Nous adorons les princes, et par ce mot, j’entends désigner toutes les personnes d’un échelon plus élevé que nous, et dans chaque groupe, la personne la plus en vue, qu’il s’agisse de groupes de pairs d’Angleterre, de millionnaires, de marins, de maçons, d’écoliers, de politiciens ou de petites pensionnaires. Jamais impériale ou royale personne n’a été l’objet d’une adoration plus enthousiaste, plus loyale, plus humble que celle des hordes de Tammanistes[C]pour leur sale Idole.
Il n’y a pas de quadrupède cornu ou non qui n’eût été fier de figurer à côté de cette Idole dans une photographie publiée par n’importe queljournal. Et en même temps, il y a bien des Tammanistes qui se moqueraient des gens qui se sont fait photographier en compagnie du Prince Henri et qui affirmeraient vigoureusement que,pour eux, ils ne consentiraient jamais à être photographiés avec le Prince—assertion parfaitement fausse du reste. Il y a des centaines de gens en Amérique qui sont prêts à déclarer qu’ils ne ressentiraient aucun orgueil à être photographiés en compagnie du Prince, et plusieurs de ces inconscients seraient tout à fait sincères; mais enfin ils se tromperaient, cela ne fait aucun doute. La population des États-Unis est nombreuse, mais elle ne l’est pas assez, et il s’en faut de bien des millions pour qu’on y puisse trouver quelqu’un qui ne serait réellement pas content de figurer sur une photographie à côté du Prince.
Bien plus, prenez la photographie d’un groupe quelconque et vous ne trouverez aucune des personnes le composant qui ne soit visiblement heureuse d’y figurer, qui ne s’efforce de démontrer qu’elle est parfaitement reconnaissable quoique située tout à l’arrière-plan; et si vous photographiez un rassemblement de dix mille hommes, voilà dix mille hommes bien contents, voilà dix mille démocrates sans peur et sans reproche,tous fils de leurs œuvres et tous bons patriotes américains à la poigne solide et au cœur chaud, qui songent à l’objectif de l’appareil, et qui voudraient sortir un peu des rangs pour être mieux vus et qui pensent à acheter le journal dès le lendemain matin en méditant sournoisement de faire encadrer la gravure pour peu qu’une parcelle de leur personne y apparaisse grosse comme un grain de moutarde.
Nous aimons tous à savourer le bon rôti de la célébrité et nous nous pourléchons d’une seule petite goutte de graisse de ce rôti lorsque nous ne pouvons faire mieux. Nous pouvons prétendre le contraire devant les autres, mais pas en notre for intérieur, non, nous ne le pouvons pas. Nous proclamons en public que nous sommes les plus parfaites créatures de Dieu—tout nous y pousse, la tradition, l’habitude, la superstition; mais dans les intimes replis de nos âmes nous reconnaissons que si nous sommes les plus parfaites créatures, moins on en parlera mieux cela vaudra.
Nous autres, gens du Nord, nous plaisantons les Méridionaux à cause de leur amour du titre, du titre pur et simple, sans égard à son authenticité. Nous oublions que les choses aimées par les Méridionaux sont aimées par tout le genre humain,qu’aucune passion d’un peuple n’est absente chez les autres peuples et qu’en tout cela il n’y a qu’une différence de degré. Nous sommes tous des enfants (des enfants d’Adam) et comme tels nous aimons les hochets. Nous serions bien vite atteints de la maladie des Méridionaux si quelqu’un apportait la contagion parmi nous, et du reste c’est chose déjà faite. Il y a chez nous plus de vingt-quatre mille hommes qui ont été vaguement employés, pendant une année ou deux de leur existence, dans les bureaux de nos nombreux gouverneurs, ou qui ont été quelques mois général, ou colonel, ou juge quelque part, mais malgré toutes mes recherches, je n’en ai trouvé que neuf parmi eux qui aient eu le courage de s’enlever le titre quand cessait la fonction. Je connais des milliers et des milliers de gouverneurs qui ont cessé d’être gouverneurs, il y a bien longtemps, mais parmi ces milliers, je n’en connais que trois qui répondront à votre lettre même si vous avez omis de mettre «gouverneur» sur la suscription. Je connais des foules de gens qui ont exercé quelque vague mandat législatif, aux temps préhistoriques, et dans ces foules, il n’y en a pas beaucoup qui ne se mettraient pas en colère si vous vous avisiez de les appeler «monsieur» au lieu de les qualifier d’Honorable. La première chose que fait un nouveau corps élu est de se faire photographier en séance, faisant acte de digne législation; chacun fait encadrer son exemplaire et le suspend bien en évidence dans son salon. Si, en visitant la maison, vous manquez de demander quelle est cette photographie de société, le législateur antédiluvien aura tôt fait d’amener la conversation là-dessus, et parmi les nombreuses têtes de la photographie, il vous en montrera une que les innombrables attouchements de son doigt ont presque effacée et vous dira d’une voix solennelle et joyeuse tout ensemble: «Ça, c’est moi!»
Avez-vous jamais vu un député provincial, membre du Congrès, entrer dans la salle à manger d’un hôtel de Washington avec son courrier à la main?—Il s’assied à sa table et se met à lire ses lettres. Il fronce du sourcil à la manière d’un grand homme d’État. Il jette de furtifs coups d’œil par-dessus ses lunettes pour voir si on l’observe et si on l’admire. Et ce sont toujours les mêmes bonnes vieilles lettres qu’il apporte et relit chaque matin...Oh! l’avez-vous vu? L’avez-vous vu s’offrir en spectacle? C’estceluiqui est quelque chose dans l’État. Mais il y a quelqu’un d’autre qui est plus intéressant encore, quoique plus triste, c’est celui qui a été quelque chose, c’est l’ex-membre du Congrès: voilà un homme dont la vie est ruinée par ses deux années de vaine gloire et de fictive importance: il a été supplanté, il lui faut aller cacher sa honte et son chagrin chez lui, mais il ne peut se détacher de la scène où s’est exercé son pouvoir perdu; et il soupire et il languit d’année en année, de moins en moins considéré, honteux de son état présent, essayant de se refaire une situation, triste et déprimé, mais obligé de feindre la joie et la gaieté pour acclamer familièrement l’élu du jour—qui ne le reçoit pas toujours très bien, et qui pourtant a été son camarade et son «cher collègue»... il n’y a pas si longtemps... L’avez-vous vu, celui-là? Il se cramponne piteusement au maigre vestige, au petit lambeau de son ancien pouvoir, à sa place d’ex-député dans les tribunes du Congrès... Il s’attache à ce privilège et lui fait donner plus qu’il ne vaut... Pauvre, pauvre homme! Je ne connais pas d’état plus lamentable.
Que nous aimons nos petits titres! Nous nous moquons vertueusement d’un Prince qui se plaîtà étaler les siens, oubliant que si nous en avions la moindre occasion... Ah! le «Sénateur» que j’oubliais! Sénateur! Ce n’est pas un titre, cela? Mais «ancien sénateur», voilà quelque chose qui ne fait de mal à personne et il y a bien cinq ou six mille personnes aux États-Unis à qui ce titre fait bien plaisir pour ne pas dire davantage. Et notons en passant que ce sont là les personnages qui sourient des généraux et des juges pour rire du Midi!
En vérité, nous adorons les titres et distinctions et nous les prenons où nous pouvons, et nous savons en retirer tout le bénéfice possible. Dans nos prières, nous nous appelons des «vermisseaux», mais il est tacitement entendu que cela ne doit pas être pris à la lettre:nous, des vermisseaux! Oh! non, nous n’en sommes pas. Peut-être en réalité... mais nous ne voyons pas la réalité lorsque nous nous contemplons nous-mêmes.
En tant qu’hommes, oui certainement, nous aimons les princes... qu’ils se nomment Henri de Prusse ou Machin, qu’ils soient ducs, marmitons, juges ou terrassiers, pourvu que dans notre sphère ils soient plus haut que nous. Il y a bien des années, j’aperçus devant les bureaux duNew-York Heraldun petit gamin qui avait l’air d’attendre quelqu’un. Bientôt un gros homme passa et sans s’arrêter lui tapa familièrement sur l’épaule. C’était là ce qu’attendait l’enfant. La tape le rendit heureux et fier et son orgueil et sa joie brillaient dans ses yeux, ses camarades étaient venus voir cela et tous l’enviaient ferme. Ce gamin était employé dans les sous-sols de l’imprimerie et le gros homme était le chef typographe. La physionomie du jeune garçon témoignait d’une adoration sans borne pour son prince, son roi, son empereur, en l’espèce, le chef typographe. La tape familière du maître était pour l’enfant ce qu’était l’accolade pour les chevaliers d’autrefois, et tout s’était passé comme si le jeune garçon eût été fils d’aristocrate et le gros homme souverain couronné... Le sujet avait été honoré d’une particulière marque d’attention du maître. Il n’y avait entre les deux cas aucune différence de valeur; en vérité, il n’y avait aucune différence du tout, sauf celle des vêtements—et c’est là une distinction bien artificielle.
La race humaine tout entière aime les princes, c’est-à-dire aime à voir les personnages puissants ou célèbres et à recevoir d’eux quelque signe d’estime... Il arrive même que des animaux, néspour suivre de meilleurs instincts et pour servir un plus bel idéal, s’abaissent sous ce rapport au niveau humain. J’ai vu au Jardin des Plantes une chatte qui était si fière d’être l’amie intime d’un éléphant que j’en avais positivement honte.
—Vous avezmenti?
—Vous l’avouez, vous avouez maintenant que vous avezmenti!
La famille se composait de quatre personnes: Marguerite Lester, une veuve de trente-six ans, Hélène Lester, sa fille, âgée de seize ans et les tantes de Mme Lester, Anna et Esther Gray, vieilles filles jumelles, âgées de soixante-sept ans. Jour et nuit, les trois femmes passaient leur temps à adorer la jeune fille; à suivre, dans le miroir deson visage, le développement de son doux esprit, à se rafraîchir l’âme devant l’épanouissement de sa beauté; à écouter la musique de sa voix; à penser avec reconnaissance que leur vie était belle et joyeuse à cause de sa seule présence; à frissonner à la pensée de la triste solitude de ce monde, si ce rayon de soleil leur était enlevé.
Par nature—et intérieurement—les tantes étaient parfaitement aimables et bonnes, mais en matière de morale et de bonne conduite leur éducation avait été si inflexiblement stricte, que leur apparence extérieure en était devenue austère, pour ne pas dire rébarbative. Leur influence était puissante dans la maison; si puissante, que la mère et la fille se conformaient gaiement, mais inconsciemment et infailliblement à leurs exigences morales et religieuses. Cette façon d’agir était devenue pour elles une seconde nature. Par conséquent, il n’y avait, dans ce paradis tranquille, ni querelles, ni irritation, ni troubles, ni sarcasmes.
Un mensonge n’y trouvait pas place. Les paroles y étaient toujours conformes à la vérité absolue; à une vérité rigide, implacable, inflexible quelles que pussent en être les conséquences. Mais un jour, dans un cas embarrassant, l’enfant chérie de la maison souilla ses lèvres d’un mensonge, et leconfessa avec des pleurs de contrition. Il n’existe pas de mots capables d’exprimer la consternation des tantes. Ce fut comme si le ciel s’effondrait et si la terre s’écroulait en un formidable chaos. Elles demeurèrent assises l’une à côté de l’autre, pâles et sévères, muettes et interdites, regardant la coupable qui s’était agenouillée devant elles et cachait sa tête sur les genoux de l’une, puis de l’autre, gémissait et sanglotait, implorait le pardon et la sympathie sans obtenir de réponse, baisait humblement les vieilles mains ridées qui se retiraient aussitôt comme si elles répugnaient à se laisser toucher par ces lèvres souillées.
Deux fois, à de longs intervalles, tante Esther dit d’une voix étonnée et glaciale:
—Vous avezmenti?
Deux fois, tante Anna reprit avec le même effroi:
—Vous l’avouez, vous osez l’avouer, vous avezmenti!
Et c’était tout ce qu’elles pouvaient dire. La situation était nouvelle, inattendue, inouïe. Elles ne pouvaient pas la comprendre, elles ne savaient pas comment l’aborder; l’horreur les paralysait[D].
Finalement il fut décidé que l’enfant égarée devait être menée vers sa mère, qui était malade, mais qui devait néanmoins être mise au courant de la situation. Hélène supplia, implora pour que cette nouvelle disgrâce lui fût épargnée et qu’il lui fût permis de ne pas infliger aussi à sa mère la peine et la douleur que cet aveu lui causerait, mais ce fut en vain. Le devoir exigeait ce sacrifice, le devoir doit passer avant toute autre chose, rien ne peut vous absoudre d’un devoir; en face d’un devoir aucun accommodement, aucun compromis n’est possible.
Hélène supplia encore, disant qu’elle était entièrement responsable du péché commis, elle, et elle seule; que sa mère n’y avait en aucune façon pris part... Pourquoi donc devrait-on l’en faire souffrir?
Mais les tantes demeurèrent fermes et inébranlables dans leur sentiment de justice, la loi qui punissait l’iniquité des parents sur les enfants, devait, en tout droit et en toute raison, pouvoir être intervertie. Par conséquent, il n’était que juste que la mère innocente d’une enfant pécheresse, subît de sa part une douleur, une honte, une peine; salaires inévitables du péché.
Les trois femmes s’en allèrent vers la chambre de la malade.
A ce moment le docteur approchait de la maison. Il en était encore à une bonne distance cependant. C’était un bon docteur et un bon cœur; un homme excellent, mais il fallait l’avoir connu un an pour ne plus le détester, deux ans pour apprendre à le tolérer, et quatre ou cinq pour apprendre à l’aimer. C’était là une longue et pénible éducation, mais qui en valait bien la peine. Il était de grande et forte stature. Il avait une tête de lion, un visage de lion, une voix rude, et des yeux qui étaient tantôt des yeux de pirate, tantôt des yeux de femme, selon son humeur. Il n’avait aucune notion de l’étiquette, et ne s’en souciait pas. En paroles, en manières, en démarche et en conduite, il était le contraire d’un poseur. Il était franc, jusqu’aux dernières limites; il avait des opinions sur tous les sujets et elles étaient toujours visées, notées, et prêtes à être livrées; mais il ne se souciait pas le moins du monde que son interlocuteur les appréciât ou non. Ceux qu’il aimait, il les aimait très fort, mais ceux qu’il n’aimait pas, il les détestait, et le criait surles toits. Dans sa jeunesse il avait été marin, et l’air salin de toutes les mers semblait émaner encore de toute sa personne. C’était un chrétien ferme et loyal, persuadé que son pays n’en contenait pas de meilleur, pas un seul dont la foi fût si parfaitement saine, robuste, remplie de bon sens, sans tache ni point faible. Les gens qui avaient une dent à se faire arracher, ou qui, pour une raison ou pour une autre, voulaient le prendre par son bon côté, l’appelaient leChrétien, mot dont la délicate flatterie sonnait comme musique à son oreille et dont le C majuscule était pour lui une chose si claire et enchanteresse, qu’il pouvait le voir, même dans l’obscurité, lorsqu’il tombait des lèvres d’une personne.
Beaucoup de ceux qui l’aimaient le plus se mirent, malgré leur conscience, à l’appeler ouvertement par ce grand titre, parce qu’il leur était une joie de faire quelque chose qui lui plût. Et avec une vive et cordiale malice, sa large et diligente troupe d’ennemis, reprirent ce titre pour le dorer, l’enjoliver et l’augmenter en disant: «Le seul Chrétien.» De ces deux titres le dernier était le plus répandu. L’ennemi, qui était en grande majorité, veillait à cela. Tout ce que le docteur croyait, il le croyait de tout son cœur, et se battait chaquefois qu’il en trouvait l’occasion, pour défendre sa croyance. Et si les intervalles entre ces occasions-là se trouvaient trop longs, il inventait lui-même des moyens de les raccourcir. Il était sévèrement consciencieux, mais d’une façon conforme à ses vues plutôt indépendantes; et tout ce qui lui paraissait être son devoir il l’accomplissait dare-dare, que le jugement des moralistes professionnels pût ou non s’accorder avec le sien. A la mer, dans ses jeunes années, son langage avait été d’une liberté très profane, mais dès qu’il fut converti il se fit une règle, à laquelle il se conforma strictement par la suite, de ne jamais jurer que dans les plus rares occasions, et seulement quand le devoir le lui commanderait. Il avait été grand buveur en mer, mais après sa conversion il devint un abstinent ferme et convaincu afin de donner le bon exemple aux jeunes, et, à partir de ce moment, il ne but que rarement; jamais, en fait, que lorsqu’il trouvait qu’un devoir l’y obligeait; cette condition ne se trouvait peut-être remplie qu’une ou deux fois par an, trois ou quatre au plus, mais jamais cinq fois.
Nécessairement, un tel homme doit être impressionnable, prompt, décidé et facile à émouvoir. C’était le cas pour celui-là et il n’avait jamais eu ledon de dissimuler ses sentiments. Ou, s’il l’avait eu, il ne prenait pas la peine de l’exercer.
Il portait écrit sur sa figure l’état atmosphérique et le temps qu’il faisait dans son âme, et lorsqu’il entrait dans une chambre, les ombrelles ou les parapluies s’ouvraient—au sens figuré—suivant ces indications. Quand une douce lumière brillait dans ses yeux, c’était comme une bénédiction. Lorsqu’il entrait, les sourcils froncés, la température s’abaissait immédiatement de dix degrés. C’était un homme très estimé, très aimé parmi ses nombreux amis, mais quelquefois il leur imposait une grande crainte.
Il avait une profonde affection pour la famille Lester, et chacun de ses membres lui rendait avec intérêt ce sentiment. Les trois femmes s’affligeaient de son genre de piété et il se moquait franchement du leur. Mais ils s’estimaient, réciproquement, beaucoup.
Il approchait de la maison. On aurait pu le voir venir de loin; mais les deux tantes et l’enfant coupable allaient vers la chambre de la malade.
Elles se rangèrent près du lit: les tantes raides et austères, la pécheresse sanglotant doucement. La mère tourna la tête sur son oreiller; ses yeux abattus brillèrent vivement d’une flamme de sympathie et d’une passion d’amour maternel dès qu’elle vit son enfant, et elle lui ouvrit le refuge et l’asile de ses deux bras.
—Attendez, dit tante Anna, d’une voix solennelle, dites tout à votre mère. Purgez votre âme. N’omettez aucune partie de votre confession.
Debout, pâle, et malheureuse devant ses juges, la jeune fille raconta jusqu’au bout en gémissant sa triste petite histoire. Puis, dans un élan de supplication passionnée, elle s’écria:
—Oh! maman, ne pourrez-vous pas me pardonner? Ne voulez-vous pas me pardonner?... Je suis si malheureuse!
—Te pardonner, ma chérie? Oh! viens dans mes bras!... Là, repose ta tête sur mon épaule et sois tranquille. Et quand bien même tu aurais dit un millier de mensonges...
Il y eut un léger bruit... comme un avertissement... on aurait dit un gosier qui s’éclaircit.Les tantes levèrent la tête et restèrent médusées. Le docteur était là, le front chargé de nuages et d’éclairs orageux. La mère et l’enfant ignoraient sa présence. Elles se tenaient pressées l’une contre l’autre, cœur contre cœur, dans un bonheur infini, indifférentes à tout le reste. Le médecin resta un bon moment à regarder d’un air sombre la scène qui se passait sous ses yeux. Il l’étudiait, l’analysait, en cherchait la genèse. Puis il leva la main et fit signe aux tantes; elles vinrent à lui en tremblant, et se tenant humblement devant lui, elles attendirent. Il s’inclina vers elles, et dit tout bas:
—Je vous avais pourtant dit qu’à fallait éviter la moindre émotion à cette malade, n’est-ce pas? que diable avez-vous fait là? Otez-vous de par ici!
Elles obéirent. Une demi-heure après, il vint au salon. Gai, souriant, jovial, il conduisait Hélène et la tenait par la taille, la caressant et lui disant mille petites choses gentilles et drôles; et elle aussi était redevenue un joyeux rayon de soleil.
—Allons, dit-il, adieu, ma chère petite. Va-t’en dans ta chambre, laisse ta mère tranquille, et sois sage. Mais, attends... Tire la langue... Là, ça va. Tu te portes comme le Pont-Neuf! Il lui donna une petite tape sur la joue et ajouta: Va vite, sauve-toi, je veux parler à tes tantes.
Elle sortit. Aussitôt le visage du docteur se rembrunit. Il dit en s’asseyant:
—Vous avez fait un joli coup... et peut-être aussi avez-vous fait quelque bien... Quelque bien... oui, au fait. La maladie de Mme Lester, c’est la fièvre typhoïde. Vous l’avez amenée à se déclarer, je crois, par vos folies, et c’est un service que vous m’avez rendu, après tout... Je n’avais pas encore pu me rendre compte de ce que c’était.
Comme mues par un ressort, les vieilles tantes se levèrent ensemble, frissonnantes de terreur.
—Asseyez-vous! continua le docteur. Que voudriez-vous faire?
—Ce que nous voulons faire? Nous devons aller vite la voir. Nous...
—Vous n’en ferez rien du tout, vous avez fait assez de mal pour aujourd’hui. Voulez-vous donc épuiser d’un seul coup tout votre stock de crimes et de folies? Asseyez-vous, je vous dis. J’ai fait le nécessaire pour qu’elle dorme. Elle en a besoin. Si vous la dérangez sans mes ordres, je vous scalperai... si toutefois vous avez les instruments nécessaires pour cela.
Elles s’assirent, désolées et indignées, mais obéissantes, par force. Il continua:
—Maintenant, je veux que la situation mesoit expliquée.Ellesvoulaient me l’expliquer. Comme si elles n’avaient pas déjà bien assez d’émotion et d’excitation. Vous connaissiez mes ordres. Comment avez-vous osé entrer dans cette chambre et faire tout ce bruit?
Esther jeta un regard suppliant à Anna. Anna répondit par un regard suppliant à Esther. Ni l’une ni l’autre ne voulait danser sur cet air-là. Le docteur vint à leur secours. Il dit:
—Commencez, Esther.
Tortillant les franges de son châle, Esther dit timidement, les yeux baissés:
—Nous n’aurions jamais désobéi à vos ordres pour une raison ordinaire, mais celle-ci était de première importance. C’était un devoir. Devant un devoir on n’a pas le choix. Il faut mettre de côté toute considération de moindre importance, et l’accomplir. Nous avons été obligées de la faire comparaître devant sa mère. Elle avait dit un mensonge.
Le docteur dévisagea un instant la vieille demoiselle, et parut essayer d’amener son esprit à saisir un fait tout à fait incompréhensible. Puis il tonna:
—Elle a dit un mensonge! Ah, vraiment? Le diable m’emporte! J’en dis un million par jour, moi! Et tous les docteurs en font autant. Et toutle monde en fait autant. Même vous, pour ce qui est de ça. Et c’était ça, la chose importante qui vous autorisait à désobéir à mes ordres, et mettre en péril la vie de ma malade?... Voyons, Esther Gray, voilà qui est pure folie! Cette jeune fille nepourrait pasfaire volontairement du mal à qui que ce soit. La chose est impossible... absolument impossible. Vous le savez vous-même... Toutes les deux, vous le savez très bien.
Anna vint au secours de sa sœur.
—Esther ne voulait pas dire que ce fût un mensonge de cette espèce-là. Non, mais c’était un mensonge.
—Eh bien, ma parole, je n’ai jamais entendu de pareilles bêtises. N’avez-vous pas assez de sens commun pour faire des distinctions entre les mensonges? Ne savez-vous pas la différence entre un mensonge qui fait du bien et un mensonge qui fait du mal?
—Tousles mensonges sont condamnables, dit Anna en pinçant ses lèvres comme un étau, tous les mensonges sont défendus.
Le «Seul Chrétien» s’agita impatiemment dans sa chaise. Il voulait attaquer cette proposition, mais ne savait pas au juste comment ni par où s’y prendre. Finalement, il se risqua.
—Esther, ne diriez-vous pas un mensonge pour protéger quelqu’un d’un mal ou d’une honte imméritée?
—Non.
—Pas même pour sauver un ami?
—Non.
—Pas même pour le meilleur ami?
—Non. Je ne mentirais pas.
Le docteur lutta un instant en silence contre cette situation; puis il demanda:
—Pas même pour lui épargner des souffrances, des misères et des douleurs très grandes?
—Non. Pas même pour sauver sa vie.
Une autre pause. Puis:
—Ni son âme?
Il y eut un silence. Un silence qui dura un instant. Puis Esther répondit à voix basse, mais avec décision:
—Ni son âme.
D’un moment, personne ne parla. Puis le docteur dit:
—En est-il de même pour vous, Anna?
—Oui, répondit-elle.
—Je vous demande à toutes deux: Pourquoi?
—Parce que dire un tel mensonge ou n’importe quel mensonge serait un péché, et nous coûteraitla perte de nos propres âmes. Oui, nous serions perdues, si nous mourions ayant d’avoir eu le temps de nous repentir.
—Étrange... Étrange... C’est absolument incroyable.
Puis il demanda brusquement:
—Une âme de cette espècevaut-elle la peined’être sauvée?
Il se leva, en maugréant et marmottant, et se dirigea vers la porte en frappant vigoureusement des pieds. Sur le seuil il se retourna et cria de toute sa voix:
—Corrigez-vous! Abandonnez cette étroite, égoïste, mesquine idée de sauver vos misérables petites âmes, et tâchez de faire quelque chose qui ait un peu de dignité! Risquez vos âmes! Risquez-les pour de nobles causes; et alors, quand bien même vous les perdriez, que craindrez-vous? Corrigez-vous!
Les bonnes vieilles demoiselles se sentirent paralysées, pulvérisées, indignées et insultées; elles réfléchirent profondément et amèrement à ces blasphèmes. Elles étaient blessées à vif, et disaient qu’elles ne pourraient jamais pardonner ces injures.
—Corrigez-vous!
Elles se répétaient ce mot dans l’amertume de leur âme. «Corrigez-vous, et apprenez à mentir!»
Le temps s’écoula, et bientôt un changement se fit dans leur esprit. Elles avaient accompli le premier devoir de l’être humain, qui est de penser à lui-même jusqu’à ce qu’il ait épuisé le sujet, et elles se trouvèrent alors en état de considérer des choses d’un intérêt moindre, il leur fut possible de penser aux autres.
Les pensées des deux vieilles demoiselles s’en retournèrent donc bien vite à leur chère nièce et à l’affreuse maladie qui l’avait frappée. Aussitôt elles oublièrent les blessures qu’avait reçues leur amour-propre, et il s’éleva dans leur cœur un désir passionné d’aller au secours de celle qui souffrait, de la consoler par leur amour, de l’entourer de soins et de travailler de leur mieux pour elle, avec leurs faibles vieilles mains, d’user joyeusement, amoureusement leurs pauvres corps à son service, pourvu que ce privilège leur fût accordé.
—Et il nous l’accordera! s’écria Esther, avec de grosses larmes coulant sur ses joues. Il n’y a pas de gardes-malades comparables à nous, car il n’y en a pas d’autres qui sauraient veiller à cechevet jusqu’à ce qu’elles en tombent mortes. Et Dieu sait que nous, nous le ferions.
—Amen, dit Anna, et un sourire d’approbation brilla à travers les larmes qui mouillaient ses lunettes. Le docteur nous connaît, et il sait que nous ne désobéirons plus; il n’appellera pas d’autres gardes. Il n’oserait pas.
—Il n’oserait pas? dit Esther avec colère, essuyant vivement ses yeux. Il oserait tout, ce Chrétien du diable! Mais toute son autorité serait bien inutile, cette fois! Mais, bonté divine, Anna! Tout bien considéré, cet homme est très bon, intelligent et bien doué, il n’aurait jamais une telle pensée... L’heure à laquelle l’une de nous devrait aller voir la malade est passée... Qu’est-ce qui le retient? Pourquoi ne vient-il pas nous le dire?...
Elles entendirent le bruit de ses pas; il revenait... Il entra, s’assit, et se mit à causer:
—Marguerite est bien malade, dit-il. Elle dort encore, mais elle s’éveillera bientôt. Alors, l’une de vous devra aller vers elle, son état doit empirer avant de s’améliorer. Dans quelques jours il faudra la veiller jour et nuit. Quelle part de ce travail pourrez-vous entreprendre, à vous deux?
—Tout! s’écrièrent ensemble les deux vieilles demoiselles.
Les yeux du docteur étincelèrent et il dit avec enthousiasme:
—Oui, vous parlez franc, braves vieilles reliques que vous êtes! Et vous serez gardes-malades autant que vous le pourrez, car il n’y a personne dans cette ville qui vous soit comparable pour cette dure et sainte tâche. Mais vous ne pouvez pas tout faire, et ce serait un crime que de vous le permettre.
C’étaient là de belles louanges; des louanges inestimables, venant d’une telle source, et presque toute la rancune disparut aussitôt des cœurs des deux vieilles jumelles.
—Votre Tilly et ma vieille Mancy feront le reste, bonnes gardes toutes les deux, âmes blanches et peaux noires, vaillantes, fidèles, tendres. De vraies perles!... Et menteuses accomplies depuis le berceau... A propos, dites donc! Faites attention à votre petite-nièce aussi; elle est malade, et va l’être encore plus.
Les deux vieilles demoiselles parurent un peu surprises et incrédules. Esther s’écria:
—Comment donc? Il n’y pas une heure que vous lui avez dit qu’elle se portait comme le Pont-Neuf!
Le docteur répondit tranquillement:
—C’était un mensonge.
Les vieilles filles se retournèrent contre lui avec indignation, et Anna s’écria:
—Comment osez-vous nous faire cette odieuse confession, d’un ton si indifférent, quand vous savez ce que nous pensons de toutes les formes de...
—Chut! vous êtes ignorantes comme des chattes, toutes les deux, et vous ne savez pas du tout ce que vous dites. Vous êtes comme toutes les autres taupes morales. Vous mentez du matin au soir, mais parce que vous ne le faites pas avec votre langue, mais seulement avec vos yeux menteurs, vos menteuses inflexions de voix, vos phrases trompeuses et déplacées, et vos gestes trompeurs, vous levez avec arrogance vos nez dédaigneux et infaillibles, et vous faites parade devant Dieu et devant le monde d’une exemplaire sainteté; et un mensonge qui parviendrait à se glisser dans la glacière de vos âmes serait aussitôt mortellement congelé. Pourquoi tenez-vous à vous leurrer vous-mêmes avec cette idée ridicule qu’il n’existe que des mensonges parlés? Quelle est la différence entre mentir avec ses yeux et mentir avec sa bouche? Il n’y en a pas. En réfléchissant un instant vous le comprendriez. Il n’y apas un être humain qui ne dise une foule de mensonges, chaque jour de sa vie; et vous... mais, vous deux, vous en dites vingt mille; et, pourtant, vous faites une vive explosion d’horreur hypocrite quand je dis un mensonge très doux et innocent à cette enfant pour la protéger contre son imagination qui s’échaufferait jusqu’à lui donner la fièvre en moins d’une heure si j’étais assez malhonnête envers mon devoir pour le permettre. Et je le permettrais probablement si j’étais intéressé à sauver mon âme par des moyens tellement indignes.
Voyons, raisonnons ensemble. Examinons les détails. Quand vous étiez toutes les deux dans la chambre de la malade, à faire cette scène, qu’auriez-vous fait si vous aviez su que je venais?
—Eh bien, quoi?
—Vous vous seriez sauvées, en emmenant Hélène avec vous, n’est-ce pas?
Les vieilles filles se turent.
—Quels auraient été alors votre but et votre intention?
—Eh bien, quoi?
—De m’empêcher de découvrir cette action. De me porter à croire que l’excitation de Marguerite provenait d’une cause non connue de vous.En un mot, de me dire un mensonge, un mensonge silencieux. Et ce qui est plus, un mensonge qui aurait pu faire du mal.
Les jumelles rougirent, mais ne parlèrent pas.
—Non seulement vous dites des milliers de mensonges silencieux, mais vous dites aussi des mensonges en paroles... toutes les deux.
—Cela,non; ce n’est pas vrai!
—Si, c’est vrai. Mais seulement d’inoffensifs. Vous n’auriez jamais rêvé d’en prononcer un qui puisse faire du mal. Savez-vous que c’est là une concession... et une confession?
—Que voulez-vous dire?
—C’est une inconsciente concession de dire que les mensonges inoffensifs ne sont pas criminels. Et cela revient aussi à confesser que vous faites constamment cette distinction. Par exemple, vous avez refusé la semaine dernière une invitation de la vieille Mme Foster, pour ne pas rencontrer ces odieux Higbies à dîner, par un billet très poli, où vous exprimiez votre regret et disiez que vous étiez très fâchées de ne pouvoir accepter. C’était un mensonge, c’était le mensonge le plus complet qui ait jamais été prononcé. Niez-le, Esther, avec un autre mensonge.
Esther ne répondit qu’en branlant la tête.
—Cela ne suffit pas, continua le docteur. Répondez, était-ce un mensonge, oui ou non?
Les couleurs montèrent aux joues des deux vieilles demoiselles, et avec lutte et effort elles firent leur confession:
—C’était un mensonge.
—Bien. La réforme commence, il y a encore de l’espoir pour vous; vous ne diriez pas un mensonge pour sauver l’âme de votre meilleur ami, mais vous pouvez en dire sans le moindre scrupule pour vous épargner l’ennui de dire une vérité désagréable.
Il se leva. Esther parlant pour toutes deux, dit froidement:
—Nous avons menti: nous le reconnaissons; cela ne se renouvellera jamais. Mentir est un péché. Nous ne dirons plus jamais un seul mensonge d’aucune espèce, pas même un mensonge de politesse ou de charité, ni pour épargner à qui que ce soit le coup d’une douleur que Dieu lui envoie.
—Ah, que votre chute sera prompte! Au fait, vous êtes déjà retombées dans le péché, car ce que vous venez de prononcer est un mensonge.
Adieu, corrigez-vous! L’une de vous doit aller maintenant vers la malade.
Douze jours après, la mère et l’enfant s’agitaient dans les transes de l’affreuse maladie. Il y avait bien peu d’espoir pour l’une et pour l’autre. Les sœurs étaient pâles et exténuées, mais ne voulaient pas quitter leur poste. Leurs cœurs se brisaient, pauvres chères vieilles, mais leur vaillance était ferme et indestructible. Pendant tous ces douze jours, la mère avait beaucoup désiré voir son enfant et l’enfant sa mère, mais elles savaient bien, toutes les deux, que leurs prières sur ce point ne pourraient être de bien longtemps exaucées. Lorsque la mère sut, dès le premier jour, qu’elle était atteinte de la fièvre typhoïde, elle fut effrayée, et demanda s’il n’y avait pas de danger qu’Hélène ait pu contracter la maladie, la veille, en entrant dans sa chambre. Esther lui dit que le docteur s’était moqué de cette idée. Esther était ennuyée de le dire, bien que ce fût vrai, car elle n’avait pas cru aux paroles du docteur; mais quand elle vit la joie de la mère à cette nouvelle, la douleur de sa conscience perdit beaucoup de sa force; résultat qui la rendit honteuse du sens trompeur qu’elle avait donné à ses paroles, mais cette honten’alla pas jusqu’à l’amener à une consciente et distincte mise au point de ce qu’elle avait dit. Dès lors la malade comprit que son enfant devait rester loin d’elle, et promit de se réconcilier de son mieux à l’idée de cette séparation, car elle eût préféré endurer la mort, plutôt que de mettre en péril la santé de sa fille. Cette même après-midi, Hélène dut s’aliter; elle se sentait malade. Son état empira pendant la nuit. Au matin, sa mère demanda de ses nouvelles.
—Elle va bien?
Esther frissonna. Elle entr’ouvrit les lèvres, mais les mots refusaient de sortir. La mère la regardait languissamment, rêvant, attendant; soudain, elle pâlit et s’écria:
—Oh mon Dieu! Qu’y a-t-il? Elle est malade?
Alors le cœur torturé de la pauvre vieille tante fut plein d’épouvante et les mots lui vinrent:
—Non, soyez tranquille; elle va bien.
La malade exprima sa reconnaissance et toute la joie de son cœur.
—Dieu soit loué pour ces chères paroles! Embrassez-moi. Je vous adore, de me les avoir dites!
Esther raconta cet incident à Anna qui la reçutavec un regard plein de mépris, et dit froidement:
—Ma sœur, c’était un mensonge.
Les lèvres d’Esther tremblèrent piteusement; elle étouffa un sanglot et dit:
—Oh! Anna, c’était un péché; mais que voulez-vous? je n’ai pas pu supporter de voir l’effroi et l’angoisse de ses yeux.
—N’importe. C’était un mensonge, Dieu vous en tiendra responsable.
—Oh, je le sais, je le sais, s’écria Esther en se tordant les mains, mais s’il fallait recommencer tout de suite, je ne pourrais m’en empêcher. Je sais que je le dirais encore.
—Alors, prenez ma place auprès d’Hélène demain matin. Moi, je saurai dire la vérité.
Esther se jeta au cou de sa sœur pour l’attendrir et la supplier:
—Non, Anna, oh, ne le dites pas!... vous la tuerez!
—Du moins, j’aurais dit la vérité.
Au matin, elle eut une cruelle épreuve, elle aussi, en présence de la même question de la mère, et elle rassembla toutes ses forces pour ne pas faiblir. Lorsqu’elle ressortit de la chambre, Esther l’attendait, pâle et tremblante, dans le vestibule. Elle lui demanda à voix basse:
—Oh! comment a-t-elle pris l’affreuse nouvelle, cette pauvre, cette malheureuse mère?
Les yeux d’Anna étaient pleins de larmes. Elle dit:
—Dieu me pardonne; j’ai dit que l’enfant se portait bien.
Esther la serra contre son cœur:
—Dieu vous bénisse, Anna! dit-elle. Et elle lui exprima tout son amour et sa reconnaissance en caresses et en louanges passionnées.
Dès lors, toutes deux connurent les limites de leurs forces et acceptèrent leur destin. Elles capitulèrent en toute humilité en s’abandonnant aux dures nécessités de la situation. Chaque jour, elles prononçaient leur mensonge du matin, et confessaient leur péché en prière, sans implorer leur pardon, car elles s’en trouvaient indignes, mais avec le seul désir de reconnaître qu’elles se rendaient bien compte de leur faute et n’avaient pas l’intention de la cacher ni de l’excuser.
Chaque jour, tandis que la jolie petite idole de la famille souffrait de plus en plus, les vieilles tantes affligées peignaient l’épanouissement de sa beauté jeune et fraîche à la faible mère, et frissonnaient de douleur sous les coups que leur portaient ses transports de joie et de gratitude.
Pendant les premiers jours, tant que l’enfanteut la force de tenir un crayon, elle avait écrit à sa mère de tendres petits billets doux, dans lesquels elle lui cachait sa maladie. Et ces petits billets avaient été lus et relus par des yeux remplis de larmes reconnaissantes, baisés maintes et maintes fois, et gardés comme de précieux trésors, sous l’oreiller.
Puis vint un jour où la main de la jeune fille perdit toute sa force... où elle délira. Ce fut un cruel embarras pour les vieilles tantes. Il n’y avait plus de billets doux pour la mère.
Esther commença une explication très plausible et soigneusement étudiée; mais elle en perdit le fil, et son discours ne fut que confusion; le soupçon se montra sur le visage de la mère, puis la terreur. Esther le vit, reconnut l’imminence du danger, et se redressant résolument devant l’urgence de la situation, elle saisit son courage à deux mains; elle se raidit de toutes les forces de sa volonté, elle dit d’un ton calme et plein de conviction:
—Je ne voulais pas vous le dire, de peur de vous inquiéter, mais Hélène a passé la nuit chez les Sloanes. Il y avait une petite soirée, elle ne voulait pas y aller parce que vous êtes malade, mais nous l’avons persuadée. Elle est jeune etelle a besoin des plaisirs innocents de la jeunesse. Et nous avons pensé que vous approuveriez. Soyez sûre qu’elle écrira tout de suite, en rentrant.
—Comme vous êtes bonnes! et que vous nous comblez de soins, toutes les deux! Si j’approuve? Oh, je vous remercie de tout mon cœur. Ma pauvre petite exilée! Dites-lui que je veux qu’elle ait tous les plaisirs possibles. Je ne voudrais pas la priver d’un seul. Qu’elle garde seulement sa santé, c’est tout ce que je demande. Qu’elle ne souffre pas! Je ne peux pas en supporter l’idée... Que je suis heureuse et reconnaissante qu’elle ait échappé à cette contagion! et elle l’a échappé belle, tante Esther! Oh, si ce délicieux visage devait être tout flétri et brûlant de fièvre! Je ne peux pas y penser. Gardez-lui sa santé. Gardez-lui sa fraîcheur! Je la vois d’ici, cette délicate et ravissante enfant, avec ses grands yeux bleus, si francs et sérieux; et qu’elle est douce, oh, si douce et gentille et affectueuse! Est-elle toujours aussi belle, chère tante Esther?
—Oh, elle est plus belle, plus douce et charmante qu’elle ne l’a jamais été, si une telle chose peut s’imaginer.
Et Esther se retourne pour ranger les flacons de drogues, afin de cacher sa honte et sa douleur.
Le lendemain, les deux tantes se mirent à une tâche difficile et délicate dans la chambre d’Hélène.
Patiemment et sérieusement, avec leurs vieux doigts raidis elles essayèrent d’écrire une contrefaçon du billet promis. Elles ne réussirent pas du premier coup, mais petit à petit, et après plusieurs échecs, elles firent des progrès. Nul n’était là pour observer le tragique de tout cela, et de cette pathétique ironie du sort, elles étaient elles-mêmes inconscientes. Souvent leurs larmes tombaient sur les billets et les abîmaient. Quelquefois un seul mot mal formé rendait suspecte une lettre qui aurait pu passer. Mais finalement, Anna en produisit une dont l’écriture était une assez bonne imitation de celle d’Hélène pour passer même sous un regard soupçonneux. Elle l’avait enrichie abondamment de tous les petits mots caressants et des petits noms d’amitié, familiers aux lèvres de l’enfant depuis son berceau. Elle porta cette lettre à la mère, qui s’en saisit avec avidité, l’embrassa, la pressa contre son cœur, lisant et relisant tous les mots charmants, répétant avec un amour infini le dernier paragraphe:
«Minette chérie, si je pouvais seulement vous voir, et embrasser vos yeux, et sentir vos bras autour de moi! Je suis si contente que mes exercices de piano ne vous dérangent pas. Guérissez-vous vite. Tout le monde est bien bon pour moi, mais je me trouve tellement seule, sans vous, chère maman!»
—La pauvre petite! Je comprends tout à fait ses sentiments. Elle ne peut jamais être complètement heureuse sans moi; et moi... oh, je vis de la lumière de ses yeux!... Dites-lui de s’exercer tant qu’il lui plaira, tante Anna. Je ne peux pas entendre le piano de si loin, ni sa chère jolie voix quand elle chante. Dieu sait que je le voudrais bien. Personne ne sait comme cette voix est douce à mon oreille. Et dire que... un jour elle ne chantera plus!... pourquoi pleurez-vous?
—Seulement parce que... parce que... ce n’était qu’un souvenir. Lorsque je suis descendue, elle chantait «Loch Fomond», cette mélancolique berceuse! Je suis toujours émue lorsqu’elle chante cela.
—Et moi aussi. C’est d’une beauté touchante, divine. Lorsque quelque chagrin de jeune fille est dans son cœur, et qu’elle chante pour la consolation mystique que lui donne la musique...
Tante Anna?
—Chère Marguerite?
—Je suis très malade. Quelquefois il me vient comme un pressentiment que je n’entendrai plus jamais cette chère voix.
—Oh non... non; ne dites pas cela, Marguerite! Je ne peux pas le supporter!
Marguerite fut touchée et désolée. Elle dit doucement:
—Là, là... Laissez-moi vous prendre dans mes bras. Ne pleurez pas. Mettez votre joue près de la mienne. Consolez-vous. Je veux vivre. Je vivrai, si je peux. Ah! que ferait-elle sans moi? Est-ce qu’elle parle souvent de moi?... Mais je sais bien que oui.
—Oh, constamment... constamment.
—Ma chère petite fille! Elle a écrit son billet tout de suite, en entrant?
—Oui, à l’instant même. Elle n’a pas même attendu d’avoir quitté son chapeau.
—Je le savais bien. C’est bien sa manière affectueuse, tendre et impulsive. Je le savais sans le demander, mais je voulais vous l’entendre dire. La femme adorée le sait, mais elle voudrait que son mari lui redise son amour chaque jour, à tous moments, pour la seule joie de l’entendre... Elle a prisune plume, cette fois, j’aime mieux ça. L’écriture au crayon pouvait s’effacer, et j’en aurais été navrée. Lui avez-vous dit de prendre une plume?
—Oui... non... elle.... C’est elle qui en a eu l’idée.
La mère sourit et dit:
—J’espérais que vous diriez cela. Je n’ai jamais vu une enfant si aimable et prévenante!... Tante Anna!
—Chère Marguerite?
—Allez lui dire que je pense continuellement à elle et que je l’adore. Mais... vous pleurez encore. Ne vous inquiétez pas tellement de moi, ma chérie. Je crois qu’il n’y a rien à craindre, pour le moment.
La messagère désolée porta ces paroles et les délivra pieusement à des oreilles inconscientes. La jeune fille continua à gémir et à marmotter. Puis elle la regarda avec de grands yeux étonnés, effrayés et brillants de fièvre, des yeux où il ne restait plus un rayon d’intelligence.
—Êtes-vous... non, vous n’êtes pas ma mère. Je la veux!... Elle était là il n’y a qu’un instant. Je ne l’ai pas vue partir. Viendra-t-elle... Viendra-t-elle vite? Viendra-t-elle tout de suite?... Il y a tant de maisons. Et elles m’étouffent tellement... et ça tourne, tourne... Oh, ma tête, ma tête!...
Et ainsi de suite, elle s’agitait et se tourmentait sans cesse dans des transes de douleur, passant d’une idée torturante à une autre, jetant ses bras de tous côtés comme sous la menace d’une incessante persécution.
La pauvre vieille Anna mouillait les lèvres sèches et fiévreuses, caressant doucement le front brûlant, murmurait des mots de tendresse et de pitié, et remerciait le Père de tous, de ce que la mère était heureuse, et ne savait pas.
Chaque jour, la jeune fille s’en allait de plus en plus vers la tombe; et chaque jour, les tristes vieilles gardiennes portaient de fraîches nouvelles de sa santé radieuse et florissante à l’heureuse mère, dont la vie touchait aussi à sa fin. Et chaque jour, elles imaginaient des petits billets tendres et joyeux, imitant l’écriture de l’enfant, puis, le cœur déchiré et la conscience pleine de remords, elles pleuraient en regardant la mère joyeuse et reconnaissante qui les dévorait, les adorait, les chérissait comme d’inestimables trésors, et les jugeait sacrés parce que la main de l’enfant les avait touchés.
Enfin, elle vint, l’Amie qui apporte à tous la suprême consolation et la paix. Les lumières éclairaient faiblement l’appartement. Dans le silence complet et solennel qui précède l’aurore, des formes vagues glissèrent sans bruit le long du corridor et s’assemblèrent, silencieuses et recueillies, dans la chambre d’Hélène, autour de son lit, car l’avertissement avait été donné, et elles comprenaient. La jeune mourante avait les lèvres closes, elle était sans connaissance; l’étoffe qui recouvrait sa poitrine se soulevait et s’abaissait, tandis que s’écoulaient petit à petit les derniers souffles de la vie. De temps en temps, un soupir ou un sanglot étouffé rompait le silence. La même pensée, le même sentiment était dans tous les cœurs; l’angoisse de cette mort, ce départ pour le grand inconnu, et la mère qui n’était pas là, pour aider, encourager et bénir.
Hélène remua; ses bras s’étendirent désespérément comme s’ils cherchaient quelque chose... Elle était aveugle depuis plusieurs heures. La fin était venue. Tout le monde le savait. Avec un grand sanglot, Esther la prit dans ses bras en s’écriant:
—Oh, mon enfant, mon enfant chérie!
Une lueur d’extase et de bonheur suprême illumina la figure de l’enfant; car il lui fut miséricordieusement permis de croire que ce dernier embrassement était d’une autre. Et elle s’en alla paisiblement en murmurant:
—Oh maman, je suis si heureuse... J’avais tant besoin de vous... Maintenant je puis mourir.
Deux heures après, Esther était devant la mère qui lui demandait:
—Comment va l’enfant?
—Elle va bien! dit la vieille fille.
Un voile de crêpe noir, et un voile de crêpe blanc, furent pendus à la porte de la maison et le vent les fit balancer et frissonner ensemble. A midi, les préparatifs d’enterrement étaient finis et dans le cercueil reposait le jeune corps, dont le visage exprimait une grande paix. Deux affligées étaient assises tout près, pleurant et priant. Anna, et la vieille négresse Tilly. Esther vint, et elle tremblait, car un grand trouble était dans son âme. Elle dit:
—Elle demande un billet.
Le visage d’Anna devint blême. Elle n’avait pas pensé à cela. Elle avait cru que ces pathétiquesservices étaient terminés. Pendant un instant, les deux femmes se regardèrent fixement, les yeux vides; puis Anna dit:
—Il n’y a rien à faire... Il faut qu’elle l’ait. Autrement, elle soupçonnerait quelque chose...
—Elle découvrirait tout.
—Oui. Et son cœur se briserait.
Elle regarda le pâle visage de la morte, et ses yeux se remplirent de larmes.
—Je l’écrirai, dit-elle.
Esther le porta. La dernière ligne disait: «Minette chérie, ma douce et gentille maman, bientôt nous nous reverrons. N’est-ce pas là une bonne nouvelle? Et c’est bien vrai. Tout le monde dit que c’est vrai.»
La mère gémit et dit:
—Pauvre enfant, comment pourra-t-elle supporter de savoir? Je ne la verrai plus jamais en ce monde. C’est dur, bien, bien dur. Elle ne soupçonne rien? Vous la préservez de cela?
—Elle croit que vous serez bientôt guérie.
—Comme vous êtes bonne et attentive, chère tante Esther! Personne ne l’approche qui pourrait lui porter la contagion?
—Ce serait un crime.
—Mais vous, vous la voyez?
—A distance... oui.
—C’est très bien. En d’autres personnes on ne pourrait avoir confiance. Mais vous deux, anges gardiennes!... L’or n’est pas si pur que vous. D’autres seraient infidèles; et beaucoup me tromperaient et mentiraient.
Esther baissa les yeux et ses pauvres vieilles lèvres tremblèrent.
—Laissez-moi vous embrasser pour elle, tante Esther. Et quand je serai partie, et que tout danger sera passé, mettez ce baiser, un jour, sur ses chères lèvres, et dites-lui que c’est sa mère qui l’envoie, et que le cœur brisé de sa mère y est tout entier.
L’instant d’après, Esther, versant des larmes sur le visage pâle et froid, accomplit sa tragique mission.
Une autre journée se leva, et s’avança en inondant la terre de rayons de soleil. Tante Anna apporta à la mère défaillante des nouvelles pleines de consolation et un joyeux billet qui disait encore: «Nous n’avons plus que très peu de temps à attendre, maman chérie, puis nous serons ensemble.»
La note grave et profonde de la cloche s’entendit au loin, comme une plainte apportée par le vent.
—Tante Anna, on sonne. Quelque pauvre âme est au repos. J’y serai bientôt aussi. Vous ne la laisserez pas m’oublier?
—Oh, Dieu sait qu’elle ne vous oubliera jamais!
—N’entendez-vous pas ce bruit étrange, tante Anna? on dirait le son de beaucoup de pas qui rentrent.
—Nous espérions que vous ne l’entendriez pas, chérie. C’est un petit rassemblement d’amis venus pour... pour Hélène, pauvre petite prisonnière. Il y aura de la musique et elle l’aime tellement. Nous pensions que cela ne vous inquiéterait pas.
—M’inquiéter? oh non, non... oh, donnez-lui tout ce que son cher petit cœur peut désirer. Vous êtes toujours si bonnes pour elle, et si bonnes pour moi. Dieu vous bénisse, toutes les deux, toujours.
Après une pause, elle ajouta:
—Comme c’est beau! J’entends son orgue. Est-ce elle qui joue, croyez-vous?...
En vagues limpides et sonores la musique inspiratrice flotta dans l’air tranquille jusqu’à ses oreilles.
—Oui, c’est son jeu, ma petite chérie. Je le reconnais. On chante. Oh... c’est un cantique! et le plus beau, le plus sacré de tous, le plus touchant, le plus consolant...
Il me semble que cette musique va m’ouvrir les portes du paradis... Si je pouvais mourir maintenant...
Vagues et lointains, ces mots s’élevèrent dans le silence profond: