«Ma mère chérie,«Quand ces tristes lignes vous parviendront, votre pauvre Alfred ne sera plus de ce monde. Non, pis que cela, bien pis! Par ma propre faute, ma propre étourderie, je suis tombé entre les mains d’un filou ou d’un lunatique. Je ne sais pas lequel des deux, mais en tout cas je sens que je suis perdu. Quelquefois je suis sûr que c’est un filou, mais la plupart du temps je crois qu’ilest simplement fou, car il a un bon cœur honnête et franc; et je vois bien qu’il fait les efforts les plus dévoués pour tâcher de me tirer des difficultés fatales où il m’a jeté.«Dans quelques heures je ferai partie de cette affreuse troupe de malfaiteurs qui cheminent dans les solitudes neigeuses de la Russie, sous le fouet, vers cette terre de mystère, de malheur et d’éternel oubli, la Sibérie! Je ne vivrai pas pour la voir; mon cœur est brisé, et je mourrai. Donnez mon portrait àcelleque vous savez, et demandez-lui de le garder pieusement en mémoire de moi, et de vivre dans l’espoir de me rejoindre un jour dans ce monde meilleur où il n’y a pas de demandes en mariage, mais où les terribles séparations n’existent pas non plus. Donnez mon chien jaune à Archy Hale, et l’autre à Henry Taylor; mon fusil est pour mon frère Will ainsi que mes articles de pêche et ma Bible.«Il n’y a aucun espoir pour moi; je ne puis m’échapper. Le soldat monte la garde auprès de moi avec son fusil, et ne me quitte jamais des yeux; il ne sourcille pas; il ne bouge pas plus que s’il était mort. Je ne puis le fléchir, car le maniaque tient tout mon argent. Ma lettre de crédit est dans ma malle que je n’aurai peut-être jamais. Je sais que je ne l’aurai jamais. Oh! mon Dieu, que vais-je devenir? Priez pour moi, maman chérie, priez pour votre pauvre Alfred. Mais toutes les prières seront vaines et inutiles...»
«Ma mère chérie,
«Quand ces tristes lignes vous parviendront, votre pauvre Alfred ne sera plus de ce monde. Non, pis que cela, bien pis! Par ma propre faute, ma propre étourderie, je suis tombé entre les mains d’un filou ou d’un lunatique. Je ne sais pas lequel des deux, mais en tout cas je sens que je suis perdu. Quelquefois je suis sûr que c’est un filou, mais la plupart du temps je crois qu’ilest simplement fou, car il a un bon cœur honnête et franc; et je vois bien qu’il fait les efforts les plus dévoués pour tâcher de me tirer des difficultés fatales où il m’a jeté.
«Dans quelques heures je ferai partie de cette affreuse troupe de malfaiteurs qui cheminent dans les solitudes neigeuses de la Russie, sous le fouet, vers cette terre de mystère, de malheur et d’éternel oubli, la Sibérie! Je ne vivrai pas pour la voir; mon cœur est brisé, et je mourrai. Donnez mon portrait àcelleque vous savez, et demandez-lui de le garder pieusement en mémoire de moi, et de vivre dans l’espoir de me rejoindre un jour dans ce monde meilleur où il n’y a pas de demandes en mariage, mais où les terribles séparations n’existent pas non plus. Donnez mon chien jaune à Archy Hale, et l’autre à Henry Taylor; mon fusil est pour mon frère Will ainsi que mes articles de pêche et ma Bible.
«Il n’y a aucun espoir pour moi; je ne puis m’échapper. Le soldat monte la garde auprès de moi avec son fusil, et ne me quitte jamais des yeux; il ne sourcille pas; il ne bouge pas plus que s’il était mort. Je ne puis le fléchir, car le maniaque tient tout mon argent. Ma lettre de crédit est dans ma malle que je n’aurai peut-être jamais. Je sais que je ne l’aurai jamais. Oh! mon Dieu, que vais-je devenir? Priez pour moi, maman chérie, priez pour votre pauvre Alfred. Mais toutes les prières seront vaines et inutiles...»
Le lendemain, Alfred sortit, tout brisé, pâle, vieilli, quand le major vint le chercher pour le déjeuner matinal. Ils firent manger leurs gardes, allumèrent des cigares, le major lâcha la bride à sa langue admirable; sous son influence magique Alfred se sentit graduellement renaître à l’espoir, au courage, presque à la foi.
Mais il ne pouvait quitter la maison. L’ombre de la Sibérie planait sur lui, noire et menaçante; sa curiosité artistique était dissipée et il n’aurait pu supporter la honte de visiter des rues, des galeries et des églises entre deux soldats, point de mire d’une foule curieuse et malveillante; non, il s’enfermerait pour attendre le courrier de Berlin, qui devait fixer son destin. Donc, tout le long du jour, le major se tint galamment près de lui, dans sa chambre, tandis que l’un des soldats se tenait raide et immobile contre la porte, l’arme au bras,et que l’autre se reposait nonchalamment sur une chaise, à l’extérieur. Et tout le long du jour l’aimable et fidèle vétéran débita de formidables blagues militaires, décrivit des batailles, inventa d’ingénieuses anecdotes, avec un enthousiasme, une énergie, une ardeur invincible et conquérante pour maintenir un peu de vie au pauvre petit étudiant, et empêcher son pouls de s’arrêter.
La longue journée tirait à sa fin, et les deux compagnons, suivis de leurs gardes, descendirent pour prendre place dans la grande salle à manger.
—Cette pénible attente sera bientôt finie, maintenant, soupira le pauvre Alfred.
Au même instant deux Anglais passèrent auprès d’eux et l’un s’écria:
—Quel ennui que nous ne puissions avoir notre courrier de Berlin ce soir!
Parrish commença à blêmir. Mais les Anglais s’installèrent à une table voisine, et l’autre répondit:
—Non, la nouvelle est moins mauvaise (Parrish se sentit un peu mieux). On a reçu d’autres informations télégraphiques. L’accident a occasionné un grand retard au train, mais voilà tout. Il arrivera ce soir avec trois heures de retard.
Parrish n’atteignit pas tout à fait le plancher, cette fois, car le major se précipita vers lui juste à temps. Car il avait écouté et prévu ce qui arriverait. Il caressa Parrish dans le dos, le hissa sur une chaise, et s’écria gaîment:
—Ah ça, mon ami, qu’est-ce qui vous prend? Voyons, il n’y a pas de quoi se mettre le cœur à l’envers! Je connais une issue, un dénouement heureux. Le diable emporte le passeport, qu’il reste huit jours en route, s’il lui plaît! nous nous en passerons!
Parrish était trop malade pour l’entendre. L’espoir était loin et la Sibérie, avec ses horreurs, était présente. Il se traîna sur des jambes de plomb, soutenu par le major, qui se dirigeait vers l’ambassade américaine, l’encourageant en chemin par de véhémentes assurances que le ministre n’hésiterait pas un seul instant à lui accorder un nouveau passeport.
—Je tenais cette carte dans ma manche, tout le long, dit-il. Le ministre me connaît—me connaît familièrement—nous avons été amis et compagnons pendant de longues heures sous une pile d’autres blessés à Cold Harbor; et nous avons toujours été compagnons depuis lors, en esprit et en vérité, bien que nos corps ne se soient passouvent rencontrés. En avant, mon petit bonhomme, l’avenir est splendide! Je me sens guilleret comme un poisson dans l’eau! Voilà tous nos malheurs finis... Si, du moins, l’on peut dire que nous en ayons jamais eus.
Devant eux, s’élevait l’enseigne et l’emblème de la plus riche, la plus libre et la plus puissante république de tous les âges. Un grand bouclier de bois où était plaqué un aigle de grande envergure, la tête et les épaules parmi les étoiles et les griffes pleines d’armes guerrières anciennes et surannées; et, à cette vue, les yeux d’Alfred se remplirent de larmes, le patriotisme lui gonfla le cœur, «Hail Columbia!» le remplit d’un grand transport, et toutes les frayeurs, toutes ses tristesses s’évanouirent; car là, du moins, il serait sain et sauf; libre! aucune puissance de ce monde n’oserait franchir le seuil de cette porte pour mettre la main sur lui.
Par raisons d’économie, l’ambassade européenne de la plus puissante des républiques consistait en une chambre et demie au neuvième étage, lorsque le dixième était occupé. Le personnel et l’ameublement de l’ambassade étaient ainsi conditionnés: un ministre ou un ambassadeur pourvu d’un salaire de mécanicien, unsecrétaire d’ambassade qui vendait des allumettes et raccommodait de la porcelaine pour gagner sa vie, une jeune fille employée comme interprète et pour utilité générale; des gravures de grands paquebots américains, un chromo du Président régnant, une table à écrire, trois chaises, une lampe à pétrole, un chat, une pendule et une banderole avec la devise:In God we trust.
Les compagnons grimpèrent là-haut, suivis de leur escorte. Un homme était assis à la table, faisant ses écritures officielles sur du papier d’emballage, avec un clou. Il se leva d’un air surpris; le chat dégringola et courut se cacher sous le bureau; la jeune employée se serra dans le coin de la pendule, pour faire place. Les soldats se serrèrent contre le mur, à côté d’elle, baïonnette au canon. Alfred était tout radieux de joie et du soulagement infini de se sentir sauvé. Le major serra cordialement la main du représentant officiel et, avec sa volubilité ordinaire, lui soumit le cas, dans un style aisé et coulant, pour lui demander le passeport nécessaire.
Le représentant fit asseoir ses hôtes, puis il dit:
—Oui, mais je ne suis que le secrétaire d’ambassade, voyez-vous, et je ne pourrai pas accorderun passeport du moment que le ministre lui-même est sur le territoire russe. Ce serait prendre sur moi une responsabilité beaucoup trop grande.
—Très bien, alors envoyez-le chercher.
Le secrétaire sourit.
—Voilà qui est bien plus facile à dire qu’à faire. Il est parti dans les forêts je ne sais où, en vacances.
—Gre... Grand Dieu! s’écria le major.
Alfred gémit. Les couleurs s’effacèrent de ses joues et il se sentit pris d’une grande faiblesse.
Le secrétaire dit, tout étonné:
—Pourquoi donc jurez-vous ainsi, major? Le prince vous a donné vingt-quatre heures. Regardez la pendule. Qu’avez-vous à craindre? Vous avez encore une demi-heure. Il est juste l’heure du train; le passeport arrivera sûrement à temps.
—Monsieur, il y a une affreuse nouvelle! Le train a trois heures de retard! La vie et la liberté de ce garçon s’écoulent, minute par minute. Il ne lui en reste plus que trente! Dans une demi-heure il sera comme perdu et damné à toute éternité! Dieu tout-puissant! Ilfautque nous ayons un passeport!
—Oh! je meurs, je sens que je meurs! gémit le pauvre enfant, et sa tête retomba...
Un changement rapide se fit dans l’expression du secrétaire; sa placidité ordinaire fit place à une vive excitation qui remplit ses yeux de flammes. Il s’écria:
—Je vois et je comprends toute l’horreur de la situation, mais... que Dieu nous aide! que puis-je faire, moi? Que proposez-vous que je fasse?
—Mais, sapristi, donnez-lui son passeport!
—Impossible! Totalement impossible! Vous ne le connaissez pas vous-même. Il n’y a aucun moyen au monde de l’identifier. Il est perdu... perdu! Il ne reste aucune possibilité de le sauver!
Le pauvre garçon gémit encore et sanglota:
—Le Seigneur ait pitié de moi, c’est bien le dernier jour d’Alfred Parrish!
L’expression du secrétaire changea encore. Au milieu d’une explosion de pitié, de colère, de désespoir, il s’arrêta court, son ton s’apaisa et il demanda avec la voix indifférente que l’on a en parlant du temps qu’il fait, à défaut d’autre sujet de conversation:
—C’est là votre nom?
Le jeune homme dit oui, entre deux sanglots.
—D’où êtes-vous?
—Bridgeport.
Le secrétaire secoua la tête... la secoua encore et marmotta quelque chose entre ses dents.
Après un instant, il demanda:
—Vous y êtes né?
—Non; à New-Haven.
—Ah! ah!
—Le secrétaire jeta un coup d’œil au major qui écoutait avidement, mais d’un air vide et étonné, et indiqua plutôt qu’il ne dit:
—Il y a de la bière là-bas, au cas où les soldats auraient soif.
Le major se leva d’un bond, leur versa à boire et reçut leur remerciement.
L’interrogatoire continua:
—Combien de temps avez-vous vécu à New-Haven?
—Jusqu’à l’âge de quatorze ans. J’en suis revenu il y a deux ans pour entrer à Yale.
—Lorsque vous y viviez, dans quelle rue était votre maison?
—Parher Street.
Avec une vague lueur de compréhension illuminant ses yeux, le major jeta un coup d’œil inquisiteur au secrétaire. Le secrétaire lui fit un signe de tête. Le major servit encore de la bière...
—Quel numéro?
—Il n’y en avait pas.
Le pauvre garçon releva la tête et jeta au secrétaire un regard pathétique qui disait assez clairement: «Pourquoi me tourmentez-vous de toutes ces bêtises?... je suis bien assez malheureux sans cela!»
Mais le secrétaire continua, sans sourciller:
—Quelle espèce de maison était-ce?
—En briques, deux étages.
—De plain pied avec le trottoir?
—Non, petite cour devant.
—Portail en fer?
—Non.
Le major versa encore de la bière, sans demander la permission... et à pleins verres. Sa figure s’était éclaircie, il était tout vibrant, maintenant.
—Que voyait-on en entrant?
—Un couloir étroit, avec une porte au bout, et une autre porte à droite.
—Rien de plus?
—Un porte-manteaux.
—Chambre à droite?
—Salon.
—Tapis?
—Oui.
—Quelle espèce de tapis?
—Wilson, démodé.
—Sujet?
—Chasse au faucon. A cheval.
Le major regarda la pendule, avec inquiétude. Plus que six minutes! Il saisit la cruche, et tout en versant, regarda le secrétaire... puis l’horloge, d’un air interrogateur. Le secrétaire fit un signe de tête. Le major se plaça bien devant la pendule, pour la cacher, et, furtivement, recula les aiguilles d’une demi-heure. Puis, il servit des rafraîchissements aux hommes en doubles rations.
—Quelle chambre derrière le vestibule et à côté du porte-manteaux?
—Salle à manger.
—Poêle?
—Grille dans la cheminée.
—Vos parents avaient-ils acheté la maison?
—Oui.
—L’ont-ils encore?
—Non. Ils l’ont vendue lorsque nous avons déménagé à Bridgeport.
Le secrétaire s’arrêta un instant, puis il demanda:
—Aviez-vous un sobriquet parmi vos camarades?
Une rougeur monta lentement dans les joues pâles du jeune homme. Il parut lutter un moment contre lui-même, il dit plaintivement:
—Ils m’appelaient:Mademoiselle Amélie...
Le secrétaire réfléchit profondément, et trouva une autre question à poser:
—Y avait-il des ornements à la salle à manger?
—Ah!... oui... non.
—Aucun?Pointdu tout?
—Non.
—Que diable! N’est-ce pas un peu étrange? Réfléchissez.
Le jeune homme réfléchit, médita, se recueillit; le secrétaire attendit, haletant d’impatience. Enfin le malheureux enfant leva les yeux et secoua tristement la tête.
—Réfléchissez!Réfléchissez donc! s’écria le major, plein de sollicitude inquiète.
—Allons, dit le secrétaire, pas même untableau?
—Oh! certainement, mais vous avez dit un ornement.
—Ah! et qu’en pensait votre père?
Les couleurs reparurent sur ses joues. Il demeura silencieux.
—Parlez, dit le secrétaire.
—Parlez, tonna le major, tandis que sa main tremblante versait beaucoup plus de bière à l’extérieur des verres qu’à l’intérieur.
—Je... je... ne peux pas vous dire ce que mon père en disait, murmura le jeune homme.
—Vite, vite, dit le secrétaire. Dites-le! Il n’y a pas de temps à perdre. La patrie et la liberté, ou la Sibérie et la mort, dépendent de votre réponse.
—Oh! ayez pitié! C’est un pasteur, et...
—N’importe, dites-le, ou...
—Il disait que c’était... «un sacré barbouillage le plus cochonné» qu’il eût jamais vu!
—Sauvé! s’écria le secrétaire en saisissant le clou qui lui servait de plume et un passeport vierge. Moi, je puis vous identifier; j’ai vécu dans cette maison, et j’ai peint ce tableau moi-même!
—Oh! venez dans mes bras, mon pauvre enfant sauvé! s’écria le major. Nous serons toujours reconnaissants envers Dieu d’avoir fait cet artiste... si c’est bienLuiqui l’a fait!
Mon père était un Saint-Bernard et ma mère une chienne de berger; moi, je suis une protestante, c’est ma mère qui me l’a dit, car, pour moi, je n’entends rien à ces délicates distinctions... Ce ne sont que de grands mots qui ne veulent rien dire. Ma mère avait une passion pour ça: rien ne lui était plus agréable que de répéter ces longs mots aux autres chiens, qui la regardaient alors avec surprise et envie et se demandaient comment elle avait acquis tant d’instruction. A vrai dire, ce n’était pas de l’instruction véritable, c’était de la parade. Ma mère attrapait ces mots en écoutant les conversations à la salle à manger ou à la salle d’étude, ou encore en accompagnant les enfants au catéchisme... Alors, quand elle avait bien entendu le mot, elle se le répétait à elle-même plusieurs fois et ainsi pouvait s’en souvenir jusqu’à la suivante réunion de chiens du voisinage. C’était extraordinaire de voir la surprise et le désespoir qu’elle leur causait à tous depuis le roquet de poche jusqu’au bouffi chien de garde. Cela la récompensait bien de toute sa peine.
Quand un étranger assistait à la réunion, il commençait toujours à faire le soupçonneux, et lorsqu’il avait pu rattraper son souffle après la première surprise, il ne manquait pas de demander ce que le mot voulait dire... Et elle le lui disait! L’étranger s’y attendait si peu qu’il se croyait absolument certain de la confondre; aussi, quand elle lui avait répondu, l’interlocuteur malencontreux se trouvait couvert d’une honte encore bien plus grande que celle dont il comptait accabler ma mère.
Le plus amusant, c’était l’air que prenaient nos compagnons habituels en entendant ce colloque: ils savaient tout suite comment cela tournerait et il fallait voir combien ils étaient contents et fiers de ma mère! Quand elle avait dit la signification d’un de ces grands mots, tout le monde était si pénétré d’admiration qu’il n’arriva jamais à aucun de nous d’en mettre en doute l’absolue justesse. Et c’était parfaitement naturel, parce qu’elle répondait si promptement et avec tant d’assurance qu’elle semblait être un dictionnaire vivant et, d’autre part, quel chien aurait pu dire si elle se trompait ou non? Elle était la seule personne cultivée parmi la société.
Une fois, elle décrocha quelque part le mot «intellectualité»; elle le répéta plusieurs fois dans la semaine en plusieurs occasions, et en faisant, comme d’habitude, beaucoup d’envieux et d’admirateurs. Ce fut cette fois-là que je remarquai qu’à chaque demande de signification qui lui fut adressée durant toute la semaine, elle ne donna jamais deux fois la même! Cela témoignait de plus de présence d’esprit que de culture... Naturellement, je n’en marquai rien... c’est élémentaire.
Elle avait toujours un terme tout prêt sous la main, une espèce de bouée de sauvetage à sa portée pour le cas où une curiosité inattendue lui ferait perdre ses esprits, c’était le mot «synonyme». Quand il lui arrivait de retrouver et de répéter un grand mot qui avait eu ses beaux joursplusieurs semaines auparavant et dont les explications étaient toutes oubliées et mises au rebut, les étrangers présents étaient—comme toujours—fortement ahuris pendant une minute ou deux, puis, comme les idées de ma mère avaient déjà changé de direction et qu’elle ne s’attendait plus à rien, les voilà qui s’arrêtaient et lui demandaient une explication... Alors, les chiens présents pouvaient voir sa peau tressaillir une seconde—rien qu’une toute petite seconde—puis elle reprenait un ventre ferme et luisant et sortait avec conviction (et avec une sérénité digne d’un jour d’été): «C’estsynonymede surérogation», ou: «C’est synonyme de...» Suivait quelque autre grand diable de mot d’une longueur et d’un entortillement de reptile... Ensuite, très à l’aise, elle passait à un autre sujet, laissant les étrangers parfaitement affalés et honteux, tandis que les initiés applaudissaient ensemble de leur queue sur la terre, le visage transfiguré d’une radieuse joie.
Il en était exactement de même pour les longues phrases. Ma mère recueillait parfois et rapportait à la maison une belle longue phrase qui avait beau son et grande envergure, elle la remaniait cinq ou six nuits et deux matinées et l’expliquait à chaque occasion d’une façon différente, car, aprèstout, elle ne se souciait que de la phrase et fort peu de sa signification. Elle savait bien que jamais les chiens n’auraient assez d’esprit pour la mettre en défaut.
Oh! oui, c’était une perle! Elle n’avait pas la moindre crainte d’être attrapée, tant elle avait confiance en l’ignorance de ses semblables. Elle rapportait même parfois des anecdotes au sujet desquelles elle avait entendu toute la famille et les invités rire au dîner, et régulièrement elle accrochait le «mot» d’un calembour à un autre calembour... et quand elle expliquait ce mot, elle se jetait par terre et se roulait sur le plancher en riant et en aboyant de la façon la plus folle... Mais je pouvais voir qu’elle s’étonnait de ce que cela parût si peu risible aux autres. Il n’y avait pas de mal; les autres se roulaient et aboyaient aussi, tout honteux à part eux de ne pas voir le mot du calembour et incapables de soupçonner que ce n’était pas tout à fait leur faute.
Vous pouvez voir par là que ma mère était douée d’un caractère un peu vain et frivole, mais elle avait assez de vertus pour compenser. Elle avait un bon cœur et d’aimables manières.
Elle ne garda jamais de ressentiments pour cequ’on lui avait fait, mais elle mettait de côté toute injure ou impolitesse et les oubliait. Elle élevait parfaitement ses enfants et c’est par elle que nous avons appris à être braves et prompts devant le danger, à ne pas nous sauver, mais à faire face au péril qui menaçait un ami ou même un étranger, à l’aider ou à le secourir de notre mieux sans réfléchir à ce que cela pourrait nous coûter à nous. Et elle faisait notre éducation non seulement par des mots, mais par l’exemple, ce qui était la méthode la meilleure, la plus sûre et la plus durable. Oh! les belles, les bonnes, les splendides choses qu’elle accomplit! C’était un vrai soldat, et modeste avec cela! Si modeste que vous n’auriez pu vous empêcher de l’admirer. Elle aurait réussi à faire paraître à son avantage un épagneul lui-même... Ainsi, vous le voyez, elle avait autre chose pour elle que sa science.
Une fois grande, je fus vendue et emmenée au loin... Je n’ai plus jamais revu ma mère. Cela lui brisa le cœur et à moi aussi et nous pleurâmes beaucoup. Mais elle me consola de son mieux etme dit que nous étions mis dans ce monde pour une raison sage et bonne, que nous devions faire notre devoir sans nous plaindre, accepter notre destin avec résignation, vivre notre vie pour le bien et le bonheur des autres et ne pas nous soucier des résultats, qui ne nous regardaient pas. Elle dit encore que les hommes qui suivaient cette ligne de conduite auraient une magnifique récompense dans un autre monde, et quoique nous autres animaux ne dussions pas y aller, nos actions bonnes et justes accomplies sans espoir de récompense donneraient à notre vie brève une valeur et une dignité qui constitueraient par elles-mêmes une récompense. Elle avait cueilli ces pensées par fragments lorsqu’elle accompagnait les enfants au catéchisme et elle les avait gardées dans sa mémoire avec beaucoup plus de soin que tout autre mot bizarre ou phrase à effet. Elle les avait profondément étudiées pour son plus grand bien et pour le nôtre. On peut voir ainsi qu’il y avait beaucoup de sagesse et de réflexion en elle, à côté de toute sa légèreté un peu vaine.
Ainsi, nous nous dîmes adieu en nous regardant une dernière fois à travers nos larmes. Elle me dit encore une chose qu’elle avait gardée pour le dernier moment, afin que je m’en souviennemieux, je pense, ce fut ceci: «Lorsque tu verras quelqu’un en danger, je te prie, en mémoire de moi, de ne pas penser à toi-même, mais de penser à ta mère et d’agir comme je l’aurais fait.»
Pouvais-je oublier cela? Non, bien sûr.
Qu’elle était belle, ma nouvelle résidence! Une blanche et grande maison aux chambres décorées de tableaux, pleines de meubles riches... Aucun recoin d’ombres, partout le soleil pouvait entrer à flots et se jouer sur les couleurs éclatantes et variées des tentures et des ornements... Et tout autour, des parterres et des fleurs à profusion, du feuillage sans fin! Et puis, j’étais traitée comme un membre de la famille. Tous m’aimaient et me caressaient... Ils ne me donnèrent pas un nouveau nom, mais me conservèrent celui que j’avais et qui m’était si cher à cause de ma mère. Elle m’avait appelée: Élise Machère. Elle avait pris ce nom dans un cantique; sans doute les Gray, mes nouveaux maîtres, connaissaient ce cantique et trouvaient que c’était un beau nom.
Mme Gray, d’une trentaine d’années, était aussibelle et douce qu’on peut imaginer, et Saddie, sa fille, qui avait dix ans, lui ressemblait à la perfection; c’était son image même, seulement plus frêle et plus petite, avec des tresses brunes dans le dos et des jupes courtes.
Il y avait encore le baby d’un an, gros et replet qui m’aimait beaucoup et ne se lassait pas de me tirer la queue, de m’enserrer de ses bras et de rire de ces innocentes plaisanteries... M. Gray, enfin, était un bel homme, maigre et grand, un peu chauve, alerte et vif dans tous ses mouvements, décidé, froid, avec une figure comme taillée au ciseau qui étincelait et brillait comme de la glace. C’était un savant renommé. Je ne sais pas ce que veut dire ce mot, mais ma mère s’en serait certainement servie avec adresse; avec ça, elle aurait su couvrir de confusion un terrier et fait sauver de honte un bouledogue. Mais ce n’était pas encore là le plus beau mot: le meilleur était assurément celui de «laboratoire»... Ma mère aurait pu en faire un Trust avec lequel il lui aurait été facile de rendre malade toute une meute de chiens courants. Le laboratoire, ce n’était ni un livre, ni un tableau, ni un long discours, comme affirmait le chien de l’avocat, notre voisin, non, non, ce n’était pas de «l’art oratoire», c’étaittout autre chose; c’était une chambre remplie de bocaux, de bouteilles, d’ampoules et de bâtons de verre, de machines de toutes sortes. Chaque semaine, des savants y venaient, s’asseyaient là, faisaient marcher des machines, discutaient et faisaient ce qu’ils appelaient des expériences et des découvertes. J’assistais souvent à ces réunions et je me tenais bien tranquille pour écouter et pour essayer d’apprendre quelque chose en souvenir de ma mère et par amour pour elle, quoique ce fût terriblement pénible pour moi... Du reste, je n’y gagnai rien du tout; malgré mes plus intenses efforts d’attention, je n’arrivai jamais à démêler de quoi il était question.
D’autres fois, je demeurais couchée et dormais aux pieds de la maîtresse de maison dans son boudoir; elle se servait de moi comme d’un tabouret et savait que cela m’était agréable comme une caresse.
A d’autres heures, j’allais passer un moment dans la chambre des enfants, d’où je sortais bien secouée et heureuse. Je surveillais aussi le berceau du Baby pendant qu’il dormait et que la nourrice s’absentait une minute hors de la chambre. Et puis, je courais et galopais à travers les pelouses et le jardin avec Saddie jusqu’à ce que nous fussions exténuées, et alors je dormais sur l’herbe à l’ombre d’un arbre pendant qu’elle lisait. J’avais aussi le plaisir d’aller voir souvent les chiens du voisinage. Il y en avait plusieurs très gentils tout près de nous, en particulier un setter irlandais frisé, gracieux, beau et galant qui s’appelait Robin Adair; c’était un protestant comme moi et il appartenait au pasteur écossais.
Les domestiques de notre maison avaient beaucoup d’égards et d’affection pour moi; aussi, ne peut-on imaginer une vie plus enchantée que la mienne. Il ne pouvait pas y avoir au monde une chienne plus heureuse que moi, ni plus reconnaissante... Je dis ceci pour moi seule, mais c’est l’exacte vérité. Je tâchais de mon mieux à faire tout ce qui était bien et juste pour honorer la mémoire de ma mère et ses leçons et aussi pour apprendre à goûter le bonheur qui m’arrivait.
Sur ces entrefaites, arriva mon petit chien, et alors mon bonheur dépassa la mesure...
Ce petit être était bien la plus chère petite chose possible... Il était si fin, doux, velouté, ses drôles de petites pattes étaient si maladroites, ses yeux si tendres et sa figure si douce et innocente!!! Et comme je fus fière de voir à quel point les enfants et leur mère l’aimaient, l’adoraient et s’exclamaient à toutes les choses merveilleuses qu’il faisait! Oh! la vie était trop, trop belle!!!
Vint l’hiver. Un jour, j’étais installée dans la chambre des enfants, c’est-à-dire je dormais sur le lit. Le Baby dormait aussi dans son berceau qui se trouvait à côté du lit, entre celui-ci et la cheminée. C’était une sorte de berceau qui était couvert d’une grande tenture faite d’une étoffe excessivement légère. La nourrice était sortie et nous dormions tous les deux seuls. Je suppose qu’une étincelle jaillit du feu de la cheminée et tomba sur ce tissu. Mais tout demeurait parfaitement calme. Soudain, un cri du Baby m’éveilla et je vis l’étoffe qui brûlait avec de grandes flammes s’élevant jusqu’au plafond. Avant de penser à rien, dans ma frayeur, je sautai sur le plancher... et, en une demi-seconde, j’étais près de la porte. Mais durant l’autre demi-seconde, les dernières paroles de ma mère m’étaient revenues et je grimpai de nouveau sur le lit. J’avançai la tête à travers les flammes qui entouraient le berceau et attrapai le Baby par ses langes avec mes dents; je le soulevai et nous retombâmes tous les deux à terre au milieu d’un nuage de fumée... Je le saisis de nouveau et traînai la petite créature gémissante jusqu’à la porte du hall... Je me disposais à aller encore plus loin, tout excitée, contente et fière, quand la voix du maître s’éleva:
—Hors d’ici, sale bête!
Je fis un bond pour lui échapper, mais il était terriblement agile et il me poursuivit furieusement à coups de canne... Je cherchai à m’esquiver de plusieurs côtés, tout effrayée; mais à la fin sa canne retomba sur ma patte gauche de devant, je criai et tombai sur le coup... La canne relevée allait s’abattre encore sur moi, mais elle resta en l’air, car à ce moment la nourrice criait d’une voix désespérée: «Au feu! Au feu!»
Le maître courut dans la direction de la chambre et je pus sauver mes os.
Ma douleur était cruelle, mais n’importe, il ne me fallait pas perdre de temps. Aussi marchai-je sur trois jambes jusqu’à l’extrémité du hall où il y avait un petit escalier noir qui conduisait à un grenier où l’on avait mis toutes sortes de vieilles caisses, et où l’on allait très rarement. Avec de grands efforts, j’y grimpai et cherchai mon chemin dans l’obscurité, jusqu’à l’endroit le plus caché que je pus trouver. C’était stupide d’avoir peur à cet endroit, mais je ne pouvais m’en empêcher; j’étais encore si effrayée que je me retenais de toutes mes forces pour ne pas gémir, quoiquec’eût été si bon de pouvoir le faire! Cela soulage tant de se plaindre! Mais je pouvais lécher ma jambe et cela me fit du bien.
Pendant une demi-heure il y eut du bruit dans les escaliers, des bruits de pas et des cris, puis tout redevint tranquille. Ce ne fut que pour quelques minutes, mais mes craintes commençaient à décroître et cela m’était un grand soulagement, car la peur est bien, bien pire que le mal... Mais, tout à coup, j’entendis une chose qui me glaça d’épouvante: on m’appelait! On m’appelait par mon nom! On me cherchait!
La distance étouffait un peu le bruit des voix, mais cela ne diminuait pas ma terreur... Ce fut bien le plus terrible moment que je passai de ma vie. Les voix allaient et venaient, en haut, en bas de la maison, le long des corridors, à travers les chambres, à tous les étages, depuis la cave jusqu’aux mansardes, partout. Puis je les entendis encore au dehors, de plus en plus lointaines.. Mais elles revinrent à nouveau et retentirent à travers toute la maison... et je pensais que jamais, jamais plus elles ne s’arrêteraient. A la fin, pourtant, elles cessèrent, mais ce fut seulement plusieurs heures après que le vague crépuscule du grenier eut été remplacé par les ténèbres profondes.
Alors, dans le silence exquis de l’heure, mes frayeurs commencèrent à tomber peu à peu et je pus enfin m’endormir en paix. Je pus goûter un bon repos, mais je m’éveillai avant le retour du jour. Je me sentais beaucoup mieux et je pus réfléchir à ce qu’il y avait à faire. Je fis un très bon plan qui consistait à me glisser en bas, descendre les escaliers jusqu’à la porte de la cave, sortir prestement et m’échapper lorsque le laitier viendrait pour apporter la provision du jour... Alors je me cacherais toute la journée aux environs et partirais la nuit suivante... Partir, oui, partir pour n’importe quel endroit où l’on ne me connaîtrait pas et d’où l’on ne pourrait me renvoyer à mon maître. Je me sentais déjà plus contente, lorsqu’une soudaine pensée m’envahit: quoi! que serait la vie sans mon petit!
Ce fut un désespoir infini!
Il n’y avait plus rien à faire! Je le vis clairement. Il me fallait rester où j’étais, demeurer et attendre... et accepter ce qui arriverait, tout ce qui pourrait arriver... ce n’était pas mon affaire. C’était la vie. Ma mère me l’avait dit...
Alors, oh! alors! les appels recommencèrent! Et toute ma peine revint. Je ne savais pas ce que j’avais pu faire pour que le maître fût si emportéet irrité contre moi; aussi jugeai-je que ce devait être une chose incompréhensible pour un chien, mais épouvantablement claire pour un homme.
On m’appela et on m’appela, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, il me sembla du moins. Ce fut si long que la faim et la soif commençaient à me torturer et à me rendre folle... je me sentais devenir très faible. En ces occasions, dormir est un grand soulagement; je dormis donc beaucoup. Une fois, je m’éveillai en proie à une grande frayeur: il me semblait que les voix qui m’appelaient étaient là toutes proches, dans le grenier même... Et c’était vrai! C’était la voix de Saddie. Elle pleurait en répétant mon nom, la pauvre petite, et je pus à peine en croire mes oreilles, ma joie fut trop forte quand je l’entendis dire: «Reviens, oh! reviens et pardonne-nous. Tout est si triste sans notre chère...»
Je l’interrompis d’un aboiement plein de reconnaissance et, le moment d’après, Saddie, tout en trébuchant à travers les vieilleries du grenier, appelait tout le monde en criant de toutes ses forces:
—Elle est trouvée! Elle est trouvée!
Les jours qui suivirent furent radieux, tout à fait radieux!
Mme Gray et tous les domestiques ne me gâtaient plus, mais m’adoraient littéralement. Jamais mon lit ne leur paraissait assez moelleux et ma nourriture assez choisie... Il n’y avait pas de gibier, de délicatesse, de friandise, de primeur dont on ne voulût que je prenne ma part. Tous les jours on entretenait les visiteurs et les amis de mon héroïsme—c’était le nom de ce que j’avais fait et qui doit signifier quelque chose comme agriculture. Je me souviens que ma mère l’avait sorti un jour devant toute une meute et l’avait ainsi expliqué, mais elle n’avait pas dit ce que signifiait agriculture, sauf que c’était synonyme d’incandescence... Ainsi, une douzaine de fois par jour, Mme Gray et Saddie racontaient aux nouveaux venus que j’avais risqué ma vie pour sauver le Baby, elles montraient nos brûlures comme preuves; je passais de main en main et l’on me caressait, tandis que la fierté brillait dans les yeux de mes maîtresses. Et puis, quand les visiteurs demandaient pourquoi je boitais, elles paraissaient tout honteuses et changeaient de sujet, mais lorsqu’on insistait et qu’on posait d’autres questions, il me semblait voir leurs yeux se voiler, comme si elles allaient pleurer.
Et tout cela était loin de n’être qu’une vainegloire; mais lorsque les amis du maître revinrent, une vingtaine de gens des plus distingués, on m’amena au laboratoire et ils discutèrent sur moi comme si j’étais une créature inconnue. Un d’entre eux dit qu’il était merveilleux de voir, en un animal muet, une telle preuve d’instinct et que c’était presque de l’esprit. Mais le maître répondit avec véhémence:
«Il s’agit bien d’instinct! Il faut appeler cela de la RAISON. Combien d’hommes destinés à aller, avec vous et moi, dans un monde meilleur, montrent moins de véritable intelligence que ces stupides quadrupèdes destinés à périr!»
Il rit et continua: «Quoi donc! Je suis loin d’être ironique. Regardez-moi: avec toute mon intelligence, la première chose que j’aie été capable de supposer fut que la chienne était devenue enragée et allait détruire l’enfant... Vous parlez de l’intelligence des bêtes? c’est de laraison, vous dis-je, car savez-vous bien que le Baby serait infailliblement mort?»
Ils discutèrent longtemps, et j’étais le centre et le sujet de tous ces discours. Ah, comme j’aurais voulu que ma mère pût connaître tous ces honneurs qui m’advenaient! Qu’elle en aurait été fière!
Ils causèrent ensuite d’optique—comme ils disaient—et discutèrent la question de savoir si une certaine blessure au cerveau pourrait produire la cécité ou non, mais ils ne purent s’entendre là-dessus et convinrent qu’il y avait lieu de faire l’expérience plus tard. Ils parlèrent ensuite des plantes, ce qui m’intéressait beaucoup, parce que, dans l’été, Saddie et moi avions semé des graines: je lui avais aidé à creuser de petits trous et, quelques jours après, une petite pousse verte était apparue à l’endroit des trous. Cela était tout à fait merveilleux mais c’était parfaitement arrivé, et j’aurais bien voulu pouvoir parler pour montrer à tous ces gens combien j’en savais long sur ce sujet et à quel point cela m’intéressait. Par contre, je me souciais fort peu d’optique. C’était ennuyeux comme la pluie, et quand ils y revinrent et agitèrent encore la question, je m’en allai et m’endormis.
Bientôt après, ce fut le printemps tout ensoleillé, tendre et doux. Ma maîtresse et les enfants après nous avoir caressés mon petit et moi et fait leurs adieux, allèrent en visite chez un de leurs parents. Le maître ne nous tenait pas compagnie pendant ce temps-là, mais nous jouions tous les deux, et les domestiques étaient bons et tendrespour nous, de sorte que nous étions heureux en comptant les jours qui nous séparaient du retour de nos maîtresses.
Un de ces jours-là, ces messieurs vinrent encore au laboratoire et dirent qu’il était temps de faire l’expérience; ils prirent mon petit avec eux. Je les suivis en trottinant sur mes trois jambes, heureuse et fière, car toute attention à mon petit était un plaisir pour moi, naturellement. Ils discutèrent encore et firent des expériences, mais, tout à coup mon petit cria et ils le laissèrent tomber par terre; il trébucha de tous côtés, la tête ensanglantée, tandis que le maître tapait des mains en criant:
—J’ai gagné, avouez-le; il est aussi aveugle qu’une chauve-souris.
Et tous dirent:
—Oui, vous avez prouvé la vérité de votre théorie et l’humanité souffrante a, dès maintenant, contracté envers vous une grande dette.
Ils l’entouraient, lui serraient les mains avec effusion et le félicitaient chaleureusement.
Mais je ne vis ni n’entendis tout cela qu’à peine, car j’avais couru vers le cher petit être, je m’étais couchée tout contre lui et léchais son sang... Il mit sa tête près de la mienne et se mit à gémirdoucement, mais je sentis dans mon cœur que ce lui était un grand soulagement dans sa douleur et son angoisse de sentir les caresses de sa mère, quoiqu’il ne pût plus me voir.
Puis il s’abattit bientôt, et son petit nez rose resta aplati contre le plancher, et il resta là, sans plus bouger du tout.
Peu après, le maître s’arrêta de parler, sonna le valet de pied et lui dit:
—Allez l’enterrer dans un coin éloigné du jardin. Et il continua à discuter.
Je suivis le domestique, heureuse et reconnaissante, car je comprenais que mon petit ne souffrait plus maintenant parce qu’il était endormi. Le valet alla jusqu’au bout le plus éloigné du jardin, à l’endroit où les enfants et la nourrice avaient l’habitude de jouer en été, à l’ombre d’un grand ormeau... Le valet creusa là un trou profond et je vis qu’il allait planter mon petit. Je fus très heureuse, parce qu’il viendrait sûrement à cet endroit un grand et beau chien comme mon ami Robin Adair, et ce serait une très belle surprise pour le moment où mes maîtresses reviendraient. Aussi, essayai-je d’aider à l’homme, mais ma pauvre jambe blessée n’était pas bien bonne et plutôt raide. Quand l’homme eut fini et eut recouvert monpetit Robin, il me caressa la tête, et il y avait des larmes dans ses yeux quand il me dit: «Pauvre chienne, toi, tu assauvé sonenfant!»
..... J’ai attendu deux semaines entières et il n’a pas poussé!
Ces derniers jours, une crainte m’est venue. Je pense qu’il y a quelque chose de terrible dans tout cela. Je ne sais pas ce que c’est, mais la frayeur me rend malade, et je ne puis rien manger, quoique les domestiques m’apportent tout ce qu’ils ont de meilleur. Ils me caressent et même viennent le soir auprès de moi, ils pleurent et me disent: «Pauvre chère bête, abandonne tout cela et viens avec nous à la maison; ne nous brise pas le cœur!»
Tout cela me terrifie encore davantage et me convainc que quelque chose a dû arriver.
Je suis très faible. Depuis hier, je ne puis plus me tenir sur mes pieds. Et maintenant, à l’heure où le soleil disparaît et où la nuit glacée monte, les domestiques disent entre eux des choses que je ne puis comprendre, mais qui versent quelque chose de froid en mon cœur:
«Ces pauvres dames! Elles ne se méfient derien! Elles vont rentrer un matin, elles demanderont tout de suite la chère créature qui a été si brave et courageuse... et qui de nous aura la force de leur dire: «L’humble petite bête s’en est allée où vont les bêtes qui meurent!»
Le lendemain de l’arrivée du Prince Henri de Prusse aux États-Unis, je rencontrai un Anglais de mes amis qui se frottait les mains et paraissait fort joyeux. Il m’aborda d’un air triomphant.
—Eh bien, s’écria-t-il, vous voilà pris et c’est mon tour de rire! Ne vous ai-je pas entendu dire plus d’une fois que les Anglais avaient une passion pour les lords, les princes et les nobles? Je ne savais que vous répondre et il ne semblait pas que j’eusse jamais l’occasion de pouvoir défendre mes compatriotes... Mais, maintenant, après l’ovation que vous avez faite au Prince Henri, je crois que je peux redresser la tête... Vous savezaussi être courtisans, vous autres, Américains!
La rapidité avec laquelle se répand et circule une remarque stupide est vraiment curieuse. Celui qui la profère le premier croit avoir fait une grande découverte. Celui à qui il parle le croit aussi. Et chacun la répète vite et souvent. Elle est reçue partout avec admiration et respect comme un beau fruit d’observation perspicace et de haute et sage intelligence. Et puis elle prend place parmi les vérités reconnues et dûment estampillées, sans que jamais personne ne songe à examiner si après tout elle a un titre quelconque à ces grands honneurs. Je pourrais citer comme exemples nombre de proverbes courants et dont l’imbécillité ne le cède en rien à celle de la remarque faite par mon ami anglais sur l’engouement des Américains pour les princes. C’est ainsi que l’adoration des Américains pour le dollar, le désir qu’ont les jeunes millionnaires américaines d’acheter un titre de noblesse avec un mari, sont vérités banales un peu partout.
Eh bien, ce n’est pas seulement l’Américain qui adore le tout-puissant dollar, c’est tout le monde. Les hommes ont successivement et toujours passionnément aimé à posséder un plein chapeau decoquillages, une balle de coton, un demi-setier d’anneaux de cuivre, une poignée d’hameçons en acier, une pleine maison de négresses, un enclos plein de bétail, une ou deux vingtaines de chameaux et ânes, une factorerie, une ferme, une maison de rapport, une administration de chemins de fer, une direction de banque, une liasse de solides valeurs... en un mot, toutes les choses qui ont été ou sont les signes de la richesse, procurent la considération et l’indépendance et sont de nature à assurer à un homme le bien le plus précieux qui soit, je veux dire l’envie des autres hommes.
Les riches Américaines achètent des titres de noblesse, oui, mais elles n’ont pas inventé le procédé dont on usait et abusait déjà bien des siècles avant la découverte de l’Amérique. Les jeunes filles européennes le pratiquent de nos jours aussi allégrement que jamais; et, quand elles ne peuvent pas payer comptant, elles achètent un mari sans titre, car il ne faut pas une dot en espérance pour cette sorte de commerce. Bien plus, les mariages d’affaires sont d’une pratique universelle et courante, excepté en Amérique. Assurément, il y en a chez nous, dans une certaine mesure, maispas au point d’être tout à fait passés dans nos mœurs.
Je reviens à l’Anglais. «L’Anglais a un culte pour les lords.»
D’où cela vient-il? Je crois d’abord qu’il serait plus correct de dire:
«L’homme envie passionnément les princes.»
C’est-à-dire, il voudrait être à la place des princes. Pourquoi? Pour deux raisons, je crois: Parce que les princes possèdent Pouvoir et Renommée.
Lorsque la Renommée est accompagnée d’un Pouvoir que nous sommes capables de mesurer et de jauger à la lumière de notre propre expérience et de nos observations personnelles, nous l’envions alors, à mon avis, aussi profondément et aussi passionnément que n’importe quel Européen ou Asiatique.
Personne se soucie moins d’un prince que le bûcheron qui n’a jamais eu de contact personnel avec un prince et qui a rarement entendu parler des nobles lords; mais pour ce qui est d’un Américain qui a vécu plusieurs années dans une capitale européenne et qui sait quelle est la place qu’un prince occupe dans le monde, je lui trouve au moins autant d’envie dans le cœur qu’à n’importe quel Anglais.
Parmi les dix mille et quelques Américains qui se sont bousculés pour avoir le plaisir d’apercevoir le Prince Henri, il n’y en a pas deux cents qui n’aient été poussés par une incommensurable curiosité. Tous brûlaient du désir de voir un personnage dont on avait tant parlé. Et tous l’enviaient, mais c’était sa Renommée surtout qui troublait toutes les têtes et non le Pouvoir que lui confère sa qualité de Prince du sang, car personne ici n’a de ce Pouvoir une idée bien claire. Dans notre pays on est accoutumé à regarder ces sortes de choses à la légère et à ne pas bien les considérer comme réelles, et, par conséquent, peu d’Américains leur accordent une importance suffisante pour en être jaloux.
Mais toutes les fois qu’un Américain (ou un autre être humain) se trouve pour la première fois en présence d’un homme à la fois très riche et très célèbre, d’un homme puissant et connu pour des raisons faciles à comprendre et à apprécier, le grand personnage éveillera certainement chez le spectateur—et sans que celui-ci s’en doute peut-être—de la curiosité et de l’envie. En Amérique, à n’importe quel jour, à n’importe quelle heure, en n’importe quel lieu, vous pouvez toujours donner un peu de bonheur à n’importe quel citoyen ou étranger qui passe en lui disant:
«Voyez-vous ce gentleman qui se promène là-bas? C’est M. Rockfeller.»
Regardez les yeux de votre interlocuteur: M. Rockfeller incarne une combinaison de puissance et de célébrité que votre homme est bien à même de comprendre.
Enfin, nous avons toujours envie de nous frotter aux personnes de haut rang. Nous désirons voir les hommes célèbres, et s’il arrive à ceux-ci de faire quelque attention à nous, nous ne manquons pas de nous en souvenir. Nous racontons l’anecdote de temps en temps, en toute occasion, à tous nos amis... et si nous avons peur de l’avoir trop souvent dite au même ami, nous nous adressons à un étranger.
Mais, somme toute, qu’est-ce que le haut rang et qu’est-ce que la célébrité? Nous songeons immédiatement, n’est-ce pas, aux rois, aux membres de l’aristocratie, aux célébrités mondiales de la science, des arts, des lettres... et... nous nousarrêtons là. Mais c’est une erreur! L’échelle sociale compte une infinité d’échelons et depuis l’Empereur jusqu’à l’égoutier, chacun tient sa cour et provoque l’envie de ceux qui sont plus bas.
L’amour des distinctions sociales est au fond du cœur de tout homme et s’exerce librement et joyeusement dans les démocraties aussi bien que dans les monarchies et aussi, en une certaine mesure, dans les sociétés de ceux que nous appelons irrespectueusement nos «frères inférieurs»... car ceux-ci ont bien quelques petites vanités et faiblesses, malgré leur pauvreté à cet égard relativement à nous.
Un Empereur Chinois est vénéré par ses quatre cents millions de sujets, mais tout le reste du monde n’a pour lui que de l’indifférence. Un empereur européen jouit de la vénération de ses sujets et en outre d’un bon nombre d’Européens qui n’appartiennent pas à son pays, mais les Chinois n’ont pour lui que de l’indifférence. Un roi, classe A, est considéré par un certain nombre d’hommes; un roi, classe B, jouit d’une considération un peu moindre, numériquement parlant; dans les classes C, D, E, la considération diminue progressivement; dans la classe L (Sultan de Zanzibar); dans la classe P (Sultan de Sulu) et la classeW (demi-roi de Samoa), les princes n’ont aucune considération hors de leur petit royaume.
Prenons maintenant les hommes célèbres: nous retrouvons la même classification. Dans la marine, il y a plusieurs groupes, depuis le ministre et les amiraux jusqu’aux quartiers-maîtres et au-dessous, car même parmi les matelots, il y aura des distinctions à faire et il se formera des groupes dans chacun desquels un homme jouira d’une certaine considération à cause de sa force, de son audace, de son aptitude à lancer les jurons ou à se remplir l’estomac de gin. Il en est de même dans l’armée, dans le monde du journalisme et de la littérature, dans le monde des éditeurs, des pêcheurs, du pétrole, de l’acier... Il y a des hôtels classe A et... classe Z. Et chez les sportsmen, n’en est-il pas de même, et dans la moindre petite bande de gamins qui sortent de l’école, n’y en a-t-il pas un qui peut rosser les autres et, à cause de cela, jouit de l’envie et de la considération générale dans sa bande, absolument comme le roi de Samoa dans son île?
Il y a quelque chose de dramatique, de comique et de beau dans ce profond amour de l’homme pour les grands, dans cette constante recherche d’un contact quelconque avec ceux qui possèdentpouvoir ou célébrité et dans ces reflets de gloire dont on se pare après avoir approché un prince ou un grand de la terre. Un roi de la classe A est heureux d’assister à un dîner d’apparat et à une revue que lui offre un empereur, et il rentre dans son palais, appelle la reine et les princes, leur raconte son voyage et dit:
—Sa Majesté Impériale a mis sa main sur mon épaule d’une façon toute fraternelle... comme un bon frère bien affectueux, vous dis-je! Et tout le monde l’avu! Oh, ce fut charmant, tout à fait charmant!
Un roi de la classe G est heureux d’assister à un déjeuner et à une parade dans la capitale d’un roi de la classe B, et il rentre chez lui et raconte la chose à sa famille:
—Sa Majesté m’a emmené dans son cabinet privé pour fumer et causer tranquillement et il s’est montré familier, rieur, aimable comme un parent... et tous les domestiques dans l’antichambre ont pu s’en rendre compte. Oh, que ce fut gentil!
Le roi de la classe Q est sensible à la plus modeste invitation de la part du roi de la classe M, et il rentre au sein de sa famille, y raconte la réception avec complaisance et se montre tout aussi joyeux des attentions dont il a été l’objet que ceux dont nous venons de parler.
Empereurs, rois, artisans, paysans, aristocrates, petites gens... nous sommes au fond tous les mêmes. Il n’y aaucunedifférence entre nous tous. Nous sommes unanimes à nous enorgueillir des bons compliments que l’on nous fait, des distinctions que l’on nous confère, des attentions que l’on nous témoigne. Nous sommes tous faits sur ce modèle. Et je ne parle pas seulement des compliments et des attentions qui nous viennent de gens plus élevés que nous, non, je parle de toutes sortes d’attentions ou de bons témoignages de quelque part qu’ils nous viennent. Nous ne méprisons aucun hommage, si humble soit l’être qui nous le rend. Tout le monde a entendu une gentille petite fille parler d’un chien hargneux et mal élevé et dire: «Il vient toujours à moi et me laisse le caresser, mais il ne permet à personne d’autre de le toucher.» Et les yeux de la petite fille brillent d’orgueil. Et si cette enfant était une petite princesse, l’attention d’un mauvais chien pour elle aurait-elle le même prix? Oui, et même devenue une grande princesse et montée depuis longtemps sur un trône, elle s’en souviendrait encore, le rappelleraitet en parlerait avec une visible satisfaction. La charmante et aimable Carmen Sylva, reine de Roumanie, se rappelle encore que les fleurs des champs et des bois «lui parlaient» lorsqu’elle était enfant, et elle a écrit cela dans son dernier livre; elle ajoute que les écureuils faisaient à son père et à elle l’honneur de ne pas se montrer effrayés en leur présence... «Une fois, dit-elle, l’un d’eux, tenant une noix serrée entre ses petites dents aiguës, courut droit à mon père» (n’est-ce pas que cela sonne exactement comme le «il vient toujours à moi» de la petite fille parlant du chien?) «et lorsqu’il vit son image reflétée dans les souliers vernis de mon père, il montra une vive surprise, et s’arrêta longtemps pour se contempler dans ce miroir extraordinaire...» Et les oiseaux! Elle rappelle qu’ils «venaient voleter effrontément» dans sa chambre, lorsqu’elle négligeait son «devoir» qui consistait à répandre pour eux des miettes de pain sur le rebord de la fenêtre. Elle connaissait tous les oiseaux sauvages et elle oublie la couronne royale qu’elle porte pour dire avec orgueil qu’ils la connaissaient aussi. Les guêpes et les abeilles figuraient également parmi ses amis personnels et elle ne peut oublier l’excellent commerce qu’elle entretenait avec ces charmantes bestioles: «Je n’aijamais été piquée par une guêpe ou une abeille.» Et dans ce récit je retrouve encore la même note d’orgueilleuse joie qui animait la petite fille dont je parlais tout à l’heure à la pensée d’avoir été la préférée, l’élue du chien méchant. Carmen Sylva ajoute en effet:
«Au plus fort de l’été, lorsque nous déjeunions dehors et que notre table était couverte de guêpes, tout le monde était piqué excepté moi.»
Lorsque nous voyons une reine, qui possède des qualités de cœur et d’esprit si brillantes qu’elles éclipsent l’éclat de sa couronne, se souvenir avec gratitude et joie des marques d’attention et d’affection que lui donnèrent trente ans auparavant les plus humbles des créatures sauvages, nous comprenons mieux que ces hommages, attentions, particulières marques d’estime et d’attachement ne sont le privilège d’aucune caste, mais sont indépendantes des castes et sont plutôt des lettres de noblesse d’une nature toute spéciale.
Nous aimons tous cela à la folie. Quand un receveur de billets à l’arrivée dans une gare me laisse passer sans me rien demander, alors qu’il examine avec soin les tickets des autres voyageurs, j’éprouve la même sensation que le roi, classe A, qui a senti la main de l’empereur s’appuyer familièrement sur son épaule, «devant tout le monde», la même impression que la petite fille se découvrant l’unique amie d’un chien errant et que la princesse seule indemne des piqûres de guêpes. Je me souviens d’avoir éprouvé cela à Vienne, il y a quatre ans: une cinquantaine d’agents de police dégageaient une rue où devait passer l’empereur. L’un d’eux me poussa brusquement pour me faire circuler, l’officier vit le mouvement et s’écria alors avec indignation:
—Ne voyez-vous pas que c’est Herr Mark Twain? Laissez-le passer!
Il y a de cela quatre ans, mais il y aurait quatre siècles que je ne saurais oublier la flamme d’orgueil et de satisfaction béate qui s’éleva en moi et me fit redresser le torse en présence de cette particulière marque de déférence. Ce pauvre agent ainsi apostrophé par son chef avait l’air tellement ahuri et son expression signifiait si clairement: «Et qui donc ici est ce Herr Mark Twainum Gotteswillen?»
Combien de fois dans votre vie n’avez-vous pas entendu dire d’une voix triomphante:
—J’étais aussi près deluique de vous maintenant; en étendant le main j’aurais pu le toucher!
Nous avons tous entendu cela bien souvent.Qu’il doit être bon de dire cela à tout venant! Cela provoque l’envie, cela confère une sorte de gloire... On le dit, on le répète, on se gonfle, on est heureux jusqu’à la moelle des os. Et de qui le satisfait narrateur était-il si près?—Ce peut être d’un roi, d’un pickpocket renommé, d’un inconnu assassiné mystérieusement et ainsi devenu célèbre... Mais il s’agit toujours d’une personne qui a éveillé la curiosité générale, que ce soit dans la nation tout entière ou dans un simple petit village.
«—Je me trouvai là et j’ai tout vu.» Telle est la phrase si souvent entendue et qui ne manque jamais d’éveiller la jalousie dans l’âme de l’auditeur. Cela peut se rapporter à une bataille, à une pendaison, à un couronnement, à un accident de chemin de fer, à l’arrivée du Prince Henri aux États-Unis, à la poursuite d’un fou dangereux, à l’écroulement d’un tunnel, à une explosion de mine, à un grand combat de chiens, à une chute de foudre sur une église de village, etc. Cela peut se dire de bien des choses et par bien des gens, notamment par tous ceux qui ont eu l’occasion de voir le Prince Henri. Alors, l’homme qui était absent et n’a pas pu voir le Prince Henri tâchera de se moquer de celui qui l’a vu; c’est son droit et c’est son privilège; il peut s’emparer de ce fait, il lui sembleraqu’il est d’une nouvelle sorte d’Américains, qu’il est meilleur que les autres... Et à mesure que cette idée de supériorité croîtra, se développera, se cristallisera en lui, il essaiera de plus en plus de rapetisser à leurs propres yeux le bonheur de ceux qui ont vu le Prince Henri et de gâter leur joie, si possible. J’ai connu cette sorte d’amertume et j’ai subi les discours de ces gens-là. Lorsque vous avez le bonheur de pouvoir leur parler de tel ou tel privilège obtenu par vous, cela les révolte, ils ne peuvent s’y résoudre et ils essaient par tous les moyens de vous persuader que ce que vous avez pris pour un hommage, une distinction, une attention flatteuse, n’était rien de cette sorte et avait une tout autre signification. Je fus une fois reçu en audience privée par un empereur. La semaine dernière j’eus l’occasion de raconter le fait à une personne très jalouse et je pus voir mon interlocuteur regimber, suffoquer, souffrir. Je lui narrai l’anecdote tout au long et avec un grand luxe de détails. Quand j’eus fini, il me demanda ce qui m’avait fait le plus d’impression.
«—Ce qui m’a le plus touché, répondis-je, c’est la délicatesse de Sa Majesté. On m’avait prévenu qu’il ne fallait en aucun cas tourner le dos au monarque et que pour me retirer, je devais retrouverla porte comme je pourrais, mais qu’il n’était pas permis de regarder ailleurs qu’à Sa Majesté. Maintenant, l’Empereur savait que cette particularité de l’étiquette serait d’une pratique fort difficile pour moi à cause du manque d’habitude; aussi, lorsqu’arriva le moment de me retirer, il eut l’attention fort délicate de se pencher sur son bureau comme pour y chercher quelque chose, de sorte que je pus gagner la porte facilement pendant qu’il ne me regardait pas.»
Ah, comme ce récit frappa mon homme au bon endroit! On aurait dit que je l’avais vitriolé. Je vis l’envie et le plus affreux déplaisir se peindre sur sa physionomie; il ne pouvait s’en empêcher. Je le vis essayer de découvrir par quelle considération il pourrait diminuer l’importance de ce que je lui avais raconté. Je le regardai en souriant, car je présumais qu’il n’y arriverait pas. Il resta rêveur et dépité un moment, puis, de cet air étourdi des personnes qui veulent parler sans avoir rien à dire, il me demanda:
—Mais ne disiez-vous pas que l’Empereur avait sur son bureau une boîte de cigares spécialement faits pour lui?
—Oui, répondis-je, et je n’en ai jamais fumé de pareils.
Je l’avais atteint de nouveau. Ses idées se heurtèrent encore dans son cerveau et restèrent en désarroi pendant une bonne minute. Enfin il reprit courage et crut trouver son triomphe; il s’écria fièrement:
—Oh! alors, l’Empereur ne s’est peut-être penché sur son bureau que pour compter ses cigares.
Je ne puis souffrir de pareilles gens. Ce sont des personnes qui se moquent de la politesse et des bons sentiments tant qu’elles n’ont pas empoisonné dans sa source la joie que vous éprouviez à avoir été dans l’intimité d’un prince.
Eh oui, l’Anglais (et nous tous sommes Anglais à cet égard) vénère les princes et les hommes célèbres. Nous aimons à être remarqués par les grands hommes, nous aimons à ce que l’on puisse nous associer à tel ou tel grand événement et si l’événement est petit, nous le grossissons.
Cela explique bien des choses, en particulier la vogue qu’a eue longtemps la chevelure du Prince de Galles. Tout le monde en possédait et sans doute bien peu de ces cheveux lui avaient jamais appartenu, car il s’en est bien vendu de quoi faire à une comète toutes les queues nécessaires à notre émerveillement. Cela explique encore que lacorde qui a servi à lyncher un nègre en présence de dix mille chrétiens se vende cinq minutes après à raison de deux dollars le centimètre. Cela explique encore que les manteaux des rois soient à jamais dépourvus de boutons.