CHAPITRE XLIV

Sur la terrasse, au crépuscule… Lucienne et Roger sont seuls ; Mahoudiaux classe dans sa bibliothèque une abondante collection de brochures ; souffrant de névralgie, je me suis allongé sur le divan de ma chambre.

« Lucienne, dit Roger, viens t’asseoir près de moi ; je voudrais te parler, mon enfant. »

Aussitôt le regard de Lucienne s’éclaire ; elle s’installe dans un fauteuil près de la chaise longue de Roger, lui allume sa cigarette, change la disposition des coussins auxquels il s’appuie, caresse sa main tendrement…

« Lucienne, il faut que je te dise certaines choses.

— Lesquelles, mon chéri ? »

Je pense que Cigogne ne le sait pas, au juste, car il se tait, la question posée étant peut-être trop précise. Il dit enfin :

« Lucienne, je dois, avant tout, te demander pardon, très humblement…

— Mais, de quoi ? grand Dieu ! Nous sommes réunis, Roger ; bientôt nous retrouverons notre chez nous, nos anciennes habitudes, loin de toutes ces affreuses misères auxquelles on a peur de songer. Déjà, nous goûtons ce bonheur si doux d’être ensemble, dans un pays qui nous charme, l’un et l’autre… De quoi me demanderais-tu pardon, puisque nous sommes heureux ?

— Non, mon enfant, écoute… Je t’ai trop fait souffrir, sans le savoir, oh ! certainement sans le savoir… mais tu n’en souffrais pas moins. J’ai été imbécile au lieu d’être criminel, voilà tout ! Laisse-moi parler, je t’en supplie !

— Roger !

— Mes lettres devaient te sembler horribles ! ces lettres, pourquoi les ai-je écrites ? et tu ne me laissais rien deviner de ta peine, tu répondais par des mots tendres… Avoue qu’en ouvrant mes enveloppes tu prévoyais chaque fois une angoisse nouvelle ; avoue que tu serrais les dents !

— Mon petit Roger ! calme-toi ! quelles folies !

— J’étais méchant, j’étais cruel. J’avais l’air d’inventer des moyens inédits pour te faire du mal, et toi, tu ne disais rien !

— Non, Roger, tu n’étais ni méchant, ni cruel, mais une lettre, vois-tu, ça s’écrit vite, ça se lit lentement, et alors… parfois…

— Il faut que je t’explique… Je crois, Lucienne, mon amour, je crois en toute sincérité que je n’ai rien voulu de tout cela. Cette guerre… eh bien… oh ! oui, je la trouvais belle, bien que, tout compte fait, je n’en aie pas vu grand’chose ! Je ne demandais pas mieux que d’y jouer mon rôle, glorieusement, mais je m’exaltais à vide, je me soufflais comme on souffle une bulle de savon… Quelquefois ça crève ! Jamais je n’arrivais à faire ce que je voulais faire, car j’avais le hasard contre moi, ce terrible hasard, cet inattendu qui nous donne ce qu’il y a de mieux et de pire dans la vie… Alors, tu comprends, j’étais sans cesse nerveux, irascible, injuste. Je rêvais des sottises, et ces sottises, je te les écrivais, toutes crues, sur une page blanche, sans ajouter les mille petits riens qui eussent pu les adoucir, les rendre raisonnables, et c’est alors, ma pauvre petite, que tu pleurais !

— Roger, tu ne devines pas la joie que tu me donnes ! J’écoute tes paroles, elles me sont douces, si douces ! Ah ! mon ami ! Si j’ai parfois été inquiète (injuste, moi aussi, et plus que toi !) me voici bien consolée, consolée pour toujours. Tu as si clairement vu ce qui, dans tes lettres, me troublait ! Et je te devinais si malheureux ! et c’était si dur ! Roger, dès cet instant, notre vie reprend son cours normal, son beau cours tranquille. Ce bonheur-là, je ne l’espérais plus. »

Ils causèrent ainsi, quelque temps, ils se dirent leur tendresse ; ils se serrèrent les mains, ils profitèrent de ce qu’ils étaient seuls pour s’embrasser ; puis ils parlèrent encore et Cigogne dit à sa femme comment il voulait employer utilement la fin de leur séjour à la Cassolette.

« Je vais me remettre à lire, ma chérie ; le souvenir de ces jours odieux que j’ai vécus m’affole ; leur souvenir même me trouble… Ah ! cette vie bruyante, tonnante et pleine de passion, cruelle et saccadée, dont on ne sent pas le rythme ! Je vais retrouver la paix dans les livres… La vie est différente dans les livres que l’on relit ! Là, je reconnaîtrai d’anciens amis fidèles, non pas oubliés, mais que je n’ai pas vus durant de longs jours. Nous causerons ensemble. Je sais leurs douleurs et leurs joies, je n’en serai pas surpris. Ils peuvent rire, pleurer, s’adorer en se trompant, se traîner dans la boue, battre l’air de leurs ailes sans s’élever de terre, être malades, agoniser, mourir, crever, pourrir, ressusciter au besoin, sans que je m’en étonne. C’est moi qui pliais leurs langes, leurs chemises de nuit et leurs linceuls, quand ils avaient fini de s’en servir.

— Mais, mon petit Roger… » dit Lucienne d’une voix timide.

Elle eût aimé l’arrêter. Il n’y prit point garde.

« Lucienne ! Lucienne ! disait-il, je les retrouverai tous ! j’accompagnerai Julien Sorel chez M. de la Môle, et Rastignac chez le père Goriot, je me roulerai dans le jardin de l’abbé Mouret, au risque d’écraser ses fleurs, je rentrerai à Paris, avec le colonel Chabert, sachant d’avance tous ses malheurs, mais ne lui en disant rien, et Adolphe me racontera la façon dont il martyrise Eléonore ; les personnages de Saint-Simon m’entraîneront à la cour, je farderai de mes mains la joue de Célimène et je tirerai les rubans verts d’Alceste ; avec Valmont je ferai couler les larmes de Cécile Volange et j’écouterai gémir Mmede Tourvel ; avec Dominique je me pencherai sur le châle de Madeleine et c’est dans mes bras que Madeleine tombera !… »

Mais Cigogne fut interrompu par Mahoudiaux qui, de la fenêtre de sa bibliothèque, criait d’une voix bourrue :

« Lâchez votre mari, ma bonne Lucienne, et venez me rejoindre ! Je veux vous montrer ma dernière trouvaille : un croquis merveilleux de Degas. Emilie me l’avait caché, par méchanceté, la rosse ! »

Aussitôt l’on entendit Emilie répondre en accents indignés, à son maître :

— C’est pas vrai, Monsieur Maurice. J’ai mis cette image au fond du tiroir parce qu’elle n’est pas convenable. Une petite dame toute nue dans son bain… On voit son derrière. Dieu me pardonne ! Comment pouvez-vous montrer ça ! »

La rustique Emilie est moins habituée que ma vieille Joséphine aux audaces de l’art.

Et voilà la causerie qui eut lieu sur la terrasse de la Cassolette, un samedi, à l’heure du crépuscule, devant un ciel couleur de perle et d’ambre, une mer violette et des bois assombris, telle que j’ai pu la reconstituer d’après ce que m’en disait MmeMaxence, six mois plus tard.


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