Deux jours plus tard, me promenant sur la place Alsace-Lorraine où quelques mélodies indigentes et filandreuses se répandaient autour d’un kiosque de musique, je décidai de me reposer un moment au Grand Café en buvant de la bière.
J’entrai et me plaçai à une table discrètement située par rapport à celles où fréquentaient mes chefs. Presque aussitôt, j’aperçus mon ami Cigogne, non loin, et fus frappé par son expression tout à la fois accablée et hagarde. Il avait l’air de la bête que l’on traque. Il regardait avec insistance et son regard fuyait aussi cette grosse fille assez élégante nommée Adeline, je crois, dont les jambes hospitalières étaient célèbres dans la garnison. Une bonne personne, peu compliquée ; sa vulgarité de vaudeville, son stupéfiant appétit, sa voix vraiment joyeuse pouvaient plaire. De plus, elle semblait propre et sa peau saine gardait une jeunesse paysanne. Rien, en elle, n’inspirait l’épouvante. Or, c’était bien elle que Cigogne regardait avec tant d’effroi.
Je vous l’ai dit, j’aimais beaucoup Cigogne et cet effroi me faisait peine. De quel drame sourd me trouvais-je le témoin ? Adeline en paraissait bien innocente. Elle s’occupait à séduire, par de paisibles œillades, un capitaine d’artillerie coloniale nouvellement arrivé, blond, aimable et moustachu, qu’elle voulait s’attribuer en remplacement provisoire d’un autre capitaine, très chauve, son ami de dix ans, car elle avait charmé plus d’une garnison, et ce capitaine chauve manquait de jalousie. Tout à coup, elle se leva, jeta au colonial la rose de son corsage, d’un geste cocasse qui tenait de l’opéra-comique et du bastringue, et sortit. Cigogne poussa un grand soupir de délivrance, contempla la porte d’un air hébété, puis se prit la tête dans les mains. Mon bock vidé, je m’en fus le rejoindre.
« Que fais-tu là ? me dit-il. Assieds-toi. Tu bois de la bière ?
— Un bock, volontiers. Ce sera le second.
— Tu étais au café ?
— Oui, depuis un instant. »
Il balbutia quelques mots vagues, me regarda dans les yeux, tout droit et murmura, sans préliminaires, bien simplement :
« Serval, mon ami, je viens de souffrir de façon atroce.
— Je m’en suis aperçu ! répondis-je.
— Tu me voyais ? mais… »
Je l’interrompis en demandant, à voix très basse, mais fort scandalisée :
« Tu n’as pas, pour Adeline, un amour malheureux, j’espère ? »
Ma question ne parut point l’atteindre, tout d’abord. Il rêvait, puis son regard changea : il se mit à réfléchir. Le grotesque de la situation proposée le toucha sans doute, peu à peu, car sa bouche se détendit ; enfin il éclata de rire.
« Non, Serval, ne t’en fais pas. Je suis marié et j’aime ma femme, tendrement… N’empêche que j’ai passé une bien affreuse demi-heure à dévisager la grosse Adeline.
— Elle me semble plutôt réjouissante à voir.
— Eh oui ! mais… que veux-tu… »
Ses traits avaient perdu toute gaieté.
« … Elle est entrée, elle s’est assise à la table du coin. Je connais Adeline depuis longtemps. Si elle ne m’a pas dit bonjour, c’est qu’elle essayait de séduire ce capitaine à grandes moustaches qui se lève en ce moment. Moi, je ne la quittais pas des yeux, amusé par son manège, et brusquement, il me vint une idée horrible. Je me disais : si… mais tu vas te moquer de moi ! »
Le ton de sa voix était suppliant : la plainte humaine d’un chien battu.
« Parle toujours, Maxence ! »
Cigogne se nommait encore Maxence, à l’époque.
Il tâcha de s’expliquer, travail malaisé, car il ne se comprenait pas bien lui-même.
« Je me disais : si j’allais, sans raison plausible, m’éprendre de la grosse Adeline, qu’arriverait-il ? Et je m’imaginais la chose, je me figurais amoureux de cette brave fille, rêvant d’elle jour et nuit, m’échappant de chez moi, les soirs de permission, pour la rejoindre, me couchant à côté de son corps blond dont la peau doit être douce aux doigts, mentant à ma femme, n’aimant plus ma femme, ne pouvant plus souffrir ma femme, et déchiré par ce malheur. Ma femme pleurait, ma femme avait tout le temps les yeux rouges. Bien entendu, elle ne savait rien, elle ne devinait rien, mais elle soupçonnait un drame terrible, elle tremblait en y songeant, elle me tendait les bras, et moi, je n’osais plus l’embrasser, j’avais… j’avais peur d’être dégoûté par ses lèvres. Il me fallait retourner vers Adeline ! Contre la chair fraîche d’Adeline, je m’allongeais avec un gros soupir de satisfaction, avec une béatitude de bête. Ah ! tu vois ça Serval ? tu vois ça ? C’est à vomir ! Ma pauvre femme en mourra ! »
Il me parlait presque à l’oreille.
« Mais, grand imbécile ! murmurai-je.
— Non ! laisse-moi finir !… Si je la rencontre, demain, dans la rue ; car c’est demain que je vais me promener avec ma femme, je le lui ai promis… Alors, si je rencontre Adeline… Je l’aperçois de loin, tenant son ombrelle rose, n’est-ce pas ? Je propose à ma femme de s’asseoir sur un banc, à l’ombre ; moi, je reste debout, devant elle. Je regarde par terre, comme si elle avait laissé tomber quelque chose ; elle regarde aussi sous le banc et, tout de suite, je m’éloigne… Adeline est à quelques pas. Je m’avance vers elle ; je lui offre mon bras… « Venez, Adeline ! » et…
— Et tu vas te taire ! tu es fou ! interrompis-je, tandis que Cigogne balbutiait épaissement (on l’aurait cru ivre) :
— Mais j’aime ma femme, Serval ! je l’adore ! »