Du cahier lavande.
Comme j’ai bien fait d’engager mon cher Roger à accepter cette invitation de Mahoudiaux ! Nous vivons ici des jours sans pareils : le temps est magnifique, le pays séduisant, la chaleur très modérée, enfin j’userais encore bien d’autres qualificatifs, si je voulais dire combien ce séjour me charme… et je n’y arriverais pas ! — Je suis heureuse ! Ces trois petits mots simples expliquent tout !
Les après-midi, les soirées passées sur la terrasse de la Cassolette nous feront de bien beaux souvenirs. Mahoudiaux, toujours le même, me ravit par un ton plaisant et rude qui ne manque pas d’être affectueux, quand il faut ; notre ami Serval (je ne l’appelle plus Monsieur Serval) est un fort galant homme avec qui je me plais à causer, et Roger… ah ! cela ne peut pas se décrire et j’ai peur que mon cahier lavande ne devienne indiscret pour moi-même, si j’avouais ce qui se passe dans mon cœur. — Je retrouve Roger tel qu’il était jadis, avant la guerre : attentionné, tendre et doux, si intelligent ! si compréhensif ! C’est bien lui ! — Non, je n’en dirai pas davantage ; certains jours, j’ai peur d’être trop heureuse.
Il m’assure qu’il va se remettre au travail, ou plutôt (je veux être juste), il m’a dit qu’il comptait se remettre à lire. C’est un premier pas et Mahoudiaux a ici une bibliothèque magnifique. Peu à peu, Roger oubliera les mauvais rêves qui l’avaient tellement troublé, il reprendra ses études de chimie, il redeviendra tout à fait le cher Roger de jadis, il songera au jour présent avant de s’imaginer le lendemain qui n’existe pas encore, il ne sera plus malade, il ne souffrira plus… il boitera très fort… eh oui, le pauvre garçon ! comme tant d’autres. Qu’importe ! il semble qu’il faille payer cher le devoir que l’on accomplit allègrement et tous les plaisirs que l’on a eus. Or la guerre a été pour lui un plaisir autant qu’un devoir… par conséquent ! De l’avis de chacun, mon Roger s’est conduit comme un brave ; Serval me l’a dit cent fois. Il revient estropié, sinon blessé… Il l’oubliera, il n’y pensera, plus, je l’aimerai tant !
Toutefois, il ne lui faudrait pas trop de lectures. Je crains que les livres n’aient sur lui, à la longue, une mauvaise influence. J’ai cru comprendre qu’il voulait lire des romans, surtout des romans, beaucoup de romans… En somme, il a besoin de se distraire ; pourquoi ne lirait-il pas des romans ? Sottement, peut-être, j’étais inquiète. Je m’inquiète de la moindre chose !
Ce séjour à la campagne me force à reprendre mes devoirs de maîtresse de maison. Mahoudiaux ne s’occupe guère que de ses livres. Moi, par contre, je m’entends très bien avec Emilie, une paysanne qui a connu Maurice tout enfant. La villa est grande, mais Emilie fait la cuisine et ses deux nièces, deux robustes filles, assurent le reste du travail. Tout marche donc pour le mieux. Le poisson est de premier ordre ; Roger, Serval et Maurice font des festins de mollusques qui m’épouvantent. J’y prends une part plus modeste. C’est très bon. — Une seule critique : Emilie s’obstine à mettre de l’ail et de l’huile dans tout !… Evidemment, le beurre, en ce beau pays, est médiocre.