Assis dans la tranchée, une planche posée sur ses genoux, Cigogne démonte sa montre dont les fantaisies l’inquiètent et le rendent nerveux.
« Pour connaître les gens, il faut les imaginer complètement, dit-il, comme s’ils vivaient, comme s’ils dansaient devant vous. Alors on les voit, alors seulement. Entends-moi bien : tu ne vois pas le personnage que tu regardes, qui te parle ; tu vois celui que ton esprit figure. Pourquoi chercher un détail de costume, la façon dont il noue ses lacets de chaussures ou sa cravate ? Pourquoi noter un trait de caractère ? Tout cela viendra s’inscrire sans que l’on y songe. En soi-même, on se raconte l’homme que l’on veut connaître. Il se compose avec des matériaux apportés en secret. Un jour, on le voit : c’est bien lui. Cet homme est l’homme vrai. L’autre !… »
Il fit le geste d’écarter quelque chose d’inutile, d’importun.
« L’autre est un fantôme.
— Cela s’appelle mentir, lui dis-je, et de la manière la plus dangereuse, car c’est, au juste, se mentir à soi-même.
— Tout au contraire, répondit-il, c’est se créer un monde vivant dans un univers d’apparences ; c’est peupler la vie d’êtres vrais qui doublent heureusement le jeu des pâles poupées que nos yeux, nos oreilles et nos doigts nous révèlent. Ah ! le monde imaginaire ! comme il est doux de se le représenter au fur et à mesure de nos besoins, de nos curiosités, de nos rêves, pour masquer l’autre ! comme il console de l’autre ! comme il détruira vite l’autre, l’affreux monde irréel de chair et d’os que mon concierge voit !
— De cette façon, lui dis-je, on fausse pour jamais sa vision des choses ; la vérité devient une simple question de sentiment et d’humeur. »
Il perdait patience :
« Va donc évangéliser des bonshommes tout nus, à Bornéo ! Voilà ta place ! Va leur enseigner la vérité ! Va vite ! Va te promener sous les palmes avec un livre noir à la main, vêtu d’une longue redingote et coiffé d’un casque à voile vert ! »
Son regard me prit en pitié.
« La vérité, Serval, n’est pas au fond des puits. L’eau des puits, en Alsace, est toujours sale. Lis la pancarte : « Puits curé… eau non potable. » Si je la cherchais, quelle vérité trouverais-je au fond ?… »
Je lui tendis un rouage de sa montre qu’il avait laissé tomber.
« Merci, mon vieux !… La vérité, Serval, ne réside pas plus dans les puits que l’heure idéale ne réside dans ma montre. Quelle heure est-il ? »