«Les cieux brillaient maintenant dans toute leur gloire, et roulaient selon les mouvements que la main du grand premier moteur imprima d'abord à leur cours. La terre achevée dans son riche appareil, souriait charmante; l'air, l'eau, la terre, étaient fréquentés par l'oiseau qui vole, le poisson qui nage, la bête qui marche: et le sixième jour n'était pas encore accompli.
«Il y manquait le chef-d'œuvre, la fin de tout ce qui a été fait, un être non courbé, non brute comme les autres créatures, mais qui, doué de la sainteté de la raison, pût dresser sa stature droite, et avec un front serein, se connaissant soi-même, gouverner le reste; un être qui, magnanime, pût correspondre d'ici avec le ciel, mais reconnaître, dans sa gratitude, d'où son bien descend, et, le cœur, la voix, les yeux dévotement dirigés là, adorer, révérer le Dieu suprême qui le fit chef de tous ses ouvrages. C'est pourquoi le Père tout-puissant, éternel (car où n'est-il pas présent?) distinctement à son Fils parla de la sorte:
«—Faisons à présent l'homme à notre image et à notre ressemblance; et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes des champs, à toute la terre et à tous les reptiles qui se remuent sur la terre.»
«Cela dit, il te forma, toi, Adam; toi, ô homme poussière de la terre; et il souffla dans tes narines le souffle de la vie: il te créa à sa propre image, à l'image exacte de Dieu, et tu devins une âme vivante. Mâle il te créa, mais il créa femelle ta compagne, pour ta race. Alors il bénit le genre humain, et dit:
«Croissez, multipliez; et remplissez la terre et vous l'assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tous les animaux vivants qui se meuvent sur la terre, partout où ils ont été créés, car aucun lieu n'est encore désigné par un nom.» De là, comme tu sais, il te porta dans ce délicieux bocage, dans ce jardin planté des arbres de Dieu, délectables à voir et à goûter. Et il te donna libéralement tout leur fruit agréable pour nourriture (ici sont réunies toutes les espèces que porte toute la terre, variété infinie!); mais du fruit de l'arbre qui goûté, produit la connaissance du bien et du mal, tu dois t'abstenir; le jour où tu en manges, tu meurs. La mort est la peine imposée; prends garde, et gouverne bien ton appétit, de peur que le péché ne te surprenne, et sa noire suivante, la mort.
«Ici Dieu finit: et tout ce qu'il avait fait, il le regarda, et vit que tout était entièrement bon: ainsi le soir et le matin accomplirent le sixième jour; toutefois non pas avant que le Créateur cessant son travail, quoique non fatigué, retournât en haut, en haut au ciel des cieux, sa sublime demeure, pour contempler de là ce monde nouvellement créé, cette addition à son empire, pour voir comment il se montrait en perspective de son trône, combien bon, combien beau, répondant à sa grande idée.
«Il s'enleva, suivi d'acclamations, et au son mélodieux de dix mille harpes qui faisaient entendre d'angéliques harmonies. La terre, l'air, résonnaient (tu t'en souviens, car tu les entendis); les cieux et toutes les constellations retentirent, les planètes s'arrêtèrent dans leur station pour écouter, tandis que la pompe brillante montait en jubilation. Ils chantaient:
«—Ouvrez-vous, portes éternelles; ouvrez, ô cieux, vos portes vivantes! laissez entrer le grand Créateur, revenu magnifique de son ouvrage, de son ouvrage des six jours, un monde! Ouvrez-vous, et désormais ouvrez-vous souvent; car Dieu délecté daignera souvent visiter les demeures des hommes justes, et par une fréquente communication il y enverra ses courriers ailés, pour les messages de sa grâce suprême.»—
«Ainsi chantait le glorieux cortège dans son ascension: le Verbe à travers le ciel, qui ouvrit dans toute leur grandeur ses portes éclatantes, suivit le chemin direct jusqu'à la maison éternelle de Dieu; chemin large et ample, dont la poussière est d'or et le pavé d'étoiles, comme les étoiles que tu vois dans la Galaxie, cette voie lactée que tu découvres, la nuit, comme une zone poudrée d'étoiles.
«Et maintenant, sur la terre, le septième soir se leva dans Éden, car le soleil s'était couché, et le crépuscule, avant-coureur de la nuit, venait de l'orient, quand au saint mont, sommet élevé du ciel, trône impérial de la Divinité, à jamais fixé, ferme et sûr, la puissance filiale arriva et s'assit avec son Père. Car lui aussi, quoiqu'il demeurât à la même place (tel est le privilège de l'omniprésence), était allé invisible à l'ouvrage ordonné, lui commencement et fin de toutes choses. Et se reposant alors du travail, il bénit et sanctifia le septième jour, parce qu'il se reposa ce jour-là de tout son ouvrage. Mais il ne fut pas chômé dans un sacré silence; la harpe eut du travail, et ne se reposa pas; la flûte grave, le tympanon, tous les orgues au clavier mélodieux, tous les sons touchés sur la corde ou le fil d'or, confondirent de doux accords entremêlés de voix en chœur ou à l'unisson. Des nuages d'encens, fumant dans des encensoirs d'or, cachèrent la montagne. La création et l'œuvre des six jours furent chantées.
«—Grands sont tes ouvrages, ô Jéhovah! infini ton pouvoir! quelle pensée te peut mesurer, quelle langue te raconter? Plus grand maintenant dans ton retour, qu'après le combat des anges géants: toi, ce jour-là tes foudres te magnifièrent, mais il est plus grand de créer que de détruire ce qui est créé. Qui peut te nuire, Roi puissant, ou borner ton empire? Facilement as-tu repoussé l'orgueilleuse entreprise des esprits apostats et dissipé leurs vains conseils, lorsque, dans leur impiété, ils s'imaginèrent te diminuer, te retirer de toi la foule de tes adorateurs. Qui cherche à t'amoindrir ne sert, contre son dessein, qu'à manifester d'autant plus ta puissance; tu emploies la méchanceté de ton ennemi, et tu en fais sortir le bien: témoin ce monde nouvellement créé, autre ciel non loin de la porte du ciel, fondé, en vue, sur le pur cristallin, la mer de verre; d'une étendue presque immense, ce ciel a de nombreuses étoiles, et chaque étoile a peut-être un monde destiné à être habité: mais tu connais leurs temps. Au milieu de ces mondes se trouve la terre, demeure des hommes, leur séjour agréable avec son océan inférieur répandu alentour. Trois fois heureux les hommes et les fils des hommes que Dieu a favorisés ainsi! qu'il a créés à son image, pour habiter là et pour l'adorer, et en récompense régner sur toutes ses œuvres, sur la terre, la mer ou l'air, et multiplier une race d'adorateurs saints et justes! Trois fois heureux s'ils connaissent leur bonheur, et s'ils persévèrent dans la justice!»—
«Ils chantaient ainsi, et l'Empyrée retentit d'alleluia; ainsi fut gardé le jour du sabbat.
«Je pense maintenant, ô Adam! avoir pleinement satisfait à ta requête, qui demanda comment ce monde, et la face des choses, commencèrent d'abord, et ce qui fut fait avant ton souvenir, dès le commencement, afin que la postérité, instruite par toi, le pût apprendre. Si tu as à rechercher quelque autre chose ne surpassant pas l'intelligence humaine, parle.»
Adam s'enquiert des mouvements célestes; il reçoit une réponse douteuse et est exhorté à chercher de préférence des choses plus dignes d'être connues. Adam y consent; mais, désirant encore retenir Raphaël, il lui raconte les choses dont il se souvient, depuis sa propre création; sa translation dans le paradis; son entretien avec Dieu touchant la solitude et une société convenable; sa première rencontre et ses noces avec Ève. Son discours là-dessus avec l'Ange, qui part après des admonitions répétées.
Adam s'enquiert des mouvements célestes; il reçoit une réponse douteuse et est exhorté à chercher de préférence des choses plus dignes d'être connues. Adam y consent; mais, désirant encore retenir Raphaël, il lui raconte les choses dont il se souvient, depuis sa propre création; sa translation dans le paradis; son entretien avec Dieu touchant la solitude et une société convenable; sa première rencontre et ses noces avec Ève. Son discours là-dessus avec l'Ange, qui part après des admonitions répétées.
L'ange finit, et dans l'oreille d'Adam laisse sa voix si charmante que, pendant quelque temps, croyant qu'il parlait encore, il restait encore immobile pour l'écouter. Enfin, comme nouvellement éveillé, il lui dit, plein de reconnaissance:
«Quels remercîments suffisants, ou quelle récompense proportionnée ai-je à t'offrir, divin historien, qui as si abondamment étanché la soif que j'avais de connaître, qui as eu cette condescendance amicale de raconter des choses autrement pour moi inscrutables, maintenant entendues avec surprise, mais avec délice, et comme il est dû, avec une gloire attribuée au souverain Créateur! Néanmoins quelque doute me reste que ton explication peut seule résoudre.
«Lorsque je vois cette excellente structure, ce monde, composé du ciel et de la terre, et que je calcule leurs grandeurs, cette terre est une tache, un grain, un atome, comparée avec le firmament, et tous ses astres comptés, qui semblent rouler dans des espaces incompréhensibles, car leur distance et leur prompt retour diurne le prouvent. Quoi! uniquement pour administrer la lumière l'espace d'un jour et d'une nuit autour de cette terre opaque, et de cette tache d'un point, eux, dans toute leur vaste inspection d'ailleurs inutiles! En raisonnant j'admire souvent comment la nature sobre et sage a pu commettre de pareilles disproportions, a pu, d'une main prodigue, créer les corps les plus beaux, multiplier les plus grands pour ce seul usage (à ce qu'il paraît), et imposer à leurs orbes de telles révolutions sans repos, jour par jour répétées. Et cependant la terre sédentaire (qui pourrait se mouvoir mieux dans un cercle beaucoup moindre), servie par plus noble qu'elle, atteint ses fins sans le plus petit mouvement et reçoit la chaleur et la lumière, comme le tribut d'une course incalculable, apporté avec une rapidité incorporelle, rapidité telle que les nombres manquent pour l'exprimer.»
Ainsi parla notre premier père, et il sembla par sa contenance entrer dans des pensées studieuses et abstraites; ce qu'Ève apercevant du lieu où elle était assise retirée en vue, elle se leva avec une modestie majestueuse et une grâce qui engageaient celui qui la voyait à souhaiter qu'elle restât. Elle alla parmi ses fruits et ses fleurs pour examiner comment ils prospéraient, bouton et fleur, ses élèves: ils poussèrent à sa venue, et, touchés par sa belle main, grandirent plus joyeusement. Cependant elle ne se retira point comme non charmée de tels discours, ou parce que son oreille n'était pas capable d'entendre ce qui était élevé; mais elle se réservait ce plaisir, Adam racontant, elle seule auditrice; elle préférait à l'ange son mari le narrateur, et elle aimait mieux l'interroger; elle savait qu'il entremêlerait d'agréables digressions, et résoudrait les hautes difficultés par des caresses conjugales: des lèvres de son époux les paroles ne lui plaisaient pas seules! Oh! quand se rencontre à présent un pareil couple, mutuellement uni en dignité et en amour? Ève s'éloigna avec la démarche d'une déesse; elle n'était pas sans suite, car près d'elle, comme une reine, un cortège de grâces attrayantes se tient toujours; et d'autour d'elle jaillissaient dans tous les yeux des traits de désir qui faisaient souhaiter encore sa présence.
Et Raphaël, bienveillant et facile, répond à présent au doute qu'Adam avait proposé:
«De demander ou de t'enquérir, je ne te blâme pas, car le ciel est comme le livre de Dieu ouvert devant toi, dans lequel tu peux lire ses merveilleux ouvrages et apprendre ses saisons, ses heures, ou ses mois, ou ses années; pour atteindre à ceci, que le ciel ou la terre se meuvent, peu importe si tu comptes juste. Le grand Architecte a fait sagement de cacher le reste à l'homme ou à l'ange, de ne pas divulguer ses secrets pour être scrutés par ceux qui doivent plutôt les admirer; ou s'ils veulent hasarder des conjectures, il a livré son édifice des deux à leurs disputes, afin peut-être d'exciter son rire par leurs opinions vagues et subtiles, quand dans la suite ils viendront à mouler le ciel et à calculer les étoiles. Comme ils manieront la puissante structure! comme ils bâtiront, débâtiront, s'ingénieront pour sauver les apparences! comme ils ceindront la sphère de cercles concentriques et excentriques, de cycles et d'épicycles, d'orbes dans des orbes, mal écrits sur elle! Déjà je devine ceci par ton raisonnement, toi qui dois guider ta postérité, et qui supposes que des corps plus grands et lumineux n'en doivent pas servir de plus petits privés de lumière, ni le ciel parcourir de pareils espaces, tandis que la terre, assise tranquille, reçoit seule le bénéfice de cette course.
«Considère d'abord que grandeur ou éclat ne suppose pas excellence: la terre, bien qu'en comparaison du ciel, si petite et sans lumière, peut contenir des qualités solides en plus d'abondance que le soleil qui brille stérile, et dont la vertu n'opère pas d'effet sur lui-même, mais sur la terre féconde: là ses rayons reçus d'abord (inactifs ailleurs) trouvent leur vigueur. Encore, ces éclatants luminaires ne sont pas serviables à la terre, mais à toi, habitant de la terre.
«Quant à l'immense circuit du ciel, qu'il raconte la haute magnificence du Créateur, lequel a bâti d'une manière si vaste, et étendu ses lignes si loin, afin que l'homme puisse savoir qu'il n'habite pas chez lui; édifice trop grand pour qu'il le remplisse, logé qu'il est dans une petite portion: le reste est formé pour des usages mieux connus de son souverain Seigneur. Attribue la vitesse de ces cercles, quoique sans nombre, à l'omnipotence de Dieu, qui pourrait ajouter à des substances matérielles une rapidité presque spirituelle. Tu ne me crois pas lent, moi qui, depuis l'heure matinale parti du ciel où Dieu réside, suis arrivé dans Éden avant le milieu du jour, distance inexprimable dans des nombres qui aient un nom.
«Mais j'avance ceci, en admettant le mouvement des cieux, pour montrer combien a peu de valeur ce qui te porte à en douter; non que j'affirme ce mouvement, quoiqu'il te semble tel, à toi qui as ta demeure ici sur la terre. Dieu, pour éloigner ses voies du sens humain, a placé le ciel tellement loin de la terre, que la vue terrestre, si elle s'aventure, puisse se perdre dans des choses trop sublimes, et n'en tirer aucun avantage.
«Quoi? si le soleil est le centre du monde, et si d'autres astres (par sa vertu attractive et par la leur même incités) dansent autour de lui des rondes variées? Tu vois dans six planètes leur course errante, maintenant haute, maintenant basse, tantôt cachée, progressive, rétrograde ou demeurant stationnaire: que serait-ce si la septième planète, la terre (quoiqu'elle semble si immobile), se mouvait insensiblement par trois mouvements divers? Sans cela ces mouvements, ou tu les dois attribuer à différentes sphères mues en sens contraire croisant leurs obliquités, ou tu dois sauver au soleil sa fatigue, ainsi qu'à ce rhombe rapide supposé nocturne et diurne, invisible d'ailleurs au-dessus de toutes les étoiles; roue du jour et de la nuit. Tu n'aurais plus besoin d'y croire si la terre, industrieuse d'elle-même, cherchait le jour en voyageant à l'orient, et si de son hémisphère opposé au rayon du soleil elle rencontrait la nuit son autre hémisphère étant encore éclairé de la lumière du jour. Que serait-ce si cette lumière reflétée par la terre à travers la vaste transparence de l'air, était comme la lumière d'un astre pour le globe terrestre de la lune, la terre éclairant la lune pendant le jour, comme la lune éclaire la terre pendant la nuit? Réciprocité dans le cas où la lune aurait une terre, des champs et des habitants. Tu vois ses taches comme des nuages; les nuages peuvent donner de la pluie, et la pluie peut produire des fruits dans le sol amolli de la lune, pour nourrir ceux qui sont placés là.
«Peut-être découvriras-tu d'autres soleils accompagnés de leurs lunes, communiquant la lumière mâle et femelle; ces deux grands sexes animent le monde, peut-être rempli dans chacun de ses orbes par quelque créature qui vit. Car qu'une aussi vaste étendue de la nature soit privée d'âmes vivantes; qu'elle soit déserte, désolée, faite seulement pour briller, pour payer à peine à chaque orbe une faible étincelle de lumière envoyée si loin, en bas à cet orbe habitable qui lui renvoie cette lumière, c'est ce qui sera une éternelle matière de dispute.
«Mais que ces choses soient ou ne soient pas ainsi; que le soleil dominant dans le ciel se lève sur la terre, ou que la terre se lève sur le soleil; que le soleil commence dans l'orient sa carrière ardente, ou que la terre s'avance de l'occident dans une course silencieuse, à pas inoffensifs, dorme sur son axe doux, tandis qu'elle marche d'un mouvement égal et t'emporte mollement avec l'atmosphère tranquille; ne fatigue pas tes pensées de ces choses cachées; laisse-les au Dieu d'en haut; sers-le et crains-le. Qu'il dispose comme il lui plaît des autres créatures, quelque part qu'elles soient placées. Réjouis-toi dans ce qu'il t'a donné, ce Paradis et ta belle Ève. Le ciel est pour toi trop élevé, pour que tu puisses savoir ce qui s'y passe. Sois humblement sage! pense seulement à ce qui concerne toi et ton être; ne rêve point d'autres mondes, des créatures qui y vivent de leur état, de leur condition ou degré: sois content de ce qui t'a été révélé jusqu'ici, non-seulement de la terre, mais du plus haut ciel.»
Adam, éclairci sur ses doutes, lui répliqua:
«Combien pleinement tu m'as satisfait, pure intelligence du ciel, ange serein! et combien, délivré de sollicitudes, tu m'as enseigné, pour vivre le chemin le plus aisé! tu m'as appris à ne point interrompre avec des imaginations perplexes la douceur d'une vie dont Dieu a ordonné à tous soucis pénibles d'habiter loin, et de ne pas nous troubler, à moins que nous ne les cherchions nous-mêmes, par des pensées errantes et des notions vaines. Mais l'esprit, ou l'imagination, est apte à s'égarer sans retenue; il n'est point de fin à ses erreurs, jusqu'à ce que avertie, ou enseignée par l'expérience, elle apprenne que la première sagesse n'est pas de connaître amplement les matières obscures, subtiles et d'un usage éloigné, mais ce qui est devant nous dans la vie journalière; le reste est fumée, ou vanité, ou folle extravagance, et nous rend, dans les choses qui nous concernent le plus, sans expérience, sans habitude, et cherchant toujours. Ainsi descendons de cette hauteur, abaissons notre vol et parlons des choses utiles près de nous, d'où, par hasard, peut naître l'occasion de te demander quelque chose non hors de raison, m'accordant ta complaisance et ta faveur accoutumée.
«Je t'ai entendu raconter ce qui a été fait avant mon souvenir; à présent écoute-moi raconter mon histoire, que tu ignores peut-être. Le jour n'est pas encore dépensé; jusqu'ici tu vois de quoi je m'avise subtilement pour te retenir, t'invitant à entendre mon récit; folie! si ce n'était dans l'espoir de ta réponse: car tandis que je suis assis avec toi, je me crois dans le ciel, ton discours est plus flatteur à mon oreille que les fruits les plus agréables du palmier ne le sont à la faim et à la soif, après le travail, à l'heure du doux repas: ils rassasient et bientôt lassent, quoique agréables: mais tes paroles, imbues d'une grâce divine, n'apportent à leur douceur aucune satiété.»
Raphaël répliqua, célestement doux:
«Tes lèvres ne sont pas sans grâce, père des hommes, ni ta langue sans éloquence, car Dieu avec abondance a aussi répandu ses dons sur toi extérieurement et intérieurement, toi sa brillante image: parlant ou muet, toute beauté et toute grâce t'accompagnent, et forment chacune de tes paroles, chacun de tes mouvements. Dans le ciel, nous ne te regardons pas moins que comme notre compagnon de service sur la terre, et nous nous enquérons avec plaisir des voies de Dieu dans l'homme; car Dieu, nous le voyons, t'a honoré, et a placé dans l'homme son égal amour.
«Parle donc, car il arriva que le jour où tu naquis, j'étais absent, engagé dans un voyage difficile et ténébreux, au loin dans une excursion vers les portes de l'enfer. En pleine légion carrée (ainsi nous en avions reçu l'ordre), nous veillâmes à ce qu'aucun espion ou aucun ennemi ne sortît de là, tandis que Dieu était à son ouvrage, de peur que lui, irrité par cette irruption audacieuse, ne mêlât la destruction à la création. Non que les esprits rebelles osassent sans sa permission rien tenter, mais il nous envoya pour établir ses hauts commandements comme souverain Roi et pour nous accoutumer à une prompte obéissance.
«Nous trouvâmes étroitement fermées les horribles portes, étroitement fermées et barricadées fortement; mais longtemps avant notre approche, nous entendîmes au dedans un bruit autre que le son de la danse et du chant: tourment, et haute lamentation, et rage furieuse! Contents, nous retournâmes aux rivages de la lumière avant le soir du sabbat: tel était notre ordre. Mais ton récit à présent: car je l'attends, non moins charmé de tes paroles que toi des miennes.»
Ainsi parla ce pouvoir semblable à un Dieu, et alors notre premier père:
«Pour l'homme, dire comment la vie humaine commença, est difficile, car qui connut soi-même son commencement? Le désir de converser plus longtemps encore avec toi m'induit à parler.
«Comme nouvellement éveillé du plus profond sommeil, je me trouvai couché mollement sur l'herbe fleurie, dans une sueur embaumée que par ses rayons le soleil sécha en se nourrissant de la fumante humidité. Droit vers le ciel, je tournai mes yeux étonnés, et contemplai quelque temps le firmament spacieux, jusqu'à ce que levé par une rapide et instinctive impulsion, je bondis, comme m'efforçant d'atteindre là, et je me tins debout sur mes pieds.
«Autour de moi, j'aperçus une colline, une vallée, des bois ombreux, des plaines rayonnantes au soleil, et une liquide chute de ruisseaux murmurants; dans ces lieux j'aperçus des créatures qui vivaient et se mouvaient, qui marchaient ou volaient; des oiseaux gazouillant sur les branches: tout souriait; mon cœur était noyé de joie et de parfum.
«Je me parcours alors moi-même, et membre à membre je m'examine, et quelquefois je marche, et quelquefois je cours avec des jointures flexibles, selon qu'une vigueur animée me conduit; mais qui j'étais, où j'étais, par quelle cause j'étais, je ne le savais pas. J'essayai de parler, et sur-le-champ je parlai; ma langue obéit et put nommer promptement tout ce que je voyais.
«Toi, soleil, dis-je, belle lumière! et toi, terre éclairée, si fraîche et si riante! vous, collines et vallées; vous, rivières, bois et plaines; et vous qui vivez et vous mouvez, belles créatures, dites, dites, si vous l'avez vu, comment suis-je ainsi venu, comment suis-je ici? Ce n'est de moi-même; c'est donc par quelque grand créateur prééminent en bonté et en pouvoir. Dites-moi comment je puis le connaître, comment l'adorer celui par qui je me meus, je vis, et sens que je suis plus heureux que je ne le sais?
«Pendant que j'appelais de la sorte et que je m'égarais je ne sais où, loin du lieu où j'avais d'abord respiré l'air et vu d'abord cette lumière fortunée, comme aucune réponse ne m'était faite, je m'assis pensif sur un banc vert, ombragé et prodigue de fleurs. Là, un agréable sommeil s'empara de moi pour la première fois, et accabla d'une douce oppression mes sens assoupis, non troublés, bien qu'alors je me figurasse repasser à mon premier état d'insensibilité et me dissoudre.
«Quand soudain à ma tête se tint un songe dont l'apparition intérieure inclina doucement mon imagination à croire que j'avais encore l'être et que je vivais. Quelqu'un vint, ce me semble, de forme divine, et me dit:
«—Ta demeure te manque. Adam: lève-toi, premier homme, toi destiné à devenir le premier père d'innombrables hommes! Appelé par toi, je viens, ton guide au jardin de béatitude, ta demeure préparée.»—
«Ainsi disant, il me prit par la main et me leva: et sur les campagnes et les eaux doucement glissant comme dans l'air sans marcher, il me transporta enfin sur une montagne boisée, dont le sommet était une plaine: circuit largement clos, planté d'arbres les meilleurs, de promenades et de bosquets; de sorte que ce que j'avais vu sur la terre auparavant semblait à peine agréable. Chaque arbre chargé du plus beau fruit, qui pendait en tentant l'œil, excitait en moi un désir soudain de cueillir et de manger. Sur quoi je m'éveillai, et trouvai devant mes yeux, en réalité, ce que le songe m'avait vivement offert en image. Ici aurait recommencé ma course errante, si celui qui était mon guide à cette montagne n'eût apparu parmi les arbres; présence divine! Rempli de joie, mais avec une crainte respectueuse, je tombai soumis en adoration à ses pieds. Il me releva, et:
«—Je suis celui que tu cherches, me dit-il avec douceur; auteur de tout ce que tu vois au-dessus, ou autour de toi, ou au-dessous. Je te donne ce paradis, regarde-le comme à toi pour le cultiver et le bien tenir, et en manger le fruit. De chaque arbre qui croît dans le jardin, mange librement et de bon cœur; ne crains point ici de disette; mais de l'arbre dont l'opération apporte la connaissance du bien et du mal, arbre que j'ai planté comme le gage de ton obéissance et de ta foi, dans le jardin auprès de l'arbre de vie (souviens-toi de ce dont je t'avertis), évite de goûter et évite la conséquence amère. Car sache que le jour où tu en mangeras, ma seule défense étant transgressée, inévitablement tu mourras, mortel de ce jour; et tu perdras ton heureuse situation, chassé d'ici dans un monde de malheur et de misère.»—
«Il prononça sévèrement cette rigoureuse sentence, qui résonne encore terrible à mon oreille, bien qu'il ne dépende que de moi de ne pas l'encourir. Mais il reprit bientôt son aspect serein, et renouvela de la sorte son gracieux propos:
«—Non seulement cette belle enceinte, mais la terre entière, je la donne à toi et à ta race. Possédez-la comme seigneurs, et toutes les choses qui vivent dedans, ou qui vivent dans la mer, ou dans l'air, animaux, poissons, oiseaux. En signe de quoi, voici les animaux et les oiseaux, chacun selon son espèce; je te les amène pour recevoir leurs noms de toi, et pour te rendre foi et hommage avec une soumission profonde. Entends la même chose des poissons dans leur aquatique demeure, non semoncés ici, parce qu'ils ne peuvent changer leur élément pour respirer un air plus subtil.»—
«Comme il parlait, voici les animaux et les oiseaux s'approchant deux à deux; les animaux fléchissant humblement le genou avec des flatteries, les oiseaux abaissés sur leurs ailes. Je les nommais à mesure qu'ils passaient, et je comprenais leur nature (tant était grand le savoir dont Dieu avait doué ma soudaine intelligence!); mais parmi ces créatures, je ne trouvai pas ce qui me semblait manquer encore, et j'osai m'adresser ainsi à la céleste vision.
«—Oh! de quel nom t'appeler, car toi au-dessus de toutes ces créatures, au-dessus de l'espèce humaine, ou au-dessus de ce qui est plus haut que l'espèce humaine, tu surpasses beaucoup tout ce que je puis nommer? Comment puis-je t'adorer, auteur de cet univers et de tout ce bien donné à l'homme, pour le bien-être duquel, si largement et d'une main libérale, tu as pourvu à toutes choses? Mais avec moi, je ne vois personne qui partage. Dans la solitude est-il un bonheur! qui peut jouir seul! ou, en jouissant de tout, quel contentement trouver?»—
«Ainsi je parlais présomptueux, et la vision, comme avec un sourire, plus brillante, répliqua ainsi:
«—Qu'appelles-tu solitude? La terre et l'air ne sont-ils pas remplis de diverses créatures vivantes, et toutes celles-ci ne sont-elles pas à ton commandement pour venir jouer devant toi? Ne connais-tu pas leur langage et leurs mœurs? Elles savent aussi, et ne raisonnent pas d'une manière méprisable. Trouve un passe-temps avec elles, et domine sur elles; ton royaume est vaste.»—
«Ainsi parla l'universel Seigneur et sembla dicter des ordres. Moi, ayant imploré par une humble prière la permission de parler, je répliquai:
«—Que mes discours ne t'offensent pas, céleste puissance; mon Créateur, sois propice tandis que je parle. Ne m'as-tu pas fait ici ton représentant, et n'as-tu pas placé bien au-dessous de moi ces inférieures créatures? Entre inégaux quelle société, quelle harmonie, quel vrai délice peuvent s'assortir? Ce qui doit être mutuel doit être donné et reçu en juste proportion; mais en disparité, si l'un est élevé, l'autre toujours abaissé, ils ne peuvent bien se convenir l'un l'autre, mais ils se deviennent bientôt également ennuyeux. Je parle d'une société telle que je la cherche, capable de participer à tout délice rationnel, dans lequel la brute ne saurait être la compagne de l'homme. Les brutes se réjouissent chacune avec leur espèce, le lion avec la lionne; si convenablement tu les as unies deux à deux! L'oiseau peut encore moins converser avec le quadrupède, le poisson avec l'oiseau, le singe avec le bœuf; l'homme peut donc encore moins s'associer à la bête, et il peut le moins de tous.»—
«À quoi le Tout-Puissant, non offensé, répondit:
«—Tu te proposes, je le vois, un bonheur fin et délicat dans le choix de tes associés, Adam, et dans le sein du plaisir, tu ne goûteras aucun plaisir, étant seul. Que penses-tu donc de moi et de mon état! te semble-je ou non posséder suffisamment de bonheur, moi qui suis seul de toute éternité? car je ne me connais ni second, ni semblable, d'égal beaucoup moins. Avec qui donc puis-je converser, si ce n'est avec les créatures que j'ai faites, et celles-ci, à moi inférieures, descendent infiniment plus au-dessous de moi, que les autres créatures au-dessous de toi.»—
«Il se tut; je repris humblement:
«—Pour atteindre la hauteur et la profondeur de tes voies éternelles, toutes pensées humaines sont courtes. Souverain des choses! tu es parfait en toi-même, et on ne trouve rien en toi de défectueux: l'homme n'est pas ainsi; il ne se perfectionne que par degrés: c'est la cause de son désir de société avec son semblable pour aider ou consoler ses insuffisances. Tu n'as pas besoin de te propager, déjà infini, et accompli dans tous les nombres, quoique tu sois un. Mais l'homme par le nombre doit manifester sa particulière imperfection, et engendrer son pareil de son pareil, en multipliant son image défectueuse en unité, ce qui exige un amour mutuel et la plus tendre amitié. Toi dans ton secret, quoique seul, supérieurement accompagné de toi-même, tu ne cherches pas de communication sociale: cependant, si cela te plaisait, tu pourrais élever ta créature déifiée à quelque hauteur d'union ou de communion que tu voudrais: moi en conversant je ne puis redresser ces brutes courbées, ni trouver ma complaisance dans leurs voies.»—
«Ainsi enhardi, je parlai; et j'usai de la liberté accordée, et je trouvai accueil: ce qui m'obtint cette réponse de la gracieuse voix divine:
«—Jusque ici, Adam, je me suis plu à t'éprouver, et j'ai trouvé que tu connaissais non seulement les bêtes, que tu as proprement nommées, mais toi-même; exprimant bien l'esprit libre en toi, mon image, qui n'a point été départie à la brute, dont la compagnie pour cela ne peut te convenir; tu avais une bonne raison pour la désapprouver franchement: pense toujours de même. Je savais, avant que tu parlasses, qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul; une compagnie telle que tu la voyais alors, je ne t'ai pas destinée; je te l'ai présentée seulement comme une épreuve, pour voir comment tu jugerais du juste et du convenable. Ce que je te vais maintenant apporter te plaira, sois-en sûr; c'est ta ressemblance, ton aide convenable, ton autre toi-même, ton souhait exactement selon le désir de ton cœur.»—
«Il finit ou je ne l'entendis plus, car alors ma nature terrestre accablée par sa nature céleste (sous laquelle elle s'était tenue longtemps exaltée à la hauteur de ce colloque divin et sublime), ma nature éblouie et épuisée comme quand un objet surpasse les sens, s'affaissa, et chercha la réparation du sommeil qui tomba à l'instant sur moi, appelé comme en aide par la nature, et il ferma mes yeux.
«Mes yeux il ferma, mais laissa ouverte la cellule de mon imagination, ma vue intérieure, par laquelle, ravi comme en extase, je vis, à ce qu'il me sembla, quoique dormant où j'étais, je vis la forme toujours glorieuse devant qui je m'étais tenu éveillé, laquelle, se baissant, m'ouvrit le côté gauche, y prit une côte toute chaude des esprits du cœur, et le sang de la vie coulant frais: large était la blessure, mais soudain remplie de chair et guérie.
«La forme pétrit et façonna cette côte avec ses mains; sous ses mains créatrices se forma une créature semblable à l'homme, mais de sexe différent, si agréablement belle que ce qui semblait beau dans tout le monde semblait maintenant chétif, ou paraissait réuni en elle, contenu en elle et dans ses regards, qui depuis ce temps ont épanché dans mon cœur une douceur jusqu'alors non éprouvée; son air inspira à toutes choses l'esprit d'amour et un amoureux délice. Elle disparut, et me laissa dans les ténèbres. Je m'éveillai pour la trouver, ou pour déplorer à jamais sa perte, et abjurer tous les autres plaisirs.
«Lorsque j'étais hors d'espoir, la voici non loin, telle que je la vis dans mon songe, ornée de ce que toute la terre ou le ciel pouvaient prodiguer pour la rendre aimable. Elle vint conduite par son céleste Créateur (quoique invisible) et guidée par sa voix. Elle n'était pas ignorante de la nuptiale sainteté et des rites du mariage: la grâce était dans tous ses pas, le ciel dans ses yeux; dans chacun de ses mouvements, la dignité et l'amour. Transporté de joie, je ne pus m'empêcher de m'écrier à voix haute:
«—Cette fois tu m'as dédommagé! tu as rempli ta promesse, Créateur généreux et plein de bénignité, donateur de toutes les choses belles; mais celui-ci est le plus beau de tous tes présents! et tu ne me l'as pas envié. Je vois maintenant l'os de mes os, la chair de ma chair, moi-même devant moi. La femme est son nom; son nom est tiré de l'homme: c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils seront une chair, un cœur, une âme.»—
«Ma compagne m'entendit: et quoique divinement amenée, cependant l'innocence, et la modestie virginale, sa vertu, et la conscience de son prix (prix qui doit être imploré, et ne doit pas être accordé sans être recherché, qui ne s'offrant pas, ne se livrant pas de lui-même, est d'autant plus désirable qu'il est plus retiré), pour tout dire enfin, la nature elle-même (quoique pure de pensée pécheresse) agit tellement en elle, qu'en me voyant elle se détourna. Je la suivis; elle connut ce que c'était qu'honneur, et avec une condescendante majesté elle approuva mes raisons alléguées. Je la conduisis au berceau nuptial rougissante comme le matin: tout le ciel et les constellations fortunées, versèrent sur cette heure leur influence la plus choisie; la terre et ses collines donnèrent un signe de congratulation; les oiseaux furent joyeux; les fraîches brises, les vents légers murmurèrent cette union dans les bois, et leurs ailes en se jouant nous jetèrent des roses, nous jetèrent les parfums du buisson embaumé, jusqu'à ce que l'amoureux oiseau de la nuit chantât les noces, et ordonna à l'étoile du soir de hâter ses pas sur le sommet de sa colline, pour allumer le flambeau nuptial.
«Ainsi je t'ai raconté toute ma condition, et j'ai amené mon histoire jusqu'au comble de la félicité terrestre dont je jouis: je dois avouer que, dans toutes les autres choses, je trouve à la vérité du plaisir, mais tel que goûté ou non, il n'opère dans mon esprit ni changement ni véhément désir: je parle de ces délicatesses de goût, de vue, d'odorat, d'herbes, de fruits, de fleurs, de promenades et de mélodie des oiseaux.
«Mais ici bien autrement: transporté je vois, transporté je touche! Ici pour la première fois je sentis la passion, commotion étrange! supérieur et calme dans toutes les autres jouissances, ici faible uniquement contre le charme du regard puissant de la beauté. Ou la nature a failli en moi, et m'a laissé quelque partie non assez à l'épreuve pour résister à un pareil objet; ou dans ce qu'on a soustrait de mon côté, on m'a peut-être pris plus qu'il ne fallait: du moins on a prodigué à la femme trop d'ornements, à l'extérieur achevée, à l'intérieur moins finie. Je comprends bien que, selon le premier dessein de la nature, elle est l'inférieure par l'esprit et les facultés intérieures qui excellent le plus; extérieurement aussi elle ressemble moins à l'image de celui qui nous fit tous deux, et elle exprime moins le caractère de cette domination donnée sur les autres créatures. Cependant, quand j'approche de ses séductions, elle me semble si parfaite et en elle-même si accomplie, si instruite de ses droits, que ce qu'elle veut faire ou dire paraît le plus sage, le plus vertueux, le plus discret, le meilleur. Toute science plus haute tombe abaissée en sa présence; la sagesse, discourant avec elle, se perd déconcertée et paraît folie. L'autorité et la raison la suivent, comme si elle avait été projetée la première, non faite la seconde occasionnellement: pour achever tout, la grandeur d'âme et la noblesse établissent en elle leur demeure la plus charmante, et créent autour d'elle un respect mêlé de frayeur, comme une garde angélique.»
L'ange fronçant le sourcil, lui répondit:
«N'accuse point la nature; elle a rempli sa tâche; remplis la tienne, et ne te défie pas de la sagesse; elle ne t'abandonnera pas, si tu ne la renvoies quand tu aurais le plus besoin d'elle près de toi, alors que tu attaches trop de prix à des choses moins excellentes, comme tu t'en aperçois toi-même.
«Aussi bien qu'admires-tu? qu'est-ce qui te transporte ainsi? Des dehors! beaux sans doute et bien dignes de ta tendresse, de ton hommage et de ton amour, non de ta servitude. Pèse-toi avec la femme, ensuite évalue: souvent rien n'est plus profitable que l'estime de soi-même bien ménagée et fondée en justice et en raison. Plus tu connaîtras de cette science, plus ta compagne te reconnaîtra pour son chef, à des réalités cédera toutes ses apparences. Elle est faite ainsi ornée pour te plaire davantage, ainsi imposante pour que tu puisses aimer avec honneur ta compagne, qui voit quand tu parais le moins sage.
«Mais si le sens du toucher, par lequel l'espèce humaine est propagée, te paraît un délice cher au-dessus de tout autre, songe que le même sens a été accordé au bétail et à chaque bête: lequel ne leur aurait pas été révélé et rendu commun si quelque chose existait là dedans, digne de subjuguer l'âme de l'homme ou de lui inspirer la passion.
«Ce que tu trouves d'élevé, d'attrayant, de doux, de raisonnable, dans la société de ta compagne, aime-le toujours; en aimant tu fais bien; dans la passion, non, car en celle-ci le véritable amour ne consiste pas. L'amour épure les pensées et élargit le cœur; il a son siège dans la raison, et il est judicieux; il est l'échelle par laquelle tu peux monter à l'amour céleste, n'étant pas plongé dans le plaisir charnel: c'est pour cette cause que parmi les bêtes aucune compagne ne t'a été trouvée.»
Adam, à demi honteux, répliqua:
«Ni l'extérieur de la femme, formé si beau, ni rien de la procréation commune à toutes les espèces (quoique je pense du lit nuptial d'une manière beaucoup plus élevée et avec un mystérieux respect), ne me plaisent autant dans ma compagne que ces manières gracieuses, ces mille décences sans cesse découlant de toutes ses paroles, de toutes ses actions mêlées d'amour, de douce complaisance, qui révèlent une union sincère d'esprit, ou une seule âme entre nous deux: harmonie de deux époux, plus agréable à voir qu'un son harmonieux à entendre.
«Toutefois, ces choses ne me subjuguent pas; je te découvre ce que je sens intérieurement, sans pour cela que je sois vaincu, moi qui rencontre des objets divers, diversement représentés par les sens; cependant, toujours libre, j'approuve le meilleur, et je suis ce que j'approuve. Tu ne me blâmes pas d'aimer, car l'amour, tu le dis, nous élève au ciel; il en est à la fois le chemin et le guide. Souffre-moi donc, si ce que je demande est permis: les esprits célestes n'aiment-ils point? Comment expriment-ils leur amour? Par regards seulement? Ou mêlent-ils leur lumière rayonnante par un toucher virtuel ou immédiat?»
L'ange avec un sourire qu'animait la rougeur des roses célestes, propre couleur de l'amour, lui répondit:
«Qu'il te suffise de savoir que nous sommes heureux, et que sans amour il n'y a point de bonheur. Tout ce que tu goûtes de plaisir pur dans ton corps (et tu fus créé pur), nous le goûtons dans un degré plus éminent: nous ne trouvons point d'obstacles de membrane, de jointure, ou de membre, barrières exclusives. Plus aisément que l'air avec l'air, si les esprits s'embrassent, ils se confondent, le pur désirant l'union avec le pur: ils n'ont pas besoin d'un moyen de transmission borné, comme la chair pour s'unir à la chair, ou l'âme à l'âme.
«Mais je ne puis à présent rester davantage: le soleil, s'abaissant au-delà des terres du cap Vert et des îles verdoyantes de l'Hespérie, se couche: c'est le signal de mon départ. Sois ferme; vis heureux et aime! mais aime Dieu avant tout; lui obéir, c'est l'aimer. Observe son grand commandement: prends garde que la passion n'entraîne ton jugement à faire ce qu'autrement ta volonté libre n'admettrait pas. Le bonheur ou le malheur de toi et de tes fils est en toi placé. Sois sur tes gardes; moi, et tous les esprits bienheureux, nous nous réjouirons dans ta persévérance. Tiens-toi ferme: rester debout ou tomber dépend de ton libre arbitre. Parfait intérieurement, ne cherche pas de secours extérieur, et repousse toute tentation de désobéir.»
Il dit, et se leva. Adam le suivait avec des bénédictions:
«Puisqu'il te faut partir, va, hôte céleste, messager divin, envoyé de celui dont j'adore la bonté souveraine! Douce et affable a été pour moi ta condescendance; elle sera honorée à jamais dans ma reconnaissante mémoire. Sois toujours bon et amical pour l'espèce humaine, et reviens souvent!»
Ainsi, ils se séparèrent: de l'épais ombrage, l'ange retourna au ciel, et Adam à son berceau.
Satan ayant parcouru la terre avec une fourberie méditée, revient de nuit comme un brouillard dans le Paradis; il entre dans le serpent endormi. Adam et Ève sortent au matin pour leurs ouvrages, qu'Ève propose de diviser en différents endroits, chacun travaillant à part. Adam n'y consent pas, alléguant le danger, de peur que l'ennemi dont ils ont été avertis ne la tentât quand il la trouverait seule. Ève offensée de n'être pas crue ou assez circonspecte, ou assez ferme, insiste pour aller à part, désireuse de mieux faire preuve de sa force. Adam cède enfin; le serpent la trouve seule: sa subtile approche, d'abord contemplant, ensuite parlant, et avec beaucoup de flatterie élevant Ève au-dessus de toutes les autres créatures. Ève étonnée d'entendre le serpent parler, lui demande comment il a acquis la voix humaine et l'intelligence qu'il n'avait pas jusque alors. Le serpent répond qu'en goûtant d'un certain arbre dans le paradis il a acquis à la fois la parole et la raison qui lui avaient manqué jusqu'alors. Ève lui demande de la conduire à cet arbre, et elle trouve que c'est l'arbre de la science défendue. Le serpent, à présent devenu plus hardi, par une foule d'astuces et d'arguments, l'engage à la longue à manger. Elle, ravie du goût, délibère un moment si elle en fera part ou non à Adam; enfin elle lui porte du fruit; elle raconte ce qui l'a persuadée d'en manger. Adam, d'abord consterné, mais voyant qu'elle était perdue, se résout, par véhémence d'amour, à périr avec elle, et, atténuant la faute, il mange aussi du fruit: ses effets sur tous deux. Ils cherchent à couvrir leur nudité, ensuite ils tombent en désaccord et s'accusent l'un l'autre.
Satan ayant parcouru la terre avec une fourberie méditée, revient de nuit comme un brouillard dans le Paradis; il entre dans le serpent endormi. Adam et Ève sortent au matin pour leurs ouvrages, qu'Ève propose de diviser en différents endroits, chacun travaillant à part. Adam n'y consent pas, alléguant le danger, de peur que l'ennemi dont ils ont été avertis ne la tentât quand il la trouverait seule. Ève offensée de n'être pas crue ou assez circonspecte, ou assez ferme, insiste pour aller à part, désireuse de mieux faire preuve de sa force. Adam cède enfin; le serpent la trouve seule: sa subtile approche, d'abord contemplant, ensuite parlant, et avec beaucoup de flatterie élevant Ève au-dessus de toutes les autres créatures. Ève étonnée d'entendre le serpent parler, lui demande comment il a acquis la voix humaine et l'intelligence qu'il n'avait pas jusque alors. Le serpent répond qu'en goûtant d'un certain arbre dans le paradis il a acquis à la fois la parole et la raison qui lui avaient manqué jusqu'alors. Ève lui demande de la conduire à cet arbre, et elle trouve que c'est l'arbre de la science défendue. Le serpent, à présent devenu plus hardi, par une foule d'astuces et d'arguments, l'engage à la longue à manger. Elle, ravie du goût, délibère un moment si elle en fera part ou non à Adam; enfin elle lui porte du fruit; elle raconte ce qui l'a persuadée d'en manger. Adam, d'abord consterné, mais voyant qu'elle était perdue, se résout, par véhémence d'amour, à périr avec elle, et, atténuant la faute, il mange aussi du fruit: ses effets sur tous deux. Ils cherchent à couvrir leur nudité, ensuite ils tombent en désaccord et s'accusent l'un l'autre.
Plus de ces entretiens dans lesquels Dieu ou l'ange, hôtes de l'homme, comme avec leur ami avaient accoutumé de s'asseoir, familiers et indulgents, et de partager son champêtre repas, durant lequel ils lui permettaient sans blâme des discours excusables. Désormais il me faut passer de ces accents aux accents tragiques: de la part de l'homme, honteuse défiance et rupture déloyale, révolte et désobéissance; de la part du ciel (maintenant aliéné), éloignement et dégoût, colère et juste réprimande, et arrêt prononcé, lequel arrêt fit entrer dans ce monde un monde de calamités, le péché, et son ombre la mort, et la misère, avant-coureur de la mort.
Triste tâche! cependant sujet non moins élevé, mais plus héroïque que la colère de l'implacable Achille contre son ennemi, poursuivi trois fois fugitif autour des murs de Troie, ou que la rage de Turnus pour Lavinie démariée, ou que le courroux de Neptune et celui de Junon qui, si longtemps persécuta le Grec et le fils de Cythérée; sujet non moins élevé, si je puis obtenir de ma céleste patronne un style approprié, de cette patronne qui daigne, sans être implorée, me visiter la nuit, et qui dicte à mon sommeil, ou inspire facilement mon vers non prémédité.
Ce sujet me plut d'abord pour un chant héroïque, longtemps choisi, commencé tard. La nature ne m'a point rendu diligent à raconter les combats, regardés jusqu'ici comme le seul sujet héroïque. Quel chef-d'œuvre! disséquer avec un long et ennuyeux ravage des chevaliers fabuleux dans des batailles feintes (et le plus noble courage de la patience, et le martyre héroïque, demeurant non chantés!), ou décrire des courses et des jeux, des appareils de pas d'armes, des boucliers blasonnés, des devises ingénieuses, des caparaçons et des destriers, des housses et des harnais de clinquant, des superbes chevaliers aux joutes et aux tournois puis des festins ordonnés, servis dans une salle par des écuyers tranchants et des sénéchaux! L'habileté dans un art ou dans un travail chétif n'est pas ce qui donne justement un nom héroïque à l'auteur ou au poëme.
Pour moi (de ces choses ni instruit ni studieux), un sujet plus haut me reste, suffisant de lui-même pour immortaliser mon nom, à moins qu'un siècle trop tardif, le froid climat ou les ans n'engourdissent mon aile humiliée: ils le pourraient, si tout cet ouvrage était le mien, non celui de la Divinité qui chaque nuit l'apporte à mon oreille.
Le soleil s'était précipité, et après lui l'astre d'Hespérus, dont la fonction est d'amener le crépuscule à la terre, conciliateur d'un moment entre le jour et la nuit, et à présent l'hémisphère de la nuit avait voilé d'un bout à l'autre le cercle de l'horizon, quand Satan, qui dernièrement s'était enfui d'Éden devant les menaces de Gabriel, maintenant perfectionné en fraude méditée et en malice, acharné à la destruction de l'homme, malgré ce qui pouvait arriver de plus aggravant pour lui-même, revint sans frayeur. Il s'envola de nuit, et revint à minuit, ayant achevé le tour de la terre, se précautionnant contre le jour, depuis qu'Uriel, régent du soleil, découvrit son entrée dans Éden et en prévint les chérubins qui tenaient leur veille. De là chassé plein d'angoisse, il rôda pendant sept nuits continues avec les ombres. Trois fois il circula autour de la ligne équinoxiale; quatre fois il croisa le char de la nuit de pôle en pôle, en traversant chaque colure. À la huitième nuit il retourna, et du côté opposé de l'entrée du paradis, ou de la garde des chérubins, il trouva d'une manière furtive un passage non suspecté.
Là était un lieu qui n'existe plus (le péché, non le temps, opéra d'abord ce changement), d'où le Tigre, du pied du Paradis, s'élançait dans un gouffre sous la terre, jusqu'à ce qu'une partie de ses eaux ressortît en fontaine auprès de l'arbre de vie. Satan s'abîme avec le fleuve, et se relève avec lui, enveloppé dans la vapeur émergente. Il cherche ensuite où se tenir caché: il avait exploré la mer et la terre depuis Éden jusqu'au Pont-Euxin et les Palus-Méotides, par-delà le fleuve d'Oby descendant aussi loin que le pôle antarctique; en longueur à l'Occident, depuis l'Oronte jusqu'à l'Océan que barre l'isthme de Darien, et de là jusqu'au pays où coulent le Gange et l'Indus.
Ainsi il avait rôdé sur le globe avec une minutieuse recherche, et considéré avec une inspection profonde chaque créature, pour découvrir celle qui serait la plus propre de toutes à servir ses artifices; et il trouva que le serpent était le plus fin de tous les animaux des champs. Après un long débat, irrésolu et tournoyant dans ses pensées, Satan, par une détermination finale, choisit la plus convenable greffe du mensonge, le vase convenable dans lequel il pût entrer et cacher ses noires suggestions au regard le plus perçant: car dans le rusé serpent toutes les finesses ne seraient suspectes à personne, comme procédant de son esprit et de sa subtilité naturelle, tandis que, remarquées dans d'autres animaux, elles pourraient engendrer le soupçon d'un pouvoir diabolique, actif en eux et surpassant l'intelligence de ces brutes. Satan prit cette résolution; mais d'abord de sa souffrance intérieure, sa passion éclatant, s'exhala en ces plaintes:
«Ô terre! combien tu ressembles au ciel, si tu ne lui es plus justement préférée! Demeure plus digne des dieux, comme étant bâtie par les secondes pensées, réformant ce qui était vieux. Car, quel Dieu voudrait élever un pire ouvrage, après en avoir bâti un meilleur? Terrestre ciel autour duquel se meuvent d'autres cieux qui brillent: encore leurs lampes officieuses apportent-elles lumière sur lumière, pour toi seul, comme il semble, concentrant en toi tous leurs précieux rayons d'une influence sacrée! De même que dans le ciel Dieu est centre et toutefois s'étend à tout, de même toi centre tu reçois de tous ces globes: en toi, non en eux-mêmes toute leur vertu connue apparaît productive dans l'herbe, dans la plante et dans la plus noble naissance des êtres animés d'une graduelle vie: la végétation, le sentiment, la raison, tous réunis dans l'homme.
«Avec quel plaisir j'aurais fait le tour de la terre si je pouvais jouir de quelque chose! Quelle agréable succession de collines, de vallées, de rivières, de bois et de plaines! à présent la terre, à présent la mer, des rivages couronnés de forêts, des rochers, des antres, des grottes! Mais je n'y ai trouvé ni demeure ni refuge; et plus je vois de félicités autour de moi, plus je sens de tourments en moi, comme si j'étais le siège odieux des contraires: tout bien pour moi devient poison, et dans le ciel ma condition serait encore pire.
«Mais je ne cherche à demeurer ni ici ni dans le ciel, à moins que je n'y domine le souverain maître des cieux. Je n'espère point être moins misérable par ce que je cherche; je ne veux que rendre d'autres tels que je suis, dussent par là redoubler mes maux, car c'est seulement dans la destruction que je trouve un adoucissement à mes pensées sans repos. L'homme, pour qui tout ceci a été fait, étant détruit, ou porté à faire ce qui opérera sa perte entière, tout ceci le suivra bientôt comme enchaîné à lui en bonheur ou malheur: en malheur donc! Qu'au loin la destruction s'étende! à moi seul, parmi les pouvoirs infernaux, appartiendra la gloire d'avoir corrompu dans un seul jour ce que celui nommé le Tout-Puissant continua de faire pendant six nuits et six jours. Et qui sait combien de temps auparavant il l'avait médité? Quoique peut-être ce ne soit que depuis que dans une seule nuit j'ai affranchi d'une servitude inglorieuse près de la moitié des races angéliques, et éclairci la foule de ses adorateurs.
«Lui, pour se venger, pour réparer ses nombres ainsi diminués, soit que sa vertu de longtemps épuisée lui manquât maintenant pour créer d'autres anges (si pourtant ils sont sa création), soit que pour nous dépiter davantage il se déterminât à mettre en notre place une créature formée de terre: il l'enrichit (elle sortie d'une si basse origine!) de dépouilles célestes, nos dépouilles. Ce qu'il décréta, il l'accomplit: il fit l'homme, et lui bâtit ce monde magnifique, et de la terre, sa demeure, il le proclama seigneur. Oh! indignité! il assujettit au service de l'homme les ailes de l'ange, il astreignit des ministres flamboyants à veiller et à remplir leur terrestre fonction.
«Je crains la vigilance de ceux-ci; pour l'éviter, enveloppé ainsi dans le brouillard et la vapeur de minuit, je glisse obscur, je fouille chaque buisson, chaque fougeraie où le hasard peut me faire trouver le serpent endormi, afin de me cacher dans ses replis tortueux, moi et la noire intention que je porte. Honteux abaissement! moi qui naguère combattis les dieux pour siéger le plus haut, réduit aujourd'hui à m'unir à un animal, et, mêlé à la fange de la bête, à incarner cette essence, à abrutir celui qui aspirait à la hauteur de la Divinité! Mais à quoi l'ambition et la vengeance ne peuvent-elles pas descendre! Qui veut monter doit ramper aussi bas qu'il a volé haut, exposé tôt ou tard aux choses les plus viles. La vengeance, quoique douce d'abord, amère avant peu, sur elle-même recule. Soit, peu m'importe, pourvu que le coup éclate bien miré: puisque en ajustant plus haut je suis hors de portée, je vise à celui qui le second provoque mon envie, à ce nouveau favori du ciel, à cet homme d'argile, à ce fils du dépit, que pour nous marquer plus de dédain, son auteur éleva de la poussière: la haine par la haine est mieux payée.»
Il dit: à travers les buissons humides ou arides, comme un brouillard noir et rampant, il poursuit sa recherche de minuit pour rencontrer le serpent le plus tôt possible. Il le trouva bientôt profondément endormi, roulé sur lui-même dans un labyrinthe de cercles, sa tête élevée au milieu et remplie de fines ruses. Non encore dans une ombre horrible ou un repaire effrayant, non encore nuisible, sur l'herbe épaisse, sans crainte et non craint, il dormait. Le démon entra par sa bouche, et s'emparant de son instinct brutal dans la tête ou dans le cœur, il lui inspira bientôt des actes d'intelligence; mais il ne troubla point son sommeil, attendant, ainsi renfermé, l'approche du matin.
Déjà la lumière sacrée commençait de poindre dans Éden parmi les fleurs humides qui exhalaient leur encens matinal, alors que toutes les choses qui respirent sur le grand autel de la terre élèvent vers le Créateur des louanges silencieuses et une odeur qui lui est agréable: le couple humain sortit de son berceau, et joignit l'adoration de sa bouche au chœur des créatures privées de voix. Cela fait, nos parents profitent de l'heure, la première pour les plus doux parfums et les plus douces brises. Ensuite ils délibèrent comment ce jour-là ils peuvent le mieux s'appliquer à leur croissant ouvrage, car cet ouvrage dépassait de beaucoup l'activité des mains des deux créatures qui cultivaient une si vaste étendue. Ève la première parla de la sorte à son mari:
«Adam, nous pouvons nous occuper encore à parer ce jardin, à relever encore la plante, l'herbe et la fleur, agréable tâche qui nous est imposée. Mais jusqu'à ce qu'un plus grand nombre de mains viennent nous aider, l'ouvrage sous notre travail augmente, prodigue par contrainte: ce que, pendant le jour, nous avons taillé de surabondant, ou ce que nous avons élagué, ou appuyé, ou lié, en une nuit ou deux, par un fol accroissement, se rit de nous et tend à redevenir sauvage. Avise donc à cela maintenant, ou écoute les premières idées qui se présentent à mon esprit.
«Divisons nos travaux: toi, va où ton choix te guide, ou du côté qui réclame le plus de soin, soit pour tourner le chèvrefeuille autour de ce berceau, soit pour diriger le lierre grimpant là où il veut monter, tandis que moi, là-bas, dans ce plant de roses entremêlées de myrte, je trouverai jusqu'à midi des choses à redresser. Car lorsque ainsi nous choisissons tout le jour notre tâche si près l'un de l'autre, faut-il s'étonner qu'étant si près, des regards et des sourires interviennent, ou qu'un objet nouveau amène un entretien imprévu qui réduit notre travail du jour interrompu à peu de chose, bien que commencé matin? Alors arrive l'heure du souper non gagnée.»
Adam lui fit cette douce réponse:
«Ma seule Ève, ma seule associée, à moi sans comparaison plus chère que toutes les créatures vivantes, bien as-tu proposé, bien as-tu employé tes pensées pour découvrir comment nous pourrions accomplir le mieux ici l'ouvrage que Dieu nous a assigné. Tu ne passeras pas sans être louée de moi, car rien n'est plus aimable dans une femme que d'étudier le devoir de famille et de pousser son mari aux bonnes actions. Cependant notre Maître ne nous a pas si étroitement imposé le travail, qu'il nous interdise le délassement quand nous en avons besoin, soit par la nourriture, soit par la conversation entre nous (nourriture de l'esprit), soit par ce doux échange des regards et des sourires, car les sourires découlent de la raison; refusés à la brute, ils sont l'aliment de l'amour: l'amour n'est pas la fin la moins noble de la vie humaine. Dieu ne nous a pas faits pour un travail pénible, mais pour le plaisir, et pour le plaisir joint à la raison. Ne doute pas que nos mains unies ne défendent facilement contre le désert ces sentiers et ces berceaux, dans l'étendue dont nous avons besoin pour nous promener, jusqu'à ce que de plus jeunes mains viennent avant peu nous aider.
«Mais si trop de conversation peut-être te rassasie, je pourrais consentir à une courte absence, car la solitude est quelquefois la meilleure société, et une courte séparation précipite un doux retour. Mais une autre inquiétude m'obsède; j'ai peur qu'il ne t'arrive quelque mal quand tu seras sevrée de moi; car tu sais de quoi nous avons été avertis, tu sais quel malicieux ennemi, enviant notre bonheur et désespérant du sien, cherche à opérer notre honte et notre misère par une attaque artificieuse; il veille sans doute quelque part près d'ici, dans l'avide espérance de trouver l'objet de son désir et son plus grand avantage, nous étant séparés; il est sans espoir de nous circonvenir réunis, parce qu'au besoin nous pourrions nous prêter l'un à l'autre un rapide secours. Soit qu'il ait pour principal dessein de nous détourner de la foi envers Dieu, soit qu'il veuille troubler notre amour conjugal, qui excite peut-être son envie plus que tout le bonheur dont nous jouissons; que ce soit là son dessein, ou quelque chose de pis, ne quitte pas le côté fidèle qui t'a donné l'être, qui t'abrite encore et te protège. La femme, quand le danger ou le déshonneur l'épie, demeure plus en sûreté et avec plus de bienséance auprès de son mari qui la garde ou endure avec elle toutes les extrémités.»
La majesté virginale d'Ève, comme une personne qui aime et qui rencontre quelque rigueur, lui répondit avec une douce et austère tranquillité:
«Fils de la terre et du ciel, et souverain de la terre entière, que nous ayons un ennemi qui cherche notre ruine, je l'ai su de toi et de l'ange, dont je surpris les paroles à son départ, lorsque je me tenais en arrière dans un enfoncement ombragé, tout juste alors revenue au fermer des fleurs du soir. Mais que tu doutes de ma constance envers Dieu ou envers toi, parce que nous avons un ennemi qui la peut tenter, c'est ce que je ne m'attendais pas à ouïr. Tu ne crains pas la violence de l'ennemi; étant tels que nous sommes, incapables de mort ou de douleur, nous ne pouvons recevoir ni l'une ni l'autre, ou nous pouvons les repousser. Sa fraude cause donc ta crainte? d'où résulte clairement ton égale frayeur de voir mon amour et ma constante fidélité ébranlés ou séduits par sa ruse. Comment ces pensées ont-elles trouvé place dans ton sein, ô Adam? as-tu pu mal penser de celle qui t'est si chère?»
Adam par ces paroles propres à la guérir répliqua:
«Fille de Dieu et de l'homme, immortelle Ève, car tu es telle, non encore entamée par le blâme et le péché; ce n'est pas en défiance de toi que je te dissuade de l'absence loin de ma vue, mais pour éviter l'entreprise de notre ennemi. Celui qui tente, même vainement, répand du moins le déshonneur sur celui qu'il a tenté; il a supposé sa foi non incorruptible, non à l'épreuve de la tentation. Toi-même tu ressentirais avec dédain et colère l'injure offerte, quoique demeurée sans effet. Ne te méprends donc pas si je travaille à détourner un pareil affront de toi seule; un affront qu'à nous deux à la fois l'ennemi, bien qu'audacieux, oserait à peine offrir, ou, s'il l'osait, l'assaut s'adresserait d'abord à moi: ne méprise pas sa malice et sa perfide ruse; il doit être astucieux, celui qui a pu séduire des anges. Ne pense pas que le secours d'un autre soit superflu. L'influence de tes regards me donne accès à toutes les vertus: à ta vue, je me sens plus sage, plus vigilant, plus fort; s'il était nécessaire de force extérieure, tandis que tu me regarderais, la honte d'être vaincu ou trompé soulèverait ma plus grande vigueur, et la soulèverait tout entière. Pourquoi ne sentirais-je pas au-dedans de toi la même impression quand je suis présent, et ne préférerais-tu pas subir ton épreuve avec moi, moi le meilleur témoin de ta vertu éprouvée?»
Ainsi parla Adam, dans sa sollicitude domestique et son amour conjugal; mais Ève, qui pensa qu'on n'accordait pas assez à sa foi sincère, renouvela sa répartie avec un doux accent:
«Si notre condition est d'habiter ainsi dans une étroite enceinte, resserrés par un ennemi subtil ou violent (nous n'étant pas doués séparément d'une force égale pour nous défendre partout où il nous rencontrera), comment sommes-nous heureux, toujours dans la crainte du mal? mais le mal ne précède point le péché: seulement notre ennemi, en nous tentant, nous fait un affront par son honteux mépris de notre intégrité. Son honteux mépris n'attache point le déshonneur à notre front, mais retombe honteusement sur lui.
«Pourquoi donc serait-il évité et craint par nous qui gagnons plutôt un double honneur de sa prénotion prouvée fausse, qui trouvons dans l'événement la paix intérieure et la faveur du ciel, notre témoin? Et qu'est-ce que la fidélité, l'amour, la vertu, essayés seuls, sans être soutenus d'un secours extérieur? Ne soupçonnons donc pas notre heureux état d'avoir été laissé si imparfait par le sage Créateur, que cet état ne soit pas assuré, soit que nous soyons séparés ou réunis. Fragile est notre félicité s'il en est de la sorte! Ainsi exposé, Éden ne serait pas Éden.»
Adam avec ardeur répliqua:
«Femme, toutes choses sont pour le mieux, comme la volonté de Dieu les a faites. Sa main créatrice n'a laissé rien de défectueux ou d'incomplet dans tout ce qu'il a créé, et beaucoup moins dans l'homme ou dans ce qui peut assurer son heureux état, garanti contre la force extérieure. Le péril de l'homme est en lui-même, et c'est aussi dans lui qu'est sa puissance: contre sa volonté, il ne peut recevoir aucun mal; mais Dieu a laissé la volonté libre; car qui obéit à la raison est libre; et Dieu a fait la raison droite; mais il lui a commandé d'être sur ses gardes, et toujours debout, de peur que surprise par quelque belle apparence de bien elle, ne dicte faux et n'informe mal la volonté, pour lui faire faire ce que Dieu a défendu expressément.
«Ce n'est donc point la méfiance, mais un tendre amour qui ordonne, à moi de t'avertir souvent, à toi aussi de m'avertir. Nous subsistons affermis; cependant il est possible que nous nous égarions, puisqu'il n'est pas impossible que la raison, par l'ennemi subornée, puisse rencontrer quelque objet spécieux, et tomber surprise dans une déception imprévue, faute d'avoir conservé l'exacte vigilance, comme elle en avait été avertie. Ne cherche donc point la tentation qu'il serait mieux d'éviter, et tu l'éviteras probablement si tu ne te sépares pas de moi: l'épreuve viendra sans être cherchée. Veux-tu prouver ta constance? prouve d'abord ton obéissance. Mais qui connaîtra la première, si tu n'as point été tentée? qui l'attestera? Si tu penses qu'une épreuve non cherchée peut nous trouver tous deux plus en sûreté qu'il ne te semble que nous le sommes, toi ainsi avertie... va! car ta présence, contre ta volonté, te rendrait plus absente: va dans ton innocence native! appuie-toi sur ce que tu as de vertu! réunis-la toute! car Dieu envers toi a fait son devoir, fais le tien.»
Ainsi parla le patriarche du genre humain; mais Ève persista. Et quoique soumise, elle répliqua la dernière:
«C'est donc avec ta permission, ainsi prévenue et surtout à cause de ce que tes dernières paroles pleines de raison n'ont fait que toucher: l'épreuve, étant moins cherchée, nous trouverait peut-être moins préparés; c'est pour cela que je m'éloigne plus volontiers. Je ne dois pas beaucoup m'attendre qu'un ennemi aussi fier s'adresse d'abord à la plus faible; s'il y était enclin, il n'en serait que plus honteux de sa défaite.»
Ainsi disant, elle retire doucement sa main de celle de son époux, et comme une nymphe légère des bois, Oréade, ou Dryade, ou du cortège de la déesse de Délos, elle vole aux bocages. Elle surpassait Diane elle-même par sa démarche et son port de déesse, quoiqu'elle ne fût point armée comme elle de l'arc et du carquois, mais de ces instruments de jardinage, tels que l'art, simple encore et innocent du feu, les avait formés, ou tels qu'ils avaient été apportés par les anges. Ornée comme Palès ou Pomone, elle leur ressemblait: à Pomone quand elle fuit Vertumne, à Cérès dans sa fleur, lorsqu'elle était vierge encore de Proserpine qu'elle eut de Jupiter. Adam était ravi, son œil la suivit longtemps d'un regard enflammé; mais il désirait davantage qu'elle fût restée. Souvent il lui répète l'ordre d'un prompt retour; aussi souvent elle s'engage à revenir à midi au berceau, à mettre toute chose dans le meilleur ordre, pour inviter Adam au repas du milieu du jour ou au repos de l'après-midi.
Oh! combien déçue, combien trompée, malheureuse Ève, sur ton retour présumé! événement pervers! à compter de cette heure, jamais tu ne trouveras dans le paradis ni doux repas ni profond repos! une embûche est dressée parmi ces fleurs et ces ombrages; tu es attendue par une rancune infernale qui menace d'intercepter ton chemin, ou de te renvoyer dépouillée d'innocence, de fidélité, de bonheur!...
Car maintenant, et depuis l'aube du jour, l'ennemi (simple serpent en apparence) était venu, cherchant le lieu où il pourrait rencontrer plus vraisemblablement les deux seuls de l'espèce humaine, mais en eux toute leur race, sa proie projetée. Il cherche dans le bocage et dans la prairie, là où quelque bouquet de bois, quelque partie du jardin, objet de leur soin ou de leur plantation, se montrent plus agréable pour leurs délices; au bord d'une fontaine ou d'un petit ruisseau ombragé, il les cherche tous deux; mais il désirait que son destin pût rencontrer Ève séparée d'Adam; il le désirait, mais non avec l'espérance de ce qui arrivait si rarement, quand, selon son désir et contre son espérance, il découvre Ève seule, voilée d'un nuage de parfums, là où elle se tenait à demi aperçue, tant les roses épaisses et touffues rougissaient autour d'elle; souvent elle se baissait pour relever les fleurs d'une faible tige, dont la tête quoique d'une vive carnation, empourprée, azurée ou marquetée d'or, pendait sans support; elle les redressait gracieusement avec un lien de myrte, sans songer qu'elle-même, la fleur la plus belle, était non soutenue, son meilleur appui si loin, la tempête si proche.
Le serpent s'approchait; il franchit mainte avenue du plus magnifique couvert, cèdre, pin ou palmier. Tantôt ondoyant et hardi, tantôt caché, tantôt vu parmi les arbustes entrelacés et les fleurs formant bordure des deux côtés, ouvrage de la main d'Ève: retraite plus délicieuse que ces fabuleux jardins d'Adonis ressuscité, ou d'Alcinoüs renommé, hôte du fils du vieux Laërte; ou bien encore que ce jardin, non mystique, dans lequel le sage roi se livrait à de mutuelles caresses avec la belle Égyptienne, son épouse.
Satan admire le lieu, encore plus la personne. Comme un homme longtemps enfermé dans une cité populeuse dont les maisons serrées et les égouts corrompent l'air: par un matin d'été, il sort pour respirer dans les villages agréables et dans les fermes adjacentes; de toutes choses qu'il rencontre, il tire un plaisir, l'odeur des blés ou de l'herbe fauchée, ou celle des vaches et des laiteries, chaque objet rustique, chaque bruit champêtre, tout le charme; si d'aventure une belle vierge, au pas de nymphe vient à passer, ce qui plaisait à cet homme lui plaît davantage à cause d'elle; elle l'emporte sur tout, et dans son regard elle réunit toutes les délices: le serpent prenait un pareil plaisir à voir ce plateau fleuri, doux abri d'Ève ainsi matineuse, ainsi solitaire! Sa forme angélique et céleste, mais plus suave et plus féminine, sa gracieuse innocence, toute la façon de ses gestes, ou de ses moindres mouvements, intimident la malice de Satan, et par un doux larcin dépouillent sa violence de l'intention violente qu'il apportait. Dans cet intervalle le mal unique demeure abstrait de son propre mal, et pendant ce temps demeura stupidement bon, désarmé qu'il était d'inimitié, de fourberie, de haine, d'envie, de vengeance. Mais l'enfer ardent qui brûle toujours en lui, quoique dans un demi-ciel, finit bientôt ses délices, et le torture d'autant plus qu'il voit plus de plaisir non destiné pour lui. Alors il rappelle la haine furieuse, et, caressant ses pensées de malheur, il s'excite de la sorte:
«Pensées, où m'avez-vous conduit! par quelle douce impulsion ai-je été poussé à oublier ce qui nous a amené ici! La haine! non l'amour, ni l'espoir du paradis pour l'enfer, ni l'espoir de goûter ici le plaisir, mais de détruire tout plaisir, excepté celui qu'on éprouve à détruire: toute autre joie pour moi est perdue. Ainsi ne laissons pas échapper l'occasion qui me rit à présent: voici la femme seule, exposée à toutes les attaques; son mari (car je vois au loin tout alentour) n'est pas auprès d'elle: j'évite davantage sa plus haute intelligence et sa force; d'un courage fier, bâti de membres héroïques quoique moulés en terre, ce n'est point un ennemi peu redoutable; lui exempt de blessures, moi non! tant l'enfer m'a dégradé, tant la souffrance m'a fait déchoir de ce que j'étais dans le ciel! Ève est belle, divinement belle, faite pour l'amour des dieux; elle n'a rien de terrible, bien qu'il y ait de la terreur dans l'amour et dans la beauté, quand elle n'est pas approchée par une haine plus forte, haine d'autant plus forte qu'elle est mieux déguisée sous l'apparence de l'amour: c'est le chemin que je tente pour la ruine d'Ève.»
Ainsi parle l'ennemi du genre humain, mauvais hôte du serpent dans lequel il était renfermé, et vers Ève il poursuit sa route. Il ne se tramait pas alors en ondes dentelées comme il a fait depuis; mais il se dressait sur sa croupe, base circulaire de replis superposés qui montaient en forme de tour, orbe sur orbe, labyrinthe croissant! Une crête s'élevait haute sur sa tête; ses yeux étaient d'escarboucle; son cou était d'un or vert bruni; il se tenait debout au milieu de ses spirales arrondies qui sur le gazon flottaient redondantes. Agréable et charmante était sa forme: jamais serpents depuis n'ont été plus beaux, ni celui dans lequel furent changés en Illyrie Hermione et Cadmus, ni celui qui fut le dieu d'Épidaure, ni ceux en qui transformés furent vus Jupiter Ammon et Jupiter Capitolin, le premier avec Olympias, le second avec celle qui enfanta Scipion, la grandeur de Rome.
D'une course oblique, comme quelqu'un qui cherche accès auprès d'une personne, mais qui craint de l'interrompre, il trace d'abord son chemin de côté: tel qu'un vaisseau manœuvré par un pilote habile à l'embouchure d'une rivière ou près d'un cap, autant de fois il vire de bord et change sa voile; ainsi Satan variait ses mouvements, et de sa queue formait de capricieux anneaux à la vue d'Ève, pour amorcer ses regards.
Occupée, elle entendit le bruit des feuilles froissées; mais elle n'y fit aucune attention, accoutumée qu'elle était dans les champs à voir se jouer devant elle toutes les bêtes, plus soumises à sa voix que ne le fut à la voix de Circé le troupeau métamorphosé.
Plus hardi alors, le serpent non appelé se tint devant Ève, mais comme dans l'étonnement de l'admiration, souvent d'une manière caressante il baissait sa crête superbe, son cou poli ou émaillé, et léchait la terre qu'Ève avait foulée. Sa gentille expression muette amène enfin les regards d'Ève à remarquer son badinage. Ravi d'avoir fixé son attention, Satan avec la langue organique du serpent, ou par l'impulsion de l'air vocal, commença de la sorte sa tentation astucieuse:
«Ne sois pas émerveillée, maîtresse souveraine, si tu peux l'être, toi qui es la seule merveille. Encore moins n'arme pas de mépris ton regard, ciel de la douceur, irritée que je m'approche de toi et que je te contemple insatiable: moi ainsi seul, je n'ai pas craint ton front, plus imposant encore ainsi retirée. Ô la plus belle ressemblance de ton beau Créateur! toi, toutes les choses vivantes t'admirent, toutes les choses, qui t'appartiennent en don adorent ta beauté céleste contemplée avec ravissement. La beauté considérée davantage là où elle est universellement admirée; mais ici, dans cet enclos sauvage, parmi ces bêtes (spectateurs grossiers et insuffisants pour discerner la moitié de ce qui en toi est beau), un homme excepté qui te voit! Et qu'est-ce qu'un seul à te voir, toi qui devrais être vue déesse parmi les dieux, adorée et servie des anges sans nombre, ta cour journalière?»
Telles étaient les flatteries du tentateur, tel fut le ton de son prélude: ses paroles firent leur chemin dans le cœur d'Ève, bien qu'elle s'étonnât beaucoup de la voix. Enfin, non sans cesser d'être surprise, elle répondit:
«Qu'est-ce que ceci? le langage de l'homme prononcé, la pensée humaine exprimée par la langue d'une brute? je croyais du moins que la parole avait été refusée aux animaux, que Dieu au jour de leur création les avait faits muets pour tout son articulé. Quant à la pensée, je doutais; car dans les regards et dans les actions des bêtes, souvent paraît beaucoup de raison. Toi, serpent, je te connaissais bien pour le plus subtil des animaux des champs, mais j'ignorais que tu fusses doué de la voix humaine. Redouble donc ce miracle, et dis comment tu es devenu parlant de muet que tu étais, et comment tu es devenu plus mon ami que le reste de l'espèce brute qui est journellement sous mes yeux. Dis, car une telle merveille réclame l'attention qui lui est due.»