La fête projetée se passa à merveille. Les amis de Foster, jeunes et vieux, étaient tous présents. Parmi les jeunes se trouvaient Flossie et Grâce Pistache et leur frère Adelbert qui était un jeune ferblantier plein d’avenir. Il y avait aussi Hosanna Dilkis jeune, un plâtrier ayant à peine fini son apprentissage. Depuis bien des mois, Adelbert et Hosanna s’étaient montrés très assidus auprès de Gwendolen et Clytemnestra Foster, et les parents des deux jeunes filles en avaient témoigné leur entière satisfaction. Mais ils se rendirent compte alors que ce sentiment n’existait plus. Ils sentaientque leur nouvelle condition financière avait élevé une barrière sociale entre leurs filles et les jeunes ouvriers. Leurs filles pouvaient désormais regarder plus haut, c’était même leur devoir. Elles ne devaient pas viser à épouser moins qu’un homme d’affaires ou un avocat... Mais papa et maman s’en chargeraient et il n’y aurait pas de mésalliance.
Néanmoins, ces projets et ces pensées demeuraient cachés et ne firent pas ombrage aux réjouissances de la fête. Tout ce que les invités purent lire sur la physionomie de leurs hôtes, ce fut un contentement calme et hautain. Leur maintien grave et digne força l’admiration et l’étonnement de tous les assistants. Tous s’en aperçurent, tous en parlèrent, mais personne n’en devina le secret. C’était un profond mystère. Trois personnes différentes firent sans malice la même remarque sur cette apparente prospérité: «On dirait qu’ils ont fait un héritage!»
Et c’était bien vrai.
La plupart des mères auraient pris en main la question matrimoniale à l’ancienne façon. Elles auraient fait un long discours solennel et sans tact—un discours fait pour manquer son but en causant des larmes et des révoltes secrètes; etles mêmes mères auraient gâté davantage leur jeu en défendant aux jeunes ouvriers de continuer leurs assiduités auprès de leurs filles. Mais la mère des petites Foster était d’une nature différente, elle était pratique. Elle ne parla de la chose ni aux jeunes gens, ni à personne, sauf à Sally. Il l’écouta et comprit, il comprit et il admira. Il dit:
—Je saisis ton idée. Au lieu de mépriser les échantillons offerts et de gâter le marché en blessant des sentiments légitimes, tu cherches simplement d’autres échantillons pour le même prix et tu laisseras faire le reste à la nature. C’est la sagesse, Aleck, la sagesse solide comme un roc. Où est ton élu? As-tu déjà jeté l’hameçon?
Elle n’avait encore rien fait. Il fallait qu’ils examinent ensemble l’état de ce que Sally appelait le «marché». Pour commencer, ils discutèrent le jeune Brodish, avocat de talent, et Fullon, un jeune dentiste. Il aurait fallu que Sally les invitât à déjeuner.
—Mais, pas tout de suite, rien ne presse, dit Aleck. Il faut les surveiller et attendre, une grande lenteur ne nuirait jamais dans une affaire si importante.
Il arriva que cette façon de voir fut sage aussi, car, avant trois semaines, Aleck fit une affairequi porta ses imaginaires cent mille à quatre cent mille de la même espèce. Pour la première fois, les Foster eurent du champagne à dîner... Pas du vrai, mais une qualité assez ressemblante pour contenter leur imagination montée. Ce fut Sally qui le proposa et Aleck consentit par faiblesse. Au fond, ils étaient tous les deux troublés et honteux, car M. Foster faisait partie de la Société de tempérance et aux enterrements il en portait les insignes: un large baudrier qui faisait peur aux chiens. Sa femme appartenait à la Ligue des W. C. T. U. et adhérait à tout ce que cette ligue implique de vertu sans tache et de rigide sainteté. Mais voilà! La vanité des richesses commençait à se loger dans leurs cœurs et à y faire son travail accoutumé! Ils agissaient, pour prouver une fois de plus la triste vérité démontrée déjà bien des fois dans le monde: savoir que la pauvreté surpasse tous les bons principes pour défendre l’homme contre les vices et la dégradation. Ils valaient désormais plus de quatre cent mille dollars. Ils reprirent la question matrimoniale; il ne fut question, ni du dentiste, ni de l’avocat, il n’y avait plus lieu, ils étaient forcément disqualifiés. Ils causèrent du fils du banquier et du fils du docteur, mais, comme dans lecas précédent, ils décidèrent d’attendre et de réfléchir, d’aller lentement et sûrement.
La chance vint de nouveau de leur côté. Aleck, toujours en éveil, vit une occasion, très risquée à la vérité, mais elle eut l’audace de faire le pas... Un temps de doute, de frissons, de terrible malaise survint, car l’insuccès aurait équivalu à la ruine complète... Puis vint le résultat et Aleck, à demi morte de joie, pouvait à peine maîtriser sa voix lorsqu’elle dit à Sally:
—L’incertitude est passée, Sally, et nous valons un million!
Sally pleura de reconnaissance et dit:
—Oh! Electra, joyau entre toutes les femmes, chérie de mon cœur, nous sommes enfin libres, nous nageons dans la richesse, nous n’aurons plus besoin de compter. Ce serait le cas où jamais d’acheter une bouteille de vraie «veuve Cliquot».
Et il sortit de l’armoire une bouteille de bière brune qu’il offrit en sacrifiée, en disant:
—Au diable la dépense!
Elle le réprimanda doucement, les yeux tout humides de joie.
Ils reléguèrent le fils du banquier et le fils du docteur et s’assirent pour considérer les titres du fils du gouverneur et du fils d’un sénateur.
Il serait oiseux de rapporter par le menu toutes les bonnes affaires fictives qui enrichirent si rapidement les Foster. Leurs progrès furent rapides, foudroyants, merveilleux. N’importe quelle combinaison trouvée par Aleck devenait une mine d’or. Les millions s’entassèrent sur les millions et le Pactole aux flots merveilleux qui les submergeait augmentait sans cesse de volume en roulant à pleins bords. Les Foster eurent successivement cinq millions, dix millions, puis vingt, trente millions... Où devait donc s’arrêter leur fortune?
Deux années passèrent pour eux dans ce délire; c’est à peine si, dans leur rêve, ils sentaient le temps passer. Ils possédaient alors trois cents millions de dollars. Ils faisaient partie de toutes les grandes banques de l’État et, bien qu’ils n’en eussent aucun souci, ils augmentaient sans cesse leurs capitaux... C’était une fois cinq millions, une autre fois dix, qui venaient tomber dans leur caisse... par la force des choses. Les combinaisons, les coups de bourse leur étaient toujours profitables. Leurs trois cents millions se trouvèrentdoublés, puis une seconde fois, puis une troisième.
Ils eurent plus de deux milliards!
Toutes ces affaires n’allaient pas sans une certaine quantité d’écritures. A ce moment-là, la comptabilité parut s’embrouiller. Les Foster virent et comprirent qu’il serait désastreux de laisser cet état s’aggraver davantage, ils savaient bien qu’une chose bien commencée doit être continuée avec soin dans toutes ses parties, mais pour bien tenir leurs comptes en règle, c’était une affaire de plusieurs heures de travail par jour. Et où trouver ces heures-là? Sally vendait des épingles et du sucre tout le long du jour et, pendant ce temps, Aleck faisait la cuisine, lavait la vaisselle, faisait les lits... et cela chaque jour de l’année! Bien plus, elle ne réclamait pas l’aide de ses filles, car ses filles avaient à garder des mains blanches pour jouer leur rôle futur dans la haute société. Les Foster savaient, chacun d’eux savait bien qu’il n’y avait qu’une façon de trouver les douze ou quinze heures par semaine qu’il fallait employer aux comptes, mais tous deux avaient honte d’y penser et tous deux attendaient que l’autre en parlât le premier.
Enfin, Sally dit:
—Il faudra y arriver. C’en est trop pour moi.Fais comme si j’avais dit la chose, n’importe si j’ai prononcé le mot ou non.
Aleck rougit, mais fut reconnaissante. Sans plus discourir ils tombèrent dans le péché: ils violèrent le jour du repos[B], ils l’employèrent à leurs calculs; il n’y avait que ce moyen pour ne pas se perdre dans leurs registres.
Et ce premier péché en appela d’autres. Il n’y a que le premier pas qui coûte. De grandes richesses constituent des tentations terribles et elles mènent fréquemment à la perdition les gens qui n’y sont pas habitués. Donc les Foster se plongèrent dans le péché et profanèrent le saint jour. Ils se mirent au travail avec acharnement et compulsèrent leur portefeuille. Quelle magnifique liste de valeurs! Les Chemins de Fer, les Transatlantiques, les Pétroles, les Câbles inter-océaniens, les De Beers, les Cuivres, l’Acier!
Deux milliards! Et tout excellemment placé en des affaires sûres, en des entreprises connues, prospères, donnant de gros intérêts et des dividendes superbes. Leur revenu était de cent vingt millionspar an! Aleck, à ce résultat, poussa un long soupir de joie et dit:
—Est-ce assez?
—Oui, Aleck.
—Que faut-il faire maintenant?
—Tout arrêter.
—Se retirer des affaires?
—C’est cela.
—Je suis de cet avis. Le gros travail est achevé. Il nous faut prendre un long repos et jouir de notre argent.
—Parfait!... Aleck?
—Quoi donc, chéri?
—Combien pouvons-nous dépenser de notre revenu?
—Tout.
A ce mot, son mari se sentit débarrassé d’un énorme fardeau, il ne répondit pas un mot, il était trop heureux pour le manifester en paroles.
Dès lors, ils continuèrent à violer le jour de repos chaque semaine. Ce n’est que le premier pas qui coûte, hélas, répétons-le! Chaque dimanche ils passaient la journée tout entière à élaborer les plans des différentes choses qu’ils feraient pour dépenser leur revenu. Et ils ne s’arrêtaient dans ces délicieuses occupations que fort avant dans lanuit. A chaque séance, Aleck mettait des millions à la disposition des grandes œuvres philanthropiques et religieuses, et Sally employait autant de millions à des affaires auxquelles il donna des noms dans le commencement, mais dans le commencement seulement, car, par la suite, il les rangea toutes sous la catégorie commode et complète de «dépenses diverses». Ces occupations furent la cause de sérieuses dépenses en pétrole. Pendant quelque temps, Aleck en fut un peu ennuyée, puis, après quelques semaines, elle cessa d’en prendre souci, car elle n’en eut plus le prétexte; elle fut seulement peinée, affligée, honteuse, mais elle ne dit rien. C’était si peu de chose! En réalité, Sally prenait ce pétrole au magasin, il se faisait voleur. Il en est toujours ainsi. De grandes richesses, aux personnes qui ont été pauvres, sont de terribles tentations. Avant que les Foster ne devinssent riches, on pouvait leur confier un litre de pétrole, mais maintenant... jetons un voile sur ces petites faiblesses de leurs consciences. Du reste, du pétrole aux pommes il n’y a pas loin. Sally rapporta quelques pommes. Puis un morceau de savon, puis une livre de sucre. Ah! comme il est facile d’aller du mal au pire, lorsqu’une fois on est parti du mauvais pied!
Entre temps, d’autres événements avaient marqué le chemin où les Foster couraient avec leur fortune. Leur irréelle maison de briques avait fait place à un magnifique château de pierres de taille couvert d’ardoises. Peu après, ce château lui-même devint trop petit, d’autres demeures s’élevèrent, royales et étonnantes, toujours plus hautes, plus grandes, plus belles et chacune à son tour fut abandonnée pour un palais plus vaste encore et d’une architecture plus merveilleuse. En ces derniers jours, nos rêveurs venaient de faire construire le château idéal. Il s’élevait, dans une région lointaine, sur une colline boisée au-dessus d’une vallée sinueuse où une rivière déroulait ses méandres gracieux... tout le pays lui servait de parc... C’était bien le palais des amants du rêve.
Toujours animée par de nombreux hôtes de distinction, cette splendide demeure se trouvait à l’orient, vers Newport Rhode Island, en pleine Terre-Sainte de l’aristocratie américaine. D’habitude, ils passaient une grande partie de leur dimanche dans cette magnifique demeure seigneuriale et le reste du temps ils allaient en Europe ou faisaient quelque délicieuse croisière dans leur yacht étincelant. Six jours de vie basse et matérielle, étroite et mesquine, et le septième jour tout entier passé en pleine cité des songes... ainsi s’était ordonnée leur existence.
Et dans leur vie de la semaine, durant les six jours de travail vulgaire, ils demeurèrent diligents, soigneux, pratiques, économes. Ils continuèrent à faire partie de leur petite église presbytérienne et à travailler pour elle et pour le succès des dogmes austères qu’elle enseignait. Mais, dans leur vie de rêve, ils n’obéissaient plus qu’à leurs fantaisies, quelles qu’elles fussent, et même si elles étaient changeantes. En cette question d’église, les fantaisies d’Aleck ne furent pas très désordonnées ni bien fréquentes, mais celles de Sally firent compensation. Aleck, dans son existence imaginaire, s’était ralliée tout de suite à l’église épiscopale dont les attaches officielles l’attiraient. Mais peu après, elle entra dans la haute église à cause du grand luxe de cérémonies, et enfin elle se fit catholique pour la même raison.
Les libéralités des Foster commencèrent dès le début de leur prospérité, mais à mesure que croissait leur fortune, elles devinrent extraordinaires, énormes. Aleck bâtissait une ou deux Universités par dimanche, un hôpital ou deux aussi, quelques églises, très souvent une cathédrale. Unefois, Sally s’écria gaiement, mais sans avoir bien réfléchi:
—Il faut qu’il fasse froid pour qu’un jour se passe sans que ma femme n’envoie un bateau chargé de missionnaires pour décider ces excellents Chinois à troquer leur confucianisme contre le christianisme!
Cette phrase peu courtoise et ironique blessa les sentiments profonds d’Aleck et elle se retira en pleurant. Cela le fit rentrer en lui-même et lui alla au cœur; dans sa triste honte, il aurait donné des mondes pour que cette malencontreuse phrase ne lui fût pas venue à la bouche. Elle n’avait formulé aucun blâme et cela le mettait encore plus mal à l’aise. Une telle situation pousse fatalement au retour sur soi-même... Ne l’avait-il pas attristée déjà d’autres fois? Ce silence généreux qu’elle lui avait seul opposé l’angoissa plus que tout, et, reportant ses pensées sur lui-même, il revit défiler devant lui, en procession lamentable, les tableaux de sa vie, depuis l’origine de leur fortune. Et comme les souvenirs revenaient en foule, il sentit que ses joues s’empourpraient de honte et qu’il s’était plus avili qu’il n’aurait cru. L’existence de sa femme, qu’elle était belle, toute semée de généreuses actions, toute tendue vers les chosesidéales; et la sienne, qu’elle était frivole, égoïste, vide, ignoble... et toute orientée vers les plus bas et vils soucis? Jamais il n’avait fait un pas vers le mieux mais quelle descente vertigineuse vers le pire!
Il compara ses propres actes avec ceux de sa femme et il s’indigna de s’être moqué d’elle,lui. Ah! c’était bien àluide reprocher quelque chose à sa généreuse Aleck! Que pouvait-il dire? Qu’avait-il fait jusqu’à présent? Voici: lorsqu’ellebâtissait sa première église,lui, il fondait avec d’autres multimillionnaires blasés un Poker club où il perdait des centaines de mille dollars, et il était fier de la célébrité que cela lui amenait. Lorsqu’ellebâtissait sa première université, que faisait-il? Il menait une vie de dissipation et de plaisirs secrets dont le scandale avait été grand. Lorsqu’elle fondait un asile pour les infirmes, que faisait-il?—Hélas! Lorsqu’elle établissait les statuts de cette noble Société pour la purification des sexes, que faisait-il? Oui, vraiment, que faisait-il? Et lorsqu’elle se fit accompagner de toutes les W. C. T. U. pour briser les flacons de la pernicieuse liqueur, lui, que faisait-il? Ivre trois fois par jour! Enfin, au moment où cette femme au grand cœur, qui avait bâti plus de cent cathédrales, était reçue avecgrand honneur par le pape et recevait la Rose d’or qu’elle avait si bien gagnée...lui,lui, où était-il? Il faisait sauter la banque à Monte-Carlo.
Il s’arrêta. Il n’eut pas la force d’aller plus loin. Il ne pouvait pas supporter tous ces affreux souvenirs. Il se leva soudain. Une grave résolution s’affirmait en lui: tous ces secrets devaient être révélés, toutes ces fautes devaient être confessées. Il ne mènerait plus une vie à part. Et il allait d’abord droit à elle pour lui dire tout.
C’est ce qu’il fit. Il lui raconta tout. Il pleura sur son sein, il sanglota, gémit et implora son pardon. Ce fut pour elle une bien dure minute et le choc qu’elle éprouva fut d’une violence inouïe, elle blêmit et chancela, mais elle se reprit... Après tout, n’était-ilsonmari, son bien, son tout, le cœur de son cœur, l’amour de ses yeux, le sien, à elle depuis toujours et en toutes choses? Elle lui pardonna. Elle sentit cependant qu’il ne serait plus jamais pour elle tout ce qu’il avait été jusqu’alors; elle savait qu’il pouvait se repentir, mais non se réformer. Mais encore, tout avili et déchu qu’il fût, n’était-il pas son tout, son unique, son idole, son amour? Elle lui dit qu’elle n’était que son esclave et lui ouvrit tout grands ses bras.
Quelque temps après ces événements, les époux Foster étaient mollement étendus sur des fauteuils à l’avant de leur yacht de rêve qui croisait dans les mers du Sud. Ils gardaient le silence, chacun d’eux ayant fort à faire avec ses propres pensées. Ces longs silences étaient devenus de plus en plus fréquents entre eux, et leur vieille et familière camaraderie qui leur faisait se partager toutes leurs idées s’était insensiblement évanouie. Les terribles révélations de Sally avaient fait leur œuvre; Aleck avait fait de terribles efforts pour en chasser le souvenir, mais elle n’avait pas réussi à s’en débarrasser et la honte et l’amertume qu’elle avait ressenties à ces tristes aveux demeuraient dans son âme empoisonnant peu à peu sa noble vie de rêve. Elle s’apercevait maintenant (le dimanche) que son mari devenait un être arrogant et fourbe. Elle ne voulait pas le voir, aussi tâchait-elle de ne pas lever les yeux sur lui le dimanche.
Mais elle-même ne méritait-elle aucun blâme? Hélas! elle savait bien ce qui en était. Elle avait un secret pour son mari, elle n’agissait pas loyalement envers lui et cela lui causait une grande angoisse.Elle n’avait pas osé lui en parler!Elle avait été tentée par une occasion exceptionnelle qui se présentait de mettre la main sur l’ensemble des chemins de fer et des mines de tout le pays et elle s’était remise à la spéculation et elle avait risqué leur fortune entière. Maintenant, elle tremblait tout le jour chaque dimanche de laisser percer son inquiétude. Elle avait trahi la confiance de son mari et dans son misérable remords elle se sentait remplie de pitié pour lui, elle le voyait là devant elle tout heureux, satisfait, confiant en elle! Jamais il n’avait eu le moindre soupçon et elle se désespérait en elle-même à penser qu’une calamité formidable où sombrerait toute leur fortune ne tenait maintenant qu’à un fil...
—Dis donc, Aleck!
Cette interruption soudaine de son rêve causée par l’appel de son mari lui fut un soulagement. Elle lui en fut reconnaissante et quelque chose de son ancienne tendresse perça dans le ton de sa douce réponse:
—Eh bien, chéri!
—Sais-tu, Aleck, je pense que nous nous sommes trompés, c’est-à-dire que tu t’es trompée. Je parle de cette affaire de mariages.
Il s’assit, se cala bien dans un grand fauteuil et continua vivement:
—Considère bien tout. Voilà plus de cinq ans que cela traîne. Tu as toujours agi de la même façon depuis le commencement: à mesure que nous devenions plus riches, tu as élevé tes prétentions. Toutes les fois que je m’imagine avoir bientôt à préparer les noces, tu aperçois un meilleur parti pour tes filles et je n’ai plus qu’à rengainer mes préparatifs avec mon désappointement. Je crois que tu es trop difficile. Quelque jour nous nous en repentirons. D’abord, nous avons écarté le dentiste et l’avocat... Cela, c’était parfait et nécessaire. Ensuite nous avons écarté le fils du banquier et l’héritier du marchand de porc salé... C’était encore très bien. Puis, nous avons écarté le fils du gouverneur et celui du sénateur... Parfait encore, je l’avoue. Ensuite c’est le fils du vice-président et celui du ministre de la Guerre que nous avons mis de côté... Bien, très bien, car les hautes positions occupées par leurs pères n’ont rien de stable. Alors tu es allée à l’aristocratie; et j’ai cru qu’enfin nous touchions au but. Nous allions nous allier avec l’un des représentants de ces vieilles familles, si rares et si vénérables, dont la lignée remonte à cent cinquante ans au moins et dontles descendants actuels sont bien purifiés de toute odeur de travail manuel... Je le croyais, je m’imaginais que les mariages allaient se faire, n’est-ce pas? Mais non, car aussitôt tu as songé à deux vrais aristocrates d’Europe et, dès ce moment, adieu nos meilleurs et plus proéminents compatriotes! J’ai été affreusement découragé, Aleck! Et puis, après cela, quelle procession! Tu as repoussé des baronnets pour des barons, des barons pour des vicomtes, des vicomtes pour des comtes, des comtes pour des marquis, des marquis pour des ducs!
Maintenant, Aleck, il faut s’arrêter. Tu as été jusqu’au bout. Nous avons maintenant quatre ducs sous la main. Ils sont tous authentiques et de très ancienne lignée. Tous perdus de dettes. Ils veulent d’énormes dots, mais nous pouvons leur passer cela. Allons, Aleck, le moment est venu, présentons-les aux petites et qu’elles choisissent!
Aleck avait souri tranquillement dès le début de ce long discours, puis une lueur de joie, de triomphe presque, avait illuminé ses yeux. Enfin elle dit aussi calmement que possible:
—Sally, que dirais-tu d’une allianceroyale?
O prodige! O pauvre homme! Il fut si sot devant une pareille interrogation qu’il resta un momentla bouche ouverte en se passant la main sur l’oreille comme un chat. Enfin, il se reprit, se leva et vint s’asseoir aux pieds de sa femme; il s’inclina devant elle avec tout le respect et l’admiration qu’il avait autrefois pour elle.
—Par saint Georges! s’écria-t-il avec enthousiasme, Aleck, tu es une femme supérieure entre toutes! Je ne saurais me mesurer à toi. Je ne pourrai jamais apprendre à sonder tes pensées profondes. Et je croyais pouvoir critiquer tes façons de faire! Moi? J’aurais bien dû penser que tu savais ce que tu faisais et que tu préparais quelque chose de grandiose! Pardonne-moi, et maintenant, comme je brûle d’apprendre les détails, parle... je ne te critiquerai plus de ma vie.
Sa femme, heureuse et flattée, approcha ses lèvres de l’oreille de Sally et chuchota le nom d’un prince régnant. Il en perdit la respiration et son visage se colora...
—Ciel! s’écria-t-il. Il a une maison de jeux, une potence, un évêque, une cathédrale... tout cela àlui! Il perçoit des droits de douane, c’est la plus select principauté d’Europe. Il n’y a pas beaucoup de territoire, mais ce qu’il y a est suffisant. Il estsouverain, c’est l’essentiel, les territoires ne signifient rien...
Aleck le considérait avec des yeux brillants. Elle se sentait profondément heureuse. Elle dit:
—Pense, Sally, c’est une famille qui ne s’est jamais alliée hors des Maisons royales ou impériales d’Europe: nos petits-enfants s’assiéront sur des trônes.
—Il n’y a rien de plus certain dans le ciel ni sur la terre, Aleck, et ils tiendront des sceptres aussi, avec autant d’aisance, de naturel, de nonchalance que moi ma canne de jonc. C’est une grande, une merveilleuse affaire, Aleck. Est-il bien pris au moins? Ne peut-il nous faire faux-bond? Tu le tiens?
—N’aie pas peur. Repose-toi sur moi pour cela. Il est attaché, il a les mains liées, il est notre débiteur. Il est à nous, corps et âme. Mais occupons-nous du second prétendant.
—Qui est-ce, Aleck?
—Son Altesse Royale Sigismond-Sigfried Lauenfeld Dinkespiel Schwartzenberg-Blutwurst, grand duc héréditaire de Katzenyammer.
—Non! Tu veux plaisanter?
—Il s’agit de lui; aussi vrai que je suis là devant toi. Je t’en donne ma parole.
Sally restait suffoqué de surprise. Il saisit lesmains de sa femme et les pressa longtemps entre les siennes.
Enfin, il reprit avec enthousiasme:
—Comme tout cela est merveilleux et étonnant! Voici maintenant que nous allons faire régner nos descendants sur la plus ancienne des trois cent soixante-quatre principautés allemandes et sur l’une des trois ou quatre à qui Bismarck laissa une indépendance relative en fondant l’unité de l’Empire! Je connais cette petite capitale. Ils ont un fort et une armée permanente; de l’infanterie et de la cavalerie; trois hommes et un cheval. Aleck, nous avons longuement attendu, nous avons souvent été déçus et avons dû différer nos projets, mais maintenant Dieu sait que je suis pleinement, parfaitement, absolument heureux! Heureux, envers toi, ma chérie, qui as préparé ce beau triomphe. A quand la cérémonie?
—Dimanche prochain.
—Bien. Nous allons donner à ce double mariage un éclat incomparable. Ce n’est que convenable étant donné le prestige des fiancés. Maintenant, autant que je peux savoir, il n’y a qu’une forme de mariage qui soit exclusivement royale, c’est la forme morganatique... Sera-ce un mariage morganatique?
—Que veut dire ce mot, Sally?
—Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est qu’il ne s’emploie qu’au sujet des unions des rois ou des princes...
—Alors, ce sera morganatique. Bien mieux, je l’exigerai. Il y aura un mariage morganatique ou point.
—Bravo! Aleck. Voilà tout arrangé! s’écria Sally en se frottant les mains. Ce sera la première cérémonie de ce genre en Amérique. Tout New-York en sera malade.
... Les deux époux retombèrent dans le silence, tout occupés chacun à part eux à parcourir l’Europe en invitant les têtes couronnées et leurs familles aux merveilleuses fêtes qu’ils allaient donner pour les noces de leurs filles.
Durant trois jours, les Foster ne vécurent plus que dans les nuages. Ils n’étaient plus que très vaguement conscients des choses et des gens qui les entouraient. Ils voyaient les objets confusément, comme au travers d’un voile. Leurs âmes étaient demeurées au pays des rêves et ne savaientplus revenir au monde des réalités. Ils n’entendaient pas toujours les paroles qu’on leur adressait et quand ils entendaient, très souvent ils ne comprenaient pas. Alors ils répondaient très vaguement ou à côté. A son magasin, Sally vendit des étoffes au poids, du sucre au mètre et donnait du savon quand on lui demandait des bougies. A la maison, Aleck mettait son chat dans l’armoire et offrait du lait à une chaise. Tous ceux qui les approchaient étaient étonnés et s’en allaient en murmurant: «Qu’est-ce que les Foster peuvent donc avoir?»
Trois jours. Puis les événements se précipitèrent. Les choses avaient pris une tournure favorable et pendant quarante-huit heures l’imaginaire coup d’audace d’Aleck parut tout près de réussir. Les valeurs montaient en bourse. Encore un point! Encore un autre! Elles eurent cinq points de surplus! Elles en eurent quinze! Elles en eurent vingt!!!
Aleck faisait plus que doubler ses innombrables millions. Elle dépassait quatre milliards. Et les agents de change imaginaires lui téléphonaient sans trêve: Vendez! Vendez! Pour l’amour du Ciel,vendez maintenant!
Elle apporta ces splendides nouvelles à sonmari et lui aussi s’écria: «Vends, vends vite maintenant! Oh! ne te laisse pas affoler, n’attends plus! Vends! Vends!»
Mais elle ne voulut rien entendre. Elle opposa à toutes les objurgations sa volonté et déclara qu’elle voulait encore cinq points de plus-value.
Cette obstination lui fut fatale. Le lendemain même survint la fameuse débâcle, la débâcle unique, historique, la débâcle. Tout Wall-Street fut ruiné. Des multimillionnaires mendièrent leur pain. Aleck tint bravement tête à l’orage et tâcha de dominer la panique aussi longtemps que possible, mais à la fin elle fut impuissante à conjurer le désastre et ses agents imaginaires lui télégraphièrent qu’il ne lui restait rien. Alors, mais seulement alors, son énergie toute virile l’abandonna et elle redevint une faible femme. Elle passa les bras autour du cou de son mari et dit en pleurant:
—Je suis coupable, impardonnable! Je ne puis le supporter. Nous sommes pauvres. Pauvres! Et moi je suis si malheureuse! Les noces de nos filles ne se feront pas! Tout est fini! Nous ne saurions même plus acheter le dentiste, maintenant!
Sally avait sur les lèvres un amer reproche: «Je t’avais priée de vendre!» mais il se contint, ilne se sentit pas le courage de dire des choses dures à sa pauvre femme brisée et repentante. Au contraire, une noble pensée lui vint et il dit:
—Courage, mon Aleck! Tout n’est pas perdu. En réalité, tu n’as pas risqué un sou de l’héritage, mais tu as seulement beaucoup gagné et beaucoup perdu en opérations fictives. Courage! Les trente mille dollars nous restent, ils sont intacts. Et ton incomparable jugement financier aidé de l’expérience acquise nous aura bientôt rendu aussi riches qu’auparavant! Pense à ce que tu seras capable de faire dès maintenant! Les mariages ne sont pas impossibles, ils sont simplement remis.
Ce furent paroles bénies. Aleck en reconnut la vérité et elle releva la tête, ses larmes cessèrent et elle sentit une nouvelle et noble ardeur envahir son âme. D’une voix presque joyeuse et sur un ton prophétique, elle s’écria:
—En tout cas, je proclame...
Un coup frappé à la porte l’interrompit. C’était le propriétaire et directeur duSagamore. Il avait dû venir voir un parent éloigné qui était près de sa fin et, pour ne pas oublier ses intérêts malgré son chagrin, il était venu frapper à la porte des Foster qui s’étaient trouvés tellement absorbésen d’autres préoccupations qu’ils avaient négligé de payer leur abonnement depuis quatre ans. Ils devaient six dollars.
Nul visiteur ne pouvait être accueilli avec plus de joie. Il allait pouvoir dire tout ce qui concernait l’oncle Tilbury et l’état de sa santé. Naturellement, les Foster ne voulaient ni ne pouvaient lui poser à ce sujet aucune question directe... sous peine de manquer à leur engagement sacré; mais ils pouvaient tâcher d’amener la conversation tout près du sujet brûlant et espérer d’obtenir quelque renseignement spontané. Tout d’abord, cela n’amena aucun résultat. L’esprit obtus du journaliste ne se rendit compte de rien, mais, à la fin de la visite, le hasard fit ce que la ruse n’avait pas su provoquer. Pour illustrer une affirmation qui avait sans doute besoin de ce soin, le directeur duSagamores’écria:
—Terre du ciel, c’est juste, comme disait Tilbury Foster.
Ce nom fit tressauter les Foster. Le journaliste s’en aperçut et dit en s’excusant:
—Je vous demande pardon. Je ne mettais aucune mauvaise intention dans cette phrase, je vous assure. Un parent peut-être?
Sally rassembla tout son courage et, arrivant àse dominer par un grand effort, il répondit d’un ton indifférent:
—Un parent... eh bien... non, pas que je sache, mais nous avons entendu parler de lui.
Le directeur, heureux de n’avoir pas blessé un abonné, reprit contenance. Sally ajouta:
—Est-il... se porte-t-il bien?
—Bien! Dieu vous bénisse! Il est en enfer depuis cinq ans!
Les Foster tressailliront de douleur, mais il leur sembla que c’était de joie.
Sally reprit:
—Ah bien! telle est la vie... nous devons tous la quitter, les riches aussi bien que les autres!
Le directeur se mit à rire:
—N’y comprenez pas Tilbury, dit-il; il est mort sans le sou. Il a été enterré aux frais de la commune.
Les Foster demeurèrent pétrifiés pendant deux minutes. Alors, la face toute blanche, Sally reprit d’une voix faible:
—Est-ce vrai? Êtes-vous sûr que ce soit vrai?
—Certes! J’ai été obligé de m’occuper des formalités, parce que Tilbury—qui n’avait pour tout bien qu’une brouette—me l’avait léguée. Et notezque cette brouette n’avait plus de roue. De plus, cela m’a obligé à écrire une sorte d’article nécrologique sur le défunt, mais la composition de cet article fut détruite parce que...
Les Foster n’écoutaient plus. Ils en avaient assez; ils n’avaient plus besoin de renseignements; ils ne pouvaient en supporter davantage. Ils restaient là, la tête penchée, morts à toute chose, sauf à leur souffrance aiguë.
Une heure après, ils étaient toujours à la même place, leurs têtes baissées, silencieux. Leur visiteur était parti depuis longtemps, sans qu’ils y eussent prêté la moindre attention. De temps à autre ils hochaient la tête à la façon des vieillards, d’une manière dolente et chagrine, puis ils se mirent à bavarder d’une manière puérile et à prononcer des paroles sans suite. Par moments ils retombaient dans leur silence profond... Ils semblaient avoir oublié tout le monde extérieur. Quelquefois, aux moments où ils rompaient le silence, ils avaient une vague conscience d’avoir été frappés par une grande douleur et alors ils se caressaient mutuellement les mains en signe de compassion réciproque et comme pour se dire l’un à l’autre: «Je suis près de toi, je ne t’oublie pas. Nous supporterons le malheur ensemble. Quelquepart il doit y avoir le repos et l’oubli, quelque part nous trouverons la paix et le sommeil; sois patient, ce ne sera plus bien long.»
Ils vécurent encore deux ans, perdus dans la même nuit de la pensée, dans les mêmes rêves vagues et chagrins et presque toujours silencieux. Enfin, ils moururent tous deux le même jour.
Quelques semaines avant cette heureuse délivrance, une lueur de conscience revint au cerveau ruiné de Sally et il dit:
—De grandes richesses acquises tout d’un coup et sans peine ne sont que duperie. Elles ne nous ont pas rendus meilleurs, mais nous ont donné la fièvre des plaisirs. Et pour elles nous avons renoncé à notre simple, douce et heureuse existence... Que cela serve d’avertissement aux autres!
Il s’arrêta et ferma les yeux. Alors, comme la douleur envahissait de nouveau son âme et qu’il retombait dans l’inconscience, il murmura:
—L’argent l’avait rendu misérable et il s’est vengé sur nous qui ne lui avions rien fait. Voilà ce qu’il voulait. Il ne nous a laissé que trente mille dollars afin que nous soyons tentés d’augmenter cet argent en spéculant et par là il voulait ruiner nos âmes. Sans qu’il lui en coûtât plus, il auraitpu nous laisser une bien plus grosse somme, de façon que nous n’aurions pas été tentés de l’augmenter et s’il avait été moins méchant, c’est ce qu’il aurait fait, mais il n’y avait en lui aucune générosité, aucune pitié, aucune.
Une grande salle d’hôtel dans la Friedrichstrasse à Berlin, vers le milieu de l’après-midi. Autour d’une centaine de tables rondes, les habitués attablés fument et boivent en causant. Partout voltigent des garçons en tabliers blancs portant de grands bocks mousseux.
A une table tout près de l’entrée principale, une demi-douzaine de joyeux jeunes gens—des étudiants américains—se sont réunis une dernière fois avec un de leurs camarades qui venait de passer quelques jours dans la capitale allemande.
—Mais pourquoi voulez-vous couper net au beau milieu de votre voyage, Parrish? demanda undes étudiants. Je voudrais bien avoir votre chance. Pourquoi voulez-vous retourner chez vous?
—Oui, dit un autre, c’est bien une drôle d’idée. Il vous faut nous expliquer ça, voyez-vous, parce que cela ressemble bien à un coup de folie. Nostalgie?
Le frais visage de Parrish rougit comme celui d’une jeune fille, et, après un instant d’hésitation, il confessa qu’en effet de là venait son mal.
—C’est la première fois que je quitte la maison, dit-il, et chaque jour je me trouve de plus en plus seul. Pendant de longues semaines je n’ai pas vu un seul ami, et c’est trop affreux. Je voulais tenir bon, jusqu’au bout, par amour-propre. Mais après vous avoir rencontrés, camarades, c’en est trop, je ne pourrais pas poursuivre mon chemin. Votre compagnie a fait pour moi un vrai paradis de cette ville, et maintenant je ne peux pas reprendre mon vagabondage solitaire. Si j’avais quelqu’un avec moi... mais je n’ai personne, voyez-vous, alors ce n’est pas la peine.
On m’appelait «poule mouillée» quand j’étais petit—et peut-être le suis-je encore—efféminé et timoré, et tout ce qui s’en suit. J’aurais bien dûêtreune fille! Je ne peux pas y tenir; décidément je m’en retourne.
Ses camarades le raillèrent avec bienveillance, lui disant qu’il faisait la plus grande sottise de sa vie; et l’un d’eux ajouta qu’il devrait au moins voir Saint-Pétersbourg avant de s’en retourner.
—Taisez-vous, s’écria Parrish d’un ton suppliant. C’était mon plus beau rêve, et je dois l’abandonner. Ne me dites pas un mot de plus à ce sujet, car je suis changeant comme un nuage et je ne puis résister à la moindre force de persuasion. Je nepeux pasy aller seul; je crois que je mourrais. Il frappa la poche de son veston et ajouta:
—Voici ma sauvegarde contre un changement d’idée; j’ai acheté mon billet de wagon-lit pour Paris et je pars ce soir. Buvons encore un coup, camarades, à la patrie!
Les jeunes gens se dirent adieu, et Alfred Parrish fut abandonné à ses pensées et à sa solitude. Mais seulement pour un instant... car un monsieur d’âge mûr, aux allures brusques et décidées, avec ce maintien suffisant et convaincu que donne une éducation militaire, se leva avec empressement de la table voisine, s’assit en face de Parrish et se mit à causer d’un air profondément intéressé et entendu. Ses yeux, son visage, toute sa personne, toute son attitude dénotaient une énergie concentrée.
Il paraissait plein de force motrice à haute pression. Il étendit une main franche et large, secoua cordialement celle de Parrish et dit avec une ardente conviction:
—Ah, mais non, il nefaut pas, vraiment, il ne faut pas! Ce serait la plus grande faute du monde. Vous le regretteriez toujours. Laissez-vous persuader, je vous en prie; n’y renoncez pas—oh! non!
Ces paroles avaient une allure tellement sincère, que les esprits abattus du jeune homme en furent tout relevés, une légère humidité se trahit dans ses yeux, confession involontaire de sa reconnaissance émue. L’étranger eut vite noté cet indice et, fort satisfait d’une telle réponse, poursuivit son but sans attendre des paroles.
—Non, ne faites pas cela, ce serait trop dommage. J’ai entendu ce que vous avez dit—vous me pardonnerez cette indiscrétion—j’étais si près que je n’ai pu m’empêcher. Et je suis tourmenté à la pensée que vous allez couper court à votre voyage, quand au fond vous désireztantvoir Saint-Pétersbourg, et que vous en êtes pour ainsi dire à deux pas! Réfléchissez encore; ah, vousdevezy réfléchir. La distance est si courte—ce sera bientôt fait, vous n’aurez pas le temps de vousennuyer—et quel monde de beaux souvenirs vous en rapporterez!
Puis il se mit à faire des descriptions enthousiastes de la capitale russe et de ses merveilles, en sorte que l’eau en vint à la bouche d’Alfred Parrish, et que toute son âme frémit d’un irrésistible désir.
—Mais il faut absolument que vous voyiez Saint-Pétersbourg—il lefaut! mais, ce sera un enchantement pour vous, un véritable enchantement! je puis bien vous le dire, moi, car je connais la ville aussi bien que je connais mon village natal, là-bas en Amérique. Dix ans, dix ans j’y ai vécu. Demandez à qui vous voudrez; on vous le dira, tout le monde me connaît. Major Jackson. Les chiens eux-mêmes me connaissent. Allez-y, oh! il n’y a pas à hésiter. Croyez-moi.
Alfred Parrish était tout vibrant d’ardeur et de joie maintenant. Son visage l’exprimait plus clairement que sa langue ne l’aurait pu.
Puis... l’ombre obscurcit de nouveau son front et il dit-tristement:
—Oh! non. Ce n’est pas la peine. Je ne pourrais pas. Je mourrais de solitude.
Le major s’écria avec étonnement:
—Solitude! mais j’y vais avec vous!
C’était là un coup bien inattendu. Et pas tout à fait satisfaisant. Les choses marchaient trop vite. Était-ce un guet-apens? Cet étranger était-il un filou? Sinon, pourquoi porterait-il gratuitement tant d’intérêt à un jeune garçon errant et inconnu? Mais un simple coup d’œil jeté à la physionomie franche, joviale et ouverte du major rendit Alfred tout honteux; il se demanda comment il pourrait bien se tirer de cet embarras sans blesser les bons sentiments de son interlocuteur. Mais il n’était pas des plus adroits en diplomatie et il aborda la difficulté avec le sentiment gênant de sa faiblesse et de sa timidité. Il dit avec une effusion de modestie un peu exagérée:
—Oh! non! non, vous êtes trop bon; je ne pourrais pas... Je ne vous permettrai jamais de vous causer un tel dérangement pour...
—Dérangement? Pas le moins du monde, mon garçon; j’étais déjà décidé à partir ce soir. Je prends l’express de neuf heures. Venez donc! nous voyagerons ensemble. Vous ne vous ennuierez pas une seconde, je vous le garantis. Allons... c’est entendu!
Son unique excuse était donc perdue. Que faire maintenant? Parrish était interloqué, découragé; il lui sembla qu’aucun subterfuge de sa pauvre invention ne pourrait jamais le libérer de ces ennuis. Cependant il sentait qu’il devait faire un autre effort, et il le fit.
Dès qu’il eut trouvé sa nouvelle excuse, il reconnut qu’elle était indiscutable.
—Ah! mais malheureusement le sort est contre moi, et c’est impossible. Voyez ceci... et il sortit ses billets et les posa sur la table. Je suis en règle pour jusqu’à Paris et naturellement, je ne pourrais pas faire changer pour Saint-Pétersbourg tous mes billets et coupons de bagages. Je serais obligé de perdre de l’argent. Et si je pouvais me payer la fantaisie de laisser perdre cet argent, je me trouverais bien à court pour acheter un nouveau billet—car voici tout l’argent que je possède ici—et il posa sur la table un billet de banque de cinq cents marks.
En un clin d’œil le major saisit les billets et les coupons et fut sur pied, s’écriant avec enthousiasme:
—Bon! c’est parfait, et tout ira pour le mieux. On changera volontiers tous ces petits papiers, pour moi; on me connaît partout. Tout le monde me connaît. Ne bougez pas de votre coin. Je reviens tout de suite. Puis il mit la main aussi sur le billet de banque. Je vais prendre ça, il se pourraitqu’il y ait quelques petites choses de plus à payer pour les nouveaux billets.
Et le bonhomme partit à toutes jambes.
Alfred Parrish resta paralysé. Ce coup avait été tellement soudain! Tellement soudain, audacieux, incroyable, impossible... Sa bouche resta entr’ouverte, mais sa langue ne voulait plus remuer; il essaya de crier: «Arrêtez-le!» mais ses poumons étaient vides. Il voulut s’élancer à la poursuite de l’étranger, mais ses jambes ne pouvaient que trembler; puis, elles fléchirent tout à fait, et il s’affaissa sur sa chaise. Sa gorge était sèche, il suffoquait et gémissait de désespoir, sa tête n’était plus qu’un tourbillon. Que devait-il faire? Il ne savait pas. Une chose lui paraissait claire, cependant: il devait prendre son courage à deux mains et tâcher de rattraper cet homme. Le filou ne pourrait naturellement pas se faire rendre l’argent des billets; mais les jetterait-il, ces bouts de papier? Non certes; il irait sans doute à la gare, et trouverait à les revendre à moitié prix. Et aujourd’hui même, car ils seraient sans valeur demain, selon la loi allemande.
Ces réflexions lui rendirent l’espoir et la force, il se leva et partit. Mais il ne fit qu’un ou deux pas et, soudain, il se trouva mal et retourna en trébuchant à sa chaise, saisi d’une affreuse crainte que son léger mouvement n’eût été remarqué. Car les derniers bocks de bière avaient été à son compte et n’étaient pas payés; or, le pauvre garçon n’avait pas un pfennig... Il était donc prisonnier... Dieu sait tout ce qui pourrait lui arriver s’il tentait de quitter sa place! Il se sentit effrayé, écrasé, anéanti; et il ne possédait même pas assez bien son allemand pour expliquer son cas et demander un peu de secours et d’indulgence.
Comment donc avait-il pu être si nigaud? Quelle folie l’avait poussé à écouter les discours d’un homme qui cependant se montrait, avec toute évidence, un aventurier de la pire espèce?Et voilà le garçon qui s’approche!Il disparut, en tremblant, derrière son journal. Le garçon passa. Alfred poussa un soupir de soulagement et de reconnaissance. Les aiguilles de l’horloge paraissaient immobiles, mais il ne pouvait en détacher ses yeux.
Dix minutes s’écoulèrent lentement. Encore le garçon! Nouvelle disparition derrière le journal. Le garçon s’arrêta—quelques minutes d’angoisse!... puis s’éloigna.
Dix autres minutes de désespoir et le garçon revint encore. Cette fois il essuya la table et mit au moins un mois à le faire; puis il s’arrêta et attendit au moins deux mois, avant de s’en aller.
Parrish sentait bien qu’il ne pourrait supporter une autre de ces visites. Il devait jouer sa dernière carte, et courir les risques. Il fallait jouer le grand jeu. Il fallait s’enfuir. Mais le garçon rôda autour du voisinage pendant cinq minutes... ces cinq minutes furent des semaines et des mois pour Parrish qui le suivait d’un œil craintif, et sentait toutes les infirmités de la vieillesse se glisser en lui, et ses cheveux en devenir tout blancs.
Enfin, le dernier garçon s’éloigna... s’arrêta à une table, ramassa la monnaie, poursuivit vers une autre table, ramassa encore la monnaie, puis vers une autre... l’œil furtif de Parrish continuellement rivé sur lui, son cœur palpitant et bondissant, sa respiration haletante, en soubresauts d’anxiété mêlée d’espoir.
Le garçon s’arrêta de nouveau pour prendre la monnaie, et Parrish se dit alors: Voici le moment ou jamais! et se leva pour gagner la porte. Un pas... deux pas... trois... quatre... il approchait de la sortie... cinq... ses jambes flageolaient... quel était ce pas rapide, derrière lui? oh! soncœur, comme il battait!... six, sept... bientôt il serait libre?... huit, neuf, dix...oui, quelqu’un le poursuivait! Il tourna l’angle, et il allait prendre ses jambes à son cou, quand une main lourde s’abattit sur son épaule, et toute force l’abandonna.
C’était le major. Il ne posa pas une question, il ne montra pas la moindre surprise. Il dit, de son ton jovial et dégagé:
—Le diable emporte ces gens, ils m’ont attardé. C’est pourquoi je suis resté si longtemps. L’employé du guichet avait été changé; il ne me connaissait pas, et refusa de faire l’échange parce que ce n’était pas selon les règles; alors, il m’a fallu dénicher mon vieil ami, le Grand-Mogol... le chef de gare, vous comprenez..., oh! ici, fiacre!... montez, Parrish!... consulat russe, cocher, et vivement!... Je disais donc que tout cela m’a bien pris du temps. Mais tout va bien, maintenant, c’est parfait; vos bagages ont été reposés, enregistrés, étiquetés, billets de voyage et de wagon-lit changés, et j’en ai tous les documents dans ma poche. L’argent aussi. Je vous le tiens en sûreté. Allez donc, cocher, allez donc; qu’elles ne s’endorment pas vos bêtes!
Le pauvre Parrish essayait vainement de placer un mot, tandis que le fiacre s’éloignait à toute vitessedu café où il venait de passer un si mauvais quart d’heure, et lorsqu’enfin il parvint à ouvrir la bouche, ce fut pour annoncer son intention de retourner tout de suite pour payer sa petite dette.
—Oh! ne vous tracassez pas de cela, dit le major, placidement. Ça va bien, allez, ils me connaissent—tout le monde me connaît—je réglerai ça la prochaine fois que je serai à Berlin. Plus vite, cocher, plus vite! Nous n’avons pas de temps à perdre maintenant.
Ils arrivèrent au consulat russe un instant après la fermeture du bureau; le major entra précipitamment. Il n’y avait plus qu’un jeune clerc. Le major passa sa carte et demanda, en russe:
—Voulez-vous avoir la bonté de viser ce passeport pour Saint-Pétersbourg, au nom de ce jeune homme, et aussi rapidement que...
—Pardon, Monsieur, mais je ne suis pas autorisé, et le consul vient de partir.
—Partir, où?
—A la campagne où il demeure.
—Et il reviendra...
—Demain matin.
—Mille tonnerres! oh! bien, dites donc, je suis le major Jackson, il me connaît, tout le monde me connaît. Visez-le vous-même; vous direz au consul que le major Jackson vous a commandé de le faire. Tout ira bien.
Mais ce cas de désobéissance aux lois établies aurait été absolument fatal au jeune employé. Le clerc ne voulut pas se laisser persuader. Il faillit s’évanouir à cette idée.
—Eh bien, alors, je vais vous dire, s’écria le major. Voici les timbres et le pourboire. Faites-le viser sans faute, demain matin, et envoyez-le par courrier.
Le clerc dit d’un air de doute:
—Mais... enfin, peut-être qu’il le fera, et dans ce cas...
—Peut-être? maiscertainement! Il me connaît... tout le monde me connaît!
—Très bien, dit le clerc, je vous ferai la commission. Il avait l’air tout interloqué et en quelque sorte subjugué; il ajouta timidement:
—Mais... mais... vous savez que vous le devancerez de vingt-quatre heures à la frontière. Il n’y a aucun accommodement pour une si longue attente.
—Qui parle d’attendre? pas moi, quand le diable y serait.
Le clerc demeura un instant paralysé, puis il dit:
—Certes, monsieur, vous ne voulez pas qu’on vous l’envoie à Saint-Pétersbourg?
—Et pourquoi pas?
—Tandis que son propriétaire rôderait autour des frontières à vingt-cinq lieues de là?
—Rôder!—Sacrebleu! qui vous a dit qu’il devra rôder?
—Mais vous n’ignorez pas, je pense, qu’on l’arrêtera à la frontière s’il n’a pas de passeport.
—Jamais de la vie! l’inspecteur en chef me connaît... comme tout le monde. Je me charge du jeune homme. Je suis responsable de lui. Envoyez le papier tout droit à Saint-Pétersbourg... hôtel de l’Europe, aux soins du major Jackson: dites au consul de ne pas se tourmenter, je prends tous les risques sur moi.
Le clerc hésita, puis risqua un dernier argument:
—Vous devez bien noter, monsieur, que ces risques sont particulièrement sérieux en ce moment. Le nouvel édit est en vigueur et...
—Quel est-il?
—Dix ans de Sibérie pour quiconque se trouve en Russie sans passeport.
—Hum... damnation! Il dit ce mot en anglais, car la langue russe est pauvre lorsqu’il s’agitd’exprimer brièvement ses sentiments. Après avoir réfléchi profondément, il se secoua, et résuma l’entretien, avec une brusque et insouciante bonhomie:
—Oh! ça va bien, allez! adressez à Saint-Pétersbourg, arrive que pourra! J’arrangerai ça, moi. On me connaît partout... Toutes les autorités... tout le monde.
Il se trouva que le major était un adorable compagnon de voyage, et le jeune Parrish en fut charmé. Ses paroles et ses traits d’esprit étaient comme des rayons de soleil et des lueurs d’arc-en-ciel, animant tout son entourage, le transportant en une atmosphère de gaîté et d’insouciante joie; et puis, il était plein de petites attentions, de manières accommodantes; il savait à la perfection la bonne manière de faire les choses, le moment propice, et le meilleur moyen.
Le long voyage fut donc un beau rêve, un conte de fée, pour le jeune garçon qui avait passé de si longues et monotones semaines de nostalgie. Enfin, lorsque les deux voyageurs approchèrent de la frontière, Parrish dit quelque chose à propos de passeport; puis il tressaillit comme au souvenir d’une chose désagréable, et ajouta:
—Mais, j’y songe, je ne me souviens pas que vous ayez rapporté mon passeport du consulat. Mais vous l’avez bien, n’est-ce pas?
—Non. Il viendra par courrier, dit le major, tout tranquillement.
—Il... il... vient par... courrier! suffoqua Parrish; et toutes les terribles choses qu’il avait entendu raconter à propos des désastres et des horreurs subies par les visiteurs sans passeport, en Russie, se présentèrent à son esprit épouvanté, et il en pâlit jusqu’aux lèvres. Oh! major... oh! mon Dieu, que m’arrive-t-il maintenant! Comment avez-vous pu faire une chose pareille?
Le major passa une main caressante sur l’épaule du jeune homme et dit:
—Voyons, voyons, ne vous tourmentez donc pas, mon garçon, ne vous tourmentez pas un brin. C’est moi qui prend soin de vous et je ne permettrai pas qu’il vous arrive malheur. L’inspecteur en chef me connaît, et je lui expliquerai la chose, et tout ira pour le mieux, vous verrez. Allons, ne vous faites pas le moindre souci... Je vous ferai marcher tout cela sur des roulettes.
Alfred tremblait de tous ses membres, et il sesentait un grand poids sur le cœur, mais il fit tout ce qu’il put pour dissimuler son angoisse et répondre avec quelque courage aux paroles bienveillantes et rassurantes du major.
A la frontière, il descendit, se tint parmi la grande foule et attendit, dans une inquiétude profonde, tandis que le major se frayait un chemin à travers la multitude pour aller «tout expliquer à l’inspecteur en chef». L’attente lui parut cruellement longue, mais, enfin, le major revint. Il s’écria jovialement.
—Il y a un nouvel inspecteur, et, le diable l’emporte, je ne le connais pas!
Alfred s’effondra contre une pile de malles, en gémissant:
—Oh! mon Dieu, mon Dieu, j’aurais dû le prévoir! et il s’affaissait mollement par terre, mais son compagnon le retint d’un bras vigoureux, l’assit sur un grand coffre et, s’approchant de lui, murmura à son oreille:
—Ne vous tourmentez pas, mon petit, allons! Tout ira bien; ayez seulement confiance en moi. Le sous-inspecteur est très myope. Je le sais, je l’ai observé. Voici comment nous allons faire: Je vais aller faire contrôler mon passeport, puis je vous attendrai là-bas, près de cette grille, oùvous voyez ces paysans avec leurs malles. Quand je vous verrai, je viendrai m’appuyer tout contre la grille pour vous glisser mon passeport entre les barreaux. Alors, vous vous pousserez dans la foule, et vous présenterez le papier au passage, avec entière confiance en la Providence qui a envoyé ce brave myope pour nous sauver. Allons, n’ayez pas peur.
—Mais, oh! mon Dieu, mon Dieu,votredescription et lamiennene se ressemblent pas plus que...
—Oh! bah, ça n’a pas d’importance... différence entre cinquante et un et dix-neuf ans... juste imperceptible à mon cher myope. Ne vous faites pas de bile, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Dix minutes après, Alfred s’avançait en trébuchant vers le train, pâle et prêt à succomber; mais ayant trompé le myope avec le plus grand succès, il était heureux comme un chien perdu qui échappe à la police.
—Je vous le disais bien! s’écria le major, fier et triomphant. J’étais sûr que tout irait bien, pourvu que vous vous confiiez en la Providence, comme un petit enfant faible et candide, et que vous n’essayiez pas d’en faire à votre tête. Cela réussit toujours à merveille.
Depuis la frontière jusqu’à Saint-Pétersbourg, le major s’employa activement à ramener son jeune camarade à la vie, à ranimer sa circulation, à le tirer de son abîme de mélancolie, pour lui faire sentir à nouveau que la vie est une joie, et vaut toujours la peine d’être vécue. Donc, grâce à ces encourageantes admonitions, le jeune homme entra dans la ville, tête haute et fier comme Artaban et fit inscrire son nom sur le registre d’un hôtel. Mais au lieu de lui indiquer sa chambre, le maître-d’hôtel le regarda d’un air entendu, et parut attendre quelque chose. Le major vint promptement à la rescousse et dit jovialement:
—Ça va bien—vous me connaissez—inscrivez-le, je suis responsable.
Le maître d’hôtel prit un air très grave, et secoua la tête. Le major ajouta:
—Oui, tout en règle, le passeport sera ici dans vingt-quatre heures... Il vient par la poste. Voici le mien, et le sien vous sera présenté incessamment.
Le maître-d’hôtel se montra plein de politesse, plein de déférence, mais il demeura ferme. Il dit en bon anglais:
—Vraiment, je suis au désespoir de ne pouvoir vous accommoder, major, et certes, je serais trèshonoré de pouvoir le faire; mais je n’ai pas le choix, je dois prier ce jeune homme de partir; en fait, je ne pourrais même pas lui permettre de rester un instant dans cette maison.
Parrish commença à chanceler, et fit entendre un sourd gémissement. Le major le saisit et le retint par le bras, et dit au maître d’hôtel d’un ton suppliant:
—Mais voyons, vous me connaissez!... tout le monde me connaît... qu’il reste ici pour cette nuit seulement, et je vous donne ma parole...
Le maître d’hôtel secoua la tête:
—Major, vous me mettez dans une position dangereuse. Vous mettez mon hôtel en danger. J’ai horreur de faire une chose pareille, mais... vraiment, il faut... ilfautque j’appelle la police.
—Halte-là! ne faites pas cela. Venez vite, mon garçon, et ne vous tracassez pas... tout s’arrangera le mieux du monde. Holà! cocher, ici! Montez, mon petit. Palais du directeur de la police secrète. Qu’ils galopent, cocher, à bride abattue! Comme le vent! Nous voilà partis, et il n’y a plus à se faire du mauvais sang. Le prince Bossloffsbry me connaît, me connaît comme sa poche. Un seul mot de lui, et nous pouvons tout.
Ils passèrent à travers les rues animées deSaint-Pétersbourg et arrivèrent devant le palais qui était brillamment illuminé. Mais il était huit heures et demie. Le prince était sur le point de se mettre à table, dit la sentinelle, et ne pourrait recevoir personne.
—Mais il me recevra,moi, dit le major, avec conviction, en tendant sa carte. Je suis le major Jackson. Qu’on lui présente ceci, il me connaît.
La carte fut présentée, malgré les protestations des huissiers; puis le major et son protégé attendirent quelque temps dans la salle de réception. Enfin, un domestique vint les avertir, et les conduisit dans un somptueux cabinet particulier, où les attendait le prince pompeusement vêtu, et le front sombre comme un ouragan. Le major expliqua son cas, et supplia qu’il leur fût accordé un délai de vingt-quatre heures pour attendre le passeport.
—Oh! impossible, s’écria le prince en excellent anglais. Je n’aurais jamais cru que vous puissiez faire une chose tellement insensée. Major!... amener ce pauvre jeune homme sans passeport! Je n’en reviens pas! C’est dix ans de Sibérie, sans espoir, ni pardon... soutenez-le! il prend mal!... (car le malheureux Parrish s’affaissait et tombait). Tenez, vite... donnez-lui ceci. Là... buvez encoreun peu. Un peu d’eau-de-vie fait du bien, n’est-ce pas, jeune homme? Maintenant cela va mieux, pauvre garçon. Couchez-vous sur le canapé. Comment avez-vous pu être si stupide, major, que de l’amener dans ce piège abominable?
Le major soutint le jeune homme sur son bras vigoureux, posa un coussin sous sa tête, et murmura à son oreille:
—Ayez l’air aussi diablement malade que possible! Pleurez pour tout de bon! Il est touché, voyez-vous, il lui reste un cœur tendre, par là-bas dessous. Tâchez de gémir et dites: «Oh, maman, maman!» Ça le bouleversera, allez, du premier coup.
Parrish allait faire toutes ces choses, d’ailleurs, sans qu’on le lui dise, et par instinct naturel. Par conséquent, ses lamentations se firent promptement entendre, avec une grande et émouvante sincérité. Le major lui dit tout bas:
—Épatant! dites-en encore. La grande Sarah ne ferait pas mieux.
Et grâce à l’éloquence du major et au désespoir du jeune homme, la victoire fut enfin remportée. Le prince capitula en disant:
—Eh bien! je vous fais grâce, bien que vous ayez mérité une leçon bien sévère. Je vous accorde exactement vingt-quatre heures. Si le passeport n’est pas arrivé au bout de ce laps de temps, n’approchez pas de moi, n’espérez rien. C’est la Sibérie sans rémission.
Pendant que le major et le jeune homme se confondaient en remerciements, le prince sonna, et, aux deux soldats qui se présentèrent aussitôt, il ordonna de monter la garde auprès des deux hommes, et de ne pas perdre de vue un instant, durant vingt-quatre heures, le plus jeune. Si, au bout de ce laps de temps, le jeune homme ne pouvait présenter un passeport, il devait être enfermé dans les donjons de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, et tenu à sa disposition.
Les malheureux arrivèrent à l’hôtel avec leurs gardes, dînèrent sous leurs veux, restèrent dans la chambre de Parrish jusqu’à ce que le major, après avoir vainement essayé de ranimer les esprits du dit Parrish, se fût couché et endormi; puis l’un des soldats s’enferma avec le jeune homme, et l’autre s’étendit en travers de la porte, à l’extérieur, et tomba dans un profond sommeil.
Mais Alfred Parrish ne put en faire autant. Dès l’instant où il se trouva seul en face du lugubre soldat et du silence imposant, sa gaieté, tout artificielle, s’évanouit, son courage forcé s’affaissaet son pauvre petit cœur se serra, se recroquevilla comme un raisin sec. En trente minutes, il avait sombré et touché le fond; la douleur, le désespoir, l’épouvante ne pouvaient le posséder plus profondément. Son lit? Les lits n’étaient pas pour les désespérés, les damnés! Dormir! Il ne ressemblait pas aux enfants hébreux qui pouvaient dormir au milieu du feu! Il ne pouvait que marcher de long en large, sans cesse, sans cesse, dans sa petite chambre. Non seulement il le pouvait, mais il lefallait. Il gémissait et pleurait, frissonnait et priait, tour à tour et tout à la fois.
Enfin, brisé de douleur, il écrivit ses dernières volontés, et se prépara, aussi bien qu’il était en son pouvoir, à subir sa destinée. Et, en dernier lieu, il écrivit une lettre: