VI

Le Jonasétait en mer depuis quatre semaines, et approchait avec rapidité de l'équateur, cet endroit du globe où le soleil darde le plus vivement ses rayons. L'éternelle viande salée commençait à dégoûter les passagers; toutes les provisions étaient épuisées. Il y avait de pauvres diables qui se seraient traînés sur leurs deux genoux pour obtenir un cigare ou une pipe de tabac. Le litre d'eau qu'on distribuait par jour à chacun devint insuffisant pour un grand nombre de passagers, à cause de la grande chaleur et de la ration, qui se composait exclusivement de salaison et de biscuits secs; il y en eut qui échangèrent des objets de prix contre une simple chopine d'eau.

On arriva enfin sous l'équateur. Là,le Jonasfut arrêté par un de ces calmes persistants que les gens de mer craignent plus que la plus violente tempête. La mer était unie et brillante comme un miroir, sans que la moindre brise vint agiter sa surface. Le soleil flamboyait comme un globe de feu dans un ciel bleu foncé et brûlait si impitoyablement tout ce que frappaient ses rayons, qu'il fallait arroser sans cesse le pont duJonasavec de l'eau de mer pour empêcher le bois de se fendre et le goudron de fondre; et pour permettre aux passagers de poser le pied sur les planchers incandescents. Le ciel était de plomb; toutes les voiles pendaient flasques le long des mâts; et le vaisseau restait immobile, comme un corps mort au milieu de l'immense Océan, qui semblait à chacun pareil à un désert dont on n'atteindrait jamais les limites.

Les passagers allaient et venaient, désespérés, suffoqués, sans haleine ni courage, succombant sous cette chaleur effroyable, et cherchant vainement sur le pont et dans la cale un lieu pour se rafraîchir et se reposer; mais partout l'atmosphère était également brûlante et l'air étouffant. Ce qui rendait leur sort encore plus pénible, c'était le manque d'eau. Un grand nombre d'entre eux, tourmentés par une soif irrésistible, épuisaient leur ration avant que le soleil tombât directement sur leurs têtes, et passaient alors le reste de la journée à lutter douloureusement contre la soif.

Ils souffrirent ainsi dès le premier jour de calme; qu'eût-ce été s'ils avaient dû rester stationnaires pendant plusieurs semaines au milieu de cette fournaise et de cette atmosphère énervante!

Le deuxième jour, aucun vent n'avait agité les voiles et la chaleur paraissait doublée. Craignant que ce calme prolongé n'épuisât la provision d'eau nécessaire pour atteindre les côtes d'Amérique, le capitaine déclara que le salut de tous l'obligeait à prescrire une mesure cruelle. Désormais, chacun des passagers ne recevrait plus qu'un demi-litre d'eau par jour. Une terreur générale et des plaintes amères accueillirent cet ordre effroyable; mais le capitaine s'efforça de leur faire comprendre que le calme pouvait encore durer un mois, et qu'il devait épargner l'eau, afin de ne pas mettre tout l'équipage en danger de mort. Pour les convaincre, il leur raconta, comme exemple, qu'on avait trouvé, à la même place où mouillait maintenantle Jonas, un navire portugais qu'on croyait abandonné. Lorsqu'on monta à son bord, on y trouva près de cent cadavres. On apprit par la relation du journal, que les passagers s'étaient emparés de la provision d'eau et l'avaient employée avec une aveugle prodigalité. Cette note datait déjà de six semaines, et il est clair que ces cent hommes étaient tous morts de soif et avaient souffert par leur faute le trépas le plus épouvantable. Le capitaine ajouta, avec un geste significatif, qu'il saurait bien garderle Jonasd'un pareil malheur, et que le premier qui oserait toucher à une barrique d'eau, il lui brûlerait la cervelle avec son revolver comme à un chien.

Effrayé par la terrible histoire du navire portugais, les passagers altérés se tordirent les bras avec un rauque murmure de désespoir.

Victor Roozeman supportait son sort avec courage; mais il pensait plus qu'auparavant aux êtres qui lui étaient chers, et, comme s'il eût voulu familiariser son imagination avec la misère, il parlait continuellement de tout ce qui lui manquait. Il se rappelait, avec un enthousiasme maladif, les belles promenades autour d'Anvers, où il avait rêvé si souvent au bonheur et à l'amour, sous un feuillage frais; les bords magnifiques de l'Escaut, où l'on respirait l'air en été avec un véritable sentiment de béatitude; le banc vert dans le petit jardin de sa mère, où, après les heures de travail, il pouvait s'asseoir tranquille, content, et rêver et sourire à ses propres pensées, jusqu'à ce que sa chère mère eût servi sur la table un souper appétissant et délicieux. Jean ne parlait guère; il trouvait la position terriblement désagréable, à la vérité; mais ils n'étaient pas les premiers qui fussent restés dans une pareille immobilité pendant quinze jours. Le vent s'élèverait aujourd'hui ou demain, et on oublierait bientôt la misère soufferte. Ces pensées n'empêchèrent pas le courageux Jean de s'écrier qu'il donnerait cinq années de sa vie pour un seau d'eau froide de la pompe de son père.

Celui qui restait ferme et se promenait sur le pont encore satisfait, en apparence, c'était Donat Kwik. Il portait sa ration d'eau dans une bouteille suspendue à son cou par une corde passée sous ses habits, et il la gardait et l'épargnait si soigneusement, que déjà deux fois à la fin du jour il avait rafraîchi Victor et son ami Jean en leur versant une gorgée de sa bouteille.

Interrogé sur la cause de sa force contre la soif, il donna cette explication, qui témoignait au moins d'une très-grande puissance de volonté:

—Donat est un imbécile, je le sais, répondit-il; mais, quand sa peau est en jeu, il devient malin comme un renard, messieurs, et il se casse la tête pour trouver un moyen de ne pas monter trop tôt au ciel. Je vais vous dire comment je m'y prends. Le matin, je reçois ma ration d'eau, n'est-ce pas? Vous croyez que je me dépêche de boire, comme les autres? Non, je fourre la clef de ma malle dans ma bouche, puis je la mords sans discontinuer et je fais croire ainsi à mon estomac qu'il boit, jusqu'à ce que je ne puisse plus supporter la soif. Alors je bois un tant soit peu, et je me remets à mordiller ma clef. Je ne bois pas de genièvre, je ne fume pas. A midi, je ne mange pas de viande, elle est salée; et je me nourris aussi peu que possible, car la soif vient en mangeant. Aussi je suis toujours moitié affamé, moitié étouffé; mais il est plus facile de supporter la moitié de chaque mal que d'en souffrir un tout à fait.

Les jours se succédaient sans qu'un nuage se montrât à l'horizon; le soleil restait également brûlant et l'air également lourd.

Il arriva, un matin, que beaucoup de passagers restèrent couchés dans leurs cabines, à moitié étourdis et se plaignant de n'avoir plus la force de se mouvoir.

La nouvelle courut soudain sur le navire qu'une maladie contagieuse avait éclaté dans l'entre-pont. Les uns prétendaient que c'était letyphus, les autres lecholéraet d'autres lafièvre jaune. Cette nouvelle fit trembler et pâlir tout le monde, car une seule de ces maladies est, en effet, suffisante pour dépeupler en peu de temps tout un vaisseau, surtout quand une centaine de personnes demeurent ensemble sous un ciel de plomb dans un si petit espace.

Tous les passagers frémissaient encore sous l'impression de cette terrible nouvelle, lorsque Donat Kwik, qui, penché par-dessus le bord, s'amusait à jeter quelques petits objets dans la mer, se mit à crier très-fort, comme s'il avait vu quelque chose d'extraordinaire.

—Une baleine! deux baleines! s'écria-t-il en courant vers Roozeman. Elles ont une gueule comme un four, et des dents! au moins cent, qui grincent et craquent comme une machine à battre le blé. Je leur ai jeté un vieux soulier égaré là; elles l'ont croqué et avalé comme une amande!

Pendant un voyage si douloureux, si long, le moindre incident est une distraction. Aussi, tous ceux dont l'attention avait été éveillée par le cri de Donat coururent au bord du navire et regardèrent dans la mer, unie et transparente comme un miroir. Ils aperçurent, en effet, non pas deux, mais six ou huit poissons d'une grandeur extraordinaire; quoi qu'on leur jetât, du bois, du fer ou des morceaux de câble, ces monstres sautaient dessus en se bousculant, ouvraient leurs terribles gueules et l'avalaient en un clin d'oeil.

Le docteur passa à moitié ivre, il jeta un regard dans l'eau et dit en ricanant:

—Ah! ah! voilà les pleureurs d'enterrement! Un mauvais signe, messieurs, la maladie fera des victimes. Ces poissons sentent à cent lieues qu'un homme va mourir en mer et ils font claquer leurs dents et agitent leurs queues de joie, parce qu'ils attendent ici un dîner friand. Regardez bien au fond de leurs grandes gueules, pour que vous puissiez reconnaître le chemin: c'est par là que beaucoup d'entre vous s'en irontad patres. Pour moi, je suis trop nécessaire ici; les mangeurs de fer ne m'auront pas encore.

Après cette cruelle raillerie, il s'éloigna. On parla alors de l'effroyable certitude que les corps de ceux qui succomberaient à la maladie seraient jetés à la mer et dévorés par les requins affamés. Cette pensée horrible éteignit dans les coeurs la dernière étincelle de courage.

Le lendemain, on trouva le docteur mort dans sa cabine, ayant à côté de lui une couple de bouteilles qu'il n'avait pu vider. Beaucoup de passagers étant tombés malades, le docteur s'était vu en possession de plus de vingt-cinq rations de genièvre; et il avait probablement brisé par cet excès le fil de ses jours, déjà peu solide.

Lorsque Donat Kwik rencontra ses deux amis, il s'écria d'un ton de sincère compassion:

—Eh bien! eh bien! le docteurGeneverneusest mort? Je lui pardonne de tout mon coeur le poivre d'Espagne qu'il m'a fait avaler. Que Dieu miséricordieux ait son âme! Il n'avait pas prévu que les baleines étaient venues pour lui. Je penserai à lui dans mes prières, il en a besoin, le malheureux!

Sous la ligne, où le soleil décompose, avec une rapidité extraordinaire, tout ce qui peut tomber en putréfaction, on ne peut pas garder longtemps les cadavres. Surle Jonassurtout, où une maladie contagieuse semblait régner, il fallait éloigner sans retard les restes mortels du docteur.

Tout à coup la cloche tinta lentement, comme pour un enterrement; tous les passagers qui n'étaient pas alités furent appelés sur le pont et réunis d'un côté du navire. Alors quatre marins montèrent avec le cadavre et se dirigèrent lentement et solennellement vers le côté où se tenaient les passagers. Le pauvre docteur était cousu dans sa couverture comme dans un sac, et l'on y avait mis une quantité de charbon pour le faire descendre au fond de la mer. Après que les matelots eurent tout apprêté à bord du navire pour l'enterrement, le capitaine ôta son chapeau et se mit à marmotter entre ses dents les prières d'usage. Les passagers s'étaient également découverts; la plupart frissonnaient à la pensée qu'on allait leur montrer l'effroyable chemin de l'éternité, qu'ils prendraient peut-être à leur tour le lendemain.

La prière fut bientôt achevée. Sur un signe du capitaine, les matelots descendirent jusqu'à la surface de la mer la planche sur laquelle reposait le corps du docteur, la renversèrent et jetèrent ainsi le cadavre dans l'eau sans fond. La plupart des spectateurs se penchèrent par-dessus le bord et regardèrent dans l'eau; mais tous reculèrent tout tremblants et poussèrent un cri d'horreur et d'effroi: ils avaient vu les requins se jeter comme des tigres furieux sur le cadavre, déchirer la couverture de leurs dents innombrables et engloutir en un instant chacun un morceau de l'horrible festin.

Et avant la fin du jour, les monstres reçurent encore cinq victimes de la cruelle épidémie qui commençait seulement à sévir d'une manière terrible dans l'entre-pont.

Les passagers étaient anéantis; quelques-uns couraient sur le pont à pas inquiets, comme s'ils cherchaient un endroit pour fuir la cuirasse de bois qui les tenait inexorablement enfermés dans son cercle empesté. D'autres erraient çà et là, comme des fous, avec des gestes de désespoir et murmuraient en eux-mêmes contre des spectres invisibles. Tous demeuraient muets et consternés, et cet affreux silence n'était interrompu que par des imprécations contre la soif de l'or et contre le fatal voyage, ou des soupirs et des cris de regret adressés à la patrie qu'on avait abandonnée si follement.

Vers le soir, Victor fut frappé tout à coup d'une affreuse angoisse. Pendant qu'il était assis sur un banc à côté de son ami et de Donat Kwik, causant tristement de l'heureuse Belgique, de la belle ville d'Anvers et des êtres qui leur étaient chers; pendant que Jean s'efforçait encore de leur inspirer la confiance et l'espoir, la voix de ce dernier s'altéra tout à coup d'une manière surprenante. Une pâleur mortelle couvrit son visage, ses yeux devinrent vitreux et ses membres se raidirent comme s'il eût été atteint d'un attaque de nerfs. C'étaient les signes de la maladie. Jean Creps, le bon coeur, l'ami fidèle, allait mourir; peut-être avant que le soleil éclairât de nouveau le pont duJonas, les monstres marins auraient déjà englouti son cadavre!

Cette pensée remplit Roozeman d'un désespoir indescriptible; il se jeta en pleurant sur son ami, lui adressant mille paroles consolantes, auxquelles il ne croyait pas lui-même. Donat tenait une main du malade et l'arrosait de larmes silencieuses.

Jean s'efforçait de lutter contre son mal et de leur faire croire qu'il avait encore du courage et qu'il n'était pas si malade qu'on se le figurait; mais bientôt ses dernières forces l'abandonnèrent, il poussa un soupir effrayant et se laissa tomber dans les bras de son ami en criant d'une voix déchirante:

—De l'eau! de l'eau! de l'eau! Ma vie pour une gorgée d'eau! L'eau seule peut me guérir!

En entendant ce cri, Victor sauta debout, courut comme en délire vers le capitaine et tomba à ses pieds les bras tendus. Il pria, il pleura, il se tordit convulsivement les mains, il offrit toute une poignée de billets de banque, tout ce qu'il possédait, pour un demi-litre d'eau. Mais le capitaine resta impassible et muet, comme s'il n'avait pas aperçu le jeune homme qui se traînait à ses pieds et lui demandait la vie de son pauvre ami.

Victor réitéra ses supplications désespérées auprès du pilote avec le même insuccès… Un cri de rage lui échappa; il s'élança vers un baril d'eau et y porta la main. Trois ou quatre matelots le menacèrent de leurs couteaux, et comme Victor, aveuglé, ne retirait même pas sa poitrine sous la froide impression de l'acier, ils sautèrent tous ensemble sur lui et le jetèrent loin d'eux sur le pont.

Convaincu qu'il n'y avait pas de salut possible, le pauvre Roozeman s'arrachait déjà les cheveux et se déchirait la poitrine, lorsqu'un marin lui offrit un peu d'eau, moins de la moitié d'un demi-litre, en échange de sa montre d'or.

Avec quelle folle joie Victor sacrifia le cadeau chéri de sa mère, pour prolonger la vie de son ami, ne fût-ce que d'une heure! Il courut tout joyeux vers Jean Creps, lui porta la bouteille aux lèvres et lui versa le breuvage rafraîchissant dans la bouche, en riant d'un rire nerveux.

Les forces semblèrent, en effet, revenir au malade; il pria son ami de vouloir bien le conduire au lit, parce que tous ses membres étaient brisés et qu'il éprouvait un besoin irrésistible de repos.

Pendant cette nuit, Victor passa des heures d'une anxiété mortelle. Assis, avec Donat, près du lit de son ami souffrant, il entendait sortir sans cesse de sa poitrine déchirée le cri: «De l'eau! De l'eau! de l'eau!» sans pouvoir rien tenter pour le satisfaire, car il n'aurait pu obtenir une goutte d'eau en échange de toute une fortune.

Il y eut un moment terrible: ce fut lorsque Jean, tombé en délire, ne criait plus pour avoir de l'eau, mais s'agitait en hurlant comme un fou, se tordait les membres et paraissait devoir mourir dans un accès de fureur. Tout à coup, il se leva dans l'obscurité et dit d'une voix creuse et avec une sombre ironie:

—En Californie! Tu veux aller en Californie? Pauvre insensé! que vas-tu chercher là? De l'or? N'y a-t-il donc pas d'or dans ta patrie pour celui qui veut le gagner par son activité et par son intelligence? La liberté? l'indépendance? Où règnent ces bienfaits de la civilisation humaine autant que dans notre industrieuse Belgique? Du bonheur? Ah! insensé, le bonheur n'habite pas si loin; il est où se trouvait notre berceau, près du foyer paternel, dans les yeux de notre mère, dans le souvenir de nos amis, dans les objets auxquels sont attachés les souvenirs de notre jeunesse. Le démon de l'or t'a attiré, tu veux devenir riche tout d'un coup, sans travailler, violer la loi que Dieu a gravée dans la conscience? Va-t'en, ingrat, il te punira!… Au lieu d'or, tu ne trouveras que la misère, la honte et la mort… la mort et un horrible tombeau dans les entrailles de l'Océan!…

En achevant cette malédiction, il se laissa retomber sur son lit et resta étendu, immobile et muet.

Victor Roozeman, courbé presque jusqu'à terre, se sentit écrasé sous ces paroles terribles, qui n'étaient que l'écho de ses propres pensées; il frissonnait en entendant une prédiction de l'accomplissement de laquelle il ne doutait pas.

Au pied du lit était assis Donat Kwik, qui, dans l'excès de son repentir, se labourait la figure avec les ongles et se jetait si cruellement la tête contre les poutres, que le sang coulait de ses joues. Par instants, il murmurait d'une voix rauque:

—Tiens! tiens! animal que tu es! Àne! Cela t'apprendra à aller en Californie… Tu seras mangé par les baleines: c'est très-bien fait, tu l'as mérité, vilain et stupide imbécile!

Plus tard, dans la nuit, la fièvre brûlante parut avoir abandonné le malade. Il était calme, respirait plus librement et semblait sommeiller.

Donat s'était endormi, la tête sur ses genoux et rêvait tout haut de son village natal… Ce qu'il disait devait émouvoir profondément Roozeman, qui veillait, car il écoutait en tremblant les paroles qui tombaient de la bouche de Donat:

—Ah! Blesken, ma chère vache, murmurait celui-ci, tu ne veux pas manger de cette herbe tendre? Prends-y garde, Blesken! qui n'est pas content de ce qui est passable quitte les trèfles pour les joncs!… Tu as peut-être soif? Il fait si chaud, n'est-ce pas?… Viens au ruisseau: là, il y a de l'eau bien pure, claire comme du cristal et si fraîche, si fraîche, qu'elle vous traverse la gorge comme un velours… Bles, Bles, vois, là-bas, Anneken, la fille du garde champêtre! Elle nous regarde avec ses petits yeux noirs, elle nous fait signe, elle rit. Bles, dimanche, c'est la kermesse; j'ai graissé mes jambes. Si tu pouvais voir les sauts que je ferai!—Anneken! chère Anneken! à dimanche, n'est-ce pas?—Bles, as-tu entendu avec quelle voix douce et tendre elle m'a crié: «Oui, Donat, à dimanche!» Quelle vie, Bles! quel bonheur! si cela ne change pas, j'en deviendrai fou assurément.

Lorsque le soleil se leva dans le ciel d'un bleu désespérant, Jean vivait encore; mais on trouva huit cadavres dans les cabines de la troisième classe.

La perte de tant de compagnons, la répétition de ces horribles funérailles et la vue des requins affamés qui s'agitaient autour du navire, tout cela frappa les passagers d'un sentiment de désespoir immense et d'une rage sombre. On entendait dans l'entre-pont des cris menaçants contre le capitaine, et l'on voyait çà et là des hommes qui ouvraient leurs couteaux, comme s'ils se préparaient à un combat à mort.

Le partage de la ration journalière calma cependant pour quelques instants la tempête qui semblait se préparer dans les esprits. Mais, vers midi, lorsque le soleil eut de nouveau changé le pont duJonasen une fournaise insupportable, une agitation étrange parut émouvoir tout à coup les passagers; ils avaient l'air de se pousser l'un l'autre à une entreprise violente en criant:

—De l'eau! de l'eau ou la mort!

Ni Victor ni Donat n'étaient présents; ils étaient dans la cabine de leur ami malade, qui, sorti de son délire, écoutait d'un air résigné leurs consolations.

Le capitaine se tenait sur l'arrière du vaisseau et suivait avec une grande inquiétude tous les mouvements des passagers. Lorsqu'il vit que la chose commençait à devenir sérieuse, il appela par un signe tous ses matelots, remit à chacun d'eux un revolver à six coups et les plaça autour de l'endroit où se trouvaient les barils d'eau. Alors, tenant en main son pistolet, il cria aux passagers d'une voix forte:

—Arrière, insensés que vous êtes! Vous voulez faire auJonasle même sort qu'au navire portugais? Vous demandez de l'eau ou la mort? De l'eau, vous n'en aurez pas; mais la mort sur-le-champ, si l'un de vous ose s'approcher de nous à deux pas. Arrière, sur votre vie! ou les balles vont faire justice de votre criminel aveuglement!

Les passagers reculèrent jusqu'à la distance désignée; ils murmuraient encore et jetaient des regards flamboyants sur le capitaine; mais la vue des marins qui, le revolver au poing et le poignard aux dents, semblaient prêts à commencer une sanglante tuerie, refroidit un peu leur rage et les fit hésiter. Cependant, les plus exaspérés s'étaient réunis près de la proue, où ils s'excitaient les uns les autres, et délibéraient pour savoir comment on attaquerait le capitaine. Il y en avait même trois ou quatre qui avaient tiré les leviers hors des treuils où s'enroulaient les câbles et qui brandissaient ces effroyables massues au-dessus de leurs têtes. Encore une minute et le pont duJonasallait se changer en une mare de sang.

En ce moment, un cri d'étonnement s'échappa de la poitrine d'un vieux matelot; il montra du doigt en tremblant l'horizon de la mer et s'écria:

—Capitaine, voyez! voyez là-bas au sud-ouest!

—Ne détournez pas les yeux de ces furieux! commanda le capitaine à ses hommes.

Il dirigea rapidement sa lunette d'approche vers le point de l'horizon désigné, et poussa également une exclamation de joie; il agita son chapeau en l'air, et cria d'une voix qu'on entendit distinctement aux deux extrémités du navire:

—Hourra! hourra! délivrance! Dieu nous envoie de l'eau… de l'eau et du vent!

A ces mots, un sourire étrange et convulsif détendit les traits des passagers, comme s'ils venaient d'être subitement atteints de folie; mais les couteaux disparurent, les leviers retombèrent sur le pont; un pleura, on dansa, on embrassa les matelots, qui s'étaient rapprochés et montraient à tous avec transport un petit nuage noir qui s'était levé sur l'horizon et qui grandissait avec rapidité. A la certitude de cette délivrance inespérée, un grand nombre se jetèrent à genoux et levèrent les mains vers le ciel en signe de reconnaissance.

L'heureuse nouvelle se répandit instantanément jusqu'au fond du navire. Les malades même, ceux que la mort tenait déjà embrassés, semblaient s'éveiller à une vie nouvelle et imploraient l'aide de leurs amis pour être conduits sur le pont. Il pleuvait, disait-on. Être mouillé! sentir ruisseler l'eau fraîche du ciel sur tous ses membres! Aspirer un air humide! quelle jouissance! quel bonheur!

Jean Creps fut porté sur le pont par Victor et Donat. Des larmes d'espérance et de joie coulaient sur ses joues pâles, pendant qu'il tenait les yeux fixés sur le nuage noir qui, pareil à un messager du Seigneur, allait apporter à ces pauvres créatures délaissées la santé et l'apaisement.

Les passagers continuaient à regarder d'un oeil étincelant et avide. Leurs coeurs battaient, leurs nerfs frémissaient, ils avaient tout oublié, même la soif, pour contempler ce phénomène céleste qui se déployait avec une merveilleuse rapidité au-dessus de l'horizon. Au premier moment, ils n'avaient distingué qu'un petit nuage noir; mais ce petit nuage, comme s'il eût été animé par une irrésistible puissance d'attraction, paraissait réunir dans son sein toutes les vapeurs de l'air et grandissait à vue d'oeil, jusqu'à ce qu'enfin il couvrît comme un mur sombre toute la partie sud du ciel.

Pendant que l'attention générale, était fixée sur ce seul point, que tous avaient perdu tout autre sentiment que celui d'une délivrance prochaine, le capitaine donnait des ordres afin de tout apprêter pour recueillir l'eau de pluie. Les voiles disponibles furent tendues sur le pont; des barils, des seaux et des cuves furent placés aux coins où la pente naturelle devait conduire l'eau.

A peine les premiers apprêts étaient-ils terminés, que la partie du ciel qui était restée claire jusque-là se remplit d'un brouillard épais et qui devint de plus en plus opaque; le soleil était pâle et sa lumière verdâtre; et bientôt on se trouva dans une complète obscurité.

Alors, un gigantesque serpent de feu jaillit du sein de l'immense nuage noir, et l'Océan frémit sous un épouvantable coup de tonnerre. Le signal était donné! Des éclairs serpentaient sans relâche dans l'espace; l'eau retentissait comme si dix armées invisibles se battaient avec une artillerie infernale; mais les écluses du ciel s'entr'ouvrirent et des torrents d'eau tombèrent avec fracas sur le pont duJonas.

Quelle joie! quelle agitation! Comme les pauvres passagers pouvaient boire maintenant, se rafraîchir, sentir couler sur leurs corps embrasés l'eau fraîche, pareille à un baume bienfaisant!

Jean lui-même, Jean le malade, l'épuisé, embrassait ses deux amis et s'écriait avec enthousiasme:

—Dieu soit loué! je ma sens revivre! je ne mourrai pas!

La tempête dura deux heures. Le tonnerre grondait effroyablement et faisait trembler le ciel et la mer; les éclairs enveloppaientle Jonasd'une lumière aveuglante; parfois, les vents déchaînés faisaient tourner le navire sur lui-même comme une toupie et le menaçaient de le faire sombrer; mais tout cela n'était rien, en comparaison de la joie d'avoir de l'eau et de sentir entrer dans ses poumons un air humide et frais. Les peureux même riaient et battaient des mains au milieu de l'orage et des éclairs.

Lorsque la tempête s'apaisa enfin, le vent continua à souffler avec une force suffisante, et, par bonheur, il avait pris une direction favorable au voyage des chercheurs d'or. Le capitaine fit ajouter autant de voiles que possible;le Jonasse pencha sur le côté et s'élança en avant comme une flèche, au bruit des hourras joyeux de tous les passagers.

Le navire, comme s'il eût voulu rattraper le temps perdu, marcha avec une telle rapidité, que, quelques jours plus tard, il se trouvait à la hauteur da Brésil. Deux malades succombèrent encore, les autres guérirent rapidement ou furent bientôt hors de tout danger.

Les souffrances endurées étaient oubliées. Déjà les passagers commençaient à soupirer de nouveau après l'or de la Californie. On était gai, on causait des mines, des trésors qu'on y amasserait, et de ce qu'on en ferait après le retour au pays natal.

Jean Creps, quoique encore un peu faible, était tout à fait rétabli de sa maladie. Il ne savait pas, sans doute, quel jugement sévère il avait prononcé pendant son délire contre ce voyage; car la vie qui lui était revenue avait redoublé son courage, et il envisageait avec une confiance sans bornes l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Son ami Roozeman avait également retrouvé ses rêves séduisants, et souvent un sourire mystérieux venait éclore sur ses lèvres, quand son imagination faisait miroiter devant ses yeux la fortune qu'il espérait recueillir bientôt. Il se voyait déjà dans les mines, il y trouvait des blocs d'or en abondance; il retournait dans sa patrie; il assurait le bonheur de sa tendre mère; il était devant l'autel à côté de Lucie, et il entendait la voix du prêtre qui disait: «Soyez unis au nom du Seigneur!»

Donat Kwik avait repris sa première disposition d'esprit. Il se promenait des journées entières sur le pont, ou tenait compagnie aux deux amis et les amusait par ses reparties bouffonnes et par son insouciance. D'autres fois, il flânait dans l'entre-pont, et y baragouinait le français, l'anglais et l'allemand avec tout le monde: on n'en comprenait qu'un mot par-ci par-là, et il faisait rire chacun par ses balourdises. Les Français le nommaient Jocrisse et les AllemandsHauswurst; il répondait à ces noms, dont la signification lui était inconnue, avec autant de sérieux que si le curé l'eût baptisé ainsi à sa naissance.

Le Jonasdevait encore subir une rude épreuve: les passagers devaient voir encore une fois la mort s'élever entre eux et la terre promise de l'or;—et, cette fois, le danger devait être si menaçant, que tous ceux qui étaient à bord duJonasallaient implorer la miséricorde céleste à deux genoux et les mains levées au ciel. Au cap Horn, ce point extrême de la quatrième partie du monde, ils furent assaillis par de longues et terribles tempêtes; une nuit, ils se virent entourés dans l'obscurité par de formidables montagnes de glace, et les marins eux-mêmes, renonçant à tout espoir de délivrance, voulaient déjà mettre à flot les chaloupes pour abandonner le navire dans ce moment suprême. En vérité, le destin semblait avoir décidé la perte duJonas; mais, soit que le Seigneur eût pitié de ces créatures éperdues, soit que le sang-froid du Capitaine sût éviter avec une merveilleuse habileté les montagnes de glace, les chercheurs d'or échappèrent cette fois encore au tombeau qui s'ouvrait devant eux. Ils arrivèrent enfin dans l'océan Pacifique, entre Valparaiso et Taïti.

Il s'était écoulé près de cinq mois depuis le jour où ils avaient quitté Anvers et vogué sur l'Océan. Encore une quarantaine de jours favorables, et ils allaient mettre le pied sur le rivage du merveilleux pays, but suprême de leur désir et récompense de tous les maux soufferts. Après un si long voyage, l'ennui s'était emparé des passagers, jusqu'au moment où ils arrivèrent près du cap Horn, et avait jeté peu à peu l'apathie et le découragement dans les coeurs; mais, maintenant qu'on se trouvait dans la mer même qui baignait les côtes de la Californie, les poitrines se dilatèrent, les têtes se relevèrent avec fierté et les yeux brillèrent d'espoir et d'impatience.

Pendant cette dernière partie du voyage, le repos ne fut troublé que par un seul événement. Un matin, de très-bonne heure, Donat Kwik accourut en hurlant sur le pont, criant au secours comme si on voulait l'assassiner. Aux questions des premiers qui l'interrogèrent, il répondit:

—Le capitaine! vite! vite! le capitaine!Volé argent moi, my money! Spitsboef! Donderwatter! moi volé!Oh! mon Dieu, mon Dieu, ma pauvre argent!…

Quand le capitaine comprit ce qui désespérait si fort Donat, il prit le fait très au sérieux. On avait, d'après le récit du paysan, forcé, pendant la nuit, la serrure de son sac de voyage et volé une somme de cinq cents francs en quatre billets de banque anglais.

Tous les passagers de la troisième classe furent appelés sur le pont et minutieusement fouillés par les marins. On leur fit même vider leurs poches et ôter leurs souliers. Ensuite, toutes les malles et les coffres furent ouverts et visités; mais, quoi qu'on fit pour découvrir l'auteur de ce vol, on ne put trouver la trace des billets de banque disparus.

Donat Kwik pleurait comme un enfant, s'arrachait les cheveux et remplissait l'air de ses plaintes amères. Ses amis, Creps et Roozeman, s'efforcèrent de le consoler en lui assurant qu'il finirait bien par retrouver ses billets de banque; et comme cela ne faisait pas d'effet sur le paysan découragé, ils lui firent comprendre qu'en Californie il n'aurait nullement besoin d'argent, et qu'il ne saurait même pas l'employer. En effet, à leur arrivée, ils trouveraient des délégués de la sociétéla Californienne, pour leur procurer une bonne nourriture, des auberges confortables et tout ce qui pouvait être nécessaire à leur entretien.

Il ne fut cependant pas possible de tirer Kwik de son abattement. Roozeman, que le vieux capitaine Morello n'avait pas laissé partir sans argent, possédait mille francs dans son portefeuille. Il prit un billet de banque de cent vingt-cinq francs et l'offrit au pauvre désolé, qui déplorait encore, avec des larmes aux yeux, la perte de sapoire pour la soif. Donat accepta le don avec une grande reconnaissance et parut un peu consolé. Néanmoins, depuis ce jour, il n'eut qu'une triste vie sur le navire. Où qu'il se trouvât, dans l'intérieur ou sur le pont, il espionnait tout ce qu'il voyait et entendait; il se glissait comme un renard pour écouter les conversations les plus secrètes, suivait tous les mouvements des mains des passagers, et il était évident qu'il ne regardait jamais quelqu'un sans que la pensée que le voleur de ses billets de banque pouvait bien être devant lui brillât dans ses yeux. Les passagers, blessés de ce soupçon, maltraitaient le pauvre paysan ou l'écartaient durement de leur chemin; il se défendait en donnant des coups de pied à droite et à gauche, mais il avait affaire à si forte partie, qu'il ne paraissait presque plus jamais sur le pont du navire sans avoir un oeil poché ou le nez écorché.

C'était surtout le Français aux moustaches rousses qui le poursuivait sans cesse. Donat s'était mis en tête que son premier oppresseur était aussi le voleur de ses billets, et le Français pouvait lire ce soupçon dans ses yeux. Un jour, qu'il avait de nouveau frappé cruellement le pauvre garçon au visage, Victor était accouru et avait défendu son compatriote; Jean Creps était intervenu, et ainsi une rixe violente s'était élevée sur le pont. Le capitaine, après avoir entendu les explications de part et d'autre, avait fait mettre le Français pour deux jours au cachot. Depuis ce moment, la moustache rousse nourrit une haine furieuse contre Kwik et lui suscita, par ses camarades, toutes sortes de tourments.

Cependantle Jonaspoursuivait sa route avec un vent très-favorable. On commença à compter les jours, et lorsque le capitaine annonça enfin qu'on allait atteindre la baie de San-Francisco, la fièvre de l'impatience gagna tous les passagers.

Une après-midi que le ciel était très-nébuleux, les deux amis étaient assis avec Donat dans l'entre-pont de la seconde classe et s'entretenaient avec animation du terme prochain de leur long voyage et de leur débarquement dans le pays de l'or.

—Quant à moi, disait Creps, je ramasse autant d'or que je puis. J'en donne la moitié à mon père, pour qu'il ne soit plus obligé de travailler dans ses vieux jours; j'achète à mon frère un magasin de denrées coloniales, et je donne à chacune de mes soeurs une dot de cinquante mille francs!

—Et vous-même, demanda Donat, que garderez-vous donc pour vous?

—Bah! je n'ai besoin de rien, répondit Jean. Ce n'est pas pour devenir riche que je suis venu en Californie. Pourvu que je puisse vivre libre et indépendant, et ne plus voir de pupitre devant mes yeux, je suis content. Et si le goût des richesses me prenait un jour, je pourrais toujours revenir en Californie.

—Savez-vous ce que je ferai, moi? s'écria Donat Kwik. Je ne retourne pas à la maison avant d'avoir tout un sac à froment plein d'or. Alors, j'achète un château aux environs de Natten-Hæsdonck, et je vais y demeurer avec Anneken et son père. Il y aura là tout ce qu'il y a de bon: de la viande au pot, du jambon dans la cheminée, de la bière forte dans la cave, des vaches grasses, de beaux chevaux et une voiture… oui, oui, une voiture! Et mon Anneken sera habillée comme une princesse; et je veux, quand nous irons à la kermesse, qu'elle attire les regards de tout le monde, et je ferai boire les amis et manger les pauvres gens, et je serai joyeux, et je causerai et je sauterai avec mon Anneken du matin au soir. Le baron de notre village est aussi riche que la mer est profonde. Il a toujours l'air maussade et il est rare qu'il sourie; mais Donat Kwik lui apprendra comment il faut vivre quand on a un sac d'or dans sa cave.

—Je n'en demande pas tant à Dieu, dit Victor. S'il me permet seulement de trouver en Californie les moyens d'obtenir la main de Lucie Morrelo et d'assurer à elle et à ma mère un sort agréable, je bénirai éternellement son saint nom, dussé-je travailler encore rudement toute ma vie pour augmenter leur bonheur.

Tout à coup, la conversation des amis fut interrompue par un hourrajoyeux qui retentit sur le pont duJonas. Ils montèrent en courant.Là, ils entendirent le cri triomphant de «Terre! Terre! Californie!San-Francisco!… Hourra! hourra!»

En effet, le brouillard s'était dissipé et les côtes de la Californie se déployaient sous leurs regards émerveillés, des deux côtés d'un détroit qui leur fut désigné comme étant laPorte d'or, ou l'entrée de la baie de San-Francisco. Au nord et au sud, ils virent la côte bordée par une immense chaîne de montagnes dont la croupe verte s'étendait comme une ligne sombre et se perdait insensiblement dans l'horizon nébuleux. Devant eux, lemonte Diavolo, ou montagne du Diable, élevait vers le ciel sa cime couronnée encore, à une couple de mille pieds de hauteur, de cèdres gigantesques.

Pendant que, muets et en extase, ils contemplaient le phare qui marquait la fin de leur voyage, leJonasatteignit la Porte d'or et entra dans la baie de San-Francisco, parsemée d'un grand nombre d'îles et assez grande pour contenir toutes les flottes de guerre du monde.

Le Jonasjeta l'ancre entre une centaine de navires de toutes les formes et de toutes les nations; et les passagers, pleurant de joie et pleins d'enthousiasme, s'élancèrent en foule vers le côté du pont qui faisait face au rivage, comme si une lutte allait s'élever pour savoir celui qui mettrait le premier le pied sur la terre qui produit l'or.

Plusieurs chaloupes allèrent et revinrent duJonasau rivage pour débarquer les passagers.

Une soixantaine de ceux-ci étaient déjà sur le port, avec leurs coffres et leurs malles, attendant et regardant si les directeurs ou les employés de la sociétéla Californiennene se montraient pas pour transporter leurs bagages, ou pour les conduire aux auberges ou maisons de bois que l'on avait préparées pour les actionnaires.

Pendant ce temps, les deux amis, et surtout Donat Kwik, ouvraient de grands yeux en regardant les singulières gens qui passaient par groupes ou s'arrêtaient près d'eux. Ce n'était pas les Mexicains avec leurs costumes éclatants qui attiraient le plus leur attention, ni les Chinois avec leurs longs jupons, ni les mulâtres avec leur large figure couleur marron, ni même les naturels à moitié sauvages de la Californie. Ce qui les étonnait et leur semblait inexplicable, c'était l'extérieur des Européens, qui avaient probablement quitté comme eux leur patrie pour venir assouvir ici leur soif d'or. La plupart étaient sales et déguenillés, avec la barbe négligée et les cheveux en désordre, avec des souliers crevés aux pieds et des haillons autour du corps. Cependant, si misérable que fût leur air, ils portaient tous à leur ceinture un revolver ou un couteau-poignard étincelant et marchaient la tête levée, jetant à droite et à gauche des regards fiers où paraissait briller le sentiment d'une indépendance absolue. On voyait se promener également des personnes dont le costume et la physionomie indiquaient une position aisée et une éducation distinguée; mais ils vivaient sur un pied d'égalité parfaite avec des gens sur le visage desquels la bassesse et la crapule avaient imprimé leurs ignobles stigmates; on y voyait même des hommes qu'on eût pris pour des mendiants ou des voleurs serrer la main d'un promeneur qui avait l'air d'un baron, ou repousser brutalement, le pistolet au poing, ceux qui avaient l'audace de les toucher seulement en passant.

—Dieu! quelles mines repoussantes ont tous ces gens-là! soupira Roozeman. Je ne me suis jamais représenté autrement une bande de brigands. Qu'ils sont sales et sauvages!

—La tête m'en tourne, murmura Donat Kwik. Ici, on n'a qu'à se baisser pour trouver de l'or, a-t-on dit; il me semble qu'il serait préférable pour ces hommes qu'on pût y ramasser des culottes et des souliers neufs. Je ne sais, mais je crains fort que nous n'ayons à nous repentir de notre voyage. Ah! si j'avais encore mes cinq cents francs!

—Vous êtes étonnants! dit Jean en riant, vous voyez tout en noir. Il va de soi que ce ne sont pas tous millionnaires qui viennent en Californie. Ces gens-là sont probablement des voyageurs nouvellement arrivés, comme nous. Ils n'ont pas encore eu le temps ni l'occasion d'aller aux mines d'or, et, ne faisant pas, comme nous, partie d'une société qui pourvoit à leur entretien, ils souffrent un peu de misère. Vous remarquez cependant bien que l'espoir ou la certitude d'être bientôt riches leur gonfle le coeur et les rend fiers. Croyez-moi, ce que vous voyez ici est la réalité du rêve que les plus nobles coeurs caressent en Europe: la fraternité, l'égalité entre tous les hommes et toutes les nations, sans distinction de sang ni de rang.

—Oui, mais la fraternité avec tous ces pistolets et ces longs couteaux, répliqua Donat, m'inspire peu de confiance. Si ces deux gaillards là-bas, avec leurs sales barbes, qui nous regardent si singulièrement, sont mes frères, pardieu! je n'aimerais point rencontrer quelqu'un de ma famille seul dans un bois!

—Tu ne comprends pas, répliqua Jean. L'arme à la ceinture de ces hommes est le signe de la liberté et de la vraie indépendance. N'as-tu jamais entendu dire que, dans les États-Unis d'Amérique, personne ne sort de chez soi sans revolver? C'est pourtant une nation puissante et civilisée, qui donne à l'ancien monde l'exemple de l'indépendance individuelle et de la liberté la plus large. Vous en aurez l'expérience….

Un monsieur, passablement bien mis, à la physionomie noble et fière, s'approcha de Creps et s'offrit pour porter leurs bagages à la ville. Les Flamands le regardèrent avec de grands yeux, et Jean répondit en anglais qu'ils n'avaient pas, pour le moment, besoin de son service, parce qu'ils attendaient des gens qui se chargeraient de leurs coffres. Roozeman lui demanda très-poliment comment il se faisait qu'ungentlemancomme lui se vît forcé de faire un travail d'esclave pour gagner quelques schillings.

—Quelques schellings! répéta l'autre en souriant. L'état n'est pas aussi mauvais que vous le croyez. Je gagne journellement huit dollars et quelquefois douze.

—Que dit-il là? s'écria Donat, qui avait appris surle Jonasassez de trois ou quatre langues pour comprendre les paroles de l'Anglais; que dit-il là? Douze dollars! soixante francs par jour! Oh! Le charmant pays! Pour porter des paquets, on n'a pas besoin de beaucoup d'esprit. Maintenant je ne crains plus rien. A Natten-Haesdonck, je devais travailler comme un cheval, et je gagnais à peine deux dollars par mois en sus de la nourriture.

Et il riait et battait des mains, comme si la certitude d'échapper à la misère l'avait rendu fou de joie.

L'Anglais, qui prenait ses exclamations pour une raillerie, porta la main à son couteau, jeta un regard menaçant sur Donat stupéfait et dit en s'éloignant:

—Go to hell, you damd'd idiot!(Va en enfer, idiot damné!)

—Voilà, pardieu! un frère bien chatouilleux! murmura le poltron Kwik entre ses dents. Encore un peu, et il allait me saigner comme un porc. Dites ce que vous voudrez, messieurs, tous ces gaillards-là ressemblent à une bande de brigands qui cherchent querelle afin de pouvoir vous voler ou vous assassiner.

En disant cela, il ramassa son sac de voyage et le serra avec force, comme s'il craignait d'être volé.

—Tu es méfiant comme un vrai paysan flamand, dit Jean en plaisantant. Depuis la perte de tes billets de banque, tu ne vois plus que des voleurs. Ce monsieur ne te comprend pas; il croyait que tu te moquais de lui; quoi d'étonnant qu'il en soit blessé?

Il fut interrompu par un grand bruit et par les plaintes des passagers, qui attendaient, comme lui, à côté de leurs malles. On leur avait assuré qu'il n'était pas encore arrivé de directeurs ni d'employés dela Californienneà San-Francisco;le Jonasétait le deuxième navire de la société qui eût paru dans la baie; mais sans doute le vaisseau sur lequel se trouvaient les directeurs et les instruments de travail avait eu des vents contraires. Il serait en vue au premier jour; hors cette supposition, personne ne savait que dire dela Californienne, et il ne resta plus aux passagers qu'à se conduire selon le proverbe américain,help yourself, que Donat traduisit par:Tâche de te tirer toi-même du pétrin.

Il n'y avait rien à faire contre le sort; la nuit allait venir, il fallait chercher un logis où l'on obtînt au moins un abri pour la nuit. Il pouvait se passer encore quelques jours avant l'arrivée des directeurs de la société. Ceux qui avaient de l'argent n'avaient rien à craindre; les autres se tireraient d'embarras comme ils pourraient.

Deux hommes accoururent en même temps pour porter la malle de Victor, qui était assez grande. Tous les deux y avaient déjà mis la main, et l'un repoussa l'autre avec violence en proférant des paroles grossières. Un des deux tira son couteau et menaça d'en percer l'autre; mais ce dernier sauta sur lui comme un tigre furieux, lui arracha son couteau, qu'il jeta loin de lui, frappa son adversaire à la figure avec une telle force, que le sang lui sortit par le nez et par la bouche, et jura, le revolver à la main, qu'il lui brûlerait la cervelle s'il faisait encore un pas pour se rapprocher.

—Drôles de frères! murmura Donat pâle d'émotion.

—C'est un être insupportable, dit le vainqueur en français, pendant qu'il chargeait le coffre sur ses épaules. Un jour ou l'autre, je serai obligé de lui loger une balle dans la tête. Soit, il l'aura… Où veulent aller ces messieurs?

—Eh bien, eh bien, où est allée ma malle? s'écria Jean Creps tout à coup. Elle était ici, à côté de moi.

—Tiens! vous parlez le flamand? demanda le porteur. D'après votre langage, vous devez être d'Anvers. Je suis Bruxellois….

—Mais ma malle? ma malle? répéta Jean avec inquiétude, Où peut-elle être?

—Elle est probablement volée, répondit le Bruxellois d'un air tranquille.

—Et que faire?

—Faire une croix dessus; vous n'en entendrez plus jamais parler.

—Courez chez le bourgmestre! chez le garde champêtre, chez les gendarmes, s'écria Donat.

—Il n'y a pas de police ici, observa le Bruxellois. Chacun est libre et peut faire tout ce qu'il veut et tout ce qu'il sait faire. Tant pis pour celui qui n'est ni assez fort ni assez malin.

—Et si ce furieux de tout à l'heure vous avait percé de son couteau, il n'y aurait pas eu de justice pour venger ce meurtre?

—Aucune. Elle aurait trop d'ouvrage s'il y en avait une. Au moindre mot, le sang coule ici entre les meilleurs amis. La soif de l'or rend le coeur cruel et impitoyable. Je suis arrivé en Californie, bon et doux comme un naïf Brabançon; mais les sept mois que j'ai passés dans les mines m'ont appris qu'un agneau, pour pouvoir vivre parmi les loups, doit devenir loup lui-même. En Belgique, je n'aurais pas osé coucher un lapin par terre; maintenant, j'abattrais dix hommes, avec mon revolver ou mon couteau, sans en être plus ému que lorsque j'écrase les moustiques qui cherchent à me piquer.

Victor et Donat, qui écoutaient ces paroles, frémissaient d'horreur devant une si froide insensibilité. Jean s'était éloigné de quelques pas et regardait de tous côtés s'il ne découvrirait pas sa malle….

—Peine inutile, camarade, lui cria le Bruxellois. La malle est partie et reste partie. Avancez, sinon vous me payerez double. Vous me faites perdre mon temps; je puis encore gagner quatre dollars avant la nuit.

—Ainsi, demanda Creps en s'approchant, vous me dites qu'il n'existe pas de justice dans ce pays?

—C'est-à-dire, répondit le commissionnaire en partant avec la malle, personne ne se mêle des combats et des assassinats; mais, quand on prend un voleur en flagrant délit, alors il est pendu au premier arbre ou pilier venu par les assistants, par vous, par moi ou par n'importe qui, sans autres informations ni jugement. On nomme cela ici laLynch law(loi de Lynch). Vous aurez l'occasion d'apprendre à connaître cette singulière justice. Marchez un peu plus vite, camarades, et faites attention à la boue, car, quand il a plu comme aujourd'hui, San-Francisco est un bourbier.

—C'est fini, dit Creps en soupirant, tous mes gémissements ne me rendront pas ma malle. Nous devons nous consoler. Il est heureux que j'aie mis mes billets de banque en poche.

—Ne dites pas cela de manière à être entendu, imprudent! murmura leBruxellois.

—Comment! pourquoi?

—Vous ne le comprenez pas? Si moi, par exemple, il me prenait envie de posséder vos billets de banque, qu'est-ce qui m'empêcherait de vous percer le coeur de mon couteau et de vous prendre ensuite vos billets de banque?

—Vous? crièrent les trois amis en même temps.

—Non, je ne suis pas encore si avancé, Dieu soit loué! C'est un bon conseil que je vous donne…. Mais vous ne m'avez pas encore dit où vous voulez passer la nuit. Il y a ici des hôtels à tous prix. Pour coucher une nuit sous un toit, on paye dix, cinq, trois ou deux dollars par personne; oui, même pour un dollar, on peut dormir par terre sous une voile. Parlez, que choisissez-vous?

—Cinq francs pour coucher par terre sous une voile! murmurèrent lesFlamands.

—Êtes-vous riches? avez-vous beaucoup d'argent? demanda le Bruxellois.

—Beaucoup d'argent? non certainement, lui répondit-on en hésitant, mais assez cependant pour coucher pendant une nuit sur un lit passable.

—C'est bien; je vois que vous commencez à suivre mon conseil, et je comprends que vous avez de l'argent. Le mieux que vous ayez à faire, C'est de donner trois dollars par tête; cela fait ensemble environ cinquante francs. Il y a beaucoup de monde à San-Francisco; les auberges sont pleines; mais je connais un hôtel écarté où il y a encore quatre ou cinq places libres.

En chemin, Donat Kwik demanda au porteur:

—Dites donc, camarade, vous avez été sept mois dans les mines d'or, n'est-ce pas? N'avez-vous donc pas trouvé de l'or?

—Certes, beaucoup d'or.

—Je ne comprends pas comment la terre tourne ici. Vous avez trouvé beaucoup d'or: en ce cas, pourquoi portez-vous donc nos malles comme un pauvre malheureux, au lieu de vivre de vos rentes?

—Parce que je n'ai plus d'or.

—On vous l'a volé?

—Non.

—Vous l'avez perdu?

—Oui, perdu au jeu. Je fus trop avide; je voulus doubler mon trésor, et le sort me reprit tout. Je vais retourner bientôt aux mines; cette fois, je serai mieux avisé. Voici, messieurs, votre hôtel. Ouvrez la bourse, deux dollars pour mes peines.

—Comment! s'écria Jean étonné, dix francs pour avoir porté ce coffre à trois cents pas? Vous plaisantez, sans doute?

—Deux dollars, vous dis-je!

—Et si nous refusions de nous laisser tromper ainsi?

—Je vous y forcerais, fût-ce avec mon couteau.

—Je ris de votre couteau! grommela Jean Creps.

—Vous avez tort, camarade; si vous n'étiez pas mon compatriote, vous vous repentiriez de ces paroles hardies. Allons, pas de plaisanteries dangereuses: deux dollars!

Roozeman, qui craignait que son camarade ne se fit une mauvaise querelle avec le sanguinaire personnage, se hâta de payer le salaire demandé.

—Que ceci vous apprenne à fixer désormais d'avance le prix de tout ce que vous demanderez ou acheter, dit très-sérieusement le Bruxellois en entrant dans l'hôtel.

Il cria à haute voix combien les nouveaux hôtes voulaient payer pour leur coucher, et s'éloigna en disant encore aux amis stupéfaits:

—Bonsoir, messieurs. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez au port. Pour un dollar par heure, vous pouvez disposer de moi.

Les domestiques de l'hôtel prirent la malle, et conduisirent les voyageurs en haut, dans une petite chambre où il y avait quatre lits.

—Ces messieurs souperont-ils? demanda un des garçons.

Malgré leur étonnement de ce qu'ils avaient vu et entendu, nos amis résolurent de bien souper et même de boire une bouteille de vin pour oublier l'éternelle viande salée du navire. Sur leur réponse affirmative, le garçon les invita à descendre dans la salle à manger. Leur souper serait servi immédiatement. La table devant laquelle ils s'assirent était très-longue. A l'une des extrémités se trouvaient quatre ou cinq personnes qui, après avoir soupé, s'étaient mises à jouer aux dés. Deux autres individus étaient assis près des Flamands et parlaient en français desplacersou mines d'or, et du plus ou moins de succès qu'ils avaient eu pendant la bonne saison passée.

Donat Kwik avait, à son entrée dans la salle, remarqué une chose qui l'avait frappé d'une joyeuse surprise. Même lorsque le garçon eut déposé devant lui un morceau de rosbif fumant, il oublia de manger et son regard étincelant restait tourné vers le bout de la table: il voyait de l'or, de l'or de Californie! Jusqu'à ce moment, par une méfiance naturelle, il avait craint que lui et tous ses camarades duJonasne fussent victimes d'une escroquerie adroite et calculée. Maintenant il devait bien croire à l'or, il brillait devant ses yeux; il en voyait jouer des poignées comme s'il n'avait pas eu plus de valeur que les noisettes ou les amandes du marchand d'oublies de Natten-Hæsdonck. Il suivait les mouvements des joueurs et regardait avec étonnement comment, tout en proférant mille interpellations passionnées, ils pesaient la poudre d'or et les grains dans une petite balance et se défiaient ensuite à mettre pour enjeu d'un coup de dés un ou plusieurs de ces petits tas qu'ils nommaient une once.

Il lui faisait bien un peu de peine de voir sur la table, à côté de chaque tas d'or, un revolver ou un long couteau; mais la fortune qu'il avait rêvée était une réalité et non un leurre. Cette conviction remplit son coeur de courage et de confiance. En outre, les hommes qui maniaient l'or comme si c'eût été une substance sans valeur n'avaient pas l'air plus riche que les mendiants qu'ils avaient remarqués sur le quai, à San-Francisco; ils étaient également sales et déguenillés, et, à part leurs regards fiers et leur langage impérieux, leurs costumes et leur physionomie portaient ce cachet de négligence et de pauvreté auquel on reconnaît en Europe, au premier coup d'oeil, l'homme qui souffre de la faim et de la misère. Kwik ne comprenait pas comment cela se pouvait; ce n'était donc pas de pauvres gens qu'il avait vus en si grand nombre? La hardiesse et la rude fierté de tous lui étaient expliquées: ces hommes en haillons avaient leurs poches pleines d'or, c'est à cause de cela qu'ils étaient fiers et qu'ils exigeaient dix francs pour porter une malle à quelques centaines de pas.

Roozeman et Creps dirigeaient aussi par moments leurs regards vers les joueurs pour voir briller l'or amoncelé devant eux, et ils n'étaient pas moins satisfaits d'avoir un avant-goût de la fortune qu'ils allaient amasser. Ils mangèrent et burent cependant avec appétit, et causèrent avec plaisir. Ce qui augmentait encore le sentiment de joie et d'enthousiasme qui leur gonflait le coeur, c'était la conversation des deux messieurs, leurs voisins, qui avaient fini de souper. Ceux-ci se racontaient à haute voix leurs aventures dans les placers; ils étaient Français; le rhum qu'ils buvaient par grands verres avait assurément monté leur imagination, car ils nommaient des gens connus d'eux, qui avaient trouvé des blocs d'or pesant plusieurs livres, et parlaient de mines où l'on avait trouvé en peu de mois pour quelques centaines de mille francs d'or.

Victor et ses amis s'étaient fait servir une bouteille de vin d'Espagne. La liqueur spiritueuse échauffa peu à peu leurs coeurs, et leur montra un avenir en rose…. Tout souci les quitta, et ils parlèrent gaiement de leur prochain voyage aux placers, des richesses qu'ils en rapporteraient, de leur retour triomphant en Belgique, et surtout de ce qu'ils écriraient le lendemain à leurs parents et amis, pour annoncer leur arrivée dans le pays de l'or. Ils ne parleraient pas beaucoup des maux soufferts, ni de la vie sauvage des habitants de San-Francisco, car il ne fallait pas effrayer les parents; au contraire, il fallait montrer tout en beau, pour réjouir les amis, à Anvers.

Un grand tumulte s'éleva en ce moment à l'extrémité de la table; deux joueurs semblaient en discussion pour un coup de dés. Ils frappaient du poing sur la table, ils juraient et se menaçaient avec une fureur croissante; mais les Flamands ne comprirent pas ce qu'ils disaient. Tout à coup, l'un d'eux se leva de la table et mit en poche le monceau d'or contesté; mais l'autre, rugissant comme un lion, sauta sur lui, le renversa en arrière et lui mit un genou sur la poitrine en criant qu'il l'étranglerait s'il ne rendait pas l'or. Celui qui était tombé, restant muet, se démenait et se tordait les membres avec tant de rage que l'écume lui sortait de la bouche.

—Rends! rends! rugissait l'autre.

Et, comme il ne reçut pour réponse de son adversaire qu'une insulte grossière, il étendit une de ses mains vers la table, prit un long couteau et l'appuya, en prononçant d'horribles menaces, sur la poitrine de son ennemi.

Les Flamands avaient sauté debout, pâles d'effroi et tremblants à la prévision d'un meurtre. Donat Kwik, lorsqu'il vit la pointe du couteau sur le sein du malheureux joueur, fut emporté par un sentiment de compassion: un cri d'anxiété lui échappa et il courut au secours de la victime. Il avait déjà mis la main sur le meurtrier pour le retenir; mais deux ou trois des assistants le saisirent et le jetèrent en arrière avec tant de violence, qu'il roula jusqu'à l'autre bout de la salle et tomba sur le dos aux pieds de ses amis.

Les deux Anversois, indignés d'une pareille cruauté, marchèrent vers les joueurs, comme pour leur en demander compte; mais à la vue d'une couple de revolvers et de trois poignards qui étaient dirigés sur eux, ils s'arrêtèrent stupéfaits, et un des étrangers leur dit en bon anglais:

—Restez tranquilles, gentlemen. Respectez la loi de la Californie, la loi denon-intervention. Ce qui se passe ici ne vous regarde pas; ce sont nos affaires.

L'homme étendu par terre, voyant qu'il devait plier sous la force de son adversaire, promit de rendre l'or disputé et demanda de pouvoir se relever. En replaçant l'or sur la table, il rugissait horriblement et ses yeux flamboyaient; il était visible qu'une ardente soif de vengeance Brûlait dans son coeur. Cependant il souhaita, d'un air sombre, le bonsoir à ses camarades, passa son poignard dans sa ceinture et se disposait à quitter la maison, lorsqu'une injure qui lui fut adressée en guise d'adieu le fit revenir sur ses pas. Il porta à son ennemi un violent coup de couteau et s'enfuit vers la sortie de la salle. Deux coups de pistolet retentirent et deux balles trouèrent la porte entr'ouverte. Mais le fuyard avait disparu et ceux qui le poursuivirent dans la rue revinrent en grommelant.

Les garçons, en entendant les coups de pistolet, étaient entrés dans la salle. On était occupé à soigner le blessé. Il avait reçu un coup de couteau au travers du bras gauche, et perdait le sang à flots; le plancher, à ses pieds, était teint de rouge dans une assez grande étendue. Cela n'empêchait pas l'homme furieux de hurler et de se démener par désir de vengeance, pendant qu'on pansait son bras; il jurait qu'il saurait trouver ce soir-là même le lâche assassin et qu'il lui logerait une balle dans la tête.

A peine son bras fut-il bandé, qu'il paya son écot et sortit de la maison avec ses compagnons, en rugissant.

Les Flamands ne dirent mot et se regardèrent avec stupeur.

Deux garçons apportèrent un seau d'eau et lavèrent les taches de sang du parquet; l'un d'eux dit en riant aux voyageurs émus:

—Ce n'est rien, gentlemen. Cela vous étonne? Vous n'êtes arrivés à San-Francisco que depuis cette après-midi, n'est-ce pas? Vous apprendrez à voir le sang avec moins d'émotion. Asseyez-vous, gentlemen. Irai-je vous chercher une seconde bouteille de ce bon vin?

Mais les amis bouleversés éprouvaient une irrésistible répugnance à rester dans cette chambre qui fumait encore du sang humain, et ils exprimèrent le désir d'être conduits immédiatement dans leur chambre à coucher.

Le garçon satisfit à leur désir et les conduisit jusqu'à la porte de la chambre, leur remit une chandelle allumée et leur souhaita la bonne nuit.

Donat Kwik entra le premier dans la chambre; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'il recula en poussant un cri étouffé et en montrant à ses camarades quelque chose qui l'effrayait.

Sur un des quatre lits était étendu un homme, haut de stature et taillé en Hercule. Sa figure était presque entièrement couverte par une barbe en désordre; ses habits, qu'il avait ôtés, paraissaient grossiers et en guenilles; on voyait sous son oreiller la crosse d'un revolver, et dans son sommeil il portait la main à un long couteau qu'il avait à sa ceinture. Il ronflait lourdement; sa respiration faisait trembler les carreaux de vitres.

Les Anversois se mirent à rire de l'effroi de Donat et s'efforcèrent de le rassurer en lui faisant comprendre que cette personne était, comme eux, un hôte de la maison.

—Parlez bas, pour l'amour de Dieu, monsieur Creps! murmurait Donat. Vous avez peut-être raison, mais je trouve néanmoins inutile et même dangereux d'éveiller ce vilain géant. Ah! Quel pays! Trois dollars pour nous faire couper la gorge dans un taudis de brigands! Dormez donc, dormez en repos, camarades. Oh! que ne suis-je à Natten-Haesdonck, dans notre grenier à foin!

Les trois amis entrèrent cependant et s'approchèrent de leurs lits. Roozeman et Creps trouvèrent également qu'il serait impoli ou imprudent d'éveiller l'étranger, et ils parlèrent à voix basse de leur singulière position.

Tout à coup, une malédiction retentit dans la chambre et une voix creuse cria en anglais:

—Paix-là!… éteignez la chandelle!

Tremblant d'effroi, Donat éteignit la chandelle et bégaya:

—Ah! allez dans votre lit et ne dites plus rien! je crois qu'il se lève.

Victor et Jean suivirent le conseil de leur compagnon. Creps sommeilla bientôt; Roozeman se sentait effrayé et découragé par la vie sauvage, par la rudesse et la grossièreté des habitants de la Californie, et il resta longtemps éveillé en pensant à l'événement de cette soirée. Quant à Donat Kwik, il rêva toute la nuit d'assassins avec de grandes barbes en désordre, de longs couteaux et de revolvers à six coups.

Enfin, cédant à la fatigue, ils s'endormirent tous les trois.


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