XIII

Le soir, à l'office, j'appris bien des choses.

—Une boîte extraordinaire... me dit-on. Ça étonne d'abord, et puis on s'y fait. Des fois, il n'y a pas un sou, dans toute la maison. Alors Madame va, vient, court, repart et rentre, nerveuse, exténuée, des gros mots plein la bouche. Monsieur, lui, ne quitte pas le téléphone... Il crie, menace, supplie, fait le diable dans l'appareil... Et les huissiers!... Souvent, il est arrivé que le maître d'hôtel fût obligé de donner de sa poche des acomptes à des fournisseurs furieux, qui ne voulaient plus rien livrer. Un jour de réception, on leur coupa l'électricité et le gaz... Et puis, tout d'un coup, c'est la pluie d'or... La maison regorge de richesses. D'où viennent-elles? Ça, par exemple, on ne le sait pas trop... Quant aux domestiques, ils attendent, des mois et des mois, leurs gages... Mais ils finissent toujours par être payés... seulement, au prix de quelles scènes, de quels engueulements, de quelles chamailleries!... C'est à ne pas croire...

Ah! vrai!... J'étais bien tombée... Et telle était ma chance, pour une fois que j'avais de forts gages...

—M. Xavier n'est pas encore rentré cette nuit, dit le valet de chambre.

—Oh! fit la cuisinière, en me regardant avec insistance, il rentrera peut-être, maintenant...

Et le valet de chambre raconta que, le matin même, un créancier de M. Xavier était venu encore faire du potin... Cela devait être bien malpropre, car Monsieur avait filé doux, et il avait dû payer une forte somme, au moins quatre mille francs...

—Monsieur était joliment furieux, ajouta-t-il. Je l'ai entendu qui disait à Madame: «Ça ne peut pas durer... Il nous déshonorera... il nous déshonorera!...»

La cuisinière, qui semblait avoir beaucoup de philosophie, haussa les épaules.

—Les déshonorer? dit-elle en ricanant. Ils s'en fichent un peu... C'est de payer qui les embête...

Cette conversation me mit mal à l'aise. Je compris, vaguement, qu'il pouvait y avoir un rapport entre les chiffons de Madame, les paroles de Madame, et M. Xavier... Mais, lequel, exactement?

—C'est de payer qui les embête...

Je dormis très mal, cette nuit-là, poursuivie par d'étranges rêves, impatiente de voir M. Xavier...

Le valet de chambre n'avait pas menti. Une drôle de boîte, en vérité.

Monsieur était dans les pèlerinages... je ne sais pas quoi, au juste... quelque chose comme président ou directeur... Il racolait des pèlerins où il pouvait, parmi les juifs, les protestants, les vagabonds, même parmi les catholiques, et, une fois l'an, il conduisait ces gens-là à Rome, à Lourdes, à Paray-le-Monial, non sans tapage et sans profit, bien entendu. Le pape n'y voyait que du feu, et la religion triomphait. Monsieur s'occupait aussi d'oeuvres charitables et politiques: Ligue contre l'enseignement laïque... Ligue contre les publications obscènes... Société des bibliothèques amusantes et chrétiennes... Association des biberons congréganistes pour l'allaitement des enfants d'ouvriers... Est-ce que je sais?... Il présidait des orphelinats, des alumnats, des ouvroirs, des cercles, des bureaux de placement... Il présidait de tout... Ah! il en avait des métiers. C'était un petit bonhomme rondelet, très vif, très soigné, très rasé, dont les manières, à la fois doucereuses et cyniques, étaient celles d'un prêtre malin et rigolo. On parlait de lui et de ses oeuvres, dans les journaux, quelquefois... Naturellement, les uns exaltaient ses vertus humanitaires et sa haute sainteté d'apôtre, les autres le traitaient de vieille fripouille et de sale canaille. À l'office, nous nous amusions beaucoup de ces querelles, quoique ce soit assez chic et flatteur de servir chez des maîtres dont on parle dans les journaux.

Toutes les semaines, Monsieur donnait un grand dîner suivi d'une grande réception, où venaient des célébrités de toute sorte, des académiciens, des sénateurs réactionnaires, des députés catholiques, des curés protestataires, des moines intrigants, des archevêques... Il y en avait un, surtout, qu'on soignait d'une façon spéciale, un très vieil assomptionniste, le père je ne sais qui, bonhomme papelard et venimeux qui disait toujours des méchancetés, avec des airs contrits et dévots. Et, partout, dans chaque pièce, il y avait des portraits du pape... Ah! il a dû en voir de raides, dans cette maison, le Saint-Père.

Moi, il ne me revenait pas Monsieur. Il faisait trop de choses, il aimait trop de gens. Encore ignorait-on la moitié des choses qu'il faisait et des gens qu'il aimait. Sûrement, c'était un vieux farceur.

Le lendemain de mon arrivée, comme je l'aidais dans l'antichambre à endosser son pardessus:

—Est-ce que vous êtes de ma Société, me demanda-t-il, la Société des Servantes de Jésus?...

—Non, Monsieur...

—Il faut en être... c'est indispensable... Je vais vous inscrire...

—Merci, Monsieur... Puis-je demander à Monsieur ce que c'est que cette Société?

—Une Société admirable, qui recueille et éduque chrétiennement les filles-mères...

—Mais, Monsieur, je ne suis pas une fille-mère...

—Ça ne fait rien... Il y a aussi les femmes qui sortent de prison... il y a les prostituées repenties... il y a un peu de tout... Je vais vous inscrire...

Il retira de sa poche des journaux soigneusement pliés et me les tendit.

—Cachez ça... lisez ça... quand vous serez seule... C'est très curieux...

Et il me prit le menton, disant avec un léger claquement de langue:

—Hé mais!... elle est drôlette, cette petite, elle est ma foi, très drôlette...

Quand Monsieur fut parti, je regardai les journaux qu'il m'avait laissés. C'était leFin de siècle... leRigolo... lesPetites femmes de Paris. Des saletés, quoi!

Ah! les bourgeois! Quelle comédie éternelle! J'en ai vu et des plus différents. Ils sont tous pareils... Ainsi, j'ai servi chez un député républicain. Celui-là passait son temps à déblatérer contre les prêtres... Un crâneur, fallait voir!... Il ne voulait pas entendre parler de la religion, du pape, des bonnes soeurs... Si on l'avait écouté, on eût renversé toutes les églises, fait sauter tous les couvents... Eh bien, le dimanche, il allait à la messe, en cachette, dans des paroisses éloignées... Au moindre bobo, il faisait appeler les curés, et tous ses enfants étaient élevés chez les jésuites. Jamais, il ne consentit à revoir son frère qui avait refusé de se marier à l'église. Tous hypocrites, tous lâches, tous dégoûtants, chacun dans leur genre...

Madame de Tarves avait des oeuvres, elle aussi; elle aussi présidait des comités religieux, des sociétés de bienfaisance, organisait des ventes de charité. C'est-à-dire qu'elle n'était jamais chez elle; et la maison allait comme elle pouvait... Très souvent, Madame rentrait en retard, venant le diable sait d'où, par exemple, ses dessous défaits, le corps tout imprégné d'une odeur qui n'était pas la sienne. Ah! je les connaissais, ces rentrées-là; elles m'avaient tout de suite appris le genre d'oeuvres auxquelles se livrait Madame, et qu'il se passait de drôles de mic-macs dans ses comités... Mais elle était gentille avec moi. Jamais un mot brusque, jamais un reproche. Au contraire... Elle se montrait familière, presque camarade, au point que, parfois, oubliant, elle sa dignité, moi mon respect, nous disions ensemble des bêtises et de raides... Elle me donnait des conseils pour l'arrangement de mes petites affaires, encourageait mes goûts de coquetterie, m'inondait de glycérine, de peau d'Espagne, m'enduisait les bras de cold-cream, me saupoudrait de poudre de riz. Et, durant ces opérations, elle répétait:

—Voyez-vous, Mary... il faut qu'une femme soit bien tenue... qu'elle ait la peau blanche et douce. Vous avez une jolie figure, il faut savoir l'entourer... Vous avez un très beau buste... il faut le faire valoir... Vos jambes sont superbes... il faut pouvoir les montrer... C'est plus convenable...

J'étais contente. Pourtant, au fond de moi, une inquiétude, d'obscurs soupçons demeuraient. Je ne pouvais oublier les histoires surprenantes que l'on me racontait à l'office. Quand j'y faisais l'éloge de Madame et que j'énumérais ses bontés pour moi...

—Oui... oui... disait la cuisinière, allez toujours... C'est la fin qu'il faut voir. Ce qu'elle veut, c'est que vous couchiez avec son fils... pour que ça le retienne davantage, à la maison... et que ça leur coûte moins d'argent, à ces grigous... Elle a déjà essayé avec d'autres, allez!... Elle a même attiré des amies chez elle... des femmes mariées... des jeunes filles... oui, des jeunes filles... la salope!... Seulement, M. Xavier n'y coupe pas... il aime mieux les cocottes, cet enfant... vous verrez... vous verrez...

Et, elle ajoutait, avec une sorte de regret haineux:

—Moi, à votre place... ce que je les ferais casquer!... Je me gênerais, peut-être.

Ces paroles me rendaient un peu honteuse vis-à-vis des camarades de l'office. Mais, pour me rassurer, j'aimais mieux croire que la cuisinière fût jalouse de l'évidente préférence que Madame me marquait.

J'allais, tous les matins, à neuf heures, ouvrir les rideaux et porter le thé chez M. Xavier... C'est drôle... j'entrais toujours dans sa chambre, avec un battement au coeur, une forte appréhension. Il fut longtemps, sans faire attention à moi. Je tournais de ci... je tournais de là... préparais ses affaires, sa toilette, m'efforçant à paraître gentille et dans tout mon avantage. Lui ne m'adressait la parole que pour se plaindre, d'une voix grincheuse et mal réveillée, qu'on le dérangeât trop tôt... Je fus dépitée de cette indifférence et je redoublai de coquetteries silencieuses et choisies. Je m'attendais chaque jour à quelque chose qui n'arrivait pas, et ce mutisme de M. Xavier, ce dédain pour ma personne, m'irritaient au plus haut point. Qu'aurais-je fait, si cela que j'attendais fût arrivé?... Je ne me le demandais pas... Ce que je voulais, c'est que cela arrivât...

M. Xavier était réellement un très joli garçon, plus joli encore que ne le montrait sa photographie. Une légère moustache blonde—deux petits arcs d'or—dessinait, mieux que sur son portrait, ses lèvres dont la pulpe rouge et charnue appelait le baiser. Ses yeux d'un bleu clair, pailleté de jaune, avaient une fascination étrange, ses mouvements, une indolence, une grâce lasse et cruelle de fille ou de jeune fauve. Il était grand, élancé, très souple, d'une élégance ultra-moderne, d'une séduction puissante par tout ce qu'on sentait en lui de cynique et de corrompu. Outre qu'il m'avait plu dès le premier jour, et que je le désirais pour lui-même, sa résistance ou plutôt son indifférence fit que ce désir devint, bien vite, plus que du désir, de l'amour.

Un matin, je trouvai M. Xavier réveillé, hors du lit, les jambes nues. Il avait, je me souviens, une chemise de soie blanche à pois bleus... Un de ses talons portant sur le rebord du lit, l'autre posé sur le tapis, il en résultait une attitude, entièrement révélatrice, qui n'était pas des plus décentes. Pudiquement, je voulus me retirer... mais il me rappela:

—Eh bien... quoi?... Entre donc... Est-ce que je te fais peur?... Tu n'as donc jamais vu un homme?

Il ramena, sur son genou levé, un pan de sa chemise, et les deux mains croisées sur sa jambe, le corps balancé, il m'examina longuement, effrontément, pendant que, avec des mouvements harmonieux et lents, et rougissant un peu, je déposais le plateau sur la petite table, près de la cheminée. Et comme s'il me voyait réellement, pour la première fois:

—Mais tu es une très chic fille... me dit-il... Depuis combien de temps es-tu donc ici?

—Depuis trois semaines, Monsieur.

—Ça, c'est épatant!...

—Qu'est-ce qui est épatant, Monsieur?

—Ce qui est épatant, c'est que je n'aie pas encore remarqué que tu fusses une si belle fille...

Il étira ses deux jambes, les allongea vers le tapis... se donna une claque sur les cuisses, qu'il avait blanches et rondes, aussi rondes et aussi blanches que des cuisses de femme...

—Viens ici!... fit-il...

Je m'approchai un peu tremblante. Sans une parole, il me prit par la taille, me renifla, me força à m'asseoir près de lui, sur le rebord du lit...

—Oh! monsieur Xavier!... soupirai-je, en me débattant mollement... Finissez... je vous en prie... Si vos parents vous voyaient?

Mais, il se mit à rire:

—Mes parents... Oh! tu sais... mes parents... j'en ai soupé...

C'était un mot qu'il avait comme ça. Quand on lui demandait quelque chose, il répondait: «J'en ai soupé.» Et il avait soupé de tout...

Afin de retarder un peu le moment de la suprême attaque, car ses mains sur mon corsage devenaient impatientes, envahissantes, je questionnai:

—Il y a une chose qui m'intrigue, monsieur Xavier... Comment se fait-il qu'on ne vous voie jamais aux dîners de Madame?

—Tu ne voudrais pas, mon chou... Ah! non, tu sais... ils me rasent les dîners de Madame.

—Et comment se fait-il, insistai-je, que votre chambre soit la seule pièce de la maison où il n'y ait pas de portrait du pape?

Cette observation le flatta... Il répondit:

—Mais, mon petit bébé, je suis anarchiste, moi... La religion... les jésuites... les curés... Ah! non... je les ai assez vus... J'en ai soupé... Une société composée de gens comme papa et comme maman?... Ah! tu sais... N'en faut plus!...

Maintenant, je me sentais à l'aise avec M. Xavier... en qui je retrouvais, avec les mêmes vices, l'accent traînant des voyous de Paris... Il me semblait que je le connaissais depuis des années et des années. À son tour, il m'interrogea:

—Dis-moi?... Est-ce que tu marches avec papa...?

—Votre père... m'écriai-je... simulant d'être scandalisée... Ah! monsieur Xavier... un si saint homme!

Son rire redoubla, éclata tout à fait:

—Papa!... ah! papa!... Mais il couche avec toutes les bonnes, ici, papa... C'est sa toquade, les bonnes. Il n'y a plus que les bonnes qui l'excitent. Alors, tu n'as pas encore marché avec papa?... Tu m'épates...

—Ah! non, répliquai-je... riant, moi aussi... Seulement, il m'apporte leFin de Siècle... leRigolo... lesPetites Femmes de Paris...

Cela le mit en délire de joie, et pouffant davantage:

—Papa... s'écria-t-il... non... il est épatant, papa!...

Et, lancé, désormais, il débita sur un ton comique:

—C'est comme maman... Hier, elle m'a encore fait une scène... Je la déshonore, elle et papa... Ainsi, tu crois?... Et la religion, et la société... et tout!... C'est tordant... Alors je lui ai déclaré: «Ma petite mère chérie, c'est entendu... je me rangerai... le jour où tu auras renoncé à avoir des amants...» Tapé, hein?... Ça l'a fait taire... Ah! non, tu sais... ils m'assomment, mes auteurs... J'en ai soupé de leurs histoires... À propos... tu connais bien Fumeau?

—Non, monsieur Xavier.

—Mais si... mais si... Anthime Fumeau?

—Je vous assure.

—Un gros... tout jeune... très rouge de figure... ultra-chic... les plus beaux attelages de Paris?... Fumeau... voyons trois millions de rente... Tartelette Cabri?... Mais si, tu le connais...

—Puisque je ne le connais pas.

—Tu m'épates!... Tout le monde le connaît, voyons... Le biscuit Fumeau, ah?... Celui qui a eu son conseil judiciaire, il y a deux mois? Y es-tu?

—Pas du tout, je vous jure, monsieur Xavier.

—N'importe, petite dinde!... Eh bien, j'en ai fait une bonne avec Fumeau, l'année dernière... une très bonne... Devine quoi?... Tu ne devines pas?

—Comment voulez-vous que je devine, puisque je ne le connais pas?...

—Eh bien, voilà, mon petit bébé... Fumeau, je l'ai mis avec ma mère... Parole!... C'était trouvé, hein?... Et le plus drôle, c'est que maman, en deux mois, a fait casquer Fumeau de trois cent mille balles... Et papa donc, pour ses oeuvres!... Ah! ils ont le truc!... Ils la connaissent!... Sans ça, la maison sautait. On était à bout de dettes... Les curés eux-mêmes ne voulaient plus rien savoir... Qu'est-ce que tu dis de ça, toi?

—Je dis, monsieur Xavier, que vous avez une drôle de façon de traiter la famille.

—Que veux-tu? mon chou... je suis anarchiste, moi... La famille, j'en ai soupé...

—Pendant ce temps-là, il avait dégrafé mon corsage, un ancien corsage de Madame qui me seyait à ravir...

—Oh! monsieur Xavier... monsieur Xavier... vous êtes une petite canaille... C'est très mal.

J'essayais, pour la forme, de me défendre. Tout à coup, il mit, doucement, sa main sur ma bouche:

—Tais-toi! fit-il.

Et me renversant sur le lit:

—Oh! comme tu sens bon! chuchota-t-il Petite putain, tu sens maman...

Ce matin-là, Madame fut particulièrement gentille avec moi...

—Je suis très contente de votre service, me dit-elle... Mary, je vous augmente de dix francs.

—Si, chaque fois, elle m'augmente de dix francs?... songeai-je... Alors, ça va bien... C'est plus convenable...

Ah! quand je pense à tout cela... Moi aussi, j'en ai soupé...

La passion ou plutôt la toquade de M. Xavier ne dura pas longtemps. Il eut vite «soupé de moi». Pas une minute, du reste, je n'avais eu le pouvoir de le retenir à la maison. Plusieurs fois, en entrant dans sa chambre, le matin, je trouvai la couverture intacte et le lit vide. M. Xavier n'était pas rentré de la nuit. La cuisinière le connaissait bien et elle avait dit vrai: «Il aime mieux les cocottes, cet enfant...» Il allait à ses habitudes, à ses plaisirs coutumiers, à ses noces, comme auparavant... Ces matins-là, j'éprouvais au coeur un serrement douloureux, et, toute la journée, j'étais triste, triste!...

Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier n'avait point de sentiment... Il n'était pas poétique comme M. Georges. En dehors de «la chose», je n'existais pas pour lui, et «la chose» faite... va te promener.... il ne m'accordait plus la moindre attention. Jamais il ne m'adressa une parole émue, gentille, comme en ont les amoureux dans les livres et dans les drames. D'ailleurs il n'aimait rien de ce que j'aimais... il n'aimait pas les fleurs, à l'exception des gros oeillets dont il parait la boutonnière de son habit... C'est si bon, pourtant, de ne pas toujours penser à la bagatelle, de se murmurer des choses qui caressent le coeur, d'échanger des baisers désintéressés, de se regarder, durant des éternités, dans les yeux... Mais les hommes sont des êtres trop grossiers... ils ne sentent pas ces joies-là... ces joies si pures et si bleues... Et c'est grand dommage... M. Xavier, lui, ne connaissait que le vice, ne trouvait de plaisir que dans la débauche... En amour, tout ce qui n'était pas vice et débauche le rasait.

—Ah! non... tu sais... c'est rasant... J'en ai soupé de la poésie... La petite fleur bleue... faut laisser ça à papa...

Quand il s'était assouvi, je redevenais instantanément la créature impersonnelle, la domestique à qui il donnait des ordres et qu'il rudoyait de son autorité de maître, de sa blague cynique de gamin. Je passais sans transition de l'état de bête d'amour à l'état de bête de servage... Et il me disait souvent, avec un rire du coin de la bouche, un affreux rire en scie qui me froissait, m'humiliait:

—Et papa?... Vrai?... tu n'as pas encore couché avec papa?... Tu m'étonnes...

Une fois, je n'eus pas la force de dissimuler mes larmes... elles m'étouffaient. M. Xavier se fâcha:

—Ah! non... tu sais... Ça, c'est le comble du rasoir... Des larmes, des scènes?... Faut rentrer ça, mon chou... ou sinon, bonsoir... J'en ai soupé de ces bêtises-là...

Moi, quand je suis encore sous le frisson du bonheur, j'aime à retenir dans mes bras longtemps, longtemps, le petit homme qui me l'a donné... Après les secousses de la volupté, j'ai besoin—un besoin immense, impérieux—de cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce baiser qui n'est plus la morsure sauvage de la chair, mais la caresse idéale de l'âme... J'ai besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frénésie du spasme, dans le paradis de l'extase... dans la plénitude, dans le silence délicieux et candide de l'extase... M. Xavier, lui, avait soupé de l'extase... Tout de suite, il s'arrachait à mes bras, à cette étreinte, à ce baiser qui lui devenait physiquement intolérable. Il semblait vraiment que nous n'eussions rien mêlé de nous en nous... que nos sexes, que nos bouches, que nos âmes n'eussent pas été un instant confondus dans le même cri, dans le même oubli, dans la même mort merveilleuse. Et, voulant le retenir sur ma poitrine, entre mes jambes nerveusement nouées aux siennes, il se dégageait, me repoussait brutalement, sautait du lit:

—Ah! non... tu sais... Elle est mauvaise...

Et il allumait une cigarette...

Rien ne m'était pénible comme de voir que je n'eusse pas laissé la moindre trace d'affection, pas la plus petite tendresse dans son coeur, bien que je me pliasse à tous les caprices de sa luxure, que j'acceptasse à l'avance, que je devançasse même toutes ses fantaisies... Et Dieu sait, s'il en avait d'extraordinaires, Dieu sait s'il en avait d'effrayantes!... Ce qu'il était corrompu, ce morveux!... Pire qu'un vieux... plus inventif et plus féroce dans la débauche qu'un sénile impuissant ou un prêtre satanique.

Cependant, je crois que je l'aurais aimé, la petite canaille, que je me serais dévouée à lui, malgré tout, comme une bête... Aujourd'hui, encore, je songe avec des regrets à sa frimousse effrontée, cruelle et jolie... à sa peau parfumée... à tout ce que sa luxure avait d'atroce et d'exaltant, tour à tour... Et j'ai souvent sur mes lèvres, où tant de lèvres depuis auraient dû l'effacer, le goût acide, la brûlure de son baiser... Ah! monsieur Xavier... monsieur Xavier!

Un soir, avant le dîner, comme il rentrait pour s'habiller—Dieu qu'il était gentil en habit!—et que je disposais avec soin ses affaires dans le cabinet de toilette, il me demanda sans un embarras, sans une hésitation, presque sur un ton impératif, de même qu'il m'eût demandé de l'eau chaude:

—Est-ce que tu as cinq louis?... J'ai absolument besoin de cinq louis, ce soir. Je te les rendrai demain...

Précisément, Madame m'avait payé mes gages le matin... Le savait-il?

—Je n'ai que quatre-vingt-dix francs, répondis-je, un peu honteuse, honteuse de sa demande, peut-être... honteuse surtout, je crois, de ne pas posséder toute la somme qu'il me demandait:

—Ça ne fait rien... dit-il... va me chercher ces quatre-vingt-dix francs... Je te les rendrai demain...

Il prit l'argent, me remercia par un: «C'est bon!» sec et bref, qui me glaça le coeur. Puis, me tendant son pied, d'un mouvement brutal...

—Noue les cordons de mes souliers... ordonna-t-il, insolemment... Vite, je suis pressé...

Je le regardai tristement, implorant:

—Alors, vous ne dînez pas ici, ce soir, monsieur Xavier?

—Non... je dîne en ville... Dépêche-toi...

En nouant ses cordons, je gémis:

—Alors, vous allez encore faire la noce avec de sales femmes?... Et vous ne rentrerez pas de la nuit?... Et moi, toute la nuit, je vais pleurer... Ça n'est pas gentil, monsieur Xavier...

Sa voix devint dure et tout à fait méchante.

—Si c'est pour me dire ça, que tu m'as prêté tes quatre-vingt-dix francs... tu peux les reprendre... Reprends-les...

—Non... non... soupirai-je... Vous savez bien que ce n'est pas pour ça...

—Eh bien... fiche-moi la paix!...

Il eut vite fini d'être habillé... et il partit sans m'embrasser, sans me dire un mot...

Le lendemain, il ne fut pas question de me rendre l'argent, et je ne voulus pas le réclamer. Ça me faisait plaisir qu'il eût quelque chose de moi... Et je comprends qu'il y ait des femmes qui se tuent de travail, des femmes qui se vendent aux passants, la nuit, sur les trottoirs, des femmes qui volent, des femmes qui tuent... afin de rapporter un peu d'argent et de procurer des gâteries au petit homme qu'elles aiment. Voilà qui m'est passé par exemple... Est-ce que, vraiment, cela m'est passé autant que je l'affirme? Hélas, je n'en sais rien... Il y a des moments où devant un homme, je me sens si molle... si molle... sans volonté, sans courage, et si vache... ah! oui... si vache!...

Madame ne tarda pas à changer d'allures vis-à-vis de moi. De gentille qu'elle avait été jusqu'ici, elle devint dure, exigeante, tracassière... Je n'étais qu'une sotte... je ne faisais jamais rien de bien... j'étais maladroite, malpropre, mal élevée, oublieuse, voleuse... Et sa voix si douce, au début, si camarade, prenait maintenant un mordant de vinaigre. Elle me donnait des ordres sur un ton cassant... rabaissant... Finies les séances de chiffonnage, de cold-cream, de poudre de riz, et les confidences secrètes, et les recommandations intimes, gênantes au point que les premiers jours je m'étais demandé, et que je me demande encore, si Madame n'était point pour femme?... Finie cette camaraderie louche que je sentais bien, au fond, n'être point de la bonté, et par où s'en était allé mon respect pour cette maîtresse qui me haussait jusqu'à son vice... Je la rabrouai d'importance, forte de toutes les infamies apparentes ou voilées de cette maison. Nous en arrivâmes à nous quereller, ainsi que des harangères, nous jetant nos huit jours à la tête comme de vieux torchons sales...

—Pour quoi prenez-vous donc ma maison? criait-elle... Êtes-vous donc chez une fille, ici?...

Non, mais ce toupet!... Je répondais:

—Ah! elle est propre, votre maison... vous pouvez vous en vanter... Et vous?... parlons-en... ah! parlons-en!... vous êtes propre aussi... Et Monsieur donc?... Oh! là là!... Avec ça qu'on ne vous connaît pas dans le quartier... et dans Paris... Mais ça n'est qu'un cri, partout... Votre maison?... Un bordel... Et, encore, il y a des bordels qui sont moins sales que votre maison...

C'est ainsi que ces querelles allaient jusqu'aux pires insultes, jusqu'aux plus ignobles menaces; elles descendaient jusqu'au vocabulaire des filles publiques et des maisons centrales... Et puis, tout à coup cela s'apaisait... Il suffisait que M. Xavier fût repris pour moi d'un goût passager, hélas!... Alors recommençaient les familiarités louches, les complicités honteuses, les cadeaux de chiffons, les promesses de gages doublés, les lavages à la crème Simon—c'est plus convenable—les initiations aux mystères des parfumeries raffinées... Madame réglait thermométriquement sa conduite envers moi sur celle de M. Xavier... Les bontés de l'une suivaient immédiatement les caresses de l'autre; l'abandon du fils s'accompagnait des insolences de la mère... J'étais la victime, sans cesse ballottée, des fluctuations énervantes par où passait l'intermittent amour de ce gamin capricieux et sans coeur... C'est à croire que Madame dût nous espionner, écouter à la porte, se rendre compte par elle-même des phases différentes que nos relations traversaient... Mais non... Elle avait l'instinct du vice, voilà tout... Elle le flairait à travers les murs, à travers les âmes, ainsi qu'une chienne hume dans le vent l'odeur lointaine du gibier.

Quant à Monsieur, il continuait de sautiller parmi tous ces événements, parmi tous les drames cachés de cette maison, alerte, affairé, cynique et comique. Le matin, il disparaissait, avec sa figure de petit faune rose et rasé, ses dossiers, ses serviettes bourrées de brochures pieuses et d'obscènes journaux. Le soir, il réapparaissait, cravaté de respectabilité, bardé de socialisme chrétien, la démarche un peu plus lente, le geste un peu plus onctueux, le dos légèrement voûté, sans doute sous le poids des bonnes oeuvres accomplies dans la journée... Régulièrement, le vendredi, c'était toujours, presque sans variantes, la même scène burlesque.

—Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? faisait-il, en me montrant sa serviette.

—Des cochonneries... répondais-je, en riant.

—Mais non... des gaudrioles...

Et il me les distribuait, attendant pour se déclarer, que je fusse à point, et se contentant de me sourire d'un air complice, de me caresser le menton, de me dire, en passant sa langue sur ses lèvres:

—Hé!... hé!... Elle est très drôlette, cette petite...

Sans décourager Monsieur, je m'amusais de son manège et je me promettais bien de saisir l'occasion éclatante et prochaine de le remettre vivement à sa place.

Un après-midi, je fus très surprise de le voir entrer dans la lingerie où j'étais seule à rêvasser tristement sur mon ouvrage. Le matin, j'avais eu avec M. Xavier une scène pénible et l'impression n'en était pas encore effacée... Monsieur referma la porte doucement, déposa sa serviette sur la grande table, près d'une pile de draps, et, venant à moi, il me prit les mains, les tapota. Sous la paupière battante, son oeil virait, comme celui d'une vieille poule, accouflée dans le soleil. Il était à mourir de rire.

—Célestine... dit-il... moi, j'aime mieux vous appeler Célestine... cela ne vous froisse pas?

J'avais beaucoup de peine à ne pas éclater...

—Mais non, Monsieur... répondis-je, en me tenant sur la défensive.

—Eh bien, Célestine... je vous trouve charmante... voilà!

—Vrai, Monsieur?

—Adorable, même... adorable... adorable!

—Oh! Monsieur...

Ses doigts avaient quitté ma main... ils remontaient le long de mon corsage, chargés de désirs, et de là, ils me caressaient le cou, le menton, la nuque, de petits attouchements gras, mous et pianoteurs.

—Adorable... adorable!... soufflait-il.

Il voulut m'embrasser. Je me reculai un peu, pour éviter ce baiser:

—Restez, Célestine... je vous en prie... Je t'en prie!... Cela ne t'ennuie pas que je te tutoie?

—Non, Monsieur... cela m'étonne.

—Cela t'étonne... petite coquine... cela t'étonne?... Ah! tu ne me connais pas!...

Il n'avait plus la voix sèche. Une bave menue moussait à ses lèvres.

—Écoute-moi, Célestine. La semaine prochaine je vais à Lourdes... oui, j'emmène à Lourdes un pèlerinage... Veux-tu venir à Lourdes?... J'ai un moyen de t'emmener à Lourdes... Veux-tu venir?... On ne s'apercevra de rien... Tu resteras à l'hôtel... tu te promèneras, tu feras ce que tu voudras... Moi, le soir, j'irai te retrouver dans ta chambre... dans ta chambre... dans ton lit, petite coquine! Ah! ah! tu ne me connais pas... tu ne sais pas tout ce que je suis capable de faire. Avec l'expérience d'un vieillard, j'ai les ardeurs d'un jeune homme... Tu verras... tu verras... Oh! tes grands yeux polissons!...

Ce qui me stupéfiait, ce n'était pas la proposition en elle-même,—je l'attendais depuis longtemps,—c'était la forme imprévue que Monsieur lui donnait. Pourtant, je gardai tout mon sang-froid. Et désireuse d'humilier ce vieux paillard, de lui montrer que je n'avais pas été la dupe des sales calculs de Madame et des siens, je lui cinglai, en pleine figure, ces mots:

—Et M. Xavier?... Dites-donc, il me semble que vous oubliez M. Xavier?... Qu'est-ce qu'il fera, lui, pendant que nous rigolerons à Lourdes, aux frais de la chrétienté?

Une lueur trouble... oblique... un regard de fauve surpris, s'alluma dans les ténèbres de ses yeux... Il balbutia:

—M. Xavier?

—Hé oui!...

—Pourquoi me parlez-vous de M. Xavier?... Il ne s'agit pas de M. Xavier... M. Xavier n'a rien à faire ici...

Je redoublai d'insolence...»

—Votre parole?... Non, mais ne faites donc pas le malin... Suis-je gagée, oui ou non, pour coucher avec M. Xavier?... Oui, n'est-ce pas?... Eh bien, je couche avec lui... Mais vous?... Ah! non... ça n'est pas dans les conventions... Et puis... vous savez, mon petit père... vous n'êtes pas mon type.

Et je lui éclatai de rire au visage.

Il devint pourpre, ses yeux flambèrent de colère. Mais il ne crut pas prudent d'engager une discussion, pour laquelle j'étais terriblement armée. Il ramassa avec précipitation sa serviette et s'esquiva poursuivi par mes rires...

Le lendemain, à propos de rien, Monsieur m'adressa une observation grossière. Je m'emportai... Madame survint... Je devins folle de colère. La scène qui se passa entre nous trois fut tellement effrayante, tellement ignoble, que je renonce à la décrire. Je leur reprochai, en termes intraduisibles, toutes leurs saletés, toutes leurs infamies, je leur réclamai l'argent, prêté à M. Xavier. Ils écumaient. Je saisis un coussin et le lançai violemment à la tête de Monsieur.

—Allez-vous-en!... Sortez d'ici, tout de suite... tout de suite, hurlait Madame, qui menaçait de me déchirer le visage avec ses ongles...

—Je vous raye de ma société... vous ne faites plus partie de ma société... fille perdue... prostituée!... vociférait Monsieur, en bourrant, de coups de poing, sa serviette...

Finalement, Madame me retint mes huit jours, refusa de payer les quatre-vingt-dix francs de M. Xavier, m'obligea à lui rendre toutes les frusques qu'elle m'avait données...

—Vous êtes tous des voleurs... criai-je... vous êtes tous des maquereaux!...

Et je m'en allai, en les menaçant du commissaire de police et du juge de paix...

—Ah! c'est du potin que vous voulez.—Eh bien, allons-y, tas de fripouilles!

Hélas, le commissaire de police prétendit que cela ne le regardait pas. Le juge de paix m'engagea à étouffer l'affaire. Il expliqua:

—D'abord, Mademoiselle, on ne vous croira pas... Et c'est juste, remarquez bien... Que deviendrait la société si un domestique pouvait avoir raison d'un maître?... Il n'y aurait plus de société, Mademoiselle... ce serait l'anarchie...

Je consultai un avoué: il me demanda deux cents francs. J'écrivis à M. Xavier: il ne me répondit pas... Alors je fis le compte de mes ressources... Il me restait trois francs cinquante... et le pavé de la rue.

13 novembre.

Et je me revois à Neuilly, chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, espèce de maison de refuge, en même temps que bureau de placement, pour les bonnes. C'est un bel établissement—matiche—à façade blanche, au fond d'un grand jardin. Dans le jardin orné, tous les cinquante pas, de statues de la Vierge, s'élève une petite chapelle toute neuve et somptueuse, bâtie avec l'argent des quêtes. De grands arbres l'entourent. Et, toutes les heures, on entend tinter les cloches... C'est si gentil d'entendre tinter les cloches... ça remue dans le coeur des choses oubliées et si anciennes!... Quand les cloches tintent, je ferme les yeux, j'écoute, et je revois des paysages que je n'ai jamais vus peut-être et que je reconnais tout de même, des paysages très doux, imprégnés de tous les souvenirs transformés de l'enfance et de la jeunesse... et des binious... et, sur la lande, au bord des grèves, des déroulées lentes de foules en fête... Ding... din... dong!... Ça n'est pas très gai... ça n'est pas la même chose que la gaîté, c'est même triste au fond, triste comme de l'amour... Mais j'aime ça... A Paris, on n'entend jamais que la corne du fontainier et l'assourdissante trompette des tramways.

Chez les soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs, on est logée dans des galetas de dortoirs, sous les combles; on est nourrie maigrement de viandes de rebut, de légumes gâtés, et l'on paie vingt-cinq sous par jour à l'Institution. C'est-à-dire qu'elles retiennent, quand elles vous ont placée, ces vingt-cinq sous sur vos gages... Elles appellent ça vous placer pour rien. En outre, il faut travailler, depuis six heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, comme les détenues des maisons centrales... Jamais de sorties... Les repas et les exercices religieux remplacent les récréations... Ah! elles ne s'embêtent pas, les bonnes soeurs, comme dirait M. Xavier... et leur charité est un fameux truc... Elles vous posent un lapin, quoi!... Mais voilà... je serai bête toute ma vie... Les dures leçons de choses, les malheurs ne m'apprennent jamais rien, ne me servent de rien... J'ai l'air comme ça de crier, de faire le diable et, finalement, je suis toujours roulée par tout le monde.

Plusieurs fois, des camarades m'avaient parlé des soeurs de Notre-Dame des Trente-six-Douleurs:

—Oui, ma chère, paraît qu'il ne vient que de chics types dans la boîte... des comtesses... des marquises... On peut tomber sur des places épatantes.

Je le croyais... Et puis, dans ma détresse, je m'étais souvenue avec attendrissement, nigaude que je suis, des années heureuses, passées chez les petites soeurs de Pont-Croix... Du reste, il fallait bien aller quelque part... Quand on n'a pas le sou, on ne fait pas la fière...

Lorsque j'arrivai là, il y avait une quarantaine de bonnes... Beaucoup venaient de très loin, de Bretagne, d'Alsace, du Midi, n'ayant encore servi nulle part, et gauches, empotées, le teint plombé, avec des mines sournoises et des yeux singuliers qui, par-dessus les murs du couvent, s'ouvraient sur le mirage de Paris, là-bas... Les autres, plus à la coule, sortaient de place, comme moi.

Les soeurs me demandèrent d'où je venais, ce que je savais faire, si j'avais de bons certificats, s'il me restait de l'argent. Je leur contai des blagues et elles m'accueillirent, sans plus de renseignements, en disant:

—Cette chère enfant!... nous lui trouverons une bonne place.

Toutes, nous étions leurs «chères enfants». En attendant cette bonne place promise, chacune de ces chères enfants était occupée à quelque ouvrage, selon ses aptitudes. Celles-ci faisaient la cuisine et le ménage; celles-là travaillaient au jardin, bêchaient la terre, comme des terrassiers... Moi, je fus mise tout de suite à la couture, ayant, disait la soeur Boniface, les doigts souples et l'air distingué... Je commençai par ravauder les culottes de l'aumônier et les caleçons d'une espèce de capucin qui, dans le moment, prêchait une retraite à la chapelle... Ah! ces culottes!... Ah! ces caleçons!... Pour sûr qu'ils ne ressemblaient pas à ceux de M. Xavier... Ensuite, l'on me confia des besognes moins ecclésiastiques, tout à fait profanes, des ouvrages de fine et délicate lingerie, par quoi je me retrouvai dans mon élément... Je participai à la confection d'élégants trousseaux de mariage, de riches layettes, commandés aux bonnes soeurs par des dames charitables et riches qui s'intéressaient à l'établissement.

Tout d'abord, après tant de secousses, malgré la mauvaise nourriture, les culottes de l'aumônier, le peu de liberté, malgré tout ce que je pouvais deviner d'exploitation âpre, je goûtai une réelle douceur dans ce calme, dans ce silence... Je ne raisonnais pas trop... Un besoin de prier était en moi. Le remords, ou plutôt la lassitude de ma conduite passée m'incitait aux fervents repentirs... Plusieurs fois de suite, je me confessai à l'aumônier, celui-là même dont j'avais raccommodé les sales culottes, ce qui faisait naître en moi, tout de même, en dépit de ma sincère piété, des pensées irrévérencieuses et folâtres... C'était un drôle de bonhomme que cet aumônier, tout rond, tout rouge, un peu rude de manières et de langage, et qui sentait le vieux mouton. Il m'adressait des questions étranges, insistait de préférence sur mes lectures.

—De l'Armand Silvestre?... Oui... Ah!... Eh, mon Dieu! c'est cochon sans doute... Je ne vous donne pas ça pour l'Imitation... non... Mais ça n'est pas dangereux... Ce qu'il ne faut pas lire, ce sont les livres impies... les livres contre la religion... tenez, par exemple Voltaire... Ça, jamais... Ne lisez jamais du Voltaire... c'est un péché mortel... ni du Renan... ni de l'Anatole France... Voilà qui est dangereux...

—Et Paul Bourget, mon père?...

—Paul Bourget!... Il entre dans la bonne voie... je ne dis pas non... je ne dis pas non... Mais son catholicisme n'est pas sincère... pas encore; du moins il est très mêlé... Ça me fait l'effet, votre Paul Bourget, d'une cuvette... oui, là... d'une cuvette où l'on s'est lavé n'importe quoi... et où nagent, parmi du poil et de la mousse de savon... les olives du Calvaire... Il faut attendre, encore... Huysmans, tenez... c'est raide... ah! sapristi, c'est très raide... mais orthodoxe...

Et il me disait encore:

—Oui... Ah!... Vous faisiez des folies de votre corps?... Ça n'est pas bien. Mon Dieu!... c'est toujours mal... Mais, pécher pour pécher, encore faut-il mieux pécher avec ses maîtres... quand ce sont des personnes pieuses... que toute seule, ou bien avec des gens de même condition que soi... C'est moins grave... ça irrite moins le bon Dieu... Et peut-être que ces personnes ont des dispenses... Beaucoup ont des dispenses...

Comme je lui nommais M. Xavier et son père:

—Pas de noms... s'écriait-il... je ne vous demande pas de noms... ne me dites jamais de noms... Je ne suis point de la police... D'ailleurs, ce sont des personnes riches et respectables que vous me nommez-là... des personnes extrêmement religieuses... Par conséquent, c'est vous qui avez tort... vous qui vous insurgez contre la morale et contre la société....

Ces conversations ridicules et surtout ces culottes dont je ne parvenais pas à effacer, dans mon esprit, l'importune et trop humaine image, refroidirent considérablement mon zèle religieux, mes ardeurs de repentie. Le travail aussi m'agaça. Il me donnait la nostalgie de mon métier. J'avais des désirs impatients de m'évader de cette prison, de retourner aux intimités des cabinets de toilette. Je soupirais après les armoires, pleines de lingeries odorantes, les garde-robes où bouffent les taffetas, où craquent les satins et les velours si doux à manier... et les bains où, sur les chairs blondes, moussent les savons onctueux. Et les histoires de l'office, et les aventures imprévues, le soir dans l'escalier et dans les chambres!... C'est curieux, vraiment... Quand je suis en place, ces choses-là me dégoûtent; quand je suis sans place, elles me manquent... J'étais lasse aussi, lasse à l'excès, écoeurée de ne manger depuis huit jours que des confitures faites avec des groseilles tournées, dont les bonnes soeurs avaient acheté un lot au marché de Levallois. Tout ce que les saintes femmes pouvaient arracher au tombereau d'ordures, c'était bon pour nous...

Ce qui acheva de m'irriter ce fut l'évidente, la persistante effronterie avec laquelle nous étions exploitées. Leur truc était simple et c'est à peine si elles le dissimulaient. Elles ne plaçaient que les filles incapables de leur être utiles. Celles dont elles pouvaient tirer un profit quelconque, elles les gardaient prisonnières, abusant de leurs talents, de leur force, de leur naïveté. Comble de la charité chrétienne, elles avaient trouvé le moyen d'avoir des domestiques, des ouvrières qui les payassent et qu'elles dépouillaient, sans un remords, avec un inconcevable cynisme, de leurs modestes ressources, de leurs toutes petites économies, après avoir gagné sur leur travail... Et les frais couraient toujours.

Je me plaignis d'abord faiblement, ensuite plus rudement qu'elles ne m'eussent pas appelée, une seule fois, au parloir. Mais à toutes mes plaintes elles répondaient, les saintes-nitouches:

—Un peu de patience, ma chère enfant... Nous pensons à vous, ma chère enfant... pour une place excellente... nous cherchons, pour vous, une place exceptionnelle... Nous savons ce qui vous convient... Il ne s'en est pas encore présenté une seule, comme nous la voulons pour vous, comme vous la méritez...

Les jours, les semaines s'écoulaient; les places n'étaient jamais assez bonnes, assez exceptionnelles pour moi... Et les frais couraient toujours.

Bien qu'il y eût une surveillante au dortoir, il s'y passait, chaque nuit, des choses à faire frémir. Dès que la surveillante avait terminé sa ronde et que tout semblait dormir, alors on voyait des ombres blanches se lever, glisser, entrer dans des lits, sous les rideaux refermés... Et l'on entendait de petits bruits de baisers étouffés, de petits cris, de petits rires, de petits chuchotements... Elles ne se gênaient guères, les camarades... A la lueur trouble et tremblante de la lampe qui pendait du plafond au milieu du dortoir, bien des fois, j'ai assisté à des scènes d'une indécence farouche et triste... Les bonnes soeurs, saintes femmes, fermaient les yeux pour ne rien voir, se bouchaient les oreilles pour ne rien entendre... Ne voulant point de scandale chez elles—car elles eussent été obligées de renvoyer les coupables—elles toléraient ces horreurs, en feignant de les ignorer... Et les frais couraient toujours.

Heureusement, au plus fort de mes ennuis, j'eus la joie de voir entrer dans l'établissement une petite amie, Clémence, que j'appelais Cléclé... et que j'avais connue dans une place, rue de l'Université... Cléclé était charmante, toute blonde, toute rose et délurée... et d'une vivacité, d'une gaîté!... Elle riait de tout, acceptait tout, se trouvait bien partout. Dévouée et fidèle, elle n'avait qu'un plaisir: rendre service. Vicieuse jusque dans les moelles, son vice n'avait rien de répugnant, à force d'être gai, ingénu, naturel. Elle portait le vice comme une plante des fleurs, comme un cerisier des cerises... Son bavardage de gentil oiseau me fit oublier quelques jours mes embêtements, endormit mes révoltes... Comme nos deux lits étaient l'un près de l'autre, nous nous mîmes ensemble, dès la seconde nuit... Qu'est-ce que vous voulez?... L'exemple, peut-être... et, peut-être aussi le besoin de satisfaire une curiosité qui me trottait par la tête, depuis longtemps... C'était, du reste, la passion de Cléclé... depuis qu'elle avait été débauchée, il y a plus de quatre ans, par une de ses maîtresses, la femme d'un général...

Une nuit que nous étions couchées ensemble elle me raconta à voix basse, avec de drôles de chuchotements, qu'elle sortait de chez un magistrat, à Versailles:

—Figure-toi qu'il n'y avait que des bêtes dans la turne... des chats, trois perroquets... un singe... deux chiens... Et il fallait soigner tout ça... Rien n'était assez bon pour eux... Nous, tu penses, on nous collait de vieux rogatons, kif-kif à la boîte... Eux, c'étaient des restes de volaille, des crèmes, des gâteaux, de l'eau d'Évian, ma chère!... Oui, elles ne buvaient que de l'eau d'Évian, les sales bêtes, à cause de la typhoïde dont il y avait une épidémie, à Versailles... Cet hiver, Madame eut le toupet d'enlever le poêle de ma chambre pour l'installer dans la pièce où couchaient le singe et les chats. Ainsi, tu crois?... Je les détestais, surtout un des chiens... une horreur de vieux carlin qui était toujours fourré sous mes jupons... bien que je le bourrasse de coups de pied... L'autre matin, Madame me surprit à le battre... Tu vois la scène... Elle me mit à la porte en cinq-secs... Et si tu savais, ma chère, ce chien...

Dans un éclat de rire qu'elle étouffa sur ma poitrine, entre mes seins:

—Eh bien... ce chien... acheva-t-elle... il avait des passions comme un homme...

Non! cette Cléclé!... ce qu'elle était rigolote et gentille!...


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