LETESTAMENT DU VIEUX CHOGNE

Rien ne disait l'heure, si ce n'est le silence. On devait être au milieu de la nuit, ou un peu après, dans cette courte période, point mort du cadran, où les chiens de garde eux-mêmes s'éveillent difficilement. A peine s'il arrivait de l'étable, à de longs intervalles, un meuglement bref, la plainte d'une bête fatiguée par la chaleur que la neige des toits maintenait amassée. Pas de bruit; pas de lumière non plus dans la grande salle de la ferme. Deux hommes étaient cependant assis près de la table où mangeaient soir et matin les maîtres et les domestiques dela Grange de Beinost; tous les deux du même côté et regardant le lit dont les draps et l'édredon étaient immobiles et soulevés, dans toute la longueur, par une forme humaine. Autour du lit, à droite de la cheminée, des linges traînaient à terre; d'autres séchaient, étendus sur le dos d'une chaise, devant des tisons dispersés, que la cendre aveuglait. Ailleurs, le long des murs de la pièce, il y avait, comme dans toutes les fermes de la région, une provision de bois soigneusement empilée, un vaisselier, une armoire couronnée de paires de bottes dont les tiges s'évasaient, un coffre, deux ou trois sacs de pommes de terre ou de châtaignes. Ces choses, très vaguement, émergeaient des ténèbres. Le reflets des champs de neige, qui ne perdent pas toute clarté dans la nuit, entrait à travers les vitres des fenêtres opposées, et maintenait, pour les yeux habitués des témoins, un peu de la vie des couleurs et des reliefs. Les hommes parlèrent enfin, à demi-voix.

—Depuis une heure, dit l'un, il n'a pas bougé.

—Je n'entends plus le souffle, répondit l'autre.

—Il a passé si subitement, reprit l'aîné,qu'on n'a pas eu le temps de lui faire faire son testament. Ça ne se peut, pourtant, que Mélanie partage avec nous le bien du père.

—Non, ça ne se peut: le pré doit nous rester, et aussi la vigne d'en bas et toute la Grange.

—Alors, tu es d'accord avec moi, Francis?

—Oui.

—Tout à fait?

Le cadet répondit d'un signe de tête, accompagné d'un abaissement des paupières, qui signifiait: «Je sais ce que j'ai à faire, inutile de parler.» Il était jeune, maigre, sans teint, jaune de cheveux; il avait le nez aquilin, les yeux pâles et toujours errants. Quelques-uns le prenaient pour un être de peu de jugement: ils ne remarquaient pas le rire bref qui avait peine à détendre les lèvres et les joues, mais où transparaissait un esprit résolu et rusé.

Anthelme, l'aîné, lourd paysan, barbu, épais de visage et camard, donnait l'impression d'une force brutale et impulsive; mais il avait, lui aussi, sa part de ruse, qu'il dissimulait sous la violence des mots, du ton et du geste. D'habitude, on n'entendait que lui à la Grange de Beinost; le vrai maître était cependant le pèrequi venait de mourir, et après lui le cadet qui ressemblait au père. Francis se leva le premier.

—Va donc chercher le Biolaz, dit-il; moi je m'occupe des témoins, et du reste.

Un quart d'heure plus tard, la grosse poulinière noire dont la bouche, trop tôt tirée par le mors, était restée allongée par un rire stupide, attendait sous la neige, dans la cour de la ferme. Francis se tenait auprès du traîneau, il avait une dernière recommandation à faire, et, quand la porte de l'étable s'ouvrit:

—Anthelme, dit-il, tiens bien ta langue avec le Biolaz!

Et il rentra aussitôt, en secouant sa veste. Anthelme s'était enveloppé dans une limousine doublée, manteau de misère, qui servait depuis vingt années à tous les gardeurs de vaches de la Grange, et sa tête disparaissait presque dans l'entonnoir du col relevé. Il s'avança, portant devant lui la lanterne allumée, qu'il fixa dans une bague de fer, à droite du siège, et il partit. La montagne était entièrement blanche, sans arbre ni buisson jusqu'aux premiers plans de la vallée. Il tâchait donc, dans le rayonnement des pentes, de reconnaître le lacet qu'il n'auraitpu quitter sans risquer sa vie. Il neigeait mollement. Les villages, au-dessous, dans le brouillard glacé, dormaient. Aucun bruit ne montait des vallées. Rien ne remuait, dans cette nuit d'hiver, si ce n'est, très haut sur le Colombier, la flamme de la lanterne qui faisait, autour du traîneau, un halo minuscule, et qui descendait en zigzags à travers les champs de neige.

Anthelme Chogne allait chercher le notaire.

Ces Chogne étaient connus dans la montagne pour une famille riche, processive, et de tout temps redoutable à ceux qui ne la servaient pas. Les voisins disaient: «On ne fait jamais une bonne affaire avec un Chogne, et ceux-là sont heureux, qui n'en font point une mauvaise.» Le vieux père ne descendait presque jamais de sa ferme, perchée à huit cents mètres en l'air, dans la partie du massif du Colombier, où les crêtes diminuent, et où la montagne élargit ses flancs. Autour de la Grange de Beinost, quand l'été avait fondu la neige, on n'apercevait que des pâturages maigres et semés de pierres, et quelques champs non limités, où l'écorce du sol, égratignée par la charrue et par la bêche, donnait de maigres récoltes de seigle, de fèveset de pommes de terre; mais il y en avait en bas, sur une ancienne moraine, que côtoyait un torrent, une vigne en forme de tortue, qui donnait un vin rouget, clairet, piquant, très renommé dans la contrée. C'était la richesse, le joyau des Chogne. Il y avait encore au-dessus de la ferme, montant toute noire, pressée, fût contre fût, jusqu'au sommet de la chaîne, une forêt de pins qui n'appartenait point aux Chogne, mais que les Chogne exploitaient, dévastaient, de père en fils, avec une audace contre laquelle le propriétaire n'avait jamais trouvé de défense utile. Si des arbres disparaissaient, personne n'avait jamais vu le bûcheron qui les abattait; s'ils étaient trouvés au bas de la montagne, dans les plis où les troncs d'arbres coulent, soit avec les avalanches, soit avec le torrent, les Chogne prétendaient toujours que le bois leur appartenait, qu'il venait d'une coupe achetée par eux, sur les lisières, et la preuve était impossible contre eux, dans ce pays vaste, peu habité, difficile d'accès, et où pas un témoin n'aurait osé dire: «Chogne a menti.» Sombre d'humeur, avare, très rude avec les siens, le père Chogne n'avait jamais pu supporter la présenced'une femme à la maison. Son unique fille, Mélanie, à l'âge de quinze ans, hébétée par l'abandon, et par le manque de nourriture, s'était placée comme domestique à Nantua. Elle avait à présent vingt-cinq ans. C'était elle qu'il fallait dépouiller de la vigne et de la Grange, et de tout ce que le père aurait pu lui enlever s'il n'était pas mort si vite, par cette nuit d'hiver.

Anthelme avait mis la jument au trot dès l'arrivée en plaine. Il traversa les bourgs, l'un après l'autre, sans arrêter, et c'est à peine s'il ralentit l'allure pour remonter la pente, de l'autre côté de la vallée et pour atteindre le col qui fait communiquer le Valromey avec Hauteville. La neige était molle et très épaisse sur les hauteurs. Heureusement, elle ne tombait plus dans cette région nouvelle. Le traîneau glissait sur une route large, balisée par des forêts ou des bouquets d'arbres. La seconde descente fut aisée et rapide. Le paysan s'arrêta dans la principale rue de la ville, vers le milieu, devant une porte à laquelle on accédait par quatre marches, munies d'une rampe, et il jeta sa couverture sur la jument dont tout le corps fumait comme une mare au petit jour.

—Allons, monsieur Firmin Biolaz! cria-t-il.

Et il tira, en même temps, la sonnette. Une musique aiguë et prolongée lui répondit, un grelottement de cuivre qui s'apaisa lentement et sans fruit. Au troisième appel seulement, les volets du premier étage, légèrement poussés sur la tôle de l'appui, chassèrent dehors un bourrelet blanc qui s'émietta en l'air, et une voix demanda:

—Vous ne pourriez pas sonner moins fort? Qui êtes-vous?

—Je viens vous querir pour un testament.

—Est-ce pressé?

—Oui bien.

—Alors, j'irai dans la matinée. Qui êtes-vous?

—Dans la matinée! Mais non! C'est tout de suite qu'il faut venir. Tout est prêt.

L'homme éleva la voix, de façon à être entendu jusqu'au fond des alcôves, où les voisins dormaient sous les rideaux tirés.

—Ouvrez, monsieur Biolaz; c'est dans la loi que les notaires ne peuvent pas refuser les clients! Ouvrez!

Les volets se rapprochèrent l'un de l'autre. Puis Anthelme perçut le bruit douillet desbourrelets de la fenêtre qu'on fermait. Il ne demeura dehors que le temps qu'il faut à un notaire pour allumer une bougie, pour expliquer à sa femme qu'il n'y a pas de danger, pour chausser des pantoufles, enfiler un pantalon, y insérer les plis amples de la chemise de nuit, et descendre un étage.

—Entrez vite, dit M. Biolaz; il fait diablement froid.

—Vous ne me l'apprenez pas!

—Par ici, dit le notaire, en poussant, à gauche, dans le corridor, la porte de son cabinet.

Il passa le premier, avança une chaise, dans l'ombre troublée par la bougie errante, fit le tour du bureau, et s'assit à la place accoutumée, en élevant le bougeoir, pour étudier le client. Celui-ci déboutonnait le col de sa limousine, en retirait sa barbe, sur laquelle coulaient des gouttes de neige fondue, enlevait sa casquette, et proclamait:

—Je suis Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost.

—Chogne, dit le notaire en posant le bougeoir; ah! très bien! Qui donc est malade, chez vous?

—Le vieux; il ne passera pas la nuit, c'est sûr.

—Très bien; très bien, répéta le notaire.

Les deux hommes s'observèrent l'un l'autre pendant une demi-minute de silence, chacun cherchant à lire et à ne pas être lu. Les visages restèrent inexpressifs, au cran d'arrêt. Néanmoins, par une communication directe, qui s'établit toujours entre deux esprits en lutte, Anthelme comprit, il vit nettement que M. Biolaz pensait: «Tous les Chogne sont des canailles; défions-nous.» M. Biolaz, de son côté, sut, à n'en pas douter, que Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost, songeait: «Le notaire a entendu parler de nous; il n'a pas bonne opinion, mais je suis plus fin que lui.» Cet homme encore jeune et tout rond, rappelait par sa figure tavelée de rouge, ses paupières abaissées, le tic nerveux qui tirait le coin d'une de ses lèvres, ses cheveux coupés en brosse et comme à l'ordonnance, par la gaucherie de son geste, le type légendaire du fantassin qui entre à la caserne: mais il avait toujours vécu dans le pays et approfondi ce qu'il nommait «la clinique notariale». Il demanda:

—Vous aurez des témoins, à cette heure-ci?

—Ils seront à la Grange, tous les quatre, quand vous arriverez. Ah çà!...

Le cou du paysan se tuméfia; ses yeux rosirent; il frappa du poing la table.

—Ah çà! vous déciderez-vous, à la fin?

M. Biolaz eut un papillotement de paupières et une sorte de salut de la tête qu'Anthelme prit pour un signe de peur. Il ne répondit pas, mais se leva, saisit une sacoche pendue le long de la tapisserie verte, y glissa du papier écolier, du papier timbré, des plumes, et, au dernier moment, un objet enfermé dans une gaine de cuir haute d'une main, rectangulaire, qui se trouvait sur le bureau.

—Vous savez, dit Anthelme d'un ton de moquerie, vous n'avez pas besoin d'emporter votre revolver: la maison est sûre.

Le notaire fit claquer le ressort qui fermait son sac.

—Passez donc le premier, monsieur Chogne; ce n'est pas un revolver que j'emporte, c'est un petit instrument avec lequel je prends des notes, quand j'en ai besoin.

Anthelme n'attendit pas longtemps dans larue. M. Biolaz reparut, chaussé de bottes, enveloppé d'une peau de bique, traînant après lui une couverture de fourrure. Sans faire une observation ou une recommandation, il s'empaqueta dans ces pelleteries, se coucha à l'arrière du traîneau, la valise sous la tête, et murmura:

—A vos ordres, monsieur Chogne!

Pendant la plus longue partie de la route, et jusqu'à ce qu'il fût arrivé au bas de sa montagne, près de sa vigne, Anthelme sembla n'avoir d'autre préoccupation que de faire galoper sa jument déjà lasse. Le brusque changement de vitesse, quand le sol se releva, rendit la parole au conducteur. Anthelme se détourna à moitié, sur le siège du traîneau. Il vit, à l'aspect des brumes qui se formaient en paquets, que le jour approchait, et que la matinée serait claire.

—Monsieur Biolaz, est-ce que vous connaissez bien mon père?

—Pour l'avoir rencontré, une ou deux fois, dans des foires.

—Il vous reconnaîtra sûrement, lui; il a une mémoire!... Dites donc, monsieur Biolaz, et mon frère Francis, le connaissez-vous bien?

—Pas du tout.

Le paysan fouetta la jument qui n'en pouvait plus, et ajouta:

—Il sera peut-être là; il n'y sera peut-être pas: il est allé au médecin, rapport au père, n'est-ce pas?

De la Grange de Beinost, on guettait les voyageurs. Dès que le traîneau vira sur l'espèce de plate-forme qui s'étendait en arrière de la ferme, la porte de la grande salle s'ouvrit, et un homme s'avança dans la nuit, en disant:

—Salut! Entrez donc! Il n'est pas mort, mais il faut faire vite; il se plaint tout le temps.

Le notaire entra. La salle n'était éclairée que par une lanterne d'écurie, à verre bombé, qu'on avait placée au milieu de la table. Il aperçut le lit, mais il ne put voir du malade, caché entre les oreillers et les draps, qu'un bonnet de coton et un profil fuyant, tourné du côté de la venelle. Il s'échappait de là une plainte ininterrompue. Le notaire fit le grand tour, et s'arrêta dans les environs de la cheminée parmi les chaises chargées de linge. Les rideaux étaient à moitié fermés.

—C'est moi, monsieur Chogne; c'est moi, le notaire. Vous m'entendez bien?

Une voix assourdie répondit:

—Oui, oui, monsieur Biolaz, de Hauteville. Ah! là, là, que je suis malade, mon pauvre monsieur!

—Pas tant que vous le croyez, monsieur Chogne... regardez-moi?

Au fond de la pièce, plusieurs voix d'hommes protestèrent:

—Faut le laisser... Il est assez malade comme ça... Puisqu'il ne veut pas remuer, cet homme, pourquoi le tourmenter?

On entendit la voix traînante du notaire:

—Passez-moi la lanterne?

Les quatre mots tombèrent dans un silence aussi profond que s'ils avaient été prononcés au milieu des champs de neige et de la brume de l'aube. M. Biolaz les répéta, du même ton tranquille. Alors, l'homme qui était venu au-devant de lui, dans la cour, un très grand, qui avait son chapeau enfoncé jusqu'aux yeux, prit la lanterne par l'anse de cuivre et la leva, sans quitter le milieu de sa chambre. M. Biolaz n'insista pas; mais il observa, en se penchant,le testateur qui s'était remis à geindre, puis il se détourna vivement. Au fond de la pièce, sur un banc, le long du mur, trois autres paysans écoutaient et regardaient, respirant à peine, le buste tendu en avant. Le mouvement du notaire les fit se redresser, comme s'ils avaient été pris en faute. L'un d'eux dit avec humeur:

—Faites donc votre métier, monsieur Biolaz, au lieu de vous dandiner comme ça dans votre peau de bique.

Le notaire n'hésita plus: il eut le sentiment qu'il était seul contre cinq, car Anthelme rentrait, après avoir dételé la jument, et il disait:

—C'est ça; approchez vos papiers de la lanterne, monsieur Biolaz; là, vous serez bien pour écrire; nous n'avons plus de pétrole, malheureusement; on a tout dépensé ces jours-ci, vous comprenez.

Puis, comme M. Biolaz commençait à demander aux témoins leurs noms, prénoms et professions:

—Dommage que mon frère Francis ne soit pas revenu pour le testament du père, reprit Anthelme; ça sera un chagrin pour sa vie.

Le notaire n'avait plus l'air d'écouter; il rédigeait.Ayant étalé une feuille de papier timbré sous le rayon de la lanterne, il s'appliquait, le front plissé d'une ride unique, à combiner ses formules, et à peser ses mots. Les témoins devenaient expansifs. Ils causaient entre eux. «Par-devant MeFirmin Biolaz, a comparu M. Mathieu-Napoléon Chogne, lequel, se croyant gravement malade, a requis ledit MeBiolaz de dresser son testament.» Le notaire relevait ensuite, avec minutie, les circonstances de date et de lieu, décrivant la salle de la Grange de Beinost, et le malade lui-même, «pour le peu que j'en ai vu», disait-il. Puis il demanda au testateur de lui dicter ses volontés. Le vieux Chogne, dont la parole était coupée par de fréquents soupirs, plaintes et accès de toux, dicta quand même quelques phrases qui décelaient une longue expérience des affaires. Il léguait, «par préciput et hors part, à ses fils Anthelme et Francis, tout ce qu'il pouvait enlever à sa fille Mélanie, et ce, pour les remercier des bons soins dont ils avaient entouré sa vieillesse.» Il exprimait le désir «qui serait sacré pour tous», que la vigne appartînt à Francis et la Grange de Beinost à Anthelme.

La rédaction achevée, M. Biolaz relut l'acte à haute voix, et se leva pour faire signer le malade. Deux des quatre témoins et Anthelme se dressèrent en même temps, et se placèrent entre le notaire et le lit. Les deux autres passèrent dans la venelle.

—Je ne peux pas signer, gémit le malade, je ne peux pas.

—Encore le tourmenter! Vous l'entendez! grognèrent les hommes. Monsieur Biolaz, il faut coucher sur le papier qu'il ne pouvait pas signer... Monsieur Biolaz, n'approchez pas comme ça; il a peur de vous, vous voyez... Laissez la lanterne sur la table... Ça lui fait mal, la lumière...

Le notaire était au pied du lit, que cachait une couverture qui tombait jusque sur le sol. Les hommes s'agitaient, aux deux côtés du malade, et se courbaient pour lui parler, tellement qu'on ne le voyait plus.

—N'est-ce pas que tu ne peux pas signer, vieux père? Répète-le! Il faut qu'il s'en aille, à présent, le notaire... On ne doit pas contrarier comme ça les malades, monsieur Biolaz.

Pendant ce temps, le notaire relevait, avecprécaution, et sans qu'ils y prissent garde, la couverture sur laquelle il marchait. Il avait senti, à travers la laine, quelque chose de résistant et de mou à la fois; il en avait suivi le contour, du bout de ses bottes, et sans baisser les yeux un seul moment.

Si les témoins et Anthelme n'avaient été si violemment occupés de défendre le vieux Chogne, ils eussent vu que M. Biolaz pâlissait. Le notaire tourna la tête vers la fenêtre qui était toute proche. La lumière de l'aube était vive au dehors, et, relancée par la neige, elle entrait dans la salle. Il se recula.

—J'ajouterai la formule légale, messieurs; je mettrai que le testateur ne peut signer. Venez, et terminons.

Ils se placèrent aussitôt et tous devant lui, de l'autre côté de la table. De la main droite, il écrivit la formule; de la gauche, il fouilla dans le sac de voyage, et prit la petite boîte enveloppée de cuir qu'il posa debout sur le bois de la table.

—Qu'avez-vous à faire de ça? cria Anthelme. Je ne permets pas!... Empêchez-le!

—C'est moi qui ne permets pas que vousempêchiez les témoins de signer! A moi, témoins!

Les témoins écartèrent Anthelme, qui se débattait. M. Biolaz orienta la boîte vers le pied du lit, pressa un ressort muet, et enfouit l'objet dans la poche de sa peau de bique.

A ce moment, l'aîné des Chogne bondit sur le lit, se baissa, ramena jusqu'à terre la couverture qui avait été relevée, et accroupi, les poings tendus, chercha du regard le compagnon qui l'aiderait à faire un mauvais coup. On pouvait aisément se jeter sur M. Biolaz, le fouiller, le ligotter s'il résistait. Mais le notaire paraissait si calme, et si bien occupé à contrôler les signatures, que les yeux auxquels s'adressait Anthelme répondirent, d'un clignement expressif: «Inutile; il n'a rien vu; ne compromets rien».

—Imbéciles! dit Anthelme tout haut, en se redressant, et en prenant faction au pied du lit.

—Anthelme, dit simplement M. Biolaz; c'est le premier témoin qui me reconduira. Faites atteler un autre cheval au traîneau.

Nul n'aurait pu deviner, quand le notaires'étendit, pour la seconde fois, dans la cage de bois qui devait le ramener à Hauteville, qu'il venait, dans la même heure, de découvrir un crime et d'en commettre un autre.

L'enterrement du vieux Chogne eut lieu le surlendemain. Le cinquième jour, dans la matinée, les deux fils se présentaient à l'étude Biolaz. Le notaire s'attendait à leur visite. Il les fit asseoir devant son bureau, et resta debout de l'autre côté. Il avait son air naïf et le ton traînant de tous les jours, mais les lèvres tiquaient plus fort que de coutume.

—Eh bien! dit-il, qu'est-ce que vous me voulez?

Il s'en doutait.

—Savoir si vous avez fait enregistrer l'acte, répondit l'aîné.

—Car ma sœur Mélanie, ajouta le cadet, accepte tout ce que le père a voulu; elle ne fera pas d'opposition.

M. Biolaz se recueillit, baissa très bas les paupières, coula les yeux vers Anthelme au museau de loup, puis vers Francis au museau de fouine, et dit, en détachant les syllabes:

—Le testament n'a pas été enregistré, et il ne le sera pas: il est nul!

—Nul! dit Anthelme en repoussant violemment sa chaise. Il ne l'est pas. Je l'ai vu, et je m'y connais!

—Il faudrait le prouver, qu'il est nul! ajouta Francis.

Les deux frères étaient debout, les mains appuyées sur le bord du bureau.

—Voilà la pièce, dit le notaire en prenant une feuille de papier qu'ils reconnurent. Elle est trois fois nulle. D'abord ceci, vous voyez: «lequel a requis MeBiolaz de dresser son testament».

—Eh bien?

—Il fallait mettre à la suite: «et l'a dicté». La mention que le testament a été dicté est une mention nécessaire. Je l'ai omise.

—Exprès?

—Oui.

—Misérable!

—Attendez avant de dire ce gros mot-là, Anthelme; nous verrons qui de nous trois le mérite.

—Et après, monsieur Biolaz? demanda Francis.

—J'ai négligé, en outre, d'indiquer que j'avais lu le testament au testateur et aux témoins, et enfin, troisième nullité, j'ai bien écrit que le testateur était trop faible pour signer, mais je n'ai pas constaté qu'il me l'avait lui-même déclaré.

La petite feuille tomba sur le bureau, sans bruit, comme la neige. Une émotion égale étreignait les trois hommes, et leurs trois colères se heurtaient dans l'étroit espace qui séparait les visages, les bras, les poitrines.

—Dites donc, Biolaz, cria Anthelme, cela s'appelle un faux en écriture publique!

—Je le sais.

—Cela conduit un homme aux galères! dit Francis.

—Parfaitement, riposta M. Biolaz, cela conduit un officier public aux galères, quand il n'a pas, pour se justifier, le petit document que voici.

Il tendit un petit papier carré et brun.

Les deux Chogne se reculèrent.

—Oh! vous pouvez prendre; j'ai vingt épreuves pareilles, et le cliché est en lieu sûr.

Ce fut le cadet qui prit la photographie, etqui l'approcha de la fenêtre. L'épreuve était floue; les rideaux du lit, les draps, les oreillers, s'arrondissaient en volutes de brume autour d'un profit très typique, mais imprécis et sans âge. Au premier plan seulement, à l'endroit où la fenêtre avait versé plus abondamment la lumière, on voyait sous le lit, on distinguait deux surfaces blanches, évasées, accolées, qui se terminaient par une dentelure.

—J'ai étudié le cliché à la loupe, dit M. Biolaz, et il n'y a pas de doute, ce sont des pieds humains, les pieds du mort, entendez-vous, les deux Chogne, de votre père mort que vous aviez jeté sous le lit!

Anthelme et Francis ne se retournèrent pas; ils se regardèrent l'un l'autre, et, dans ce regard, il y eut l'ordre à Anthelme de ne pas parler, et l'aveu d'un moment de désarroi. Francis retourna la photographie, la considéra de près et de loin, pour se donner du temps. Enfin il dit:

—Personne ne pourrait jurer que c'étaient les pieds d'un mort, monsieur Biolaz. Personne non plus ne reconnaîtrait la figure qui est dans le lit; elle est trop petite... Non, il n'y a aucundanger pour nous. Seulement, le monde est si jaloux: ces choses-là feraient du bruit; on raconterait des histoires... Tenez, mon frère et moi, nous laisserons tomber le testament.

Le notaire ne répondit pas, et montra la porte. Ils la prirent. Au moment de saluer, avant de descendre les marches du perron, Anthelme se détourna, et dit, comme s'il confiait un secret:

—Vous êtes tout de même fort dans votre partie, monsieur Biolaz; je ne dis pas qu'on ne reviendra pas chez vous, quand même.

—Tu ne peux donc pas te taire! dit Francis.

Et il l'emmena.

M. Biolaz poussa la porte, et il écouta, avec satisfaction, le bruit du ressort qui terminait la visite.

Le père Honoré Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de l'appentis où il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la chaise qu'il venait de rempailler: car il était, de son état, rempailleur de chaises. Il étendit d'abord sa jambe de bois, puis l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il se sentit pauvre.

Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours été, mais il ne s'en était pas toujours aperçu, ce qui constitue, au fond, la vraie manière de ne pas l'être. A l'armée, par exemple, quand ilétait sergent de zouaves, de quoi manquait-il? Le plus bel homme du régiment, la figure longue et bronzée, avec un nez bien droit d'arête, légèrement aplati et large à la base, une barbiche qui eût fait envie à plus d'un commandant,—à cette époque napoléonienne où il y avait des commandants si décoratifs,—les épaules effacées, le cou tanné et sillonné de ravins blancs, la poitrine bombée, il jouissait de la considération de ses compagnons d'armes! et d'un traitement qui lui suffisait. Son livret ne portait, au passif, que des punitions insignifiantes, pour quelques fortes bordées militaires, à des anniversaires glorieux: une poule chapardée à des Bédouins; deux ou trois réparties trop vives à des chefs plus jeunes que lui; des misères. L'actif était superbe: cinq campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de chevrons, une citation à l'ordre du jour, la médaille militaire, un cor de chasse de tir, la menue monnaie d'un général en chef. Plusieurs fois il avait passé en triomphe dans des villes, sous des arceaux de lauriers, marchant sur les fleurs, applaudi par les femmes, au retour d'Italie ou de Crimée. On le mettait en avant,ces jours-là, à cause de sa prestance et de quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir, aux bons moments et aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine tempe à Solférino, et une balle dans le mollet, à Malakoff. Le Bolloche aimait la gloire. Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient aussi d'une humeur grincheuse. Mais les chefs, mieux informés sans doute, le disaient seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait doué d'une santé à toute épreuve. Le Bolloche était heureux.

Plus tard même, atteint par la limite d'âge, selon son expression, et sorti du régiment, il avait rencontré quelque douceur dans cette vie civile dont il médisait journellement autrefois. Habitué à être commandé et entouré, sa liberté lui pesait, non moins que sa solitude. Encore vert, d'ailleurs, et de galantes façons, il avait aisément trouvé à se marier. La femme n'était pas toute jeune, mais il commençait à vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer pour jeunesse aux yeux de bien des gens: une dot, une petite maison bâtie dans un bas-fond, au delà des octrois, et autour, un pré de quelques ares, ou pour mieux dire deux bandesd'herbe en pente, traversées l'hiver par un filet d'eau, dont il restait, l'été, un marécage en rond, grand comme une aire à battre.

Le voisinage des joncs qui poussaient là, l'ignorance de tout métier, une certaine adresse de main furent causes que l'ancien soldat se mit à rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui arrivait abondamment du faubourg, où les enfants se chargeaient de lui donner de l'ouvrage. Sa santé se maintenait. Et, plusieurs années encore, Le Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.

Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il eût connue, et de celles qui durent: un enfant. Il avait immensément souhaité une fille. Celle que sa femme lui donna était rose, blonde et gaillarde. Le Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration immédiate. Il voulut,—bien que très peu dévot,—la porter lui-même à l'église, et quand le curé lui demanda le nom sous lequel elle devait être baptisée: «Appelez-la Désirée, dit-il, car jamais je n'ai rien désiré tant qu'elle.» Il prit soin d'elle, et l'éleva plus encore que la mère. Toute petite, avant même ses premiers pas,elle se roulait dans l'appentis, tandis qu'il travaillait. Elle riait, et il était content. Si elle pleurait, il avait des inventions incroyables pour la consoler, il la berçait, il lui chantait, comme une nourrice, des chansons qui n'ont que trois notes, de celles qu'on entend dans les arbres, au temps des nids.

A peine fut-elle assez sage pour se tenir tranquille et assez forte pour plier un jonc, il lui apprit à tresser des cages, des paniers, des bateaux, qu'on allait ensemble lancer sur la mare. Puis, l'amusement devint un art. Elle sut bientôt ce que savait le père, et plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages fins, qui demandaient une main agile, un peu de goût et d'invention. Et toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossièrement joncée, mais paillée en belle paille de seigle, d'une ou de deux couleurs, arrivait au logis, avec un siège à remplacer ou une blessure à fermer seulement, Le Bolloche en chargeait Désirée.

Ainsi élevée tendrement, entre trois personnes qui la choyaient à l'envi,—car Le Bolloche avait retiré chez lui sa très vieillemère aveugle,—il n'était guère possible que l'enfant ne devînt pas aimable. En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et dans la campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on l'eût prise pour une femme déjà. Elle était grande, bien faite, rose de visage, légèrement rousselée. Ce n'est pas qu'elle eût les yeux plus longs ou plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout droit, si franchement qu'on devinait en elle un cœur tout simple.

Elle riait volontiers, et son rire demeurait dans la pensée, comme une chose fraîche. Elle ne portait pas de bonnet, un peu par économie, beaucoup pour montrer ses cheveux qui ondulaient sur ses tempes en deux écheveaux d'or, et qu'elle tordait par derrière, à la diable. Son goût lui conseillait les robes claires. Elle piquait souvent un brin de fuchsia rouge à son corsage d'indienne.

Pourvu qu'il pût la voir, ou seulement l'entendre près de lui, Le Bolloche ne trouvait rien à reprendre à la vie. Comme Désirée, pour causer, ne s'arrêtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en travaillant; comme elle étaitdéjà d'un âge qui fait songer, ils parlaient presque toujours d'avenir.

Ce fut à cette époque, précisément, que l'épreuve commença pour le père Le Bolloche. D'abord, la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais totalement guéri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrène s'y mit. Après des semaines de souffrances, il fallut couper la cuisse. Toute la réserve du ménage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en petites fioles qui s'alignaient sur la cheminée, vides, avec des étiquettes rouges. Le malade ne décolérait pas d'être au lit, et de voir couler son argent. Il fut une saison entière convalescent. Et, quand il reprit sa place sous l'appentis, il constata bien vite qu'il avait perdu de son corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hélas! la souplesse, l'énergie, cette vaillance de muscles enfin qui est la bonne humeur de nos membres. Le mal l'avait usé.

Désirée était là, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le pain de la maison. Grâce à l'activité de sa fille et à une légère augmentation de prix, Le Bolloche espérait que les trois femmes, l'âne, les poulets et la chatte, qui formaientle personnel confié à sa sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet accident qui, de simple blessé, l'avait fait invalide. Il gagnerait moins, peut-être, mais sa fille gagnerait un peu plus: le résultat serait le même. Il se trompait.

Un second obstacle surgit, celui-là invincible. Ni le père ni la fille ne refusaient le travail: ce fut le travail qui commença à manquer. D'une saison à l'autre, la diminution des commandes se faisait plus sensible. Il y eut d'abord des heures de chômage, puis des jours entiers. En vain Le Bolloche, avec son âne et sa charrette, continua de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et d'envoyer aux fenêtres, où fleurissent les géraniums-lierres en éventail et les œillets en pyramide, son cri traditionnel: «Pailleur! pailleur de chaises!» De moins en moins son appel trouvait de l'écho. Et la cause? Le progrès, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des châteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes, supplante l'antique tradition, et, à la place des sièges aux armatures massives recouvertes de jonc, introduit les meubles légers et à bon marchésortis des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin, des fauteuils d'étoffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier blanc, par lequel les rempailleurs étaient lentement évincés. Un métier finissait. Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien d'humbles artisans ont senti avec un étonnement désespéré l'outil tomber de leurs mains, et l'état appris aux jours d'enfance, l'état qui avait honorablement nourri le père et leur avait suffi à eux-mêmes une moitié de leur vie, devenir ainsi progressivement hasardeux et ingrat! Est-il rien d'aussi dur? Quelques-uns sans doute peuvent chercher un autre ouvrage. Mais les vieux, pour qui le temps de l'apprentissage est passé, accrochés à ces professions en ruine, n'ont plus qu'à disparaître avec elles.

C'était le cas du père Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il laissait les choses aller, avec cette arrière-réserve d'espérance que nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commençait à envahir l'atelier, sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le pied. Dans l'étang, les joncs et les roseaux, coupés ras autrefois, grandissaient, se gonflaient, montaienten quenouilles. Et comme, ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant jamais, ni leurs devancières, trouvé au bord de la mare tant de duvet pour leurs petits. Il attendit jusqu'au bout, jusqu'à ce que le dernier sou de leur épargne à tous fût dépensé. Et voilà que cette heure était arrivée. La grand'mère,—qui tenait les comptes, de mémoire bien entendu, et gardait la bourse,—en avait, le matin même, prévenu son fils. Il fallait prendre une résolution, trouver un expédient, car le pain du lendemain n'était plus assuré. C'est à quoi Le Bolloche réfléchissait, sa longue face encore allongée par la tristesse, à trois pas de l'appentis, un jour de printemps.

Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffées d'air à travers le fourneau vide de sa pipe, et la première idée qui lui vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable de ce sacrifice. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que ce n'était pas une solution. Alors que faire? Envoyer Désirée en condition? Jamais il n'y consentirait. Il aimeraitmieux mendier son pain. Dire à la grand'mère: «Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez, demandez à l'Assistance publique...»? Allons donc! Est-ce qu'un enfant peut seulement penser à cela? Vendre la maison? Il faudrait en louer une autre, et les loyers avaient doublé, triplé, depuis que Le Bolloche habitait son coin de pré. Où serait l'avantage? Évidemment il n'y avait qu'un seul parti, dont sa femme et lui avaient causé déjà: ils partiraient tous deux, ils laisseraient la maison à l'aïeule qui était trop vieille, et à Désirée qui était trop jeune et trop aimée pour porter un tel deuil.

Partir! Quand il fut arrivé à cette conclusion, Le Bolloche appuya son coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce regard chargé d'adieux qui découvre toujours quelque beauté nouvelle aux choses les plus familières. Le pré où l'herbe renaissait, où les boutons d'or échappés à l'âne commençaient à s'ouvrir, lui parut promettre une fenaison abondante. Les haies qui, de trois côtés, couraient autour, n'avaient plus cet air souffreteux et défraîchi, ces trouées lamentables qu'elles offraient jadis. Bien épinées, drues, tendues de fil de feraux endroits faibles, elles défendaient la maison mieux qu'un mur. Et le mur qui longeait la route, pour un peu moussu qu'il fût, était encore solide et d'aplomb. Le Bolloche avait souvent rêvé d'élever là, pour son gendre, une maison semblable à l'autre qui était à mi-pente. Ah! si le métier ne l'avait pas trahi! Quelle jolie vue on aurait eue des fenêtres, sur la rue qui remonte vers l'octroi, éclairée au gaz, si gaie le dimanche, si coquette avec ses cabarets peints de couleurs vives, ses jeux de boules, ses charmilles et ses grands jardins tout roses de pêchers en fleurs!

A ce moment, Désirée apparut au haut du pré, venant de la ville. Le vent l'avait un peu décoiffée. Elle marchait, une main retombant le long de sa hanche, l'autre passée au travers du siège défoncé d'une chaise qui, pendue à son bras, l'enveloppait d'un disque inégal de rayons jaunes. La jeune fille avait fait deux kilomètres pour trouver ce travail. Elle arrivait sans se plaindre, contente même, dans la lueur du couchant qui traînait sur le pré. Quand Le Bolloche la vit, il comprit mieux encore que la séparation d'avec elle serait la plus dure detoutes, et qu'auprès de celle-là les autres n'étaient rien.

—Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la besogne, en voilà: une chaise, comme vous les aimez, à rempailler en gros jonc.

—Non, petite, répondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantôt ma dernière, et je suis assis dessus.

Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'étonnant seulement qu'il fût sombre. D'habitude il était joyeux quand elle était joyeuse. Qu'avait-il?

—Appelle ta mère, ajouta Le Bolloche, j'ai à lui parler.

Elle entra dans la maison, et la mère en sortit, toute petite sous son énorme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau que longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement comme il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre chose, mais presque doucement, très troublé qu'il était lui-même et hors de son naturel. Désirée les regardait de loin. Elle les voyait côte à côte, lui un peu penché, elle au contraire lataille cambrée et la tête levée. Ils parlaient bas. Malgré le calme du soir, on n'entendait que des bourdonnements alternés et le grincement régulier de la gaine de cuir où s'enfonçait la jambe coupée.

Quand ils rentrèrent, Le Bolloche alla se placer en face de la grand'mère, affaissée dans un fauteuil garni d'oreillers, à droite de la cheminée, et porta la main à son front, pour saluer, d'un geste familier d'ancien soldat.

—Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus.

—C'est vrai, mon petit.

—Je mange encore beaucoup pour mon âge, continua Le Bolloche, plus que je ne gagne. Ça ne peut durer: il faut que je m'en aille avec Victorine.

La nonagénaire, tout alourdie qu'elle fût par l'immobilité, eut un tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses yeux morts, qui n'étaient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement ridé de l'orbite.

—T'en aller, fit-elle, et où t'en iras-tu, Honoré?

Le Bolloche se détourna à demi, comme si la grand'mère l'eût réellement regardé et qu'iln'eût pu supporter ce regard. Il répondit avec un peu de confusion:

—Aux Petites Sœurs: Victorine prétend qu'on y est bien.

La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil.

—C'est moi qui partirai! dit-elle, de ce même ton rude qu'elle avait transmis à son fils.

—Non, maman, non pas! Tu es trop bien habituée ici. Nous sommes plus jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas!

—C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez...

—Chez toi, dit rapidement Le Bolloche.

Et cet homme, qui était vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre sa mère, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras, et lui dit à l'oreille, avec un enjouement moitié voulu, moitié vrai:

—Maman, quand j'étais au régiment, et que je faisais les cent coups, je dépensais plus que mon prêt, hein?

—Oui.

—Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait?

—C'était moi.

—T'ai-je rendu l'argent?

—Non.

—Alors tu vois bien que tu es chez toi, puisque je te dois!

Elle resta un moment sans rien dire, puis reprit:

—Je veux bien, seulement tu emporteras des hardes et du meuble, pour ne pas arriver là-bas comme un mendiant.

—Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas mieux.

La grand'mère ne répondit plus. Le sacrifice était accepté. C'était fini.

Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il n'y en eut pas. L'aïeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine, les souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle était touchée.

Ce fut tout.

Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pré avait fait les frais. Rendus tristes par la pensée d'un changement si grand et si prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le même regret les poignait tous. Ils avaientlutté jusqu'au bout. La misère était la plus forte. A quoi bon?

Cependant Le Bolloche remarqua que la grand'mère ne mangeait rien. Elle remuait les lèvres, comme si elle n'osait faire une question qui la troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrêtèrent ainsi sur sa bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-même, et, d'une voix tout angoissée:

—Honoré, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Désirée?

Deux gros soupirs lui répondirent oui.

Alors on aurait pu voir le visage de l'aïeule, inexpressif et détendu comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux, s'éclairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face d'aveugle. Il semblait que l'âme s'en était approchée, et souriait au travers. En même temps les deux époux regardaient Désirée du même regard morne. La place que la jeune fille tenait dans le cœur de tous se montrait ainsi, sans phrase, plus éloquemment que par des mots. Car un enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux. Et quand ces pauvres gens s'étaient unispour vivre sous le même toit, la mère, le fils, la bru, ce n'était pas seulement leur petit patrimoine qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de l'un à l'autre à ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle assistance que leur misère se prêtait, c'était encore, c'était surtout la jeunesse de Désirée.

Le souper achevé, Le Bolloche se secoua un peu, pour chasser cette tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la grand'mère à se coucher, il entraîna Désirée dehors, et se mit à se promener avec elle dans la tiédeur de la nuit déjà venue, depuis l'appentis qui terminait la maison à droite jusqu'au clapier en treillage accolé au mur de gauche.

S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges:

—Allons, dit-il, Désirée, ça passera! Du courage! Regarde-moi, je ne pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de te quitter pas mariée.

—Pourquoi donc?

—Parce que c'était mon idée de te voir établie. Nous aurions choisi tous deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que là-bas... tu comprends...

Il n'acheva pas sa pensée, et, croisant les bras, il s'arrêta, les yeux dans les yeux de sa fille:

—Dis-moi au moins, fit-il, avant que je parte, une chose que je voudrais savoir?

Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc où des clartés d'étoiles passaient.

—As-tu un amoureux?

Cela parut drôle à Désirée, qui répondit en riant, malgré son chagrin:

—Mais non, père, je n'ai personne.

—Au fait, tu ne sortais guère, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils t'avaient vue, ceux qui sont en âge de chercher femme! Enfin, Désirée, si tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'épouseras qu'un ancien soldat.

—Un ancien?

—Oh! il peut être ancien sans être vieux. Pourvu qu'il ait porté les armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le monde n'est pas médaillé comme moi.

—Sans doute.

—Pour le régiment, je te laisse à peu près le choix. Un zouave me plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi épouser un cavalier. Il y a de beaux petits dragons.

—Bien, répondit la jeune fille, un zouave ou un dragon.

—Même un chasseur à pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'élite. Mais pas un lignard, tu entends?

—Non.

—Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand je le verrais? Rappelle-toi ça, Désirée: si tu m'amènes un bleu qui n'ait jamais servi, je refuse!

Il était un peu solennel, disant cela, un bras étendu vers la ville. Cet ancien sous-officier n'avait jamais pu se défaire d'un certain penchant au mélodrame. La solennité de ses formes ne tirait pas, d'ailleurs, à conséquence. Désirée ne l'ignorait point. Elle allait sans doute répondre «non» pour lui plaire. Mais voilà que Le Bolloche, machinalement, laissa ses yeux suivre la direction de son bras levé; il aperçut les toits d'ardoises étagés qui luisaient sous la lune comme des écailles d'argent, la ligne montante des réverbères qui ne paraissaient que de misérables points jaunes dans l'immensité bleue de la nuit, tout le quartier qu'il parcourait si souvent depuis des années. Derrière ces fenêtreséclairées, que de gens il connaissait, tranquilles, assurés de dormir demain dans la même chambre où ils veillaient encore ce soir! Cette pensée lui fit mal.

Il se détourna brusquement, et dit:

—Rentrons, Désirée, voilà le serein qui tombe.

Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Sœurs des pauvres, à Jeanne Jugan, comme on disait dans le faubourg, l'âne traînait le plus singulier chargement qui eût jamais pesé sur son bât de misère. C'étaient d'abord, sur le siège de la charrette basse, Le Bolloche, en redingote marron, coiffé de sa chéchia de zouave, et sa femme, dans sa meilleure robe de futaine à carreaux, les yeux mouillés derrière ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux, une pyramide composée d'un coffre où se trouvaient les vêtements moins habillés du ménage, d'une caisse percée de trous, qu'habitait une famille de lapins habitués au jour crépusculaire et, en couronnement, une bourriched'où sortaient, en houppes blanches et noires, les plumes d'un couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes; enfin trois pots de basilic, un gros flanqué de deux petits, luxuriants, arrondis, superbes, amarrés sur une corde sur le plancher du véhicule, terminaient le chargement en poupe. Il y avait encore, entre les bonnes gens, à la naissance des brancards, une petite chatte maigre et grise, compagne du rempailleur et qui, de temps à autre, le long de la jambe de son maître, frottait sa tête de vipère.

Tout cela s'en allait, cahotant, les gens, les bêtes, les meubles, vers la demeure où tant d'épaves semblables les avaient précédés. Pour arriver, il fallait trois quarts d'heure à pied, et une grande heure au train de l'âne. Mais qu'importait à Le Bolloche? Il n'avait pas de hâte d'achever ce voyage-là. Il ne criait pas comme autrefois par les rues: «Pailleur, pailleur de chaises!» Il n'était plus rien dans le monde, pas même tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand il levait les yeux, d'un côté ou de l'autre, vers les maisons de ses anciennes pratiques, son sourire navré répondaitaux étonnements que provoquait son équipage. Les petits garçons riaient, pieds nus sur les seuils; les grandes filles paraissaient aux fenêtres, et d'un mouvement d'épaules, tenant encore à brassée les paillasses qu'elles remuaient, se penchaient pour voir, à la volée, ce qui se passait en bas. Ce déménagement leur paraissait drôle. Ils ne se doutaient pas du chagrin de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature, se résignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il s'y mêlait chez lui beaucoup d'orgueil blessé. L'idée de s'enfermer, lui qui avait commandé une section, sous l'autorité d'une femme, d'une religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par avance à celle qui allait le recueillir. Et, à mesure qu'il s'avançait vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses sourcils se fronçaient: il avait son grand air des jours de revue. Le Bolloche entendait en imposer dès l'abord. On ne le prendrait pas pour un fainéant à bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile, non sûrement, ni pour un homme sans caractère qu'on peut commandercomme un enfant. La première nonne qui l'apercevrait ne s'y tromperait pas!

Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pré qui les séparait, ils occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrêtèrent un peu. En face, au bout du chemin, deux corps de bâtiments très élevés s'avançaient à angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait autour et descendait la pente de l'autre côté. Des cimes d'arbres, aux feuilles nouvelles, le dépassaient çà et là. Toutes les fenêtres étaient ouvertes.

Le Bolloche poussa l'âne jusqu'au pied d'un perron, et attendit.

C'est là comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une Sœur toute petite, toute jeune et toute brune.

—Que voulez-vous? demanda-t-elle.

—Celle qui commande ici, répondit sévèrement Le Bolloche.

—Est-ce pour lui vendre quelque chose? Labonne mère est très occupée, voyez-vous, et si c'était pour cela...

—Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? répondit Le Bolloche. Vous n'y êtes pas du tout, mademoiselle,—il insista sur le mot, sachant fort bien qu'il s'émancipait d'une tradition respectueuse,—j'ai à lui parler, une affaire à lui proposer, et même une bonne affaire.

La Sœur jeta un coup d'œil sur les voyageurs, le coffre, les trois pots de basilic.

—Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher.

Et elle se détourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait disparu derrière le pilier de droite ou celui de gauche.

—Petit bonhomme, grommela-t-il, en voilà une péronnelle, pour m'appeler petit bonhomme!

Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les rênes de corde passées autour du bras, la chéchia impertinente posée en arrière, un peu de côté.

Une ombre courut sur le vitrage cintré du cloître, et une autre Sœur parut au seuil de laporte, de taille moyenne, celle-là, mais si frêle qu'elle paraissait petite. Ses mains, qu'elle avait jointes sur sa robe noire, étaient blanches et transparentes. Il eût été difficile de dire son âge. Tous les traits de son visage très fin s'étaient encore amenuisés par la fatigue et l'effort dévorant d'une âme ardente. On n'y voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le regard quelque chose d'enfantin, et en même temps le sourire compatissant de celles qui ont vécu. Sa coiffe cachait la couleur de ses cheveux. C'était la «bonne mère», une grande dame qui gouvernait deux cents pauvres et soixante religieuses d'un signe de ses doigts.

Elle considéra un instant l'équipage arrêté devant elle. Le coin de sa bouche mince se souleva involontairement par une surprise de sa nature qui était vive et enjouée dans le monde. Mais tout de suite la volonté réprima ce mouvement désordonné. Et elle dit, de sa voix qui n'avait ni timbre, ni chant, mais très douce, pourtant:

—Vous venez pour entrer chez nous?

Le Bolloche, un peu déconcerté, répondit:

—Oui, madame, si vous avez de la place.

—Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre mieux.

—D'ailleurs, je ne vous demande pas la charité, j'apporte mon ménage.

—Et jusqu'à votre chat!

—Tout cela est à vous, reprit-il, en désignant d'un geste large l'âne, la voiture et le chargement: je n'y mets que deux conditions.

—Lesquelles?

—Tout à l'heure, une de vos inférieures...

—Vous voulez dire une de nos Sœurs?

—Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui n'est pas un supérieur est un inférieur. Eh bien! votre Sœur m'a appelé «petit homme», je n'aime pas cela.

—Il faudra nous pardonner si nous recommençons, dit la Sœur, sur le visage de laquelle le même sourire léger reparut: c'est un peu l'usage chez nous.

—Et puis, je voudrais savoir si on a la liberté de son opinion ici? Je préfère vous le dire tout de suite, je ne crois pas à grand'chose, moi, je ne suis pas dévot, je ne fais pas de mômeries. Et si on n'a pas la liberté de son opinion, je me remmène!

Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperçut avec étonnement que la Sœur souriait pour tout de bon, d'un sourire si épanoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance.

—Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion!

—Ne craignez rien, répondit-elle: nous avons plusieurs petits bonshommes qui pensent comme vous.

Puis elle descendit le perron, et vint donner la main, pour l'aider à sortir de la voiture, à la mère Le Bolloche, tout effarée des audaces de son mari.

Celui-ci avait déjà commencé à dételer l'âne.

—Conduisez-le à l'écurie, dit la Sœur, là-bas... oui, c'est cela... tournez à gauche... devant vous maintenant.

Autour de Le Bolloche s'étendaient de nombreux bâtiments de service, porcherie, écurie, poulailler, étables, et, sur la pente de la colline, du côté opposé à celui de l'entrée, un vaste champ de seigle avec des cordons de pommiers nains.

Dans les allées se promenait une population lente, voûtée, cassée, trébuchante de vieillards.Il y avait autant de béquilles que de jambes saines. Le vent maussade qui, là-haut, chassait des nuées fumeuses, aurait pu, sans se gêner, coucher à terre ces pauvres ruines humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son propre sort. Il détela l'âne, l'attacha devant une crèche, et le combla de foin.

—Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.

Ensuite il se mit à décharger la voiture et, commençant par la bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le moindre trouble.

Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste, leva les épaules.

—Les bêtes, murmura-t-il, ça ne s'aperçoit de rien: ici, là-bas, tout leur est égal!

Et, du revers de sa manche, il essuya une larme, que personne heureusement n'avait vu couler.

C'étaient bien des ruines, en effet, ces pensionnaires de Jeanne Jugan, ruines de toutes sortes et de toutes provenances. Les uns avaient toute leur vie miséré, les autres étaient déchus d'une petite aisance ou même d'une fortune. Les causes qui les avaient amenés là, dans cet abri où la charité se faisait aveugle pour les recevoir, variaient peu: c'était le malheur pour quelques-uns, l'inconduite pour beaucoup. Certains avaient usé vingt professions, couru l'Europe et l'Amérique, photographié des noces de boutiquiers à Paris, ramassé des escargots pour les restaurants, cueilli de la mousse pour les fleuristes dans les bois de Viroflay et lacé les bœufs sauvages dans les prairies de la Plata;ils avaient essayé de tout, n'avaient pris pied nulle part, et, traqués par la faim, ne s'étaient remisés chez les Petites Sœurs qu'avec l'espoir secret d'en sortir encore.

Tous ils vivaient de la vie commune, mais non pas de la même manière. Des rencontres de goûts et d'origine, des similitudes de métiers ou de souffrances même, les groupaient en petites compagnies, pour la promenade ou le travail. Car on travaillait, à l'hospice: oh! pour rire, à des travaux d'enfants qui, laissés au caprice de chacun ne duraient guère, et ne rapportaient rien. D'aucuns, tisserands, dans une salle basse, poussaient la châsse une heure ou deux; une demi-douzaine de tailleurs passaient des fils dans des déchirures d'habits déjà reprisés; des campagnards soignaient les vaches et le cheval, coupaient de l'herbe ou tressaient des paniers; au beau temps, la fenaison réunissait les plus valides, pendant huit jours, dans un petit pré; d'un bout de l'année à l'autre, ceux qui pouvaient tenir une bêche remuaient un demi-mètre de terre ou coupaient une mauvaise herbe dans un jardinet qui leur était concédé en propre, etdont ils aménageaient la culture au gré de leur esprit, celui-ci en potager, celui-là en verger minuscule, l'autre en parterre fleuri. Il y avait aussi des paresseux incorrigibles ou des impotents qui ne faisaient rien. Autour d'eux, pour eux, la charité veillait, peinait et souriait. Afin qu'ils pussent se reposer pleinement, elle ne prenait pas de repos. On l'eût dite riche, tant elle trouvait de moyens d'être aimable et secourable. Sa patience n'avait presque point de limite. Elle pratiquait l'art ingrat d'être maternelle avec les vieux.

Le Bolloche eut rapidement son groupe. C'étaient tous les anciens soldats, épars jusque-là et flottants dans la population de l'hospice. L'éloquence du vieux sous-officier, sa prestance, l'éclat magique des galons dont ils croyaient voir le rayon d'or sur sa manche d'invalide, les avaient attirés. Ils l'écoutaient volontiers. Au milieu d'eux, Le Bolloche retrouvait l'illusion de la caserne et du commandement. Bataillon très mêlé sans doute, où toutes les armes se confondaient et dont plusieurs dignitaires arrivaient des compagnies de discipline. Mais qu'importait? Ils étaient du métier. On mettaitles campagnes en commun. Chacun disait la sienne, souvent la même, et jamais de la même façon. Ils avaient une manière à eux de parler de la guerre. Chacun n'avait vu qu'un petit coin du champ de bataille. Beaucoup étaient restés l'arme au pied une demi-journée sous la pluie des obus éclatant. Leurs récits donnaient une idée mesquine et tronquée des choses militaires. Ils s'y complaisaient pourtant, et y revenaient sans cesse, à propos d'un détail qu'ils ne se souvenaient pas d'avoir dit.

Les jours de sortie, ceux qui rentraient de la ville avec un journal lisaient aux autres des nouvelles merveilleuses. On s'échauffait à propos des armements prodigieux de la Russie ou de l'Allemagne, des fusils capables de percer des troncs de chêne de cinquante centimètres, d'une poudre sans fumée, d'un bateau sous-marin, d'une expérience de torpilles. Les plus chauvins donnaient le ton, les vieux redevenaient jeunes, un ferment des anciennes fièvres glorieuses leur courait dans le sang. Alors, c'étaient des défis à tous les peuples ennemis, des jurons d'amour pour la patrie française, desprédictions de victoires. Tous ils voyaient l'armée victorieuse passant la frontière, et se ruant sur les villages du Rhin; ils croyaient en être, ils pillaient, ils tuaient, ils s'enivraient, et s'endormaient dans les petits draps blancs des vaincus. Dans ces moments-là, Le Bolloche était superbe. Il les empoignait tous, avec sa voix encore frappée au timbre des alcools de cantine. Le pas s'accélérait, les cannes se levaient, les bras rhumatisants s'étendaient en avant. Pauvres bonshommes! leurs cœurs de troupiers français n'avaient pas vieilli!

D'habitude, ils causaient de ces sujets passionnants autour du seigle, dont les épis commençaient à montrer le nez. Et là-haut, sur la terrasse de l'hospice, quand une Sœur passait, étonnée de tant d'animation, elle s'arrêtait un moment. D'un œil tranquille elle suivait ces guerriers et les comptait, craignant toujours que le compte n'y fût pas. «Voilà nos petits vieux qui parlent de la guerre», pensait-elle. Le genre de plaisir qu'ils y prenaient lui était complètement étranger. Mais elle n'était pas fâchée de les voir si martiaux. Cela lui faisait l'impression que font aux mères les garçonsqui jouent aux soldats de plomb, tapageusement. Puis, satisfaite de son inspection, la cornette blanche s'en allait. Les petits vieux ne l'avaient pas aperçue.

Le régime n'était pas dur. Le Bolloche avouait même qu'il ne lui déplaisait point. Il avait l'illusion de l'activité et la réalité du repos. Ses compagnons donnaient pleine satisfaction à son goût de gloriole. Il mangeait bien, souffrait peu de sa jambe, respirait huit heures par jour l'air des collines que vivifiait le cours prochain d'une grande rivière, étendue et ramifiée à l'infini dans la campagne verte, comme la nervure bleue d'une feuille de chardon.

Et cependant il dépérissait. Les rides creuses de ses joues se creusaient encore. Il avait des moments de mutisme et de sauvagerie auxquels les Sœurs ne se trompaient pas. Sœur Dorothée avait essayé d'une ration supplémentaire de tabac, un moyen pourtant bien efficace. Le Bolloche avait pris, remercié, fumé: il ne s'était pas ragaillardi.

«Peut-être qu'il voudrait voir sa femme plus souvent,» avait songé la Sœur.

Et, au lieu de deux fois par semaine, Le Bolloche s'était rencontré chaque jour, dans un corridor de l'hospice, avec sa femme, très bien habituée, elle, très douce et effacée, là comme ailleurs. Ils causaient un peu. Mais ils n'avaient pas grand'chose à se dire, n'ayant jamais eu la même humeur, et n'ayant plus la même vie. Le bonhomme ne revenait pas plus gai de ces visites de faveur.

A force d'y songer, Sœur Dorothée eut une inspiration.

L'ayant aperçu qui, au milieu de son parterre, le pied sur sa pelle, immobile, regardait obstinément la partie basse de la ville, les horizons voilés où les maisons, les rues, les jardins, n'ont plus de forme arrêtée, et ne sont plus que des nuances dans la gamme adoucie des lointains, elle devina sa pensée.

—C'est votre fille qui vous manque? dit-elle.

Le Bolloche, qui n'avait pas vu la Sœur, tressaillit à ce mot. Son vieux visage devint dur, ses yeux s'emplirent d'un feu sombre: il n'aimait pas qu'on sût ses affaires, et la découverte d'un chagrin, qu'il était trop fierpour confier à personne, le blessait comme une indiscrétion.

Mais bientôt, l'émotion que ce nom lui avait causée: «votre fille», fut la plus forte. Il ne fut point maître de s'y abandonner; elle l'emporta tout entier, elle le changea. Ses traits se détendirent, et, humblement, doucement, d'un ton où perçait l'aveu de sa longue souffrance, il répondit:


Back to IndexNext