CHAPITRE XXXII

Du cahier lavande.

La laitière qui nous sert depuis que nous sommes ici et dont la boutique fait l’angle du cours et de la rue des Clarisses, est une brave femme, très méritante. Souvent je m’arrête, à ma rentrée de l’hôpital, pour causer un moment avec elle, parfois même, je vais la voir exprès, car elle connaît tout le quartier (je devrais dire toute la ville) et me donne des indications précieuses sur tant de pauvres gens dont personne ne s’occupe, dont la misère reste cachée et que l’on peut aider de façon bien simple, en y mettant un peu de discrétion. — Que ne me suis-je bornée à l’écouter, elle seule ! Mais non…

Près de leur mère dont la tête était couverte d’un vieux châle en loques, ces deux enfants si maigres me faisaient peine. Je les rencontrais, presque tous les jours, devant l’hôpital ou dans une des rues avoisinantes. Ils ne tendaient pas la main, ils avaient froid, ils avaient peut-être faim. Je leur parlai. La mère me conta sa triste histoire : elle était malade ; son mari, au front, ne donnait aucune nouvelle… un récit pitoyable, celui que l’on entend constamment. Elle reçut ma petite offrande avec un air si gêné que je pensai : la pauvre femme n’a pas encore l’habitude.

Si courbée, si lasse, entre les deux mioches qu’elle tenait par la main, tout près, comme si elle avait peur de les perdre, cette malheureuse représentait pour moi toute la misère. J’avais brodé à son propos un petit roman, j’avais même attendri Maurice (qui, pourtant !…), je me promettais de lui venir en aide d’une façon plus durable et plus efficace, quand elle disparut, tout à coup.

Ce matin, la laitière à qui je demandais de me renseigner, s’écria :

« Ah ! ma bonne dame ! pour sûr que je vous dirai ce que la fille Angèle est devenue ! Vous auriez bien dû me le demander avant ! Un paysan peut vous mettre dans sa poche en faisant semblant d’être enrhumé. Vous courez tout de suite pour lui chercher un mouchoir ! Votre pauvre femme, eh bien, c’est, sauf votre respect, Madame, une traînée qui, avant la guerre, arrêtait les matelots sur le port. Depuis près d’un an, elle a loué ces deux bambins à une rempailleuse de chaises pour attendrir les braves gens comme vous, Madame. Ça rapportait plus que son premier métier. Et elle parle bien ! « Mon mari perdu, mes pauvres petits qui meurent de faim, et je n’ai pas l’habitude de mendier, et je suis malade ! » enfin tout ce qu’elle vous a certainement débité. Mais elle ne passait pas devant ma laiterie ! — On l’a arrêtée voilà quatre jours et les mioches sont rentrés chez eux… »

Ma laitière en avait trop long à raconter. Je suis partie. Quelle horrible aventure !

Alors, pour tout le monde, c’est donc la même chose ! On ne peut pas se faire une idée de quelqu’un sans se tromper grossièrement, ou bien est-ce moi qui me trompe toujours ? — J’ai avoué ma bévue à Mahoudiaux, mais, cette fois, il n’a pas ri. Il m’a répondu assez amicalement :

« Ma chère Lucienne, on a tout juste le droit de dire d’un âne que l’on devine par le bout de l’oreille : voilà qui pourrait bien être un âne. — De là à dire : c’est l’âne qui portait Notre-Seigneur, le jour des Rameaux, il y a loin, eût-on vu ses deux oreilles, ses quatre sabots et sa queue. »

Et c’est moi qui ai ri.

Je me souviendrai de cette première leçon, (quand j’étais petite, m’a-t-on assez mise en garde contre les jugements prématurés !) mais il paraît qu’elle ne suffisait pas : il m’en fallait une seconde. Je l’ai reçue par la poste de ce matin.

M. Serval m’a répondu… Cet homme, je le croyais intelligent, compréhensif ; je comptais sur lui, puisque Roger l’aime tant ; je me faisais de lui une image (comme pour la pauvre femme aux deux mioches), et sa lettre m’a plus décontenancée (ah ! certes oui !) que le petit discours de la laitière.

Je ne voudrais pas me montrer sévère, mais on n’est pas plus bête ! Il n’a rien compris, il s’est montré aveugle et sourd, il ne connaît pas Roger, il n’a pas deviné ma peine (je ne la lui cachais guère, pourtant !), et son barbouillage d’encre est un pâté de sottises. Au fait, je ne sais pas d’où il sort : de quelque magasin de nouveautés, sans doute, ou d’une étude de notaire de village. Il doit peindre (puisqu’il est peintre !) à ses moments perdus. Sa lettre est polie, en somme, mais comme on sent bien qu’il n’a pas d’usage, que ça le gêne d’écrire à une femme ! L’imbécile ! et, pour moi, quelle leçon ! Non ! on n’est pas si bête ! (je parle de moi-même, pour le coup). Mais je pourrai rire quand Roger me vantera encore le goût et la sensibilité de son cher Serval… Sensibilité ! Ah ! si ses peintures (que Roger n’a d’ailleurs pas vues) sont d’une sensibilité du même genre, moi, je les vois d’ici.

Bien entendu, je ne dirai rien à Maurice de tout cela : il aurait vraiment le droit de se moquer.

Je vais brûler la lettre de M. Serval.


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