son hôte.

—Oui, répondit celui-ci, je me rends aux portales de la plaza Mayor.

—Mais auxquels? Toute la place est garnie de portales.

—A ceux qui font face à la cathédrale; un appartement a été retenu pour moi dans la maison portant le numéro 3.

—Bien; je vois cela d'ici; venez, je vous conduirai jusqu'à la porte.»

La caravane s'engagea alors dans un dédale de rues en apparence inextricable, mais, au bout d'un quart d'heure à peine, elle déboucha sur la place Mayor.

«Nous voici arrivés, dit le peintre; permettez-moi maintenant de prendre congé de vous.

—Non pas avant que vous ayez consenti à accepter de moi l'hospitalité que j'ai reçue de vous.

—Pourquoi ne pas me laisser partir?

—Qui sait, peut-être ai-je encore besoin de votre assistance.

—S'il en est ainsi, je ne résiste plus et je vous suis.

—Entrons donc alors, car je crois que voici la maison.»

Ils se trouvaient en effet en face du n° 3.

San Miguel de Tucumán, la ville studieuse et calme, dont les larges rues étaient d'ordinaire presque désertes et dont les places ressemblaient aux cloîtres d'un couvent immense, avait subitement changé d'aspect; on aurait dit une vaste caserne, tant des soldats de toutes armes l'encombraient. La vie tranquille de ses habitants s'était métamorphosée en une existence fiévreuse, ardente, toute de bruits et d'excitations; hommes, femmes, enfants, soldats, confondus pêle-mêle à l'angle de chaque rue, au coin de chaque place, criaient, péroraient à qui mieux mieux, gesticulant avec cette vivacité et cette animation particulières aux races méridionales, brandissant des bannières aux couleurs de la nation et tirant dans tous les carrefours et jusque sur les plates-formes des maisons des boîtes et descohetes, cette suprême manifestation de la joie dans l'Amérique espagnole.

Une fête sans cohetes ou pétards, sans feu d'artifice, faisant beaucoup de bruit ou de fumée, est une fête manquée dans ces pays; la quantité de poudre qui se consomme de cette façon atteint des proportions fabuleuses.

Nous nous plaisons, à rendre cette justice aux Hispano-américains, qu'ils ne mettent aucune prétention dans leur feu d'artifice, et qu'ils les tirent naïvement, pour leur plus grand contentement et satisfaction personnelle, aussi bien de jour par le plus éblouissant soleil que de nuit au milieu des ténèbres; nous avons même cru remarquer qu'ils préfèrent, par un raffinement sans doute exagéré de jouissance égoïste, les tirer en plein jour, au nez de la foule ébahie qui se sauve à demi-brûlée, hurlant et maugréant après les mauvais plaisants qui rient à se tordre du bon tour qu'ils se figurent avoir joué à leurs admirateurs.

Ce jour-là, ainsi que l'apprirent au passage les voyageurs, les habitants de San Miguel célébraient unegrande victoireremportée par un chef demontonerosBuenos-airiens sur les Espagnols.

Dans les anciennes colonies espagnoles, et en général dans toute l'Amérique, celle du Sud comme celle du Nord, il ne faut pas trop prendre à la lettre ces bulletins de victoire qui, la plupart du temps, ne sont que des escarmouches sans importance, où il n'y a eu ni morts ni blessés, et même cachent souvent des défaites ou des fuites honteuses. Depuis quelques années déjà, les Européens sont édifiés sur le compte des habitants d'outre-mer; leur vanterie et leur hâblerie sont passées en proverbe; chacun sait que le puff est d'origine américaine, que les plus magnifiques vols de canards nous arrivent à tire d'ailes de l'autre côté de l'Atlantique, et que, bien que beaucoup viennent des républiques espagnoles, les plus nombreux s'élancent en troupes innombrables de tous les ports des États-Unis d'Amérique, qui ont conquis à juste titre pour l'élève de ces intéressants volatiles une supériorité telle, que nul désormais ne se hasardera à leur disputer la palme du puff, de la réclame et du mensonge officiel.

Une maison tout entière avait été mise à la disposition de M. Dubois par le nouveau pouvoir républicain; le gouverneur de la province et le général commandant les troupes campées autour de la ville, prévenus de son arrivée, l'attendaient à la porte même de la maison, à la tête d'un nombreux et brillant état-major.

Le peintre serra la main de son compatriote, le laissa jouir à sa guise des honneurs dont on le comblait, et curieux comme un véritable artiste qu'il était, il se mit un album sous le bras, se glissa à travers la foule rassemblée sur la place Mayor, et s'en alla le nez au vent et les mains dans ses poches courir la ville, en quête d'études à faire ou de types à croquer, préférant chercher l'imprévu que de s'astreindre aux ennuis d'une réception officielle.

Cependant il avait laissé ses chevaux et ses peones avec ceux de M. Dubois, qui n'avait consenti à son éloignement temporaire qu'après lui avoir fait promettre de ne pas choisir une habitation autre que la sienne pendant tout le temps qu'il lui plairait de rester à San Miguel de Tucumán.

L'artiste portait le costume complet des habitants du pays et n'avait rien qui attirât l'attention; aussi lui fut-il facile de circuler à travers les groupes sans être incommodé par la curiosité indiscrète des badauds pour lesquels, surtout à cette époque, un étranger, un Européen particulièrement, était un être extraordinaire qu'ils se figuraient appartenir à une espèce différente de la leur, et auquel ils témoignaient plus de pitié que de bienveillance, à cause de la croyance dans laquelle ils étaient; la plupart croient encore aujourd'hui que les Européens sont des hérétiques demi-hommes et demi-démons, damnés dès le moment de leur naissance.

Rien à notre avis n'est aussi agréable que de s'en aller ainsi, sans préoccupation d'aucune sorte, vaguant à travers la foule, s'isolant au milieu de la multitude, se laissant nonchalamment emporter aux caprices imprévus de la folle du logis, se mêlant parfois indirectement à la joie générale, puis reprenant le cours de ses pensées et redevenant seul au milieu de tous, ne se rattachant que par un invisible chaînon, sans cesse brisé et de nouveau soudé par le hasard, aux événements qui, comme dans un kaléidoscope immense, défilent sous vos yeux; acteur et spectateur à la fois, indifférent ou intéressé à ce qui frappe le regard, coudoyant et effleurant tout sans être soi-même mêlé aux faits qui s'accomplissent.

Le jeune homme, heureux comme un écolier en vacances de s'être si à propos débarrassé de son sérieux compagnon, s'en allait ainsi, admirant les monuments publics, les places, les promenades, lorgnant les femmes qui passaient près de lui avec un doux froufrou soyeux et provocateur, fumant nonchalamment sa cigarette, marchant tout droit devant lui sans savoir où il allait et s'en souciant fort peu, puisqu'il était à la recherche de l'imprévu.

Il atteignit ainsi, sans trop savoir comment, l'Alameda ou promenade de la ville, charmant jardin aux épais ombrages, garnis de massifs de grenadiers et d'orangers en fleurs dont les suaves émanations embaumaient l'atmosphère. Par un singulier hasard, l'Alameda était déserte, toute la population s'était portée dans le centre de la ville et pour un jour avait abandonné cette délicieuse promenade.

Le peintre se réjouit de cette solitude dans laquelle il se trouvait après le bruit, le tohu-bohu auquel il était depuis si longtemps mêlé et qui commençait à lui serrer les tempes et à lui faire éprouver une certaine lassitude morale.

Il chercha de l'œil un banc qu'il découvrit bientôt à demi-caché dans un bosquet d'orangers et s'assit avec un indicible sentiment de bien-être.

Il était environ cinq heures du soir, la brise nocturne se levait et rafraîchissait l'atmosphère embrasée; le soleil, presque au niveau du sol, allongeait démesurément l'ombre des arbres; une foule d'oiseaux cachés dans le feuillage chantaient à pleine gorge, et des milliers de diptères aux ailes transparentes voletaient autour des fleurs dont elles pompaient les sucs en bourdonnant.

Les bruits de la fête n'arrivaient que comme un écho lointain et presque indistinct dans cette solitude qui respirait le calme le plus complet.

Séduit malgré lui par tout ce qui l'entourait et subissant l'influence énervante des parfums exhalés par les fleurs, le jeune homme se laissa aller en arrière, croisa les bras sur la poitrine et, fermant à demi les yeux, il se plongea dans une douce rêverie qui bientôt absorba tout son être et lui fit complètement oublier la réalité pour l'entraîner à sa suite dans le fantastique pays des rêves.

Depuis combien de temps était-il en proie à cette délicieuse somnolence sans nom dans notre langue? Il n'aurait su le dire, lorsque tout à coup il se redressa avec un geste brusque de mauvaise humeur, en prêtant l'oreille et jetant autour de lui un regard mécontent.

Le bruit d'une conversation était arrivé jusqu'à lui.

Cependant, il eut beau sonder l'obscurité du regard, car la nuit était venue, il n'aperçut personne. Il était toujours seul dans le bosquet au fond duquel il s'était retiré.

Il redoubla d'attention; alors il reconnut que les voix qu'il avait entendues étaient celles de deux hommes arrêtés à quelques pas derrière lui et que le massif d'orangers, au milieu duquel il se trouvait, l'empêchait seul d'apercevoir.

Ces deux hommes, quels qu'ils fussent, paraissaient désirer de ne pas être entendus, car ils parlaient à demi-voix, bien qu'avec une certaine animation. Malheureusement, le Français se trouvait si près d'eux, que, malgré lui et quoi qu'il fît pour s'en défendre, il entendait tout ce qu'ils disaient.

«Le diable emporte ces drôles-là! murmura à part lui le jeune homme, de s'aviser de venir parler politique ici; j'étais si bien. Comment m'en aller maintenant?»

Mais de même qu'il entendait ce que disaient ses voisins et jusqu'à leurs plus légers mouvements, ceux-ci probablement l'auraient entendu s'il avait essayé de quitter la place. Force lui fut donc, bien qu'en maugréant, de se tenir coït et de continuer à entendre la conversation des deux hommes, conversation nullement faite pour le rassurer et qui d'instant en instant prenait des proportions fort inquiétantes pour un tiers appelé à en être, malgré lui, le confident.

Nous avons dit quelle horreur profonde le peintre professait pour la politique; le lecteur comprendra facilement quelle devait être son anxiété, en entendant des choses telles que celles que nous allons rapporter.

«Ces nouvelles sont certaines? disait un des interlocuteurs à l'autre.

—Je les tiens d'un témoin oculaire, répondit le second.

—¡Caramba! fit le premier en élevant un peu la voix, ainsi nous pouvons espérer de voir bientôt le général dans ces parages.»

Le peintre tressaillit; il lui sembla reconnaître cette voix, sans qu'il lui fût possible de se souvenir où il l'avait entendue précédemment.

«Ainsi les insurgés ont été battus, continua le même interlocuteur.

—A plate couture, capitaine; je vous le répète, à la bataille de Villuma, le général Pezuela les a poursuivis plus de six lieues, l'épée dans les reins.

—Bravo! Et que fait-il maintenant?

—¡Caray! Il marche en avant donc! Et en doublant les étapes afin d'arriver plus vite; malheureusement, selon toutes les prévisions, il ne pourra être ici que dans deux mois.

—C'est bien tard.

—Oui; mais cela vous laisse toute latitude pour préparer vos batteries.

—C'est vrai; toutefois la mission dont me charge le général est hérissée de difficultés. Les insurgés sont en nombre autour de la ville, ils font bonne garde; s'il ne s'agissait que d'enlever deux ou trois et même dix députés, peut être pourrais-je répondre de la réussite; mais songez donc, mon cher comte, qu'il ne s'agit de rien moins que de faire disparaître soixante ou quatre-vingts personnes.

—Je ne vous comprends pas.

—C'est juste, reprit le capitaine; arrivé aujourd'hui même dans la ville et ne vous étant encore abouché qu'avec moi, vous ignorez ce qui se passe.

—Entièrement, reprit celui auquel on avait donné le titre de comte.

—Voici le fait en deux mots: les insurgés veulent frapper un grand coup; à cet effet ils réunissent ici à Tucumán un congrès composé des députés de chaque district révolté; ce congrès a pour mission de proclamer l'indépendance de Buenos Aires et de toute la Banda Oriental.

—¡Sangre de Dios! Êtes-vous sûr de cela? s'écria le comte avec stupeur.

—D'autant plus sûr que je le sais par un de mes cousins qui est lui-même un de ces députés et qui n'a pas de secret pour moi.

—¡Cuerpo de Cristo! Voilà qui est fâcheux! Le général sera furieux lorsque je le lui apprendrai.

—J'en suis convaincu, mais que faire?

—L'empêcher par tous les moyens.

—C'est impossible, les moyens nous manquent complètement; je ne dispose que d'une centaine d'hommes avec lesquels je ne puis rien tenter, d'autant plus que nous jouons de malheur en ce moment: la population est fanatisée par le succès que le chef des montoneros, Zèno Cabral a remporté, il y a deux jours, sur les troupes royales commandées par le colonel Acevedo.

—Ce succès est tout ce qu'il y a de plus apocryphe, mon cher capitaine, je vous en donne ma parole d'honneur; tout s'est borné à une escarmouche sans conséquence entre fourrageurs.

—Je l'admets; il est même certain qu'il en est ainsi, mais nul ne le croira dans la ville; donc, l'échec doit être considéré comme réel.

—Eh bien! Qu'importe! Laissons ces gens dans leur erreur et profitons-en pour agir: maintenant qu'ils se croient invincibles et qu'ils s'amusent à tirer leur poudre en cohetes, nous pourrons peut-être tenter un coup de main hardi sur la ville.

—Votre idée n'est pas mauvaise, je vous avoue même qu'elle me sourit assez, seulement elle demande à être mûrie. Il faudrait éloigner adroitement les troupes campées aux environs et profiter de leur absence pour essayer une surprise.

—Alors il serait on ne peut plus facile de s'emparer des députés.

—N'allons pas si vite en besogne; voyons d'abord quelles sont les forces dont nous disposons pour cette expédition, qui ne laisse pas que d'être fort périlleuse et qui offre, je ne vous le cache pas, très peu de chance de succès.

—Discutons, soit, je ne demande pas mieux.»

Le peintre, mis de plus en plus mal à son aise par ces confidences qui prenaient pour lui une tournure des plus graves, et voulant à tout prix sortir de la position perplexe dans laquelle il se trouvait, car il comprenait instinctivement qu'il avait affaire à des conspirateurs et qu'il y allait de sa vie s'il était découvert, prit une résolution qui lui parut une inspiration du ciel. Ne voulant pas continuer à être plus longtemps en tiers dans des secrets de cette importance, il résolut de se découvrir lui-même. Il ne se dissimula pas que les premiers moments seraient, pour lui, difficiles à passer, lorsque les deux hommes sauraient que leur conversation avait été entendue d'un bout à l'autre; mais il préféra risquer cette chance incertaine de sauver sa vie que de se fier plus longtemps au hasard.

Émile était d'une témérité folle, qui ne faisait jamais de concessions au danger; au contraire, il allait toujours tête baissée en avant; le lecteur a déjà été à même de s'en apercevoir, mais cette fois, contrairement à ses habitudes, il usa d'une certaine prudence avant de révéler sa présence aux inconnus.

Il arma doucement, sous son poncho, ses pistolets qu'il tint à la main, prêt à s'en servir si besoin était, puis, se levant du banc sur lequel jusqu'à ce moment il était demeuré assis:

«¡Hola! caballeros, dit-il d'une voix haute bien que contenue pour ne pas être entendu d'autres personnes, si par hasard il s'en trouvait aux environs, que de celles auxquelles il s'adressait: prenez garde! Il y a ici des oreilles qui vous entendent.»

Les deux hommes poussèrent une exclamation de surprise et de terreur, puis il y eut un craquement formidable dans le bosquet, et ils apparurent en face du jeune homme, tenant chacun un sabre d'une main et un pistolet de l'autre, le visage bouleversé par la colère et l'épouvante.

Mais ils s'arrêtèrent soudain.

Le jeune homme se tenait immobile devant eux, les pistolets aux poings.

«Halte! Et parlementons,» dit-il froidement.

Cette scène avait quelque chose d'étrange et de saisissant.

Dans ce bosquet d'orangers en fleur, aux reflets argentés de la lune, au milieu de cette tranquillité profonde, au sein de cette nature calme à laquelle le silence imposant de la nuit imprimait un certain cachet de majesté, ces trois hommes posés ainsi face à face, se mesurant de l'œil et prêts à en venir aux mains, formaient un contraste des plus tranchés avec ce qui les entourait.

«Parlementer, dit le comte, à quoi bon?

—A ne pas se tuer comme des brutes, sans savoir pourquoi, répondit le peintre.

—Un traître mérite la mort!

—Je vous l'accorde, mais je ne suis pas un traître, moi, puisque je vous préviens, lorsqu'il m'aurait été si facile de rester silencieux jusqu'à ce que j'eusse pénétré tous vos secrets.»

Cette observation, fort logique du reste, parut produire une certaine impression sur les deux hommes.

«Alors pourquoi ces armes? reprit le comte d'un ton évidemment plus radouci.

—Pour éviter ce qui serait incontestablement arrivé, si je n'avais pas eu la précaution de m'en munir.

—Vous nous espionniez donc?

—Nullement, j'étais ici bien avant vous, au contraire; le bruit de votre conversation m'a réveillé de l'espèce de somnolence dans laquelle j'étais tombé, et, ne me souciant nullement d'être, contre votre volonté, en tiers dans vos secrets, j'ai pris le parti de vous avertir. Voilà la vérité tout entière.

—Qui nous le prouve? reprit durement le comte.

—Je crois, Dieu me pardonne, caballero, répondit avec hauteur le jeune homme, que vous vous permettez de douter de mes paroles?

—Qui donc êtes-vous, señor, pour qu'on doive vous croire ainsi au premier mot?

—Moi! fit en riant le jeune homme, bien peu de chose auprès de vous, un pauvre peintre français, mais honnête, vive Dieu! Jusqu'au bout des ongles.

—Ah! Voilà mon homme, s'écria le second étranger, qui jusque-là était demeuré muet; je le reconnais maintenant! Rengainez votre sabre et quittez votre pistolet, mon cher comte; des armes sont de trop ici.

—Je le veux bien, si telle est votre opinion, capitaine, répondit le comte avec hésitation; cependant, il me semble que dans une circonstance aussi sérieuse....

—Bas les armes! Vous dis-je, interrompit le capitaine, qui déjà avait fait disparaître les siennes, je réponds corps pour corps de ce cavalier.

—Soit, dit le comte, mais la prudence exigerait....

—Quoi? Puisque ce caballero vous donne sa parole et que cette parole est corroborée par la mienne; cela est suffisant, il me semble,» reprit le capitaine avec un commencement d'impatience.

Le jeune homme voyant que ses adversaires n'avaient plus, en apparence, d'intentions hostiles, désarma tranquillement ses pistolets et, les repassant à sa ceinture, il se tourna vers celui des deux étrangers qui était si à l'improviste venu à son secours.

«Je vous remercie, señor, dit-il, de la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi; bien que votre voix ne me soit pas inconnue, cependant je serai heureux qu'il vous plût de rafraîchir mes souvenirs, en m'apprenant, si cela vous est possible, où j'ai eu l'avantage de vous rencontrer précédemment.

—¡Vive Dios! señor don Emilio, reprit-il d'un ton de bonne humeur, vous avez la mémoire courte.

—Comment vous savez mon nom?

—Et vous-même savez le mien, à moins que vous ne l'ayez oublié aussi; ce qui ne m'étonnerait pas, d'après ce que je vois.

—Je suis réellement confus, señor, mais je vous jure que je ne me rappelle pas le moins du monde où nous nous sommes vus déjà.

—Allons, puisqu'il faut absolument que je vous redise mon nom, je m'exécute; je suis don Lucio Ortega.

—Le capitaine espagnol avec lequel je me suis battu! s'écria-t-il avec surprise.

—Et que vous avez si dextrement désarmé. C'est moi-même, oui, caballero.

—Oh! Comment ai-je pu oublier cette rencontre qui m'a laissé un si charmant souvenir, dit-il en lui tendant la main.

—Ainsi, ce señor est de vos amis? reprit le comte.

—Oui, mon cher comte, et des plus intimes même.

—Pardonnez-moi d'insister; mais vous savez quelles seraient les conséquences d'une indiscrétion?

—Elles seraient terribles; continuez.

—Et vous vous croyez toujours autorisé à répondre de la discrétion de ce caballero?

—Comme de la mienne, je vous le répète.

—C'est bien; agissez à votre guise alors, reprit-il d'un ton bourru.

—Écoutez, fit le capitaine, je comprends combien, vous qui ne connaissez pas ce señor, vous devez conserver d'inquiétude au fond du cœur; nous ne jouons pas un jeu d'enfant, en ce moment; nous engageons notre tête dans une partie désespérée; chacun de nous a le droit de demander à ses associés des comptes sévères de leur conduite.

—En effet, il doit, il me semble, en être ainsi.

—Fort bien! Ces comptes, je vais vous les rendre. Malgré lui, et sans l'avoir désiré, don Emilio a surpris des secrets de la plus haute gravité; ces secrets, je suis convaincu qu'il les conservera au fond de son cœur, mais cette certitude que j'ai, moi, vous ne la partagez pas; cela est votre droit, je n'ai rien à y objecter, sinon que, dans le but seul de vous rassurer, je prendrai, vis-à-vis de mon ami, toutes les précautions que vous exigerez. Bien entendu que ces précautions n'auront rien de blessant pour l'honneur, ni même pour l'amour-propre de don Emilio, que je tiens, avant tout, pour mon ami et que je veux ménager quand même.

—Je me joins au capitaine, dit vivement le jeune homme, et je me mets complètement à votre disposition pour tout ce qu'il vous plaira d'exiger de moi; je vous confesse humblement que la politique me cause une peur atroce, et que j'éprouve le regret le plus vif et le plus sincère de m'être si malencontreusement trouvé ici lorsqu'il m'aurait été si facile d'être autre part, où, sans contredit, j'aurais été beaucoup mieux.»

La gravité du comte ne tint pas contre cette boutade prononcée avec une désespérante naïveté; il éclata de rire.

«Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, et bien que notre liaison ait commencé sous des auspices assez hostiles, j'espère qu'elle sera durable; que bientôt vous deviendrez de mes amis et que je serai des vôtres.

—Ce sera un grand honneur pour moi, monsieur le comte, répondit-il en s'inclinant.

—Maintenant que vous avez mis un pied dans nos secrets, il faut que vous y entriez tout à fait.

—Est-ce donc bien obligatoire?

—C'est de toute nécessité.

—J'admire comme depuis quelques jours le hasard se plaît à me poursuivre et s'obstine à faire de moi un homme politique, quand je serais si heureux de ne peindre que des tableaux, moi qui ne suis venu que pour cela en Amérique; j'ai eu là une triomphante idée par exemple, et j'ai bien choisi mon temps!

—Il faut provisoirement en prendre votre parti.

—Je le sais bien, et voilà justement pourquoi j'enrage, mais dès qu'il me sera possible de faire autrement, je ne me le ferai pas répéter deux fois, je vous le certifie.

—Jusqu'à nouvel ordre, il est indispensable que vous demeuriez avec nous, que vous soyez en quelque sorte notre prisonnier; mais rassurez-vous, votre captivité ne sera pas bien dure, nous vous la rendrons, ou du moins nous nous efforcerons de vous la rendre aussi agréable que possible.

—Ainsi vous m'enlevez jusqu'à mon libre arbitre, dit le peintre avec un accent tragi-comique.

—Il le faut provisoirement.

—Hum! Allons, j'y consens, diable soit de la politique! Qu'avais-je besoin aussi de venir à San Miguel accompagner ce vieux Dubois.»

Les deux hommes tressaillirent à ce nom.

«Vous connaissez le duc de Mantoue? s'écrièrent-ils.

—Ah! Ah! Vous savez de qui je veux parler, il paraît? fît-il avec surprise.

—Le duc de Mantoue, l'ancien conventionnel, sénateur sous l'Empereur Napoléon, venu en Amérique sous le nom de Louis Dubois, dit le comte.

—C'est bien cela. Pourquoi donc me recommandait-il si fort de ne pas lui donner son titre?

—Parce qu'il espérait ne pas être connu; il vient, chassé par les Bourbons pour avoir voté la mort du roi Louis XVI, chercher un refuge en ce pays et prêter aux insurgés l'appui de son expérience en matière de révolution.

—Le fait est qu'il doit en savoir long sur ce chapitre, dit le peintre en riant.

—Mais que disiez-vous donc sur lui; se trouve-t-il réellement à San Miguel?

—Je l'ai aidé moi-même à y entrer aujourd'hui.

—Vous?

—Parbleu! Un compatriote ... et tenez, capitaine, nous étions ensemble quand j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.

—Comment, ce grand vieillard à la mine si altière et aux traits si imposants, qui se tenait si droit à cheval à vos côtés?...

—C'était lui-même.

—Oh! Si je l'avais su! s'écria le capitaine d'un air de dépit.

—Qu'auriez-vous donc fait?

—Je l'aurais enlevé, ¡vive Dios!

—Alors, il est heureux que vous l'ayez ignoré, parce que, probablement, il y aurait eu une chaude escarmouche entre nous.»

Le capitaine ne releva pas cette parole.

«Venez, dit-il.

—Où me conduisez-vous?

—Au Cabildo.

—Au Cabildo! Pourquoi faire?

—Le gouverneur donne aujourd'hui un grand bal; nous y passerons quelques instants.

—Hum! Je crains bien que cela cache quelque manoeuvre politique?

—Peut-être.

—Pourvu que je ne m'y trouve pas encore mêlé malgré moi.

—Je tâcherai de vous laisser ignorer ce qui se passera.

—Je vous en aurai une grande reconnaissance. Enfin, à la grâce de Dieu.»

Les trois hommes, désormais réconciliés, quittèrent le bosquet, sortirent de l'Alameda et se dirigèrent vers le Cabildo en causant amicalement entre eux.

Les rues étaient illuminées et la population se divertissait de plus en plus à tirer des cohetes.

Montonerodont le féminin estmontonera, est un mot essentiellement américain, bien que sa racine soit incontestablement espagnole. Il signifie littéralement,monceau, amas, ramassis; pris dans la mauvaise acception du mot, une montonera veut dire une réunion de gens de sac et de corde, de bandits sans foi ni loi, de voleurs de grand chemin.

Mais telle n'était pas la signification qu'on lui donnait dans le principe.

On entendait par montonera une cuadrilla, une guérilla composée de bannis politiques, d'insurgés qui faisaient la guerre en partisans à leurs risques et périls, mais braves et honnêtes.

Les Espagnols leur imposèrent au commencement du soulèvement des colonies contre la métropole, afin de les flétrir dans l'opinion publique, ce nom dont ils se glorifièrent et qu'ils tinrent à honneur de porter.

Mais lorsque la guerre civile dégénéra en lutte fratricide des citoyens entre eux; que les Espagnols furent vaincus et contraints d'abandonner le Nouveau Monde, les montoneras dégénérèrent, les hommes véreux de tous les partis vinrent s'abriter sous leurs bannières et y chercher l'impunité de leurs crimes. Elles ne furent plus alors qu'un ramassis de bandits sinistres, ressemblant à s'y méprendre à ces bandes d'écorcheurs et de routiers du moyen âge qui désolèrent l'Europe pendant si longtemps, et que les gouvernements furent, pendant plus de deux siècles, impuissants à détruire ou seulement à réprimer.

Semblant avoir recueilli les traditions de leurs devanciers du vieux monde, les montoneros commencèrent à désoler les campagnes, à piller les haciendas, à mettre à rançon les villes trop faibles pour leur opposer une résistance énergique; et, servant toutes les causes moyennant finance, ils adoptèrent tour à tour tous les partis, les trahissant sans remords les uns après les autres, et ne voyant dans la guerre civile qu'un but: le pillage.

A l'époque où se passe notre histoire, bien que les montoneros fussent déjà dégénérés de leur première loyauté, et que nombre de gens sans aveu fussent parvenus à se glisser dans leurs rangs, cependant ils conservaient encore, du moins en apparence, les principes de patriotisme chevaleresque qui avaient présidé à leur création, et leur nom n'inspirait pas, ainsi que cela arriva plus tard, la terreur aux honnêtes gens et aux citoyens paisibles qu'ils s'étaient donné la mission de protéger et de défendre.

Dans une verte vallée, au pied d'une colline boisée d'une médiocre hauteur, sur le bord même du río Tucumán, à environ une quinzaine de lieues de la ville de San Miguel, une troupe de cavaliers dont le nombre pouvait monter à trois cents environ était arrêtée, ou, pour mieux dire, campée dans une position délicieuse.

Les soldats, tous revêtus du costume des gauchos de la pampa, les traits énergiques et le visage hâlé par le soleil, mais d'une apparence sauvage et farouche, étaient pour la plupart armés non seulement de sabres et de fusils, mais encore d'une longue et forte lance dont le fer était garni d'une banderole d'un rouge vif.

Couchés ou assis au pied des figuiers et des orangers, ils avaient planté leurs lances en terre et jouaient, causaient ou dormaient, tandis que leurs chevaux erraient à l'aventure, paissant l'herbe verte de la plaine.

Quelques sentinelles, disséminées sur des hauteurs assez éloignées, immobiles comme des statues de bronze florentin dont elles avaient les tons chauds et cuivrés, veillaient à la sûreté commune.

Ces hommes, dont la réputation de bravoure était célèbre dans toute la Banda Oriental, composaient la montonera du célèbre Zèno Cabral, celui-là même qui avait, disait-on, eu quelques jours auparavant maille à partir avec les troupes royales, et dont la ville de San Miguel célébrait la victoire à grand renfort de cris et de pétards.

Ce campement sauvage et primitif, qui ressemblait plutôt à une halte de bandits qu'à toute autre chose, avait une apparence des plus pittoresques, et qui aurait fait l'admiration d'un peintre à la manière dé Salvator Rosa.

Presque au centre du campement, au sommet d'un monticule d'une pente presque insensible, plusieurs hommes dont les vêtements et les armes étaient en meilleur état et les traits moins farouches que ceux de leurs compagnons, étaient assis sur l'herbe et causaient tout en fumant leur cigarette.

Ces hommes étaient les officiers de la montonera.

Au milieu d'eux se trouvait leur chef, ou le général, ainsi qu'ils le nommaient.

Ce chef était un tout jeune homme paraissant au plus vingt-deux ans, aux traits fins et délicats, aux manières douces et gracieuses qui, aux yeux d'un indifférent, aurait paru peu en état de commander à des hommes comme ceux qui s'étaient volontairement rangés sous sa bannière; mais un observateur ne se serait pas trompé à l'expression énergique répandue sur son beau et calme visage, à l'ampleur peu commune de son front pur et bien dessiné, et au regard d'aigle qui s'échappait de ses yeux noirs et bien ouverts. Une sombre mélancolie semblait répandue sur ses traits, et ce n'était qu'avec des difficultés extrêmes que ses compagnons, jeunes gens de son âge pour la plupart et appartenant aux premières familles du pays, réussissaient à de longs intervalles à amener un sourire triste sur ses lèvres.

La tête appuyée sur la main droite, frisant sans y songer de la main gauche ses longues et soyeuses moustaches noires, il laissait errer, sans but apparent, ses regards sur l'immense et magnifique panorama qui se déroulait devant lui, ne répondant que par des monosyllabes aux questions qu'on lui adressait et semblant s'absorber dans une pensée intime.

Ses officiers, voyant toutes leurs avances repoussées par leur chef, avaient pris le parti de l'abandonner à ses réflexions quelles qu'elles fussent, puisqu'il paraissait s'y complaire, et s'étaient mis à causer et à rire entre eux, lorsque tout à coup une quarantaine de cavaliers apparurent à l'horizon se dirigeant à toute bride vers l'endroit où la montonera était campée.

«Eh! dit un des officiers en plaçant sa main en abat-jour sur ses yeux, qui peuvent être ces cavaliers?

—Ce sont des nôtres, sans doute, puisque les sentinelles les ont laissé passer sans donner l'alarme, répondit un autre officier.

—Avons-nous donc des batteurs d'estrade aux environs?

—Je ne l'assurerais pas, mais comme le général avait parlé de détacher le capitaine Quiroga avec une vingtaine de soldats pour surveiller les défilés de la Sierra, et que je ne le vois pas parmi nous, c'est que probablement le général a donné suite à son projet.

—Ce serait alors sa troupe qui nous rejoindrait?

—Je le crois; du reste, nous ne tarderons pas à savoir à quoi nous en tenir.»

Les cavaliers arrivaient toujours grand train: ils se trouvèrent bientôt assez rapprochés pour qu'il fût possible de les reconnaître.


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