Chapter 5

«Toute la nuit, l'ange intrépide, non poursuivi, continua sa route à travers la vaste plaine du ciel, jusqu'à ce que le Matin, éveillé par les Heures qui marchent en cercle, ouvrit avec sa main de rose les portes de la lumière. Il est sous le mont de Dieu et tout près de son trône, une grotte qu'habitent et déshabitent tour à tour la lumière et les ténèbres, en perpétuelle succession, ce qui produit dans le ciel une agréable vicissitude pareille au jour et à la nuit. La lumière sort, et par l'autre porte entrent les ténèbres obéissantes, attendant l'heure de voiler les cieux, bien que là les ténèbres ressemblent au crépuscule ici.

«Maintenant l'aurore se levait telle qu'elle est dans le plus haut ciel, vêtue de l'or de l'empyrée; devant elle s'évanouissait la nuit percée des rayons de l'orient: soudain toute la campagne, couverte d'épais et brillants escadrons rangés en bataille, de chariots, d'armes flamboyantes, de chevaux de feu, réfléchissant éclair sur éclair, frappe la vue d'Abdiel; il aperçut la guerre, la guerre dans son appareil, et il trouva déjà connue la nouvelle qu'il croyait apporter. Il se mêla plein de joie, à ces puissances amies, qui le reçurent avec allégresse et avec d'immenses acclamations, le seul qui, de tant de myriades perdues, le seul qui revenait sauvé. Elles le conduisent hautement applaudi à la montagne sacrée, et le présentent au trône suprême. Une voix, du milieu d'un nuage d'or, fut doucement entendue:

«—Serviteur de Dieu, tu as bien fait; tu as bien combattu dans le meilleur combat, toi, qui seul as soutenu contre des multitudes révoltées la cause de la vérité, plus puissant en paroles qu'elles ne le sont en armes. Et pour rendre témoignage à la vérité, tu as bravé le reproche universel, pire à supporter que la violence; car ton unique soin était de demeurer approuvé du regard de Dieu, quoique des mondes te jugeassent pervers. Un triomphe plus facile maintenant te reste, aidé d'une armée d'amis: c'est de retourner chez tes ennemis plus glorieux que tu n'en fus méprisé quand tu les quittas, de soumettre par la force ceux qui refusent la raison pour leur loi, la droite raison pour leur loi, et pour leur roi le Messie, régnant par droit de mérite.

«Va, Michel, prince des armées célestes, et toi immédiatement après lui en achèvements militaires, Gabriel: conduisez au combat ceux-ci, mes invincibles enfants; conduisez mes saints armés, rangés par milliers et millions pour la bataille, égaux en nombre à cette foule rebelle et sans dieu. Assaillez-les sans crainte avec le feu et les armes hostiles; en les poursuivant jusqu'au bord du ciel, chassez-les de Dieu et du bonheur vers le heu de leur châtiment, le gouffre du Tartare, qui déjà ouvre large son brûlant chaos pour recevoir leur chute.»—

«Ainsi parla la voix souveraine, et les nuages commencèrent à obscurcir toute la montagne, et la fumée à rouler en noirs torses, en flammes retenues, signal du réveil de la colère. Avec non moins de terreur, l'éclatante trompette éthérée commence à souffler d'en haut; à ce commandement les puissances militantes qui tenaient pour le ciel (formées en puissant carré dans une union irrésistible) avancèrent en silence leurs brillantes légions, au son de l'instrumentale harmonie qui inspire l'héroïque ardeur des actions aventureuses, sous des chefs immortels, pour la cause de Dieu et de son Messie. Elles avancent fermes et sans se rompre: ni haute colline, ni vallée rétrécie, ni bois, ni ruisseau, ne divisent leurs rangs parfaits, car elles marchent élevées au-dessus du sol, et l'air obéissant soutient leur pas agile: comme l'espèce entière des oiseaux rangés en ordre sur leur aile, furent appelés dans Éden pour recevoir leurs noms de toi, ô Adam, ainsi les légions parcoururent maints espaces dans le ciel, maintes provinces dix fois grandes comme la longueur de la terre.

«Enfin, loin à l'horizon du nord se montra, d'une extrémité à l'autre, une région de feu, étendue sous la forme d'une armée. Bientôt en approchant apparurent les puissances liguées de Satan, hérissées des rayons innombrables des lances droites et inflexibles; partout casques pressés, boucliers variés peints d'insolents emblèmes: ces troupes se hâtaient avec une précipitation furieuse, car elles se flattaient d'emporter ce jour-là même, par combat ou surprise, le mont de Dieu, et d'asseoir sur son trône le superbe aspirant, envieux de son empire; mais, au milieu du chemin leurs pensées furent reconnues folles et vaines. Il nous sembla d'abord extraordinaire que l'ange fît la guerre à l'ange, qu'ils se rencontrassent dans une furieuse hostilité ceux-là accoutumés à se rencontrer si souvent unis aux fêtes de la joie et de l'amour comme fils d'un seul maître, et chantant l'éternel Père; mais le cri de la bataille s'éleva, et le bruit rugissant de la charge mit fin à toute pensée plus douce.

«Au milieu des siens, l'apostat, élevé comme un dieu, était assis sur son char de soleil, idole d'une majesté divine, entouré de chérubins flamboyants et de boucliers d'or. Bientôt il descendit de ce trône pompeux, car il ne restait déjà plus entre les deux armées qu'un espace étroit (intervalle effrayant!) et front contre front elles présentaient arrêtées une terrible ligne d'une affreuse longueur. À la sombre avant-garde, sur le rude bord des bataillons, avant qu'ils se joignissent, Satan à pas immenses et superbes, couvert d'une armure d'or et de diamant, s'avançait comme une tour, Abdiel ne put supporter cette vue; il se tenait parmi les plus braves, et se préparait aux plus grands exploits; il sonde ainsi son cœur résolu:

«—Ô Ciel! une telle ressemblance avec le Très-Haut peut-elle rester où la foi et la réalité ne restent plus? Pourquoi la puissance ne défaut-elle pas là où la vertu a failli, ou pourquoi le plus présomptueux n'est-il pas le plus faible? Quoique à le voir Satan semble invincible, me confiant au secours du Tout-puissant, je prétends éprouver la force de celui dont j'ai déjà éprouvé la raison fausse et corrompue: n'est-il pas juste que celui qui l'a emporté dans la lutte de la vérité l'emporte dans les armes, vainqueur pareillement dans les deux combats? Si le combat est brutal et honteux quand la raison se mesure avec la force, encore il est d'autant plus juste que la raison triomphe.»—

«Ainsi réfléchissant il sort à l'opposite du milieu de ses pairs armés; il rencontre à mi-voie son audacieux ennemi, qui, se voyant prévenu en devient plus furieux; il le défie ainsi avec assurance:

«—Superbe, vient-on au devant de toi? Ton espérance était d'atteindre inopposé la hauteur où tu aspires, d'atteindre le trône de Dieu non gardé et son côté abandonné par la terreur de ton pouvoir ou de ta langue puissante. Insensé! tu ne songeais pas combien il est vain de se lever en armes contre le Tout-Puissant, contre celui qui des plus petites choses aurait pu lever sans fin d'incessantes armées pour écraser ta folie; ou, de sa main solitaire atteignant au delà de toute limite, il pourrait d'un seul coup, sans assistance, te finir, et ensevelir tes légions sous les ténèbres. Mais t'en aperçois-tu? tous ne sont pas à ta suite; il en est qui préfèrent la foi et la piété envers Dieu, bien qu'ils te fussent invisibles alors qu'à ton monde je semblais être dans l'erreur, en différant seul de l'avis de tous. Tu la vois ma secte maintenant: apprends trop tard que quelques-uns peuvent savoir, quand des milliers se trompent.»—

«Le grand ennemi le regardant de travers d'un œil de dédain:

«—À la male heure pour toi, mais à l'heure désirée de ma vengeance, toi que je cherchais le premier, tu reviens de ta fuite, ange séditieux, pour recevoir ta récompense méritée, pour faire le premier essai de ma droite provoquée, puisque ta langue inspirée de la contradiction osa la première s'opposer à la troisième partie des dieux réunis en synode pour assurer leurs divinités. Ceux qui sentent en eux une vigueur divine, ne peuvent accorder l'omnipotence à personne. Mais tu te portes en avant de tes compagnons, ambitieux que tu es de m'enlever quelques plumes, pour que ton succès puisse annoncer la destruction du reste: je m'arrête un moment, de peur que tu ne te vantes qu'on n'ait pu te répondre; je veux t'apprendre ceci: je crus d'abord que liberté et ciel ne faisaient qu'un pour les âmes célestes; mais je vois à présent que plusieurs, par bassesse, préfèrent servir; esprits domestiques tramés dans les fêtes et les chansons! Tels sont ceux que tu as armés, les ménétriers du ciel, l'esclavage pour combattre la liberté: ce que sont leurs actions comparées, ce jour le prouvera.»—

«Le sévère Abdiel répond brièvement:

«—Apostat, tu te trompes encore: éloigné de la voie de la vérité, tu ne cesseras plus d'errer. Injustement tu flétris du nom de servitude l'obéissance que Dieu ou la nature ordonne. Dieu et la nature commandent la même chose, lorsque celui qui gouverne est le plus digne, et qu'il excelle sur ceux qu'il gouverne. La servitude est de servir l'insensé ou celui qui s'est révolté contre un plus digne que lui, comme les tiens te servent à présent, toi non libre, mais esclave de toi-même. Et tu oses effrontément insulter à notre devoir! Règne dans l'enfer, ton royaume; laisse-moi servir dans le ciel Dieu à jamais béni, obéir à son divin commandement qui mérite le plus d'être obéi; toutefois attends dans l'enfer, non des royaumes, mais des chaînes. Cependant revenu de ma fuite, comme tu le disais tout à l'heure, reçois ce salut sur ta crête impie.»—

«À ces mots, il lève un noble coup qui ne resta pas suspendu, mais tomba comme la tempête sur la crête orgueilleuse de Satan: ni la vue, ni le mouvement de la rapide pensée, moins encore le bouclier, ne purent prévenir la ruine. Dix pas énormes il recule; au dixième, sur son genou fléchi il est soutenu par sa lance massive, comme si, sur la terre, des vents sous le sol ou des eaux forçant leur passage eussent poussé obliquement hors de sa place une montagne, à moitié abîmée avec tous ses pins. L'étonnement saisit les Trônes rebelles, mais une rage plus grande encore, quand ils virent ainsi abattu le plus puissant d'entre eux. Les nôtres, remplis de joie et de l'ardent désir de combattre, poussèrent un cri, présage de la victoire. Michel ordonne de sonner l'archangélique trompette; elle retentit dans le vaste du ciel, et les anges fidèles chantent Hosanna au Très-Haut. De leur côté, les légions adverses ne restèrent pas à nous contempler; non moins terribles, elles se joignirent dans l'horrible choc.

«Alors s'élevèrent une orageuse furie et des clameurs telles qu'on n'en avait jamais jusqu'alors entendu dans le ciel. Les armes heurtant l'armure crient en horrible désaccord; les roues furieuses des chariots d'airain rugissent avec rage: terrible est le bruit de la bataille! Sur nos têtes les sifflements aigus des dards embrasés volent en flamboyantes volées, et en volant voûtent de feu les deux osts. Sous cette coupole ardente se précipitaient au combat les corps d'armée dans un assaut funeste et une fureur inextinguible; tout le ciel retentissait: si la terre eût été alors, toute la terre eut tremblé jusqu'à son centre.

«Faut-il s'en étonner quand de l'un et de l'autre côté, fiers adversaires, combattaient des millions d'anges dont le plus faible pourrait manier les éléments et s'armer de la force de toutes leurs régions? Combien donc deux armées combattant l'une contre l'autre avaient-elles plus de pouvoir pour allumer l'épouvantable combustion de la guerre, pour bouleverser, sinon pour détruire leur fortuné séjour natal, si le Roi tout-puissant et éternel, tenant le ciel d'une main ferme, n'eût dominé et limité leur force! En nombre, chaque légion ressemblait à une nombreuse armée; en force, chaque main armée valait une légion. Conduit au combat, chaque soldat paraissait un chef, chaque chef, un soldat; ils savaient quand avancer ou s'arrêter, quand détourner le fort de la bataille, quand ouvrir et quand fermer les rangs de la hideuse guerre. Ni pensée de fuite, ni pensée de retraite, ni action malséante qui marquât la peur: chacun comptait sur soi, comme si de son bras seul dépendait le moment de la victoire.

«Des faits d'une éternelle renommée furent accomplis, mais sans nombre; car immense et variée se déployait cette guerre; tantôt combat maintenu sur un terrain solide; tantôt prenant l'essor sur une aile puissante, et tourmentant tout l'air: alors tout l'air semblait un feu militant. La bataille en balance égale fut longtemps suspendue, jusqu'à ce que Satan, qui ce jour-là avait montré une force prodigieuse et ne rencontrait point d'égal dans les armes; jusqu'à ce que Satan, courant de rang en rang à travers l'affreuse mêlée des séraphins en désordre, vit enfin le lieu où l'épée de Michel fauchait et abattait des escadrons entiers.

«Michel tenait à deux mains, avec une force énorme cette épée qu'il brandissait en l'air: l'horrible tranchant tombait, dévastant au large. Pour arrêter une telle destruction, Satan se hâte et oppose au fer de Michel l'orbe impénétrable de dix feuilles de diamant, son ample bouclier, vaste circonférence. À son approche, le grand archange sursit à son travail guerrier; ravi, dans l'espoir de terminer ici la guerre intestine du ciel (le grand ennemi étant vaincu ou traîné captif dans les chaînes), il fronce un sourcil redoutable, et le visage enflammé, il parle ainsi le premier:

«—Auteur du mal, inconnu et sans nom dans le ciel jusqu'à ta révolte, aujourd'hui abondant comme tu le vois, à ces actes d'une lutte odieuse, odieuse à tous, quoique par une juste mesure elle pèse le plus sur toi et sur tes adhérents. Comment as-tu troublé l'heureuse paix du ciel et apporté dans la nature la misère, incréée avant le crime de ta rébellion! combien as-tu empoisonné de ta malice des milliers d'anges, jadis droits et fidèles, maintenant devenus traîtres! Mais ne crois pas bannir d'ici le saint repos; le ciel te rejette de toutes ses limites; le ciel, séjour de la félicité, n'endure point les œuvres de la violence et de la guerre. Hors d'ici donc! Que le mal, ton fils, aille avec toi au séjour du mal, l'enfer, avec toi et ta bande perverse! Là fomente des troubles; mais n'attends pas que cette épée vengeresse commence ta sentence, ou que quelque vengeance plus soudaine à qui Dieu donnera des ailes, ne te précipite avec des douleurs redoublées.»—

«Ainsi parle le prince des anges. Son adversaire répliqua:

«Ne pense pas, par le vent de tes menaces, imposer à celui à qui tu ne peux imposer par tes actions. Du moindre de ceux-ci as-tu causé la fuite? ou si tu les forças à la chute, ne se sont-ils pas relevés invaincus? Espérerais-tu réussir plus aisément avec moi, arrogant, et avec tes menaces me chasser et ici? Ne t'y trompe pas: il ne finira pas ainsi le combat que tu appelles mal, mais que nous appelons combat de gloire. Nous prétendons le gagner, ou transformer ce ciel dans l'enfer, dont tu dis des fables. Ici du moins nous habiterons libres, si nous ne régnons. Toutefois, je ne fuirais pas ta plus grande force, quand celui qu'on nomme le Tout-Puissant viendrait à ton aide: de près comme de loin je t'ai cherché.»—

«Ils cessèrent de parler, et tous deux se préparèrent à un combat inexprimable: qui pourrait le raconter, même avec la langue des anges? à quelles choses pourrait-on le comparer sur la terre, qui fussent assez remarquables pour élever l'imagination humaine à la hauteur d'un pouvoir semblable à celui d'un Dieu? Car ces deux chefs, soit qu'ils marchassent, ou demeurassent immobiles, ressemblaient à des dieux par la taille, le mouvement, les armes, faits qu'ils étaient pour décider de l'empire du grand ciel. Maintenant leurs flamboyantes épées ondoient et décrivent dans l'air des cercles affreux; leurs boucliers, deux larges soleils, resplendissent opposés, tandis que l'attente reste dans l'horreur. De chaque côté la foule des anges se retira précipitamment du lieu où la mêlée était auparavant la plus épaisse, et laissa un vaste champ où il n'y avait pas sûreté dans le vent d'une pareille commotion.

«Telles, pour faire comprendre les grandes choses par les petites, si la concorde de la nature se rompait, si parmi les constellations la guerre était déclarée, telles deux planètes, précipitées sous l'influence maligne de l'opposition la plus violente, combattraient au milieu du firmament, et confondraient leurs sphères ennemies.

«Les deux chefs lèvent ensemble leurs menaçants bras, qui approchent en pouvoir de celui du Tout-Puissant; ils ajustent un coup capable de tout terminer, et qui, n'ayant pas besoin d'être répété, ne laisse pas le pouvoir indécis. En vigueur ou en agilité, ils ne paraissent pas inégaux; mais l'épée de Michel, tirée de l'arsenal de Dieu, lui avait été donnée trempée de sorte que nulle autre, par la pointe ou la lame, ne pouvait résister à ce tranchant. Elle rencontre l'épée de Satan; et, descendant pour frapper avec une force précipitée, la coupe net par la moitié: elle ne s'arrête pas; mais d'un rapide revers, entrant profondément, elle fend tout le côté droit de l'archange.

«Alors pour la première fois Satan connut la douleur, et se tordit çà et là convulsé; tant la tranchante épée, dans une blessure continue, passa cruelle à travers lui! Mais la substance éthérée, non longtemps divisible, se réunit: un ruisseau de nectar sortit de la blessure, se répandit couleur de sang (de ce sang tel que les esprits célestes peuvent en répandre), et souilla son armure, jusqu'alors si brillante. Aussitôt à son aide accoururent de tous côtés un grand nombre d'anges vigoureux qui interposèrent leur défense; tandis que d'autres l'emportent sur leurs boucliers à son char, où il demeura retiré loin des rangs de la guerre. Là, ils le déposèrent grinçant les dents de douleur, de dépit et de honte, de trouver qu'il n'était pas sans égal: son orgueil était humilié d'un pareil échec, si fort au-dessous de sa prétention d'égaler Dieu en pouvoir.

«Toutefois il guérit vite; car les esprits qui vivent en totalité, vivant entiers dans chaque partie (non, comme l'homme frêle, dans les entrailles, le cœur ou la tête, le foie ou les reins), ne sauraient mourir que par l'anéantissement: ils ne peuvent recevoir de blessure mortelle dans leur tissu liquide, pas plus que n'en peut recevoir l'air fluide; ils vivent tout cœur, tout tête, tout œil, tout oreille, tout intellect, tout sens; ils se donnent à leur gré des membres, et ils prennent la couleur, la forme et la grosseur qu'ils aiment le mieux, dense ou rare.

«Cependant des faits semblables, et qui méritaient d'être remémorés, se passaient ailleurs, là où la puissance de Gabriel combattait: avec de fières enseignes, il perçait les bataillons profonds de Moloch, roi furieux qui le défiait, et qui menaçait de le traîner attaché aux roues de son char; la langue blasphématrice de cet ange n'épargnait pas même l'unité sacrée du ciel. Mais tout à l'heure, fendu jusqu'à la ceinture, ses armes brisées, et dans une affreuse douleur, il fuit en mugissant.

«À chaque aile, Uriel et Raphaël vainquirent d'insolents ennemis, Adramaleck et Asmodée, quoique énormes et armés de rochers de diamant, deux puissants Trônes, qui dédaignaient d'être moins que des dieux; leur fuite leur enseigna des pensées plus humbles, broyés qu'ils furent par des blessures effroyables, malgré la cuirasse et la cotte de mailles. Abdiel n'oublia pas de fatiguer la troupe athée; à coups redoublés il renversa Ariel, Arioc, et la violence de Ramiel, écorché et brûlé.

«Je pourrais parler de mille autres et éterniser leurs noms ici sur la terre; mais ces anges élus, contents de leur renommée dans le ciel, ne cherchent pas l'approbation des hommes. Quant aux autres, bien qu'étonnants en puissance, en actions de guerre, et avides de renommée, comme ils sont par arrêt effacés du ciel et de la mémoire sacrée, laissons-les habiter sans nom le noir oubli. La force séparée de la vérité et de la justice, indigne de louange, ne mérite que reproche et ignominie: toutefois, vaine et arrogante, elle aspire à la gloire, et cherche à devenir fameuse par l'infamie: que l'éternel silence soit son partage!

«Et maintenant, leurs plus puissants chefs abattus, l'armée plia, par plusieurs charges enfoncée: la déroute informe et le honteux désordre y entrèrent; le champ de bataille était semé d'armes brisées; les chars et leurs conducteurs, les coursiers de flammes écumants, étaient renversés en monceaux. Ce qui reste debout recule et accablé de fatigue dans l'ost satanique exténué qui se défend à peine; surpris par la pâle frayeur et par le sentiment de la douleur, ces anges fuient ignominieusement, amenés à ce mal par le péché de la désobéissance: jusqu'à cette heure, ils n'avaient été assujettis ni à la crainte, ni à la fuite, ni à la douleur.

«Il en était tout autrement des inviolables saints; d'un pas assuré en phalange carrée, ils avançaient entiers, invulnérables, impénétrablement armés; tel était l'immense avantage que leur donnait leur innocence sur leurs ennemis; pour n'avoir pas péché, pour n'avoir pas désobéi, au combat ils demeuraient sans fatigue, inexposés à souffrir des blessures, bien que de leur rang par la violence écartés.

«La nuit à présent commençait sa course; répandant dans le ciel l'obscurité, elle imposa le silence, et une agréable trêve à l'odieux fracas de la guerre; sous son abri nébuleux se retirèrent le vainqueur et le vaincu. Michel et ses anges, restés les maîtres, campent sur le champ de bataille, posent leurs sentinelles alentour, chérubins agitant des flammes. De l'autre part, Satan avec ses rebelles disparut, au loin retiré dans l'ombre. Privé de repos, il appelle de nuit ses potentats au conseil; au milieu d'eux et non découragé, il leur parle ainsi: «Ô vous, à présent par le danger éprouvés, à présent connus dans les armes pour ne pouvoir être dominés, chers compagnons, trouvés dignes non-seulement de la liberté (trop mince prétention), mais, ce qui nous touche davantage, dignes d'honneur, d'empire, de gloire et de renommée! Vous avez soutenu pendant un jour dans un combat douteux (et si pendant un jour, pourquoi pas pendant des jours éternels?), vous avez soutenu l'attaque de ce que le Seigneur du ciel, d'autour de son trône, avait envoyé de plus puissant contre nous, ce qu'il avait jugé suffisant pour nous soumettre à sa volonté: il n'en est pas ainsi arrivé!... Donc, ce me semble, nous pouvons le regarder comme faillible lorsqu'il s'agit de l'avenir, bien que jusque ici on avait cru à son omniscience. Il est vrai, moins fortement armés, nous avons eu quelques désavantages, nous avons enduré quelques souffrances jusque alors inconnues; mais aussitôt qu'elles ont été connues, elles ont été méprisées, puisque nous savons maintenant que notre forme empyrée, ne pouvant recevoir d'atteinte mortelle, est impérissable; quoique percée de blessures, elle se referme bientôt, guérie par sa vigueur native. À un mal si léger regardez donc le remède comme facile. Peut-être des armes plus valides, des armes plus impétueuses, serviront dans la prochaine rencontre à améliorer notre position, à rendre pire celle de nos ennemis, ou à égaliser ce qui fait entre nous l'imparité, qui n'existe pas dans la nature. Si quelque autre cause cachée les a laissés supérieurs, tant que nous conservons notre esprit entier et notre entendement sain, une délibération et une active recherche découvriront cette cause.»—

«Il s'assit, et dans l'assemblée se leva Nisroc, le chef des principautés; il se leva comme un guerrier échappé d'un combat cruel: travaillé de blessures, ses armes fendues et hachées jusqu'à destruction; d'un air sombre il parla en répondant ainsi:

«—Libérateur, toi qui nous délivras des nouveaux maîtres, guide à la libre jouissance de nos droits comme dieux, il est dur cependant pour des dieux, nous la trouvons trop inégale la tâche de combattre dans la douleur contre des armes inégales, contre des ennemis exempts de douleur et impassibles. De ce mal, notre ruine doit nécessairement advenir; car que sert la valeur ou la force, quoique sans pareilles, lorsqu'on est dompté par la douleur qui subjugue tout et fait lâcher les mains aux plus puissants? Peut-être pourrions-nous retrancher de la vie le sentiment du plaisir et ne pas nous plaindre, mais vivre contents, ce qui est la vie la plus calme; mais la douleur est la parfaite misère, le pire des maux, et si elle est excessive, elle surmonte toute patience. Celui qui pourra donc inventer quelque chose de plus efficace pour porter des blessures à nos ennemis encore invulnérables, ou qui saura nous armer d'une défense pareille à la leur, ne méritera pas moins de moi que celui auquel nous devons notre délivrance.»—

«Satan, avec un visage composé, répliqua:

«—Ce secours, non encore inventé, que tu crois justement si essentiel à nos succès, je te l'apporte. Qui de nous contemple la brillante surface de ce terrain céleste sur lequel nous vivons, ce spacieux continent du ciel orné de plante, de fruit, de fleur, d'ambroisie, de perles et d'or; qui de nous regarde assez superficiellement ces choses pour ne comprendre d'où elles germent profondément sous la terre, matériaux noirs et crus d'une écume spiritueuse et ignée, jusqu'à ce que, touchées et pénétrées d'un rayon des cieux, elles poussent si belles et s'épanouissent à la lumière ambiante?

«Ces semences dans leur noire nativité, l'abîme nous les cédera, fécondées d'une flamme infernale. Foulées dans des machines creuses, longues et rondes, à l'autre ouverture dilatées et embrasées par le toucher du feu, avec le bruit du tonnerre, elles enverront de loin à notre ennemi de tels instruments de désastre, qu'ils abîmeront, mettront en pièces tout ce qui s'élèvera à l'opposé; nos adversaires craindront que nous n'ayons désarmé le Dieu tonnant de son seul trait redoutable. Notre travail ne sera pas long; avant le lever du jour l'effet remplira notre attente. Cependant revivons! quittons la frayeur: à la force et à l'habileté réunies songeons que rien n'est difficile, encore moins désespéré.»—

«Il dit: ses paroles firent briller leur visage abattu et ravivèrent leur languissante espérance. Tous admirent l'invention; chacun s'étonne de n'avoir pas été l'inventeur; tant paraît aisée une fois trouvée, la chose qui non trouvée aurait été crue impossible! Par hasard, dans les jours futurs (si la malice doit abonder), quelqu'un de ta race, ô Adam, appliqué à la perversité, ou inspiré par une machination diabolique, pourrait inventer un pareil instrument pour désoler les fils des hommes entraînés par le péché à la guerre et au meurtre.

«Les démons sans délai, volent du conseil à l'ouvrage; nul ne demeura discourant; d'innombrables mains sont prêtes; en un moment ils retournent largement le sol céleste, et ils aperçoivent dessous les rudiments de la nature dans leur conception brute; ils rencontrent les écumes sulfureuses et nitreuses, les marient, et par un art subtil les réduisent, adustes et cuites, en grains noirs, et les mettent en réserve.

«Les uns fouillent les veines cachées des métaux et des pierres (cette terre a des entrailles assez semblables) pour y trouver leurs machines et leurs balles, messagères de ruine; les autres se pourvoient de roseaux allumés, pernicieux par le seul toucher du feu. Ainsi avant le point du jour ils finirent tout en secret, la nuit le sachant, et se rangèrent en ordre avec une silencieuse circonspection, sans être aperçus.

«Dès que le bel et matinal orient apparut dans le ciel, les anges victorieux se levèrent, et la trompette du matin chanta: Aux armes! Ils prirent leurs rangs en panoplie d'or; troupe resplendissante, bientôt réunie. Quelques-uns du haut des collines de l'aurore, regardent alentour; et des éclaireurs légèrement armés rôdent de tous côtés dans chaque quartier, pour découvrir le distant ennemi, pour savoir dans quel lieu il a campé ou fui, si pour combattre il est en mouvement, ou fait halte. Bientôt ils le rencontrèrent bannières déployées, s'approchant en bataillon lent, mais serré. En arrière, d'une vitesse extrême, Zophiel, des chérubins l'aile la plus rapide, vient volant et crie du milieu des airs:

«—Aux armes, guerriers! aux armes pour le combat! l'ennemi est près; ceux que nous croyions en fuite nous épargneront, ce jour une longue poursuite: ne craignez pas qu'ils fuient; ils viennent aussi épais qu'une nuée, et je vois fixée sur leur visage la morne résolution et la confiance. Que chacun endosse bien sa cuirasse de diamant, que chacun enfonce bien son casque, que chacun embrasse fortement son large bouclier, baissé ou levé; car ce jour, si j'en crois mes conjectures, ne répandra pas une bruine, mais un orage retentissant de flèches barbelées de feu.»—

«Ainsi Zophiel avertissait ceux qui d'eux-mêmes étaient sur leurs gardes. En ordre, libres de toutes entraves, s'empressant sans trouble, ils vont au cri d'alarme, et s'avancent en bataille. Quand voici venir à peu de distance, à pas pesants, l'ennemi s'approchant épais et vaste, tramant dans un carré creux ses machines diaboliques enfermées de tous côtés par des escadrons profonds qui voilaient la fraude. Les deux armées s'apercevant, s'arrêtent quelque temps; mais soudain Satan parut à la tête de la sienne, et fut entendu commandant ainsi à haute voix:

«—Avant-garde! à droite et à gauche, déployez votre front, afin que tous ceux qui nous haïssent puissent voir combien nous cherchons la paix et la conciliation, combien nous sommes prêts à les recevoir à cœur ouvert, s'ils accueillent nos ouvertures, et s'ils ne nous tournent pas le dos méchamment; mais je le crains. Cependant témoin le ciel!... ô ciel, sois témoin à cette heure, que nous déchargeons franchement notre cœur! Vous qui, désignés, vous tenez debout, acquittez-vous de votre charge; touchez brièvement ce que nous proposons, et haut, que tous puissent entendre.»—

«Ainsi se raillant en termes ambigus, à peine a-t-il fini de parler, qu'à droite et à gauche le front se divise, et sur l'un et l'autre flanc se retire: à nos yeux se découvre, chose nouvelle et étrange! un triple rang de colonnes de bronze, de fer, de pierre, posées sur des roues, car elles auraient ressemblé beaucoup à des colonnes ou à des corps creux faits de chêne ou de sapin émondé dans le bois, ou abattu sur la montagne, si le hideux orifice de leur bouche n'eût bâillé largement devant nous, pronostiquant une fausse trêve. Derrière chaque pièce se tenait un séraphin; dans sa main se balançait un roseau allumé, tandis que nous demeurions en suspens, réunis et préoccupés dans nos pensées.

«Ce ne fut pas long: car soudain tous à la fois les séraphins étendent leurs roseaux, et les appliquent à une ouverture étroite qu'ils touchent légèrement. À l'instant tout le ciel apparut en flammes, mais aussitôt obscurci par la fumée, flammes vomies de ces machines à la gorge profonde, dont le rugissement effondrait l'air avec un bruit furieux, et déchirait toutes ses entrailles, dégorgeant leur surabondance infernale, des tonnerres ramés, des grêles de globes de fer. Dirigés contre l'ost victorieux, ils frappent avec une furie tellement impétueuse, que ceux qu'ils touchent ne peuvent rester debout, bien qu'autrement ils seraient restés fermes comme des rochers. Ils tombent par milliers, l'ange roulé sur l'archange, et plus vite encore à cause de leurs armes: désarmés ils auraient pu aisément, comme esprits, s'échapper rapides par une prompte contraction ou par un déplacement; mais alors il s'ensuivit une honteuse dispersion, et une déroute forcée. Il ne leur servit de rien de relâcher leurs files serrées: que pouvaient-ils faire? Se précipiteraient-ils en avant? Une répulsion nouvelle, une indécente chute répétée les feraient mépriser davantage et les rendraient la risée de leurs ennemis; car on apercevait rangée une autre ligne de séraphins, en posture de faire éclater leur second tir de foudre: reculer battus, c'est ce qu'abhorraient le plus les anges fidèles. Satan vit leur détresse, et s'adressant en dérision à ses compagnons:

«—Amis, pourquoi ces superbes vainqueurs ne marchent-ils pas en avant? Tout à l'heure ils s'avançaient fiers, et quand, pour les bien recevoir avec un front et un cœur ouverts (que pouvons-nous faire de plus?), nous leur proposons des termes d'accommodement, soudain ils changent d'idées, ils fuient, et tombent dans d'étranges folies, comme s'ils voulaient danser! Toutefois pour une danse ils semblent un peu extravagants et sauvages; peut-être est-ce de joie de la paix offerte. Mais je suppose que si une fois de plus nos propositions étaient entendues, nous les pourrions contraindre à une prompte résolution.»—

«Bélial, sur le même ton de plaisanterie:

«—Général, les termes d'accommodement que nous leur avons envoyés sont des termes de poids, d'un contenu solide, et pleins d'une force qui porte coup. Ils sont tels, comme nous pouvons le voir, que tous en ont été amusés et plusieurs étourdis; celui qui les reçoit en face est dans la nécessité, de la tête aux pieds, de les bien comprendre; s'ils ne sont pas compris, ils ont du moins l'avantage de nous faire connaître quand nos ennemis ne marchent pas droit.»—

«Ainsi, dans une veine de gaieté, ils bouffonnaient entre eux, élevés dans leurs pensées au-dessus de toute incertitude de victoire: ils présumaient si facile d'égaler par leurs inventions l'éternel Pouvoir, qu'ils méprisaient son tonnerre, et qu'ils riaient de son armée tandis qu'elle resta dans le trouble. Elle n'y resta pas longtemps: la rage inspira enfin les légions fidèles, et leur trouva des armes à opposer à cet infernal malheur.

«Aussitôt (admire l'excellence et la force que Dieu a mises dans ses anges puissants!) ils jettent au loin leurs armes; légers comme le sillon de l'éclair, ils courent, ils volent aux collines (car la terre tient du ciel cette variété agréable de colline et de vallée); ils les ébranlent en les secouant çà et là dans leurs fondements, arrachent les montagnes avec tout leur poids, rochers, fleuves, forêts, et les enlevant par leurs têtes chevelues, les portent dans leurs mains. L'étonnement et, sois-en sûr, la terreur, saisirent les rebelles quand venant si redoutables vers eux, ils virent le fond des montagnes tourné en haut, jusqu'à ce que lancées sur le triple rang des machines maudites, ces machines et toute la confiance des ennemis furent profondément ensevelies sous le faix de ces monts. Les ennemis eux-mêmes furent envahis après; au-dessus de leurs têtes volaient de grands promontoires qui venaient dans l'air répandant l'ombre, et accablaient des légions entières armées. Leurs armures accroissaient leur souffrance: leur substance, enfermée dedans, était écrasée et broyée, ce qui les travaillait d'implacables tourments et leur arrachait des gémissements douloureux. Longtemps ils luttèrent sous cette masse avant de pouvoir s'évaporer d'une telle prison, quoique esprits de la plus pure lumière; la plus pure naguère, maintenant devenue grossière par le péché.

«Le reste de leurs compagnons, nous imitant, saisit de pareilles armes, et arracha les coteaux voisins: ainsi les monts rencontrent dans l'air les monts lancés de part et d'autre avec une projection funeste, de sorte que sous la terre on combat dans une ombre effrayante; bruit infernal! La guerre ressemble à des jeux publics, auprès de cette rumeur. Une horrible confusion entassée sur la confusion s'éleva, et alors tout le ciel serait allé en débris et se serait couvert de ruines, si le Père tout-puissant, qui siège enfermé dans son inviolable sanctuaire des cieux, pesant l'ensemble des choses, n'avait prévu ce tumulte et n'avait tout permis pour accomplir son grand dessein: honorer son Fils consacré, vengé de ses ennemis, et déclarer que tout pouvoir lui était transféré. À ce Fils, assesseur de son trône, il adresse ainsi la parole:

«—Splendeur de ma gloire, Fils bien aimé, Fils sur le visage duquel est vu visiblement ce que je suis invisible dans ma divinité, toi dont la main exécute ce que je fais par décret, seconde omnipotence! deux jours sont déjà passés (deux jours tels que nous comptons les jours du ciel) depuis que Michel est parti avec ses puissances pour dompter ces désobéissants. Le combat a été violent, comme il était très-probable qu'il le serait, quand deux pareils ennemis se rencontrent en armes: car je les ai laissés à eux-mêmes, et tu sais qu'à leur création je les fis égaux, et que le péché seul les a dépareillés, lequel encore a opéré insensiblement, car je suspends leur arrêt: dans un perpétuel combat il leur faudrait donc nécessairement demeurer sans fin, et aucune solution ne serait trouvée. «La guerre lassée a accompli ce que la guerre peut faire, et elle a lâché les rênes à une fureur désordonnée, se servant de montagnes pour armes; œuvre étrange dans le ciel et dangereuse à toute la nature. Deux jours se sont donc écoulés; le troisième est tien: à toi je l'ai destiné, et j'ai pris patience jusque ici afin que la gloire de terminer cette grande guerre t'appartienne, puisque nul autre que toi ne la peut finir. En toi j'ai transfusé une vertu, une grâce si immense, que tous, au ciel et dans l'enfer, puissent connaître ta force incomparable: cette commotion perverse ainsi apaisée, manifestera que tu es le plus digne d'être héritier de toutes choses, d'être héritier et d'être roi par l'onction sainte, ton droit mérité. Va donc, toi, le plus puissant dans la puissance de ton Père; monte sur mon chariot, guide les roues rapides qui ébranlent les bases du ciel; emporte toute ma guerre, mon arc et mon tonnerre; revêts mes toutes-puissantes armes, suspends mon épée à ta forte cuisse. Poursuis ces fils des ténèbres, chasse-les de toutes les limites du ciel dans l'abîme extérieur. Là, qu'ils apprennent, puisque cela leur plaît, à mépriser Dieu, et le Messie son roi consacré.»—

«Il dit, et sur son Fils ses rayons directs brillent en plein; lui reçut ineffablement sur son visage tout son Père pleinement exprimé, et la Divinité filiale répondit ainsi:

«Ô Père, ô Souverain des Trônes célestes! le Premier, le Très-Haut, le Très-Saint, le Meilleur! tu as toujours cherché à glorifier ton Fils; moi, toujours à te glorifier, comme il est très-juste. Ceci est ma gloire, mon élévation, et toute ma félicité, que, te complaisant en moi, tu déclares ta volonté accomplie: l'accomplir est tout mon bonheur. Le sceptre et le pouvoir, ton présent, je les accepte, et avec plus de joie je te les rendrai, lorsqu'à la fin des temps tu seras tout en tout, et moi en toi pour toujours, et en moi tous ceux que tu aimes.

«Mais celui que tu hais, je le hais, et je puis me revêtir de tes terreurs, comme je me revêts de tes miséricordes, image de toi en toutes choses. Armé de ta puissance, j'affranchirai bientôt le ciel de ces rebelles, précipités dans leur mauvaise demeure préparée; ils seront livrés à des chaînes de ténèbres et au ver qui ne meurt point, ces méchants qui ont pu se révolter contre l'obéissance qui t'est due, toi à qui obéir est la félicité suprême! Alors ces saints, sans mélange, et séparés loin des impurs, entoureront ta montagne sacrée, te chanteront desalleluiasincères, des hymnes de haute louange, et avec eux, moi leur chef.»—

«Il dit: s'inclinant sur son sceptre, il se leva de la droite de gloire où il siège: et le troisième matin sacré perçant à travers le ciel, commençait à briller. Soudain s'élance, avec le bruit d'un tourbillon, le chariot de la Divinité paternelle, jetant d'épaisses flammes, roues dans les roues, char non tiré moins animé d'un esprit, et escorté de quatre formes de chérubins. Ces figures ont chacune quatre faces surprenantes; tout leur corps et leurs ailes sont semés d'yeux semblables à des étoiles; les roues de béril ont aussi des yeux, et dans leur course le feu en sort de tous côtés. Sur leurs têtes est un firmament de cristal où s'élève un trône de saphir marqueté d'ambre pur et des couleurs de l'arc pluvieux.

«Tout armé de la panoplie céleste du radieux Urim, ouvrage divinement travaillé, le Fils monte sur ce char. À sa main droite est assise la Victoire aux ailes d'aigle; à son côté pendent son arc et son carquois rempli de trois carreaux de foudre; et autour de lui roulent des flots furieux de fumée, de flammes belliqueuses et d'étincelles terribles.

«Accompagné de dix mille saints il s'avance: sa venue brille au loin, et vingt mille chariots de Dieu (j'en ai ouï compter le nombre) sont vus à l'un et à l'autre de ses côtés. Lui, sur les ailes des chérubins, est porté sublime dans le ciel de cristal, sur un trône de saphir éclatant au loin. Mais les siens l'aperçurent les premiers; une joie inattendue les surprit quand flamboya, porté par des anges, le grand étendard du Messie, son signe dans le ciel. Sous cet étendard Michel réunit aussitôt ses bataillons, répandus sur les deux ailes, et sous leur chef ils ne forment plus qu'un seul corps.

«Devant le Fils la puissance divine préparait son chemin: à son ordre les montagnes déracinées se retirèrent chacune à leur place, elles entendirent sa voix, s'en allèrent obéissantes; le ciel renouvelé reprit sa face accoutumée, et avec de fraîches fleurs la colline et le vallon sourirent.

«Ils virent cela les malheureux ennemis; mais ils demeurèrent endurcis, et pour un combat rebelle rallièrent leurs puissances: insensés! concevant l'espérance du désespoir! Tant de perversité peut-elle habiter dans des esprits célestes! Mais pour convaincre l'orgueilleux à quoi servent les prodiges, ou quelles merveilles peuvent porter l'opiniâtre à céder? Ils s'obstineront davantage par ce qui devait le plus les ramener; désolés de la gloire du Fils, à cette vue l'envie les saisit; aspirant à sa hauteur, ils se remirent fièrement en bataille, résolus par force ou par fraude de réussir et de prévaloir à la fin contre Dieu et son Messie, ou de tomber dans une dernière et universelle ruine: maintenant ils se préparent au combat décisif, dédaignant la fuite ou une lâche retraite, quand le grand Fils de Dieu à toute son armée, rangée à sa droite et à sa gauche parla ainsi:

«—Restez toujours tranquilles dans cet ordre brillant, vous, saints; restez ici, vous, anges armés; ce jour reposez-vous de la bataille. Fidèle a été votre vie guerrière, et elle est acceptée de Dieu; sans crainte dans sa cause juste, ce que vous avez reçu vous avez employé invinciblement. Mais le châtiment de cette bande maudite appartient à un autre bras: la vengeance est à lui, ou à celui qu'il en a seul chargé. Ni le nombre ni la multitude ne sont appelés à l'œuvre de ce jour; demeurez seulement et contemplez l'indignation de Dieu, versée par moi sur ces impies. Ce n'est pas vous, c'est moi, qu'ils ont méprisé, moi qu'ils ont envié; contre moi est toute leur rage, parce que le Père, à qui, dans le royaume suprême du ciel, la puissance et la gloire appartiennent, m'a honoré selon sa volonté. C'est donc pour cela qu'il m'a chargé de leur jugement, afin qu'ils aient ce qu'ils souhaitent, l'occasion d'essayer avec moi, dans le combat qui est le plus fort, d'eux contre moi, ou de moi seul contre eux. Puisqu'ils mesurent tout par la force, qu'ils ne sont jaloux d'aucune autre supériorité, que peu leur importe qui les surpasse autrement, je consens à n'avoir pas avec eux d'autre dispute.»—

«Ainsi parla le Fils, et en terreur changea sa contenance, trop sévère pour être regardée; rempli de colère, il marche à ses ennemis. Les quatre figures déploient à la fois leurs ailes étoilées avec une ombre formidable et continue; et les orbes de son char de feu roulèrent avec le fracas du torrent des grandes eaux, ou d'une nombreuse armée. Lui sur ses impies adversaires fond droit en avant, sombre comme la nuit. Sous ses roues brûlantes, l'immobile Empyrée trembla dans tout son entier; tout excepté le trône même de Dieu. Bientôt il arrive au milieu d'eux; dans sa main droite tenant dix mille tonnerres, il les envoie devant lui tels qu'ils percent de plaies les âmes des rebelles. Étonnés, ils cessent toute résistance, ils perdent tout courage: leurs armes inutiles tombent. Sur les boucliers et les casques, et les têtes des Trônes et des puissants séraphins prosternés, le Messie passe; ils souhaitent alors que les montagnes soient encore jetées sur eux comme un abri contre sa colère! Non moins tempestueuses, des deux côtés ses flèches partent des quatre figures à quatre visages semés d'yeux, et sont jetées par les roues vivantes également semées d'une multitude d'yeux. Un esprit gouvernait ses roues; chaque œil lançait des éclairs, et dardait parmi les maudits une pernicieuse flamme qui flétrissait toute leur force, desséchait leur vigueur accoutumée, et les laissait épuisés, découragés, désolés, tombés. Encore le Fils de Dieu n'employa-t-il pas la moitié de sa force, mais retint à moitié son tonnerre; car son dessein n'était pas de les détruire, mais de les déraciner du ciel. Il releva ceux qui étaient abattus, et comme une horde de boucs, ou un troupeau timide pressé ensemble, il les chasse devant lui foudroyé par les Terreurs et les Furies, jusqu'aux limites et à la muraille de cristal du ciel. Le ciel s'ouvre, se roule en dedans, et laisse à découvert par une brèche spacieuse l'abîme dévasté. Cette vue monstrueuse les frappe d'horreur; ils reculent, mais une horreur bien plus grande les repousse: tête baissée, ils se jettent eux-mêmes en bas du bord du ciel: la colère éternelle brûle après eux dans le gouffre sans fond.

«L'Enfer entendit le bruit épouvantable; l'enfer vit le ciel croulant du ciel: il aurait fui effrayé; mais l'inflexible destin avait jeté trop profondément ses bases ténébreuses, et l'avait trop fortement lié.

«Neuf jours ils tombèrent; le chaos confondu rugit, et sentit une décuple confusion dans leur chute à travers sa féroce anarchie; tant cette énorme déroute l'encombra de ruines! L'enfer béant les reçut tous enfin, et se referma sur eux; l'enfer, leur convenable demeure, l'enfer pénétré d'un feu inextinguible; maison de malheur et de tourment. Le ciel soulagé se réjouit; il répara bientôt la brèche de sa muraille, en retournant au lieu d'où il s'était replié.

«Seul vainqueur par l'expulsion de ses ennemis, le Messie ramena son char de triomphe. Tous ses saints, qui silencieux furent témoins oculaires de ses actes tout-puissants, pleins d'allégresse au-devant de lui s'avancèrent; et dans leur marche, ombragés de palmes, chaque brillante hiérarchie chantait le triomphe, le chantait, lui, Roi victorieux, Fils, Héritier et Seigneur. À lui tout pouvoir est donné; de régner il est le plus digne!

«Célébré, il passe triomphant au milieu du ciel, dans les parvis et dans le temple de son Père tout-puissant élevé sur un trône; son Père le reçut dans la gloire où maintenant il est assis à la droite de la béatitude.

«C'est ainsi que (mesurant les choses du ciel aux choses de la terre), à ta demande, ô Adam, et pour que tu sois en garde par ce qui s'est passé, je t'ai révélé ce qui autrement aurait pu demeurer caché à la race humaine: la discorde survenue et la guerre dans le ciel entre les puissances angéliques, et la chute profonde de ceux qui, aspirant trop haut, se révoltèrent avec Satan: il est maintenant jaloux de ton état, et complote pour te détourner aussi de l'obéissance, afin qu'avec lui privé de félicité, tu partages son châtiment, l'éternelle misère. Ce serait toute sa consolation et sa vengeance s'il pouvait, comme une peine faite au Très-Haut, t'obtenir une fois pour compagnon de son malheur. Mais ne prête pas l'oreille à ses tentations; avertis ta plus faible; profite d'avoir appris d'un exemple terrible la récompense de la désobéissance: ils auraient pu demeurer fermes, cependant ils tombèrent: qu'il t'en souvienne, et crains de transgresser.»

Raphaël, à la demande d'Adam, raconte comment et pourquoi ce monde a été d'abord créé: Dieu, ayant expulsé du ciel Satan et ses anges, déclara que son plaisir était de créer un autre monde et d'autres créatures pour y habiter. Il envoie son Fils dans la gloire et avec un cortège d'anges, pour accomplir l'œuvre de la création en six jours. Les anges célèbrent par des cantiques cette création et la réascension du Fils au ciel.

Raphaël, à la demande d'Adam, raconte comment et pourquoi ce monde a été d'abord créé: Dieu, ayant expulsé du ciel Satan et ses anges, déclara que son plaisir était de créer un autre monde et d'autres créatures pour y habiter. Il envoie son Fils dans la gloire et avec un cortège d'anges, pour accomplir l'œuvre de la création en six jours. Les anges célèbrent par des cantiques cette création et la réascension du Fils au ciel.

Descends du ciel, Uranie, si de ce nom tu es justement appelée! En suivant ta voix divine, j'ai pris mon essor au-dessus de l'Olympe, au-dessus du vol de l'aile de Pégase. Ce n'est pas le nom, c'est le sens de ce nom que j'invoque; car tu n'es pas une des neuf Muses, et tu n'habites pas le sommet du vieil Olympe; mais née du ciel, avant que les collines parussent ou que la fontaine coulât, tu conversais avec l'éternelle Sagesse, la Sagesse ta sœur, et tu jouais avec elle en présence du Père tout-puissant, qui se plaisait à ton chant céleste. Enlevé par toi, je me suis hasardé dans le ciel des deux, moi hôte de la terre, et j'ai respiré l'air de l'empyrée que tu tempérais: avec la même sûreté guide en bas, rends-moi à mon élément natal, de peur que, démonté par ce coursier volant sans frein (comme autrefois Bellérophon dans une région plus abaissée), je ne tombe sur le champ Alcien, pour y errer égaré et abandonné.

La moitié de mon sujet reste encore à chanter, mais dans les bornes plus étroites de la sphère diurne et visible. Arrêté sur la terre, non ravi au-dessus du pôle, je chanterai plus sûrement d'une voix mortelle; elle n'est devenue ni enrouée ni muette, quoique je sois tombé dans de mauvais jours, dans de mauvais jours quoique tombé parmi des langues mauvaises, parmi les ténèbres et la solitude, et entouré de périls. Cependant je ne suis pas seul, lorsque la nuit tu visites mes sommeils, ou lorsque le matin empourpre l'orient.

Préside toujours à mes chants, Uranie! et trouve un auditoire convenable, quoique peu nombreux. Mais chasse au loin la barbare dissonance de Bacchus et de ses amis de la joie; race de cette horde forcenée qui déchira le barde de la Thrace sur le Rhodope, où l'oreille des bois et des rochers était ravie, jusqu'à ce que la clameur sauvage eut noyé la harpe et la voix: la muse ne put défendre son fils. Tu ne manqueras pas ainsi, Uranie, à celui qui t'implore; car toi, tu es un songe céleste, elle un songe vain.

Dis, ô déesse, ce qui suivit après que Raphaël, l'archange affable, eut averti Adam de se garder de l'apostasie, par l'exemple terrible de ce qui arriva dans le ciel à ces apostats, de peur qu'il n'en arrivât de même dans le paradis à Adam et à sa race (chargés de ne pas toucher à l'arbre interdit), s'ils transgressaient et méprisaient ce seul commandement si facile à observer, au milieu du choix de tous les autres goûts qui pouvaient plaire à leurs appétits, quel qu'en fût le caprice.

Adam, avec Ève sa compagne, avait écouté attentivement l'histoire; il était rempli d'admiration et plongé dans une profonde rêverie en écoutant des choses si élevées et si étranges; choses à leur pensée si inimaginables, la haine dans le ciel, la guerre si près de la paix de Dieu dans le bonheur, avec une telle confusion! Mais bientôt le mal chassé retombait comme un déluge sur ceux dont il avait jailli, impossible à mêler à la béatitude.

Maintenant Adam réprima bientôt les doutes qui s'élevaient dans son cœur, et il est conduit (encore sans péché) par le désir de connaître ce qui le touche de plus près: comment ce monde visible du ciel et de la terre commença; quand et d'où il fut créé; pour quelle cause; ce qui fut fait en dedans ou en dehors d'Éden, avec ce dont il a souvenir. Comme un homme de qui l'altération est à peine soulagée, suit de l'œil le cours du ruisseau dont le liquide murmure entendu excite une soif nouvelle, Adam procède de la sorte à interroger son hôte céleste:

«De grandes choses et pleines de merveilles, bien différentes de celles de ce monde, tu as révélées à nos oreilles, interprète divin, par faveur envoyé de l'empyrée pour nous avertir à temps de ce qui aurait pu causer notre perte, s'il nous eût été inconnu, l'humaine connaissance n'y pouvant atteindre. Nous devons des remerciements immortels à l'infinie bonté, et nous recevons son avertissement avec une résolution solennelle d'observer invariablement sa volonté souveraine, la fin de ce que nous sommes. Mais puisque tu as daigné avec complaisance nous faire part pour notre instruction de choses au-dessus de la pensée terrestre (choses qu'il nous importait de savoir comme il l'a semblé à la suprême sagesse); daigne maintenant descendre plus bas, et nous raconter ce qui peut-être il ne nous est pas moins utile de savoir: quand commença ce ciel que nous voyons si distant et si haut orné de feux mouvants et innombrables; qu'est-ce que cet air ambiant qui donne ou remplit tout espace, cet air largement répandu embrassant tout autour cette terre fleurie; quelle cause mut le Créateur, dans son saint repos de toute éternité, à bâtir si tard dans le chaos; et comment l'ouvrage commencé fut tôt achevé? S'il ne t'est pas défendu, tu peux nous dévoiler ce que nous demandons, non pour sonder les secrets de son éternel empire, mais pour glorifier d'autant plus ses œuvres que nous les connaîtrons davantage.

«Et la grande lumière du jour a encore à parcourir beaucoup de sa carrière, quoique déjà sur son déclin; suspendu dans le ciel, le soleil retenu par ta voix, écoute ta voix puissante; il s'arrêtera plus longtemps pour te ouïr raconter son origine, et le lever de la nature du sein du confus abîme. Ou si l'étoile du soir et la lune à ton audience se hâtent, la Nuit avec elle amènera le silence; le Sommeil en t'écoutant veillera, ou bien nous pourrons lui commander l'absence jusqu'à ce que ton chant finisse, et te renvoie avant que brille le matin.»

Ainsi Adam supplia son hôte illustre, et ainsi l'ange, semblable à un Dieu, lui répondit avec douceur:

«Que cette demande faite avec prudence te soit accordée; mais pour raconter les œuvres du Tout-Puissant, quelle parole, quelle langue de séraphin peuvent suffire, ou quel cœur d'homme suffirait à les comprendre? Cependant ce que tu peux atteindre, ce qui peut le mieux servir à glorifier le Créateur et à te rendre aussi plus heureux ne sera pas soustrait à ton oreille. J'ai reçu la commission d'en haut de répondre à ton désir de savoir, dans certaines limites: au-delà, abstiens-toi de demander; ne laisse pas tes propres imaginations espérer des choses non révélées, que le Roi invisible, seul omniscient, a ensevelies dans la nuit, incommunicables à personne sur la terre ou dans le ciel: assez reste en dehors de cela à chercher et à connaître. Mais la science est comme la nourriture; elle n'a pas moins besoin de tempérance pour en régler l'appétit et pour savoir en quelle mesure l'esprit la peut bien supporter; autrement elle oppresse par son excès et change bientôt la sagesse en folie, comme la nourriture en fumée.

«Sache donc: après que Lucifer (ainsi appelé parce qu'il brillait autrefois dans l'armée des anges plus que cette étoile parmi les étoiles) eut été précipité du ciel dans son lieu avec ses légions brûlantes, à travers l'abîme, le Fils étant retourné victorieux avec ses saints, le Tout-Puissant, éternel Père, contempla de son trône leur multitude, et parla de la sorte à son Fils:

«—Du moins notre jaloux ennemi s'est trompé, lui qui croyait que tous comme lui seraient rebelles: par leur secours il se flattait (nous une fois dépossédés) de saisir cette inaccessible et haute forteresse, siège de la Divinité suprême. Dans sa trahison il a entraîné plusieurs dont la place ici n'est plus connue. Cependant la plus grande partie, je le vois, garde toujours son poste: le ciel, peuplé encore, conserve un nombre suffisant d'habitants pour remplir ses royaumes, quoique vastes, pour fréquenter ce haut temple avec des observances dues et des rites solennels. Mais de peur que le cœur de l'ennemi ne s'enfle du mal déjà fait en dépeuplant le ciel (ce qu'il estime follement être un dommage pour moi), je puis réparer ce dommage, si c'en est un de perdre ce qui est perdu de soi-même. Dans un moment je créerai un autre monde; d'un seul homme je créerai une race d'hommes innombrables, pour habiter là, non ici, jusqu'à ce qu'élevés par degrés de mérite, éprouvés par une longue obéissance, ils s'ouvrent eux-mêmes enfin le chemin pour monter ici, et que la terre changée dans le ciel, et le ciel dans la terre, ne forme plus qu'un royaume, en joie et en union sans fin.

«En attendant, demeurez moins pressés, vous pouvoirs célestes; et toi mon Verbe, Fils engendré, par toi j'opère ceci: parle, et qu'il soit fait! Avec toi j'envoie ma puissance et mon esprit qui couvre tout de son ombre. Va et ordonne à l'abîme, dans des limites fixées, d'être terre et ciel. L'abîme est sans bornes, parce que je suis: l'infini est rempli par moi; l'espace n'est pas vide. Quoique je ne sois circonscrit dans aucune étendue, je me retire et n'étends pas partout ma bonté, qui est libre d'agir ou de n'agir pas. Nécessité et hasard n'approchent pas de moi; ce que je veux est destin.»

«Ainsi parla le Tout-Puissant, et ce qu'il avait dit, son Verbe, la divinité filiale, l'exécuta. Immédiats sont les actes de Dieu, plus rapides que le temps et le mouvement; mais à l'oreille humaine ils ne peuvent être dits que par la succession du discours, et dits de telle sorte que l'intelligence terrestre puisse les recevoir.

«Grand triomphe et grande réjouissance furent aux cieux, quand la volonté du Tout-Puissant entendue fut ainsi déclarée. Ils chantèrent:

«—Gloire au Très-Haut! bonne volonté aux hommes à venir, et paix dans leur demeure! Gloire à celui dont la juste colère vengeresse a chassé le méchant de sa vue et des habitations du juste! À lui gloire et louange dont la sagesse a ordonné de créer le bien du mal: au lieu des malins esprits, une race meilleure sera mise dans leur place vacante, et sa bonté se répandra dans des mondes et dans des siècles sans fin.»—

«Ainsi chantaient les hiérarchies.

«Cependant le Fils parut pour sa grande expédition, ceint de la toute-puissance, couronné des rayons de la majesté divine: la sagesse et l'amour immense, et tout son Père brillaient en lui. Autour de son char se répandaient sans nombre Chérubins, Séraphins, Potentats, Trônes, Vertus, esprits ailés, et les chars ailés de l'arsenal de Dieu: ces chars de toute antiquité placés par myriades entre deux montagnes d'airain, étaient réservés pour un jour solennel, tout prêts, harnachés, équipages célestes; maintenant ils se présentent spontanément (car en eux vit un esprit) pour faire cortège à leur Maître. Le ciel ouvrit, dans toute leur largeur, ses portes éternelles tournant sur leurs gonds d'or avec un son harmonieux, pour laisser passer le Roi de gloire dans son puissant Verbe et dans son Esprit, qui venait de créer de nouveaux mondes.

«Ils s'arrêtèrent tous sur le sol du ciel, et contemplèrent du bord l'incommensurable abîme, orageux comme une mer, sombre, dévasté, sauvage, bouleversé jusqu'au fond par des vents furieux, enflant des vagues comme des montagnes, pour assiéger la hauteur du ciel et pour confondre le centre avec le pôle.

«—Silence, vous, vagues troublées! et toi, abîme, paix! dit le Verbe qui fait tout; cessez vos discordes!»—

«Il ne s'arrêta point, mais enlevé sur les ailes des Chérubins, plein de la gloire paternelle, il entra dans le chaos et dans le monde qui n'était pas né; car le chaos entendit sa voix: le cortège des anges le suivait dans une procession brillante, pour voir la création et les merveilles de sa puissance. Alors il arrête les roues ardentes, et prend dans sa main le compas d'or, préparé dans l'éternel trésor de Dieu, pour tracer la circonférence de cet univers et de toutes les choses créées. Une pointe de ce compas il appuie au centre, et tourne l'autre dans la vaste et obscure profondeur, et il dit:

«—Jusque-là étends-toi, jusque-là vont tes limites; que ceci soit ton exacte circonférence, ô monde!»—

«Ainsi Dieu créa le ciel, ainsi il créa la terre; matière informe et vide. De profondes ténèbres couvraient l'abîme: mais sur le calme des eaux l'Esprit de Dieu étendit ses ailes paternelles, et infusa la vertu vitale et la chaleur vitale à travers la masse fluide; mais il précipita en bas la lie noire, tartaréenne, froide, infernale, opposée à la vie. Alors il réunit, alors il engloba les choses semblables avec les choses semblables; il répartit le reste en plusieurs places, et étendit l'air entre les objets: la terre, d'elle-même balancée, sur son centre posa.

«—Que la lumière soit»! dit Dieu.—

«Soudain la lumière éthérée, première des choses, quintessence pure, jaillit de l'abîme, et partie de son orient natal, elle commença à voyager à travers l'obscurité aérienne, enfermée dans un nuage sphérique rayonnant, car le soleil n'était pas encore: dans ce nuageux tabernacle elle séjourna quelque temps.

«Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière des ténèbres par hémisphère: il donna à la lumière le nom de jour, et aux ténèbres le nom de nuit. Et du soir et du matin se fit le premier jour. Il ne passa pas sans être célébré, ce jour, sans être chanté par les chœurs célestes, lorsqu'ils virent l'orient pour la première fois exhalant la lumière des ténèbres; jour de naissance du ciel et de la terre. Ils remplirent de cris de joie et d'acclamations l'orbe universel! ils touchèrent leurs harpes d'or, glorifiant par des hymnes Dieu et ses œuvres: ils le chantèrent Créateur quand le premier soir fut, et quand fut le premier matin.

«Dieu dit derechef:

«—Que le firmament soit au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux d'avec les eaux.»—

«Et Dieu fit le firmament, étendue d'air élémentaire, liquide, pur, transparent, répandu en circonférence jusqu'à la convexité la plus reculée de son grand cercle; division ferme et sûre, séparant les eaux inférieures de celles qui sont au-dessus. Car, ainsi que la terre, Dieu bâtit le monde sur les eaux calmes circonfluentes, dans un large océan de cristal, et fort éloigné du bruyant désordre du chaos, de peur que ses rudes extrémités contiguës ne dérangeassent la structure entière de ce monde; et Dieu donna au firmament le nom de ciel. Ainsi du soir et du matin, le chœur chanta le second jour.

«La terre était créée, mais encore ensevelie, embryon prématuré, dans les entrailles des eaux; elle n'apparaissait pas: sur toute la surface de la terre le plein océan s'étendit, non inutile, car par une humidité tiède et prolifique, attendrissant tout le globe de la terre, il faisait fermenter cette mère commune pour qu'elle pût concevoir, saturée d'une moiteur vivifiante.

«Dieu dit alors:—«Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent dans un seul lieu, et que l'élément aride paraisse.»—

«Aussitôt apparaissent deux montagnes énormes, émergentes, et leurs larges dos pelés se soulevant jusqu'aux nues; leurs têtes montent dans le ciel. Aussi hautes que s'élevèrent les collines intumescentes, aussi bas s'abaissa un bassin creux et profond, ample lit des eaux. Elles y courent avec une précipitation joyeuse, enroulées comme des gouttes sur la poussière, qui se forment en globules par l'aridité. Une partie de ces eaux avec hâte s'élève en mur de cristal, ou en montagne à pic: telle fut la vitesse que le grand commandement imprima aux flots agiles. Comme des armées, à l'appel des trompettes (car tu as entendu parler d'armées), s'attroupent autour de leurs étendards, ainsi la multitude liquide roule vague sur vague là où elle trouve une issue, dans la pente escarpée torrent impétueux, dans la plaine courant paisible. Ni les rochers ni les collines n'arrêtent ces ondes; mais sous la terre, ou en longs circuits promenant leurs sinueuses erreurs, elles se frayent un chemin, et percent dans le sol limoneux de profonds canaux; chose facile avant que Dieu eût ordonné à la terre de devenir sèche partout, excepté entre ces bords où coulent aujourd'hui les fleuves qui entraînent incessamment leur humide cortège.

«Dieu appela terre l'élément aride, et le grand réservoir des eaux rassemblées il l'appela mer; il vit que cela était bon, et dit:

«—Que la terre produise de l'herbe verte, l'herbe qui porte de la graine, et les arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes sur la terre.»—

«À peine a-t-il parlé que la terre nue (jusqu'alors déserte et chauve, sans ornement, désagréable à la vue), poussa une herbe tendre qui revêtit universellement sa surface d'une charmante verdure; alors les plantes de différentes feuilles, qui soudain fleurirent en déployant leurs couleurs variées, égayèrent son sein suavement parfumé. Et celles-ci étaient à peine épanouies que la vigne fleurit, chargée d'une multitude de grappes; la courge enflée rampa, le chalumeau du blé se rangea en bataille dans son champ, l'humble buisson et l'arbrisseau mêlèrent leur chevelure hérissée. Enfin s'élevèrent, comme en cadence, les arbres majestueux, et ils déployèrent leurs branches surchargées, enrichies de fruits ou emperlées de fleurs. Les collines se couronnèrent de hautes forêts; les vallées et les fontaines de touffes de bois; les fleuves de bordures le long de leur cours. La terre à présent parut un ciel, séjour où les dieux pouvaient habiter, errer avec délices, et se plaire à fréquenter ses sacrés ombrages.

«Cependant Dieu n'avait pas encore fait tomber la pluie sur la terre, et il n'y avait encore aucun homme pour labourer les champs; mais il s'élevait du sol une vapeur de rosée qui humectait toute la terre, et toutes les plantes des champs, que Dieu créa avant qu'elles fussent dans la terre, toutes les herbes avant qu'elles grandissent sur la verte tige. Dieu vit que cela était bon. Et le soir et le matin célébrèrent le troisième jour. «Le Tout-Puissant parla encore:

«—Que des corps de lumière soient faits dans la haute étendue du ciel, afin qu'ils séparent le jour de la nuit; et qu'ils servent de signes pour les saisons et pour les jours et le cours des années, et qu'ils soient pour flambeaux; comme je l'ordonne, leur office dans le firmament du ciel sera de donner la lumière à la terre!»—Et cela fut fait ainsi.

«Et Dieu fit deux grands corps lumineux (grands par leur utilité pour l'homme), le plus grand pour présider au jour, le plus petit pour présider à la nuit. Et il fit les étoiles, et les mit dans le firmament du ciel pour illuminer la terre, et pour régler le jour, et pour régler la nuit dans leur vicissitude, et pour séparer la lumière d'avec les ténèbres. Dieu vit, en contemplant son grand ouvrage que cela était bon.

«Car le soleil, sphère puissante, fut celui des corps célestes qu'il fit le premier, non lumineux d'abord, quoique de substance éthérée. Ensuite il forma la lune globuleuse et les étoiles de toutes grandeurs, et il sema le ciel d'étoiles comme un champ. Il prit la plus grande partie de la lumière dans son tabernacle de nuée, il la transplanta et la plaça dans l'orbe du soleil, fait poreux pour recevoir et boire la lumière liquide, fait compacte pour retenir ses rayons recueillis, aujourd'hui grand palais de la lumière. Là, comme à leur fontaine, les autres astres se réparant, puisent la lumière dans leurs urnes d'or, et c'est là que la planète du matin dore ses cornes. Par impression ou par réflexion ces astres augmentent leur petite propriété, bien que, si loin de l'œil humain, on ne les voie que diminués. D'abord dans son orient se montra le glorieux flambeau, régent du jour; il investit tout l'horizon de rayons étincelants, joyeux de courir vers son occident sur le grand chemin du ciel: le pâle crépuscule et les pléiades formaient des danses devant lui, répandant une bénigne influence.

«Moins éclatante, mais à l'opposite, sur le même niveau dans l'ouest, la lune était suspendue; miroir du soleil, elle en emprunte la lumière sur sa pleine face; dans cet aspect, elle n'avait besoin d'aucune autre lumière, et elle garda cette distance jusqu'à la nuit; alors elle brilla à son tour dans l'orient, sa révolution étant accomplie sur le grand axe des cieux; elle régna dans son divisible empire avec mille plus petites lumières, avec mille et mille étoiles! Elles apparurent alors semant de paillettes l'hémisphère qu'ornaient pour la première fois leurs luminaires radieux qui se couchèrent et se levèrent. Le joyeux soir et le joyeux matin couronnèrent le quatrième jour.

«Et Dieu dit:

«—Que les eaux engendrent les reptiles, abondants en frai, créatures vivantes. Et que les oiseaux volent au dessus de la terre, les ailes déployées sous le firmament ouvert du ciel.»—

«Et Dieu créa les grandes baleines et tous les animaux qui ont la vie, tous ceux qui glissent dans les eaux et qu'elles produisent abondamment chacun selon leurs espèces; il créa aussi les oiseaux pourvus d'ailes, chacun selon son espèce; et il vit que cela était bon, et il les bénit en disant:

«—Croissez et multipliez; remplissez les eaux de la mer, des lacs et des rivières; que les oiseaux se multiplient sur la terre.»—

«Aussitôt les détroits et les mers, chaque golfe et chaque baie, fourmillent de frai innombrable et d'une multitude de poissons qui, avec leurs nageoires et leurs brillantes écailles, glissent sous la verte vague; leurs troupes forment souvent des bancs au milieu de la mer. Ceux-ci, solitaires ou avec leurs compagnons, broutent l'algue leur pâturage, et s'égarent dans des grottes de corail, ou se jouant, éclair rapide, montrent au soleil leur robe ondée parsemée de gouttes d'or; ceux-là, à l'aise dans leur coquille de nacre, attendent leur humide aliment, ou, dans une armure qui les couvre, épient leur proie sous les rochers.

«Le veau marin et les dauphins voûtés folâtrent sur l'eau calme; des poissons d'une masse prodigieuse, d'un port énorme, se vautrant pesamment, font une tempête dans l'océan. Là Léviathan, la plus grande des créatures vivantes, étendu sur l'abîme comme un promontoire, dort ou nage, et semble une terre mobile; ses ouïes attirent en dedans et ses naseaux rejettent en dehors une mer.

«Cependant, les antres tièdes, les marais, les rivages, font éclore leur couvée nombreuse de l'œuf qui bientôt se brisant, laisse apercevoir par une favorable fracture les petits tout nus; bientôt emplumés, et en état de voler, ils ont toutes leurs ailes; et avec un cri de triomphe, prenant l'essor dans l'air sublime, ils dédaignent la terre qu'ils voient en perspective sous un nuage. Ici l'aigle et la cigogne, sur les roches escarpées et sur la cime des cèdres, bâtissent leurs aires.

«Une partie des oiseaux plane indolemment dans la région de l'air; d'autres plus sages, formant une figure, tracent leur chemin en commun; intelligents des saisons, ils font partir leurs caravanes aériennes qui volent au-dessus des terres et des mers, et d'une aile mutuelle facilitent leur fuite: ainsi les prudentes cigognes, portées sur les vents, gouvernent leur voyage de chaque année; l'air flotte, tandis qu'elles passent, vanné par des plumes innombrables.

«De branche en branche les oiseaux plus petits solacient les bois de leur chant, et déploient jusqu'au soir leurs ailes peinturées: alors même le rossignol solennel ne cesse pas de chanter, mais toute la nuit il soupire ses tendres lais.

«D'autres oiseaux encore baignent dans les lacs argentés et dans les rivières leur sein duveteux. Le cygne, au cou arqué, entre deux ailes blanches, manteau superbe, fait nager sa dignité avec ses pieds en guise de rames: souvent il quitte l'humide élément, et s'élevant sur ses ailes tendues, il monte dans la moyenne région de l'air. D'autres sur la terre marchent fermes: le coq crêté dont le clairon sonne les heures silencieuses, et cet oiseau qu'orne sa brillante queue, enrichie des couleurs vermeilles de l'arc-en-ciel et d'yeux étoilés. Ainsi les eaux remplies de poissons et l'air d'oiseaux, le matin et le soir solennisèrent le cinquième jour.

«Le sixième et dernier jour de la création se leva enfin au son des harpes du soir et du matin, quand Dieu dit:

«—Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce; les troupeaux, et les reptiles, et les bêtes de la terre, chacun selon son espèce!»—

«La terre obéit: et soudain, ouvrant ses fertiles entrailles, elle enfanta dans une seule couche d'innombrables créatures vivantes, de formes parfaites, pourvues de membres et en pleine croissance. Du sol comme de son gîte, se leva la bête fauve là où elle se tient d'ordinaire, dans la forêt déserte, le buisson, la fougeraie ou la caverne; elles se levèrent par couple sous les arbres: elles marchèrent, le bétail dans les champs et les prairies vertes, ceux-ci rares et solitaires, ceux-là en troupeaux pâturant à la fois, et jaillis du sol en bandes nombreuses. Tantôt les grasses mottes de terre mettent bas une génisse; tantôt paraît à moitié un lion roux, grattant pour rendre libre la partie postérieure de son corps: alors il s'élance comme échappé de ses liens, et, se dressant, secoue sa crinière tavelée. L'once, le léopard et le tigre, se soulevant comme la taupe, jettent par-dessus eux en monticules la terre émiettée. Le cerf rapide de dessous le sol lève sa tête branchue. À peine Béhémoth, le plus gros des fils de la terre, peut dégager de son moule son vaste corps. Les brebis laineuses et bêlantes poussent comme des plantes; le cheval marin et le crocodile écailleux restent indécis entre la terre et l'eau.

«À la fois fut produit tout ce qui rampe sur la terre, insecte ou ver: les uns, en guise d'ailes agitent leurs souples éventails, et décorent leurs plus petits linéaments réguliers de toutes les livrées de l'orgueil de l'été, taches d'or et de pourpre, d'azur et de vert; les autres tirent comme une ligne leur longue dimension, rayant la terre d'une sinueuse trace. Ils ne sont pas tous les moindres de la nature: quelques-uns de l'espèce du serpent, étonnants en longueur et en grosseur, entrelacent leurs tortueux replis, et y ajoutent des ailes.

«D'abord chemine l'économe fourmi, prévoyante de l'avenir; dans un petit corps elle renferme un grand cœur! modèle peut-être à l'avenir de la juste égalité, elle unit en communauté ses tribus populaires. Ensuite parut en essaim l'abeille femelle qui nourrit délicieusement son mari fainéant, et bâtit ses cellules de cire remplies de miel. Le reste est sans nombre, et tu sais leur nature, et tu leur donnas des noms inutiles à te répéter. Il ne t'est pas inconnu, le serpent (la bête la plus subtile des champs); d'une énorme étendue quelquefois; il a des yeux d'airain, une crinière hirsute et terrible, quoiqu'il ne te soit point nuisible, et qu'il obéisse à ton appel.


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