LE RANCHO.

[1]Ces paroles sont la formule consacrée pour toute demande d'hospitalité dans la pampa. Voici leur traduction:«Je vous salue, Marie très pure.—Conçue sans péché.—Peut-on entrer, don Torribio?—Entrez, señor don Zèno Cabral; cette maison et tout ce qu'elle renferme vous appartient.»

[1]Ces paroles sont la formule consacrée pour toute demande d'hospitalité dans la pampa. Voici leur traduction:

«Je vous salue, Marie très pure.

—Conçue sans péché.

—Peut-on entrer, don Torribio?

—Entrez, señor don Zèno Cabral; cette maison et tout ce qu'elle renferme vous appartient.»

[2]Heureux celui qui soupire près de toi, qui boit le doux nectar de ton sourire, qui ose te demander pitié, et doucement te voit palpiter.

[2]Heureux celui qui soupire près de toi, qui boit le doux nectar de ton sourire, qui ose te demander pitié, et doucement te voit palpiter.

Le lendemain, au lever du soleil, j'étais debout, mais si matinal que j'eusse été, mon compagnon m'avait précédé, sa place auprès de moi était vide.

Je sortis espérant le rencontrer entrain de fumer sa cigarette au dehors.

Je ne le vis pas; la campagne autour de moi était déserte et calme comme au jour de la création, les chiens, sentinelles vigilantes, qui pendant la nuit avaient veillé sur notre repos, se levèrent en m'apercevant et vinrent me caresser avec des grognements joyeux.

L'aspect de la pampa[1]est des plus pittoresques au lever du soleil. Un silence profond plane sur le désert; il semblerait que la nature se recueille et reprend ses forces à l'aurore du jour qui commence. La fraîche brise matinale frissonne doucement à travers les hautes herbes qu'elle incline par des mouvements légers et cadencés; çà et là lesvenadoslèvent leur tête effarée et jettent autour d'eux des regards craintifs. Les oiseaux, blottis frileusement sous la feuillée, préludent par quelques notes timides à leur hymne du matin; sur les monticules de sables formés par les tanières desvizcachas, de petites chouettes attardées, immobiles comme des sentinelles, et à demi endormies, clignent de l'œil aux rayons de l'astre du jour, en enfonçant leurs têtes rondes dans les plumes de leur cou, tandis qu'au plus haut des airs, les urubus et les caracaras planent en longs cercles, se balançant nonchalamment au gré du vent et cherchant la proie sur laquelle ils se laisseront tout à coup tomber avec la rapidité de la foudre.

La pampa, en ce moment, ressemble à une mer aux eaux vertes et calmes, dont les rivages se cachent derrière les plis de l'horizon.

Je m'assis sur un tertre de verdure; tout en fumant une cigarette, je me pris à réfléchir, et bientôt je fus complètement absorbé par mes pensées.

En effet, ma position était singulière; jamais je ne l'avais envisagée sous le jour où elle m'apparaissait en ce moment.

Perdu dans un désert, à plusieurs milliers de lieues de mon pays; ayant volontairement rompu tous ces liens de famille et d'amitié qui rattachent l'homme à sa patrie, je n'avais devant moi d'autre avenir que celui réservé aux coureurs des bois, c'est-à-dire une lutte incessante de chaque jour, de chaque heure, sans trêve ni merci, contre la nature entière: hommes et animaux, pour finir dans quelque embuscade, misérablement tué sur le rebord d'un fossé par une flèche ou une balle inconnue. Cette perspective, surtout à l'âge que j'avais, vingt ans à peine, lorsque par la surabondance de sève, l'âme dans le naïf enthousiasme de la jeunesse se sent entraînée vers les grandes choses, n'avait rien de fort gai, au contraire; mais si j'errais maintenant dans des savanes sans fin, en compagnie d'un homme rencontré par hasard, qui demeurait une énigme pour moi et m'imposait presque sa volonté, pour m'abandonner au premier caprice, ou peut-être à la première pression de la nécessité, cette loi de fer de la vie du désert, je ne pouvais me plaindre; je ne devais accuser que moi, car moi seul, contre tous, m'étais obstiné à mépriser les sages conseils et les exhortations pleines de sens que l'expérience et l'intérêt avaient engagé mes amis à me prodiguer à tant de reprises, pour me lancer comme un fou dans cette existence vagabonde, que je commençais à peine depuis quelques jours et qui déjà me paraissait si dure et si décolorée.

Lorsque plus tard je me rappelai ces premières impressions si navrantes faites au moment où j'entrais à peine dans cette vie aventureuse, qui devait pendant de si longues années être la mienne, je me pris en pitié; c'est que le désert ne se révèle que peu à peu aux yeux de celui qui le parcourt il faut l'étudier longtemps avant de comprendre les beautés qu'il recèle dans son sein et d'éprouver les joies inexprimables et les voluptés pleines d'une âcre saveur qu'il réserve à ses adeptes seuls.

Mais, je le répète, lorsque ces idées tristes que plus haut j'ai cherché à rendre, envahissaient mon cœur et le noyaient dans les flots d'une navrante tristesse qui me conduisait presque au découragement, c'est que je me sentais seul, isolé de tout homme de ma race, de tout ami avec lequel je pusse laisser déborder le flot des pensées qui montaient incessamment de mon cœur à mes lèvres, et que j'étais contraint de renfermer au dedans de moi.

C'est que j'ignorais, alors que le seul ami d'un homme, c'est lui-même, et que, dans les situations difficiles de la vie comme dans les plus indifférentes, il ne doit se fier qu'à lui, et ne compter que sur lui-même s'il ne veut être exposé aux trahisons de l'égoïsme, de l'envie et de la peur, ces trois féroces ennemis qui rôdent sans cesse autour de toute amitié pour la briser et la changer en haine.

Mais ma tâche a été rude en ce monde; Dieu en soit béni! J'ai beaucoup souffert, par conséquent, beaucoup appris, et j'en suis arrivé aujourd'hui à l'indifférence la plus sceptique pour les beaux sentiments que parfois on cherche vainement à étaler devant moi. Je ne demande pas à la nature humaine plus qu'elle ne peut donner, et mes amis sont d'avance absous par moi du bien comme du mal qu'ils essayent de me faire; aussi ne demandant rien et n'attendant rien de personne, je suis parvenu à être sinon heureux, le bonheur, je le sais par expérience, n'est pas fait pour l'homme, du moins tranquille, ce qui pour moi est le point culminant où puisse atteindre l'ambition humaine dans des conditions sociales où nous place la civilisation, qui n'est et ne peut être que le résultat de notre organisation vicieuse et incomplète.

Je fus tout à coup tiré de mes réflexions par une voix qui m'interpellait d'un ton de bonne humeur.

Je me retournai vivement.

Don Torribio était près de moi, bien qu'il fût à cheval, je ne l'avais pas entendu venir.

«Holà, caballero, me dit-il d'un ton joyeux, la pampa est belle au lever du soleil, n'est-ce pas?

—En effet, répondis-je sans trop savoir ce que je disais.

—La nuit a-t-elle été bonne?

—Excellente, grâce à votre généreuse hospitalité.

—Bah! Ne parlons pas de cela, j'ai fait ce que j'ai pu, malheureusement la réception a été assez mesquine; dame, les temps sont durs, il y a seulement quatre ou cinq ans c'eût été autre chose, mais vous le savez, à la guerre comme à la guerre; à celui qui fait tout le possible, on ne doit pas demander davantage.

—Je suis loin de me plaindre, au contraire; mais vous revenez de route, il me semble?

—Oui, j'ai été donner un coup d'œil à mes taureaux qui sont aupasto; mais, ajouta-t-il, en levant les yeux au ciel et en calculant mentalement la hauteur du soleil, il est temps de déjeuner; la señora doit avoir tout préparé, et, sauf respect, ma course du matin m'a singulièrement aiguisé l'appétit. Rentrez-vous avec moi?

—Je ne demande pas mieux; seulement, je ne; vois pas mon compagnon; il me semble qu'il serait peu convenable à moi de ne pas l'attendre pour déjeuner.»

Le gaucho se prit à rire.

«S'il n'y a que cela qui vous arrête, me dit-il, vous pouvez vous mettre à table sans crainte.

—Il va revenir? demandai-je.

—Au contraire, il ne reviendra pas.

—Comment cela, m'écriai-je avec une surprise mêlée d'inquiétude, il est parti?

—Depuis plus de trois heures déjà; mais remarquant combien ma physionomie s'assombrissait à cette nouvelle, il ajouta aussitôt:

—Mais nous le reverrons bientôt, soyez tranquille.

—Vous l'avez donc vu, ce matin?

—Certes, nous sommes sortis ensemble.

—Ah! Il est à la chasse, sans doute?

—Probablement; seulement, qui sait quelle espèce de gibier il se propose d'atteindre.

—Cette absence me contrarie beaucoup.

—Il voulait vous en parler avant que de monter à cheval; mais en y réfléchissant, vous paraissiez si fatigué hier soir, qu'il a préféré vous laisser dormir. C'est si bon le sommeil.

—Il reviendra sans doute bientôt?

—Je ne saurais le dire. Don Zèno Cabral est un homme qui n'a pas l'habitude de raconter ses affaires au premier venu. Dans tous les cas, il ne tardera pas beaucoup, nous le reverrons ce soir ou demain.

—Diable! Comment vais-je faire, moi qui comptais sur lui?

—Pourquoi donc?

—Mais pour m'enseigner la route que je dois suivre.

—Si ce n'est que cela, ce n'est pas un motif pour vous tourmenter; il m'a recommandé de vous prier de ne pas quitter le rancho avant son retour.

—Je ne puis cependant pas demeurer ainsi chez vous.

—Parce que?

—Dame, parce que je crains de vous gêner; vous n'êtes pas riche, vous-même me l'avez dit; un étranger ne doit que vous causer de l'embarras.

—Señor, répondit avec dignité le gaucho, les étrangers sont les envoyés de Dieu; malheur à l'homme qui n'a pas pour eux les attentions qu'ils méritent; quand même il vous plairait de demeurer un mois dans mon humble rancho, je me trouverais heureux et fier de votre présence dans ma famille. N'insistez donc pas davantage, je vous prie, et acceptez mon hospitalité aussi franchement qu'elle vous est offerte.»

Que pouvais-je objecter de plus? Rien. Je me résignai donc à patienter jusqu'au retour de don Zèno, et je retournai au rancho en compagnie du gaucho.

Le déjeuner fut assez gai; les dames s'efforcèrent de réveiller ma bonne humeur en me comblant de soins et d'attentions.

Aussitôt après le repas, comme don Torribio se préparait à monter à cheval, car la vie d'un gaucho se passe à galoper de çà et de là pour surveiller ses nombreux troupeaux, je lui demandai à l'accompagner; il accepta. Je sellai mon cheval et nous partîmes au galop à travers la pampa.

Mon but, en accompagnant le gaucho, n'était pas de faire une promenade plus ou moins agréable, mais de profiter de notre isolement pour le sonder adroitement et le faire causer sur mon compagnon, qu'il paraissait fort bien connaître, de façon à obtenir certains renseignements qui me permissent de me former une opinion sur cet homme singulier, qui avait pour moi l'attrait d'une énigme indéchiffrable.

Mais tous mes efforts furent vains, toutes mes finesses en pure perte, le gaucho ne savait rien, ou, ce qui est plus probable, ne voulait rien me dire; cet homme si communicatif et si enclin à raconter, d'une façon souvent trop prolixe ses propres affaires, devenait d'une discrétion à toute épreuve et d'un mutisme désespérant aussitôt que, par une transition adroite, je mettais la conversation sur le compte de don Zèno Cabral.

Il ne me répondait plus alors que par monosyllabes ou par cette exclamation:¿Quién sabe?—qui sait,—à toutes les questions que je lui adressais.

De guerre lasse, je renonçai à le presser davantage, et je me mis à lui parler de ses troupeaux.

Sur ce point, je trouvai le gaucho disposé à me répondre, plus même que je ne l'aurais désiré, car il entra avec moi dans des détails techniques sur l'élève des bestiaux, détails que je fus contraint d'écouter avec un apparent intérêt, et qui me firent trouver la journée d'une interminable longueur.

Cependant, vers trois heures de l'après-midi, don Torribio m'annonça, ce qui me causa une vive joie, que notre tournée était terminée, et que nous allions reprendre le chemin du rancho, dont nous étions alors éloignés de quatre ou cinq lieues.

Un trajet de cinq lieues, après une journée passée à galoper à l'aventure, n'est qu'une promenade pour les gauchos montés sur les infatigables chevaux de la pampa.

Les nôtres nous mirent en moins de deux heures en vue du rancho, sans mouiller un poil de leur robe.

Un cavalier arrivait à toute bride à notre rencontre.

Ce cavalier, je le reconnus aussitôt avec un vif sentiment de joie, était don Zèno Cabral; il nous eut bientôt rejoints.

«Vous voilà donc, nous dit-il en faisant ranger son cheval auprès des nôtres; je vous attends depuis plus d'une heure. Puis, s'adressant à moi: Je vous ménage une surprise qui, je le crois, vous sera agréable, ajouta-il.

—Une surprise! m'écriai-je, laquelle donc?

—Vous verrez, je suis convaincu que vous me remercierez.

—Je vous remercie d'avance, répondis-je, sans chercher à deviner de quel genre est cette surprise.

—Regardez, reprit-il en étendant le bras dans la direction du rancho dont nous n'étions plus qu'à une centaine de pas.

—Mon guide! m'écriai-je en reconnaissant mon coquin d'Indien attaché solidement à un arbre.

—Lui-même; que pensez-vous de cela?

—Ma foi! Cela me semble tenir du prodige; je ne comprends pas comment vous avez pu le rencontrer aussi vite.

—Oh! Cela n'était pas si difficile que vous le supposez, surtout avec les renseignements que vous m'aviez donnés; tous ces bribones sont de la famille des bêtes fauves, ils ont des repaires dont ils ne s'éloignent jamais et où, tôt ou tard, ils reviennent toujours; pour un homme habitué à la pampa, rien n'est plus facile que de mettre la main dessus; celui-ci surtout, se fiant à votre qualité de forastero et à votre ignorance du désert, ne se donnait pas la peine de se cacher; il voyageait tranquillement et à découvert, persuadé que vous ne songeriez pas à le poursuivre; cette confiance l'a perdu, je vous laisse à penser quelle a été sa frayeur, lorsque je l'ai surpris à l'improviste et que je lui ai signifié péremptoirement qu'il m'accompagnât auprès de vous.

—Tout cela est fort bien, señor, répondis-je, je vous remercie de la peine que vous avez prise; mais que voulez-vous que je fasse de cepícaro, à présent?

—Comment, s'écria-t-il avec étonnement, ce que je veux que vous en fassiez, je veux que vous le corrigiez d'abord, et cela d'une façon exemplaire dont il garde le souvenir; puis, comme vous l'avez engagé pour vous servir de guide jusqu'au Brésil et qu'il a reçu d'avance une partie du prix convenu, il faut qu'il remplisse son engagement loyalement, ainsi qu'il a été fait.

—Je vous avoue que je n'ai pas grande confiance dans sa loyauté future.

—Vous êtes dans l'erreur à cet égard, vous ne connaissez pas les Indiens mansos—soumis;—celui-ci, une fois qu'il aura été corrigé, vous servira fidèlement, rapportez-vous en à moi là-dessus.

—Je le veux bien; mais cette correction, quelle qu'elle soit, je vous confesse que je me sens incapable de la lui administrer.

—Qu'à cela ne tienne! Voici notre ami don Torribio, qui n'a pas le cœur aussi tendre que vous et qui se chargera de ce soin.

—Je ne demande pas mieux pour vous être agréable,» appuya don Torribio.

Nous arrivions en ce moment en face du prisonnier. Le pauvre diable, qui savait sans doute ce qui le menaçait, avait l'air fort penaud et fort mal à son aise; du reste, il était solidement attaché, le visage tourné vers l'arbre.

Nous mîmes pied à terre.

Don Zèno s'approcha du prisonnier, pendant qu'avec un imperturbable sang-froid don Torribio s'occupait à plier sonlaçoen plusieurs doubles dans sa main droite.

«Écoute,pícaro, dit don Zèno à l'Indien attentif, ce caballero t'a engagé à Buenos Aires; non seulement tu l'as lâchement abandonné dans la pampa, mais encore tu l'as volé; tu mérites un châtiment, ce châtiment, tu vas le recevoir. Don Torribio, mon cher seigneur, veuillez, je vous prie, appliquer cinquante coups de laço sur les épaules de ce bribon, et cela de façon à ce qu'il les sente.»

L'Indien ne répondit pas un mot, le gaucho s'approcha alors et avec la conscience qu'il mettait à tout ce qu'il faisait, il leva son laço qui retomba en sifflant sur les épaules du pauvre diable, où il traça un sillon bleuâtre.

L'Indien ne fit pas un mouvement, il ne poussa pas un cri; on l'aurait cru changé en statue de bronze tant il était immobile et indifférent à force de volonté ou de stoïcisme.

Quant à moi, je souffrais intérieurement, mais je n'osais intervenir convaincu de la justice de cette exécution sommaire.

Don Zèno Cabral comptait impassiblement les coups au fur et à mesure qu'ils tombaient.

Au onzième le sang jaillit.

Le gaucho ne s'arrêta pas.

L'Indien, bien que ses chairs frissonnassent sous les coups de plus en plus pressés, conservait son impassibilité de marbre. Malgré moi, j'admirais le courage de cet homme, qui réussissait si complètement à dompter la douleur et à retenir même le plus léger signe de souffrance, bien qu'il dût en éprouver une atroce.

Les cinquante coups auxquels le guide avait été condamné par l'implacable don Zèno lui furent administrés par le gaucho, sans qu'il en manquât un seul; au trente-deuxième, malgré tout son courage, l'Indien avait perdu connaissance; mais cela n'avait pas, malgré ma prière, interrompu l'exécution.

«Arrêtez, dit enfin don Zèno, lorsque le nombre fut complet, détachez-le.»

Les liens furent coupés, le corps du pauvre diable, que les cordes seules soutenaient, tomba inerte sur le sable.

Le fils du gaucho s'approcha alors, frotta avec de la graisse de bœuf, de l'eau et du vinaigre les plaies saignantes de l'Indien, lui rejeta son poncho sur les épaules, puis il le laissa là.

«Mais cet homme est évanoui! m'écriai-je.

—Bah! Bah! fit don Zèno, ne vous en occupez pas, ces démons ont le cuir dur; dans un quart d'heure, il n'y pensera plus; allons dîner.»

Cette froide cruauté me révolta. Cependant, je m'abstins de toute observation et j'entrai dans le rancho; j'étais bien novice encore; j'étais réservé à assister plus tard à des scènes près desquelles celle-là n'était qu'un jeu d'enfant.

Après le dîner qui, contre l'habitude, se prolongea assez longtemps, don Zèno ordonna au fils de don Torribio d'amener le guide.

Au bout d'un instant, il entra; don Zèno le fixa quelques secondes avec attention, puis il lui adressa la parole en ces termes:

«Reconnais-tu avoir mérité le châtiment que je t'ai infligé?

—Je le reconnais, répondit l'Indien d'une voix sourde, mais sans la moindre hésitation.

—Tu n'ignores pas que je sais où te trouver, quel que soit l'endroit où tu te caches.

—Je le sais.

—Si, sur ma prière, ce caballero consent à te pardonner et à te reprendre à son service, lui seras-tu fidèle?

—Oui, mais à une condition.

—Je ne veux pas de conditions de ta part, bribon, reprit durement don Zèno, tu mérites le garrotte.»

L'Indien baissa la tête.

«Réponds à ma question.

—Laquelle?

—Seras-tu fidèle?

—Oui.

—Je le saurai; châtiment ou récompense, je me charge de régler ton compte, tu entends?

—J'entends.

—Maintenant, écoute-moi, ton maître et toi vous partirez d'ici demain au lever du soleil; il faut que dans neuf jours il soit à lafazenda do rio d'Ouro. Tu la connais?

—Je la connais.

—Y sera-t-il?

—Il y sera.

—Pas d'équivoque entre nous, tu me comprends bien, je veux que ce caballero soit rendu dans neuf jours à la fazenda do rio d'Ouro, en bonne santé, libre, et sans qu'il manque rien à son bagage.

—J'ai promis, répondit froidement l'Indien.

—C'est bien, bois ce trago de caña pour te remettre des coups que tu as reçus et va dormir.»

Le guide saisit la calebasse que lui tendait don Zèno, la vida d'un trait avec une satisfaction visible et se retira sans ajouter une parole.

Lorsqu'il fut sorti, je m'adressai à don Zèno, de l'air le plus indifférent que je pus affecter.

«Tout cela est bel et bon, lui dis-je, mais je vous certifie, señor, que malgré ses promesses, je n'ai pas la moindre confiance dans ce drôle.

—Vous avez tort, señor, me répondit-il, il vous servira fidèlement, non pas par affection, peut-être ce serait trop lui demander après ce qui s'est passé, mais par crainte, ce qui vaut mieux encore; il sait fort bien que s'il vous arrivait quelque chose, il aurait un compte sévère à me rendre de sa conduite.

—Hum! murmurai-je, cela ne me rassure que médiocrement; mais pourquoi, si, ainsi que vous me l'avez laissé entrevoir, vous vous rapprochez des frontières brésiliennes, ne me permettez-vous pas de vous accompagner?

—C'était mon intention; malheureusement certaines raisons, inutiles à vous faire connaître, rendent impossible l'exécution de ce projet; cependant je compte vous voir à la fazenda do rio d'Ouro, où probablement j'arriverai avant vous. Dans tous les cas, veuillez y demeurer jusqu'à ce que je vous aie vu, et alors, peut-être, me sera-t-il permis de reconnaître, ainsi que j'en ai le vif désir, l'éminent service que vous m'avez rendu.

—Je vous attendrai, puisque vous le désirez, señor, répondis-je, prenant bravement mon parti de ce nouveau contre-temps, non pas pour vous rappeler l'événement auquel vous faites allusion, mais parce que je serais heureux de faire avec vous une connaissance plus intime.»

Don Zèno me tendit la main, et la conversation devint générale.

Le lendemain au lever du soleil, je me levai, et, après avoir pris affectueusement congé des hôtes qui m'avaient si bien reçus et que je croyais ne jamais revoir, je quittai le rancho sans avoir pu dire adieu à don Zèno Cabra, qui s'était éloigné bien avant mon réveil.

Malgré les assurances réitérées de don Torribio et celles de don Zèno, je ne me fiai que médiocrement à mon guide, et je lui ordonnai de marcher devant moi, résolu à lui brûler la cervelle au premier geste suspect de sa part.

[1]Le motpampaappartient à la langue Quichua (langue des Incas); il signifie textuellement place, terrain plat, savane ou grande plaine.

[1]Le motpampaappartient à la langue Quichua (langue des Incas); il signifie textuellement place, terrain plat, savane ou grande plaine.

Mon voyage se continuait ainsi dans des conditions assez singulières, livré dans un pays inconnu, loin de tout secours humain, à la merci d'un Indien dont la perfidie m'avait été déjà surabondamment prouvée et duquel je ne devais rien avoir de bon à attendre.

Cependant, j'étais bien armé, vigoureux, résolu; je partis dans d'assez bonnes dispositions, convaincu que mon guide ne se hasarderait jamais à m'attaquer en face et qu'en le surveillant avec soin je parviendrais toujours à en avoir bon marché.

Du reste, je me hâte de constater que j'avais tort de supposer de mauvaises intentions au pauvre Indien et que mes précautions furent inutiles; don Torribio et don Zèno Cabral avaient dit vrai. La rude correction infligée à mon Guaranis avait eu la plus salutaire influence sur lui et avait entièrement modifié ses intentions à mon égard; nos relations ne tardèrent donc pas à devenir des plus cordiales, et, fort satisfait du résultat obtenu par les coups de fouet du gaucho, je me réservaiin petto, le cas échéant, de ne pas hésiter à employer le même moyen pour rappeler au devoir les Indiens mansos avec lesquels le hasard me mettrait en rapport.

Mon guide était devenu plus gai, plus aimable, et surtout plus causeur; je profitai de cette modification, fort agréable pour moi, dans son caractère, pour essayer de le sonder et lui adresser plusieurs questions sur le compte de don Zèno Cabral.

Cette fois encore j'échouai complètement, non pas que l'Indien refusât de me répondre, au contraire, mais par ignorance.

En résumé, voici tout ce que je parvins à apprendre après des questions sans nombre et tournées de toutes les façons.

Don Zèno Cabral était fort connu et surtout fort redouté par tous les Indiens qui vivent au désert et le parcourent incessamment dans tous les sens; c'était pour eux un être étrange, mystérieux, incompréhensible, dont le pouvoir était fort grand; nul ne connaissait son habitation habituelle; il possédait presque le talent d'ubiquité, car on l'avait souvent rencontré à des distances fort éloignées les unes des autres presque à la même heure; les Indiens lui avaient souvent tendu des pièges pour le tuer, sans jamais réussir à lui faire la plus légère blessure; il avait su prendre une influence telle sur leur esprit qu'ils le croyaient invulnérable et le regardaient comme un être d'une essence beaucoup supérieure à la leur.

Souvent il disparaissait pendant des mois entiers sans qu'on sût ce qu'il était devenu, puis, tout à coup on le voyait subitement campé au milieu des tribus indiennes, sans qu'on comprit comment il était arrivé là.

Au total, les Indiens, à part la crainte respectueuse qu'il leur inspirait, lui avaient pour la plupart de grandes obligations. Nul mieux que lui ne savait guérir les maladies réputées incurables par leurs sorciers; instruit de tout ce qui se passait au désert, souvent il avait sauvé de la mort des familles entières, perdues dans les forêts sans vivres et sans armes; «aussi, ajouta mon guide, en terminant, cet homme est-il pour nous un de ces génies puissants pour le bien comme pour le mal, dont il vaut mieux ne pas s'entretenir de peur de le voir subitement paraître et d'encourir sa colère.»

Ces renseignements, si je puis donner ce nom aux divagations craintives et superstitieuses de mon guide, me laissèrent plus perplexe que je ne l'étais auparavant sur le compte de cet homme, que tout semblait conspirer à entourer à mes yeux d'une auréole mystérieuse.

Un mot prononcé, par hasard peut-être, par l'Indien éveilla davantage encore si cela est possible la curiosité dévorante qui s'était emparés de moi.

«C'est un Paulista,» m'avait-il dit à demi-voix en jetant autour de lui des regards effarés, comme s'il redoutait que cette parole ne tombât dans une oreille indiscrète et fût répétée à celui qu'elle intéressait.

A plusieurs reprises, pendant mon séjour à Buenos Aires, j'avais entendu parler desPaulistas; les renseignements qu'on m'avait donnés sur eux, bien que très incomplets et erronés pour la plupart, avaient cependant excité ma curiosité à un tel point, qu'ils entraient pour beaucoup dans ma résolution de me rendre au Brésil.

Les Paulistas ou Vicentistas, car ces deux noms leur sont indistinctement appliqués par les historiens, fondèrent leur premier établissement dans les vastes et magnifiques plaines de Piratininga.

Alors là, sous la direction intelligente et paternelle des deux jésuites Anchieta et Nobrega, s'organisa une colonie à part dans la colonie, une sorte de métropole demi barbare, qui dut à son courage une prospérité et une influence toujours croissante, et dont les exploits, si quelques jours on les raconte, formeront, j'en suis convaincu, la partie la plus intéressante de l'histoire du Brésil.

Dans le Nouveau Monde, dès qu'on veut parler de progrès, d'abnégation et de civilisation, il faut remonter aux jésuites dont les conquêtes pacifiques, ont plus fait pour l'extinction de la barbarie que tous les efforts réunis des aventuriers de génie, qui allèrent au seizième siècle fonder en Amérique les puissances espagnole et portugaise.

Grâce à l'intervention des jésuites au Brésil, les Européens ne dédaignèrent pas de s'allier avec ces fortes et belliqueuses races indiennes, qui tinrent si longtemps en échec les Portugais et firent parfois reculer la conquête.

De ces unions, il résulta une race guerrière, brave, endurcie à toutes les fatigues, audacieuse surtout, qui, bien dirigée, produisit les Paulistas, ces hommes auxquels on doit presque toutes les découvertes qui se firent dans l'intérieur du Brésil et dont les prodigieuses excursions et les téméraires exploits sont passés aujourd'hui à l'état de légendes fantastiques dans les contrées mêmes qui en furent le théâtre.

On a adressé plusieurs reproches sérieux aux Paulistas: on les a accusés d'avoir, dès l'origine de leur colonie, montré un caractère indomptable et indépendant, un dédain affecté pour les lois de la métropole, un orgueil inouï vis-à-vis des autres colons; on a prétendu que, sortis des rangs les plus turbulents et les plus corrompus des aventuriers européens, ils avaient puisé dans leur origine et leurs alliances indiennes un principe de cruauté et de mépris pour la vie des autres hommes qui en faisait, non seulement des hôtes et des voisins dangereux, mais encore des natures essentiellement insociables et ingouvernables.

A ces accusations, les Paulistas ont donné le plus complet démenti.

La province de Saint-Paul, habitée et peuplée par eux seuls, est aujourd'hui la plus civilisée, la plus industrieuse et la plus riche du Brésil.

D'ailleurs notre avis, avis partagé du reste par beaucoup d'historiens, est qu'à une nature indomptée il faut des hommes indomptables, et que sur ce sol vierge que foulaient les Paulistas au milieu de ces nations farouches, impatientes de toute sujétion, et qui préféraient mourir que se soumettre à une domination étrangère qu'ils ne pouvaient et ne voulaient pas comprendre, il fallait des organisations d'élite, insensibles à toutes les faiblesses comme à tous les égoïsmes des conventions sociales de la civilisation, et, pour cette raison, capables d'accomplir de grandes choses.

En entendant à Buenos Aires parler ainsi des Paulistas avec un enthousiasme d'autant plus vrai que les Espagnols sont de temps immémorial les implacables ennemis des Portugais, et que cette haine, née en Europe, se poursuit en Amérique avec une force décuplée par la rivalité; je me sentais, malgré moi, entraîné vers ces hommes étranges, à la puissante organisation, aux instincts aventuriers, qui avaient conquis un monde à leur patrie et dont, malgré les modifications apportées par le temps et la civilisation, j'espérais être assez heureux pour retrouver debout quelque type attardé.

Aussi, à cette désignation de Paulista appliqué à l'homme qui m'était apparu dans des circonstances si singulières et qui, pendant le peu de temps que j'étais demeuré près de lui, s'était révélé à moi sous des aspects si bizarres, si heurtés et si insaisissables, je sentis se réveiller toute mon ardeur et je n'aspirai plus qu'à me rencontrer de nouveau avec ce personnage pour lequel j'avais, dès le premier moment, éprouvé une si vive sympathie.

Je pressai donc mon voyage le plus possible, d'autant plus que mon guide m'avait appris que la fazenda do rio d'Ouro, où don Zèno Cabral m'avait assigné rendez-vous, était située sur la frontière de la province de Saint-Paul, dont elle était une des plus riches et des plus vastes exploitations.

Afin d'atteindre plus vite le but de notre longue course, mon guide m'avait, malgré les difficultés du chemin, fait suivre les rives inondées du rio Uruguay.

Le quatrième jour, après notre départ du rancho, nous atteignîmes l'aldéa deSanta Ana, première garde brésilienne en remontant le fleuve.

La crue excessive du fleuve avait causé des ravages terribles dans ce misérable village composé d'une douzaine de ranchos à peine; plusieurs avaient été emportés par les eaux, le reste était menacé d'être prochainement envahi; les pauvres habitants, réduits à la plus affreuse détresse, campaient sur un monticule en attendant le retrait des eaux.

Cependant ces pauvres gens, malgré leur misère, nous reçurent de la façon la plus amicalement hospitalière, se mettant à notre disposition pour tout ce qu'ils pouvaient nous fournir et se désespérant de n'avoir presque rien à nous donner.

Ce fut avec un indicible serrement de cœur et une profonde reconnaissance que le lendemain, au lever du soleil, je quittai ces bonnes gens qui nous comblèrent, à notre départ, de souhaits pour la réussite de notre voyage.

Du reste, j'avais accompli le plus dur du trajet que j'avais à faire.

Je continuai d'avancer à travers un paysage charmant et accidenté; trois jours après ma halte à Santa Ana, vers deux heures de l'après-midi, à un angle de la route, je tournai subitement la tête, et, malgré moi, je m'arrêtai en poussant un cri d'admiration à l'aspect inattendu de la plus délicieuse campagne que jamais j'aie contemplée.

Mon Guaranis, désormais complètement réconcilié avec moi, sourit avec joie à cette manifestation enthousiaste. C'était à lui que je devais cette splendide surprise qu'il me préparait depuis quelques heures en m'obligeant à prendre, sous prétexte de raccourcir la route, des sentiers perdus à travers des bois à peu près infranchissables.

Devant moi, presque à mes pieds, car je me trouvais arrêté sur le sommet d'une colline assez élevée, s'étendait, encadrée dans un horizon de verdure, formé par une ceinture de forêts vierges, une campagne d'un périmètre d'une dizaine de lieues environ, dont, grâce à ma position, mes regards saisissaient les moindres détails. Au centre à peu près de cette campagne, sur une étendue de deux lieues, se trouvait un lac aux eaux transparentes d'un vert d'émeraude; les montagnes boisées et très pittoresques qui l'entouraient, étaient couvertes de plantations aux places où des brûlis avaient été ménagés.

Nous étions à l'endroit où le Curitiba ou Guazu, fleuve assez important, affluent du Parana que nous avions atteint, après avoir traversé lePaso de los infieles, entre dans le lac. Ses bords étaient garnis de grands buissons de savacous[1], de cocoboïs[2]et d'amingas, sur les branches desquels étaient en ce moment perchées des troupes de petits hérons. Ces oiseaux se tenaient suspendus au-dessus de la surface de l'eau pour faire la chasse aux poissons, aux insectes ou à leurs larves.

A l'entrée du Guazu, j'aperçus une île que mon guide m'assura avoir été autrefois flottante; mais elle s'est peu à peu rapprochée de la rive où elle s'est fixée. Formée primitivement par des plantes aquatiques, la terre végétale s'y est amoncelée, et maintenant elle est couverte de bois assez épais; puis au loin, au milieu d'une échappée entre deux collines couvertes de forêts, j'aperçus un nombre considérable de bâtiments s'élevant en amphithéâtre et dominés par un clocher aigu.

Au-dessous du flanc escarpé de la hauteur sur laquelle s'élevaient ces bâtiments, le Guazu s'élançait en grondant par-dessus les obstacles que lui opposaient des rochers abrupts et couverts d'un lichen verdâtre; puis, se partageant en plusieurs bras, il allait se perdre après des méandres sans nombre dans les sombres vallées qui s'étendaient à droite et à gauche. Je ne pouvais détacher mes yeux du spectacle de cette nature grande, sauvage et réellement imposante; je demeurais là comme fasciné, ne songeant ni à avancer ni à reculer, tout à l'émotion intérieure que j'éprouvais et oubliant tout pour regarder encore, sans me rassasier jamais de cette vue splendide à laquelle rien ne peut être comparé.

«Que c'est beau! m'écriai-je emporté malgré moi par l'admiration.

—N'est-ce pas? me répondit comme un écho le guide qui s'était tout doucement rapproché.

—Comment nommez-vous ce magnifique pays?»

L'Indien me regarda avec étonnement.

«Ne le savez-vous pas, mi amo, me dit-il.

—Comment le saurais-je, puisque je viens ici aujourd'hui pour la première fois.

—Oh! C'est que ce pays est bien connu, mi amo, reprit-il, de bien loin on vient pour le voir.

—Je n'en doute pas, cependant je désirerais savoir son nom.

—Eh! Mais c'est l'endroit où nous nous rendons, mi amo; vous voyez devant vous la fazenda do rio d'Ouro, il paraît que dans les anciens jours toutes ces montagnes que vous voyez étaient remplies d'or et de pierres précieuses.

—Et maintenant? demandai-je intéressé malgré moi.

—Oh! Maintenant, on ne travaille plus aux mines, le maître ne le veut pas; elles sont comblées ou envahies par l'eau; le maître prétend qu'il vaut mieux travailler la terre, et que c'est là le véritable moyen de se procurer la richesse.

—Il n'a pas tort; comment se nomme l'homme bon qui raisonne d'une façon aussi juste?

—Je ne sais pas, mi amo; on prétend que la fazenda et toutes les terres qui en dépendent appartiennent à don Zèno Cabral; mais je n'oserais l'assurer; du reste, cela ne m'étonnerait pas, car on raconte de singulières choses sur ce qui se passe dans lescaldeirasque vous voyez là-bas, ajouta-t-il en me désignant du doigt des trous ronds en forme d'entonnoir, percés dans les rochers, lorsque leViraçaos'élève sur la surface du lac et en agite les eaux avec tant de violence que les pirogues sont en danger de périr.

—Que raconte-t-on donc de si extraordinaire?

—Oh! Des choses effrayantes, mi amo, et que moi, qui suis un pauvre Indien, je n'oserais jamais répéter à un señor comme vous.»

J'eus beau presser mon guide pour l'obliger à s'expliquer, je ne pus en tirer que des interjections de frayeur accompagnées d'innombrables signes de croix. De guerre lasse, je renonçai à l'interroger davantage sur un sujet qui paraissait lui déplaire tant, et je changeai de conversation.

«Dans combien de temps arriverons-nous à la fazenda? lui demandai-je.

—Dans quatre heures, mi amo.

—Croyez-vous que don Zèno sera déjà arrivé et que nous le rencontrerons?

—Qui sait, mi amo; si le señor don Zèno veut être arrivé, il le sera; sinon, non.»

Battu sur ce point comme sur le premier, je renonçai définitivement à adresser à mon guide des questions auxquelles, comme à plaisir, il faisait de si ridicules réponses, je me bornai à lui donner l'ordre du départ.

Au fur et à mesure que nous descendions dans la vallée, le paysage changeait et prenait des aspects d'un effet saisissant; je parcourus, ainsi, sans m'en apercevoir, l'espace assez étendu qui me séparait de la fazenda.

Au moment où nous commencions à gravir un sentier assez large et bien entretenu qui conduisait aux premiers bâtiments, j'aperçus un cavalier qui accourait vers moi à toute bride.

Mon guide me toucha légèrement le bras avec un frémissement de crainte.

«Le voyez-vous, mi amo? me dit-il.

—Qui? lui répondis-je.

—Le cavalier?

—Eh bien?

—Ne le reconnaissez-vous pas, c'est le seigneur don Zèno Cabral.

—Impossible!» m'écriais-je.

L'indien hocha la tête à plusieurs reprises.

«Rien n'est impossible au señor Zèno,» murmura-t-il à demi-voix.

Je regardai plus attentivement; je reconnus en effet don Zèno Cabral, mon ancien compagnon de la pampa, il portait le même costume que lors de notre rencontre.

Au bout d'un instant il fut près de moi.

«Soyez le bienvenu à la fazenda do rio d'Ouro, me dit-il joyeusement en me tendant la main droite que je serrai cordialement; avez-vous fait un bon voyage.

—Excellent, je vous remercie, quoique très fatigant; mais, ajoutai-je en remarquant un léger sourire sur ses lèvres, bien que je ne me donne pas encore pour un voyageur de votre force, je commence à parfaitement m'habituer; d'ailleurs, l'aspect de votre admirable pays m'a complètement fait oublier ma fatigue.

—N'est-ce pas qu'il est beau, me dit-il avec orgueil et qu'il mérite d'être vu et apprécié même après les plus beaux paysages européens.

—Certes, d'autant plus qu'entre eux et lui toute comparaison est impossible.

—Vous avez été satisfait de ce bribon, je suppose, dit-il en se tournant vers le guide qui se tenait modestement et craintivement en arrière.

—Fort satisfait; il a complètement racheté sa faute.

—Je le savais déjà, mais je suis content de l'entendre dire par vous, cela me raccommode avec lui. Cours en avant,pícaro, et annonce notre arrivée.»

L'Indien ne se fit pas répéter l'ordre qui lui était donné, il pressa les flancs de son cheval et partit au galop.

«Ces Indiens sont de singulières natures, reprit don Zèno en le suivant du regard, on ne peut les dompter qu'en les menaçant avec rudesse, mais, somme toute, ils ont du bon, et avec de la volonté on parvient toujours à en faire quelque chose.

—Vous exceptez sans doute, répondis-je en souriant, ceux qui voulaient vous faire un si mauvais parti lorsque j'eus le plaisir de vous rencontrer.

—Pourquoi donc cela? Les pauvres diables agissaient dans de bonnes intentions au point de vue de leurs idées étroites, en cherchant à se débarrasser d'un homme qu'ils redoutent et qu'ils croient leur ennemi, je ne puis pas leur garder rancune pour cela.

—Vous ne craignez pas, en vous aventurant ainsi, d'être un jour victime de leur perfidie?

—Il en sera ce qu'il plaira à Dieu! Quant à moi, j'accomplirai jusqu'au bout la mission que je me suis imposée. Mais laissons cela; vous resterez quelque temps avec nous, n'est-ce pas don Gustavio?

—Deux ou trois jours seulement,» répondis-je. Le visage de mon hôte se rembrunit subitement à cette déclaration.

«Vous êtes bien pressé? me dit-il.

—Nullement; je suis, au contraire, absolument maître de mon temps.

—Alors pourquoi vouloir nous quitter si vite?

—Dame, répondis-je, ne sachant trop que dire, je crains de vous gêner.»

Don Zèno Cabral me posa amicalement la main sur l'épaule, et me regardant attentivement pendant une minute ou deux:

«Don Gustavio, me dit-il, quittez une fois pour toutes ces façons européennes qui ne sont pas de mise ici; on ne gêne pas un homme comme moi, dont la fortune s'élève à plusieurs millions de piastres, qui est maître après Dieu d'un territoire de plus de trente lieues carrées et qui commande à plus de deux mille individus blancs, rouges et noirs; en acceptant franchement l'hospitalité que cet homme vous offre loyalement comme à un ami et à un frère, on lui fait honneur.

—Ma foi, répondis-je, mon cher hôte, vous avez une façon de prendre les choses qui rend un refus tellement impossible, que je me mets complètement à votre discrétion; faites de moi ce que bon vous semblera.

—A la bonne heure, voilà qui est parler à la française, sans ambages et sans réticences; mais rassurez-vous, je n'abuserai pas de la latitude que vous me donnez en vous conservant malgré vous auprès de moi; peut-être même, si vos idées vagabondes vous tiennent toujours au cœur, vous ferai-je d'ici quelques jours une proposition qui vous sourira.

—Laquelle? m'écriai-je vivement.

—Je vous le dirai; mais, chut! Nous voici arrivés.»

En effet, cinq minutes plus tard nous entrâmes dans la fazenda entre une double haie de domestiques rangés pour nous recevoir et nous faire honneur.

Je ne m'étendrai pas sur la façon dont l'hospitalité me fut offerte dans cette demeure réellement princière.

Quelques jours s'écoulèrent pendant lesquels mon hôte chercha par tous les moyens à me distraire et à me faire agréablement passer le temps.

Cependant, malgré tous ses efforts pour paraître gai, je remarquai qu'une pensée sérieuse le préoccupait; je n'osais l'interroger craignant de lui paraître indiscret, seulement j'attendais avec impatience qu'il me fît une ouverture qui me permît de satisfaire ma curiosité en lui adressant quelques questions que j'avais incessamment sur les lèvres et que je retenais à grand-peine.

Enfin, un soir, il entra dans ma chambre; un domestique dont il était accompagné portait plusieurs liasses énormes de papiers.

Après avoir fait déposer ces papiers sur une table et renvoyé le domestique, dont Zèno s'assit près de moi, et après un instant de réflexion:

«Don Gustavio, me dit-il, je vous ai parlé d'une expédition à laquelle j'avais l'intention de vous associer, n'est-ce pas?

—En effet, répondis-je, et je suis prêt à vous suivre, don Zèno.

—Je vous remercie, mon ami; mais avant que d'accepter votre consentement, laissez-moi vous donner quelques mots d'explication.

—Faites.

—L'expédition dont il s'agit est des plus sérieuses; elle est dirigée vers des contrées inconnues qui n'ont été que rarement et à de longs intervalles foulées par les pieds des blancs; nous aurons des obstacles presque infranchissables à surmonter, des dangers terribles à courir; malgré les précautions prises par moi pour assurer notre sûreté, je dois vous avouer que nous risquons de trouver la mort au milieu des hordes de sauvages qu'il nous faudra combattre; moi, mon sacrifice est fait, j'ai mûrement réfléchi et pesé avec soin dans mon esprit toutes les chances de réussite ou d'insuccès que nous devons rencontrer.

—Et vous partez?

—Je pars, oui, parce que j'ai les plus sérieux motifs pour le faire; mais vous, votre position n'est pas la même, je ne me reconnais pas le droit de vous entraîner à ma suite dans une tentative désespérée, dernier coup d'une partie commencée depuis longues années et dont le résultat doit, à part votre amitié pour moi, vous demeurer indifférent.

—Je partirai avec vous, don Zèno, quoi qu'il advienne, mon parti est pris, ma résolution ne changera pas.»

Il garda un instant le silence.

«C'est bien, me dit-il enfin d'une voix émue, je n'insisterai pas davantage; plusieurs fois nous avons, entre nous, parlé des Paulistas, vous m'avez demandé des renseignements sur eux, ces renseignements vous les trouverez dans ces notes que je vous laisse; lisez-les attentivement, elles vous apprendront les motifs de l'expédition que je tente aujourd'hui; si lorsque vous aurez lu ces notes, la cause que je défends vous paraît encore juste et que vous consentiez toujours à m'accorder votre concours, je l'accepterai avec joie. Adieu, vous avez trois jours devant vous pour apprendre ce qu'il vous faut savoir; dans trois jours nous nous séparerons pour ne plus nous revoir, ou nous partirons ensemble.»

Don Zèno Cabral se leva alors, me serra la main et quitta la chambre.

Trois jours après je partis avec lui.

Ce sont ces notes, mises en ordre par moi, suivies de l'expédition à laquelle je pris part, que le lecteur va lire aujourd'hui; je n'ai usé que de la précaution de changer certains noms et certaines dates, afin de ne pas blesser la juste susceptibilité de personnes encore existantes et dignes, sous tous les rapports, de la considération dont elles sont entourées au Brésil; mais, à part ces légères modifications, les faits sont de la plus rigoureuse exactitude, je pourrais, au besoin, fournir des preuves à l'appui de leur véracité.

J'ai aussi jugé nécessaire de complètement m'effacer dans la dernière partie du récit pour laisser à cette histoire, dont je fais à son tour juge le lecteur, toute sa couleur et tout son cachet de sauvage et naïve grandeur. Puisse-je avoir réussi à intéresser ceux qui me liront, en leur faisant connaître des mœurs si différentes des nôtres, qui s'effacent tous les jours sous la pression incessante de la civilisation et bientôt n'existeront plus que dans le souvenir de quelques vieillards, tant le flot du progrès monte rapidement, même dans les contrées les plus éloignées.


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