CHAPITRE XXVI

Il m’a reparlé de cette heure passée à bercer la petite Dietrich, il en reparle souvent. Il vante les douceurs de la vie conjugale, de la paternité, il s’émeut de ses paroles, il aime le tableau qu’elles composent, il a l’air ravi, ses yeux se mouillent de larmes heureuses, il sourit complaisamment. Dans son tréfonds, je pense qu’il se désespère.

Et c’est chaque fois la même histoire, chaque fois qu’il m’ouvre son cœur. Il goûte le bonheur supposé d’un autre, il se l’attribue, il se voit heureux, puis il se lamente de ne point l’être, et quand il vit lui-même quelque chose, il n’en souffre ni n’en jouit : il rêve d’être quelqu’un qui souffrirait ou jouirait autrement.

Je vous disais qu’il en est ainsi chaque fois qu’il m’ouvre son cœur. Chez certains êtres, ouvrir son cœur est une grosse affaire où il faut de la retenue ; ce cœur ils le tiennent sous clef, la serrure secrète ne se cambriole pas. D’autres ouvrent leur cœur constamment, à la moindre requête ou même sans qu’on les en prie ; y regarde qui veut dans ce cœur facile, y entre qui veut ; on ne paye qu’en sortant. D’autres encore mettent leur cœur à l’étal, mais ceux-là n’offrent vraiment pas d’intérêt. Cigogne appartient à une autre école. Il ouvre son cœur à ses amis dès que son cœur est plein, mais l’on n’y trouve jamais ce que l’on croyait y voir.

Imaginez un fruitier qui prétendrait n’offrir aux amateurs que des mangues, des avocats, des figues de barbarie, des letchis savoureux, frais cueillis ; il en peignit même les images sur l’enseigne de sa boutique. Vous entrez. Il vous tend une pomme normande, excellente, d’ailleurs, point blette, très mangeable, mais on ne laisse pas que de se dire : « Je pensais goûter des fruits exotiques, cette honnête pomme normande ne me dit rien qui vaille ! » Et l’on montre sa mauvaise humeur (moi, du moins).

Ou, si vous préférez une comparaison plus proche de notre ami Cigogne, souvenez-vous de quelle méchante façon l’on accepte au théâtre un tardif changement de spectacle qui vous oblige à écouter une farce quand vous désiriez pleurer sur le sort de deux orphelines (on n’a rien d’autre à faire, ce soir-là ; il faut rester !) ou qui mouille vos yeux quand vous vouliez rire. Cigogne ne sait jamais au juste ce qui se joue en lui, mais il invite ses amis à la représentation sur la foi d’une affiche dont la couleur l’amuse et qu’il a décollée d’un mur voisin.

Ainsi Roger Maxence se plaint de ce que sa femme ne lui a point donné d’enfants. Rentrant à son foyer, il ne trouvera pas de petite Marguerite endormie dans un berceau avec un petit édredon piqué de fleurs. Et il se plaint aussi de ce que MmeDietrich ait le pas lourd et la voix forte, tandis que la voix de Lucienne est, je pense, un susurrement de flûte et son pas, l’évanescence d’un duvet.

De ce fait, Cigogne sera malheureux jusqu’à la prochaine occasion. Elle s’est présentée hier.

Pendant nos jours d’ennui, dans la tranchée (ils sont fréquents), je prête à Cigogne des livres que m’envoie ma famille et qu’elle sait choisir. Je profite de la critique, parfois singulière, que notre ami m’en présente (car je vous prie de croire qu’il n’est point sot), et, par la même occasion, je remets au point d’anciennes opinions tant soit peu scolaires que j’avais gardées de certaines œuvres. Si j’aime la critique de Cigogne, c’est qu’il a le don de vivre ce qu’il lit. Cela donne souvent à ses dénigrements, à ses enthousiasmes, une sincère éloquence. Cette faculté de s’incorporer au rêve d’autrui ne va pas, hélas ! sans quelques inconvénients.

Avant-hier, Lucienne (il m’autorise à la nommer ainsi), écrivit à Roger une fort gentille lettre, toute simple et bien tranquille, reposante, sentant bon la province ; Florimonde dût se tenir à quatre en composant cette lettre-là, pour peu que la plume d’un oiseau exotique tremble toujours, lourde du bout, dans sa chevelure. Cigogne m’a prié de la parcourir (je ne proteste plus contre cette indiscrétion) et je lui dis la joie que j’avais de savoir MmeMaxence en bonne santé et Maurice Mahoudiaux florissant, malgré sa si gênante blessure. Mais, cet après-midi, Cigogne m’a vanté, avec une soudaine ardeur, l’union romantique de deux êtres dont l’amour se nourrit d’actions héroïques, de sacrifices surhumains et constamment répétés (n’avait-il pas lu, la veille, quelque pièce de Musset ?).

Or, comme nous revenions à cheval au cantonnement, vers six heures, je fus étonné de voir Cigogne, passant devant un calvaire, se découvrir et compléter son hommage par un large signe de croix. Je ne lui savais aucun sentiment religieux, du moins n’en avait-il jamais manifesté auparavant, de manière explicite.

« Tu salues les calvaires ? lui dis-je, est-ce une habitude pieuse ?

— Oh ! non ! répondit-il d’un air gêné.

— Le geste me plaît, il est touchant, mais…

— Laisse donc ! dit-il en haussant les épaules.

— Pourquoi ça ?… Es-tu croyant ?

— Non, ou, du moins…

— Alors ?

— Ce paysan, tout à l’heure, a salué… a salué une croix de façon si belle !

— Mais…

— J’ai pensé que j’arriverais à toucher ce Christ en le saluant à mon tour… Il est mort pour nous… Je lui disais ma reconnaissance en faisant comme le paysan.

— Tu crois atteindre à la foi par un geste de comédien ! Ah ! tu es bien de la race des gens qui demandent aux femmes de se sacrifier d’abord, qui demandent à leur Dieu de mourir pour eux d’abord, et qui oublient d’aimer l’être souffrant ou le Dieu qui meurt ! Si tu veux toucher le Christ, aime-le avant de le saluer comme un singe ! aime-le avant d’escompter son sacrifice ! Cabot ! cabot ! Je préfère encore l’homme qui jouit d’un beau corps sans chercher plus loin, ou qui croit à un Dieu mécanicien qui mit en marche le monde et ne s’en soucia plus ! »

J’étais exaspéré contre Cigogne.

Il me répondit d’une voix lamentable :

« Je ne pourrais pas ! je ne pourrais pas ! Il me faut de la douleur pour être heureux ! Il me faudrait voir les sept plaies du Christ pour croire en lui !… »

Et je me demande si mon ami Cigogne ne faisait pas encore une fois de la littérature.


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