IX

Nearer, my God, to Thee,Nearer to Thee;E’en though it be a crossThat raiseth me!Plus près de toi, mon Dieu,Plus près de toi;Qu’importe que ce soit une croixQui m’élève plus près de toi!

Nearer, my God, to Thee,Nearer to Thee;E’en though it be a crossThat raiseth me!Plus près de toi, mon Dieu,Plus près de toi;Qu’importe que ce soit une croixQui m’élève plus près de toi!

Nearer, my God, to Thee,Nearer to Thee;E’en though it be a crossThat raiseth me!

Plus près de toi, mon Dieu,Plus près de toi;Qu’importe que ce soit une croixQui m’élève plus près de toi!

Avec la fin du cantique, une autre âme s’en fut vers le lieu du repos éternel, et celles qui avaient été tellement unies dans la vie ne furent pas séparées par la mort. Les vieilles sœurs pleuraient amèrement, mais elles se disaient avec joie:

—Quelle bénédiction, qu’elle ne l’ait jamais su!

A minuit, elles se tenaient ensemble et pleuraient encore, quand elles crurent voir un ange qui leur apparaissait dans une lumière céleste; et l’ange leur dit:

—Pour les menteurs une place est assignée. Ils brûlent dans le feu de l’enfer, durant l’éternité. Repentez-vous!

Les affligées tombèrent à genoux aux pieds de l’ange, et inclinèrent leurs têtes grises en adoration. Mais leurs langues étaient attachées au palais de leurs bouches, et elles se turent.

—Parlez! reprit l’ange, pour que je puisse porter la réponse devant le tribunal divin et vous rapporter le décret inévitable et décisif.

Elles inclinèrent la tête plus bas encore et l’une dit:

—Notre péché est grand, et nous nous humilions dans la honte; mais seule une repentance parfaite pourrait nous sauver. Et nous sommes de pauvres créatures qui avons appris l’infini de la faiblesse humaine, et nous savons que si nous nous retrouvions encore dans de si dures circonstances, nos cœurs faibliraient de nouveau et nous pécherions autant qu’auparavant. Les forts pourraient résister, et ainsi être sauvés, mais nous, nous sommes perdues.

Elles levèrent la tête pour supplier. Mais l’ange était parti. Pendant qu’elles s’étonnaient et pleuraient, l’ange revint et, s’abaissant vers elles, il leur dit tout bas le décret.

Était-ceEnfer, ouParadis?

A me voir vous croiriez que j’ai soixante ans et que je suis marié, mais cela tient à mon état et à mes souffrances, car je suis célibataire et je n’ai que quarante ans. Il vous sera difficile de croire que moi qui ne suis maintenant qu’une ombre, j’étais il y a deux ans un homme fort et vigoureux—un véritable athlète!—cependant c’est la simple vérité. Mais la façon dont j’ai perdu la santé est plus étrange encore. Je l’ai perdue en une nuit d’hiver, pendant un voyage de quatre cents kilomètres en chemin de fer, en aidant à surveiller un cercueil. C’est la vérité véritable et je vais vous raconter comment c’est arrivé.

J’habite à Cleveland, dans l’Ohio. Un soir d’hiver, il y a deux ans, je rentrai chez moi à la tombée de la nuit par une terrible tempête de neige.La première chose que j’appris en franchissant le seuil fut que mon plus cher camarade d’enfance et d’adolescence, John B. Hachett, était mort la veille et qu’avec son dernier souffle il avait exprimé le désir que ce fût moi qui fût chargé d’accompagner son corps auprès de ses vieux parents, dans le Wisconsin. Je fus terriblement affligé et bouleversé, mais il n’y avait pas le temps de se laisser aller aux émotions, il fallait partir immédiatement. Je pris la carte portant le nom «Révérend Lévi Hachett, à Bethléhem, Wisconsin» et je courus à la gare à travers la tempête qui hurlait. En arrivant à la station je trouvai sans peine la longue caisse qui m’avait été désignée et j’y fixai la carte avec de petits clous; je la fis mettre sur l’express, puis je revins au buffet m’approvisionner de sandwichs et de cigares. En ressortant, quelle ne fut pas mon émotion de voir ma caisse de nouveau sur le quai et un jeune homme en train de l’examiner qui se préparait à y clouer une carte qu’il tenait à la main. Très ennuyé et furieux, je m’élançai vers l’express pour réclamer une explication. Mais non, ma caisse était là, dans l’express, personne n’y avait touché, et on me dit que la caisse qui se trouvait sur le quai contenait des fusils que ce jeune homme devaitexpédier à une société de tir dans l’Illinois.

A ce moment-là, le cri: «En voiture, s’il vous plaît!» me fit sauter dans le fourgon où je trouvai un siège confortable sur un sac de coton.

Le conducteur était là, il travaillait dur; c’était un homme d’environ cinquante ans, du type très ordinaire, mais sa physionomie avait une bonne expression d’honnêteté et de simple bonne humeur, et toute son attitude respirait le bon sens jovial et pratique. Comme le train partait, un étranger s’avança et déposa sur le cercueil quelques paquets volumineux.

Puis, le train s’élança dans la sombre nuit, tandis que la tempête soufflait toujours plus fort, et je me sentis envahir par une grandissante angoisse; tout mon courage sombra. Le vieux conducteur fit une remarque ou deux au sujet de la tempête et de la température sibérienne, puis il ferma ses portes à coulisses et les barra, ferma sa fenêtre et l’attacha solidement. Après cela, il alla de-ci, de-là, un peu plus loin, mettant chaque chose en ordre et chantonnant sans cesse d’un air satisfait: «Doux adieux... doux adieux» sur un ton très bas et pas mal faux.

Bientôt je commençai à percevoir une odeur forte et pénétrante dans l’air glacé. Cela me déprima encore davantage, parce que naturellement je pensai à mon pauvre ami défunt. Il y avait quelque chose d’infiniment triste dans cette façon muette et pathétique de se rappeler à mon souvenir, et j’eus peine à retenir mes larmes. De plus, j’étais navré à cause du vieux conducteur qui pouvait s’apercevoir de l’odeur. Cependant, il continuait tranquillement son chant et je fus rempli de reconnaissance. Malgré ce soulagement moral, je devins de minute en minute plus inquiet, car l’odeur devenait à chaque instant plus forte et plus difficile à supporter. Bientôt, ayant arrangé les choses à sa satisfaction, le conducteur prit du bois et alluma un grand feu dans son poêle. Ceci me navra plus que je ne saurais dire; car je ne pouvais m’empêcher de penser que cela allait tout gâter. J’étais convaincu que l’effet de la chaleur serait terrible sur mon pauvre ami mort. Thomson (j’appris dans le courant de la nuit que le conducteur s’appelait Thomson) s’occupait maintenant à boucher les moindres fentes par où l’air pouvait s’introduire, en faisant remarquer qu’il avait l’intention de nous rendre agréable le voyage de la nuit en dépit du froid. Je ne dis rien, car je trouvais que ces précautions n’atteindraient peut-être pas le but que se proposait le conducteur. Pendant ce temps, le feu chauffait, et Thomson chantait toujours, et l’air devenait de plus en plus lourd. Je me sentis pâlir et cependant j’étais en moiteur, mais je souffris en silence et ne dis rien. Au bout de quelques minutes, le «Doux adieux» s’affaiblit dans le gosier de mon compagnon et s’éteignit bientôt complètement. Il y eut un silence de mauvais augure. Puis, Thomson dit:

—On dirait que ce n’est pas avec des fagots que j’ai garni ce poêle!

Il respira fortement une fois ou deux, puis s’approcha du cercueil, se pencha un moment sur les paquets qui le recouvraient, puis enfin revint s’asseoir à côté de moi. Il avait l’air très affecté. Après une pause, il reprit en montrant la caisse:

—Ami à vous?

—Oui, répondis-je avec un soupir.

—Il est un peu avancé, n’est-ce pas?

Pendant deux ou trois minutes, aucune parole ne fut prononcée, chacun de nous suivant sa propre pensée, puis Thomson dit d’une voix grave:

—Quelquefois on peut douter qu’ils soient vraiment morts... Les apparences trompent, vous savez... Le corps est tiède, les jointures souples, et ainsi de suite... Quoique vous pensiez qu’ils soient morts, vous n’en êtes pas absolument certain. J’ai eu des cas semblables dans mon wagon. C’est tout à fait terrifiant, parce que vous ne savez jamais s’ils ne vont pas se lever et vous regarder en face...

Après une autre pause, il indiqua la caisse du coude et ajouta:

—Maisluin’est pas dans ce cas! Non, Monsieur; je réponds de lui.

Le silence régna pendant quelque temps. Nous écoutions les sifflements rauques de la machine et les gémissements du vent. Alors Thomson reprit son discours sentimental:

—Oui, oui, il nous faut tous partir, il n’y a pas à sortir de là. L’homme né de la femme est ici-bas pour quelques jours seulement... comme le dit l’Écriture. Oui, envisagez-le du côté que vous voudrez, c’est bien solennel et curieux... Il n’y a personne qui puisse y échapper. Tous doivent partir, sans exception aucune. Un jour vous êtes joyeux et fort...

A ce point de son discours, il se leva brusquement, cassa une vitre, mit son nez au travers, respira une ou deux fois et revint s’asseoir pendant que je me levais pour mettre aussi mon nez à l’ouverture... A tour de rôle nous fîmes ce manège pendant quelque temps.

—Et le lendemain, reprit mon compagnon, on est coupé comme l’herbe et la place qui vous a connu ne vous reconnaîtra plus jamais... comme dit l’Écriture. Oui, vraiment... c’est solennel et curieux... mais il nous faut tous partir à un moment ou à un autre, il n’y a pas à sortir de là...

Il y eut une autre longue pause, puis:

—De quoi est-ce qu’il est mort?

Je dis que je ne savais pas.

—Depuis quand est-il mort?

Il semblait raisonnable de grossir un peu la vérité pour satisfaire les probabilités et je dis:

—Deux ou trois jours.

Mais cela ne servit à rien: Thomson reçut l’affirmation d’un air offensé qui signifiait clairement: Deux ou trois mois, vous voulez dire! Puis il continua placidement, et sans aucun égard pour le renseignement que je lui donnais, à développer son opinion sur les inconvénients graves qui pouvaient résulter d’un enterrement trop longtemps différé. Il se dirigea ensuite vers le coffre, le contempla un instant et revint vivement fourrer son nez dans la vitre cassée en disant:

—On aurait rudement mieux fait, en tout cas, de l’expédier le mois dernier!

Thomson s’assit et, plongeant sa figure dansson mouchoir rouge, se mit à se balancer de droite et de gauche, comme un homme qui fait de son mieux pour résister à une impression insupportable. A ce moment, le parfum—faut-il dire le parfum?—était à peu près suffoquant. Le visage de Thomson prenait une teinte grise. Je sentais que le mien n’avait plus de couleur du tout. Ensuite Thomson s’appuya le front dans sa main gauche, le coude sur son genou et agita son mouchoir rouge vers le coffre en disant:

—J’en ai charrié plus d’un... même qu’il y en avait qui étaient un peu trop faisandés... Mais! Seigneur! Ils n’auraient pas concouru avec lui. C’était de l’héliotrope en comparaison.

Cela me parut être un compliment à l’adresse de mon pauvre ami et je fus reconnaissant pour lui.

Bientôt il devint évident qu’il fallait faire quelque chose. Je suggérai des cigares. Thomson trouva que c’était une idée.

—Probablement que cela le changera un peu, dit-il.

Nous fumâmes en silence pendant quelque temps en essayant très fort de nous imaginer que les choses allaient mieux. Mais ce fut inutile. Avant longtemps et sans nous être consultés, nos cigaress’échappèrent au même moment de nos doigts inertes. Thomson dit en soupirant:

—Non, capitaine! Ça ne le change pas pour un sou! Et même ça le rend pire, il me semble... Qu’est-ce que nous allons faire maintenant?

Je fus incapable de rien proposer, et comme il fallait que j’avalasse constamment ma salive, je n’avais pas envie de me risquer à parler. Thomson se mit à maugréer à voix basse et à faire des discours sans suite sur ses malheureuses aventures nocturnes. Il désignait mon pauvre ami sous les titres les plus divers, l’appelant tantôt comte ou marquis, tantôt colonel ou général et je remarquai que le pauvre défunt montait en grade et se trouvait honoré d’un titre plus élevé à mesure qu’il s’imposait davantage à nos sens. Finalement Thomson s’écria:

—J’ai une idée! Supposons que nous nous y mettions tous les deux et que nous portions le colonel à l’autre bout du wagon... disons à vingt mètres de nous. Il n’aurait pas tant d’influence, alors, qu’en pensez-vous?

Je dis que c’était une bonne idée. Aussi, après nous être tous deux munis d’une bonne provision d’air au carreau cassé, nous nous approchâmes de la caisse et nous nous penchâmes sur elle.Thomson me fit signe de la tête en disant: Nous y sommes! puis, nous fîmes ensemble un effort surhumain. Mais Thomson glissa et son nez s’abattit sur les colis avoisinants.

Il suffoqua, s’étouffa et fit un bond vers la portière en battant l’air des deux mains et en criant:

—Garez-vous du chemin! Laissez-moi passer! Je suis mort! Garez-vous donc!

Je m’assis sur la plateforme, à la bise glaciale, pour lui soutenir un moment la tête... Il parut revivre. Après un instant, il dit:

—Nous l’avons bien tout de même un peu ébranlé, le général, hein?

—Je ne crois pas. Il n’a pas démarré, répondis-je.

—Ben, cette idée-là ne vaut rien! Faudra en trouver une autre. Il est content où il s’trouve, faut croire... Et puisque c’est comme ça qu’il prend les choses, et s’il s’est mis dans la tête de ne pas vouloir être dérangé, vous pouvez être sûr que tout se passera comme il l’entend. Oui, il vaut bien mieux lui laisser la paix tant qu’il voudra... Parce que, vous comprenez, il connaît toutes les ficelles à c’te heure, et ça s’comprend que le pauvre bougre qui essaiera de le contrarier aura du fil à retordre...

Mais nous ne pouvions rester dehors dans cette furieuse tempête, nous y serions rapidement morts de froid. Il fallut donc rentrer, fermer la porte et recommencer à souffrir en prenant place tour à tour à la vitre cassée. Après quelque temps, comme nous repartions d’une station, après un moment d’arrêt, Thomson bondit gaiement dans le fourgon en s’écriant:

—Nous sommes sauvés, cette fois, y a pas d’erreur! J’ai trouvé ce qu’il lui faut à ce monsieur. Nous le rendrons moins encombrant, quand le diable y serait!

Il s’agissait d’acide phénique. Le conducteur en avait un plein bidon et il se mit aussitôt à asperger le wagon. Il inonda spécialement la caisse et les paquets qui se trouvaient dessus. Après quoi, nous nous rassîmes pleins d’espoir; mais ce ne fut pas pour longtemps. Vous comprenez, les deux odeurs se mêlèrent, et alors... Eh bien, il nous fallut courir à la porte et sortir sur la plateforme. Une fois dehors, Thomson s’épongea la figure avec un mouchoir rouge et me dit d’un ton découragé:

—C’est inutile. Nous ne pouvons lutter contre lui. Il accapare tout ce que nous avons et le mêle à son propre parfum, il nous le rend à gros intérêt. Parbleu, capitaine, mais savez-vous que c’est au moins cent fois pire là-dedans que lorsque nous avons commencé le voyage? Je n’en ai jamais vu prendre leur tâche à cœur comme cela et y mettre tant d’ardeur! Non, monsieur, jamais! Et pourtant, il y a longtemps que je suis sur la voie et j’en ai transporté, comme je vous disais, pas mal, des boîtes de cet acabit...

A moitié morts de froid, nous sommes de nouveau rentrés, mais, sapristi, il n’y avait plus moyen d’y rester! Alors, nous avons fait la navette, nous gelant, nous réchauffant et suffoquant à tour de rôle. Au bout d’une heure, comme nous repartions d’une autre station, Thomson rentra avec un sac et dit:

—Capitaine! Nous allons essayer encore une fois, rien qu’une fois! Et si nous ne le subjuguons pas cette fois-ci, il n’y aura plus qu’à y renoncer définitivement, c’est ce que je pense...

Il avait dans son sac une quantité de plumes de volailles, de chiffons, de vieilles pommes desséchées, de vieux souliers, de feuilles de tabac et d’autres choses encore. Il empila le tout sur une grande tôle et y mit le feu.

Quand la flamme eut bien pris, je me demandai comment le mort lui-même pouvait le supporter.Tout ce que nous avions enduré jusque-là paraissait suave à côté de cette odeur nauséabonde... Mais remarquez en outre que l’odeur primitive subsistait toujours et semblait flotter au-dessus des autres, aussi puissante que jamais. Il me sembla même que les autres odeurs ne faisaient que la renforcer... et, ciel! c’était quelque chose... j’allais dire, quelque chose d’épouvantable... mais ce mot est faible, mille fois trop faible pour exprimer la chose.

Je ne fis pas ces réflexions dans le wagon, je n’en eus pas le temps, je les fis sur la plateforme où je courus aussitôt. En bondissant vers la porte, Thomson fut suffoqué et tomba. Je l’attrapai au collet pour le tirer au dehors, mais avant d’y avoir réussi j’étais à demi évanoui. Lorsque nous revînmes à nous sur la plateforme, Thomson me dit d’une voix basse et profondément découragée:

—Il nous faut rester dehors, capitaine! Il lefaut; y a pas d’autre moyen. Le gouverneur désire voyager seul, et maintenant faut le laisser faire...

Peu après, il ajouta:

—Et puis, vous savez, nous sommes empoisonnés... C’est notre dernier voyage... Croyez-moi. La fin de tout cela, ce sera la fièvre typhoïde. Je la sens venir en ce moment même.Oui, monsieur. Nous sommes marqués pour le ciel, aussi sûr que vous êtes là!

. . . . . . . . . . . . . . .

Une heure plus tard, à la station suivante, on nous retira de la plateforme, sans connaissance et les quatre membres gelés. A partir de ce moment-là, je fus pris d’une fièvre intense et je demeurai pendant trois semaines entre la vie et la mort. J’appris alors qu’on avait fait une erreur formidable et que j’avais passé cette terrible nuit en compagnie de la caisse à fusils qu’on m’avait attribuée à tort, tandis que le jeune armurier de la gare de départ expédiait consciencieusement le corps de mon pauvre ami à la Société de tir de l’Illinois. J’appris également que les paquets déposés sur le faux cercueil contenaient de cet excellent fromage de Sumberger qui fait les délices des gourmets. Je ne connaissais pas alors les propriétés odoriférantes de ce célèbre fromage, mais je les connais maintenant... hélas!

... Mais toutes ces révélations étaient arrivées trop tard pour me sauver; l’imagination avait fait son œuvre et ma santé était définitivement compromise. Je n’ai pu me rétablir en aucun climat, en aucune station balnéaire. Aujourd’hui, je fais mon dernier voyage; je rentre chez moi pour mourir.

Il y a quelques jours, je reçus par la poste une vieille lettre jaunie par le temps, écrite à la machine en caractères anciens et signée de moi. En voici la copie:

Hartford, le 19 mars 1875.«Je vous prie de n’user de mon nom d’aucune façon. Veuillez même ne pas divulguer le fait que je possède une machine à écrire. Je ne m’en sers du reste plus du tout, car je ne pouvais écrire une seule lettre avec cette machine sans recevoir par retour du courrier la plus instante prière de décrire ma machine, de dire quels progrès j’avais fait dans son maniement, etc, etc. Je n’aime pas àécrire des lettres, par conséquent je ne désire pas que l’on sache que je possède ce petit objet de curiosité.»«Mark Twain.»

Hartford, le 19 mars 1875.

«Je vous prie de n’user de mon nom d’aucune façon. Veuillez même ne pas divulguer le fait que je possède une machine à écrire. Je ne m’en sers du reste plus du tout, car je ne pouvais écrire une seule lettre avec cette machine sans recevoir par retour du courrier la plus instante prière de décrire ma machine, de dire quels progrès j’avais fait dans son maniement, etc, etc. Je n’aime pas àécrire des lettres, par conséquent je ne désire pas que l’on sache que je possède ce petit objet de curiosité.»

«Mark Twain.»

Avec cette vieille lettre se trouvait une note me demandant si la signature était authentique et s’il était vrai que j’eusse une machine à écrire en ma possession en 1875.

... Eh bien, la meilleure réponse que je puisse faire à cette demande se trouve dans le chapitre que voici de mon autobiographie inédite:

Villa Quarto, Florence, janvier 1904.

Dicter une autobiographie à une dactylographe est chose toute nouvelle pour moi, mais cela marche très bien, cela épargne du temps et de la peine.

J’avais déjà dicté à une dactylographe, mais ce n’était pas une autobiographie... et entre cette première expérience et celle que je fais aujourd’hui, il y a une distance... oh, oui, il y a bien trente ans! Une vie! Durant cette longue période il est arrivé beaucoup de choses, aussi bien aux machines à écrire qu’à nous tous. Au début de cette période, une machine à écrire était une curiosité. La personnequi en possédait une était une curiosité aussi. Mais maintenant, c’est le contraire, c’est qui n’en a pas qui est une curiosité. La première fois que je vis une machine à écrire, ce devait être... voyons... ce devait être en 1873... car Nasby était avec moi et c’était à Boston. Or nous ne pouvions nous trouver à Boston ensemble que pour une tournée de conférences et, d’autre part, je sais que je n’ai pas fait de tournée de conférences après 1873.

Mais n’importe, n’importe! Nasby et moi vîmes la machine dans une vitrine; nous entrâmes et le marchand nous en expliqua le mécanisme, nous montra ce qu’elle pouvait faire et nous assura qu’on pouvait arriver à écrire cinquante-sept mots à la minute. Il me faut confesser franchement que nous n’en crûmes pas un mot. Mais sa dactylographe se mit à travailler devant nous et nous nous mîmes en devoir de chronométrer son travail. Or, en fait, il fallut bien l’avouer: elle fit cinquante-sept mots en soixante secondes. Notre conviction commençait à être ébranlée, mais nous dîmes qu’elle ne referait pas le même tour de force. Cependant elle recommença... nous eûmes beau chronométrer avec soin, le résultat fut toujours le même. Elle écrivait sur d’étroites bandes de papier et à la fin de l’entrevue nous emportâmesces échantillons, pour les montrer à nos amis. La machine coûtait 125 dollars. J’en achetai une et nous partîmes fort excités.

De retour à l’hôtel, nous examinâmes les feuilles de papier et fûmes un peu désappointés en nous apercevant que les mêmes mots revenaient toujours. La jeune dactylographe avait gagné du temps en répétant constamment une courte phrase qu’elle savait par cœur. Malgré cela, il nous sembla—avec une certaine apparence de raison—qu’il était possible de comparer une débutante dactylographe avec un débutant au billard: dans les deux cas, on ne pouvait s’attendre à ce qu’une personne non exercée fît de grandes prouesses. Si donc, pour le jeu de billard, il était juste d’abandonner le tiers ou la moitié des points à un débutant, on pouvait dire qu’à la machine à écrire—si la pratique s’en répandait—un expert arriverait forcément à aller deux fois plus vite que notre jeune dactylographe. Nous pensions qu’on ferait plus tard cent mots à la minute, et je vois que ces prévisions se sont largement réalisées.

Chez moi, je tapotai la machine et m’amusai à écrire et récrire: «Le jeune homme resta accroché aux bastingages», jusqu’à ce que je fusse capable de reproduire ce court récit à raison de douze motsà la minute. Mais je me servais d’une plume pour les affaires sérieuses, je ne me mettais à la machine que pour étonner les visiteurs curieux. Je leur fournis généreusement des rames de papier contenant l’histoire en sept mots du jeune homme accroché aux bastingages.

Quelque temps après, je pris une jeune dactylographe et essayai de dicter quelques lettres. La machine ne possédait pas les majuscules et les minuscules comme celles d’aujourd’hui, mais seulement les majuscules, qui étaient gothiques et laides. Je me rappelle très bien la première lettre que je dictai. Elle était adressée à Edward Bok qui était alors un jeune homme et que je ne connaissais pas encore. Il était aussi entreprenant qu’il l’est maintenant et faisait une collection d’autographes, mais les simples signatures ne le satisfaisaient pas et il voulait deslettresautographes. Je lui envoyai donc la lettre qu’il demandait et la lui fistoute à la machine, en lettres capitales, la signature aussi. Et la lettre était longue, elle contenait des conseils et aussi des reproches. Je lui disais qu’écrire était mon commerce, mon gagne-pain, mon métier; je lui disais qu’il n’était pas aimable de demander à un homme des échantillons de son travail par pure curiosité: aurait-ill’idée de demander un fer à cheval à un forgeron ou un cadavre à un médecin?

Maintenant, j’en arrive à un souvenir plus important. En 1874, ma jeune employée copia une grande partie d’un de mes livresà la machine. Eh bien, dans les premiers chapitres de cette «Autobiographie», j’ai émis la prétention d’avoir été la première personne au monde qui se soit servi du téléphone installé à domicile; j’ajouterai maintenant que je crois bien être la première personne quiait utilisé la machine à écrire à un travail littéraire. Le livre dont je parle devait être:les Aventures de Tom Sawyer. J’en avais écrit toute la première partie en 1872 et je ne l’achevai qu’en 1874. Puisque ma dactylographe me copia ce texte pendant l’année 1874, j’en conclus qu’il s’agit bien de ce livre-là.

Mais ces premières machines étaient fort capricieuses et pleines de défauts affreux. Elles avaient plus de vices que celles d’aujourd’hui n’ont de qualités. Après une ou deux années, je trouvai que cela m’abîmait le caractère et je décidai de faire cadeau de ma machine à Howells[E]. Il ne l’accepta pas d’emblée, car il se méfiait des nouveautés alors comme aujourd’hui. Mais j’arrivai à le persuader. Il avait grande confiance en moi et je crois bien que je lui fis croire à des qualités que la machine ne possédait certainement pas. Il la porta chez lui, à Boston, et, dès lors, mon caractère s’améliora tandis que le sien prit une fâcheuse tournure, dont il ne se débarrassa jamais.

Il ne la garda pourtant que six mois, puis il me la rendit. J’en fis encore cadeau à deux ou trois autres personnes, mais elle ne put rester nulle part et on me la rapportait toujours. En désespoir de cause, je la donnai à mon cocher, Patrick Mac Aleer qui en fut très reconnaissant, parce qu’il ne connaissait pas cette sorte d’animal... Il pensa que je voulais essayer de le rendre plus sage et meilleur... Et aussitôt qu’il se crut plus sage et meilleur, il la vendit pour acheter une selle de dame dont il ne pouvait pas se servir... Et là s’arrête ce que je sais de l’histoire de ma première machine à écrire.

Quelqu’un vient de raconter dansla Tribuneque j’avais autrefois proposé au Rev. Thomas K. Beecher, de la petite ville d’Elmira, de nous associer pour élever un monument à Adam et que Mr. Beecher avait bien accueilli ce projet. Mais ce n’est pas tout. L’affaire n’était qu’une plaisanterie au début, mais elle ne fut pas très loin d’être réalisée.

Il y a longtemps—trente ans—l’ouvrage de Mr. Darwin,la Descendance de l’Homme, avait paru depuis quelques années et l’ouragan d’indignation déchaîné par ce livre sévissait encore dans les chaires et dans les revues. En étudiant les origines de la race humaine, Mr. Darwin avait laissé Adam complètement de côté. Nous avions les singes, le «chaînon manquant» et toutessortes d’ancêtres divers, mais pas Adam. En plaisantant avec Mr. Beecher et d’autres amis à Elmira, il m’arriva de dire que très probablement les hommes oublieraient Adam et reconnaîtraient unanimement le singe pour ancêtre, et qu’ainsi, dans le cours des siècles, le nom même d’Adam disparaîtrait de la surface de la terre. J’ajoutai qu’il conviendrait d’empêcher un pareil sacrilège: un monument sauverait de l’oubli le père du Genre humain et évidemment la ville d’Elmira devait se garder de perdre cette occasion d’honorer Adam et de se créer un grand renom...

Alors, l’inattendu arriva. Deux banquiers s’emparèrent de l’affaire, non par plaisanterie, non par sentiment, mais parce qu’ils voyaient dans ce monument un grand avantage commercial pour la ville. Le projet n’avait été au début qu’une douce plaisanterie; il devenait alors du plus haut comique avec ce côté commercial qui fut gravement et solennellement discuté. Les banquiers me demandèrent plusieurs rendez-vous. Ils proposèrent un indestructible monument du coût de cent vingt-cinq mille francs. Ce serait si extraordinaire de voir un petit village élever un monument à la mémoire du premier homme que le nom même d’Elmira serait vite connu sur toute la surface du globe. Il n’existerait pas d’autre édifice consacré à Adam sur la planète et Elmira ne connaîtrait pas de rivale jusqu’à ce qu’un maire de hameau ait l’idée d’édifier un monument en l’honneur de la Voie Lactée.

De tous les points du globe on viendrait visiter la merveille, et il n’y aurait pas de tour du monde complet sans un séjour à Elmira. Cette petite ville deviendrait une Mecque, elle serait envahie par les touristes, les guides, les agences, les trains de plaisir... Il y aurait des bibliothèques spéciales sur le monument, chaque voyageur voudrait le photographier et on en ferait des modèles réduits qui se vendraient dans le monde entier; sa forme deviendrait aussi familière que la figure de Napoléon.

Un des banquiers souscrivit pour vingt-cinq mille francs et je crois que l’autre s’engagea pour la moitié moins, mais je ne me souviens pas très bien du chiffre. Nous fîmes faire des projets et devis; quelques dessins nous vinrent même de Paris.

Au début, quand toute l’affaire n’était encore qu’une plaisanterie, j’avais esquissé une pétition humble et fervente au Congrès en vue d’obtenir que le Gouvernement favorisât notre initiative. J’y expliquai que ce monument serait un témoignage de la gratitude de la Grande Républiquepour le père du Genre humain et d’affectueux attachement à sa mémoire en ces sombres jours où les plus âgés de ses enfants s’écartaient de leur commun ancêtre. Il me sembla que cette pétition devait être présentée aux Chambres, car j’avais l’idée que sa lecture publique suffirait à couvrir le projet de ridicule et à l’enterrer définitivement. Je l’envoyai donc au général Joseph R. Hawley qui me promit de la présenter. Mais il n’en fit rien. Je crois me souvenir qu’il m’expliqua qu’après avoir lu lui-même la pétition, il avait eu peur: «elle était trop sérieuse, ardente, sentimentale... Les députés auraient pu la prendre au sérieux».

Nous aurions dû poursuivre notre projet, nous en serions venus à bout sans trop de difficultés et Elmira serait maintenant une des villes les plus célèbres du monde.

Il y a peu de jours, je commençai une nouvelle dans laquelle un des personnages parle occasionnellement d’un monument à Adam et en même tempsla Tribunea retrouvé cette vieille plaisanterie d’il y a trente ans... Sans doute la télégraphie mentale a fait des siennes en cette circonstance. C’est curieux, mais les phénomènes de télégraphie mentale sont toujours curieux.

De bonnes petites filles ne doivent pas faire la moue à leurs supérieurs toutes les fois que ceux-ci les ennuient; mais elles ont tout avantage à garder cette vengeance pour les cas particulièrement graves.

Si vous n’avez qu’une informe petite poupée de son, alors que vos camarades plus fortunées possèdent un coûteux bébé en porcelaine, il vous faut néanmoins traiter le vôtre avec douceur et bonté. Il ne vous faut pas essayer de le malmener tant que votre conscience ne vous y contraint pas et que vous ne vous en sentez pas la force.

Ne vous saisissez jamais par force du sucre d’orge de votre petit frère; il est préférable de le lui faire donner de bon gré en lui promettant de lui abandonner la première pièce de cinq francsque vous découvrirez sur une meule flottant sur la rivière. Dans la candeur de son âme, il trouvera cette transaction parfaite. Du reste, en tout temps, cette si plausible fiction a appauvri bien des enfants à l’esprit trop simpliste.

Si, en certaines circonstances, vous trouvez nécessaire de corriger votre frère, ne le faites pas en lui jetant de la boue... Non, ne vous servez jamais de boue pour cela, car cela abîmerait ses habits. De toutes façons, il vaut mieux le corriger légèrement et vous verrez que vous obtiendrez de bons résultats de cette méthode. Vous attirerez ainsi son attention et si vous ne vous êtes servies que d’eau au lieu de boue, il est possible que cette eau serve à enlever les impuretés de sa peau.

Si votre mère vous dit de faire une chose, il est mauvais de répondre que vous ne voulez pas. Il est meilleur et beaucoup plus avantageux d’expliquer que vous ferez comme elle vous dit, et puis d’agir selon ce que vous dictera votre bon jugement.

Il vous faut toujours vous rappeler que vous êtes redevables envers vos parents de votre nourriture, de votre bon lit, de vos jolies robes et du privilège de rester chez vous au lieu d’aller à l’école quand on vous croit malades. Il vous fautdonc respecter leurs petits préjugés, rire de leurs petits caprices et passer par-dessus leurs petits défauts, à moins que cela ne dépasse la mesure.

De bonnes petites filles doivent toujours marquer de la déférence envers les personnes âgées. Il ne vous faut jamais «embêter» les vieillards à moins qu’ils ne vous «embêtent» les premiers.

Les pièces fournies par le procès et la Réhabilitation donnent des détails minutieux et clairs sur l’histoire étrange et magnifique de Jeanne d’Arc. Parmi toutes les biographies qui surchargent les rayons des bibliothèques du monde entier, celle-ci est la seule dont la vérité nous ait été confirmée par serment. Nous y voyons d’une façon si saisissante les hauts faits et le caractère de cette extraordinaire personnalité que nous sommes prêts à en accepter les détails surnaturels. La carrière publique de Jeanne d’Arc ne dura que deux ans, mais quelles années bien remplies! La plus profonde analyse ne suffit pas à nous faire comprendre cette âme tout entière, mais, sans la comprendre toujours, il est bon de l’aimer avec étonnement et de l’étudier avec révérence.

Dans la Jeanne d’Arc de seize ans, il n’y avait aucune promesse d’avenir romanesque. Elle vivait dans un morne petit village sur les frontières mêmes du monde civilisé d’alors. Elle n’avait été nulle part, n’avait rien vu et ne connaissait que de simples petits bergers. Elle n’avait jamais vu une personne d’un rang social un peu élevé, elle savait à peine à quoi ressemblait un soldat, elle n’était jamais montée à cheval et n’avait porté aucune arme. Elle ne savait ni lire, ni écrire; elle savait coudre et filer, elle savait son catéchisme et ses prières ainsi que les fabuleuses histoires des saints. C’était tout.

Telle était Jeanne à seize ans. Que savait-elle de la loi? des avocats? des procédés légaux? Rien, moins que rien. Ainsi équipée d’ignorance, elle se rendit devant le tribunal de Toul pour un procès où elle se défendit elle-même, sans avocat ni conseil d’aucune sorte. Elle ne fit citer aucun témoin, mais gagna sa cause en parlant nettementet sincèrement selon son cœur. Le juge étonné parla d’elle hors du tribunal en l’appelant: «Cette merveilleuse enfant.»

Elle alla trouver le commandant en chef de la garnison de Vaucouleurs et lui demanda une escorte, disant qu’il lui fallait aller à l’aide du roi de France, puisque Dieu l’avait désignée pour lui reconquérir son royaume et lui rendre sa couronne. Le commandant lui dit: «Quoi! Mais vous n’êtes qu’une enfant!» Et il ajouta: «Il faut la ramener chez elle et la fouetter.»

Mais elle répondit qu’elle devait obéir à Dieu et qu’elle reviendrait de nouveau, sans se lasser, autant de fois qu’il le faudrait et que finalement elle obtiendrait l’escorte demandée.

Elle disait vrai. Avec le temps, l’officier fléchit et, après des mois de délais et de refus, il lui donna des soldats, puis il détacha son épée et la lui donna en disant: «Allez... et arrive que pourra.»

Elle fit un long et périlleux voyage à travers un pays ennemi, elle parla au roi et le convainquit. Elle fut alors priée de comparaître devant l’Université de Poitiers pour prouver qu’elle était bien réellement envoyée par Dieu et non par le diable. Jour après jour, pendant trois semaines, elle se présenta, sans timidité, devant la docte assemblée, et, malgré son ignorance, elle trouva dans son bon sens et dans son cœur simple et droit des réponses excellentes aux plus profondes questions. De nouveau elle gagna sa cause ainsi que l’admiration de l’auguste compagnie.

Et puis, à l’âge de dix-sept ans, elle devint Généralissime de l’armée, ayant sous ses ordres un prince de la famille royale et plusieurs vieux généraux. A la tête de la première armée qu’elle eut jamais vue, elle marcha sur Orléans. En trois terribles combats, elle emporta d’assaut les principales forteresses de l’ennemi, et, en dix jours, elle fit lever un siège qui faisait échec depuis sept mois aux forces réunies de la France.

Après un stupide et énervant retard causé par les tergiversations du roi et les conseils traîtres de ses ministres, elle obtint de reprendre les armes. Elle emporta d’assaut la place de Jargeau, puis la ville de Meung. Elle força Beaugency à se rendre, puis elle remporta la mémorable victoire de Patay contre Talbot, «le lion anglais», et par là mit fin à la guerre de Cent Ans. Cette campagne de sept semaines avait produit des résultats considérables. Patay fut le Moscou de la domination anglaise en France. Ce fut le commencement du déclin d’une suprématie gênante qui avait accabléla France par périodes pendant trois cents ans.

Vint ensuite la fameuse campagne de la Loire, la prise de Troyes, puis, en prenant partout forteresses et villes, la marche triomphante jusqu’à Reims où Jeanne couronna le Roi, dans la cathédrale, au milieu des réjouissances publiques. Un paysan, son père, se trouvait là pour voir ces choses et essayer d’y croire. Grâce à elle, le roi avait retrouvé sa couronne et son royaume, et, une fois dans sa vie, il se montra reconnaissant. Il demanda à Jeanne de désigner elle-même sa récompense. Elle ne demanda rien pour elle, mais demanda que les impôts de sa ville natale fussent abolis pour toujours. Cela lui fut accordé et la promesse fut tenue pendant trois cent soixante ans. Puis on l’oublia, La France était alors très pauvre, elle est très riche maintenant, mais voilà plus de cent ans qu’elle perçoit cet impôt.

Jeanne demanda encore une autre faveur: maintenant qu’elle avait rempli sa mission, elle voulait retourner dans son village et reprendre sa vie humble auprès de sa mère et de ses amies d’enfance, car elle ne prenait aucun plaisir aux cruautés de la guerre et la vue du sang et de la souffrance lui brisait le cœur. Quelquefois, au milieu d’une bataille, elle ne tirait pas son épée, de peurqu’emportée par la splendide folie de l’action, elle ne prît sans le vouloir la vie d’un ennemi. Une de ses plus jolies paroles à son procès de Rouen fut la naïve affirmation qu’elle n’avait jamais tué personne... Mais il ne lui fut pas accordé de retourner à la paix et au repos de son village. Alors elle demanda à marcher tout de suite sur Paris pour achever de chasser les Anglais hors de France. Elle fut en butte à tous les obstacles que pouvaient lui susciter la traîtrise des courtisans et la faiblesse du roi, mais, à fa fin, elle se força un chemin sur Paris et, à l’assaut d’une de ses portes, elle tomba grièvement blessée. Évidemment ses hommes perdirent courage sur-le-champ, car c’était elle qui était tout leur courage, et ils reculèrent. Elle supplia qu’on la laissât retourner en avant, disant que la victoire était certaine. «Je prendrai Paris maintenant, ou je mourrai!» dit-elle. Mais on l’emporta de force du lieu de l’action. Le Roi ordonna la retraite et alla jusqu’à licencier ses hommes. Selon une vieille et belle coutume militaire, elle consacra son armure d’argent en la suspendant dans la cathédrale de Saint-Denis. Les grands jours étaient finis.

Par ordre, elle suivit le Roi et sa cour frivole et endura pour un temps une captivité dorée.Mais sa fierté d’esprit s’accommodait mal de cet état de choses et lorsque l’inaction lui devenait trop insupportable, elle rassemblait quelques hommes et s’élançait à l’assaut de quelque forteresse qui capitulait toujours.

A la fin, le 24 mai, dans une sortie à Compiègne, elle fut prise elle-même après une résistance désespérée. Elle venait d’avoir dix-huit ans et ce fut sa dernière bataille.

Ainsi finit la plus brève et la plus éclatante carrière militaire qu’ait enregistrée l’histoire. Cette carrière n’avait duré qu’un an et un mois, mais à son début la France était une province anglaise et à la fin l’état du pays était tel que l’on comprend que la France soit aujourd’hui la France. Treize mois! Ce fut vraiment court! Mais dans les siècles qui se sont écoulés depuis, cinq cents millions de Français ont vécu et sont morts heureux parce que Jeanne d’Arc batailla pendant ces treize mois.

Jeanne était destinée à passer le reste de ses jours derrière des murs et des écrous. Elle était prisonnière de guerre, mais non pas criminelle etsa captivité fut en conséquence reconnue comme honorable. D’après les lois de la guerre, elle devait être mise à rançon et un beau prix ne pouvait être refusé s’il était offert. Jean de Luxembourg lui fit le juste honneur de réclamer pour elle une rançon de prince. En ce temps-là cette expression représentait une somme définie, 61.125 francs. Il était naturellement à supposer que le Roi ou la France reconnaissante—l’un et l’autre sans doute—s’empresseraient d’offrir l’argent nécessaire pour libérer leur jeune bienfaitrice... Mais cela n’eut pas lieu. En cinq mois et demi ni le Roi, ni le Pays ne surent lever la main ni offrir un sou. Deux fois, Jeanne essaya de s’échapper. Une fois, elle faillit réussir par stratagème, elle enferma son geôlier derrière elle, mais elle fut surprise et ramenée. Dans l’autre cas elle se laissa glisser d’une tour de soixante pieds de haut, mais sa corde étant trop courte, elle fit une chute, se blessa et ne put s’évader. Enfin, Cauchon, évêque de Beauvais, paya la rançon demandée et acheta Jeanne pour l’Église et pour les Anglais; il la fit mettre en jugement sous l’accusation d’avoir porté des vêtements d’homme et d’avoir proféré des impiétés, mais en réalité il s’agissait de s’en débarrasser. Elle fut alors enfermée dans les donjons du château de Rouen et écrouée dans une cage de fer, pieds et poings liés et le cou attaché à un pilier. Durant tous les mois de son emprisonnement, et à partir de ce moment jusqu’à la fin, plusieurs grossiers soldats anglais montèrent nuit et jour la garde autour d’elle, à l’intérieur même de sa cellule. Ce fut une lugubre et hideuse captivité, mais cela ne dompta pas son courage. Elle demeura prisonnière pendant une année; elle passa les trois derniers mois à défendre sa cause devant une formidable assemblée de juges ecclésiastiques, leur disputant le terrain, lambeau par lambeau et pied à pied, avec une adresse étonnante et un courage indomptable. Le spectacle de cette jeune fille abandonnée et solitaire, sans avocat ni conseiller, ne connaissant pas l’acte d’accusation, n’ayant pas même pour venir en aide à sa merveilleuse mémoire le compte rendu des séances journalières du procès, et livrant, calme et sans épouvante, cette longue bataille contre de si formidables adversaires, est un fait d’une sublime grandeur. Pareille chose n’a nulle part été vue, ni dans les annales de l’histoire, ni dans les trouvailles de l’imagination.

Et qu’elles étaient grandes et belles les réponses qu’elle faisait constamment, qu’elles étaient fraîches et juvéniles! Et il faut se rappeler qu’elle était fatiguée, harassée de corps autant que d’esprit. Tous les avantages qu’a la science sur l’ignorance, l’expérience sur l’inexpérience, l’esprit de chicane sur la candeur, tous les guet-apens que peuvent imaginer les malicieuses intelligences habituées à poser des pièges aux simples, tout cela fut employé contre elle sans la moindre honte...

Elle fut condamnée au feu... sans preuves, naturellement, et, uniquement, parce que ses jugesdevaientla condamner,par ordre. Ses derniers moments et sa mort furent admirables, et d’un héroïsme qui n’a pas été atteint, non en vérité, par aucune autre créature humaine.

Jeanne d’Arc est la merveille des siècles. Lorsque nous réfléchissons à son origine, à son milieu, à son sexe, à son âge, nous sommes obligés de reconnaître qu’elle demeurera très certainement la merveille des siècles. Lorsque nous considérons un Napoléon, un Shakespeare, un Wagner, un Édison, nous sentons bien que le génie d’un de ces hommes s’explique en grande partie par le milieu, les circonstances, la culture, etc., mais lorsqu’il s’agit de Jeanne d’Arc il n’en est plus de même. Elle estnéeavec tout son génie, formé, prêt à s’exercer. A seize ans, elle étonne des juges et elle n’ajamais vu d’armée. Il y a eu de jeunes généraux victorieux, dans l’histoire, mais tous avaient débuté par des grades inférieurs et, en tout cas, aucun n’a été une jeune fille. En somme, nous pouvons concevoir que Jeanne soit née avec de grandes qualités de cœur et d’esprit, mais ce qui nous confond, c’est que ces qualités aient immédiatement atteint leur maximum d’efficacité, sans préparation d’aucune sorte. Nous pouvons comprendre comment la future pêche est en puissance dans une petite amande amère, mais nous ne pouvons concevoir la pêche née spontanément, sans des mois de lent développement et sans les effluves du soleil. Jeanne d’Arc sort tout équipée de son humble milieu et de son obscur village, elle n’a rien vu, rien lu, rien entendu... c’est cela qui nous stupéfie... car, enfin, on ne peut nier qu’elle n’ait été grand capitaine, ni que son esprit n’ait eu de merveilleuses ressources devant les fourbes et savantes questions de ses juges et bourreaux.

Dans l’histoire du monde, Jeanne d’Arc demeure donc seule comme une personnalité unique et inégalée.

Son histoire a encore un autre trait qui la met hors des catégories où nous nous complaisons à ranger les hommes illustres: elle eut le don deprophétie. Elle prédit à l’avance la longueur de sa carrière militaire, la date du jour où elle devait être faite prisonnière et bien d’autres événements dont elle spécifiait la date et le lieu... et toujours ces prédictions se réalisèrent. A un moment où la France paraissait encore entre les mains des Anglais, elle affirma deux fois devant ses juges qu’en moins de sept ans, les Anglais seraient hors de France; ce qui se produisit en réalité.

Jeanne était douce, simple et aimable. Elle aimait son pays natal, ses amis, la vie de son petit village. Après ses plus belles victoires, elle oubliait sa gloire pour bercer de mots consolants les mourants et les blessés. Elle étaitfemme. La première fois qu’elle fut blessée, elle pleura à la vue de son sang, mais, entendant les autres généraux parler de retraite, elle remonta précipitamment à cheval et se rua à l’assaut.

Comme il est étrange de constater que les artistes qui ont représenté Jeanne d’Arc ne se sont jamais souvenus que d’un seul et petit détail, à savoir qu’elle était une paysanne, et qu’ils en ont fait une sorte de bonne prêcheuse du moyen âge, sans finesse de traits[G]! Les artistes se sontmontrés les esclaves d’une idée figée, et ils ont oublié d’observer que les âmes sublimes ne sont jamais logées dans des corps grossiers. Car l’âme pétrit la chair par laquelle elle s’extériorise et, dans la lutte entre le corps et l’esprit, c’est ce dernier qui l’emporte, lorsqu’il s’agit d’une Jeanne d’Arc. Nous savons à qui ressemblait Jeanne d’Arc, sans chercher bien loin, simplement en nous rappelant ce qu’elle a fait. L’artiste devrait peindreson âme, et alors du même coup il peindrait son corps avec vérité. Elle s’élèverait alors devant nous comme une attirante vision: nous verrions un corps élancé, svelte et jeune, empreint d’une grâce inimaginable et émouvante, une figure transfigurée par la lumière de cette brillante intelligence et les feux de cet esprit surhumain.

Si nous considérons, comme je l’ai déjà dit, l’ensemble des circonstances, origine, jeunesse, sexe, ignorance, premier entourage, oppositions et obstacles rencontrés, victoires militaires et triomphes de l’esprit, il est facile de regarder Jeanne d’Arc comme la créature de beaucoup la plus extraordinaire que la race humaine ait jamais produite.

Je découpe le paragraphe suivant dans un article publié par un journal de Boston:


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