ACTE PREMIER

VINGT MILLE AMES

A gauche, au coin de la rue donnant sur le petit square, ceint d’une grille basse en arceaux, la maison de MmeChampenois : La porte cochère est ouverte et, par les fenêtres du premier étage, brillamment éclairées et ouvertes à demi, on entend des bruits de danse et de musique.

Au milieu de la scène, un réverbère luit, près de l’entrée du square.

Avant que le rideau se lève, un piano et un violon commencent à jouer le « Pas des Patineurs ». — Arrêtés près de la maison, deux agents devisent en fumant des cigarettes. — On est au mois de juillet.

LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE, puis 4e, 5eet 6eagents.

LAMBERT.

Par une belle nuit, c’est une chose vraiment agréable que de fumer une cigarette en écoutant de la bonne musique.

GUIBAL.

Oui, Lambert, mais les occasions sont rares et nous faisons bien d’en profiter.

Survient un autre agent.

LEROUGE.

Bonjour, camarades, on ne s’embête pas de vos côtés.

LAMBERT.

Si le cœur t’en dit, reste avec nous, Lerouge, mais laisse-nous écouter en paix.

GUIBAL.

Oui, l’on respire, comme l’air est douce !

LAMBERT.

Oui, l’on se régale ! Comme cette air est belle !

GUIBAL.

C’est une danse ? Je ne la connais pas…

LEROUGE.

C’est une nouvelle danse. L’autre soir, quand je faisais ma ronde, le substitut était en train de l’apprendre aux clientes de la rue de l’Aiguille.

GUIBAL.

Alors, tu dois connaître ça, Lerouge, c’est dans ton service.

LEROUGE.

Farceur ! Arrive un peu, Lambert, toi qui es musicien. Carmen appelle ça le « Pas des Patineurs ».

Et Lerouge prenant Lambert par la main esquisse avec lui les premiers pas. Cependant, un quatrième agent survient qui prend le troisième, puis un cinquième avec un sixième. C’est un petit ballet d’agents. La musique cesse.

Bon ! voilà que la musique s’arrête. C’est dommage… nous recommencerons.

LAMBERT.

Vous direz tout ce que vous voudrez, rien ne vaut la valse à trois temps !

Les mêmes, GÉRÔME

GÉRÔME,paraissant au seuil de la porte.

Eh ! bien, vous aussi, les amis, vous êtes venus marier MlleChampenois ?

LAMBERT.

Nous avons entendu la musique, Monsieur Gérôme ; en service de nuit nous n’avons pas tant de distractions.

GÉRÔME.

Une distraction ! On voit bien que vous n’y êtes pas ! Ils ont eu beau ouvrir les fenêtres, ce qu’il fait chaud là-haut !… Rien qu’à passer les plateaux j’ai trempé ma chemise. Je plains ceux qui dansent !

GUIBAL.

Vous êtes blasé, Monsieur Gérôme, vous qui êtes de toutes les fêtes !

GÉRÔME.

Toutes les fêtes ? Voilà cinq ans qu’on n’a pas reçu à la Préfecture ; le Préfet qui vient d’être changé n’a pas offert un verre d’eau. Quel gouvernement pour les serveurs !

GUIBAL.

Vous vous rattraperez peut-être avec celui qui va arriver !

GÉRÔME.

Souhaitons-le pour les institutions démocratiques. Sinon, vous voyez ce qui se passe : voilà les fonctionnaires qui se mettent à venir danser ici, chez MmeChampenois, une vieille dame dévote. Il faut bien qu’ils marient leurs filles ! Encore une saison sans bal à la Préfecture, c’est un département perdu pour la République.

LAMBERT.

Mais pas pour vous, Monsieur Gérôme, vous avez d’autres cordes à votre arc !…

LEROUGE.

Serveur dans les grandes soirées, loueur de chaises à la musique et bedeau à la cathédrale ; sacré Monsieur Gérôme, il n’y en a que pour lui !

GUIBAL.

Tous les métiers où l’on rigole !

GÉRÔME.

Toutes les professions qui exigent de la tenue, du tact, les habitudes du monde et le respect des traditions… Je puis bien le dire, Messieurs, ce sont les hommes comme moi qui maintiennent l’unité de la France dans chaque chef-lieu de département.

GUIBAL.

Vous n’avez jamais songé à la députation, Monsieur Gérôme ?

GÉRÔME.

Enfant !…

On ferme les fenêtres, mais pas assez vite pour que l’on n’ait entendu une voix qui commence :

« Mon histoire, Messieurs les Juges, sera brève !… »

— Le conservateur des hypothèques commence ses monologues, j’en ai profité pour descendre prendre le frais.

LAMBERT.

M. Rabourdin ? Il paraît qu’il débite bien, dans le dramatique !

GÉRÔME.

Oui, mais ce sont toujours les mêmes morceaux. Je les sais par cœur.

GUIBAL.

Et il y a beaucoup de monde, avez-vous dit ? Il y a de jolies femmes ?

LEROUGE.

Il y a la présidente. C’est une belle femme !

GÉRÔME.

Ce n’est pas mon type… Mais, voyons, qu’est-ce que je vais vous offrir ? Un verre de bière, ça ne se refuse pas.

LAMBERT.

Est-ce bien correct ? Vous le disiez vous-même, Monsieur Gérôme, chez une dame dévote… est-ce bien correct ?

GÉRÔME.

Justement, une dame dévote, c’est la maison du bon Dieu !

LAMBERT.

Alors, je vous demanderai plutôt un peu d’orangeade.

Et comme ils vont entrer, sort de la maison M. Ramage.

Les mêmes, RAMAGE

GÉRÔME.

Vous partez déjà, Monsieur Ramage ?

RAMAGE.

Oh ! je reviendrai, MmeRamage est toujours là. Mais ce diable de Rabourdin n’en finit pas avec ses monologues. J’ai la migraine. Je vais marcher un peu.

GÉRÔME.

Revenez vite, Monsieur Ramage, on va danser le cotillon sans vous.

RAMAGE.

J’ai une telle migraine !… Mais, dites-donc, Gérôme, ces agents, qu’est-ce qu’ils font là ? Je n’en avais jamais tant vu ensemble, sauf à Paris. C’est singulier ! Est-ce qu’ils sont en service commandé ?

LAMBERT.

Quand les agents sont quelque part, c’est toujours en service commandé !

RAMAGE.

Bien. Bien. Je n’insiste pas.(En s’éloignant.)C’est singulier !

LEROUGE.

Tu le lui as mis dans la main, Lambert ! En voilà des indiscrétions ; est-ce qu’on est pas en République ? Est-ce que ça le regarde ?

GUIBAL.

Est-ce qu’on lui demande s’il va retrouver sa maîtresse ?

GÉRÔME.

Oui on la connaît sa migraine : ça ne manque jamais ; il laisse sa femme danser et il va retrouver la grande Mathilde. Tenez, regardez, en fait-il des manigances et de la stratégie, de tourner à droite, à gauche…

Mais vas-y donc tout droit, mon bonhomme !

Et suivant des yeux Ramage qui a disparu en contournant le square.

Tous(avec un même geste):

Vas-y !

LAMBERT.

Ça n’est pas la direction.

GÉRÔME.

Parbleu ! c’est un vieux renard ! il n’aura qu’à tourner la maison Bédu. Mais n’oublions pas l’orangeade !

LEROUGE.

Est-ce qu’il n’y va pas aussi, le Bédu, chez la grande Mathilde ?

GÉRÔME.

Bien sûr ! Où voulez-vous qu’il aille ; il est marié.

GUIBAL.

Je crois que le nouveau commissaire la chauffe aussi, le petit Calfa ?

GÉRÔME.

Bien sûr, où voulez-vous qu’il aille, il est garçon…

LEROUGE.

Une belle femme, la grande Mathilde.

GÉRÔME.

Ça n’est pas mon type ! —(Et ainsi causant ils sont entrés. — Sortent M., Mmeet MlleBédu.)

M. BÉDU, MmeBÉDU, MlleBÉDU

MlleBÉDU.

Germaine Champenois est ma meilleure amie, et, à sa soirée de mariage, s’en aller ainsi, avant la fin…

MmeBÉDU.

Je ne veux pas que demain matin, dans le cortège, tu aies une figure de papier mâché. On n’avait qu’à ne pas mettre la soirée la veille de la cérémonie religieuse.

MlleBÉDU.

Le substitut me disait bien qu’à Paris…

MmeBÉDU.

Nous ne sommes pas à Paris. Mais parce que cette petite Champenois épouse quelqu’un qui n’est pas d’ici, ils ne peuvent rien faire comme tout le monde ! Qu’est-ce que ces nouvelles façons de se marier un jour à la mairie, un autre à l’église ? Sont-ils mariés, ne le sont-ils pas ? Cela crée des situations scandaleuses !

BÉDU.

Où le maire a passé…

MmeBÉDU.

Amélie, j’ai oublié mon éventail… au buffet naturellement !…(A M. Bédu, quand sa fille s’est éloignée.)

Tu as une façon de plaisanter devant ta fille…

BÉDU.

Voyons, ma bonne amie, voyons !… L’hiver a été si triste, sans rien à la Préfecture !… On aurait pu lui laisser danser le cotillon !

MmeBÉDU.

Je ne le danse pas. Et puis c’est toi, monsieur Bédu, qui, m’as-tu dit, avais la migraine !

BÉDU.

Certainement ! Mais je disais cela pour que vous ne vous gêniez pas ; je serais allé faire un tour et puis je serais revenu vous chercher.

MmeBÉDU.

Pas du tout ; d’ailleurs Amélie est l’amie de Germaine, nous devions venir, nous sommes venus, c’est très bien. Mais je trouve que, pour des fonctionnaires républicains, nous nous sommes suffisamment compromis chez notre amie MmeChampenois : qui sait ce qu’en pensera le nouveau préfet ? Et crois-tu que ce sera une excellente note, s’il arrive demain, que tu aies dansé toute la nuit dans un milieu réactionnaire ?

BÉDU.

Voyons, MmeChampenois n’est pas un milieu réactionnaire ! Un mariage n’est pas de la politique, et puis il faut avoir l’esprit large…

MmeBÉDU.

Et c’est avec ton esprit large que tu resteras toute ta vie sous-inspecteur…

BÉDU.

Enfin, il y avait là le conservateur des hypothèques, le trésorier général, quatre magistrats…

MlleBÉDU(qui revient et s’approche).

Il y avait le substitut !

MmeBÉDU.

Eh bien ! ma fille, tu y as mis le temps !

MlleBÉDU.

C’est que, maman, on avait tout bouleversé dans la salle à manger.

MmeBÉDU.

Dans la salle à manger ?

BÉDU.

Dans la salle à manger ? Ils vont souper, parbleu !

MmeBÉDU.

Il n’y a pas de souper !

BÉDU.

Il n’y a pas de souper annoncé, mais MmeChampenois va probablement retenir quelques intimes.

MmeBÉDU.

Allons donc ! Et MmeChampenois ne nous aurait rien dit ? Nous n’aurions certes pas accepté, mais c’est pour le principe ! Un souper… quelques intimes !… ah ! par exemple ! J’ai envie de remonter et que nous restions, que nous restions jusqu’au bout, et les derniers, pour voir ce qu’elle fera…

BÉDU.

Voyons, mon amie, tu ne peux pas, tu as fait tes adieux… et puis ce n’est pas absolument sûr. Mais, si tu voulais, je pourrais revenir, moi, c’est plus facile, je peux toujours trouver un prétexte… et puis un homme, ça se voit moins que deux femmes ; et alors je saurais le fin mot de ce souper…

MmeBÉDU.

Et quels sont les heureux mortels !… Eh bien ! c’est cela, accompagne-nous et tu reviendras… Je suis trop curieuse de savoir…

La famille Bédu s’éloigne. Rentrent les agents sortant de la maison Champenois.

GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE

GÉRÔME,à Lerouge.

Voyez-vous, mon cher, vous avez eu tort de prendre du champagne.

LEROUGE.

Le fait est que je l’ai trouvé un peu aigrelet !…

GUIBAL.

Celui que nous a offert la municipalité socialiste, quand ils ont été élus, sentait plus le sucre…

GÉRÔME.

Bah ! tous se valent… Tout ça, c’est du champagne de soirée, ou, comme on dit, du champagne de préfecture… La République nous a donné des préfets qui n’ont pas le sou, puisqu’ils sont fonctionnaires républicains, et qui, pourtant, doivent faire boire du champagne à tout le monde, puisqu’ils sont des administrateurs démocrates : le champagne, ils le font fabriquer dans les prisons. Et tout le monde a si bien pris l’habitude d’en boire que, même dans de vieilles familles bourgeoises, même chez MmeChampenois, c’est de celui-là qu’on nous sert !… Les caves s’en vont !

LAMBERT.

Vous n’aimez pas la République ?

GÉRÔME.

On peut aimer la République et ne pas aimer le mauvais champagne. Allez voir si M. Ramage, tout républicain qu’il est, me demanderait jamais autre chose en soirée que du bouillon, du punch au kirsch ou du chocolat ?

GUIBAL.

Tiens, le voilà qui revient avec M. Bédu !

GÉRÔME.

Avec M. Bédu ? Elle est bonne ! Ils se seront retrouvés devant la porte de Mathilde !

Les agents, groupés près de la porte, épient sournoisement Bédu et Ramage ; Gérôme est rentré chercher des cigares pour les agents.

BÉDU, RAMAGE

BÉDU.

Je suis bien content de vous avoir rencontré.

RAMAGE.

Oui, un peu de migraine… Rabourdin disait ses monologues, alors j’étais sorti fumer un cigare…

Les fenêtres se sont entr’ouvertes et ont laissé s’envoler ce vers :

« Et si vous m’envoyez à l’échafaud, merci ! »

BÉDU.

Moi, j’ai raccompagné ces dames… elles étaient un peu fatiguées… Et puis demain matin, la cérémonie, le temps de s’habiller… Vous savez ce que c’est que les femmes…

RAMAGE.

Et vous remontez là-haut ?… Il ne faut pas que je vous retienne…

BÉDU.

Oh ! simplement pour faire acte de présence… c’est plutôt vous… il faut sans doute que vous alliez retrouver MmeRamage. A tout à l’heure !

RAMAGE.

Mais pas du tout !

BÉDU.

Mais si, mais si, allez donc, mon cher… Moi, je fais encore un petit tour.

RAMAGE.

Alors, je vous accompagne… Je dirai à MmeRamage que j’étais avec vous.

BÉDU.

Non, non ; je ne veux pas ; d’ailleurs, toute réflexion faite, je vais probablement rentrer chez moi.

RAMAGE.

Eh bien ! c’est cela, je vais vous mettre à votre porte.(Ils s’éloignent ensemble.)A propos de porte, dites-moi, Bédu, vous avez remarqué ?

BÉDU.

Quoi donc ?

Ils s’arrêtent.

RAMAGE.

La porte de MmeChampenois est joliment gardée ! Tous ces agents…

BÉDU.

Tiens, c’est vrai, c’est singulier !…

RAMAGE.

J’avais fait la même réflexion, car notez qu’ils y étaient déjà tout à l’heure… Dites donc, Bédu, il m’est venu une idée…

Ils s’éloignent en causant.

GÉRÔME, LAMBERT, GUIBAL, LEROUGE

GUIBAL.

Est-ce que la musique ne va pas bientôt recommencer ?

GÉRÔME.

Mais si ! Ils dansent, ils sont enragés ! J’allais même vous apporter des chaises. Mais les dames ont fait fermer les fenêtres à cause des courants d’air. On n’entendra plus rien.

LEROUGE.

C’est dégoûtant ! Voilà encore une soirée de fichue !

GÉRÔME.

D’autant que c’est M. Canette qui tient le piano et il joue sa valse…

LAMBERT.

Elle est jolie la valse de M. Canette, je l’ai entendue à la musique l’autre dimanche.

LEROUGE.

Dites donc, monsieur Gérôme, encore un dans votre genre, ce M. Canette : chef de la Philharmonique, accompagnateur dans les soirées, et organiste à l’église.

GÉRÔME.

Si tous les habitants faisaient comme nous, nos petites villes n’auraient pas l’air de se dépeupler tous les jours.

GUIBAL.

Oui, mais maintenant, qu’est-ce que nous allons faire ?

LEROUGE.

Qu’est-ce que vous penseriez d’un tour rue de l’Aiguille ?

LAMBERT.

Merci ! Je ne suis pas en train ; les bals de société comme celui-ci, ça me dégoûte des filles.

GUIBAL.

Voulez-vous qu’on fasse une partie d’étiquettes ?

LAMBERT.

Tu as les étiquettes ?

GUIBAL.

J’ai une trentaine d’« A bas l’armée ! »

LEROUGE.

Tiens, voilà aussi quelques « Vive l’armée ! » qui me restent de la semaine dernière.

LAMBERT.

Alors, trois par trois ; les perdants paieront le café au lait. Le doigt mouillé colle.(Ils se rangent par camps : le 1eret le 2eagent, chefs de camp, tirent au doigt mouillé.)C’est vous qui collez, c’est nous qui grattons : vous passez par là, nous par là…

GUIBAL.

On a le droit de coller sur les arbres ?

LAMBERT.

Oui, mais seulement à hauteur de la main…

GÉRÔME.

A la bonne heure ! Dira-t-on encore que la vieille gaîté française n’est qu’un mot, que nos petites villes sont mortes !…

GUIBAL.

Au revoir, monsieur Gérôme, et merci…

Ils sortent trois à droite.

LAMBERT.

Merci, Monsieur Gérôme, au revoir !…(Les trois autres agents s’en vont par la gauche, quand le premier agent se trouve nez à nez avec Calfa.)Paix ! Paix ! voilà le chef…

Les deux agents qui l’accompagnaient se faufilent, le premier reste seul avec Calfa.

CALFA, LAMBERT, GÉRÔME, JEUNHOMME

CALFA.

Rien de nouveau ?

LAMBERT.

Rien de nouveau, monsieur le commissaire spécial !

CALFA.

Oh ! parbleu, je pense bien ! Il ne se passe jamais rien dans cette ville ! Vous n’avez pas vu Jeunhomme ?

LAMBERT.

Non, monsieur le commissaire spécial !

CALFA.

Je vous le rappelle, n’est-ce pas, si vous le rencontrez dehors, persuadez-lui de rentrer. Les nuits sont encore fraîches, il a les bronches très délicates, et avec sa manie de chanter dans la rue !… Je n’ai qu’un anarchiste ici, le nouveau préfet va arriver, je ne tiens pas à ce que mon anarchiste me claque dans la main !

LAMBERT.

Monsieur le commissaire spécial peut être tranquille !

A ce moment, du square, une voix s’élève qui chantonne lePas des Patineurs. C’est Jeunhomme.

CALFA.

Mes compliments ! Mais qu’est-ce que vous faites donc, si vous ne surveillez pas Jeunhomme ?…

LAMBERT.

Il faut vous expliquer…

CALFA.

Vous avez de la chance, vous, si vous trouvez à employer vos nuits en dehors du service !

LAMBERT.

Pardon, Jeunhomme n’était pas dans la rue, il était dans le square, et monsieur le commissaire sait que nous ne surveillons le square que le samedi, vu que c’est seulement le samedi que la jeunesse de la ville met parfois des emblèmes à la statue de l’ancien maire…

Et Jeunhomme chante toujours.

CALFA.

Mais empêchez-le donc de chanter, au moins ; il va s’éreinter !…(L’agent entre dans le square, ramène Jeunhomme qui est pris d’une violente quinte de toux.)Incorrigible alors ? Toujours la fête ? Je vous demande un peu si c’est une façon d’occuper son temps, quand on veut se donner les gants d’être un anarchiste ! Un anarchiste, monsieur, il me semble que lorsqu’on est anarchiste, on doit rester chez soi à faire des lectures, écrire des manifestes, travailler dans son laboratoire, que sais-je ?…(Jeunhomme est repris d’une quinte plus violente.)Allons, bon, nous voilà bien… Il faudrait lui faire prendre tout de suite quelque chose de chaud.

LAMBERT,à Gérôme qui paraît au seuil.

Ah ! monsieur Gérôme, vous ne pourriez pas nous procurer un peu de bouillon ?

GÉRÔME.

Vous n’avez qu’à le conduire à l’office, vous savez où c’est !…

L’agent et Jeunhomme pénètrent dans la maison Champenois.

LAMBERT.

La maison du Bon Dieu !…

CALFA, GÉRÔME

CALFA.

Je ne sais comment vous remercier, monsieur Gérôme…

GÉRÔME.

Eh ! allez donc, monsieur Calfa, il faut bien s’entr’aider. Alors, c’est un anarchiste dangereux, le petit Jeunhomme ? Il n’en a pourtant pas l’air.

CALFA.

C’est précisément pour cela qu’il est dangereux. Plus leurs apparences sont tranquilles, plus il importe de les surveiller : car Dieu sait alors ce qu’ils ruminent !

GÉRÔME.

Alors vous croyez qu’il médite un mauvais coup ? Depuis six mois qu’il est ici, je ne l’ai jamais vu que boire et jamais entendu que chanter !

CALFA.

Précisément, il étudie la place.

GÉRÔME.

Après tout, vous êtes mieux renseigné que moi, vous êtes arrivés ensemble.

CALFA.

Oui : quand il y a un anarchiste dans un département, on nomme aussitôt un commissaire spécial.

GÉRÔME.

Tous les départements voudront avoir leur anarchiste !…

CALFA.

Vous êtes trop aimable !

GÉRÔME.

Vous ne connaissiez pas ce pays ?

CALFA.

Non. Mais je connaissais votre député. Moi, je suis Corse…

GÉRÔME.

Comme Napoléon !

CALFA.

Comme Bonaparte. Et comme votre commandant de gendarmerie !

GÉRÔME.

La gendarmerie, c’est le trait d’union entre la police et l’armée. Il y a aussi le receveur buraliste de la rue de la Gare qui est Corse…

CALFA.

Tous les Corses sont fonctionnaires ; c’est notre fierté.

GÉRÔME.

Alors, vous n’avez pas à regretter l’Empire ?

CALFA.

Nous sommes fonctionnaires depuis l’Empire. Il n’y a rien à dire contre la République : elle a continué ; et pourtant je suis bien forcé de reconnaître que l’Empire est le seul régime qui ait eu le sentiment de la police.

GÉRÔME.

C’est comme moi, je suis bien forcé de le regretter au point de vue des réceptions. Les préfets de l’Empire vous avaient une autre tournure, ou même, sans aller si loin, les préfets du Seize Mai !…

CALFA.

Ah ! le Seize Mai !…

GÉRÔME.

Oui, n’est-ce pas : « Quand les lilas refleuriront !… » Vous soupirez… le Seize Mai…! quel joli renouveau c’était pour la police.

CALFA.

Songez qu’à mon âge je n’ai encore arrêté ni fait révoquer personne !

GÉRÔME.

Allons, monsieur Calfa, venez boire quelque chose à la santé de l’Empereur, ça vous remontera !…

CALFA.

Mais permettez…

GÉRÔME.

Allons, allons, moi aussi je suis républicain. On peut se montrer un serviteur fidèle de la République, tout en restant attaché à l’Empereur…

CALFA.

Ce sera donc comme compatriote…

Ils entrent, pendant que, toujours accrochés l’un à l’autre, reviennent Ramage avec Bédu.

BÉDU, RAMAGE

RAMAGE.

C’est curieux que nous nous soyons encore rencontrés !

BÉDU.

Oui… j’allais rentrer… et puis ce que vous m’aviez dit me trottait par la tête… j’ai éprouvé le besoin de marcher encore un peu !…

RAMAGE(après un temps).

En somme, c’est bien clair ; tout dans ce mariage était louche ; je vous recommence mon raisonnement : voilà un garçon que personne ne connaissait ici, qui tombe un beau jour pour épouser MlleChampenois, ce qui n’est pas déjà très délicat, car enfin, lorsqu’il n’y a qu’une héritière dans une ville, on pourrait la laisser aux jeunes gens du pays.

BÉDU.

Et qui le présente ? Qui fait le mariage ? Un parent ? Un ami de la famille ? Pas du tout ! Relations de villes d’eaux, a-t-on prétendu… Une espèce de tête brûlée, un fêtard, Gilotte, le directeur de l’usine à gaz ! C’est assez dire !

RAMAGE.

Je dis que, dans ces conditions, il est inadmissible que ce garçon ait un passé indemne ; tranchons le mot, il a une maîtresse !

BÉDU.

La logique veut que cette fille vienne le relancer ici.

RAMAGE.

Du moins cela s’est vu !

BÉDU.

Et cela se voit tous les jours.

RAMAGE.

Ce sont les dames Champenois qui sont à plaindre : quand il n’y a pas d’homme dans une maison…

BÉDU.

Que voulez-vous ? MmeChampenois était trop pressée de marier sa fille ! Moi aussi, j’ai une fille, et je n’ai certes pas la fortune de MmeChampenois. Mais MmeBédu et moi n’irions jamais confier le bonheur de notre enfant à d’autres qu’à nous, ni surtout nous mettre entre les pattes d’un Gilotte !

RAMAGE.

En attendant, M. le maire y a passé.

BÉDU.

Oui, mais une bouteille de vitriol est vite jetée, derrière un pilier de l’église…

RAMAGE.

C’est ce que je vous disais : ils se méfient. Ils ont pris leurs précautions, et c’est pour cela que les agents faisaient bonne garde !

BÉDU.

Tenez ; et voilà le commissaire spécial qui sort de la maison.

Et en effet Calfa, avec Gérôme, sortent et s’arrêtent sur le seuil.

RAMAGE.

Non ! vous badinez ? Ça, c’est épatant !

BÉDU.

Je crois que nous aurons demain une cérémonie religieuse assez mouvementée. Allons, je vous quitte. Mes hommages à MmeRamage.

RAMAGE.

Pas du tout ! Vous m’avez raccompagné, je vous raccompagne.

BÉDU.

Mais vous m’aviez déjà raccompagné une première fois ! Et MmeRamage ?…

RAMAGE.

Bah ! Elle danse… Et puis je lui dirai que j’étais avec vous…

BÉDU.

Savez-vous qu’il est 1 h. 45. Voyons, ça n’est pas raisonnable. D’ailleurs, pour une fois que je suis dans les rues à des heures pareilles, je descends jusqu’à la gare voir le passage du rapide de 1 h. 52. La grande vie, quoi ! Les noctambules ! Comme quand j’étais garçon !

RAMAGE.

C’est cela, allons à la gare !

Et ils s’éloignent, toujours tous deux.

GÉRÔME, CALFA

GÉRÔME, les regardant s’éloigner.

Pauvre Bédu ! pauvre Ramage ! Ils n’arriveront pas à se dépêtrer l’un de l’autre. Allons, monsieur Calfa, il y a du bon pour vous…

CALFA.

Qu’entendez-vous par là, mon cher Gérôme ?

GÉRÔME.

Eh bien ! puisque Bédu empêche Ramage d’y aller, et que Ramage empêche Bédu, à vous la pose !…

CALFA.

Mais à qui ? à quoi faites-vous allusion ?

GÉRÔME.

Ne faites donc pas l’étonné : voyons, c’est ma femme, MmeGérôme, qui blanchit MlleMathilde…

CALFA.

Monsieur Gérôme.

GÉRÔME.

Eh ! oui, eh ! oui, nous aussi nous avons notre police. J’aime bien savoir les choses, j’écoute, je m’informe, on a des yeux, on a des oreilles ! Voyez-vous, nous sommes un peu collègues : seulement, vous, n’est-ce pas ? c’est votre état ; moi, je fais ça par goût… comment dire ?… Je fais ça pour l’honneur…

CALFA.

Je ne voudrais pourtant pas que vous vous figuriez… Je vais chez Mathilde, oui ; mais croyez bien que je considère cela purement comme une obligation professionnelle : ce sont ces femmes-là nos meilleurs agents d’information.

GÉRÔME.

Eh bien ! c’est cela, allez au rapport. Et dépêchez-vous, il faut bien que vous ayez quelque chose à raconter au nouveau préfet !

Calfa s’éloigne, Gérôme rentre dans la maison d’où va sortir Jeunhomme soutenant Lambert complètement gris.

JEUNHOMME, LAMBERT

JEUNHOMME.

Quand je te disais que tu avais tort de reprendre du champagne sur la chartreuse verte, et du punch au kirsch sur le consommé.

LAMBERT.

Comment donc qu’ils ont leur estomac fait, les bourgeois, pour digérer toutes ces cochonneries ?… Ah ! malheur !

JEUNHOMME.

Il faut aller te reposer.

LAMBERT.

Malheur de malheur ! Si on devrait pas les faire sauter, là, pendant qu’ils dansent, tous ces cochons et leurs cochonneries à empoisonner le monde…

JEUNHOMME.

Tu ne peux pas rentrer dans cet état-là !

LAMBERT,montrant le poing aux fenêtres.

Mort aux vaches !

JEUNHOMME.

Voilà que tu fais l’agent provocateur. Tiens, je vais t’installer dans le square, sur un banc… sur mon banc… tu feras un somme, et puis il n’y paraîtra plus…

LAMBERT.

Ah ! malheur !

Jeunhomme et l’agent disparaissent dans le square.

(SCÈNE MUETTE)

Un voyageur, sac en bandoulière, appelle un soldat qui passe, de préférence un soldat du train des équipages, et l’on doit comprendre que le voyageur a demandé au tringlot où se trouve la rue de l’Aiguille, renseignement que le tringlot fournit en habitué : il va l’y conduire…

JEUNHOMME, LA PRÉFÈTE

JEUNHOMME,sortant du square.

Allons, le voilà bordé : ça n’a pas l’habitude, ça ne sait pas boire… Le pauvre homme, pourvu qu’on ne vienne pas le déranger ! Je vais toujours éteindre cet imbécile de réverbère pour que la lumière ne l’empêche pas de dormir…

Il grimpe au réverbère, l’éteint, puis saute à terre. — Au même moment la préfète arrive et l’interpelle.

LA PRÉFÈTE.

Pardon ? L’hôtel du Midi ?

JEUNHOMME.

L’hôtel de minuit, voulez-vous dire, ma jolie dame… Oh ! comme je suis confus !… Mais on ne voit pas clair. Si vous désiriez que je rallume ?… Et puis je m’attendais si peu… si loin de votre département ! Excusez-moi, madame, madame la préfète…

LA PRÉFÈTE.

Comment ! Même dans les autres villes ?… Préfète !… C’est donc écrit sur mon chapeau ? Vous me connaissez ? Déjà ?

JEUNHOMME.

Je ne vous ai pas oubliée. Rappelez-vous, madame, l’ouvrier tapissier, François, l’anarchiste…

LA PRÉFÈTE.

A qui j’avais donné un prie-Dieu à réparer, ce qui fit tant enrager mon mari. Oh ! je me souviens ! Il prétendait même que ça aurait pu le faire sauter, le préfet mon mari…

JEUNHOMME.

Dame ! un anarchiste : car j’étais bel et bien sur les listes ; on avait trouvé chez moi la photographie d’un de mes cousins qui ressemblait à Ravachol, et de l’encaustique enveloppée dans un vieux numéro duPère Peinard!

LA PRÉFÈTE.

Et vous auriez mis le feu à la Préfecture ? Vous auriez tué des gens par principes ?

JEUNHOMME.

Oh ! Je n’aurais tué personne, mais il faut bien que la police vive ! Votre commissaire, là-bas, était marié, père de famille, et, d’avoir à me surveiller, ça améliorait sa situation, à cet homme ; moi, je suis seul. Seulement, tout de même, j’ai dû quitter, parce que, voyez-vous, anarchiste, ça n’est pas une très bonne recommandation dans la tapisserie : ainsi, vous avez vu, même vous, madame, même la préfète, vous ne pouviez plus me donner d’ouvrage…

LA PRÉFÈTE.

Ce n’est pas moi, c’est mon mari… Moi, si j’étais homme, je vous assure que j’aimerais mieux me faire anarchiste que préfet…

JEUNHOMME.

On dit cela… D’ailleurs, je ne vous reproche rien : seulement, partout, ça a été la même chose. Partout où j’allais, je faisais vivre les commissaires spéciaux, mais moi je ne trouvais plus à vivre. Alors, je me suis mis anarchiste militant.

LA PRÉFÈTE.

Eh ! diable !… et ça consiste ?

JEUNHOMME.

Ça consiste à ne plus chercher à rien faire : la propagande par le fait, par le fait de ne rien faire. Vous voyez, je me promène dans les rues, la nuit, le jour… je bois… je chante… Le commissaire tient à moi, vous comprenez, il m’entretient…

LA PRÉFÈTE.

Mal !… Je vous trouve vieilli…

JEUNHOMME.

Oui, dans le pays on m’appelle Jeunhomme…

LA PRÉFÈTE.

Pauvre Jeunhomme ! Mais j’en parlerai à mon mari, une fois installé ; il pourra peut-être vous faire rayer de cette terrible liste !

JEUNHOMME.

Ne faites pas cela ! Si je n’étais plus anarchiste, je ne serais plus qu’un pâle vagabond, un ivrogne vulgaire. L’anarchie, au moins, ça me relève un peu, c’est ma cocarde ; et ça ne fait de mal à personne.

LA PRÉFÈTE.

Sauf à vous. Je n’aurais pas votre patience, mon bon Jeunhomme : ayant les désagréments de la situation, j’en voudrais au moins les bénéfices ; je m’amuserais à tout chambarder !

JEUNHOMME.

C’est que, maintenant, j’ai mes petites habitudes…, et puis, croyez-vous donc que ce serait si amusant ?

LA PRÉFÈTE.

Ça secouerait toujours un peu le Gouvernement ! Quand je songe qu’il y a cinq ans que nous demandons à nous rapprocher de Paris, et que le Ministère ne trouve rien de mieux que de nous envoyer ici !…

JEUNHOMME.

Neuf heures de Paris seulement, et les trains sont très commodes. Alors, c’est vrai, monsieur votre mari est nommé ici ?… C’est curieux, nous faisons carrière ensemble… Je ne le savais pas… je lis pourtant les journaux, surtout en cette saison où pas mal de gens déjeunent en plein air. C’est tout récent, sans doute ?…

LA PRÉFÈTE.

C’est d’avant-hier ! Oh ! attendez, pas encore officiel, d’ailleurs…

JEUNHOMME.

C’est donc cela. Moi, je lis toujours les journaux un peu en retard, vous comprenez : c’est comme un sous-abonnement. Et M. le préfet n’est-pas content ? C’est pourtant un beau département !

LA PRÉFÈTE.

C’est vous qui le dites. Mais moi, j’ai voulu me rendre compte. Parce que, si la ville ne me plaît pas, si les habitants n’ont pas l’air aimables, si la Préfecture n’est pas bien installée, avec un beau jardin…

JEUNHOMME.

Il y a un très beau jardin, j’y ai couché !

LA PRÉFÈTE.

Enfin, je veux voir, je tiens à voir par moi-même ; il y a une foule de choses, des tas de petits détails auxquels un homme ne fait pas attention. Alors, aussitôt reçu le télégramme de mon mari m’annonçant la nouvelle, car mon mari ne quitte pas le Ministère depuis un mois, vous pensez bien… aussitôt, j’ai sauté dans le train…

JEUNHOMME.

Vous êtes arrivée par le grand express : 1 h. 52 ?

LA PRÉFÈTE.

Pour ne pas attendre l’omnibus, — pas engageant déjà, l’omnibus : et puis, il fait si beau ! — j’ai voulu gagner l’hôtel à pied. On m’avait dit : C’est tout droit ! Mais tout droit, dans ces rues de province, on tourne tout le temps ! Je ne me retrouvais plus…

JEUNHOMME.

Si vous voulez me le permettre, je vais vous indiquer le chemin, madame la préfète !

LA PRÉFÈTE.

Volontiers. Mais ne m’appelez donc pas tout le temps madame la préfète, monsieur Jeunhomme ! pour un anarchiste, ça vous amoindrit : et puis je tiens à mon incognito si je veux me renseigner avec quelque exactitude…

JEUNHOMME.

Oui, ça me rappelle le calife de Bagdad !

LA PRÉFÈTE.

C’est vrai ! il faisait comme moi. Oh ! mais vous êtes un poète, monsieur Jeunhomme…

JEUNHOMME.

A force de coucher à la belle étoile…

LA PRÉFÈTE.

Vous voyez bien alors que vous êtes anarchiste pour tout de bon ! Promettez-moi de faire sauter la Préfecture si je trouve les bâtiments trop laids.

Ils s’éloignent, et à ce moment Bédu et Ramage débouchent venant de la gare.

BÉDU, RAMAGE

BÉDU.

Mais c’est elle qui s’en va là-bas : elle est avec Jeunhomme !

RAMAGE.

Croyez-vous ? On distingue à peine…

BÉDU.

Parbleu ! Ils ont éteint le gaz pour pouvoir se concerter. Mais rien qu’à la silhouette… Il n’y a pas deux silhouettes comme ça ici…

RAMAGE.

Et pourtant nous connaissons d’autres dames qui se font habiller à Paris !

BÉDU.

Oui, mais il y a la façon, le je ne sais quoi qui ne trompe pas, et qui fait que, lorsque tout à l’heure, à la gare, j’ai vu descendre cette personne… qu’est-ce que je vous ai dit ?…

RAMAGE.

Ça y est !

BÉDU.

Et vous voyez, ça y est !

RAMAGE.

Ça, c’est épatant ! Qu’est-ce que nous allons faire ? Il faudrait peut-être prévenir MmeChampenois… Gilotte ?… ou tout au moins envoyer une lettre anonyme ? Ne considérez-vous pas qu’il serait de notre devoir d’honnêtes hommes d’envoyer une lettre anonyme ?

BÉDU.

Cela n’aurait d’intérêt que si nous pouvions encore faire manquer le mariage ; mais il est trop tard : après la mairie le plus gros est fait.

RAMAGE.

Je me demande d’ailleurs s’ils ne sont pas renseignés ?

BÉDU.

En tout cas, on ne nous a pas demandé notre avis avant ; après, ça les regarde !

RAMAGE.

Oui, mais, d’un autre côté, il est désagréable de penser que nous savons tout et qu’ils croient que nous ne savons rien : on nous prend pour des imbéciles…

BÉDU.

C’est vrai. C’est un point de vue !

Calfa, retour de chez Mathilde, louvoie en les apercevant.

RAMAGE.

Tenez, voyez plutôt le commissaire, là-bas, qui cherche à nous éviter pour ne pas donner l’éveil…

BÉDU.

Attendez ! nous allons nous amuser…(Allant au-devant de Calfa.)Eh bien ! Monsieur Calfa, vous l’avez vue ?

CALFA, BÉDU, RAMAGE puis GÉRÔME

CALFA.

Je vous demande pardon, Messieurs, je…

BÉDU.

Allons, ne faites donc pas de cachotteries avec nous, nous sommes au courant, nous l’avions vue avant vous…

CALFA.

Ensemble ?

BÉDU.

Mais certainement, ensemble…

CALFA.

Mathilde m’avait pourtant assuré…

BÉDU.

Mathilde ?

RAMAGE.

Elle aussi ?

BÉDU.

Oui, enfin vous avez vu la maîtresse du jeune marié ?

CALFA.

Lui aussi ?

BÉDU.

Voyons, monsieur Calfa, ne jouons pas au plus fin. Vous êtes un policier habile, mais nous sommes de vieux routiers, n’est-ce pas, Ramage ?

RAMAGE.

De vieux routiers !

BÉDU.

Nous rendons hommage à la discrétion et au tact avec lesquels vous accomplissez votre mission ; mais nous avons tout surpris. La personne est arrivée par le train de 1 h. 52.

RAMAGE.

Parfaitement, la maîtresse du marié, celle dont on craignait la venue…

BÉDU.

Car, selon toute vraisemblance, elle vient pour le vitrioler…

RAMAGE.

Est arrivée par l’express. Mais vous devez savoir tout cela aussi bien que nous…

CALFA,après un temps.

Je le savais !

BÉDU.

Maintenant, ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que nous venons de surprendre la donzelle en conciliabule avec Jeunhomme.

CALFA.

Avec Jeunhomme ?

BÉDU.

Ici même, il n’y a pas cinq minutes !

RAMAGE.

Ah ! elle n’a pas perdu son temps !

BÉDU.

Nous non plus ! C’était évidemment préparé d’avance.

CALFA.

Évidemment ! Cela vous étonne ? Privés ou publics, l’anarchiste est le fauteur né de tous les désordres, c’est dans l’ordre !

RAMAGE.

Et puis c’est peut-être son cousin ?

BÉDU.

Jolie famille !

RAMAGE.

Mais, est-ce qu’il ne faudrait pas prévenir l’intéressé, ou tout au moins Gilotte, qui fait le mariage ?

CALFA.

A quoi bon, Messieurs ? C’est aux particuliers à prévenir la police, mais la police n’a pas à prévenir les particuliers. J’en sais assez et je réponds de tout !

BÉDU.

Vous êtes joliment fort !

CALFA.

On ne me connaît pas encore, ici… Je n’avais pas encore eu l’occasion de montrer ce que je savais faire. Mais on va voir ! Je me disais bien aussi que Jeunhomme devait préparer quelque chose ! Brave Jeunhomme ! Et moi qui le rudoyais presque, il n’y a qu’un moment ! Pourvu qu’il n’aille pas courir encore, attraper du mal ! Pourvu qu’il ait bien pris son bouillon ! On va voir !

RAMAGE.

Je crois que l’on ne va pas s’embêter !

Paraît Gérôme sur le seuil, pardessus et chapeau, prêt à partir.

GÉRÔME.

Bonsoir, Messieurs ! Vous savez que c’est fini là-haut et qu’on s’en va… Tiens, monsieur Ramage, il y a justement MmeRamage qui vous cherchait…

CALFA.

Ah ! monsieur Gérôme, précisément : vite à l’œuvre ! Ne perdons pas une minute ! Au sujet de la cérémonie de demain, comme bedeau, j’aurais à vous dire deux mots…

GÉRÔME.

Rentrons un moment, monsieur Calfa !

BÉDU.

Je crois que l’on ne va pas s’embêter !

Gérôme et Calfa rentrent, se croisant avec MmeRamage en sortie de bal.

Les mêmes, MmeRAMAGE

MmeRAMAGE,à Ramage.

Eh bien, qu’est-ce que tu étais donc devenu ?

RAMAGE.

Patiente un peu ; j’en aurai à te raconter… n’est-ce pas, Bédu ?

BÉDU.

Allez, vous ne perdrez rien pour l’avoir attendu !

MmeRAMAGE.

Oui, mais, en attendant, tu n’as pas dansé le cotillon.

RAMAGE.

Voyons, tu sais bien que je ne danse pas.

MmeRAMAGE.

Oui, mais tu aurais invité une dame qui ne dansait pas non plus, pour avoir des accessoires à rapporter aux petits. Un père de famille doit danser le cotillon. Si tu crois que ça m’amuse beaucoup, toutes ces figures : mais je songe à mes enfants.

BÉDU.

Jolis, les accessoires ?

MmeRAMAGE.

De vrais objets d’art, jugez plutôt. Croyez-vous que ça fera bien sur la cheminée de mon salon ? C’est-à-dire qu’ils ont fait des folies, et que l’on n’avait jamais vu ça, même dans les grandes époques à la Préfecture…

RAMAGE.

On veut montrer que c’est un beau mariage.

BÉDU.

Oui, Gilotte doit toucher la forte prime ! Il y a de quoi, n’est-ce pas, Ramage ?

RAMAGE.

Oui, oui, il y a de quoi !

MmeRAMAGE.

Allons, taisez-vous, mauvaises langues ! Tout s’est très bien passé, en somme ; MmeChampenois est une si excellente femme ! Et Germaine Champenois, était-elle assez gentille ?

BÉDU.

Oui ! c’est dommage, n’est-ce pas, Ramage ?

RAMAGE.

C’est dommage !

MmeRAMAGE.

Allez-vous m’expliquer, à la fin, vos airs de mystère ? Dommage, quoi ? Évidemment. Il eût mieux valu que Germaine épousât quelqu’un d’ici. Mais, puisque son mari a l’intention de se fixer ici après le mariage, il devient des nôtres. Ça fera une maison agréable de plus. Il n’y en a pas tant.

BÉDU.

Évidemment.

RAMAGE.

Attendons la fin !

MmeRAMAGE.

Vous me faites bouillir avec ces réticences.

RAMAGE.

Vous nous accompagnez, Bédu ? Nous te raconterons cela en marchant.

Mais voici que les invités sortent, la soirée finie. Il y a Gilotte et sa femme, le commandant de gendarmerie, le président du tribunal, etc. Ils sont bruyants et très gais, chamarrés d’accessoires de cotillon. Il y a aussi le marié, Lanvornay, plus calme.

BÉDU, RAMAGE, MmeRAMAGE, GILOTTE, MmeGILOTTE, LANVORNAY, LE COMMANDANT DE GENDARMERIE, LE PRÉSIDENT DU TRIBUNAL,etc.

GILOTTE,aux précédents qui s’en allaient.

Eh ! là-bas, les lâcheurs !… vous nous enlevez la belle MmeRamage.

MmeRAMAGE.


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