CHAPITRE XXXIV

Cigogne était, ce soir, d’humeur très joviale. Du plus loin qu’il me vit, il leva les bras au ciel et s’écria :

« Elle est bien bonne, Serval ! elle est bien bonne ! »

Je lui demandai le sujet de sa joie, mais il riait toujours.

« Elle est bien bonne, mon vieux Serval ! Tu vas rigoler ! »

Enfin, je pus savoir.

« J’ai encore reçu une lettre de ma femme ! Figure-toi que Lucienne s’est mise en tête de me donner son avis sur tous mes camarades, d’après ce que je lui en dis. Je parle souvent d’eux, tu sais. Et voilà qu’elle commence par toi. Ah ! ça promet pour les autres ! — Je saute le début qui traite uniquement de linge, de confitures et de mon ami Mahoudiaux, mais écoute la suite :

« Ton camarade, le maréchal des logis André Serval…

« Tiens ! comment sait-elle ton prénom ? je ne croyais pas le savoir moi-même ! J’ai dû le lui écrire, puis l’oublier.

« Ton camarade, le maréchal des logis André Serval est certainement de la province, de la petite province ; ce n’est, d’ailleurs, pas un reproche que je lui fais. Je suppose qu’il est clerc de notaire ou bien employé dans une administration. Bien élevé, mais un peu… empoté, comme dit Mahoudiaux, il n’a jamais dû aller dans le monde, il ne sait pas causer et pourtant ce n’est pas un paysan. Tu m’assurais qu’il fait de la peinture. Elle doit être d’un banal ! Je vois d’ici ses aquarelles trop bien lavées. Voilà l’idée que j’ai de M. Serval. Est-ce que je me trompe beaucoup ? Cela m’amuserait de savoir si mon portrait est ressemblant.

« Ensuite, elle parle d’autre chose. — Tu avoueras, Serval, que c’est tordant ! Ah ! elle est bien bonne ! J’en rigolerai huit jours !

— Si ta femme, lui répondis-je, dessine ce croquis d’après ce que tu lui as dit de moi, je suis peu flatté, mon cher Cigogne, non pas de son appréciation à elle, mais des renseignements qui la motivent.

— Ne dis pas de bêtises ! Comment peux-tu penser !… Non ! les femmes ont des imaginations si singulières, si baroques ! On les croirait folles, quelquefois… les plus sensées ! Lucienne écrivait au hasard. En répondant, je lui dirai qu’elle est une bécasse !

— Ah ! non, par exemple !

— Mais tu m’avoueras, Serval, qu’elle est bien bonne ! »

Malheureusement, on juge de l’excellence d’une plaisanterie à des points de vue très différents. Cette convergence de nos opinions sur un sujet sert souvent à donner du relief. — Ah ! certes, la plaisanterie, jugée de façon impartiale, est d’un goût délicieux !


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