Il fait nuit dans la grange, nuit noire, cette fois. On se sent comme un enfant, tout seul, dans sa chambre ; on aurait volontiers peur. Je retrouve des impressions de jadis, du temps où j’étais gosse, des terreurs perdues, enfin cette vitre (vous savez bien : celle par où entre la lune), elle a l’air, maintenant, d’un visage sombre et sale. Demain, sans faute, je lui donnerai un coup de torchon mouillé.
Je n’ai pas envie de dormir. Je songe à la lettre que la femme de Cigogne m’a écrite ; non pas à ma réponse : à sa lettre à elle ; ma réponse était trop stupide… Cigogne… Lucienne… je songe au coin de port que l’on découvre des fenêtres de leur salon, avec les voiles et les mâts ; je songe au rêve qui peut naître à cette vue ; je m’imagine Cigogne, assis dans un fauteuil, fumant des cigarettes et regardant ce carré de paysage baigné de la lumière mauve d’un beau crépuscule ; je songe à l’influence évocatrice de la moindre échappée sur la mer, je songe aux songes que j’aurais si j’étais là, à cet endroit-là, enfoncé dans ce fauteuil-là, les jambes allongées, les pieds croisés sur le tapis, tandis que Maurice Mahoudiaux et Lucienne Maxence discutent paisiblement des nouvelles du jour… Mais pourquoi donc rêver à la place de Cigogne ? laissons-le rêver pour son propre compte.
« Toi qui aimes les paysages, Cigogne, quel paysage aperçois-tu de tes fenêtres, chez toi ? »
Une voix sort de la nuit :
« Drôle de question !
— Je pensais que ce paysage, s’il est beau, s’il est très laid, s’il est triste ou s’il est souriant, tu dois le revoir quelquefois. Le carré de nature que l’on admire de sa fenêtre nous accompagne jusqu’au bout de la terre.
— Comme tu as raison, Serval ! De ma chambre, je ne vois que la maison d’en face, grise et malpropre, dont le mur est coupé d’une longue lézarde oblique, mais du salon, qui est en pan coupé, je puis voir un coin du port, avec des voiles et des mâts, un coin du quai, avec des gens qui passent, des piles de cordages, des sacs et des paniers, un coin d’océan sombre, tout au loin, un coin du ciel, avec des oiseaux et le vent qui souffle, car on voit le vent quand il souffle fort, n’est-ce pas ?
— Oui, murmurai-je, on voit le vent quand il souffle fort ; c’est vrai… Mais comme ils sont beaux, les bateaux à l’ancre ! et comme on rêve à leur sujet !
— Et comme il est bon, dit Cigogne, de regarder cela sans bouger, sans vouloir en voir davantage, parce que le monde tient tout entier dans ce petit cadre. »
La nuit devenait plus épaisse, semblait-il. On n’entendait plus les petits bruits familiers, ceux de la paille que l’on chiffonne ; ceux des souris qui vont à leurs affaires. On les avait oubliés.
Et je dis encore, à voix basse :
« On suit sa fantaisie, on passe par la vitre, on s’évade, on se promène le long des quais, on monte sur un bateau, puis le bateau appareille, le bateau part, on se sent balancé par les premières houles, on gagne le large, on va, on va tout au loin !
— Tu as voyagé, toi ! répondit Cigogne ; tu connais ça ! mais moi, qui n’ai guère quitté la France que pour me rendre à Alger, il m’arrive pourtant de rêver des mêmes choses. »
Je ne l’écoutais pas. De temps à autre, mais seulement de temps à autre, j’ai bien le droit de me laisser prendre par ma fantaisie !… Aussi, je parlais un peu comme l’eût fait Cigogne, et je lui disais, à la manière du coureur d’aventures qui feuillette d’anciens souvenirs :
« J’aborde en Birmanie, en Indo-Chine, en Chine, je retrouve des pays que j’adore, que j’ai connus autrefois pour y avoir passé quelques heures, quelques jours, quelques semaines, et que je n’ai jamais oubliés. Je reconnais de beaux temples, et ce fleuve lourd, et ce parler bizarre… Puis une escale au Japon, quand fleurissent les cerisiers, puis, de nouveau, la mer et des îles aimées, la côte de Sumatra, des promenades solitaires dans un si beau jardin ! la mer… Bornéo qui est toute une tentation ! la mer, puis les Indes et leurs délices, et leurs parfums, et leurs couleurs, et leur magnifique histoire, et les ombres épaisses de leurs forêts. Puis, un repos en France, puis, la mer… et je retourne au chant des vagues, au chant des brises, des oiseaux, aux plaintes dans le vent ; je connais les tons d’ambre d’un crépuscule dans la baie du Requin, j’entends le bruit sauvage de la barre, au Sénégal, je me grise du parfum d’un fruit trop mûr qui m’avait déjà grisé… Oh !…
— Oh ! » murmura doucement Cigogne comme un lointain écho.
Je reviens à moi : l’heure présente finit toujours par me reprendre, par me rappeler, si loin que je sois parti. Et j’écartai Cigogne.
« Bonsoir ! laisse-moi dormir ! »
Je craignais qu’il ne voulût me répondre.
Une heure passa, je pense. Je dormais presque, je dormais tout à fait, peut-être, quand un bruit singulier me réveilla. Cigogne se levait. Un peu de lune me le laissait voir. Il se rhabillait ; il cherchait quelque chose à la lueur de sa lampe de poche ; il se rechaussa avec grand soin ; il prit sa capote bien qu’il fît chaud, dehors, sa montre qu’il pend d’ordinaire à un clou, son revolver qu’il examina… pourquoi son revolver ?… puis, à pas de loup, il gagna le coin de la grange où se trouve l’échelle qui mène à l’écurie. Il descendit avec précaution. Je me levai aussitôt et j’ouvris la petite fenêtre qui donne sur la cour.
Le voilà ! Il va, il vient, il fait trois pas à droite, trois pas à gauche. Il s’arrête, le menton levé. On dirait qu’il prend le vent. Il s’approche du puits, il boit quelques gorgées, à même le seau. Il allume une cigarette. Il marche encore de ci, de là. Brusquement, il fait volte-face vers la petite grille de bois, à côté de l’étable. Il la pousse. On peut rejoindre la route, à travers champs, en passant par là.
Alors, je me penche dehors et je crie :
« Cigogne ! »
Il se retourne, tout d’une pièce.
« Cigogne ! que fais-tu ? »
D’abord, il reste immobile, puis il passe la main sur les yeux, puis il revient sans hâte, il entre dans l’écurie, je l’entends qui monte lentement, lentement, avec un petit arrêt à chaque échelon. Le voici dans la grange.
« Cigogne ! que fais-tu ? »
Il est très calme.
« J’étais allé me promener.
— A cette heure !
— Oui.
— Où ça ?
— N’importe… loin !
— Et les sentinelles ?
— Bah !
— Qu’avais-tu besoin de ton revolver, de ta montre ?
— J’allais… tu avais raconté tant de choses !… j’allais partir. »
Sa voix est toujours très calme.
« Partir ? Mais pour où ça ? nom de Dieu !
— Partir pour n’importe où, loin, je te l’ai déjà dit. En tout cas, partir pour tout de bon.
— Imbécile ! tu aurais été ramené avant l’aube, et de quelle façon !
— Je voulais partir, aller là-bas où il y a ce que tu disais, où il y a les belles choses que tu disais.
— Tu sais, mon vieux, par les temps que nous vivons, ce n’est pas partir, ça, c’est déserter ! »
Il lui fallut un long moment de réflexion silencieuse avant de comprendre. J’aurais voulu voir son visage pendant qu’il reprenait conscience, mais la lune n’éclairait pas assez.
« Déserter… dit-il, sans trahir la moindre émotion. Déserter… »
Et le voilà qui tombe dans la paille, à sa place habituelle, tout chaussé, tout armé, sans un mot.
Maintenant il dort.
Allons ! il convient de surveiller ses paroles lorsque l’on cause avec Cigogne !