CHAPITRE XIV

Dure journée, certes, mais qui sera riche en souvenirs.

Nous étions tranquilles depuis le matin. On tirait peu. Dans le ciel gris, libre d’avions, sous lequel soufflait un grand vent, des oiseaux tournoyaient, effarés, et l’on pensait qu’ils se heurteraient, qu’il en tomberait un, soudain. Il faisait froid, il faisait triste et nous étions inoccupés. Le lieutenant Bernaut fumait des cigarettes. Un de nos camarades, Leroy, gentil garçon qui revenait de convalescence, me racontait ses aventures du début de la guerre. — On tenait très bien, à quatre, dans ce coin de tranchée où nous étions assis tous les quatre.

« Alors, me disait Leroy, tu comprends, c’est en raccommodant le fil téléphonique que j’ai attrapé ça. Cinq mois d’hôpital, mon vieux ! deux mois de congé de convalescence auprès de MmeLeroy, enfin je reviens au front et ma jambe est aussi bonne qu’avant.

— Comment t’y es-tu pris ? » demanda Cigogne qui ne le quittait pas des yeux.

Leroy se mit à rire.

« Pour quoi faire ? pour être blessé ? pour raccommoder le fil ?… J’ai sauté par-dessus le talus, tout simplement, j’ai rampé dans la luzerne…

— Dans la luzerne… répétait Cigogne.

— Et puis… »

Vigoureuse interruption, grand vacarme. On se sépare. C’est la rafale, nous nous sentons assourdis. Cela ne cesse pas, mais le temps passe vite, tout de même. Chacun travaille de son mieux. Comme distraction, peu de chose. On n’en cherche pas.

Le lieutenant crache le bout de sa cigarette. Un oiseau pique droit dans le champ, comme s’il était touché d’une balle. Je l’ai suivi des yeux. Il repart aussitôt ; je l’avais prévu, simple fantaisie.

Leroy, souriant, me dit qu’il n’a plus de tabac ; je lui donne une pincée de poussière prise au fond de ma poche…

Encore un obus non loin de l’abri ; c’est le dixième. J’ai reçu un paquet de terre en pleine figure.

Et voici le onzième… Mauvaise nouvelle.

« Les chameaux ! le fil est coupé !

— Devant l’observatoire, dit Cigogne d’une voix tranquille. Mon lieutenant, si vous permettez…

— Non, pas maintenant ! plus tard ! Vous allez vous faire tuer bêtement. »

Mais Cigogne oublie d’entendre. Il a déjà franchi le talus en criant :

« Dans la luzerne ! Serval ! »

(Devant l’observatoire, on ne voit d’ailleurs qu’une herbe rase ; de luzerne, pas la moindre.)

Je reste dans la tranchée, me sentant à demi aveuglé, les yeux pleins de terre, inutile, en somme, et fort mécontent.

L’heure paraît plus lente. L’intérêt du spectacle se mue en angoisse. C’est tout autre chose de vivre sous cette pluie avec un ami non loin de soi.

Le temps souffre d’une panne… Pourquoi une comparaison aussi ridicule me venait-elle à l’esprit ?

Et le vacarme continuait toujours. J’avais perdu le compte des obus, l’un d’eux ayant éclaté, entre Leroy et moi, assez près pour me troubler la cervelle.

Encore de longs, de très longs instants, puis, soudain, la sonnerie du téléphone grelotta et Cigogne, la figure toujours tranquille, reparut en rampant. D’un bond, il fut dans la tranchée.

« Enfin ! bougre d’animal ! et… pas blessé ?

— Rien du tout, mon lieutenant ! quelques cailloux dans le dos. La communication est rétablie ? »

Leroy, qui voit ma figure encore pleine de terre, me demande en rigolant :

« C’est-y que tu as du chagrin ? tes yeux coulent, margis ! »

A ce moment, je m’aperçois, d’abord, que la rafale a cessé (on reprend pied dans une sorte de silence), puis que Leroy, qui me parle, est blessé au bras. Je lui en fais la remarque. — Il prend un air sérieux et cesse de me tutoyer.

« Dites rien, je vous en prie, margis ! »

Nous sommes seuls dans l’observatoire. Le lieutenant et Cigogne vérifient la ligne, le long du boyau.

« Ne rien dire ? t’es pas fou, Leroy ? »

Je le déshabille, je panse son bras. La blessure est superficielle, une éraflure.

« Merci, Serval. Tout de même, je vous en prie, ne dites rien.

— Mais, pourquoi ? Nom de Dieu ! »

Il se trouble ; il parle vite et bas :

« C’est pas commode à expliquer… En somme, je suis à peine blessé, ça compte point ! Alors, vous comprenez, j’ai comme une idée que ça ferait pas plaisir à Cigogne… à Maxence…

— Pas plaisir ?

— Oui… une égratignure comme ça, c’est plus la peine. Je dirais pas la même chose si c’était la première fois, mais maintenant, écoute voire ! ça ne sert à rien ! Je vous dis bien : c’est plus la peine ! Au lieu que lui est pas blessé du tout, alors, s’il a la croix de guerre (il l’aura, pour sûr), dans la citation, ça sera moins chic, sans blessures. C’est lui qui aurait dû attraper ça. Je serai guéri demain ; ça ne se verra pas… Merci de m’avoir pansé, margis, seulement… ne dis rien aux camarades. Je m’arrangerai. Demain, je serai guéri. Parole d’honneur ! ça ne se verra pas !… Oh ! je crois pas qu’il m’en voudrait, mais, Cigogne, il est point comme les autres, tu sais… un bon garçon, mais point… point… comme les autres. »

Le lieutenant revient.

« Ah ! vous voilà, mon lieutenant ! Leroy est légèrement blessé. Un des derniers obus, je pense ; celui qui nous avait tous arrosés de terre. »

Un murmure à mon oreille :

« Margis… c’est pas chic à toi !… »

Le lieutenant ne s’étonne pas. Il m’apprend que Leroy, pendant que tombait la rafale, s’occupait assidûment, de droite et de gauche, de la façon la plus discrète, la plus utile, la plus courageuse, à sa manière, enfin.

« Leroy, lui dit-il, vous êtes un brave ! et vous Cigogne aussi… mais je vous en veux beaucoup, polisson ! »

Le soir de cette bruyante journée, Cigogne avait l’air fort satisfait, le lieutenant lui ayant promis, malgré l’inexcusable « refus d’obéissance », une belle citation.

« La croix de guerre t’ira bien, Cigogne, lui dis-je en l’embrassant.

— Allons, Serval ; n’y mets donc pas du sentiment ! c’est trop facile ; je veux dire que c’est trop facile de raccommoder quelque chose dans ces conditions ; des gestes de ce genre ne coûtent vraiment pas assez cher ! Je suis content que ma croix te fasse plaisir, mais… ah ! Leroy est un veinard !… mais…

— Quoi donc ?

— Si j’avais été blessé, comme je serais plus content encore ! »


Back to IndexNext