The Project Gutenberg eBook ofLe Guaranis

The Project Gutenberg eBook ofLe GuaranisThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Le GuaranisAuthor: Gustave AimardRelease date: January 20, 2014 [eBook #44715]Most recently updated: October 24, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Camille Bernard & Marc D'Hooghe (Images generously made available by the Internet Archive, scanned by Google Books Project)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GUARANIS ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Le GuaranisAuthor: Gustave AimardRelease date: January 20, 2014 [eBook #44715]Most recently updated: October 24, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Camille Bernard & Marc D'Hooghe (Images generously made available by the Internet Archive, scanned by Google Books Project)

Title: Le Guaranis

Author: Gustave Aimard

Author: Gustave Aimard

Release date: January 20, 2014 [eBook #44715]Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Credits: Produced by Camille Bernard & Marc D'Hooghe (Images generously made available by the Internet Archive, scanned by Google Books Project)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GUARANIS ***

Table des matières

Descendu à terre pour chasser aux environs de la baie de Barbara, près le cap Horn, j'avais été surpris avec deux de mes compagnons, enlevé, fait prisonnier par les Patagons, et j'avais eu la douleur d'assister, du haut d'une falaise assez élevée, au départ du baleinier à bord duquel je m'étais embarqué, au Havre, en qualité de harponneur, et qui, après des recherches infructueuses pour nous retrouver, s'était enfin décidé à remettre à la voile et à fuir au plus vite ces plages inhospitalières où il était contraint d'abandonner trois hommes de son équipage.

Ce fut avec un serrement de cœur inexprimable et les yeux baignés de larmes que je vis se confondre avec l'horizon les voiles blanches du navire sur lequel j'avais, pendant deux ans, été si heureux, au milieu d'hommes que j'aimais et auxquels me rattachaient les liens indissolubles de la patrie.

Lorsque, comme une aile d'alcyon, le navire se fut effacé au loin, que la mer fût redevenue solitaire, je me laissai tomber sur le sol en proie à un sombre désespoir, accusant le ciel de mon malheur et résolu à mourir plutôt que de rester esclave des barbares aux mains desquels j'étais tombé.

Chose étrange! Ce navire, dont je pleurais d'être séparé, était condamné à subir un sort plus horrible encore que celui qui m'attendait parmi les sauvages, et sa fin devait être enveloppée d'un mystère impénétrable. Ainsi que je l'appris plus tard, à mon retour en France, on ne reçut jamais aucunes nouvelles de lui ni des hommes qui le montaient.

Sans doute, comme tant d'autres, hélas! Surpris par le brouillard, il aura heurté une banquise, et son vaillant équipage aura été enseveli sous les flots glacés de la mer Polaire!

Dieu, dont les desseins sont impénétrables à la raison humaine, voulait donc, en me séparant ainsi brusquement de mes compagnons, me sauver de la mort terrible à laquelle il les avait condamnés!

Mais alors tout entier à ma douleur, ne songeant qu'à l'affreuse position dans laquelle je me trouvais tout à coup jeté, et à celle plus affreuse encore, sans doute, à laquelle me réservaient les sauvages féroces dont j'étais si fatalement devenu l'esclave, je me tordais sur le sable de la plage avec des cris de douleur impuissante et des hurlements de bête fauve.

Deux heures plus tard, dépouillés de tous nos vêtements et attachés par les poignets à la queue des chevaux des Patagons, nous étions entraînés à coups de fouet dans l'intérieur des terres.

Les Patagons, sur le compte desquels on s'est plu à raconter tant de fables, ne sont ni aussi grands de taille ni aussi méchants de caractère qu'on les représente.

Comme tous les peuples nomades et imprévoyants, ils mènent une existence précaire et misérable, ne demeurant stationnaires au même endroit qu'autant que leurs chevaux trouvent à paître une herbe rare et à demi gelée, et souffrant sans se plaindre les plus effroyables privations.

Ces sauvages, qui croupissent dans la plus abjecte barbarie, n'ont conservé des instincts nobles de l'homme qu'un amour de l'indépendance poussé à la plus extrême limite. Le moindre joug leur pèse; plutôt que de consentir à se courber sous la volonté d'un chef quelconque, ils préfèrent s'exposer aux plus dures alternatives d'un exil cruel loin des membres de leur tribu.

Bien que mes compagnons et moi nous fussions traités avec une douceur relative par ces hommes incultes, cependant la vie que nous menions avec eux était horrible, tellement horrible que, six mois à peine après notre capture, un de mes compagnons était devenu fou furieux, et l'autre avait été poussé au suicide par le désespoir, et s'était pendu pour mettre un terme à ses maux.

Je restai donc seul, privé de la dernière consolation que j'avais eue jusqu'alors, celle de causer avec mes compagnons, de leur parler de la patrie perdue, de les encourager, et d'être à mon tour encouragé par eux à souffrir avec patience cette affreuse captivité, dont je ne pouvais prévoir la fin.

Cependant, une réaction singulière s'était opérée dans mon esprit: presque à mon insu, l'espoir de la délivrance s'était glissé dans mon cœur.

J'avais vingt ans, une santé de fer, dans l'esprit un fonds d'insouciance, d'audace et de fermeté qui, après quelques jours à peine de captivité, me sauvèrent de moi-même, en me permettant de réfléchir et d'envisager ma position sous son véritable jour; si cruelle qu'elle fût, elle était loin d'être désespérée; du moins, je la jugeai telle et j'agis en conséquence.

Mon premier soin fut, par une gaieté inaltérable et une complaisance à toute épreuve, de capter la bienveillance des sauvages, ce à quoi je réussis assez facilement, plus facilement même que je n'aurais osé l'espérer; ma situation se trouva ainsi améliorée autant que le permettraient les malheureuses circonstances dans lesquelles je me trouvais.

Cependant, lorsque le soir après une course de toute une journée dans les steppes sans fin de la Patagonie, je me laissais tomber accablé de fatigue devant le feu du bivouac, tandis que les sauvages riaient et chantaient entre eux, souvent je sentais ma poitrine sur le point de se briser à cause des efforts que je faisais pour étouffer mes sanglots, et je laissais mes larmes couler de mes yeux brûlés de fièvre et inonder mes mains que je plaçais devant mon visage pour cacher ma douleur.

Combien de fois ai-je senti faiblir mon courage. Combien de fois la pensée du suicide a-t-elle, comme un jet de flammes, traversé ma pensée! Mais toujours, à l'instant le plus critique, l'espoir de la délivrance surgissait plus vivant dans mon cœur; ma souffrance se calmait peu à peu, mes artères cessaient de battre, et je m'endormais en murmurant à demi-voix un de ces refrains du pays, qui sont pour l'exilé comme un doux et lointain écho de la patrie absente.

Quatorze mois, quatorze siècles s'écoulèrent ainsi, heure par heure, seconde à seconde, dans une incessante et affreuse torture, dont tout langage humain serait impuissant à exprimer l'horreur.

Toujours aux aguets afin de saisir l'occasion de m'échapper, mais ne voulant rien laisser au hasard, j'avais eu le plus grand soin de ne pas éveiller, pas des tentatives maladroites, l'ombrageuse méfiance des Patagons; j'avais toujours affecté, au contraire de ne pas trop m'éloigner de la tribu pendant les chasses ou les marches; aussi les Indiens avaient-ils fini par me laisser jouir d'une liberté relative parmi eux, et, au lieu de me contraindre à les suivre à pied, ils avaient consenti de leur propre mouvement, sans que jamais je leur en eusse témoigné le désir, à me permettre de monter à cheval.

C'était à cheval seulement que je pouvais songer à m'échapper.

Les Patagons sont les premiers cavaliers du monde; à leur école mes progrès furent rapides, selon l'expression espagnole, je devins en peu de temps unjineteconsommé et un véritablehombre de a caballo; c'est-à-dire que, si sauvage et si méchant que fût le cheval qu'on me donnait, en quelques minutes je le domptais et m'en rendais complètement le maître.

Nos courses vagabondes et sans but nous conduisent enfin à une dizaine de lieues environ du Carmen de Patagonnes, le fort le plus avancé construit par les Espagnols sur le río Negro, à l'extrême frontière de leurs anciennes possessions.

La horde dont je faisais partie campa, pour la nuit, à peu de distance du fleuve, aux environs d'unechacra(ferme) abandonnée.

L'occasion que j'attendais vainement depuis si longtemps était enfin venue. Je me préparai à en profiter, comprenant que, si je ne m'échappais pas cette fois-là, tout serait fini pour moi, et je mourrais esclave.

Je ne fatiguerai pas le lecteur des détails de ma fuite; je me bornerai à dire seulement qu'après une course affolée qui dura sept heures, et pendant laquelle je sentis constamment les naseaux fumants des chevaux, lancés à ma poursuite, sur la croupe de celui que je montais; après avoir échappé vingt fois par miracle auxbolasque me jetaient les Patagons, et à la pointe acérée de leurs longues lances, je vins donner en aveugle dans une patrouille de cavaliers Buenos-airiens, au milieu desquels je tombai évanoui, brisé par la fatigue et l'émotion.

Les Patagons, surpris à l'improviste par l'apparition des blancs que les hautes herbes leur avaient dérobés jusque-là, tournèrent bride avec épouvante et s'enfuirent en poussant des hurlements de fureur.

J'étais sauvé!

A mon singulier accoutrement,—je ne portais pour tout vêtement qu'unefrazada(couverture) en guenilles attachée autour du corps par une lanière de cuir,—les soldats me prirent d'abord pour un Indien, erreur rendue plus probable encore par mon teint hâlé, par les intempéries des saisons auxquelles j'avais été si longtemps exposé et qui avait contracté presque la couleur du cuivre. Aussitôt que je repris connaissance, je me hâtai de les désabuser aussi bien que je le pus, car, à cette époque, je ne parlais que fort imparfaitement la langue espagnole ou, pour mieux dire, je ne la parlais pas du tout.

Les braves Buenos-airiens écoutèrent avec les marques de la plus vive sympathie le récit de mes souffrances et me prodiguèrent les soins les plus touchants.

Mon entrée dans le Carmen, au milieu de mes sauveurs, fut un véritable triomphe.

J'étais comme fou de joie, je délirais, je riais et pleurais à la fois, tant je me trouvais heureux d'avoir enfin reconquis ma liberté.

Cependant, il me fallut près d'un mois pour me remettre complètement des longues souffrances que j'avais endurées et des privations de toutes sortes auxquelles j'avais, pendant un si grand laps de temps, été condamné; mais, grâce aux soins dont j'étais entouré et surtout grâce à ma jeunesse et à la force de ma constitution, je parvins enfin à me rétablir et à sentir succéder à la surexcitation nerveuse à laquelle j'étais en proie le calme et la raison.

Le gouverneur du Carmen, qui s'était vivement intéressé à moi, consentit, sur ma prière, à me faire donner mon passage à bord d'un petit brick Buenos-airien, alors mouillé devant le fort, et je partis pour Buenos Aires dans la ferme intention de retourner en France le plus tôt possible, tant le rude apprentissage que j'avais fait de la vie américaine m'avait dégoûté des voyages et m'avait donné le désir de revoir mon pays.

Mais il ne devait pas en être ainsi, et avant de rentrer en France,—je n'ose pas encore dire pour ne plus la quitter,—je devais errer pendant vingt ans à l'aventure dans toutes les contrées du monde, du cap Horn à la baie d'Hudson, de la Chine en Océanie, et de l'Inde au Spitzberg.

A mon arrivée à Buenos Aires, mon premier soin fut de me présenter au consul de France, afin de lui demander les moyens de retourner en Europe.

Je fus parfaitement reçu par le consul qui, sur les preuves que je lui donnai de mon identité, m'annonça tout d'abord qu'il n'y avait aucun navire français en rade, mais que cela ne devait pas m'inquiéter, parce que ma famille, ne recevant pas de nouvelles de moi, et craignant que je me trouvasse dans une position difficile par le manque d'argent, si un malheur m'était arrivé pendant mon voyage, avait écrit à tous nos agents à l'étranger, afin que celui devant lequel je me présenterais me donnât, sur ma demande, une somme nécessaire pour subvenir à mes besoins et me mettre à même, si j'en témoignais le désir, de tenter la fortune dans le pays où le hasard m'aurait conduit; il termina en ajoutant qu'il tenait à ma disposition une somme de vingt-cinq mille francs, et qu'il était prêt à me la compter sur l'heure.

Je le remerciai et n'acceptai que trois cents piastres, somme que je jugeai suffisante pour attendre le moment de m'embarquer.

Quelques mois se passèrent pendant lesquels je fis plusieurs connaissances agréables parmi les membres de la bonne société Buenos-airienne et je me perfectionnai dans l'étude de la langue espagnole.

A plusieurs reprises, le consul avait eu l'obligeance de me faire prévenir que, si je voulais partir pour la France, cela dépendait entièrement de ma volonté, mais chaque fois, sous un prétexte ou sous un autre, je déclinais ses offres, ne pouvant me résoudre à quitter pour toujours cette terre où j'avais tant souffert et à laquelle, pour cela même, je m'étais attaché.

C'est que ce n'est pas impunément qu'on a une fois goûté les âcres saveurs de la vie indépendante du nomade et qu'on a respiré en liberté l'air embaumé des hautes savanes! J'avais senti se révéler en moi mes instincts aventuriers. J'éprouvais un secret effroi à la pensée de recommencer l'existence décolorée, compassée et mesquine à laquelle m'obligerait la civilisation européenne. Ces intérêts étroits, ces jalousies basses et sournoises de nos villes du vieux monde me répugnaient; j'aspirais secrètement à me lancer de nouveau dans le désert, malgré les périls sans nombre et les cruelles privations qui m'y attendaient, plutôt que de retourner végéter au sein de nos cités si magnifiquement alignées, où tout se paye au poids de l'or, jusqu'à l'air vicié qu'on y respire.

Et puis je m'étais lié d'amitié avec desgauchos; j'avais, avec eux, fait des excursions dans la pampa, couché dans leurs ranchos, chassé avec eux les taureaux et les chevaux sauvages; toute cette poésie du désert m'était montée à la tête, je n'aspirais plus qu'à retourner dans les savanes et les forêts vierges, quelles que dussent être pour moi les conséquences d'une telle détermination.

Bref, un jour, au lieu de m'embarquer, ainsi que je l'avais presque promis au consul, pour retourner en France, j'allai le trouver et je lui expliquai franchement mes intentions.

Le consul ne me blâma ni ne m'approuva; il se contenta de hocher la tête avec ce sourire mélancolique de l'homme chez lequel l'expérience a tué une à une toutes les illusions, de la jeunesse, me compta la somme que je lui demandai, me serra la main avec un soupir de regret et de pitié, sans doute, pour ma folie, et tout fut dit, je ne le revis plus.

Quatre jours plus tard, monté sur un excellent cheval sauvage, armé jusqu'aux dents et accompagné d'un Indien guaranis que j'avais engagé pour me servir de guide, je sortis de Buenos Aires dans l'intention de me rendre par terre au Brésil.

Qu'allais-je faire au Brésil?

Je ne le savais pas moi-même.

J'obéissais, sans m'en rendre compte, à un besoin d'émotions, à un désir de l'imprévu que je n'aurais su m'expliquer, mais qui me poussait en avant avec une force irrésistible et devait, pendant vingt ans, sans motifs sérieux et sans la moindre cause logique aux yeux des hommes habitués auxjoieset auxdouceursde la vie européenne, si bien réglée par toises, pouces et mètres, me faire laisser les empreintes de mes pas au fond des déserts les plus inexplorés, en me procurant des bonheurs ineffables, des voluptés étranges et sans nom, et, en résumé, de cruelles douleurs.

Mais ce n'est ni mon histoire ni celle de mes sensations que je raconte ici; tout ce qui précède, trop long peut-être au gré du lecteur, n'a d'autre but que celui de préparer le récit, malheureusement trop véridique, que j'entreprends aujourd'hui, et qui, sans cela, n'aurait peut-être pas été aussi clairement expliqué qu'il faut qu'il le soit pour être bien compris. Sautant donc d'un seul bond par-dessus quelques aventures de chasses trop peu importantes pour être mentionnées, je me transporterai sur les bords de l'Uruguay, un peu au-dessus duSaltoquatre mois environ après mon départ de Buenos Aires, et j'entrerai immédiatement en matière.

L'Uruguay[1]prend sa source vers le vingt-huitième degré de latitude australe, dans laSerra do Mar, au Brésil, assez près de l'île Santa Catarina. Son cours est rapide, obstrué par des récifs et des cataractes; son embouchure est entre la petite île duJuncalet le hameau delas Higueritas, à la hauteur de laPunta Gorda, un peu au-dessus de Buenos Aires.

A partir duSaltojusqu'àItaquy, l'Uruguay ne présente sur ses deux rives qu'une bordure, peu étendue en largeur, d'arbres assez variés, mais dont les espèces sont les mêmes dans tout le cours du fleuve: ce sont desespinillos, des saules, deslaureles, desseïbos, desñantu baïs, destimbos, destalas, deszapuchos, des palmiers et beaucoup de buissons épineux, dont quelques-uns, entre autres lesmimosas, portent de charmantes fleurs; des lianes nombreuses, des plantes parasites, des fleurs de l'air,—flores del aire,—qui s'entrelacent de toutes parts en semant des fleurs de toutes couleurs, jusqu'aux sommets des arbres les plus touffus. Ce spectacle charmant, offert par les rives du fleuve, forme un complet contraste avec les savanes qui s'étendent à droite et à gauche jusqu'à l'horizon, en plaines basses faiblement ondulées, dépouillées d'arbres, n'offrant à l'œil fatigué qu'une herbe épaisse, plus haute qu'un homme, mais rôtie par les rayons ardents du soleil, bien qu'à l'époque des débordements périodiques de l'Uruguay, elle soit baignée jusqu'à de grandes distances. Çà et là apparaissent sur la pente de quelques coteaux boisés, dominés toujours par d'élégants palmiers aux touffes globuleuses desestanciaset deschacras, dont les riches propriétaires se livrent en grand à l'élève des bestiaux.

Après une journée assez fatigante, je m'étais arrêté pour la nuit dans unpagonal, à demi inondé à cause de la crue subite du fleuve, et où il m'avait fallu entrer dans l'eau presque jusqu'au ventre de mon cheval, afin de gagner un endroit sec. Depuis quelques jours, le Guaranis que j'avais engagé à Buenos Aires ne semblait plus m'obéir qu'avec une certaine répugnance; il était triste, morose, et le plus souvent ne répondait que par des monosyllabes aux questions que parfois j'étais dans la nécessité de lui adresser; cette disposition d'esprit de mon guide m'inquiétait d'autant plus que, connaissant assez bien le caractère des Indiens, je craignais qu'il ne machinât quelque trahison contre moi; aussi, tout en feignant de ne pas m'apercevoir de son changement d'humeur, je me tenais sur mes gardes, résolu à lui casser la tête à la moindre démonstration hostile de sa part.

Dès que nous fûmes campés, le guide, malgré les préventions que j'avais conçues contre lui, s'occupa, avec une activité dont je lui sus gré intérieurement, à ramasser du bois sec pour allumer le feu de veille et préparer notre modeste repas.

Le souper terminé, chacun s'enveloppa dans ses couvertures et se livra au repos.

Au milieu de la nuit, je fus réveillé en sursaut par un bruit assez fort dont je ne pus tout d'abord m'expliquer la nature; mon premier mouvement fut de saisir mon fusil et de regarder autour de moi.

J'étais seul: mon guide avait disparu; c'était le galop du cheval sur lequel il s'était enfui qui m'avait éveillé.

La nuit était noire, le feu éteint; pour comble de disgrâce, mon bivouac venait d'être envahi par les eaux du fleuve, dont la crue continuait avec une rapidité extrême.

Je n'avais pas un instant à perdre pour échapper au danger qui me menaçait. Je me levai à la hâte, et, me jetant en selle, je m'élançai à toute bride dans la direction d'une colline assez rapprochée, dont la noire silhouette se détachait en vigueur sur le fond sombre du ciel.

Là j'étais relativement en sûreté; je passai le reste de la nuit éveillé, tant pour surveiller les bêtes fauves dont j'entendais les hurlements aux environs du lieu où j'avais cherché un refuge, que parce que ma position présente devenait assez critique, seul, abandonné dans un pays désert et complètement ignorant de la route qu'il me fallait suivre pour atteindre soit un village, soit une ferme où je me renseignerais.

Au lever du soleil, j'interrogeai l'horizon autour de moi; aussi loin que ma vue pouvait s'étendre régnait la solitude la plus complète, rien ne me laissait l'espoir, tant le paysage affectait une apparence sauvage et désolée, qu'il se trouvât une habitation quelconque dans un périmètre d'au moins vingt lieues.

Cette quasi certitude était assez triste pour moi; pourtant, par une singulière disposition de mon esprit, elle ne m'affecta que médiocrement; ma position, sans être fort gaie, n'avait cependant rien de positivement triste en elle-même. Je possédais un bon cheval, des armes, des munitions en abondance, que pouvais-je désirer de plus, moi qui depuis si longtemps aspirais après la vie aventureuse du gaucho et du coureur des bois? Mes souhaits se trouvaient ainsi accomplis un peu brusquement peut-être, mais pourtant dans des conditions aussi bonnes que je l'aurais désiré.

En conséquence, je pris assez facilement mon parti de l'abandon de mon guide, et je me préparai, moitié riant, moitié pestant contre l'ingratitude du Guaranis, à commencer mon apprentissage de la vie du désert.

Mon premier soin fut d'allumer du feu, je préparai unmaté cimarron, c'est-à-dire sans sucre, et, réconforté par cette chaude boisson, je montai à cheval dans le but de chercher mon déjeuner en tuant une ou deux pièces de gibier, chose facile dans les parages où je me trouvais; puis je repris insoucieusement ma route à l'aventure, ne sachant à la vérité où j'allais, mais cependant poussant hardiment en avant, et me dirigeant tant bien que mal sur le cours du fleuve dont j'avais soin de ne pas trop m'écarter.

Quelques jours se passèrent ainsi. Un matin, au moment où je me préparais à allumer, ou plutôt à raviver mon feu de bivouac pour cuire mon déjeuner, je vis tout à coup, sans cause apparente, plusieursvenadosse lever du milieu des hautes herbes, et, après avoir senti le vent, détaler avec une rapidité extrême en passant à portée de pistolet du fourré où je m'étais établi pour la nuit; au même instant, un vol d'urubus (vautours) passa au-dessus de ma tête en poussant des cris discordants.

Tout est matière à réflexion au désert, tout y a sa raison d'être. Bien que novice encore dans mon nouveau métier, je compris instinctivement que quelque chose d'extraordinaire se passait non loin de moi.

Je fis coucher mon cheval, lui serrai avec ma ceinture les naseaux afin de l'empêcher de hennir, et, m'étendant moi-même sur le sol, j'attendis le doigt sur la détente de mon fusil, le cœur palpitant, l'œil et l'oreille au guet, interrogeant du regard les ondulations des hautes herbes de la plaine qui se déroulait devant moi, et prêt à tout événement.

J'étais tapi au milieu d'un fourré presque impénétrable, sur la lisière d'un bois qui formait une espèce d'oasis au milieu de ce désert morne et désolé; je me trouvais donc dans une excellente embuscade et parfaitement à l'abri du danger dont je pressentais l'approche.

Je ne me trompais pas. A peine un quart d'heure s'était-il écoulé depuis que lesvenadoset les urubus m'avaient donné l'éveil, que le bruit d'une course précipitée arriva distinctement à mon oreille; bientôt j'aperçus un cavalier couché sur le cou de son cheval, fuyant avec une rapidité vertigineuse et se dirigeant en droite ligne vers le bois où moi-même j'étais caché.

Ce cavalier, arrivé à vingt pas de moi au plus, arrêta subitement son cheval, sauta à terre, et, se faisant un abri d'un quartier de roche masqué par un bouquet d'arbres, il arma son fusil, et, penchant le corps en avant, il sembla interroger avec inquiétude les bruits du désert.

Cet homme, autant qu'il me fut possible de m'en assurer par un coup d'œil jeté à la hâte sur lui, paraissait appartenir à la race blanche; il avait de trente-cinq à quarante ans; ses traits énergiques, animés par la course qu'il avait faite et sans doute par l'émotion, étaient beaux, réguliers, empreints d'une certaine noblesse, et respiraient une audace peu commune; sa taille était un peu au-dessous de la moyenne, mais bien prise; ses épaules larges dénotaient une grande vigueur; il portait le costume des gauchos de la Banda Oriental, costume que j'avais moi-même adopté: la jaquette marron, gilet blanc,chiripableu de ciel,calzoncillosblanc, avec franges, au dessous d'un pantalon de drap bleu, le poncho jeté sur l'épaule gauche, le couteau passé dans la ceinture duchiripaderrière le dos, le bonnet phrygien rouge enfoncé sur le front et laissant échapper les boucles d'une épaisse chevelure noire qui lui descendait en désordre sur les épaules.

Ainsi vêtu, cet homme que le danger qui le menaçait entourait d'une mystérieuse auréole, avait quelque chose de grand, de fier et de résolu qui éveillait l'intérêt et attirait la sympathie.

Tout à coup il se rejeta vivement en arrière, mit un genou en terre et épaula son fusil.

Une dizaine de cavaliers venaient de surgir comme par enchantement, émergeant avec une rapidité extrême des herbes qui jusqu'alors les avaient dérobés à ma vue, et se précipitaient en brandissant leurs longues lances, faisant tournoyer leurs terriblesbolasau-dessus de leur tête et poussant des hurlements de fureur vers l'endroit où le gaucho s'était embusqué.

Ces cavaliers étaient desIndios bravos.

Je ne pus retenir un tressaillement de frayeur en les reconnaissant; j'allais, selon toute probabilité, assister, témoin invisible et ignoré des deux partis, à cette lutte insensée d'un homme seul contre dix, car le gaucho, bien que, sans doute, il ne conservât aucun doute sur l'issue funeste de cet assaut, demeurait froid et calme en apparence, les sourcils froncés, le regard fixe, le front pâle, mais résolu à combattre jusqu'à la dernière goutte de son sang et à ne tomber que mort entre les mains de ses féroces ennemis.

[1]Uruguay se compose de deux mots guaranis,urugua, limaçon d'eau, ety,eau; littéralement rivière deslimaçons d'eau.

[1]Uruguay se compose de deux mots guaranis,urugua, limaçon d'eau, ety,eau; littéralement rivière deslimaçons d'eau.

Cependant, les Indiens s'étaient arrêtés à portée de fusil de l'endroit où le gaucho et moi nous étions cachés; ils semblaient se consulter entre eux avant de commencer l'attaque.

Ces Indiens, ainsi groupés, formaient au milieu de ce désert aride dont ils étaient les véritables rois, le plus singulier et en même temps le plus pittoresque tableau avec leurs gestes nobles et animés, leur taille haute, élégante, leurs membres bien proportionnés et leur apparence féroce.

A demi vêtus de ponchos en lambeaux et de morceaux de frazadas retenus par des courroies autour de leur corps, ils brandissaient fièrement leurs longues lances garnies d'un fer tranchant et ornées, près de la pointe, d'une touffe de plumes d'autruche.

Leur chef, fort jeune encore, avait de grands yeux noirs voilés par de longs cils; ses joues, aux pommettes saillantes, encadrées dans une masse de cheveux noirs lisses et flottants, retenus sur le front par un étroit ruban de laine rouge; sa bouche, grande, meublée de dents d'une éclatante blancheur, qui contrastait avec la couleur rouge de sa peau, imprimaient à sa physionomie un cachet de vigueur et d'intelligence remarquables. Bien qu'il connût à peu près l'endroit où le gaucho était embusqué et que, par conséquent, il se sût exposé au danger d'être frappé par une balle, cependant, s'exposant à découvert aux coups de son ennemi, il affectait une insouciance et un mépris du péril dont il était menacé, qui ne manquaient pas d'une certaine grandeur, que malgré moi je ne pouvais m'empêcher d'admirer.

Après une discussion assez longue, le chef fouetta son cheval, tandis que ses compagnons demeuraient immobiles, et il s'avança sans hésiter vers le rocher derrière lequel se tenait le gaucho.

Arrivé à dix pas de lui tout au plus, il s'arrêta, et, s'appuyant nonchalamment sur sa longue lance qu'il avait conservée à la main:

«Pourquoi le chasseur blanc se terre-t-il comme une viscacha timide?» dit-il en élevant la voix et en s'adressant au gaucho; «Les guerriers Aucas sont devant lui, qu'il sorte de son embuscade, et qu'il montre qu'il n'est pas une vieille femme peureuse et bavarde, mais un homme brave.»

Le gaucho ne répondit pas.

Le chef attendit un instant, puis il reprit d'une voix railleuse:

«Allons, mes guerriers se trompaient; ils croyaient avoir débusqué un hardi jaguar, et ce n'est qu'un lâche chien revenant de la pampa qu'ils vont être contraints de forcer.»

L'œil du gaucho étincela à cette insulte, il appuya le doigt sur la détente et le coup partit.

Mais, si brusque et si inattendu qu'avait été son mouvement, le rusé Indien l'avait pressenti, ou pour mieux dire deviné; il s'était brusquement jeté de côté, puis bondissant en avant avec l'élasticité et la justesse d'une bête fauve, il retomba en face du gaucho avec lequel il se prit corps à corps.

Les deux hommes roulèrent sur le sol en se débattant avec fureur.

Cependant, au bruit du coup de feu, les Indiens avaient poussé leur cri de guerre et s'étaient élancés en avant dans le but de soutenir leur chef qu'ils ne pouvaient voir, mais qu'ils supposaient aux prises avec leur ennemi.

C'en était fait du gaucho; quand même il serait parvenu à vaincre le chef contre lequel il combattait, il devait évidemment succomber sous les coups des dix Indiens qui se préparaient à l'assaillir tous à la fois.

En ce moment, je ne sais quelle révolution s'opéra en moi, j'oubliai le danger auquel je m'exposais moi-même en découvrant ma retraite pour ne songer qu'à celui que courait cet homme que je ne connaissais pas et qui soutenait si vaillamment une lutte insensée à quelques pas de moi; épaulant instinctivement mon fusil, je lâchai mes deux coups de feu, suivis immédiatement de l'explosion de deux pistolets, et, m'élançant de ma retraite, mes deux autres pistolets au poing, je les déchargeai à bout portant sur les cavaliers qui arrivaient sur moi comme la foudre.

Le succès de cette intervention à laquelle ni l'un ni l'autre parti ne s'attendait fut immense et instantané.

Les Indiens, surpris et épouvantés par cette fusillade qu'ils ne pouvaient prévoir puisqu'ils croyaient n'avoir qu'un seul adversaire à combattre, tournoyèrent sur eux-mêmes et s'échappèrent dans toutes les directions en poussant des hurlements de frayeur, abandonnant, non seulement leur chef occupé à se défendre contre le gaucho, mais encore les cadavres de quatre des leurs frappés par mes balles; pendant que je rechargeais mes armes, je vis deux autres Indiens tomber de cheval sans que leurs compagnons s'arrêtassent pour leur porter secours tant leur frayeur était grande.

Certain de ne plus avoir rien à redouter de ce côté, je courus vers le gaucho afin de lui porter secours si cela était nécessaire, mais, au moment où j'arrivai près de lui, la lame de son couteau disparaissait tout entière dans la gorge du chef indien.

Celui-ci expira, le regard fixé sur son ennemi, sans pousser un cri, sans essayer même de détourner le coup qui le menaçait et de prolonger une lutte désormais sans espoir.

Le gaucho retira son couteau de la blessure, enfonça à plusieurs reprises la lame dans la terre pour essuyer le sang dont elle était souillée, puis, repassant tranquillement son couteau dans son chiripa, il se leva, considéra pendant quelques secondes son ennemi étendu à ses pieds; enfin il se tourna vers moi.

Son visage n'avait pas changé, malgré le combat corps à corps qu'il venait de soutenir; il avait conservé cette expression de froide impassibilité et d'implacable courage que je lui avais vu d'abord; seulement son front était plus pâle et quelques gouttelettes de sueur perlaient à ses tempes.

«Merci, caballero, me dit-il en me tendant la main par un mouvement rempli de noblesse et de franchise; à charge de revanche. ¡Vive Dios! Il était temps que vous arrivassiez; sans votre brave assistance, j'avoue que j'étais un homme mort!»

Ces paroles avaient été prononcées en espagnol, mais avec un accent qui dénotait une origine étrangère.

«J'étais arrivé avant vous, répondis-je dans la même langue, ou pour mieux dire, j'avais passé la nuit à quelques pas seulement de l'endroit où le hasard vous a si heureusement fait chercher un refuge.

—Le hasard, reprit-il d'une voix austère en hochant doucement la tête, le hasard est un mot inventé par les soi-disant esprits forts des villes; nous l'ignorons nous autres au désert, c'est Dieu, Dieu seul qui a voulu me sauver et m'a conduit près de vous.»

Je m'inclinai affirmativement, cet homme me semblait encore plus grand en ce moment avec sa foi naïve et son humilité sincère et sans emphase, que lorsque seul il se préparait à combattre dix ennemis.

«D'ailleurs, ajouta-t-il en se parlant à lui-même et répondant à sa propre pensée plutôt que m'adressant la parole, je savais que Dieu ne voudrait pas que je succombasse aujourd'hui; chaque homme a en ce monde une tâche qu'il doit remplir; je n'ai pas encore accompli la mienne. Mais, pardon, me dit-il en changeant de ton et en essayant de sourire, je vous dis là des paroles qui doivent vous sembler sans doute fort étranges, surtout en ce moment, où nous avons à songer à des choses bien autrement importantes qu'à entamer une discussion philosophique qui ne doit avoir pour vous, étranger et Européen, qu'un intérêt très secondaire. Voyons ce que sont devenus nos ennemis; bien que nous soyons deux hommes résolus maintenant, si l'envie leur prenait de revenir, nous serions fort empêchés de nous en débarrasser.»

Et, sans attendre ma réponse, il quitta le bois, en prenant toutefois la précaution de recharger son fusil en marchant.

Je le suivis silencieusement, ne sachant que penser de l'étrange compagnon que j'avais si singulièrement trouvé et me demandant quel pouvait être cet homme, qui, par ses manières, son langage et la tournure de son esprit, paraissait si fort au-dessus de la position que semblaient lui assigner les vêtements qu'il portait et le lieu où il se trouvait.

Qu'il s'aperçût ou non de mon étonnement, mon nouveau camarade n'en laissa rien paraître.

Le gaucho, après s'être assuré que les Indiens restés sur le champ de bataille étaient bien morts, monta sur un tertre assez élevé, interrogea l'horizon de tous les côtés pendant un assez long espace de temps, puis revint vers moi en tordant nonchalamment une cigarette entre ses doigts.

«Nous n'avons rien à craindre quant à présent, me dit-il; cependant je crois que nous agirons prudemment en ne demeurant pas davantage ici; de quel côté allez-vous?

—Ma foi! lui répondis-je franchement, je vous avoue que je ne le sais pas.»

Malgré sa froideur apparente, il laissa échapper un geste de surprise, et, me considérant avec la plus sérieuse attention:

«Comment! fit-il, vous ne le savez pas?

—Mon Dieu non! Si bizarre que cela vous paraisse, c'est ainsi; je ne sais ni en quel lieu je me trouve, ni où je vais.

—Voyons, voyons, c'est une plaisanterie, n'est-ce pas? Pour un motif ou pour un autre, vous ne voulez pas, ce qui montre votre prudence, puisque vous ignorez qui je suis, me faire connaître le but de votre voyage; mais il est impossible que vous ne sachiez réellement pas en quel endroit vous vous trouvez et le lieu où vous vous rendez.

—Je vous répète, caballero, que je ne plaisante pas; ce que je vous ai dit est vrai, je n'ai aucun motif pour cacher le but de mon voyage; j'ajouterai même que je vous serai très obligé de me laisser vous accompagner jusqu'au rancho le plus prochain où je pourrai me procurer les renseignements nécessaires pour me diriger dans ce désert que je ne connais pas, et dans lequel je me suis égaré par suite de l'infidélité d'un guide que j'avais engagé, et qui m'a abandonné, il y a quelques jours, pendant mon sommeil.»

Il réfléchit un instant, puis me serrant cordialement la main:

«Pardonnez-moi des soupçons absurdes dont j'ai honte, me dit-il, mais que la situation dans laquelle je me trouve excuse suffisamment à mes yeux. Montons à cheval et éloignons-nous d'ici; chemin faisant nous causerons; j'espère que bientôt vous me connaîtrez davantage, et qu'alors nous nous entendrons à demi-mot.

—Je n'ai pas besoin de vous connaître davantage pour vous estimer, lui répondis-je, dès le premier moment que je vous ai vu, je me suis senti entraîné vers vous.

—Merci, dit-il en souriant. A cheval, à cheval! nous avons une longue traite à faire avant que d'atteindre le rancho où j'ai l'intention de vous conduire pour la nuit.»

Cinq minutes plus tard, nous nous éloignions au galop, abandonnant aux urubus qui déjà tournaient en longs cercles au-dessus de nos têtes, avec des cris rauques et discordants, les cadavres des Indiens tués pendant le combat.

Tout en cheminant, je racontai au gaucho, de ma vie et de mésaventures, ce que je jugeai nécessaire de lui en apprendre. Ce récit l'égaya par sa singularité; je crus même remarquer que le goût que je lui laissai voir pour la vie du désert lui donna pour moi une certaine considération, que probablement je n'aurais pas obtenue de lui par un étalage déplacé de titres ou de richesses. Cet étrange personnage ne semblait estimer l'homme que pour l'homme lui-même et professer un profond mépris pour toutes les distinctions sociales inventées par la civilisation, et qui, le plus souvent, ne servent qu'à cacher, sous des mots sonores et des apparences pompeuses, des nullités ridicules et de profondes incapacités.

Cependant, il était facile de reconnaître que, malgré les dehors brusques et parfois durs qu'il affectait, cet homme possédait une science profonde du cœur humain et une grande connaissance pratique de la vie des villes, et qu'il devait avoir longtemps fréquenté, non seulement la haute société américaine, mais encore visité l'Europe avec profit et vu le monde sous ses faces les plus disparates. Ses pensées élevées, nobles presque toujours, son sens droit, sa conversation vive, colorée, attachante, m'intéressaient de plus en plus à lui, et bien qu'il eût gardé le plus complet silence sur ce qui le regardait personnellement et ne m'eût même pas dit son nom, cependant je me laissais de plus en plus dominer par le sentiment de sympathie qu'il m'avait inspiré tout d'abord, et, sans chercher à combattre cette influence que je subissais, j'éprouvais un vif désir que ma liaison avec lui, bien que due à une circonstance fortuite, ne fût pas brusquement brisée, mais devînt au contraire intime et de longue durée.

Peut-être entrait-il à mon insu un léger calcul d'égoïsme dans ma pensée, au point de vue des services que je serais en droit, moi voyageur novice, d'attendre d'un homme pour lequel le désert n'avait pas conservé de secrets, et qui, s'il le voulait, pourrait en peu de temps m'aplanir les difficultés du rude apprentissage que j'avais à faire pour devenir, selon sa propre expression, un véritable coureur des bois.

Mais si cette pensée existait réellement en moi, elle était si bien cachée au fond de mon cœur, que je l'ignorais moi-même et que je croyais naïvement n'obéir qu'à ce sentiment de sympathie qu'inspirent toujours les natures fortes, énergiques et élevées, aux caractères expansifs et loyaux.

Nous passâmes ainsi la journée entière, en riant et en causant entre nous, tout en avançant rapidement vers le rancho où nous devions passer la nuit.

«Tenez, me dit le gaucho en me désignant du doigt une légère colonne de fumée qui, aux premières heures du soir, montait en spirale vers le ciel où elle ne tardait pas à se confondre avec les nuages, voilà où nous allons, dans un quart d'heure nous serons rendus.

—Dieu soit loué, répondis-je, car je commence à me sentir fatigué.

—Oui, me dit-il, vous n'avez pas encore l'habitude des longues courses, vos membres ne sont pas rompus comme les miens à la fatigue; mais patience, dans quelques jours vous n'y penserez plus.

—Je l'espère.

—A propos, fit-il comme si ce souvenir lui venait subitement, vous ne m'avez pas dit le nom dupícaroqui vous a abandonné, en vous volant, je crois?

—Oh! Peu de choses, un fusil, un sabre et un cheval, objets dont j'ai fait mon deuil.

—Pourquoi donc cela?

—Dame, parce qu'il est probable que lebribonne me les rapportera pas et que, par conséquent, je ne les reverrai jamais.

—Vous avez tort de supposer cela; bien que le désert soit grand, un coquin ne s'y cache pas aussi facilement que vous le croyez, lorsqu'un homme comme moi a intérêt à le retrouver.

—Vous, c'est possible, mais moi, c'est autre chose, vous en conviendrez.

—C'est vrai, fit-il en hochant la tête; c'est égal, dites-moi toujours son nom.

—A quoi bon?

—On ne sait pas ce qui peut arriver, peut-être un jour me trouverai-je en rapports avec lui, et, le connaissant, je m'en méfierai.

—C'est juste; on l'appelait, à Buenos Aires, Pigacha, mais son véritable nom parmi les siens est le Venado; il est borgne de l'œil droit; j'espère que voilà des renseignements détaillés, ajoutai-je en riant.

—Je le crois bien, répondit-il de même, et je vous promets que si je le rencontre quelque jour, je le reconnaîtrai; mais nous voici arrivés.»

En effet, à vingt pas devant nous apparaissait un rancho dont les premières ombres de la nuit m'empêchaient de saisir complètement l'ensemble, mais dont la vue, après une journée de fatigue et surtout l'abandon auquel j'avais longtemps été condamné, était faite pour me réjouir le cœur en me laissant espérer cette franche et cordiale hospitalité, qui non seulement ne se refuse jamais dans la pampa, mais encore s'exerce dans de si larges proportions envers les voyageurs.

Déjà les chiens saluaient notre arrivée par des cris assourdissants et venaient sauter avec fureur autour de nos chevaux; nous fûmes contraints de cingler quelques coups de fouet à ces hôtes incommodes qui s'enfuirent en hurlant, et bientôt nos montures s'arrêtèrent devant l'entrée même du rancho où un homme se tenait, une torche allumée d'une main et un fusil de l'autre, pour nous recevoir.

Cet homme, d'une taille élevée, aux traits énergiques et au teint bronzé, éclairé par les reflets rougeâtres de la torche qu'il élevait au-dessus de sa tête, me représentait bien avec ses formes athlétiques et son apparence farouche le type du véritable gaucho des pampas de la Banda Oriental; en apercevant mon compagnon, il fit un geste de respectueuse surprise, et s'inclina avec déférence devant lui.

«¡Ave Maria purísima!dit celui-ci.

—Sin pecado concebida, répondit le ranchero.

—¿Se puede entrar, don Torribio?demanda mon compagnon.

—Pase V. adelante, señor don Zèno Cabral, reprit poliment le ranchero,esa casa y todo lo que contiene es de V.[1]»

Nous mîmes pied à terre sans nous faire prier davantage, et après qu'un jeune homme de dix-huit à vingt ans, à demi nu, qui était accouru à l'appel de son maître ou de son père, je ne savais encore lequel des deux, eut pris la bride de nos chevaux et les eut emmenés, nous entrâmes, suivis pas à pas par les chiens qui avaient si bruyamment annoncé notre arrivée et qui maintenant, au lieu de nous être hostiles, sautaient joyeusement autour de nous avec des cris de plaisir, supposant sans doute qu'en faveur de notre arrivée il leur serait permis de dormir auprès du feu, au lieu de passer la nuit au dehors.

Cette habitation, comme toutes celles des gauchos, était une hutte de terre entremêlée de roseaux, couverte en paille coupante, construite, enfin, avec toute la simplicité primitive du désert.

Elle était composée de deux pièces: la chambre à coucher et l'appartement de réception, servant aussi de cuisine.

Un lit formé de quatre piquets plantés en terre, supportant une claie en roseaux ou des courroies de cuir entrelacées, sur lequel se place, en guise du matelas européen, inconnu dans ces contrées, une peau de bœuf non tannée; quelques autres cuirs étendus à terre, près de la muraille pour coucher les enfants, desbolas, deslaços, armes indispensables des gauchos, des harnais de chevaux suspendus à des piquets de bois fichés dans les parois du rancho formaient l'unique ameublement de la chambre intérieure.

Quant à la première, cet ameublement était plus simple encore, si cela est possible; il se composait d'une claie en roseaux supportée par six piquets et servant de sofa, deux têtes de bœufs en guise de fauteuil, un petit baril d'eau, une marmite en fonte, quelques calebasses servant de vases, une jatte en bois et une broche en fer, piquée verticalement devant le foyer, placé au milieu même de la pièce.

Nous avons décrit ce rancho ainsi minutieusement, parce que tous se ressemblent dans la pampa, et sont pour ainsi dire construits sur le même modèle.

Seulement, comme celui dans lequel nous nous trouvions alors appartenait à un homme relativement riche, à part du corps de logis principal, à une vingtaine de mètres à peu près, il s'en trouvait un autre servant de magasin pour les cuirs et les viandes destinées à être séchées, et entouré d'une haie assez étendue et d'une hauteur de trois mètres formant le corral, et derrière laquelle les chevaux s'abritaient des bêtes fauves pendant les nuits.

Les honneurs du rancho nous furent faits par deux dames, que le gaucho nous présenta comme étant, l'une sa femme et l'autre sa fille.

Celle-ci, âgée d'une quinzaine d'années, était grande, bien faite et douée d'une beauté peu commune; elle se nommait Éva, ainsi que je l'appris plus tard; sa mère, bien que fort jeune encore,—elle avait au plus trente ans,—n'avait plus que quelques restes fugitifs d'une beauté qui avait dû être fort remarquable, mais qui s'était promptement fanée au contact de la vie misérable à laquelle la condamnait le désert au milieu duquel s'était écoulée son existence.

Mon compagnon paraissait être un ami intime du ranchero et de sa famille, par lesquels il fut reçu avec les témoignages de la joie la moins équivoque, bien que tempérés par une nuance presque insaisissable de respect et presque de crainte.

De son côté, don Zèno Cabral, car je savais enfin son nom, agissait avec eux avec un sans-façon protecteur qui témoignait de rapports sérieux entre lui et le gaucho.

La réception fut ce qu'elle devait être, c'est-à-dire des plus franches et des plus cordiales; ces braves gens ne savaient que faire pour nous être agréables, le moindre remercîment de notre part les comblait de joie.

Notre repas, que nous mangeâmes de bon appétit, se composa, comme toujours, de l'asadoou rôti de bœuf, duquesoou fromage de Goya, et deharinaou farine demandioca, le tout arrosé de quelques libations decañaou eau-de-vie de sucre qui, sous le nom detraguitos,—petits coups—circulèrent libéralement et achevèrent de nous mettre en joie et de nous faire oublier nos fatigues de la journée.

Comme complément à ce repas, beaucoup plus confortable que ne le supposera sans doute le lecteur européen, lorsque nos cigarettes furent allumées, doña Éva décrocha une guitare, et, après l'avoir présentée à son père qui, tout en fumant, commença à préluder avec les quatre doigts réunis, elle dansa devant nous, avec cette grâce et cette désinvolture qui n'appartiennent qu'aux femmes de l'Amérique du Sud, uncielitosuivi immédiatement d'unemontonera; puis, le jeune garçon dont j'ai déjà eu occasion de parler, et qui était non pas le serviteur mais le fils du ranchero, chanta d'une voix fraîche, bien timbrée, et avec un accent qui nous alla à l'âme, quelquestristeset quelquescielitosnationaux.

Il se passa alors un incident bizarre et dont je ne pus m'expliquer le motif. Don Quino, le jeune homme, chantait avec une passion indicible ces vers charmants de Quintana:

Feliz aquel que junto a ti suspiraQue el dulce nectar de tu risa bebeQue a demandarte compasión se atreveY blandamente palpitar te mira![2]

Tout à coup don Zèno devint d'une pâleur cadavéreuse, un tressaillement nerveux agita tout son corps, et deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux, cependant il garda le plus profond silence; mais le jeune homme s'aperçut de l'effet produit sur l'hôte de son père par les vers qu'il chantait, et immédiatement il entonna une joyeusejarana,qui bientôt ramena le sourire sur les lèvres pâlies du gaucho.

La tertulia se prolongea ainsi gaiement assez avant dans la nuit; au dehors, le vent soufflait avec fureur, et les hurlements des bêtes fauves qui s'élevaient par intervalles formaient un étrange contraste avec notre insouciante gaieté, cependant, vers onze heures, les dames se retirèrent, don Torribio et son fils, après avoir fait un dernier tour dans le rancho, afin de s'assurer que tout était en ordre, prirent congé de nous pour la nuit et nous laissèrent, mon compagnon et moi, libres de nous étendre sur le lit préparé pour nous et où la fatigue ne tarda pas à nous faire trouver le sommeil.


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