CHAPITRE II

Je dus répéter mon appel avant que Cigogne y prêtât la moindre attention. Il se tenait debout sous les ramures de l’arbre mort, la tête comme tendue au bout d’un long cou mal cravaté qui sortait de façon un peu comique de l’uniforme bleu sale. Immobile, les bras ballants, toute sa maigre carcasse était portée sur une seule jambe ; l’autre restait pliée suivant la pose aiguë de certains grands oiseaux. Volontiers nous accusions notre camarade de préparer ainsi son équilibre pour une amputation future. La face ajoutait à la singularité du geste : silhouette bizarre où la fuite du menton et du front accentuait encore la proéminence d’un nez courbe, mince, serré entre de petits yeux toujours clignotants, et ce nez semblait ramener en avant le léger crâne blond. Pour compléter la caricature, il eût fallu des lunettes, un lorgnon tout au moins, mais Cigogne n’en portait pas.

« Cigogne ! criai-je de nouveau ; Cigogne ! grouille-toi ! au galop ! le lieutenant te demande. »

Lentement, il se retourna.

« C’est bon ! c’est bon, Serval ! t’échauffe pas ! »

Sans se presser, il s’approcha par longues enjambées tranquilles et sauta enfin dans le boyau glaiseux qui menait à l’observatoire.

En me relisant, je m’aperçois que cette description de mon ami n’est guère honnête. Portrait chargé ? non point, mais incomplet, à coup sûr. Il ne faut pas imaginer un innocent de village, béant à la lune et de figure ahurie. Cigogne était plein de finesse ; sa voix, intelligente et sensible, excusait en quelque sorte la laideur étrange, le grotesque de ses traits ; enfin sa poignée de main, son regard n’étaient pas d’un imbécile, loin de là. En vous parlant de lui, je tâcherai toujours de lui rendre justice, mais que voulez-vous ! il avait, perché sous son arbre, un aspect bien étrange, et pourquoi choisissait-il cet arbre-là, si maigre, si retordu, si décharné, arbre de ballade romantique, où l’on se serait volontiers pendu, à l’occasion ?

« Eh bien ! qu’est-ce qu’il t’a dit ? demandai-je quand Cigogne fut revenu, quelques instants après. Tu sais, il n’avait pas l’air content, le petit lieutenant ! Un de ces jours, tu attraperas un mauvais coup sous ton arbre ! Hein ? tu t’es fait engueuler ? »

Cigogne eut un sourire plein de douceur.

« Engueuler ? non, pas précisément ; il m’a seulement dit qu’il ne fallait pas sortir de la tranchée sans raison, parce que ça nous fait voir et qu’une balle est vite attrapée. Il a tort, le lieutenant. C’est vrai pour les autres, pas pour moi ; moi, on me raterait : je suis trop maigre. »

Je haussai les épaules ; discuter est oiseux avec ce garçon.

Il contemplait une fleur toute simple, d’un joli ton mauve, cueillie sur le talus de la tranchée. Le mouvement me sembla plein d’élégance et d’imprévu. Je tirai mon calepin et le notai par quelques coups de crayon ; la ligne de l’épaule et du cou était vraiment curieuse. Il me plairait tant de faire, un jour, le portrait de Cigogne ; ces croquis me serviront.

Cigogne ne parlait plus, il regardait sa fleur mauve, puis, la laissant tomber :

« Notre petit lieutenant a de bonnes manières, dit-il, et je l’aime bien, mais il s’oublie quelquefois. Ne m’a-t-il pas appelé « Cigogne » ! Il s’est repris, il a ri, mais n’empêche qu’il m’a appelé « Cigogne ». Ça finira par s’inscrire tout seul sur mon livret : Roger Maxence, dit « Cigogne ». Peu à peu, sous la crasse, les taches de jus et les taches d’encre, le premier nom disparaîtra. »

Cette supposition lui paraissait plaisante ; il s’amusait à la suivre. Son regard, instable et vif, sautait de droite à gauche, sans se poser jamais, ce qui lui donnait une expression très particulière d’absence, d’absence simplement, non pas de fuite… Je ne puis tolérer un regard qui fuit ; il me fait peur. Quand Cigogne voulait regarder droit, Cigogne donnait tout son regard, mais lorsqu’il était absent, ses yeux erraient, tandis que sa bouche souriait avec douceur, vaguement, sans malice, comme s’il s’excusait d’être parti.

Il s’assit près de moi, sur le petit banc que nous avions eu tant de peine à fixer contre la paroi d’argile de la tranchée.

« Eh oui, mon vieux, lui dis-je, tant que tu seras avec nous, ce nom te restera, pour sûr ; c’est une affaire réglée. »

Ce nom, je me souviens encore du jour où le gros Martin l’avait trouvé, en septembre, à Ballersdorf, peu de temps avant d’être tué. — Cigogne se tenait debout devant un pan de mur, la jambe repliée et le cou en avant. Martin l’aperçut et se mit à crier :

« Attention ! attention ! il va foutre le camp, que je vous dis, le bel oiseau ! Elle va s’envoler, la cigogne ! »

C’était vraiment si bien trouvé que tous les camarades éclatèrent de rire. Cigogne fut baptisé sur l’heure et je fis aussitôt, du bel oiseau maigre, mon premier croquis.

« … Jamais on ne t’appellera autrement ! Il faudra t’y faire ! Samedi dernier, en me parlant de toi, le capitaine disait : « Votre ami Cigogne », et, il y a cinq minutes, le petit lieutenant, malgré sa politesse, n’a pu s’empêcher…

— J’entends bien, murmura Cigogne, mais il y a vingt-neuf ans, à la mairie de Gaillon (Eure), j’ai été inscrit sur les registres de l’état civil comme devant me nommer Roger Maxence.

— Probable qu’on s’est trompé, ce matin-là, répondis-je d’un air grave. Petite erreur ! Ça ne t’arrive jamais d’écrire un mot pour un autre ?

— Si, mon vieux… quelquefois. »

Maintenant, il essuyait le cuir intérieur de son casque, minutieusement ; il s’appliquait à cette tâche.

« Cigogne, demandai-je, quelle est, au juste, la couleur de tes cheveux ?

— On n’a jamais su, répondit-il, depuis qu’ils sont ras. Cette teinte, dans le civil, c’était du blond cendré ; aujourd’hui, il faut trouver autre chose : fleur de pêcher… reflet de tabac d’Orient… En somme, j’ai des cheveux roses, mais on dit qu’ils sont jaunes, pour être poli. »

Cigogne remit son casque.

Et voilà que nous nous taisons, que nous tendons l’oreille… Un long sifflement mince, un éclat brutal, sans échos, de la poussière en pluie, de petits cailloux…

« Ils recommencent, dit Cigogne. Heureusement, je n’ai pas l’ouïe délicate ! »

Nous étions déjà dans l’abri de l’observatoire et je transmettais par téléphone à la batterie les ordres du lieutenant.


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