M. de Rabelcourt, Louis-Jean-Népomucène, assis sous une tonnelle de jasmin, au fond de son jardin anglais, murmura:
—Je suis un lâche!
Et il ajouta presque aussitôt ce commentaire, qui n'alla pas plus loin que les parois vertes, immobiles dans la chaleur de juin:
—Elle n'a plus que moi. Je suis son seul appui. Elle a crié vers moi, voici déjà trois semaines, et je n'ai pas bougé. Je suis un lâche!
Chaque jour, plusieurs fois, M. de Rabelcourt s'adressait à lui-même ce propos désobligeant, etil ne pouvait se décider à quitter le domaine de Wimerelles, où il habitait l'été, à un quart d'heure au delà de la frontière belge. Court et alerte, le buste un peu gros et les jambes nerveuses, la figure pleine, colorée, rasée sauf deux petits favoris qui étaient tout ronds au bas de l'oreille, et tout blancs, et tout légers comme si on les eût fabriqués avec de la soie, M. de Rabelcourt appartenait à cette catégorie des hommes âgés qui restent jeunes. Leur jeunesse est presque toujours faite d'une qualité particulière de leur esprit, que sa vie n'a pas détrompé. Ils gardent l'illusion, ou d'eux-mêmes, ou de la science, ou de leur profession, ou de la durée, ou seulement la curiosité de l'heure présente et le goût du fait divers. Il suffisait d'observer les yeux de M. de Rabelcourt, des yeux gris bleu, toujours frémissants et vibrants, qui s'amusaient à regarder, qui fouillaient, qui interrogeaient, qui lisaient le regard ou le sourire d'autrui, pour deviner que cet homme avait, ou croyait avoir un talent singulier de psychologue. Pour lui, toute visite, toute rencontre, même banale, ressemblait à une consultation, et tournait à l'expérience. Il avaitl'air de demander à ceux qu'il abordait pour la première fois, surtout aux femmes qu'il trouvait infiniment plus intéressantes que les hommes: «Quel est ce cœur? Bat-il? Ne bat-il pas? Battra-t-il? A-t-il un secret? Peut-on savoir?» et à ceux qu'il retrouvait, même à bref intervalle: «Où en sommes-nous, depuis l'autre jour?»
Dans le monde de Bruxelles, qu'il fréquentait l'été, à Paris où il vivait l'hiver, il avait la réputation d'un causeur aimable, d'une érudition supérieure dans les affaires de cœur, un peu trop porté à enrichir ses observations, et d'une discrétion au-dessous de la moyenne, ce qui ne veut pas dire très sûre. On le recherchait, et on le redoutait. On aimait, surtout dans leur fraîcheur, les histoires qu'il contait. On avait peur de celles qu'il pouvait surprendre ou inventer.
Tout s'expliquait, lorsqu'on apprenait que M. de Rabelcourt avait été dans la diplomatie, et cette tension perpétuelle de sa curiosité vers l'inconnu féminin, l'insistance et le papillonnement de ses yeux, le tour insidieux de sa conversation, perdaient de leur singularité, et devenaient une transposition, excusable et gênante, de l'habitude professionnelle. On se disait qu'ilavait un tempérament de diplomate, qu'il continuait dans les salons sa carrière interrompue par la retraite, et, si on craignait encore sa manière, on ne s'en étonnait plus.
Il passait donc, dans deux capitales au moins, pour un homme d'esprit. C'eût été le calomnier, d'ailleurs, que de lui refuser une certaine sensibilité. Il aimait ses souvenirs de Washington, où il avait débuté comme attaché d'ambassade, de Montevideo, de Valparaiso, de Lima où il avait lentement monté en grade, de Buenos-Ayres, où, devenu ministre, dans cette même Amérique d'où on ne le sortait point, il avait vieilli, jalousé, croyait-il, oublié en réalité; il aimait les dépêches qu'il avait adressées à vingt ministres successifs, et qu'il était seul à connaître; il aimait des images familières que le seul mot d'Amérique évoquait devant lui, des créoles, des métisses, des Espagnoles, des Portugaises, des femmes qui fumaient, balancées dans des hamacs, un bras pendant, sous l'ombre des bananiers et des mimosas; il aimait ses voyages d'autrefois dans les défilés des Cordillères, et son repos d'à présent dans la campagne plate de la frontière belge, son chalet de brique,son jardin si différent d'une forêt vierge, son angora qui ressemblait à une chenille jaune, ses décorations, au nombre d'une vingtaine, enfermées dans un écrin aussi gros qu'une valise; il aimait son cercle de Bruxelles où il passait régulièrement le samedi et le dimanche de chaque semaine; il aimait aussi la comtesse Guillaumette, sa petite nièce, sa dernière parente, mariée à un officier de cavalerie, celle-là justement, au sujet de laquelle, depuis vingt et un jours, M. de Rabelcourt s'accusait d'égoïsme et d'irrésolution.
«Chère enfant! murmurait-il, sous la tonnelle de jasmin. A peine huit ans de mariage, et déjà malheureuse! Elle si jolie, si spirituelle, si ailée: un peu le portrait de mon frère, un peu le mien, avec une grâce qui n'est qu'à elle! Et je n'ai pas répondu à sa lettre! Et je ne suis pas accouru chez elle! Tu vieillis, Rabelcourt, tu as peur d'un voyage en Berry; tu jouis de ton repos, tandis que Guillaumette pleure et t'attend!»
L'ancien diplomate interrompit son monologue, pourchasser, d'une pichenette, un pétale blanc, effilé, courbé comme le col neigeux d'uncygne minuscule, qui venait de tomber, en tournoyant, sur la manche de sa jaquette. Puis il releva son regard, et, par la baie cintrée de la tonnelle, contempla amoureusement, avec l'inquiète tendresse qui précède un adieu, le rectangle allongé que formait son jardin: les grands arbres, pressés en mince futaie aux deux bords, et qui se dressaient, comme une falaise verte, dans la plaine toute rase; les deux avenues qui passaient à leur ombre et enveloppaient un ovale de gazon; la pelouse, fraîche comme aux jours d'avril, arrosée chaque matin, tondue chaque quinzaine, où les pâquerettes ne fleurissaient jamais qu'à condition de se tapir contre le sol; enfin, tout au bout, derrière le voile transparent de l'air qui tremblait, la maison rose, basse, dont les tuiles étaient çà et là effleurées par des branches d'ormeaux, éventails silencieux que remuait la brise d'été.
«Voilà donc ce qui me retient!» pensa M. de Rabelcourt.
Il releva la tête, qu'il avait un peu penchée en avant, pour mieux voir par-dessous les tiges folles qui pendaient du cintre et diminuaient l'ouverture de la porte, et il appela:
—Eugène?
Rien ne répondit d'abord, puis le sable d'une allée craqua, de plus en plus nettement, sous des pas qui se rapprochaient. Le valet de chambre de M. de Rabelcourt, blond et gourmé, vêtu de noir, apparut à l'angle d'un massif.
—Eugène, tu vas monter dans ma chambre et préparer ma valise. Je prends l'express ce soir. Mets mon habit numéro deux; c'est pour la campagne.
Le pas s'éloigna, et se perdit dans le silence de la plaine accablée sous le soleil, tandis que M. de Rabelcourt tirait de sa poche une enveloppe lilas, déjà usée aux angles, l'ouvrait pour la vingtième fois, et relisait, en sautant les phrases inutiles et scandant les autres, une lettre qu'il aurait pu réciter.
«Mon cher oncle, je veux vous donner d'abord des nouvelles des enfants... Jean, Pierre... Ta, ta, ta... Louise souffre des dents... Ta, ta, ta... Roberte... Ta, ta, ta... Quant à moi, j'aimerais mieux ne pas répondre à vos questions, si affectueuses. Il ne faut interroger que ceux qui sont jeunes, gais, contents, car, sans cela, on s'expose à se charger, hélas! inutilement,de la peine des autres. Non, mon oncle, je ne suis plus la nièce rieuse que vous avez connue; je voudrais pouvoir m'en aller loin, à Buenos-Ayres, à Lima, et vivre libre avec vous. J'en ai assez de la vie. C'est trop lourd. Ah! bien sûr, quand mes filles seront en âge de se marier, je leur dirai de réfléchir à deux fois, à cent fois... Mais qu'est-ce que je vous raconte? Il y a une faiblesse à se plaindre. Oubliez ce que je viens d'écrire... Surtout ne me répondez rien à ce sujet: ce serait désastreux. Racontez-moi plutôt la fin de cette histoire que vous aviez commencé à me dire, dans votre dernière lettre, l'histoire de cette madame de... Ta, ta, ta.—Recevez, mon cher oncle... Ta, ta, ta.—Post-scriptum: Édouard est revenu d'Algérie, voilà neuf semaines. Il se porte parfaitement.»
M. de Rabelcourt soupira longuement, en remettant la lettre dans sa poche, mais sa physionomie, comme sa voix, était devenue de plus en plus ferme, à mesure qu'il lisait.
«Est-ce assez clair, dit-il tout haut, assez limpide! Il n'y a pas besoin d'être diplomate pour déchiffrer cette pauvre énigme. C'est l'éternelle dépêche du livre jaune de la vie.Guillaumette se plaint de son mari; elle souffre à cause de lui: la sécheresse du post-scriptum est assez éloquente: «Édouard se porte parfaitement.» Il l'a trompée. Où? avec qui? Est-ce à Limoges où ils sont en garnison? Je ne le pense pas, puisque M. de Rueil vient de séjourner six mois en Algérie, pour une mission topographique, et la lettre de Guillaumette révèle une douleur qui éclate, une surprise; elle est un cri. Alors, quoi? Je ne vois que deux hypothèses: une aventure algérienne, que cette pauvre enfant a découverte, ou bien une liaison en Berry, au retour, dans ce coin paisible où elle se réjouissait de passer leurs trois mois de congé... Je vais savoir ce qu'il en est. Elle me le dira, puisqu'elle a commencé les aveux. Elle m'appelle, puisqu'elle m'a pris pour confident. Je pars, Guillaumette! Je pars! Je vais t'aider!»
Il traversa son jardin, dans toute sa longueur, ouvrit l'écrin des Ordres, où il choisit une décoration que Don Pedro avait attachée lui-même sur la poitrine du «cher ministre», et ne put s'empêcher de sourire tristement, en passant le ruban à sa boutonnière. «Je rentredans la diplomatie active, pensa-t-il, et il est de bon augure d'emporter avec soi le témoignage de ses meilleurs succès. Puissé-je réussir, comme j'ai réussi dans l'affaire de la concession Jacobson!»
Il dîna, et, la nuit venue, monta dans le rapide qui venait de Bruxelles.
Le voyageur ne fit que traverser Paris. Cinq ou six courses entre l'arrivée, au petit jour, par la gare du Nord, et le départ, dans l'après-midi, par la gare d'Orléans, lui rendirent son élan naturel, qu'une nuit de tressautements et d'éveils brusques avait un peu déprimé. Quand il fut remonté en wagon, et qu'il se sentit rouler vers ces campagnes du Berry dont il n'était plus séparé que par quelques heures de route, il retrouva toute la confiance en son étoile diplomatique, toute l'humeur vibrante, toute l'abondance d'idées et de formes oratoires, qu'il avait connues jadis, la veille des audiences princières ou des entrevues avec les ministres de l'Amérique du Sud. Son imagination le devançaitet lui représentait le château de Monant, vieille demeure familiale, d'où il s'était échappé de bonne heure pour courir le monde. La dernière fois qu'il avait pris le chemin du Berry, c'était pour assister au mariage de Guillaumette. On avait retardé les noces d'un mois, afin que l'oncle diplomate eût le temps d'arriver. Comme il revoyait nettement ces deux tours bâtardes reliées par un corps de logis, posées sur une colline et enveloppées de châtaigneraies descendantes; la tente fleurie de drapeaux, de gerbes de marguerites et de bleuets, où avait eu lieu le déjeuner, au retour de l'église, et ce départ précipité, disputé, plein de trouble et plein de joie des jeunes mariés, qui se levaient de table avant leurs hôtes, et quittaient la salle pour se rendre à la station voisine, tous deux, tout seuls, mais suivis par la pensée de tous! Était-elle jolie, en ce moment-là, cette Guillaumette, radieuse et émue, à qui cent amis et amies, Parisiens, Berrichons, Poitevins, disaient, dans un murmure où il y avait des larmes et des rires mêlés: «Adieu, mignonne! au revoir, madame! soyez heureuse! oubliez-nous, Guillaumette! songez à nous,bien-aimée!» Et les regards étaient attachés sur cette apparition souriante, arrêtée un dernier moment dans l'encadrement de la portière qu'elle soulevait d'une main, sur ce visage où chacun cherchait avec une jalousie secrète, avec des sanglots refoulés, avec un désir infini, le rayonnement fugitif de la parfaite croyance en la vie, tandis qu'elle, déjà détachée des autres, ne regardait plus qu'une seule personne, son plus vieil et son plus fidèle ami. Oui, M. de Rabelcourt avait eu la suprême pensée de Guillaumette, à l'heure où l'enfance finissait pour elle. Lui, protégé contre l'attendrissement par la longue habitude des séparations, il avait pleuré, lui, sceptique, il avait cru, et cru fermement au bonheur qu'il souhaitait à sa nièce, et qu'il enviait presque. Cet Édouard de Rueil, qui enlevait Guillaumette et l'emmenait hors du château de Monant, était si évidemment amoureux! Jeune aussi, plein d'avenir comme tous les officiers qui se marient, il passait bien pour un peu brusque, rude, entêté, mais ses camarades le jugeaient comme une nature loyale, toute droite, incapable d'une trahison.
«Qui l'eût dit alors? se répétait M. de Rabelcourt,en voyant l'ombre descendre sur les campagnes embrumées du Berry. Qui l'eût deviné? Rueil, avec son grand cou, son nez busqué, ses yeux très noirs, avait l'air d'un aigle, d'un épervier, mais pas le moins du monde d'un tourtereau volage! Il n'est pas d'humeur facile. Cela même a dû augmenter. En vérité, j'ai là une jolie affaire sur les bras!»
Il s'inquiétait un peu de son rôle. Mais une petite fièvre d'amour-propre et de colère le poussait en avant.
Il était huit heures du soir, lorsqu'il mit pied à terre sur le quai d'une petite station rurale, au milieu d'un pays presque désert, couvert d'arbres et frais comme une cave à champignons.
—Ouf! fit-il, quel voyage! Parti hier soir à onze heures! Enfin, m'y voici. Je reconnais cet air vif de Monant. Des jours brûlants, des nuits glacées!
Il jeta sur ses épaules, bien qu'il eût mis un pardessus d'été, son plaid écossais, et regarda autour de lui. Comme il avait négligé de prévenir, afin de tomber «en plein jeu», selon son expression favorite, il n'aperçut que le train qui filait, le chef de station qui rentrait avec salanterne, et les étoiles qui se levaient. Le hasard fit heureusement passer un petit vacher qui s'en retournait, sifflant, vers quelque métairie.
—Prends ma valise et accompagne-moi au château, dit M. de Rabelcourt; je te récompenserai.
—Vous allez au bal? demanda l'enfant.
—Au bal? Non, mon ami. Je vais au château de Monant, pas ailleurs. Il y a, en effet, deux ou trois gentilhommières un peu folles, dans les environs, mais moi, je vais à Monant, tu entends, Monant!
Le petit le regarda, eut un hochement de tête qui signifiait: «Je me trompais, en effet», et, le prenant sans doute pour quelque homme d'affaires, le précéda, sans plus dire un mot.
Il faisait une nuit reposante, tout embaumée de l'odeur des feuilles, des blés en grain et des ajoncs en fleur. M. de Rabelcourt, à la suite de son guide, prit par la traverse, par les chemins creux, marchant sur la crête des ornières, sur les pentes d'herbe qu'aucune tondeuse n'avait jamais fauché. Il allait, de son pas relevé, la tête haute, les narines au vent, aspirant l'air à pleins poumons. De temps en temps, il prononçaità demi-voix des phrases qui lui semblaient opportunes et saisissantes:
—Ce pays est capiteux, monsieur, j'en conviens, capiteux et poétique. Mais quand on a femme et enfants, que diable, on vit chez soi! Il y a une morale après tout!
Le petit crut qu'il récitait des fables.
Ensemble ils descendirent au creux des vallons, ils grimpèrent des pentes où les fougères luisaient sous les branches des châtaigniers. Enfin, après une demi-heure, au tournant d'une futaie qui s'ouvrait subitement sur une clairière montante, ils se trouvèrent subitement sur une avenue sablée, à cent pas du château qui se dressait sur la crête de la colline, et dont les fenêtres, du haut en bas, étaient illuminées.
—Sapristi! dit M. de Rabelcourt, ils ne m'attendent cependant pas?
—C'est qu'ilsdansont! fit le petit gars. Ça leur arrive. Ils ne s'en gênent guère.
Le voyageur écouta un instant les notes grêles d'un piano qui fusaient dans la nuit, et il ne douta plus. Contrarié, il continua de s'avancer, doucement, pour reprendre haleine. Quelques hommes de service, groupés le long des écuries,causaient, à droite du château. L'un d'eux se détacha, un vieux maître d'hôtel à gros favoris blancs, solennel, qui servait depuis trente ans les châtelains de Monant, et qui avait connu M. de Rabelcourt au temps de l'activité diplomatique, au plus beau de la carrière.
—Comment! dit-il, c'est monsieur le Ministre!
—Moi-même, Claude, répondit M. de Rabelcourt, flatté d'une appellation qu'on ne lui donnait plus aussi fréquemment qu'autrefois. Une surprise! J'arrive sans qu'on en sache rien.
—Monsieur le Ministre désire qu'on prévienne madame?
—Du tout! au contraire. Vous monterez seulement ma valise, afin que je puisse changer, et vous m'ouvrirez une chambre d'ami... Mais qu'y a-t-il donc ce soir à Monant? Un bal?
—Pardon, monsieur le Ministre. Les appartements se prêteraient mal à ce qu'on appelle un grand bal. Nous recevons quelques personnes des environs, une trentaine. Ça n'est qu'une sauterie. Ça va finir à onze heures. Je me permets de l'assurer à monsieur le Ministre, parce que madame a donné déjà quelques réunionsde ce genre pour égayer les dernières semaines de congé de monsieur.
Il s'inclina, en prenant la valise, et l'on eût dit, à l'air dont il passa devant le front de ses camarades, qu'il portait celle-là même où le ministre de jadis enfermait ses dépêches.
«Brave et imprudente enfant, pensa M. de Rabelcourt, je la reconnais bien! Elle danse pour donner le change au monde. Elle veut faire croire à un bonheur qui n'est plus. Je n'ai peur que d'une chose: c'est que les masques tombent d'eux-mêmes, et trop brusquement, quand je vais entrer. Car j'arrive, monsieur de Rueil, et je serai de la fête!»
Lorsqu'il eut passé son habit,—neuf heures sonnaient à l'horloge du vestibule,—le diplomate eut une petite tape pour écraser, sur sa boutonnière, le ruban brésilien dont les ailes s'insurgeaient, tira bien droit, dans l'alignement de l'ouverture de la chemise, les quatre boutons de son gilet blanc, et, sans bruit, poussa la porte du salon.
Il s'arrêta à trois pas. On valsait. D'abord personne ne le vit. Puis une jeune femme, assise près d'une douairière et qui cherchait desyeux un sujet de paroles, remarquant l'inconnu, se pencha et demanda:
—Qui est-ce?
La douairière se pencha à son tour vers la gauche, et le mouvement se propagea, comme dans un champ d'épis; des épaules blanches s'inclinèrent; le même mot. «Qui est-ce?» vola de groupe en groupe, jusqu'à Guillaumette de Rueil, que le diplomate, aveuglé par l'éclat des lumières, s'efforçait de découvrir derrière les couples de danseurs. Elle était assise dans l'angle le plus éloigné du salon, au milieu de quatre amies de son âge, un peu renversée sur le dossier de son fauteuil, écoutant rire autour d'elle, un peu distraite, et effaçant, à petits coups, les plis du tulle perlé qui recouvrait sa robe de satin rose. Tout à coup, le murmure qui gagnait de proche en proche arriva jusqu'à elle: «Qui est-ce?» D'un mouvement souple, elle se redressa. Toutes ses amies suivirent le geste de son visage qui se penchait en avant. Ses yeux se plissèrent une seconde; puis deux fossettes creusèrent ses joues; ses dents parurent, éclatantes, entre les lèvres lisses.
—Ah! dit-elle, mon oncle Rabelcourt!
Et, glissant parmi les valseurs qui n'avaient rien vu, les mains tendues, rose et rousselée sous l'auréole de ses cheveux blonds relevés, la mouche impertinente qui marquait sa pommette droite déplacée par le sourire et remontée d'une ligne, comme la pointe des sourcils, comme le coin des yeux, comme les ailes du nez, comme le fuseau des lèvres, Guillaumette de Rueil, dans le reflet des étoffes et des glaces, rythmant sa marche sur la musique de la valse lente, s'avança vers M. de Rabelcourt immobile, déjà courbé pour le baise-main, et qui la regardait venir.
Elle l'embrassa.
—Quelle bonne surprise, mon oncle!
—Je n'ai pas pu venir plus tôt, dit M. de Rabelcourt rapidement et à voix basse: les affaires, de grosses affaires m'ont retenu, mais je n'ai pas voulu manquer au rendez-vous, chère petite!
Elle répondit, du ton le plus naturel, et sans baisser la voix:
—Je n'en crois pas mes yeux: mon oncle à Monant! D'où venez-vous?
—Mais, de Belgique, murmura M. de Rabelcourt, tu sais bien.
—Exprès pour nous voir!
—Naturellement.
—Et vous nous restez, je suppose?
—J'ai fait porter mon bagage par Claude.
—Voilà qui est gentil! Édouard va être ravi.
Et comme elle riait, ses yeux bleus, encore câlins comme ceux d'un enfant, fixés sur le vieillard, celui-ci eut un hochement de tête admiratif, et songea: «Merveilleusement joué, Guillaumette! Pas un trouble de physionomie, pas un aveu devant témoin! Tu es de ma race!»
Puis, comme la valse avait pris fin, et que tous les yeux se tournaient à présent vers Guillaumette de Rueil et vers lui, M. de Rabelcourt, jusque-là très grave, ajouta d'un air dégagé, à voix haute:
—Plus Watteau que jamais, ma nièce!
—Vous trouvez?
—Fraîche, mince, une taille de jeune fille!
Le sourire s'accentua sur les lèvres de madame de Rueil. Une pensée drôle dut lui traverser l'esprit.
—Toujours diplomate! répondit-elle. Vous ne changez pas non plus, mon oncle! Voulez-vous venir avec moi: Édouard est de ce côté?
En parlant, elle entraînait M. de Rabelcourt vers un petit salon où une dizaine d'hommes, campagnards de haute mine et retraités de la danse, jouaient aux cartes. Au moment où madame de Rueil entrait, l'un d'eux se retourna, en posant son jeu sur le tapis de la table. Il était grand, nerveux; ses cheveux en brosse grisonnaient; son nez dessinait une courbe accentuée au-dessus d'une forte moustache. Chez lui, dans sa physionomie de soldat qui n'avait qu'un petit nombre d'expressions simples, sans nuances intermédiaires, le premier mouvement se lisait à livre ouvert. Il ne put dissimuler une impression de contrariété que M. de Rabelcourt nota précieusement. Mais, en homme bien élevé, il se ressaisit vite, se leva, tendit la main:
—Tiens, mon oncle? dit-il. Vous êtes si rare ici que vous me voyez étonné. Est-ce que vous seriez en mission dans le Berry?
—A peu près, mon neveu.
—J'en suis ravi, parce que j'espère qu'elle vous retiendra près de nous.
—Oh! cela dépend, je ne suis pas encore fixé, vous comprenez?
M. de Rabelcourt avait dit cela la tête haute,les yeux fixés sur ceux de Rueil, qui essayait de comprendre. Mais le jeune homme ne chercha pas longtemps, et, une demi-minute plus tard, un gros rire étouffé apprenait aux joueurs du petit salon que l'arrivée de l'oncle n'avait rien qui enchantât le neveu.
Déjà le diplomate s'était mêlé aux invités qui remplissaient la pièce voisine. Guillaumette le présentait. On s'empressait autour de lui. Quelques vieilles dames le reconnaissaient, pour l'avoir aperçu, soit à la fameuse fête de Monant, soit dans le monde, à Paris. «Ce cher ministre! Monsieur de Rabelcourt! Comment donc! mais qui pourrait vous oublier! Quelle bonne chance pour notre Berry! Vous souvenez-vous de ce bal à l'ambassade d'Autriche, à la fin du second Empire..» M. de Rabelcourt répondait: «Parfaitement.» Il se souvenait de tout. Il avait des oreilles pour tout le monde, des paroles pour chacun, et des yeux pour toutes les jeunes femmes qui s'inclinaient: «Madame de Hulle, mon oncle; madame de Houssy; madame Guy Milet; madame O'Parell; ma bonne amie la baronne de Saint-Saulge...» En même temps, des mots se croisaient derrière lui, chuchotés:«Comment, ma chère, ministre?—Oui, plénipotentiaire.—Ah! très bien! où donc?—En Amérique, autrefois, je ne sais pas trop.—Amusant?—Tout à fait!»
Dans le nombre, insidieusement, selon sa coutume, et sans décourager aucune sympathie, M. de Rabelcourt choisissait les privilégiées qu'il désirait grouper autour de lui, les retenait d'un mot, d'un coup d'œil plus attentif, plus ému, qui disait: «Je vous reviens.» Il revint bientôt, en effet, après avoir fait le tour du salon, et, comme la danse recommençait, alla s'asseoir à côté de la baronne de Saint-Saulge, qui rangea sa traîne avec un sourire flatté. Deux douairières, non expressément invitées, l'encadrèrent. Quelques toutes jeunes châtelaines formèrent cercle devant eux. Celles qui étaient moins jeunes et moins candides préférèrent danser. M. de Rabelcourt débuta par complimenter sa voisine, à voix très basse, sur la façon de son corsage. Les sept femmes se penchèrent pour recueillir les mots de l'ancien ministre, et elles s'épanouirent toutes. Alors, se sentant écouté, étudié, maître de son auditoire, retrouvant ce léger frisson d'aise que doiventéprouver les vieux oiseaux au soleil d'avril, il se mit à causer. L'histoire de la concession Jacobson eut encore un renouveau; on vit reparaître les hamacs suspendus aux lianes fleuries, Pepita la Péruvienne, dont le nom rassemble les lèvres comme pour un double baiser; Juana, «sombre et jalouse créature», d'autres encore, dont le souvenir, habilement mêlé à des noms d'empereurs, de présidents de Républiques lointaines, de fleuves et de montagnes, éveillait, chez les jeunes auditrices de M. de Rabelcourt, une idée de la diplomatie qu'elles n'avaient point encore. Il contait bien, et, sans s'interrompre, à cause de la grande habitude qu'il avait des mêmes récits, il pouvait lever les yeux au delà de son petit cercle, et observer ce qui se passait dans les deux salons. Il observait par exemple, que madame de Rueil, invitée trois fois dans un court espace de temps, avait refusé de danser, et s'était mise au piano. Il notait en lui-même qu'elle était un peu rouge et agitée, et que, parfois, se penchant à droite du clavier, tout au bout du salon, là-bas, elle jetait sur le groupe un regard de maîtresse de maison, qui pensait: «Mes amies ne dansent plus depuisque mon oncle est là.» L'oncle songeait: «Elle est inquiète.» Cela ne l'empêchait pas de discourir. Les phrases se succédaient dans la bouche de M. de Rabelcourt, comme au piano, également faciles, pleines de la même gaieté légère, banale et mesurée.
Elles produisirent assez vite l'inévitable ennui des musiques faciles. Les imprudentes qui avaient recherché le voisinage du diplomate s'aperçurent que celui-ci prenait plus de plaisir à raconter qu'elles-mêmes à écouter; elles se rendirent compte qu'elles rajeunissaient, tout simplement, un vieux succès de salon; elles commencèrent à trouver que les histoires d'Amérique n'avaient de nouveauté que les noms, qu'on avait mieux dans l'ancien monde, et elles regrettèrent de s'être laissées prendre au piège. Une à une, elles écartèrent leur chaise, élargirent le cercle, promenèrent des yeux quêteurs autour du grand salon, appelèrent au secours d'un mouvement de paupière, se laissèrent inviter, et, s'excusant d'un geste navré auprès de M. de Rabelcourt, partirent en tournant pour ne plus revenir.
Il ne resta, dans l'angle de l'appartement,que les deux vieilles dames dont M. de Rabelcourt s'occupait assez peu, mais qui s'attendaient à moins encore, et la petite baronne de Saint-Saulge, femme de trente-deux ans, laide, osseuse, qui lui plaisait par l'insolence naturelle de son esprit, l'exubérance de ses gestes, le timbre de sa voix qui était cristallin, par la vengeance qu'elle tirait de sa laideur, en supportant comme s'ils s'adressaient à une autre, les regards les plus insistants et les mots les plus crus, et surtout à cause de l'intimité qu'il savait maintenant exister entre madame de Rueil et cette voisine de campagne. En tacticien expérimenté, il réfléchissait que Guillaumette pouvait se dérober, ou ne pas tout dire, tandis qu'il avait là, ce soir, une occasion unique de s'instruire, un témoin qui ne devait rien ignorer, et qui ne demandait sans doute qu'à être indiscrète. Interroger sans rien livrer, employer des mots vagues dans l'espoir d'attirer des réponses précises, avoir l'air de tout connaître pour obtenir un secret, tel avait été, dans la vie publique, le procédé classique de M. de Rabelcourt. Il résolut de l'employer de nouveau.
Dès qu'il se sentit seul, ou à peu près, avec madame de Saint-Saulge, il se détourna insensiblement de la douairière de droite, opéra une conversion à gauche et, se penchant au-dessus du fauteuil où la baronne était pelotonnée:
—Je vois avec plaisir, dit-il, que vous êtes, madame, l'une des meilleures amies de ma nièce. Elle a besoin d'appui, la chère petite!
—Oui, nous nous entendons à merveille, bien que nos caractères soient très différents.
—Il y a des circonstances, fit sentencieusement M. de Rabelcourt, qui rapprochent les natures les plus opposées.
—Nous habitons tout près l'une de l'autre, en effet, repartit madame de Saint-Saulge. Jusqu'à ces derniers mois, nous nous connaissions sans doute, mais nous nous sommes liées surtout pendant ce long congé que monsieur de Rueil a passé tout entier à Monant. Je viens chez elle, elle vient chez moi, c'est-à-dire ils viennent. Oui, je l'aime beaucoup, cette pauvre chérie, si bonne, si oublieuse d'elle-même...
—Vous la plaignez, baronne, puisque vous dites pauvre?
—Le mot s'applique si souvent aux riches! Qui est-ce qui n'a pas ses misères? même les plus heureuses, même Guillaumette?
Il se pencha un peu plus, et murmura:
—Vous savez donc tout, vous aussi?
Madame de Saint-Saulge se déplaça légèrement dans son fauteuil, afin de rétablir les distances que M. de Rabelcourt tendait à rapprocher; elle regarda fixement le diplomate, se demandant: «Que veut-il dire? A quoi fait-il allusion? Je ne sais rien que de tout simple au sujet de ce ménage tout droit et tout heureux. Laissons venir ce vieux dénicheur de nids, et ne nous avançons pas!»
Elle répondit donc, du ton le plus simple, en jouant avec la chaîne d'or de son face-à-main, qu'elle enroulait sur le bois de son éventail:
—Que voulez-vous dire, monsieur?
—Que Guillaumette, d'abord, a l'air préoccupée.
—Je ne trouve pas.
—Elle nous regarde sans cesse, voyez!
—Apparemment nous lui sommes chers, tous deux.
—Elle ne danse pas!
—C'est... tout naturel.
—Non, madame, ce n'est pas naturel. Elle adorait la danse autrefois... Elle souffre. N'essayez pas de me tromper: j'ai deviné l'injure qu'on lui a faite, le délaissement, l'abandon... Pauvre petite!
Madame de Saint-Saulge eut un sursaut. Elle releva vivement les yeux, qui suivaient les saluts de huit danseurs de menuet, et prit son face-à-main pour mieux considérer M. de Rabelcourt. Toute sa jeunesse amusée, son large mépris de la finesse des hommes, son ravissement de trouver une occasion de berner un diplomate, l'espièglerie de l'enfant, persistante et vivante chez la femme de trente ans, s'épanouirent dans le regard dont elle fit le tour du visage inquiet de son interlocuteur. Et, ravie d'enfoncer M. de Rabelcourt dans sa méprise, penchant un peu la tête:
—Vous voulez parler de leur liaison? dit-elle.
—Justement!
—Bien forte!
—J'en étais sûr! dit M. de Rabelcourt en s'enhardissant. Je l'avais deviné à ses signescertains. Mais quel triste événement, madame, et invraisemblable!
—Invraisemblable? Non. Je m'y attendais, et d'autres avec moi, tout le monde...
Elle souriait. Il prit une physionomie plus grave encore pour ajouter:
—Vraiment? Est-ce que le voisinage se doute de quelque chose?
—Un soupçon, vague encore. C'est si récent!
—Deux mois, peut-être?
—Pas plus de trois, assurément, dit madame de Saint-Saulge en riant tout à fait.
—Je vous envie, madame, fit M. de Rabelcourt, de parler d'une situation pareille avec tant de détachement. Vous n'avez pas, comme moi, des liens étroits de parenté avec Guillaumette. Dites-moi: a-t-elle fait des reproches à son mari? Y a-t-il eu des scènes?
—Mais, je n'en sais rien! répondit la jeune femme, en ouvrant son éventail... Personne n'en peut rien savoir... vous me demandez des détails d'une intimité...
—Tant mieux! mille fois tant mieux, madame! Je suis heureux qu'il n'y ait pas de scandale. Un simple murmure dans le voisinage...Ma nièce est si brave qu'elle a dissimulé... On ne lui reproche rien, j'espère, pas la plus légère faute?
—Comment dites-vous?
—Je dis qu'Édouard est le seul coupable, et que c'est bien ce que je pensais!
—Mais non, monsieur, il ne l'est pas!
—Vous l'absolvez?
—Sans doute: un homme accompli, sérieux et gai, charmant, que tout le monde aime!
«C'est elle», pensa M. de Rabelcourt.
Il se leva, sévère, et, incapable de contenir son indignation:
—Madame, murmura-t-il, vous êtes très jeune. Mais dussé-je vous paraître appartenir à l'âge du fer ou de la pierre, je trouve la conduite de monsieur de Rueil inqualifiable.
La baronne de Saint-Saulge, luttant contre le fou rire, répondit après un instant:
—Quel drôle de dictionnaire vous avez, monsieur!
—Ce n'est pas une question de dictionnaire, madame; c'est le fond même de nos sentiments qui diffère... complètement... complètement.
Il salua, et la jeune femme suivit, de sesyeux où le rire diminuait, cet oncle singulier qu'elle n'avait pas encore catalogué dans sa riche collection de souvenirs mondains.
Il faisait chaud. La soirée manquait d'entrain depuis l'arrivée de ce personnage encombrant qui semblait accaparer, de loin, l'attention de madame de Rueil et, de près, celle de madame de Saint-Saulge. Elle se traîna une demi-heure encore, jusqu'au thé. Puis, le bruit des voitures, tournant une à une devant le château, fit crépiter les vitres. Les voisins se séparèrent avec des «Charmante soirée, à bientôt», qui n'étaient pas tout à fait aussi faux qu'ailleurs. Madame de Saint-Saulge, en prenant congé de son amie, lui dit à l'oreille:
—Exquis, ton oncle!
—Tu trouves?
—Impossible de s'ennuyer un instant avec lui. Il a inventé sur ton compte une histoire folle. Je l'ai emballé. Nous avons fini par nous dire des injures. Je viendrai te conter cela demain matin.
Guillaumette répondit, avec le sourire calme qui lui était habituel:
—C'est cela, chérie, à demain.
Et elle demeura au salon, seule avec M. de Rabelcourt, tandis que son mari reconduisait un groupe d'amis jusqu'au perron.
A peine la porte fut-elle fermée, que M. de Rabelcourt, ressaisi par le sentiment de sa mission, s'approcha de la jeune femme et, serrant entre ses deux mains la main de sa nièce, lui dit tragiquement, à mots pressés:
—Nous n'avons qu'un moment, Guillaumette... J'en sais long... Tu me diras le reste... Nous agirons de concert, ma pauvre enfant!
Elle n'eut pas l'air de comprendre.
—Mais, je n'ai rien à vous dire, mon cher oncle!
—N'équivoquons pas. Rien ce soir, mais demain? Tu m'as appelé?
—Non.
—Ta lettre!
Guillaumette de Rueil rougit jusqu'à son auréole blonde. Embarrassée, hésitante, confuse, elle demeura un moment sans rien dire, se demandant s'il fallait ou non se confier à l'oncle si peu discret, qu'elle avait eu le tort d'alarmer. Elle se décida pour la négative, et, mettant sesdeux bras sur les épaules du vieillard, rieuse et caressante, elle l'embrassa en disant:
—J'ai écrit cela dans un moment de folie. Vous saurez tout un jour, bientôt, je vous le promets. Ne vous alarmez de rien. Je ne pense plus rien de ce que je disais... Si vous voulez me faire plaisir...
—Certes oui!
—Eh bien! n'insistez pas. Oubliez la lettre. Surtout, n'y faites jamais allusion devant Édouard! Il serait furieux contre moi.
—Allons, mon cher oncle, dit Édouard de Rueil en entrant, une partie de billard, voulez-vous? Il n'est que onze heures!
—Je vous remercie, mon neveu, dit froidement M. de Rabelcourt. J'ai cent vingt-sept lieues de chemin de fer dans le corps, et beaucoup de soucis dans l'esprit. Je te prie de sonner le valet de chambre, Guillaumette; je me retire.
Un moment plus tard, sur la première volée de l'escalier, M. de Rabelcourt, très digne, suivi de son ombre agrandie qui tournait sur le mur, montait, en posant les deux pieds sur chaque marche, et par petites enjambées saccadées qui faisaient valoir la forme et l'élasticité de sonmollet. Devant lui, le valet de chambre portait le bougeoir. Dans le grand salon, derrière la porte entre-bâillée, monsieur et madame de Rueil, pris d'un accès de gaieté, se disaient:
—Qu'est-ce qu'il a, votre bonhomme d'oncle, Guillaumette? Je le trouve d'un baissé! Comprenez-vous pourquoi il me fait une tête pareille?
—Pas encore. Je le saurai demain.
—Est-il de passage, au moins?
—J'espère...
—Vous ne l'avez pas invité?
—Oh! pas précisément!
—Délivrez-m'en, dites! Pour nos derniers jours, est-ce gai? A la fin de la semaine, nous réintégrons Limoges. S'il reste ici, je considère mon congé comme déjà fini!
Elle réfléchit un moment, et dit:
—Je trouverai en dormant.
Lui, habitué à ce qu'elle eût de l'esprit pour deux, il la regarda avec admiration, la crut sur parole, et déjà délivré, demanda:
—Si nous montions, nous aussi?
Et ils montèrent, sans valet de chambre et sans solennité.
M. de Rabelcourt dormit peu: la fatigue du voyage, le changement de lit, quelques cris d'enfant qui venaient de la nursery du deuxième, à travers le plafond, le tinrent éveillé une partie de la nuit. Il eut le temps de combiner son plan de bataille. Malgré tout, son esprit s'était reposé; ses idées se classaient d'elles-mêmes; sa vieille expérience lui conseillait, sans même hésiter, la conduite à tenir:
—Je me trouve en présence d'un cas bien simple, et bien connu. Une femme est trompée. C'est elle. Dans le premier moment de son indignation, elle cherche un sauveur, un homme qui soit un confident discret et un appui naturel. C'est moi. Cet ami, ce parentaccourt. Elle s'affole à la pensée de compléter l'aveu, d'analyser elle-même son mal, elle hésite par pudeur, par crainte aussi des conséquences nécessaires, l'explication qui n'a pas eu lieu, la colère, la séparation probable. Que doit-il faire? Premièrement rester, afin d'augmenter les preuves qu'il possède déjà, et deuxièmement, quand il aura son dossier complet, l'ouvrir devant cette femme trop faible, lui dire paternellement: «Je n'ai besoin d'aucun aveu; la preuve est acquise; agissons!»
A l'heure du premier déjeuner, il trouva la famille rassemblée dans la salle à manger. Les enfants étaient sous les armes, en sarraux immaculés, rangés par taille décroissante, à côté de leur mère, Jean et Pierre en bleu, Louise en rose; la petite Roberte, soutenue par les deux bras de sa mère, se tenait debout, fléchissante sur ses chaussons de laine.
—Bonjour, mon oncle!
Trois voix fraîches saluèrent M. de Rabelcourt qui entrait, trois sourires l'accueillirent, le suivirent pendant qu'il s'approchait, et s'effacèrent lorsque, en récompense, l'oncle distrait,peu paternel, n'eut donné à chaque enfant qu'une petite tape sur la joue.
—Sont-ils gentils? demanda Guillaumette. A qui ressemblent-ils?
—Ma chère, dit M. de Rabelcourt, je n'ai jamais jugé les femmes avant vingt ans et les hommes avant trente.
Il serra la main d'Édouard de Rueil, qui s'était levé à moitié de la chaise où il était assis, et disait:
—Eh bien! mon oncle, avez-vous des projets pour aujourd'hui?
—Toujours, mon neveu.
—Je parierais que c'est de revoir madame de Saint-Saulge? Savez-vous que vous lui faisiez, hier soir, une cour assidue? Confidences, airs penchés, rires discrets, rien n'y manquait.
—Si ce n'est la sympathie, fit M. de Rabelcourt, en s'asseyant devant sa tasse de chocolat à la crème.
—Comment! s'écria Guillaumette, qui nouait la serviette derrière le cou de Roberte, Thérèse ne vous a pas séduit? Elle plaît à tout le monde!
M. de Rabelcourt lui jeta un coup d'œil de pitié, comme à une enfant qui ne comprend pas, et, fixant M. de Rueil, qui levait la tête, un peu étonné, de l'autre côté de la table:
—Une évaporée!
—Pleine de bon sens, pleine de cœur, dit Édouard.
—Sur ce dernier point, vous ne vous trompez pas, monsieur de Rueil: je crois qu'elle en a pour deux.
Il eut un de ces rires qu'il appelait sardoniques, mais qui ressemblaient à tous les autres.
—Votre meilleure amie? ajouta-t-il.
—Sans doute.
—Guillaumette me l'a dit, madame de Saint-Saulge me l'a confirmé; vous me le répétez; je n'en doute aucunement, mais je prétends que Guillaumette aurait pu mieux choisir. Cette intime amie—il appuya sur l'épithète—m'a tenu des propos...
—Légers, mon oncle? dit M. de Rueil, dont la forte et rude figure s'épanouissait d'aise. Mais vous avez dû les provoquer? Je vous connais: vous êtes ermite, mais pas de la stricteobédience. Avouez que vous avez raconté à madame de Saint-Saulge de ces histoires de l'Amérique du Sud...
—Non, monsieur, les histoires venaient d'elle. Il était question de ce pays-ci, de vos environs, de vos environs immédiats...
Il s'arrêta, pour juger l'effet, qui ne parut pas considérable. Et M. de Rabelcourt, haussant le ton, rouge, les lèvres serrées, ajouta:
—Sans insister davantage, pour le moment, je vous répète qu'elle a fait étalage devant moi d'une morale facile, plus que facile... Je n'ai pas la prétention d'être un modèle, mais enfin, entre sa morale et la mienne, il y a, Dieu merci, un abîme.
—Mon cher oncle, dit Guillaumette, inquiète de la tournure que prenait la conversation, je vous assure que vous vous trompez. Elle a pu plaisanter. Elle est fine. Elle aime la contradiction. Quand vous la connaîtrez mieux, vous verrez que l'abîme est un tout petit fossé.
—Toi, dit M. de Rabelcourt, tu es aveugle. Mais monsieur de Rueil doit mieux m'entendre. J'aimerais mieux voir votre baronne à dix lieues d'ici.
—Parlez pour vous! répondit Rueil, qui se montait.
—Je parle pour vous, au contraire, pour vous personnellement, dit M. de Rabelcourt. J'aimerais mieux la voir à cent lieues d'ici que dans votre maison!
—Madame la baronne de Saint-Saulge désirerait dire un mot à madame, dit le valet de chambre en ouvrant la porte. Je l'ai fait entrer dans le petit salon.
Guillaumette de Rueil, après un instant de surprise, se souvint du rendez-vous donné la veille au soir, et, se penchant vers ses quatre enfants, barbouillés, qui achevaient de manger, n'ayant pas soufflé mot:
—Mes mignons, fit-elle, vous demanderez à votre grand-oncle sa plus belle histoire d'Amérique. Voyez s'ils sont sages, monsieur le Ministre! ajouta-t-elle en riant. Gâtez-les pendant cinq minutes. Et ne dites pas de mal de mon amie derrière moi, ce serait la trahir.
Elle adressa à son mari un regard plein de recommandations prudentes, auquel Édouard de Rueil répondit par un haussement d'épaules qui voulait dire: «Je vais me taire, mais neme laissez pas longtemps en présence de votre oncle: il m'exaspère!»
Puis elle traversa l'appartement et sortit.
M. de Rabelcourt regarda fixement son neveu, acheva son chocolat, ne prononça plus un mot, et remonta dans sa chambre.
Édouard de Rueil ne le retint pas.
Après cinq minutes de conversation, les deux jeunes femmes se levaient et s'embrassaient.
Madame de Rueil avait des larmes au bord des yeux. L'autre riait.
—Vous êtes folle, Guillaumette, de pleurer parce que votre oncle n'est pas bon psychologue!
—Soupçonner mon mari! Inventer une histoire pareille! En parler dans un bal, chez moi! Faire un visage de justicier devant Édouard qui n'a pas un tort, que j'aime, que je... vous admettez cela?
—Pourquoi avez-vous écrit?
—Je ne savais pas ce que je faisais.
—Dites tout à votre mari!
—Il m'en voudra. Il trouvera que j'ai été sotte, et il aura raison. Et cependant, si je ne dis rien, nous aurons une scène de famille, Rabelcourt contre Rueil.
—Faites mieux.
—Quoi donc?
—Cédez-moi Édouard. Je l'invite à déjeuner. Tout s'arrange: ma voiture est au bout du parc; nous partons à l'instant, lui et moi; je le garde jusqu'à cinq heures; vous aurez le temps de mettre votre oncle à la raison, et, quand ils se rencontreront, il n'y aura plus de nuages pour faire l'éclair.
—Admirable! Mais ne dites rien de ma lettre!
—C'est promis.
Guillaumette essuya ses yeux, traversa le salon, entr'ouvrit la porte de la salle à manger, et, passant la tête dans l'ouverture:
—Édouard, dit-elle, bonne nouvelle! La maison est intenable avec ce pauvre oncle, qui me semble de plus en plus original. Madame de Saint-Saulge va vous sauver: elle vous invite à déjeuner.
—J'y cours! dit Rueil. Tâchez de le liquider! Qu'est-ce qu'il a donc contre moi?
—Je vais vous conter cela, dit madame de Saint-Saulge en lui prenant le bras.
Ensemble ils descendirent le perron, et madame de Rueil les vit s'éloigner doucement dans l'avenue ensoleillée, vers les bois qui commençaient à mi-pente. L'ombrelle cachait la tête de madame de Saint-Saulge, mais on entendait la note perlée de son rire. L'officier secouait la tête comme pour dire: «Ce n'est pas croyable!» faisait des gestes avec sa canne, se penchait pour entendre ce que racontait sa voisine, et les confidences devaient être amusantes, car elles modéraient l'allure de leur commune jeunesse. Ils formaient un joli groupe, lui, serré dans un complet d'étoffe bleue, qui faisait valoir sa haute taille, elle vêtue d'une robe claire, mousseuse, rayée de mauve, dont la jupe, à cent pas, traînant sur l'herbe et sur le sable, avait l'air d'un grand pavot blanc. Guillaumette les suivit du regard, à travers les vitres, et ils allaient atteindre le tournant de la futaie et disparaître sous les arbres, quand elle observa que son amie avait relevé son ombrelle,regardé une seconde du côté de la maison, et pris tout aussitôt une allure plus rapide Madame de Saint-Saulge fuyait avec son invité.
Devant qui?
Ce ne fut pas longtemps une question.
Se dégageant de l'ombre de la tour de droite, passant entre les verveines du massif central et la corbeille de pétunias qui bordait la pelouse, lancé à toute la vitesse que permettait la rondeur de son buste, M. de Rabelcourt apparut. Il filait dans la même direction. Sa tête, qu'il tendait en avant, ses yeux fixés sur le lointain de l'avenue, suivaient les fugitifs. Il les avait aperçus de sa chambre. Doutant de ses yeux, il avait examiné, avec ses jumelles d'opéra, ce couple de jeunes gens qui s'évadait si résolument et si gaiement dans la campagne. C'était lui! c'était elle! M. de Rabelcourt n'avait pas hésité. Il avait saisi sa canne, descendu l'escalier, ouvert la porte avec précaution. Il s'était juré de les rattraper, et, de tout son pouvoir, il s'efforçait d'accomplir sa promesse.
Madame de Rueil devina bien que les promeneurs, là-bas, hâtaient la marche à cause de lui.Mais elle hésitait à croire que son oncle cherchât à les rejoindre.
Elle étudia un moment la silhouette diminuante de M. de Rabelcourt. Bientôt le doute ne fut plus possible. «Ah! mon Dieu! pensa-t-elle, il court après eux!»
Elle ouvrit la fenêtre, et appela:
—Mon oncle! mon oncle!
Il n'entendit pas ou feignit de ne pas entendre. Ses épaules se trémoussant, ses jambes qui décrivaient des courbes inusitées et soulevaient à chaque pas une fusée de poussière, son chapeau de soie agité par la course et présentant au soleil toutes les faces du cylindre, continuèrent de s'éloigner vers les allées couvertes où venaient de disparaître madame de Saint-Saulge et Édouard de Rueil.
Guillaumette aurait voulu avoir un cheval, une bicyclette, des ailes, pour courir après lui, l'arrêter, prévenir un esclandre.
Agitée, inquiète, ne pouvant songer à empêcher désormais la rencontre des deux parties adverses, elle prit un chapeau de jardin, le piqua rapidement sur ses cheveux, et, s'engageant dans un sentier qui coupait la prairie etrejoignait les bois sur la droite, elle s'enfonça sous la futaie, afin de trouver au moins son oncle au retour, quand il reviendrait de l'extrémité du parc, et par le chemin le plus direct.
Elle avait marché vite, elle aussi. Elle s'assit sur un banc, dans une clairière d'où l'on voyait, devant soi, trois allées divergentes, pleines d'une ombre étoilée que berçait le vent. Madame de Rueil écouta, l'oreille tendue vers les lointains, là-bas, par où l'avenue principale trouait les massifs du bois, par où se poursuivait cette chasse du diplomate galopant une intrigue en fuite. Les grillons seuls chantaient. Elle entendit cependant, après quelques minutes, une voix assourdie par la distance et par les feuilles. La voix s'éleva trois fois, et, bien qu'on ne pût distinguer les mots, il était évident qu'elle était violente, qu'elle commandait. Puis tout se tut. Les bois s'endormaient de chaleur. Autour de Monant, dans les taillis et dans les futaies, on sentait diminuer même et mourir peu à peu ce long frissonnement des frondaisons que l'oreille confond avec le silence et qui défaille à certaines heures, comme le bruit de la mer.
Dix minutes s'écoulèrent. Madame de Rueil agita tout à coup son ombrelle, et fit signe:
—Je suis là! Venez!
Au bout de l'allée verte débouchait M. de Rabelcourt. Il avait vu sa nièce. Il s'avançait d'un pas moins rapide qu'en partant du château, mais encore ému et forcé. Il devait entretenir avec lui-même une conversation très vive, car sa canne faisait le moulinet, à intervalles rapprochés, et s'abattait sur des pousses de ronces, et il levait les épaules, et il se redressait par moments, comme s'il avait devant lui un contradicteur.
Quand il fut à portée de la voix, madame de Rueil lui cria:
—Les avez-vous rattrapés?
—Oui!
Elle devint toute pâle. Il s'approcha.
—Alors, qu'avez-vous fait? Mon oncle, que je suis inquiète! Qu'avez-vous fait?
—Mon devoir!
Il était rouge et essoufflé. Le sentiment de sa victoire le remplissait encore. Mais il s'y mêlait de la pitié pour cette jeune femme qui, de si loin, le regardait venir et se troublait à mesure.M. de Rabelcourt s'arrêta, à deux pas d'elle, et dit:
—Ne t'alarme pas, ma pauvre chérie; ne t'agite pas; laisse-moi reprendre les choses à l'origine...
Mais elle l'attira, se recula un peu, le fit asseoir près d'elle.
—Vite, vite, dites-moi au contraire ce qui vient de se passer... Je suis si malheureuse!... C'est ma faute... J'aurais dû vous expliquer ma lettre... Vous n'avez pas compris...
—Tout, mon enfant, tout...
—Mais non!
—Laisse-moi parler! Tu vas voir! Mais ne m'arrête plus! Oui, ta lettre m'a donné le premier soupçon, presque une certitude. J'accours à Monant; je te vois agitée; je vois ton mari gêné par ma présence! j'interroge madame de Saint-Saulge, elle avoue...
—Quoi donc, puisqu'il n'y a rien?
—Elle avoue cette trahison dont tu souffres, malheureuse enfant, et que tu voudrais me cacher maintenant! reprit M. de Rabelcourt, en levant les deux bras. Elle le fait avec un cynisme complet, à moi ton oncle, chez toi! Ah!je ne l'ai pas manquée, tout à l'heure! J'ai aperçu ton mari qui la rejoignait dans les allées, j'ai couru après eux, la colère me rendait la jeunesse, je les ai, non pas rejoints, car ils trottaient presque, mais approchés d'assez près pour que ma voix portât, et...
—Mon Dieu, qu'avez-vous dit?
—J'ai dit, de toutes mes forces: «Monsieur de Rueil, vous trahissez vos devoirs les plus sacrés, mais désormais, il y a un témoin, c'est moi!»
—Et qu'est-ce qu'il a fait? il s'est emporté?
—Non.
—Il a répondu, du moins, très vertement?
—En aucune façon: au lieu de s'arrêter, il a continué à courir, il a seulement tourné la tête, et il m'a jeté cette simple impertinence: «Au revoir, tonton!» pendant que sa complice, encore plus légère que lui, l'entraînait. Je les ai entendus rire, Guillaumette, rire, quand je ne les voyais plus!
—Ah! tant mieux! tant mieux!
Elle n'en put dire davantage. Des larmes, l'agitation de ses nerfs, le contre-coup de l'émotion qu'elle avait eue l'empêchaient de parler.Et, à demi tournée vers M. de Rabelcourt, elle faisait signe avec ses paupières, avec ses lèvres qui se relevaient aux angles, avec toute sa jolie tête blonde qu'elle agitait: «Ne faites pas attention, j'ai eu peur, j'ai un moment de faiblesse, mais je suis contente, enchantée, ravie, et je vais vous le dire!»
M. de Rabelcourt la crut folle. Il la considérait en silence, il étudiait ces jeux changeants de physionomie et ces gestes qui s'effaçaient l'un l'autre; il éprouvait un peu d'inquiétude et de remords devant sa nièce, comme devant un de ces jolis jouets fragiles, dont on a faussé le ressort sans le vouloir, et qu'on ne sait plus comment réparer.
Elle se répara toute seule.
Madame de Rueil cessa de pleurer tout à coup, saisit les deux mains de son oncle, et devenue grave, affectueuse même, ayant retrouvé cette limpidité du regard qu'elle avait plus que personne, elle dit:
—Mon cher oncle, c'est ma faute, mais vous avez commis une erreur énorme!
Elle ressemblait si bien en ce moment à la raison qui parle, elle avait un tel air de conviction,qu'il perdit toute la sienne. M. de Rabelcourt sentit qu'il avait erré, et rougit par avance de ce qu'il allait apprendre.
—Quelle erreur, Guillaumette? demanda-t-il. N'es-tu pas malheureuse?
—Je l'ai été vingt-quatre heures. Je ne le suis plus du tout.
—Ton mari ne te trompe pas?
—Il est le plus fidèle et le plus aimant des maris!
—Je n'ai cependant pas rêvé ma conversation avec madame de Saint-Saulge?
—Une plaisanterie!
—Elle m'a parlé d'une liaison d'Édouard!
—Avec moi.
—Elle vient de l'emmener chez elle.
—De mon plein consentement: il déjeune aux Roches.
—Alors, pourquoi diable m'as-tu appelé?
—Je n'en ai rien fait!
—Par exemple! Et ta lettre?
—Mon cher petit oncle, dit Guillaumette de sa voix la plus douce, il ne faut pas m'en vouloir; vous avez trop d'expérience pour ne pas savoir que les jeunes femmes, même les plusheureuses, ont des moments où elles maudissent la vie, où leur jeunesse ne leur est pas une consolation, au contraire. J'ai passé par une de ces crises-là. Ma lettre a été écrite par votre Guillaumette, déjà chargée d'une assez lourde famille...
—Jean, Pierre, Louise, Roberte, compta l'oncle.
—En six ans, reprit-elle. La mère souhaitait un peu de liberté, des vacances... Elle a eu la surprise désagréable...
—Tu serais?
—Oui, mon oncle: un petit cinq!
—Avec ta taille fine?
—Nous le baptiserons cet hiver, à Limoges.
—Et c'est tout!
—C'est bien assez! Ne vous fâchez pas!
—Et tu as eu le front de m'écrire, pour si peu, que tu voudrais partir avec moi pour Buenos-Ayres?
—Je l'ai regretté le lendemain!
—Et tu me donnes trois semaines d'angoisses en ne m'expliquant rien! Tu me fais faire cent vingt-sept lieues. J'arrive, je te crois trompée, je soupçonne madame de Saint-Saulge,j'offense ton mari, je risque de brouiller deux ménages, j'aventure gravement ma réputation d'homme du monde et de diplomate, et quand le mal est fait, tu veux bien m'apprendre que tout ce beau désespoir te venait de ce qu'on appelle une espérance! En vérité, non, ma chère, ce n'est pas pardonnable!
M. de Rabelcourt retira ses deux mains que, jusque-là, Guillaumette de Rueil avait retenues entre les siennes, et, froissé, redressé contre le dossier du banc, il se mit à regarder vaguement les futaies.
La jeune femme n'essaya pas de se défendre. Elle se sentait en faute, mais, se souvenant des recommandations d'Édouard et de l'heure qui s'écoulait, elle s'efforça de deviner les intentions de M. de Rabelcourt.
A l'autre extrémité du banc, les yeux vagues aussi et devenus songeurs:
—Je me charge de vous réconcilier, dit-elle, avec madame de Saint-Saulge...
Il ne répondit pas.
—Le plus difficile, continua-t-elle, ce sera de faire entendre raison à mon mari. Vous,mon oncle, il vous excusera sans peine;... mais il faudra lui avouer que j'ai écrit cette lettre fâcheuse, ridicule... Et je m'en inquiète un peu... Il ne sera que trop disposé à penser comme vous, que j'ai manqué d'esprit ce jour-là en ne me taisant pas, et que j'en ai manqué hier soir, en me taisant... Il est si bon pour moi, que ses reproches me sont infiniment durs.
M. de Rabelcourt la laissa continuer son monologue, sans l'interrompre.
Au bout d'un quart d'heure, il soupira, ses traits se détendirent, il regarda sa nièce avec des yeux où il y avait beaucoup d'indulgence et un peu de regret.
—Allons! dit-il, Guillaumette, rentrons au château. Je vais te rendre l'explication toute facile: ne crains rien. Es-tu de force à revenir à pied?
Ils se levèrent tous les deux.
En montant les marches du perron, M. de Rabelcourt, qui recouvrait de moment en moment sa belle humeur, ajouta:
—C'est égal, le voyage n'aura pas été sans profit pour moi. Il m'aura rappelé ce que nous sommes toujours tentés d'oublier, nous autreshommes: qu'il ne faut pas se hâter de secourir une femme qui se plaint. Fais atteler, ma petite Guillaumette.
Quelques minutes plus tard, comme la Victoria qui faisait le service de Monant à la station voisine emportait M. de Rabelcourt et tournait l'angle du château, le diplomate allongea la tête hors de la voiture, et, complètement rasséréné, souriant déjà aux ombrages de Wimerelles, saluant sa nièce qui se penchait à une fenêtre basse:
—Au revoir, cria-t-il, au revoir, Guillaumette! Ne me dérange pas pour le sixième!