CHAPITRE LV

C’est le début de l’automne : un beau soir. Nous sommes réunis sur la terrasse, Lucienne, Mahoudiaux et moi ; nous regardons venir la nuit. Pas un souffle, mais les parfums de l’été sont encore en suspension dans l’air tiède. On les respire, on s’en pénètre.

Nous resterons ici une heure, je pense. Cigogne est déjà monté se coucher. Voilà qui nous assure un peu de tranquillité. Je supporte difficilement sa conversation de malade honteux ; pourtant, il est bien guéri de son coup de rasoir (maladroit, si l’on veut). Je rentre à Paris, après-demain ! Du moins, qu’il me soit permis de goûter pleinement le calme de cette fin de séjour à la Cassolette. Ah ! qu’il fait beau, ce soir !

Notre pauvre amie Lucienne a été très secouée par la dernière folie de son mari (autrement peut-être que je ne m’y attendais). Il a passé la mesure, cette fois. Elle paraît s’en rendre compte, comme pour l’enfant dont on pardonne un certain temps les sottises, mais à qui l’on dit, un jour : « Et, maintenant, en voilà assez ! » Elle est d’ailleurs fort gentille avec Cigogne, empressée à le soigner quand il faut ; elle lui fait la lecture, elle lui parle sans la moindre trace de rancune ou de fatigue, et pourtant, ce n’est plus la même chose : on le sent.

Ce soir, comme d’habitude, Maurice fume sa pipe ; moi, je respire… les parfums de l’air me suffisent ; Lucienne n’y voit plus pour achever son tricot, elle l’a posé sur ses genoux, elle respire aussi.

Nous causons ou, plutôt, nous échangeons des phrases.

« Il ne faudrait pas non plus vous montrer trop sévère, Lucienne, dit Mahoudiaux.

— Soyez plus clair, mon ami.

— Il ne faudrait pas en vouloir trop cruellement à ce garçon : il a des excuses.

— Je le sais, Maurice, mais je n’en puis plus ! J’ai encore pour lui de l’amitié, une certaine tendresse, beaucoup de pitié… ce qui manque, ce que je ne retrouve plus en moi, c’est la générosité stupide que donne un grand amour : il a trop souvent menti !

— Lucienne, vous vous trompez. Avant-hier Roger s’est conduit comme un mufle, j’en suis d’accord, mais pas un jour il n’a cessé d’être sincère…

— Voyons, Maurice !

— A sa façon.

— De grâce, ne plaisantez pas, Maurice : je souffre ! parlez sérieusement… et vous, monsieur Serval, que pensez-vous de Roger, à ce point de vue ?

— Madame, répondis-je, tout bien réfléchi, je serais plutôt de l’avis de notre ami Maurice. Vous ne pouvez juger de la sincérité ni du mensonge, parce que vous êtes naturellement véridique. Il n’y a pas que cette manière-là. Certaines gens mentent sans presque le savoir, sans même le savoir du tout : ils transmettent ce que leur imagination un peu folle leur présente ; l’allure, le ton, la conviction, la grâce s’y surajoutent et embellissent le discours ; leur talent, parfois leur génie, nous imposent à tel point que nous ne cessons d’être en adoration devant eux. D’autres encore n’ont pas cette qualité, ou la perdent, ou simplement s’adressent à quelqu’un d’averti qui ne les aime plus… alors il se trouve qu’ils ont menti ! Non ! je vous assure ! Ils ont seulement moins bien menti, ou devant un mauvais public. Tout cela ne permet pas à un homme de forcer un tiroir ni d’ouvrir indûment une lettre, mais peut expliquer beaucoup de choses…

— Cela excuse-t-il Roger de m’avoir tant fait souffrir, de m’avoir si mal comprise ?

— Lucienne, interrompit Mahoudiaux d’une voix presque dure, vous-même, l’aviez-vous compris dès le premier jour ?

— Oh ! taisez-vous, mon ami ! je l’aimais tant !

— Pour comprendre, est-ce un bon moyen ?

— J’avais si grande confiance en lui ! J’attendais si impatiemment qu’il fît ce qu’il désirait faire, ce qu’il pouvait faire ! et, chaque fois, il ne faisait rien, il se tirait de la difficulté par un nouveau mensonge.

— C’est simplement, Lucienne, que vous imaginiez un joli Roger bien au point qui, cependant, ne ressemblait pas au Roger de ce jour-là, dit Mahoudiaux.

— J’ai vu de lui, ajoutai-je, tellement de reflets divers ! Je l’ai écouté dans tellement de rôles !…

— Des rôles ! des rôles ! c’est ça ! je n’ai jamais dit autre chose. Une sincérité de comédien !

— Pourquoi pas ?

Mahoudiaux avait levé les yeux de dessus sa pipe pour poser cette question qui parut offenser Lucienne.

« Amusez-vous ! plaisantez encore ! dit-elle, vous ne serez jamais que des hommes ! Moi, j’étais sincère d’une autre façon et je vais vous le prouver… Tenez… (au fond, cela m’est égal de m’en séparer, maintenant…) Vous pourrez vous former une opinion. »

Elle se pencha sur sa boîte à ouvrage et en retira un cahier de couleur lavande :

« Voilà, reprit-elle, ce que Roger lisait quand je l’ai surpris. Lisez à votre tour, Maurice, lisez, monsieur Serval… Vous parlez souvent des reflets divers de votre ami ; vous en trouverez là-dedans quelques autres, assez singuliers. Non, non, il n’y a pas d’indiscrétion… une indiscrétion ? comment donc ! tout au contraire cela me fera plaisir et saura peut-être vous distraire quelque temps.

— Lucienne, demanda Mahoudiaux, pourquoi vous montrez-vous aussi nerveuse ?

— Nerveuse ?… Oh ! tant pis ! Je ne me surveille plus… Et vous le verrez là tel qu’il était, jadis.

— Vous voulez dire, Lucienne, tel qu’il vous semblait être jadis !

— Il ne jouait pas encore la comédie.

— Allons donc ! il l’a toujours jouée, mais vous aimiez son rôle.

— Madame, ajoutai-je, moi aussi, j’ai plus d’une fois aimé ses rôles ; dans certains, je l’ai même admiré, car il souffrait sincèrement en les jouant.

— Monsieur Serval, vous faites de la littérature ?

— Je ne saurais pas, chère Madame, étant peintre. Je l’ai souvent dit à votre mari en réponse au même reproche. »

Elle haussa les épaules d’un air exaspéré.

« Il aurait sans doute réussi comme acteur, dit Mahoudiaux, mais c’eût été déchoir. Il voulait régner, aimer, conquérir, de ses propres forces, tout seul, mais, incapable de vivre par lui-même, il cherchait d’abord un exemple, avant d’agir. Une vie tranquille et douce l’ennuyait ; il en sortait aussitôt ; sa vie héroïque, il l’a manquée, toujours pour les mêmes raisons… Il n’a même pas su se tuer, le pauvre bougre ! et pourtant je parie qu’il s’est donné inconsciemment le plus grand mal pour réussir son effet !

— C’est vous qui êtes injuste, dit Lucienne. Soit, je n’ai su voir de lui que des images, mais j’aimais Roger et, quand il m’aimait, il était sincère… C’est affreux à penser : aurait-il… aurait-il tâché de se tuer parce que moi, je ne l’aimais plus ?

— Les femmes sont d’une logique vraiment admirable ! dit Mahoudiaux.

— Qui donc vient de fermer une persienne, là-haut ? demandai-je.

— C’est la bonne, à qui j’ai recommandé de les rabattre toutes et d’ouvrir les fenêtres… Quant à mon cahier, vous le lirez, c’est bien entendu. Je m’excuse de ma mauvaise écriture, mais point du tout des sentiments que j’exprime. D’ailleurs, je n’en exprimerai plus de pareils, je vous le jure.

— Pourquoi, Madame ? demandai-je. On dirait, à vous entendre, que votre vie est finie. Cigogne vient de subir une cruelle épreuve et, cette fois, je suis sûr qu’il profitera de la leçon. Il vous aime de tout son cœur et vous l’aimez toujours… oui, oui, quoi que vous puissiez écrire ou dire, vous l’aimez toujours.

— Lucienne, ajouta Mahoudiaux, ne froncez pas les sourcils. Vous l’aimerez demain… et la vie est douce à vivre. »

Nous restâmes silencieux un bon quart d’heure. L’ombre nous entourait ; on percevait au loin un léger murmure dans les branches ; le feuillage fut traversé d’un long soupir : la brise se levait. Mon rossignol (celui qui fréquente l’arbre du coin gauche de la terrasse et avertit de sa présence par un petit prélude amoureux) ne chantait pas encore… On attendait son chant.

Lucienne reprit d’une voix moins froide et cependant plus calme :

« L’aimerai-je, demain ? c’est possible, en somme, et de toutes façons, je tâcherai. Maintenant que vous m’avez bien grondée, bonsoir, mes amis ; je fais un petit tour dans le jardin, puis je rentre. »

Nous rentrâmes aussi, Mahoudiaux et moi.

Dans ma chambre, je trouvai un billet de l’écriture de Cigogne, soigneusement épinglé au milieu de mon oreiller :

« Viens chez moi, tout de suite. »

Je m’y rendis.

Quelques instants plus tard, me penchant sur la rampe de l’escalier, j’appelai Mahoudiaux, entre haut et bas, aussi tranquillement que possible :

« Maurice, montez chez Cigogne. »


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