CHAPITRE LIV

Du cahier lavande.

Je n’ai pas ouvert ce cahier depuis un mois et demi ; je ne l’ouvrirai jamais plus. Pourquoi faire, puisqu’il n’est plus à moi ? L’horrible aventure que nous venions de vivre me bouleversait tellement que je n’avais rien écrit. Il me suffisait de pleurer en remerciant le ciel de ce que Roger fût encore vivant. J’oubliais si bien l’existence de ce cahier que je le laissais traîner !

Roger s’est rétabli assez rapidement ; il a recommencé à parler, à se lever, à nous faire part de ses projets. La fièvre légère dont il souffrait, chaque soir, et qui lui donnait de mauvaises nuits est tombée peu à peu ; le docteur Famin cessait de venir à la Cassolette. On commençait à respirer de nouveau. M. Serval, qui comptait partir, avait promis de rester encore et je lui en savais gré : sa conversation facile et sensée nous distrayait du drame…

Et puis, avant-hier, en rentrant d’une promenade au bord de la mer, je trouve, ici, dans le petit salon, Roger en larmes, la tête dans ses mains, et mon cahier lavande ouvert devant lui, sur la table ! Il lisait depuis une heure. Il avait tout lu !

D’abord, j’ai rougi… oh ! comme si l’on me déshabillait dans la rue ! Je tremblais, je crois que je claquais des dents, me sentant prise, pour la première fois de ma vie, peut-être, par ce que l’on appelle une vraie colère. Tout de suite, Roger s’est livré à une horrible crise de désespoir et, cependant, ma colère se changeait rapidement en une parfaite indifférence. Aucune pitié… non, j’ai bien dit une parfaite indifférence. Ce que mon mari pouvait exprimer ou penser, l’angoisse qui travaillait son visage, son regard suppliant, ses gestes, ses phrases, tout cela ne m’intéressait plus, m’était égal. A ce moment, je me suis rappelé une opinion de Mahoudiaux qui me semblait paradoxale, il y a quelques jours… il disait :

« Voyez-vous, Lucienne, un livre médiocre peut, à la rigueur, se relire. On continue à y ajouter son émotion à soi ; une comédie, un drame médiocres, ennuient dès la seconde audition : on ne s’en laisse plus imposer et, quelquefois, on se fâche. »

Je comprends un peu…

Roger se traitait de misérable, il implorait mon pardon, mais, s’il s’excusait avec tant de passion, ce n’était pas d’avoir lu mon cahier lavande, oh ! point du tout ! c’était de m’avoir tant fait souffrir. Il me connaît donc bien peu ! Souffrir par lui, je commençais à m’y habituer, mais cela, c’est pire. Souvent, une insulte brise le cœur plus qu’une peine, et l’on montre moins de patience… et l’on a raison. D’ailleurs, les hommes n’agissent pas autrement : ils endurent les plus affreuses misères sans protester ; ils se révoltent pour une gifle.

Mon pardon, il l’a eu bien vite. Sincère ? Je ne sais pas : aussi complet que je pouvais le donner, et néanmoins, je découvre, tout au fond de moi, comme un vieux dépôt de rancune… En somme, il aurait donc deviné juste ? Ce ne serait pas seulement sa vilaine action d’avant-hier qui me trouble à ce point ? Il resterait un résidu des chagrins passés ?… Alors, lui, je l’aimerais moins ?

Il faut, ce soir, que je sois honnête avec moi-même, comme on l’est en se confessant… Oui, mais un point reste parfaitement clair : mon cahier lavande est devenu le cahier de n’importe qui, depuis que Roger l’a ouvert !

Quand j’étais jeune fille, j’écrivais chaque soir quelques lignes dans des cahiers plus petits, rayés de rose. Je les brûlai, avant mon premier mariage, par un sentiment de honte : ils contenaient trop de sottises !

Plus tard, j’écrivis dans des cahiers verts et les brûlai aussi, la veille de mes noces avec Roger, pour qu’il ne pût jamais savoir combien j’avais souffert avant de le rencontrer, mais bientôt, je repris cette ancienne habitude et, dans mon cahier lavande, je disais tout mon bonheur.

Je pensais : « Un jour, je lui montrerai ça ; il devinera ce que je ne saurais lui expliquer, il me verra telle que je suis, il sentira de quelle façon je l’aime. »

La pauvre Lucienne était encore naïve !

Je n’ai pas fait lire ces pages à Roger… Il les a lues.

Hier, je comptais brûler mon cahier, puisque tout ce que j’écris semble voué aux flammes, mais j’ai pris une autre décision, plus raisonnable : je le garde, par prudence. Je ne veux pas être reprise, je ne veux plus souffrir. Ce document, je le relirai parfois. Il m’évitera de nouvelles erreurs, celle surtout qui consiste à me laisser attendrir par des discours, des gestes, des expressions de visage arrangés. Il se peut qu’une part de sincérité y subsiste, mais n’importe ! Je ne veux plus souffrir.

Je l’ai dit : rien de ce qui le touche ne m’intéresse plus. Quand il me jurait qu’il se remettrait incessamment à des occupations sérieuses, qu’il s’était déjà fait envoyer plusieurs livres de chimie, que, pour se distraire, il reprendrait ses travaux de photographie, au lieu de se fatiguer à lire, j’avais envie de répondre, d’un air amical et tranquille : « Très bien, très bien ; c’est fort sage ! » comme j’aurais répondu à M. Serval ou à Maurice Mahoudiaux.

Non, je ne veux plus m’émouvoir, je ne veux plus souffrir et jamais je n’écrirai plus une ligne dans ce cahier.


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