CHAPITRE XLIX

La petite table de bois blanc était tout aussi propre, les trois verres pleins d’un vin aussi savoureux, les deux figuiers d’allure aussi biblique et MmeMichel aussi charmante. Le petit Maurice nous manquait encore une fois, car l’école finit tard.

Ce fut une causerie parfaite. Très à son aise avec Mahoudiaux, MmeMichel riait, parlait des choses les plus graves, rappelait d’anciens souvenirs, se passionnait sur un sujet, passait à un autre et me causait un grand plaisir en montrant, par ses façons familières et simples, qu’elle me tenait pour quelqu’un de sûr, un nouveau venu qu’elle agréait. De cette bonne camaraderie qui régnait entre nous, Mahoudiaux paraissait content.

« Et maintenant que vous les avez vus, demanda-t-il, que pensez-vous de Maxence, mère Michel ? que pensez-vous de sa femme ? »

Elle réfléchit un instant.

« Croyez-vous, Monsieur Maurice, que l’on juge les gens ainsi ? Oui, j’ai vu vos deux amis, mais je n’ai fait que les voir ; je ne les connais pas, sauf peut-être MmeMaxence qui a bien voulu causer avec moi, si délicieusement, si gentiment ! Ah ! voilà quelqu’un que j’ai aimé tout de suite, au premier regard ? Son accueil donne confiance. Avec elle, on ne perd pas son temps à se demander ceci ou cela… On sait que son cœur est bon, comme si on avait mis la main sur sa poitrine pour le sentir battre.

— Vous avez toujours raison, mère Michel, dit Mahoudiaux.

— C’est aussi, reprit-elle, que les bons cœurs sont faciles à découvrir, même quand ils se cachent. Malgré eux, ils donnent de la chaleur, et cela fait du bien.

— Et que pensez-vous de son mari ? demandai-je.

— Je l’ai à peine vu, Monsieur Serval : nous avons échangé vingt paroles ! J’aurais du chagrin à être injuste, aussi je ne veux songer qu’au pauvre homme malade (M. Maurice m’a raconté son accident) qui aura besoin d’être soigné longtemps, à ce qu’on dit. Tout ce que je puis savoir de lui, c’est par MmeMaxence, et MmeMaxence ne me fait pas l’effet d’une femme heureuse. Je vous donne mon impression comme ça… pour ce qu’elle vaut. Voyez-vous, le bonheur, on le devine aussi, comme la bonté, par la chaleur du cœur, aussi par le regard, et il se cache plus difficilement encore. On ne le cache même pas du tout. Ce serait malhonnête.

— Comment l’entendez-vous, Madame ? demandai-je.

— Cela fait plaisir aux autres qui ont moins de bonheur que vous. Lorsqu’on offre un bol de lait ou un verre de vin à ce pauvre qui passe, au lieu de lui donner deux sous, le pauvre aime mieux ça que les deux sous. Vous l’invitez un peu à votre table, c’est une manière de lui faire honneur en lui ôtant sa soif.

— Vous nous invitez à votre table, en ce moment, mère Michel !

— Alors, quoi, Monsieur Maurice !… on n’inviterait pas son frère et un ami de son frère ?

— Ah ! ma chère Marie ! vous avez un cœur qui doit être tout en or !

— Monsieur Maurice, vous dites des sottises !… mais je n’en fais pas mystère : je suis heureuse, très heureuse. J’ai un brave homme de mari que j’aime et qui me le rend, un petit garçon bien portant et travailleur, un ami d’enfance comme il n’y en a pas beaucoup… que demanderais-je de plus au bon Dieu, puisqu’enfin je ne suis jamais malade et que nous gagnons largement notre vie ? »

Elle me regardait en souriant.

« Oui, Madame, répondis-je, vous avez la bonne part.

— Je le crois, Monsieur Serval, et si Victor rentre du front pas trop fatigué par ces trois derniers mois de travail, je serai bien certaine d’avoir la bonne part, comme vous dites.

— Quand arrive-t-il ?

— Dimanche en huit ; plus que dix jours. Ah ! tout de même, le cœur me bat quand j’y pense, et mon petit Maurice, cette idée le rend fou ! « Je vais revoir papa avec sa seconde palme ! » Et il se met à courir sur la route comme un cabri, pour se calmer ; il ne peut plus rester en place. D’ailleurs son père sera aussi fou que lui.

— Après le métier que Victor a fait là-bas, dit Mahoudiaux, le retour au pays sera un beau retour.

— Oui, Monsieur Maurice, quand on retrouve sa femme, son enfant, son ami, c’est déjà un moment bénit, mais retrouver encore le pays qu’on aime !… il en perdra le souffle en arrivant.

— Pendant quelques jours vous reprendrez votre charmante vie de jadis.

— Vous pourrez nous surprendre encore, Monsieur Maurice, ici même, regardant tous les deux le soleil couchant… Ah ! tenez, Victor me disait si drôlement, dans une de ses lettres : « Vois-tu, ma bonne Marie, en Flandre, le soleil ne sait pas se coucher ! »

— Le misérable ! s’écria Mahoudiaux. Vous entendez, Serval ?

— Ah ! Monsieur Maurice, reprit-elle, ne lui en demandez pas trop ! soyez charitable ! Il ne comprend pas ces pays où l’on se promène tout le temps dans la boue. Ça lui donne le cafard. Alors, comme il a du bon sens et de la raison, il pense à chez nous et, peu à peu, la bonne humeur revient… mais vous ne me direz pas que le soleil en Belgique est aussi beau qu’en Provence ! »

Elle montra d’un beau geste tranquille la lumière sur le rivage et sur les flots, comme pour prendre à témoin son éclat, sa splendeur, puis elle reprit :

« Oui, sous ces figuiers nous avons eu de belles soirées, Victor et moi. Là-bas, les nuages rouges, ça brûlait encore comme une fournaise, et la nuit tombait lentement… lentement… Parfois nous restions ainsi des heures, et l’on était bien contents. Des gens passaient en automobile ; ils faisaient du bruit ; on les entendait rire et l’on riait aussi en songeant que notre petit jardin sentait autrement bon que leur essence. Puis on voyait aussi des vagabonds et je pensais à eux, et je me demandais où ils allaient avec cette figure qu’ils ont quelquefois : pas des figures de mendiants, des figures d’hommes contents de vivre ainsi, de marcher tout droit devant eux, et, pour quelque temps, je me mettais à être vagabonde, moi-même, et je disais à Victor tout ce que je voyais sur la route et dans cette grange du bord de la route, où j’allais dormir… Victor répondait que j’étais folle : « Tu as la cervelle tournée, ma bonne Marie ! » mais c’est si doux, une fois le travail de la journée terminé, de se reposer comme ça, de se laisser emmener par les gens qui passent, d’être un peu ces gens-là ! Vous comprenez, Monsieur Maurice, ce ne serait pas permis si l’enfant n’était pas bien couché, les vêtements du mari bien brossés et recousus, le linge bien lavé, la cuisine bien en ordre, mais quand tout est réglé à la maison, on peut sortir à sa guise, on peut rêver tout ce qu’on veut, on peut être cette personne qui passe à cheval au grand trot ou ce pêcheur qui s’en va sur la mer… On peut être tant de choses ! tant de belles choses ! Ah ! Monsieur Serval ! vous allez me traiter de folle, vous aussi, mais, une nuit que les étoiles brillaient dans le ciel tout à fait noir, et que nous prenions l’air ici, j’ai vraiment cru, un instant, que j’étais un des bergers du temps jadis, et j’attendais l’étoile qui me mènerait à l’étable où le petit Jésus serait couché. Je vous assure ! s’il y avait eu dans le ciel, à ce moment, une belle étoile lumineuse que je ne connaissais, pas, eh bien, ça ne m’aurait pas étonnée ! »

Maurice Mahoudiaux contemplait sa pipe avant de la curer et ne dit rien. Je voulus avoir de MmeMichel une explication encore :

« Mais, Madame, lui demandai-je, pourquoi ne peut-on se permettre un plaisir pareil que lorsque, suivant votre propre expression, « tout est réglé à la maison » ?

D’abord, elle ne répondit pas, puis, d’une voix un peu timide, un peu hésitante :

« Je vais, dit-elle, vous paraître une insupportable bavarde, pourtant vous touchez là à des questions, comment dirai-je ? auxquelles il faut avoir une réponse, si l’on tient à vivre en paix… et, d’autre part, je n’ai pas l’habitude de parler de ces choses. Vous comprenez : ma partie, c’est les olives, c’est les légumes, c’est les champignons, c’est la cuisine et les travaux du ménage, c’est pas les paroles… Pour s’en servir honnêtement, il faut savoir, et moi, je me sens peu habile à ce métier. Avec Victor, je n’ai pas grand’peine : nous nous entendons à demi-mot ; avec M. Maurice, ça ne va pas trop mal aussi, parce qu’il comprend tout de suite ce que je voudrais dire, et le dit pour moi, mais devant vous, Monsieur Serval, je me sens bien craintive et vous allez peut-être me trouver bien osée !

— Non, Madame Michel, répondis-je, soyez tranquille à ce sujet. »

Mahoudiaux eut un gros rire affectueux en préparant l’allumage de sa pipe.

« Avant tout, dit MmeMichel, nous sommes ici pour vivre, n’est-ce pas, Monsieur Serval ? mais la vie n’est pas toujours drôle : l’orage secoue les arbres fruitiers, le cheval se blesse à la patte, l’enfant s’enrhume, le mari est de mauvaise humeur, la femme tombe malade ; alors on tâche de rendre la vie plus belle pour qu’elle continue à faire plaisir et garde ce bon goût frais qui apaise la soif et donne de l’appétit… Comment s’y prendre ? On regarde ailleurs, plus loin ; on essaye d’être autre chose, de sentir autrement ; on tâche de voir plus clair par les yeux du passant, du voisin, de l’ami, ou même de l’inconnu. Bientôt, le monde paraît plus grand et l’on est heureux d’être là, vivant au soleil, et l’on ne demande qu’à continuer. Je pense, Monsieur Serval, que quand vous faites un tableau, vous devez… il me semble du moins (je vais dire une bêtise !) vous devez être dans votre tableau beaucoup plus que sur votre tabouret pliant, et quand vous faites un portrait, vous devez être dans la tête de la personne que vous regardez ; dans sa tête et dans son cœur, bien entendu. Ça doit se passer ainsi pour M. Maurice quand il voyage dans sa bibliothèque, pour Victor quand je le vois qui fronce les sourcils sans être fâché, pour le petit, enfin, quand il joue au soldat. Ah ! comme vous l’étonneriez en lui disant qu’il est le jeune Maurice Michel ! non, il est soldat jusqu’à la fin de la récréation ! Ainsi, chacun, à sa façon, s’en va un peu de chez lui. Ceux qui y restent toujours, je crois qu’ils ne doivent plus penser qu’à la branche morte du figuier, à la tache de vin que l’on n’a pas pu enlever sur le bord de la table neuve, à la culotte déchirée d’un petit Maurice quelconque et à l’augmentation du prix des choses, depuis la guerre ; alors ceux-là sont tristes, et c’est bien naturel, n’est-ce pas ? puisqu’ils s’enferment pour se fabriquer du malheur ; mais si l’on se permet des vacances, il faut avoir travaillé dur, et personne n’a le droit, comme je vous disais, de sortir avant que la maison ne soit en ordre et la soupe trempée, parce que l’important c’est de vivre d’abord… Oui, c’est pour vivre d’abord que le bon Dieu nous a placés ici. Maintenant, je me tais, Messieurs, en vous faisant mes excuses. »

Et MmeMichel devint toute rouge.

« Belle sagesse, disait Mahoudiaux, tandis que nous prenions ensemble, quelques instants plus tard, le chemin de la Cassolette, belle sagesse que celle de cette femme plus instruite, plus cultivée que ses pairs, et qui ne s’est pas déclassée, qui s’est mariée, au rang de sa famille, avec un brave homme, et qui n’en demande pas davantage !

— J’admire en effet, cher ami, mais avez-vous remarqué le très singulier rapport de ses dernières paroles avec les rêveries dangereuses de notre pauvre Cigogne ? Elle aussi ressent ce besoin qui le possède de vivre hors de soi, de se voir autre qu’on n’est, et pourtant elle semble semer le bonheur autour d’elle ; et nous ne pourrions en dire autant de lui !

— Vous avez raison, Serval, c’est le même besoin de l’âme qui se manifeste chez Marie Michel, chez Roger, chez bien d’autres gens, je pense ; néanmoins, la joie que se donne Marie est une douleur dans le cas de Roger : une songerie généreuse se transpose en un supplice cruel, sans grandeur. Marie vous en a dit la raison. L’image que nous avons de Marie Michel, c’est bien Marie Michel qui nous l’offre par ses actes, ses sentiments, ses pensées, ses paroles ; l’image de Cigogne est toujours un reflet… de qui ? de quoi ?… on ne sait ! du dernier livre lu, du dernier paysage regardé, de la dernière phrase entendue. Marie s’élève en devenant autrui, car elle le fait d’un cœur léger, d’un cœur tranquille ; quand elle emprunte les yeux, les oreilles ou l’imagination de quelqu’un, c’est pour s’en servir utilement, tandis que Roger ne cherche qu’une sensation vaine ; en se voyant autre qu’il n’est, il se perd et fait du mal aux autres.

— En somme, c’est bien par générosité que MmeMichel rêve ainsi.

— Je le crois : elle trouve en quelque sorte à sa bonté un nouveau terrain d’exercice ; elle ouvre à son regard des horizons lumineux qui lui font des yeux plus clairs ; à son imagination elle offre des perspectives qui permettent de découvrir un plus vaste songe ; elle montre à sa charité des exemples qui l’aideront à mieux compatir… Ah ! certes, Marie est née avec une âme charmante, mais elle a su la cultiver pour la rendre plus rare encore. »

Nous arrivions à la porte de la Cassolette. Tout au bout de l’allée on apercevait Lucienne qui lisait le journal à Cigogne étendu.

« Merci, Mahoudiaux, de m’avoir présenté à votre amie MmeMichel.

— Merci, Serval, répondit-il, de l’avoir si bien comprise. »

Et, cela dit, nous entrâmes.


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