Des cris perçants ont ébranlé la nuit, suivis de longs sanglots qui s’élèvent et s’exaspèrent, et de clameurs plus sauvages. Ce ne peut être une épouse battue, on distingue les voix de plusieurs femmes… Le concert tragique nous tient éveillés jusqu’au matin. Par instants il semble s’apaiser, puis il repart avec une nouvelle frénésie…
— La vieille Latifa est entrée dans la miséricorde, — nous dit Chedlïa. — Ce sont les lamentations de ses filles que vous entendez.
J’avais aperçu quelquefois notre voisine octogénaire, idiote et paralysée, et je n’aurais pas cru que sa mort pût provoquer un tel désespoir. Ses enfants l’entretenaient avec respect, mais évidemment elle leur était à charge, depuis des années qu’elle avait perdu la raison, et ne reconnaissait pas même les siens.
J’accompagnai Chedlïa au domicile mortuaire.
La vieille Latifa était de petite bourgeoisie, mais son frère, le général Chedli ben Amor, avait joui d’une grande faveur sous Sadok Bey et, malgré la ruine et la disgrâce actuelles, il y aurait, pour cela, de belles funérailles.
Les filles de la morte, Edïa et Cherifa, se lamentent toujours. Leur douleur et leurs cris enflent à chaque nouvelle arrivée :
— O ma mère Latifa ! O ma mère !
— O Puissant !
— O mon Maître !
— O Miséricordieux !
— O Prophète !
— O ma mère Latifa !
Elles ont le visage griffé à coups d’ongles et s’arrachent les cheveux par poignées. Les autres femmes, parentes et amies, sanglotent à l’envi, donnant des signes du plus cuisant chagrin.
Instantanément Chedlïa se met à gémir avec une facilité et un naturel merveilleux. Et je me sens gênée, au milieu de cette foule en pleurs, de ne savoir, moi aussi, verser quelques larmes…
Le cadavre repose dans la pièce voisine, rigide entre deux draps, les gros orteils liés ensemble par une tacrita de soie.
Je reste peu. Déjà les laveuses funèbres apprêtent « l’équipement de la morte » : vases, aiguières, flacons d’essences, pour la dernière toilette. Elles doivent nettoyer soigneusement le corps, et lui faire subir une sorte d’embaumement avec du henné, de la canelle et des tampons de ouate parfumée que l’on dispose aux aisselles, sur la bouche, autour de la tête, et dans toutes les parties susceptibles d’une prompte corruption. Puis la vieille Latifa, vêtue d’un costume neuf et enveloppée d’un suaire, attendra, allongée sur le tapis, tandis que les récitateurs de Coran, par groupes de quatre, se relayeront en psalmodiant les sourates sacrées.
Et enfin le cadavre sera déposé dans une bière provisoire pour traverser la ville, car les femmes sont recluses jusqu’après la mort ; tandis que les hommes s’en vont au cimetière simplement voilés d’un linceul.
Le lendemain, la vieille Latifa partit au milieu d’un imposant cortège mâle. Ses filles et parentes redoublèrent leurs cris, et trois jours encore elles doivent rester dans la douleur, sans cuire les aliments, ni coudre, ni s’occuper d’aucune chose. Puis la vie reprendra son cours normal.
Lorsque le corps franchit la porte, Edïa et Cherifa eurent d’admirables crises nerveuses. Dans le fond du cœur elles étaient fières parce qu’il y avait dix « chanteurs de Coran » derrière le cercueil, et une suite nombreuse de parents et d’amis. Cela seul dénonce la situation de la famille, les musulmans, riches et pauvres, faisant leur dernier trajet dans le même équipage.
Tous les dix pas, et sans que la marche du cortège en fût interrompue, les passants se relayaient pour porter la civière funèbre. Car c’est une action méritoire devant Allah, qu’aider au transport d’un défunt.
La bière était couverte d’un drap d’or et de vieilles broderies aux couleurs gaies. Quelques fleurs s’éparpillaient sur les étoffes. Les chants à plusieurs voix scandaient la marche, attirant les femmes curieuses, qui se penchaient, invisibles, aux moucharabiés, tout le long du parcours.
On atteignit enfin le cimetière un peu hors de la ville.
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La besogne funèbre achevée, une simple pierre sans inscription marqua la tombe, au hasard dans la verdure. Et la vieille Latifa, qui ne savait pas ce que c’était que la campagne, repose sous l’herbe folle criblée de soucis orange, au milieu d’un bois d’eucalyptus et d’aloès aux feuilles bleues et acérées.
Le grand ciel libre, vibrant de lumière, s’étend au-dessus d’elle, et les oiseaux gazouillent alentour du matin au soir, maintenant que ses yeux sont fermés et que ses oreilles n’entendent plus…