LE MIRAGE
Ce pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est.Jules de Gaultier.
Ce pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est.
Jules de Gaultier.
Etait-ce un jeu ? Le sais-je !… En tout cas, cela m’amusait fort, tout en m’effrayant peut-être un peu.
« Que fais-tu là, mon petit ? Un garçon ne doit pas se regarder dans une glace. »
Maman m’avait trouvé debout devant le miroir à trois pans de sa chambre. Elle en fut toute surprise. Mon père, qui la suivait, entendit ma réponse.
« Mais, Maman ! c’est pas moi que je regarde, c’est l’autre ! »
Encore fallut-il expliquer. J’étais d’ailleurs très fier de ma découverte : ce second moi-même que je voyais de profil, pourquoi avais-je quelque peine à le reconnaître ?… et ce troisième, vu de dos, je ne le reconnaissais pas du tout, j’aurais pu le prendre pour un étranger… pourquoi ?… puisque je me reconnaissais en me regardant tout droit !
Maman haussa les épaules, papa se mit à rire, mais il fournit aussitôt des explications, suivant sa coutume, et je compris que, me voyant rarement de profil ou de trois quarts, en temps ordinaire, je pouvais être étonné de mon aspect surgi dans un jeu de glaces. Assurément, cela rendait la chose moins amusante, moins effrayante, mais, tout de même…
Et, parlant à maman comme si je n’étais plus là, mon père ajouta de sa voix grave, toujours timbrée d’ironie :
« Il se trouve néanmoins des gens qui prétendent connaître leurs parents, leurs amis, le passant de la rue, quand un miroir à trois faces suffit à les rendre étrangers à eux-mêmes ! »
Maman lui répondit avec douceur :
« Il existe un moyen de connaître les autres… de connaître un autre entre tous.
— C’est possible, c’est possible, dit mon père, mais je ne crois pas. Tu penses à un miroir qui déforme sous le prétexte de rapprocher. Est-il plus sûr que celui de l’amitié ou de l’indifférence ?… Quoi qu’il en soit, dit-il encore en me regardant, ta mère a raison, abstiens-toi de te contempler dans les miroirs ; cela ne sert à rien. Abstiens-toi surtout d’y contempler autrui : tu pourrais croire que tu le connais ! »
Pourquoi me suis-je toujours souvenu de ces quelques répliques ?
Et maintenant, laissons passer le temps. Il me faut vous parler de Cigogne et du reflet multiple de Cigogne.