CHAPITRE XLVI

Depuis deux jours, ma jambe, moins douloureuse, me permet, sinon de grandes promenades, du moins de petites flâneries aux environs de la Cassolette. Les vrais voyages de découverte seront pour plus tard, mais déjà ces modestes explorations m’enchantent. Je longe le bord de la mer, je m’en vais errer sur la route, je suis les détours d’un sentier sous bois, bordé de broussailles. Tous les cent pas, environ, je m’arrête, je m’assieds sur un banc, sur un rocher, sur une borne, et je fais connaissance avec le paysage. Je me remplis les yeux de lumière, je me laisse pénétrer par cette chaleur partout répandue, je respire, je goûte une brise plus fraîche, un peu salée, je regarde les ombres aux colorations fines, les ombres vertes des platanes, les ombres semées de disques jaunes du bois de pins, les ombres rouges, rousses et brunes des rochers marins, les ombres aux mille reflets qui courent sur la mer quand le soleil se voile d’un nuage passager… tant d’autres. — Je connais mal cette nature et par elle je me laisse séduire jusqu’à oublier qu’il est de grasses prairies que j’aimais bien, jadis, où l’eau serpente sous les pommiers. Dans quelque temps, je me remettrai à peindre ; je commence à m’en sentir l’envie, mais quels résultats obtiendrai-je ?… J’ai peur d’être brutal, de ne transcrire que la couleur violente de cette terre chaude et sèche, frappée par le jour, et de ne pas voir la subtilité, la délicatesse de ses teintes.

Ce matin, je me trouvais sur la route avec Mahoudiaux et je lui disais le plaisir que j’avais à me sentir plus sûr de ma jambe, au sujet de laquelle des chirurgiens galonnés et célèbres décrétaient, trois mois auparavant, que je ne m’en servirais plus.

« Nous avons bien fait 500 mètres, mon ami ?

— Depuis la grille de la Cassolette, 520 tout juste, dit Mahoudiaux ; et maintenant, si vous m’en croyez, Serval, nous nous arrêterons. Voici un banc, dressé tout exprès, semble-t-il. En outre, cette halte m’offrira l’occasion de faire un bout de causette avec MmeMichel. »

Nous nous trouvions devant une discrète maison grise, d’aspect charmant. Un potager la longeait, que bordait un très mince jardin de curé, brillant de ces fleurs que je prise fort et que l’on ne coupe pas pour les mettre dans des vases élégants : elles font mieux en terre. A quelques pas de la porte, il y avait un puits ; à droite, à gauche, deux vieux figuiers ; plus loin, un rideau d’ifs au feuillage sombre. Des jupons et des draps, pendus devant l’écurie, séchaient au soleil, sur une corde.

« Je connais Marie Michel depuis longtemps, dit Mahoudiaux. Nous avons joué ensemble, je lui ai tiré les cheveux, elle m’a giflé, je l’ai battue, tout cela par amitié ; je l’ai vue grandir, je lui ai servi de témoin quand elle a épousé Victor Michel, le fils du maquignon. Ils se sont installés ici ; ils ont un gosse, mon filleul, qui est gentil, deux ou trois champs, des oliviers, quelques vignes. Ils sont heureux. Je les aime beaucoup, elle et lui. »

A cet instant, la porte de la maison s’entrebâilla et une belle personne, grande, au visage régulier, couronnée d’une admirable chevelure noire, parut sur le seuil.

« Tenez, Serval : voilà mon amie MmeMichel… Et quand on a, comme elle, la beauté et la santé, en plus du bonheur, de quoi peut-on se plaindre ? »

A vrai dire, cette femme était magnifique. Son teint sombre et mat, ses royales épaules, sa taille point déformée, affirmaient encore cette majesté tranquille, reposée, sans lourdeur, qui lui donnait l’apparence d’une divinité moderne, protectrice des champs, des arbres et des moissons que le soleil dore. Paysanne, à coup sûr, mais déesse, son tout premier aspect inspirait de la joie.

« Hé ! la mère Michel ! cria Mahoudiaux.

— Monsieur Maurice ! Enfin ! Quatre jours qu’on ne l’avait vu !… J’arrive ! »

Elle descendit les quelques marches qui menaient à la route.

« Vous ne pouvez donc pas venir jusqu’à la Cassolette me dire bonjour, mère Michel ? Alors… on n’est plus amis ?

— Oh ! vous savez bien, monsieur Maurice, que je suis, comme vous dites, une personne réservée…

— Parce que j’ai du monde chez moi ! Allons ! encore des bêtises ! En tout cas, mère Michel, permettez que je vous présente, tout de suite, le maréchal des logis André Serval, mon ami, avec qui Roger Maxence était au front. »

Elle reconnut mon salut par une inclinaison de tête et ajouta en souriant :

« Je ne vais pas vous laisser sur le bord de la route ! vous n’êtes pas des bohémiens ! Venez vous asseoir sous mes figuiers, messieurs ; je vous ferai boire du vin blanc ; par cette chaleur, vous y trouverez du plaisir.

« Oh ! ce pauvre Monsieur ! reprit-elle, quand elle me vit debout… blessé lui aussi ! Il n’en restera donc pas un seul !

— Sauf Victor, répliqua Mahoudiaux. Il va toujours bien, lui !

— Toujours bien, monsieur Maurice, mais avouons qu’il a eu de la chance, le cher homme ! Autour de Victor, c’est un vrai massacre ; il me le raconte encore dans sa dernière lettre ; j’en avais la chair de poule. Et, tout de même, le misérable ; on dirait que ça l’amuse, comme les courses de taureaux quand nous allions à Nîmes. Ça l’amuse, monsieur Maurice ! comprenez-vous ? Mon mari deviendrait-il méchant ? Ça le changerait !

— Il ne devient pas méchant, mère Michel ; ne vous tourmentez pas : il continue simplement à se porter bien.

— Il se porterait mieux encore à la maison, près de sa femme et de son fils… Oh ! murmura-t-elle, ces hommes ! »

Elle se tourna vers moi pour ajouter avec un sourire charmant :

« Je me plains des hommes, je me plains souvent de mon mari, de M. Maurice, de mon petit, et c’est encore ces trois hommes-là qu’avec mon pauvre père j’ai aimés toute ma vie et de tout mon cœur ! »

Tout cela, si simplement, si noblement dit ! J’estime cette femme davantage à chaque parole qu’elle prononce.

« Et le petit, interroge Mahoudiaux, pourquoi ne le voit-on pas ?

— Le petit ! Vous n’y pensez pas, monsieur Maurice ! Votre filleul est à l’école. En voilà un qui aura, comme son parrain, le nez toujours fourré dans les livres ! Ça ne l’empêche pas d’aimer la campagne, les travaux des champs et la pêche. Il fait déjà sa partie, le mioche ; on dirait un homme ! Ici, à nous deux, nous remplaçons le père ; Maurice a de la bonne volonté, moi, je suis gaillarde ; quand Victor rentrera, pour sa permission, tout sera à peu près comme s’il n’était pas parti, grâce à Dieu, à notre santé et au courageux petit Maurice. »

Son regard était ravi.

« Verrons-nous bientôt Victor ? demanda Mahoudiaux.

— Dans trois semaines, je crois. En arrivant, il se donnera tout juste le temps de nous embrasser pour courir plus vite à la Cassolette.

— Et verrons-nous le petit Maurice ? demandai-je.

— Vous savez monsieur, il rentre assez tard. En sortant de l’école, il prend le tramway, bien entendu, mais il y a encore un morceau de chemin qu’il doit faire sur ses petites pattes… Oui, je l’enverrai à la Cassolette vous dire bonjour à tous, jeudi prochain. Ne lui donnez pas trop de chocolats, monsieur Maurice : c’est qu’il est gourmand, presque autant que son père ! et Victor ne laisse pas volontiers sa portion aux autres, ah ! non ! Mais, monsieur Maurice, le petit vous semblera tout timide et pas naturel s’il arrive chez vous quand il y a des invités…

— Je vous assure, mère Michel, qu’ils ne sont pas effrayants : les Maxence n’étaient jamais venus ici, pourtant je vous ai parlé d’eux bien souvent et depuis longtemps ; mon amie Lucienne est une brave petite femme sensée et gentille, son mari, une espèce de fou qui ne voudrait pas faire de mal à une mouche (ça n’empêche rien, n’est-ce pas Serval ?) et quant à André Serval, eh bien, le voilà, regardez-le ! a-t-il l’air d’un mauvais bougre ? De plus, il fabrique des tableaux, ce qui adoucit les mœurs. »

Mais MmeMichel pensait encore à son fils :

« Et doux avec ça ! reprit-elle, et sage, et poli !… Toujours obéissant, toujours tranquille ! Il sait pourtant se défendre, quand les autres gamins l’ennuient, et alors il tape dur, je vous en réponds… Ah ! le fier petit gars ! Il a été le deuxième de sa classe, samedi dernier, et le premier est beaucoup plus vieux que lui ! D’ailleurs il espère avoir des prix à la fin de l’année…

— Vous l’embrasserez de ma part, mère Michel. »

Nous nous levions pour prendre congé ; MmeMichel nous retint d’abord et ne nous permit de la quitter qu’en apprenant combien je marchais malaisément.

« Il faudra donc les voir tous abîmés ! murmura-t-elle, tous !

— Au revoir, mère Michel ! à bientôt !

— A bientôt… C’est bientôt dit, monsieur Maurice ! Bientôt, pour de vrai ?

— Je vous le promets, chère amie, et puis venez vous-même à la Cassolette.

— Et vous, monsieur, me dit-elle, quand vous vous promenez, choisissez ces chaises de paille sous mes figuiers pour vous reposer, cela me fera plaisir. »

Je la remerciai encore de son vin blanc que je trouvais très savoureux.

« Il y en a plein la cave ; enfin vous trouverez toujours dans notre petit clos un coin d’ombre pour boire, au frais.

— Au revoir, madame.

— Au revoir, mère Michel. Mes amitiés à Victor.

— Sans faute, monsieur Maurice. »

Heure charmante… Le paysage baigné de lumière, vu du seuil de cette maison est captivant, est émouvant, est bon à peindre. Je reviendrai. Oui, je reviendrai avec une toile et des couleurs.


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