Le premier qui s'éveilla le lendemain, assez tard dans la matinée, fut Donat Kwik; mais il eut à peine ouvert les yeux, qu'un soupir d'anxiété lui échappa et qu'il rentra sa tête sous la couverture comme s'il avait vu un fantôme.
L'homme à la barbe en désordre et au long couteau passé dans sa ceinture était debout au milieu de la chambre, et son regard perçant était précisément fixé sur le pauvre garçon, lorsque celui-ci s'éveilla, à moitié étourdi de son lourd sommeil. Tremblant et le coeur battant d'effroi, Donat prit secrètement la main de Jean Creps qui ronflait à côté de lui, le pinça et le secoua si bien, que l'autre se mit à se frotter les yeux en murmurant et regarda avec stupéfaction l'homme gigantesque, qui se lavait les mains et qui disait en anglais, en souriant.
—Bonjour, gentlemen! Avez-vous bien dormi?
—Passablement, monsieur, répondit Jean, je vous remercie.
—Vous deviez être terriblement fatigués, reprit l'autre en continuant à se laver et à peigner son épaisse barbe. J'ai cru un moment que vous étiez des comédiens en voyage.
Donat avait retiré sa tête de dessous la couverture et regardait l'étranger avec des yeux pleins de méfiance et d'étonnement.
—Des comédiens en voyage? répéta Creps, qui était descendu de son lit. Nous sommes des chercheurs d'or, comme la majeure partie de la population de San Francisco.
—C'est que, voyez-vous, gentleman, ce jeune homme-là, qui semble avoir peur de moi, a parlé, soupiré, crié, et s'est escrimé avec ses bras comme un comédien qui apprend un rôle. J'ai sauté à bas de mon lit pour courir à son secours, car vraiment je croyais que l'un de vous l'assassinait.
Jean éclata de rire et raconta à l'étranger ce qu'ils avaient vu la veille au soir, et comment on avait brutalement terrassé son camarade en le menaçant de couteaux et de revolvers.
—Les gentlemen sont des nouveaux venus en Californie, dit l'autre. Je comprends que vous ayez encore peur du sang: vous vous y ferez; mais, en attendant, je vous conseille de parler le moins possible avec des étrangers, d'être toujours très-brefs dans vos paroles et même de veiller à vos gestes, enfin de ne vous mêler de rien et de ne vouloir aider personne, vissiez-vous assassiner dix hommes à la fois.
Donat et Roozeman s'étaient levés à leur tour et avaient commencé à s'habiller: Pendant ce temps, Jean continuait à échanger quelques paroles amicales avec l'homme à la grande taille. Il n'était pas si repoussant de figure ni si déguenillé que les Flamands l'avaient cru remarquer à la clarté douteuse de leur chandelle. Au contraire, il avait l'air d'un jeune homme honnête et bien élevé, sa physionomie était noble et respectable, son langage était aimable et très-choisi. Il se tourna vers Jean et dit:
—Le ciel est bleu, il fera beau aujourd'hui. Le soleil a consulté son calendrier et a vu que c'était dimanche.
—Dimanche? C'est dimanche, en effet, murmura Donat. Ah! j'éprouve le besoin de prier un peu! Nous avons, pardieu! bien des raisons pour cela.—Monsieur Creps, demandez donc à ce gentleman où est l'église.
A cette demande, l'étranger répondit en haussant les épaules avec un sourire amer:
—Il n'y a en Californie d'autre Dieu que le dieu de l'or; ses temples sont les maisons de jeu que vous avez vues ou que vous verrez; pas d'autre religion que l'adoration de soi-même, la soif de posséder, et l'égoïsme. Cela vous étonne! Vous deviendrez comme les autres; alors, vous ne trouverez pas cela beau, mais naturel.
En achevant ces mots, il prit un cigare et l'alluma; il tendit son étui aux amis, et les força de prendre chacun un cigare, ajoutant que, dans Tout San-Francisco, ils n'en trouveraient pas de si bons ni d'un meilleur arôme. Puis il leur souhaita le bonjour et sortit de la chambre.
Les Flamands se regardèrent, moitié riant, moitié étonnés. Jean et Victor se moquèrent de leur propre inquiétude au sujet de leur compagnon de chambre et surtout de l'agitation qui avait tourmenté le sommeil de Donat. Celui-ci prétendait que ses camarades n'avaient pas été plus à leur aise que lui et qu'ils s'étaient glissés doucement dans leurs lits, ainsi que lui, absolument comme les frères du petit Poucet dans la maison de l'ogre. Ils convinrent tous qu'ils s'étaient trompés et qu'ils s'effrayaient trop légèrement des choses qu'ils voyaient pour la première fois. Tout était bien surprenant et encore incompréhensible pour eux à San-Francisco; mais la première impression les avait trompés, et ce n'était probablement pas si terrible qu'ils le croyaient.
D'ailleurs, ils y étaient maintenant, et il fallait accepter les choses comme elles se présentaient. Victor rappela qu'on avait fixé ce jour pour écrire aux parents et amis.
Ils descendirent pour déjeuner, se firent donner par le garçon quelques feuilles de papier à lettres et ce qu'il faut pour écrire, et lui demandèrent comment ils pourraient envoyer une lettre de San-Francisco en Europe. Il résulta de la réponse qu'un pareil envoi était très facile: le maître de l'hôtel s'en chargerait volontiers.
Rentrés dans leur chambre, les trois amis se mirent à écrire, chacun de son côté. Il n'y avait pas de table. Roozeman et Creps se tenaient debout contre le mur et se servaient d'une tablette en guise de pupitre; Kwik était assis par terre devant la malle de Victor, sur laquelle il avait placé sa feuille de papier. Hors les murmures de Donat contre les plumes raides de Californie et contre l'encre épaisse de San-Francisco, le silence le plus complet régnait dans la chambre.
Il y en avait long à raconter aux parents: aussi l'ouvrage dura-t-il plus d'une heure. Jean Creps, qui eut fini le premier, ne voulut pas déranger Victor et regarda Donat Kwik en souriant.
Le pauvre garçon suait sang et eau pour nouer ses phrases ensemble, et faisait des lettres grandes comme des dés à coudre; il se grattait l'oreille, mâchonnait sa plume et chiffonnait avec dépit les feuilles de papier barbouillées, pour recommencer chaque fois son pénible travail.
—Allons, Victor, finis donc! dit Creps. Il y a moyen d'écrire un volume sur notre voyage; mais, dans ce cas, cela durerait jusqu'à demain.
—J'ai fini, répondit Victor. J'ai eu de la peine, Jean, à tourner mes paroles de manière que ma mère ne devine pas quelle misère nous avons soufferte.
—Ainsi, tu n'as parlé ni du calme, ni de la maladie, ni des horribles requins?
—Si certes! mais sans y donner beaucoup d'importance. Voilà, lis; tu verras si nos lettres s'accordent.
Jean Creps parcourut la lettre de Victor. Lorsqu'il fut à la fin, il hocha la tête en souriant et lut:
«Pendant ce long et triste voyage, ta chère image s'est toujours trouvée devant mes yeux, bonne mère; et, à côté de toi, je voyais sans cesse une autre image, un ange qui me souriait et murmurait à mon oreille: «Aie courage, Victor; ne crains ni souffrances ni dangers; car je ne t'ai pas oublié, et ma prière veille sur toi.»
—C'est transparent, Victor, murmura Creps; il faudrait qu'elles fussent aveugles pour ne pas voir que tout n'est pas aussi souriant que le commencement de ta lettre veut le faire croire.
—Nous ne pouvons cependant pas n'écrire que des mensonges. Une pareille tromperie serait une autre cruauté.
—Soit, Victor; laisse ta lettre comme elle est. Mais, dis-moi, pourquoi parles-tu ainsi tout au long de Donat Kwik et de son affection pour Anneken, de Natten-Haesdonck? Tu sembles avoir une intention!
—En effet: ne comprends-tu pas? Je vois que le pauvre garçon ne sait pas bien écrire. La soeur de ma mère demeure à Boom, près de Natten-Hæsdonck. J'ai l'espoir qu'Anneken apprendra par cette voie que Donat Kwik pense toujours à elle. On ne peut pas savoir: ce que j'écris de lui, lui sera peut-être utile dans l'avenir.
—Bah! tu prends Donat trop au sérieux; c'est un bon garçon, je ne le nie pas; mais qu'il ait la cervelle à l'envers, c'est ce que tu ne peux contester.
Donat parvint enfin à achever sa lettre, et s'approcha des deux amis tenant sa feuille de papier en main et murmura d'un ton triomphant:
—Quand le père d'Anneken recevra cette assignation, il croira que je dois être déjà terriblement riche, pour oser écrire ainsi à un garde champêtre.
—Fais voir, dit Jean en lui prenant l'écrit des mains. Ta lettre est passablement longue.
—Je le crois bien; j'ai sué dessus pendant un quart de jour.
Creps essaya de déchiffrer la lettre et lut à haute voix:
«Estimable père d'Anneken, celle-ci est pour vous faire savoir que je suis arrivé en Californie, heureux et en bonne santé, et j'espère de vous la même chose. Dans quelques jours, je vais aux puits d'or, pour en prendre plein un sac à froment, et, si vous voulez garder votre Anneken pour moi jusqu'à mon retour, je vous rendrai aussi riche que l'Escaut est profond à Natten-Haesdonck. Vous savez assez qu'Anneken ne me déteste pas et que, pauvre enfant! elle est devenue à moitié folle après que vous m'avez jeté si brutalement à la porte. Vous n'avez pas un grain de compassion, ni de votre enfant ni du malheureux Donat; mais, si vous osez donner Anneken à un autre pendant que je suis dans le pays de l'or, je vous ferai destituer de votre place de garde champêtre, et vous me verrez me marier, à votre grand chagrin, avec la demoiselle du château, que vous pouvez habiter vous-même, si vous voulez. C'est à prendre ou à laisser. Pensez-y bien, et faites les compliments aux amis, avec lesquels j'ai l'honneur d'être,
DONAT KWIK,Chercheur d'or, dans un grand hôtel, à San-Francisco, Californie,»
On rit de bon coeur de cette lettre menaçante, et Roozeman tâcha de faire comprendre au jeune paysan qu'il ferait mieux d'en adoucir un peu les termes, Donat ne voulut pas y changer un mot, et donna pour raison que le garde champêtre de Natten-Haesdonck était un homme opiniâtre, dont personne ne pouvait rien obtenir par la douceur.
Pendant que Jean et Victor cachetaient les lettres et écrivaient l'adresse, Donat Kwik s'écria:
—Ah çà! messieurs, j'ai quelque chose sur le coeur; je couche et je mange ici sans m'inquiéter de savoir qui payera. Il n'est pas nécessaire de demander si le compte sera poivré et même au poivre d'Espagne. Tout ici coûte les yeux de la tête. Dix francs pour porter une malle pendant cinq minutes! Dieu sait si l'on ne nous demandera pas cent francs pour les durs morceaux de viande de vache qu'on nous a servis hier sous toutes sortes de noms baroques.
—Ne t'inquiète pas de cela, Donat, dit Jean. Nous payons tout.
—C'est bien, je vous remercie; mais je ne veux pas être une sangsue. Je chercherai cette après-dînée une autre auberge, et, s'il me faut coucher par terre sous une voile, je n'en mourrai pas plus que les autres. Il me semble que l'économie est encore plus nécessaire dans le pays de l'or qu'en Belgique. C'est un simple paysan qui vous le dit, messieurs; mais je crois que vous ne feriez pas mal non plus de chercher un hôtel plus modeste. Il faut garder une poire pour la soif; ce serait drôle, si vous vous trouviez sans argent à San-Francisco. A moins que vous ne vouliez porter les malles des voyageurs sur votre dos?
Les Anversois reconnurent que Donat avait raison, et appelèrent le garçon pour lui demander le montant de leur dépense. Au bout de quelques instants, celui-ci remit à Jean Creps un papier où on lisait en anglais le compte suivant:
Potage julienne, trois portions……………………. 3 dollars,Viande de boeuf aux choux rouges, id……………….. 2 id.Un gigot de mouton sauce aux câpres, id…………….. 3 id.Des côtelettes de veau, id………………………… 4 id.Une bouteille de vin……………………………… 5 id.Logement pour trois personnes à trois dollars……….. 9 id.__________Total…………………… 26 dollars.
Cela faisait donc un total de 140 francs 40 centimes pour un souper et un coucher. C'était poivré, comme l'avait dit Donat; mais ce n'était pas mortel; et Victor et Jean payèrent sans chagrin ni regret chacun la moitié de la somme exigée; ils résolurent même de passer encore une nuit dans cet hôtel. Il leur restait environ treize cents francs en billets de banque. Ils avaient dormi très-mal la nuit et se trouvaient maintenant dans une maison dont les gens étaient honnêtes et polis.
Qui sait quelles difficultés et quels désagréments ils rencontreraient dans une autre auberge? Ils resteraient donc où ils étaient; ils iraient se promener à leur aise, visiter San-Francisco, dîner en ville et même boire une bouteille de vin, pour se donner au moins un peu de bonne vie, après une traversée si longue et si ennuyeuse. Donat devait rester avec eux jusqu'au lendemain, puis on délibérerait mûrement sur ce qu'il y aurait de mieux à faire pour attendre l'arrivée des directeurs dela Californiennesans crainte d'épuiser les ressources.
Ils allumèrent les cigares que l'étranger leur avait donnés, et sortirent le coeur léger et plein de confiance, pour commencer leur promenade.
Les trois Flamands s'étaient promenés et avaient flâné toute la journée dans les rues de San-Francisco, regardant ce qui était nouveau pour eux, s'arrêtant devant les boutiques et les magasins, et causant du spectacle surprenant de cette foule d'hommes étranges au milieu desquels ils vivaient. Quant à la ville même, elle n'offrait rien de remarquable. Quoique, en ce moment, peut-être plus de cinquante mille hommes de toutes les nations du monde s'y coudoyassent, San-Francisco ne se composait que de maisons en bois à un étage, à côté de quelques tentes et baraques en toile qui s'étendaient comme des faubourgs vers la campagne.
Ce n'était donc que la population qui pouvait être l'objet de la curiosité de Victor et de ses camarades. Comme, dans le courant de la journée, ils n'avaient rien rencontré de menaçant ni de désagréable, ils finirent par conclure qu'ils s'étaient laissé effrayer, comme de vrais enfants, par des choses qui pouvaient se passer partout, et dont, en tout cas, ils ne devaient pas s'inquiéter.
Leur bonne humeur avait cependant encore une autre cause. Pour fêter leur arrivée à San-Francisco comme ils l'avaient décidé, ils étaient entrés dans un certain nombre de cafés, avaient bien mangé et assez bien bu, de sorte que l'effet du vin ou dugrogn'était pas étranger à leur joyeuse disposition d'esprit, quoiqu'ils eussent encore toute leur raison et qu'ils y vissent encore très-clair.
Le soir, lorsqu'ils voulurent retourner à leur hôtel, ils passèrent devant une maison de jeu qui avait pour enseigne:la Verandah. Une brillante clarté qui se répandait hors de la maison et illuminait la rue éblouit les yeux des trois amis étonnés. Ils voulaient s'arrêter un instant pour jeter un coup d'oeil dans la salle; mais les gens à moitié ivres qui sortaient et entraient les obligèrent à se mettre de côté.
—Et pourquoi n'entrerions-nous pas là dedans? demanda Jean Creps.
—Oui, pourquoi n'irions-nous pas voir ce qui s'y passe? ajouta Donat, qui avait vu briller au loin quelque chose comme un tas d'or.
—Une maison de jeu! murmura Victor hésitant.
—Allons, allons, nous n'avons pas besoin de jouer. Avec un dollar, nous en sommes quittes. Encore une goutte de rhum, la dernière. Nous ne pouvons pas quitter San-Francisco sans voir ce que c'est qu'une maison de jeu.
—Surtout, remarqua Donat, que j'ai vu étinceler là-bas, sur une table, une montagne d'or, de la même espèce que celui que nous allons trouver. Cela donne toujours un avant-goût.
Victor se laissa persuader et suivit ses amis dans la maison de jeu, où heureusement ils trouvèrent, dans un coin, un banc pour s'asseoir. Lorsqu'ils eurent reçu et payé leur petit verre de rhum, ils promenèrent leurs regards autour d'eux.
Ils étaient dans une grande salle splendidement éclairée, mais si remplie de la fumée du tabac et des vapeurs de l'eau-de-vie, qu'en entrant on était à demi suffoqué et qu'on sentait ses yeux se mouiller de larmes avant de pouvoir s'habituer à cet air vicié et à cette atmosphère chargée de nuages. Une population étrange et singulièrement mêlée grouillait dans cette salle. On y voyait bien quelques personnes qui avaient l'air d'honnêtes gens, mais la plus grande partie des habitués se composait de tout ce que la Californie offrait de plus ignoble, de plus sauvage et de plus repoussant. Outre les joueurs, on voyait s'y promener des hommes à figures suspectes qui avaient probablement tout perdu et passaient toute la soirée dans la maison de jeu pour voir de l'or, et épiaient peut-être l'occasion de s'en procurer d'une manière quelconque. Il régnait là un murmure assourdissant de voix confuses, de cris de joie et de malédictions, que dominaient parfois les sons retentissants d'une musique entraînante. L'orchestre ne se composait pourtant que d'un seul artiste. Cet homme avait un chalumeau à la bouche, un tambour sur le dos, des cymbales de cuivre à la main et une espèce d'arbre avec des sonnettes sur la tête. Ainsi affublé, il se démenait comme un possédé et faisait plus de bruit que toute une bande de musiciens.
Au fond de la salle se trouvait une table très-large, derrière laquelle le banquier dirigeait, avec ses nombreux aides, lemonte, jeu de hasard mexicain qui se joue avec des cartes et qui est fort à la mode à San-Francisco. Ce banquier avait devant lui des tas de poudre d'or, des blocs d'or d'une grosseur extraordinaire, des liasses de billets de banque, des piles d'une monnaie d'or octogone dont chaque pièce avait une valeur de deux cent cinquante francs; mais, à côté de chaque tas, il y avait un revolver à six coups.
Les joueurs se tenaient debout autour de la table. Ils suivaient chaque carte le coeur battant, et la fureur leur arrachait une sorte de hurlement rauque chaque fois qu'ils voyaient leur or s'abîmer dans le gouffre insatiable de la banque. Cependant, ils recommençaient chaque fois à tenter la chance, jusqu'à ce que, tout à fait ruinés, pauvres et le coeur plein de fiel et de rage, ils quittassent la table en maudissant le jeu.
S'il y avait là des gens qui perdaient en quelques heures tout l'or qu'ils avaient amassé dans les placers au prix de grandes privations, on en voyait d'autres que la fortune favorisait d'une façon toute particulière. Quelques-uns riaient de ce bonheur apparent et murmuraient le motpaillasse,voulant faire entendre par là qu'à leurs yeux le gagnant n'était qu'un compère, qui jouait avec l'argent même de la banque. Cela n'empêchait pas cependant que l'on ne racontât jusqu'au bout de la salle, comme quoi cet individu avait commencé à jouer en ne risquant que cinq dollars et comme quoi il avait gagné vingt mille dollars en moins d'une heure.
Donat, lorsqu'il entendit cela, s'écria avec stupéfaction:
—Ciel! cela fait cent mille francs! C'est une vraie mine d'or pour qui a un peu de bonheur. Je suis né coiffé, moi! Qui sait, messieurs, si je tentais un peu la chance? Deux dollars de plus ou de moins ne sont pas une affaire. Si j'osais seulement aller à la table…
—Ne joue pas, je t'en prie, dit Victor avec une sorte d'effroi.
—Seulement deux dollars; si je les perds, je cesse.
—En effet, que nous font quelques dollars? Remarqua Creps. Je veux voir comment va le jeu de lamonte: d'ailleurs, une dizaine de dollars, ce n'est pas trop pour savoir si la fortune n'a point par hasard l'envie de nous favoriser.
Victor resta assis et suivit d'un regard à demi dépité ses amis, qui s'approchaient à pas lents de la table.
Ils suivirent le jeu pendant quelques instants avant de risquer leur argent; une demi-heure après, ils retournèrent près de Roozeman. Jean riait d'un air triomphant, Donat se grattait la tête d'un air mécontent et grommela qu'il avait perdu sept dollars sur les vingt-cinq que Victor lui avait donnés à bord duJonas.
Pour Creps, il avait été plus heureux; il avait même possédé un moment plus de trois mille francs; mais le sort s'était enfin déclaré contre lui, et il avait quitté la table, sur le conseil d'un Américain, pour donner à la chance le temps de changer. En tout cas, il avait encore gardé environ cinq cents francs de son gain et pouvait recommencer à jouer sans inquiétude.
Jean voulut régaler ses amis avec l'argent gagné et fit apporter trois grogs chauds. En buvant, il engagea Roozeman à risquer aussi une couple de dollars, afin de savoir au moins si la fortune voulait lui être favorable ou non. Il se moquait de l'horreur que son ami paraissait éprouver pour le jeu, et le poursuivait de ses railleries. Victor, plus ou moins excité par la boisson, se leva tout à coup et dit:
—Eh bien, tu le veux, je jouerai! mais à une condition: je prends dix dollars et je les mets ensemble sur une carte; après la perte de cet argent, nous retournons à notre hôtel sans rester ici une minute de plus.
—Oui, mais si tu gagnes?
—Je perdrai.
—Tu ne peux le savoir.
—Mais, Jean, pourquoi essayer de me retenir ici? soupira Roozeman avec douleur. Cette maison de jeu est un enfer qui m'effraye. Soit! si je gagne, je mettrai jusqu'à quatre fois, pas davantage, et, si tu refuses de me suivre à l'hôtel, sois sûr que j'irai tout seul.
—Allons, ne te fâche pas: nous acceptons ta condition.
Les trois amis se rapprochèrent ensemble de la table de jeu. La chose se passa comme cela se voit souvent: le sort se déclara favorable à celui qui espérait intérieurement perdre. Roozeman gagna à plusieurs reprises, et, comme il mettait des enjeux de plus en plus forts pour être débarrassé de cet argent impur, les pièces d'or et les billets de banque affluèrent devant lui d'une façon surprenante. Cette richesse l'aveugla enfin, la passion et qu'il avait mise à lutter contre le sort qui le favorisait obstinément le domina au point qu'il oublia la condition posée, et qu'il continua le jeu comme s'il n'avait plus la conscience de ce qu'il faisait. Il arrivait bien quelquefois qu'il perdit; mais la bonne chance revenait vite, et, malgré l'inconstance du sort, le bonheur lui resta fidèle.
Cependant ses amis jouaient un jeu plus modeste. Creps perdait sans relâche. Donat n'avait pas la même déveine, car il avait déjà un assez bon tas de dollars devant lui.
Il vint un moment où la fortune se déclara avec une merveilleuse constance pour Victor. Il gagnait coup sur coup, et le banquier lui jetait en grognant des poignées d'or et des billets de banque.
On entoura l'heureux joueur et maints regards flamboyants étaient fixés avec envie sur les richesses qu'il avait gagnées. Victor ne voyait rien de ce qui l'entourait, tant il était absorbé par le jeu; il avait presque oublié que ses amis luttaient également avec la fortune à côté de lui.
Tout à coup, il entendit Creps pousser un cri de rage. Il fut frappé profondément du regard égaré, de la pâleur et de la voix rauque de son ami.
—Jeu maudit! murmura celui-ci. J'ai tout perdu, plus un seul dollar!Vite, prête-moi une couple de cents francs, Victor.
Mais Roozeman, revenant avec effroi à la conscience de leur position, mit les billets de banque dans son portefeuille et l'or dans ses poches.
—Prête-moi deux cents francs, te dis-je! Répéta Jean avec une animation singulière.
—Non, non, fuyons cette maison! répliqua son ami. Pour l'amour de Dieu,Jean, ne joue plus! Suis-moi à l'hôtel, ou je m'en vais seul!
En disant ces mots, il courut vers la porte de la salle; ses amis le suivirent en grommelant, et ils quittèrent tous ensemble la maison de jeu.
Il y eut alors parmi les joueurs une hésitation étrange. Comme si la disparition de cet heureux jeune homme eût refroidi la passion de la plupart d'entre eux, la table resta quelques instants sans amateurs, malgré l'appel provocant du banquier.
Un grand nombre de joueurs sortirent les uns après les autres.
Les Flamands avaient continué leur chemin à travers les rues. Il était très-tard, et, hors des environs de la maison de jeu, on ne rencontrait presque plus de passants. Selon leur estimation, Roozeman ne devait pas avoir gagné moins de quarante mille francs; Donat, de son côté, possédait encore à peu près huit cents francs. Malgré la perte que Creps avait subie, il n'y avait donc pas lieu d'être mécontent du résultat de cette soirée. Maintenant que Victor se trouvait en plein air et loin de la maison de jeu, il respirait plus librement et partageait la joie de ses amis, qui se réjouissaient de cette fortune inattendue. Comme Roozeman leur avait déjà déclaré qu'il regardait le gain comme un bien commun et qu'il ne voulait pas le considérer autrement, ils parlaient en ce sens:
—Il est vrai, dit Jean, qu'aussitôt que les directeurs de laCaliforniennearriveront à San-Francisco, nous n'aurons plus besoin de rien. Mais, en attendant, nous pouvons vivre sans gêne, ne nous laisser manquer de rien et rester à l'hôtel où nous sommes logés. En outre; l'argent que nous avons déjà nous permettra de retourner d'autant plus vite dans notre patrie.
Donat comptait sur ses doigts et murmurait tout bas avec joie:
—Quarante mille huit cents francs, cela fait pour chacun de nous treize mille six cents francs. Pardieu! si cela continue ainsi, je ne sais pas pourquoi je n'achèterais pas, outre le château de Natten-Haesdonck, une grande maison en ville! Il fait bon ici! c'est un vrai paradis terrestre!
Et, faisant quelques bonds extravagants, il se mit à chanter:
«Mettez la soupe au feu, maman;Voilà l'géant! voilà l'géant!»
Mais la parole fut étouffée dans sa gorge par une main puissante qui lui pinçait les lèvres comme des tenailles. On lui enfonça un bâillon dans la gorge avant qu'il pût crier. Un coup violent sur la nuque le fit tomber par terre. A la pensée qu'on ne l'attaquait ainsi que pour lui voler son argent, il mit sa main dans sa poche par un mouvement rapide et glissa son argent dans ses bottes.
Creps et Roozeman furent assaillis, au même instant, de la même manière. Tous les deux étaient étendus sur le sol, bâillonnés avec un mouchoir de poche et entourés de voleurs ou d'assassins qui menaçaient de leur percer le coeur de leur poignard au moindre mouvement.
Victor avait été attaqué par plusieurs hommes à la fois; trois ou quatre le tenaient cloué par terre; deux autres fouillaient dans ses poches. Heureusement, il réussit à dégager ses membres, sauta debout et saisit un des voleurs; mais un couteau que le pauvre jeune homme sentit pénétrer dans ses côtes lui fit lâcher prise; il fut renversé par la violence du coup, et les assassins se jetèrent de nouveau sur lui pour lui fermer la bouche.
Mais tout à coup, trois ou quatre personnes qui parlaient à haute voix sortirent d'une rue latérale. Au bruit de ces voix, un des brigands donna un signal et tous disparurent dans les ténèbres. Les passants dont la présence les avait chassés tournèrent le coin d'une autre rue.
Jean Creps courut à Victor et l'aida à se relever; mais il sentit sur sa main une humidité chaude et gluante, et s'écria avec une mortelle anxiété:
—Oh! mon Dieu, Victor, tu es blessé?
—Légèrement, ce ne sera rien, réponditVictor.
—Où? où?
—Dans le côté: un coup de poignard. Ne sois pas inquiet.
Creps, effrayé, voulut aller frapper à la première maison venue pour demander du secours; mais Victor prétendit qu'il était encore assez fort et exigea qu'on allât directement à l'hôtel. Ce n'était pas loin, et, avec la main sur la blessure pour empêcher l'hémorragie, il y arriverait sans peine, croyait-il.
Quoique Victor, pour tranquilliser ses amis, refusât leur aide, il fut soutenu par tous deux.
Donat versait des larmes de pitié sur le malheur de Victor et grommelait des paroles de vengeance, telles que: «Les assassins! les scélérats! ils me payeront mon oreille!»
Mais les autres ne firent pas attention à ses paroles.
Lorsqu'on leur eut ouvert la porte de l'hôtel, Jean fit asseoir son ami blessé et demanda avec instance un docteur ou un chirurgien.
Un garçon dit qu'il y avait un chirurgien à deux pas de là, et qu'il allait l'appeler immédiatement.
—Dépêchez-vous, dépêchez-vous, cinq dollars pour votre peine! s'écriaCreps.
Le garçon ne se le fit pas dire deux fois et sortit en courant.
Victor perdait beaucoup de sang par sa blessure, il y en avait déjà une petite mare au pied de sa chaise: cependant il riait et tâchait de faire comprendre à ses amis qu'ils avaient tort de s'alarmer et d'être si consternés, parce qu'il sentait bien que sa blessure n'était pas dangereuse. Voyant que le sang coulait sur les joues de Donat, il lui demanda avec inquiétude:
—Et toi, mon pauvre ami, tu ne te plains pas et tu ne t'occupes que de mon sort! Qui sait si tu n'es pas plus malheureux que moi?… Une blessure à la tête; ah! cela peut être dangereux!
—Non, non, répondit Donat, il n'y a pas de danger. Je croyais avoir perdu mon oreille, mais ce n'est qu'un morceau. Je ne pourrai plus porter de boucles d'oreilles … voilà tout.
Le chirurgien parut dans la chambre et se mit à déshabiller le blessé en silence et avec des mouvements brusques. Il lui découvrit le flanc, tâta la blessure, la sonda avec une aiguille d'argent, essuya le sang, appliqua un emplâtre sur la plaie béante, posa un bandage par-dessus, aida le malade à se rhabiller, puis tendit la main vers Jean en disant d'un ton très-bref:
—Voilà, gentleman, l'affaire est claire. Une visite de nuit, une once d'or, seize dollars.
—Seize dollars! soit; mais dites-nous au moins ce que nous avons à craindre ou à espérer.
—Il n'y a rien à craindre, répondit le chirurgien. Un demi-pouce plus avant, et le jeune gentleman serait déjà dans l'autre monde; mais le couteau a touché une côte et a glissé entre la peau et la chair. C'est une blessure très-simple, sans aucune gravité. Si le gentleman n'avait pas perdu tant de sang, il ne serait pas plus malade que d'une bonne entaille dans la main…. Une once d'or, seize dollars. Je n'ai pas de temps à perdre et je veux aller me coucher!
Roozeman fouilla dans ses poches. Les brigands avaient tout volé, or et billets de banque. Jean, tout confus, supplia le chirurgien de leur donner du temps, par pitié pour leur malheur.
—Pitié? répéta l'autre en riant. D'où venez-vous? Pitié, en Californie? Quelle plaisanterie! Allons, allons, payez-moi vite; encore dix minutes et j'exige double salaire.
—Mais nous ne possédons plus rien; on nous a tout volé!
—Vous avez probablement une montre? Laissez voir, nous la taxerons.
Creps chercha sa montre: elle avait également disparu.
Donat Kwik avait écouté silencieusement cette conversation en clignant de l'oeil, et s'était évertué à saisir autant que possible le sens des mots anglais. Lorsqu'il vit que le chirurgien frappait du pied avec fureur, et surtout lorsqu'il crut comprendre que l'hôtelier déclarait ne plus vouloir loger des gens sans argent et allait les mettre immédiatement à la porte, Donat s'avança et dit:
—I have money, I pay. (Je payerai).
Il se baissa, tira une poignée d'or de ses bottes et donna les seize dollars exigés.
L'hôtelier s'excusa et redevint aussitôt d'une politesse et d'une amabilité extrêmes.
—Ah çà! Donat, murmura Jean à moitié fâché, pourquoi nous laisses-tu si longtemps dans l'embarras? Ne comprenais-tu pas ce qui passait?
—Certes, certes, répondit le paysan avec un sourire malicieux; mais je commence à comprendre, voyez-vous, qu'on ne peut faire des affaires en Californie sans jouer au plus fin. Si le chirurgien était parti sans argent, nous aurions encore les seize dollars que nous n'avons plus maintenant.
Le domestique s'approcha ensuite et réclama les cinq dollars qu'on lui avait promis pour courir chez le chirurgien. Jean Creps reconnut avec douleur qu'il avait réellement promis cette récompense, et pria Donat d'avancer encore les cinq dollars.
Le jeune paysan obéit en grognant et en rechignant.
—Allons, allons, nous irons nous coucher, dit Jean. Malgré toutes nos mésaventures, nous avons encore lieu de nous estimer heureux. La blessure de notre cher ami Victor n'est pas grave. Remercions Dieu de cette faveur; quant au reste, nous y penserons demain.
Ils quittèrent la salle et se rendirent dans leur chambre à coucher. Roozeman, pour montrer à ses compagnons qu'ils pouvaient être tranquilles sur son état, voulut monter l'escalier sans aide et sans appui.
En chemin, Donat grommela encore:
—Je suis curieux de savoir où se trouve en ce moment le lobe de mon oreille. Voilà toujours une partie de mon corps qui ne couchera pas dans le même lit que ses camarades…. Mais ils la payeront plus cher que du jambon ou de la langue fumée, les voleurs! les scélérats! les assassins!
Lorsque Jean Creps s'éveilla le lendemain matin, il prit la main de son ami Roozeman, qui était étendu dans son lit les yeux ouverts, et auquel il demanda d'un air de vive sollicitude comment il se portait. La pâleur du visage de Victor, suite probable de la grande perte de sang, l'effraya.
Roozeman répondit avec un gai sourire que sa blessure n'était pas grave et serait guérie en peu de jours. Pour confirmer ses paroles, il sauta à bas du lit; mais ce mouvement, par lequel il se pliait sur les muscles blessés, lui arracha un cri de douleur.
Creps prit son ami dans ses bras et lui dit d'un ton plein d'intérêt:
—Hélas! mon bon Victor, tu caches tes souffrances pour ne pas m'attrister. Le malheur qui t'est arrivé m'ôte tout mon courage. Si j'avais reçu la blessure, moi… mais toi? cela me brise le coeur! Ah! que ne sommes-nous restés en Belgique, dans cette contrée bénie où règnent au moins, avec la liberté, la justice et la sécurité.
—Tu t'effrayes à tort, Jean, répondit Roozeman; j'ai, en sautant du lit, dérangé le bandage de la plaie; il est naturel que ce mouvement me cause un peu de mal.
—Ce matin, un autre docteur examinera encore soigneusement la blessure, murmura Creps.
—C'est tout à fait inutile, et d'ailleurs nous n'avons plus les moyens de payer le chirurgien.
—Kwik a encore assez d'argent.
En disant cela, Jean tourna les yeux vers le lit de Donat, qui avait l'habitude de dormir avec sa couverture sur sa tête.
—Tiens! où est-il passé? Le lit est vide! s'écria-t-il.
—Il s'est levé de bonne heure, répondit Roozeman, il s'est habillé doucement pour ne pas nous réveiller.
—Ne lui as-tu pas demandé où il allait?
—Si; il m'a dit en riant qu'il allait chercher le lobe de son oreille.
—Je comprends, je comprends, murmura Creps. Donat possède quelques centaines de francs; il est malin, il s'est levé en silence, il s'est enfui afin de ne pas dépenser ses dollars pour nous. Il a raison, c'est la loi de la Californie:Chacun pour soi.
—Non, Jean, interrompit Roozeman, n'aie pas une pareille idée de Donat. Il peut être grossier et stupide quelquefois, mais il est reconnaissant et son coeur est bon.
—Nous verrons. Je ne m'étonnerais aucunement que Donat tentât de garder exclusivement pour son entretien les dollars qu'il doit à ta générosité. La Californie est le pays du plus horrible égoïsme; on respire ici ce sentiment odieux avec l'air.
—Ton amitié pour moi et ton inquiétude non fondée au sujet de ma blessure te rendent mélancolique, Jean; autrement, tu ne croirais pas ce pauvre garçon capable d'une pareille lâcheté.
—Soit, Victor, nous le saurons bientôt. Parlons maintenant avec sang-froid de notre position critique. Nous ne possédons plus rien, il peut encore se passer beaucoup de jours avant que les directeurs dela Californiennesoient à San-Francisco. Qu'allons-nous entreprendre en attendant?
—C'est tout simple, dit Roozeman. Nous coucherons par terre sous une voile, et nous chercherons des moyens pour gagner quelques dollars, dussions-nous aller sur le quai porter des sacs de voyage ou des malles.
—Sans doute, Victor; pour moi, ce serait bien le plus simple. Mais toi, coucher par terre, travailler, te fatiguer et risquer d'enflammer ta blessure! Cela ne sera pas, me fallut-il travailler comme un esclave et me nourrir de pain et d'eau! Coucher par terre, toi qui es si sensible!…
—Mais, Jean, dit Roozeman avec un sourire de dépit, tu te fais une fausse idée de moi. Je t'en remercie tout de même, car c'est un effet de ta bonne amitié. Je suis sensible, en effet, pour certaines choses qui touchent l'esprit et le coeur, mais pour ce qui concerne les douleurs physiques ou les privations, sois sûr que je les supporte aussi bien que n'importe qui. Allons, allons, pas de chagrin; descendons pour déjeuner.
—Déjeuner? murmura Jean. Avec quoi payerons-nous le déjeuner?
—Donat payera à son retour.
—Oui, Donat… cours à sa poursuite! Non, Victor, tu restes ici, tu prends un bon déjeuner: c'est nécessaire pour le rétablissement de tes forces. Je sortirai et tâcherai de gagner un salaire: je trouverai bien les moyens de t'héberger ici jusqu'à ce que ta blessure soit guérie. Attendre Kwik serait une duperie…
—Eh! eh! voici Kwik! dit Donat lui-même en ouvrant la porte.
Les Anversois reculèrent, étonnés. Donat était debout devant eux, avec une ceinture rouge dans laquelle étaient passés un couteau-poignard long d'un pied et demi et deux revolvers. Il portait sous le bras deux autres couteaux moins longs et deux ceintures de laine rouge. Il tenait la tête en arrière et s'efforçait de se donner un air guerrier.
—Ah çà! d'où viens-tu? Qu'est-ce que cela signifie? murmura Creps.
—Ce que cela signifie? répondit Donat tirant son long couteau catalan de sa ceinture; cela veut dire que le premier qui me regarde encore de travers, je l'embroche comme un cochon de lait. J'ai rencontré dans la rue la moustache rousse duJonaset je l'ai bousculé; mais bien lui a pris de feindre de ne pas me voir, car autrement, pardieu! ma lame entrait dans sa peau comme dans un fromage blanc.
—Mais où as-tu trouvé ces armes?
—Trouvé? Il n'y a rien à trouver ici. Je les ai achetées. Ces revolvers et ces couteaux ne coûtent que la bagatelle de trois cent soixante-quinze francs. Pour ce prix-là, j'achèterais toute une boutique d'armurier à Malines..
—Gaspiller tant d'argent, dit Creps d'un ton de reproche, au moment où ce pauvre Roozeman est blessé et a besoin de notre assistance!
—On n'a point oublié cela, interrompit Donat. Manger n'est pas la principale chose dans ce pays, comme chez nous. C'est un revolver qu'il faut d'abord. Quant à moi, ce long couteau me suffit; les revolvers et les autres couteaux, je les ai achetés pour vous. Tenez, prenez-les, et louez ma prévoyance! car vous en aurez plus de profit que d'un bon dîner et d'un lit moelleux. J'ai songé à tout. Voici les ceintures pour mettre les pistolets. Maintenant, du moins, nous pourrons aller et venir dans la rue au milieu de ce tas de ribauds, la tête levée et prêts à défendre notre vie, nos oreilles et notre bourse… aussitôt qu'il y rentrera quelque chose, car maintenant elle est plate comme un papier plié.
—N'as-tu donc plus d'argent? Demanda Victor avec quelque inquiétude.Nous devons encore ici neuf dollars pour notre logement.
—Imprudent! murmura Creps, nous ne savons pas encore comment nous déjeunerons…
—J'ai encore songé à cela, répondit Kwik avec un sourire malin. Ah! vous croyez que ce pauvre Donat est aussi bête qu'il en a l'air? Non, non; j'ai fait aujourd'hui énormément de besogne. Asseyez-vous, mon explication pourrait durer longtemps. Là! écoutez maintenant ce que j'ai fait.
Les deux amis se laissèrent tomber sur un banc, étonnés et anxieux.
—J'ai rêvé toute la nuit d'hommes armés de revolvers et de couteaux, dit Donat, et dans mon rêve j'ai hurlé de rage, parce que je n'avais pas d'armes pour me défendre: car je ne sais vraiment pas pourquoi nous nous laisserions égorger comme des moutons par les scélérats de Californie. Un âne se défend bien à coups de pieds quand on lui fait du mal. Alors, j'ai décidé de nous armer de pied en cap. S'il manque un revolver, c'est que je n'avais pas assez d'argent. Vous m'appelez imprudent? vous croyez que je n'ai pas pensé à l'état de M. Roozeman? Avant de quitter l'hôtel, j'ai donné aubaesneuf dollars pour notre logement de cette nuit, et en outre trois cents francs qui doivent servir à payer le séjour de M. Victor pendant huit jours encore.
—Merci, merci, Donat, tu as un bon coeur! s'écria Jean Creps en lui serrant la main avec émotion.
—Laissez-moi continuer, reprit Donat. En Californie, on doit veiller soi-même sur l'enfant de son père; on doit agir vite et beaucoup. Je suis allé au port trouver le Bruxellois, et je lui ai promis deux dollars pour m'accompagner et me donner des conseils. J'ai appris de lui un tas de choses qui nous seront utiles; il connaît la Californie et San-Francisco sur le bout du doigt. Je lui ai dit que notre dernier écu était destiné aux armes, et je lui ai demandé ce qu'il y avait de mieux à faire pour ne pas mourir de faim. Sur le port, il y a peu de chose à faire en ce moment; il y a trop de gens qui gâtent le métier. La plupart de nos camarades duJonasy flânent pour gagner quelques dollars.
Le gentilhomme de notre gamelle y porte des planches de sapin sur le dos; le banquier allemand est attelé à une petite charrette et transporte des ballots de marchandises, avec le journaliste et le procureur. Le camarade à la moustache rousse cherche des débris de faïence, des bouteilles, des chemises sales pour un vieux juif qui, en faisant le métier dechiffonnier en gros, a déjà amassé des trésors. Cela va drôlement ici! Une chemise de coton neuve coûte un dollar, et, pour la faire laver, on paye, pardieu! deux francs et demi. Chacun porte sa chemise aussi longtemps qu'il peut, et la jette ensuite. Le juif arrive, la ramasse, la fait laver et la revend. Ainsi de même des bouteilles vides, qu'on a l'habitude de jeter par la fenêtre. Les maisons de jeu doivent racheter les bouteilles au juif. Si je n'avais pas trouvé un meilleur emploie le deviendrais moi-même juif, c'est-à-dire chiffonnier. Mais je perds mon fil… Le Bruxellois connaît beaucoup de monde à San-Francisco. Il a couru de porte en porte avec moi, afin de chercher un petit poste pour vous et pour moi. Je suis accepté comme laveur de vaisselle et lécheur d'assiettes dans un grand restaurant, à cinq dollars par jour, plus la nourriture et le logement dans une sorte de chenil, parmi les provisions. Je ne mourrai donc certainement pas de faim. Pour M. Creps, j'ai trouvé quelque chose de mieux: domestique chez un boucher…
—Garçon boucher! s'écria Jean avec un sourire de dépit; alors je m'attelle plutôt à une charrette, comme le banquier allemand!
—En effet, il paraît que les bouchers font ici un singulier métier. Il y avait devant la porte une grande vilaine bête grise avec des dents terribles. Je pensais que les boeufs avaient peut-être des poils aussi longs en Californie; mais le Bruxellois me dit que c'était un ours. On mange de la viande d'ours ici! cela ne m'étonne plus que les gens soient si méchants. Vous ne serez donc pas valet de boucher, monsieur Creps; mais j'ai des postes à votre choix. Il y a encore une place depaillassedans une grande maison de jeu…
—Paillasse!qu'est-ce que cela signifie? Ah çà! Donat, il me semble que nous sommes assez dans l'embarras pour ne pas plaisanter.
—C'est ainsi: huit dollars par jour pour jouer comme compère avec l'argent de la banque. Si j'avais su trois ou quatre langues comme vous, j'aurais bien accepté le poste.
—Et moi, je ne le désire pas; il y aura bien autre chose à trouver.
—Je connais encore une place: cireur de bottes, rinceur de bouteilles, allumeur de lampes dans un hôtel, en face du port. Sept dollars, sans nourriture ni logement.
Jean Creps secoua la tête avec impatience.
—Vous ne pouvez pas être trop difficile, monsieur Jean, remarqua Donat. Vous verrez des compagnons de voyage, même de la première classe, qui font des métiers encore plus étranges. D'ailleurs, sept dollars! Qu'est-ce qui vous empêcherait de venir coucher ici à l'hôtel, jusqu'à ce que M. Roozeman soit guéri? Trois de sept, reste toujours quatre.
—Tu as raison, dit Jean tout à coup. Eh bien, je serai cireur de bottes!
—Et n'as-tu rien trouvé pour moi? Demanda Roozeman. Tu ne t'imagines cependant pas que je veuille vivre ici du fruit de votre travail à tous deux.
—Pour vous, du moins, j'ai une place facile et bonne, répondit Donat; vous en rirez peut-être: fille de boutique… je veux dire commis chez un fruitier.
En effet, bien qu'ils eussent peu de raisons d'être gais, les deux amis éclatèrent de rire.
—C'est sérieux, très-sérieux, reprit Kwik. Il y a une grande tente, où l'on vend des oranges, des citrons, des figues et d'autres fruits. Le propriétaire a besoin de quelqu'un qui sache écrire en français et en anglais. Il donne six dollars, sans nourriture ni logement. A la prière du Bruxellois, qui lui procure beaucoup de chalands, il gardera encore cinq jours la place vacante. Vous serez le mieux partagé, monsieur Roozeman: c'est, du moins, un état propre et honorable.
—Je te remercie, Donat, dit Victor, j'accepte avec joie.
—Cireur de bottes dans un hôtel! dit Jean en ricanant.
—Lécheur d'assiettes dans une sale gargote! murmura Donat.
—Commis chez un fruitier! Si ma mère, si Lucie pouvaient le savoir! ditVictor en hochant la tête.
—Qu'est-ce que cela fait? s'écria Donat. Aussitôt que nous verrons les mines et que nous pourrons ramasser l'or par poignées, tout sera oublié. J'aurai d'autant plus de choses à raconter à Anneken et à mes enfants…
—Allons, allons, hourra pour la Californie! s'écria Creps. Le commencement est admirablement beau, sur ma parole. Donc, ne nous Laissons pas abattre. Notre ami Roozeman paraît fort et de bonne humeur: c'est le principal. Pour le reste, nous ferons de nécessité vertu. Cela ne durera pas longtemps, Dieu soit loué! Peut-être les directeurs dela Californiennearriveront-ils demain ou après-demain. En attendant, je me rendrai tout à l'heure au grand hôtel pour savoir quand je pourrai commencer mon service de cireur de bottes.
—Je sortirai avec toi, dit Victor.
—Et ta blessure?… Tu dois te tenir tranquille.
—Non, ne pensons pas à ma blessure; elle guérira d'elle-même. Je suis curieux de voir mon magasin de fruits.
—Quant à moi, reprit Kwik, cette après-midi, à deux heures, je tripoterai avec les bras nus dans une eau grasse, que cela fera plaisir à voir.
—Si nous avions déjeuné au moins, murmura Creps; mon estomac vide ne me donne pas beaucoup de courage.
—J'ai payé le déjeuner avant de sortir ce matin, dit Donat.
—Tu es une merveille de prévoyance et de bons soins, dit Jean gaiement en lui frappant sur l'épaule. Je crois que je me suis trompé sur ton compte, ami Kwik.
—Possible, répondit Donat; mais, si M. Victor n'avait pas été malade, Donat n'aurait probablement pas veillé toute la nuit, pour réfléchir à ce qui lui restait à faire. Pour M. Roozeman, je serais capable de tout: de passer à travers le feu, de me laisser couper un membre, et de gagner de l'esprit aussi, pardieu!
Roozeman lui prit la main et la serra avec reconnaissance, car le jeune paysan avait dit ces paroles avec une expression profonde, et l'Anversois savait que Donat lui était sincèrement dévoué depuis l'affaire de la fosse aux lions duJonas.
—Eh bien, allons déjeuner alors! S'écria Jean.
—Non, pas ainsi, dit Kwik; vous devez mettre les ceintures et y passer les revolvers. Désormais, ces armes ne doivent plus vous quitter un instant, ni dans votre chambre, ni dans la rue, ni à votre ouvrage. C'est le Bruxellois qui me l'a dit. En effet, vous pouvez en avoir besoin, même pendant votre sommeil. Et à quoi serviraient-elles si vous ne les aviez pas sous la main au moment du danger?
—Pour aller déjeuner! murmura Victor qui paraissait avoir horreur de porter ces armes homicides.
Mais Donat lui mit lui-même la ceinture et y passa le pistolet en disant:
—Pour déjeuner? Et si les vilains hommes d'hier soir étaient encore assis à table et nous cherchaient querelle?… C'est bien ainsi! Viennent les ribauds maintenant! Je donnerais toute une semaine de mon salaire pour connaître et rencontrer le scélérat qui s'est enfui avec le lobe de mon oreille. Il serait bien drôle avec une tête comme une poule: sans apparence d'oreille!
—Mais, mon bon Donat, objecta Roozeman, tu dois être prudent et ne pas t'attirer de mauvaises affaires par ton emportement. Tes paroles me font craindre que tu ne fasses un usage irréfléchi de ton effroyable couteau.
—Bah! je ne suis pas si méchant que j'en ai l'air, monsieur Victor, dit Kwik en riant. La hardiesse impose toujours. Je ne défierai personne et je serai même très-endurant; mais, mais, si quelqu'un, pardieu…!
—Le déjeuner! le déjeuner! s'écria Jean, en poussant ses deux camarades hors de la chambre.
Quatre jours plus tard, Victor Roozeman avait pris place derrière le comptoir du fruitier. Sa blessure se guérissait rapidement et elle ne le gênait déjà plus pour faire sa besogne. Creps cirait des souliers, rinçait des bouteilles et nettoyait des lampes; Donat lavait la vaisselle et aidait le cuisinier du restaurant dans la grande tente.
Les trois amis se réunissaient habituellement le soir très-tard dans un café, et y causaient une ou deux heures de leur position. Jean Creps, tout en riant beaucoup du poste que Kwik lui avait procuré, paraissait le moins satisfait et avouait qu'il n'était pas rare que le rouge de la honte lui montât au front, lorsqu'un autre domestique lui jetait un tas de bottes crottées et lui ordonnait durement de se hâter. Mais ce qui le consolait, c'est qu'il avait pour compagnon cireur de bottes et rinceur de bouteilles, un Français qui avait roulé en carrosse à Paris et qui était vraiment un homme très-instruit, bien élevé et très-honnête.
Sous d'autres rapports, les amis ne se trouvaient pas mal; ils gagnaient assez d'argent pour ne se laisser manquer de rien, et même pour épargner tous les jours quelques dollars. Kwik, qui vivait dans une cuisine bien pourvue et qui ne regardait pas de très-près si les morceaux avaient ou non figuré sur une autre assiette, engraissa visiblement après la première semaine, et bientôt sa figure témoigna par son éclat extraordinaire qu'il ne laissait pas se perdre beaucoup des prétendus restes.
Le Bruxellois venait passer presque chaque soirée avec Jean Creps et ses amis; ceux-ci payaient son écot et écoutaient, avec une curiosité avide, ce qu'il racontait de son séjour dans les placers ou mines d'or. Ce récit renfermait bien des scènes d'affreuse méchanceté, de violence et de meurtre, et assurément le langage du conteur n'était pas de nature à en adoucir l'impression; mais peu à peu les Anversois s'habituaient plus ou moins aux choses de Californie, et croyaient, d'ailleurs, que leur nouveau camarade exagérait ses aventures afin de pouvoir se vanter de son courage et de son habileté. Il leur parla très-complaisamment des bandits et dessaltéadoresou voleurs de grand chemins, qui attaquent et assassinent les voyageurs; desvaqueros, qui prennent avec lelassoaussi bien un homme qu'un cheval sauvage et rendent toute défense impossible; du terriblegrizzly(ours gris), qui étouffe un homme dans une étreinte de ses bras velus; et surtout des sauvages américains qui savent arracher en un clin d'oeil la chevelure et la peau du crâne à leurs pauvres prisonniers pour s'en faire un ornement guerrier.
Sur une observation des Anversois, d'où il paraissait résulter qu'ils ne croyaient pas à l'existence de ces dangers, Pardoes, qui aimait à parler, leur donna l'explication suivante:
—Vous devez savoir quelles sont les causes de tout cela. Il n'y a que deux ans qu'on a découvert les mines d'or. Il y avait un homme d'origine suisse, nommé Sutter, qui voulut tenter de tirer profit des bois de sapins de Californie, et fit bâtir à cet effet un moulin à eau. On trouva dans la terre qui avait été délayée par l'eau du moulin une grande quantité d'or. La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair. Les habitants de San-Francisco, de Monterey, de la Sonora et les Mexicains accoururent en si grand nombre, que, trois mois après la découverte, plus de quatre mille hommes cherchaient de l'or aux environs du moulin de M. Sutter. Industriels, officiers, soldats, tous s'enfuirent vers les mines. Lorsque, peu après, l'étonnante nouvelle pénétra jusqu'aux Etats-Unis d'Amérique et jusqu'en Europe, d'innombrables navires amenèrent des milliers et des milliers de chercheurs d'or étrangers. Les naturels du Mexique et des côtes de la Californie regardèrent ces étrangers comme des envahisseurs de leur patrie et de leur propriété légitime. Ils essayèrent d'abord de les repousser des mines et les attaquèrent les armes à la main; mais, trop faibles pour vaincre les chercheurs d'or réunis dans les placers, ils se jetèrent dans les bois et le long des routes pour attaquer, piller et tuer les troupes isolées de voyageurs. Au commencement, ils considéraient cela comme une guerre légitime; maintenant ils font encore la même chose, en partie par haine nationale, en partie par avidité. Ces voleurs mexicains, lorsqu'ils sont à cheval et se servent du lasso, s'appellentvaqueros; lorsqu'ils sont à piedsaltéadores.En ce qui concerne lesbushranger, ils sont étrangers; ils vivent du vol et préfèrent ravir l'or aux mineurs qui voyagent plutôt que de le chercher dans les placers par un rude labeur. Les sauvages californiens voient encore avec plus de haine et de colère cette grande affluence de blancs dans leur patrie. Maintenant, ils sont déjà refoulés à une vingtaine de lieues de la côte; mais à certaines époques, ils descendent en nombre des montagnes et assassinent les chercheurs d'or isolés. Je les ai vus de près, mes amis, je puis en parler! Je crois que j'en ai tué au moins quatre ou cinq.
Sur les instances des Flamands et surtout de Donat, Pardoes se mit à raconter son combat avec les terribles sauvages, et il le fit si bien et d'une façon si pittoresque, que Kwik écoutait le coeur oppressé et presque sans respirer, et qu'il tomba dans de profondes réflexions lorsque Pardoes eut fini son récit.
Le Bruxellois était allé en premier lieu dans les mines du Sud, y avait souffert beaucoup de misère et avait eu peu de bonheur; puis il était allé aux mines du Nord, où il avait trouvé beaucoup d'or; il ne les aurait pas quittées si la saison des pluies n'avait rendu impossible le travail des chercheurs d'or. Son intention était d'y retourner quand la saison des pluies serait plus avancée et qu'il aurait épargné assez d'argent; car il n'était pas, comme ses auditeurs, actionnaire de la Sociétéla Californienne. Il devait donc se suffire à lui-même et amasser par le travail l'argent nécessaire pour retourner aux placers.
Les trois amis lui promirent de l'aider à atteindre son but, aussitôt que les directeurs dela Californienneseraient arrivés, parce qu'ils ne sauraient d'ailleurs que faire de leurs dollars économisés.
De toutes les histoires et les descriptions de Pardoes, ce qui faisait le plus d'impression sur l'esprit de Donat Kwik était l'histoire de son combat contre les sauvages californiens et leur cruelle habitude de scalper la peau de la tête à leurs ennemis vaincus. Peut-être la perte du lobe de son oreille était-elle la cause de cette crainte. Il revenait si souvent sur l'affaire des sauvages, qu'il finit par ennuyer le Bruxellois à force de questions.
Un soir, il l'interrompit de nouveau dans son récit:
—Et ces sauvages, ont-ils en effet la peau rouge?
—Certes; c'est pour cela qu'on les appelle Peaux-Rouges.
—Oui, mais rouge?
—Rouge foncé, presque brun.
—Et sont-ils laids?
—Horribles.
—Et tirent-ils avec des flèches empoisonnées?
—On dit qu'ils trempent leurs flèches dans le jus d'unyedra, ou lierre vénéneux.
—Et coupent-ils vraiment aux hommes la calotte de leur tête, avec les cheveux et la peau? Aïe! aïe! quand j'y pense, je frissonne jusqu'à la moelle de mes os.
—Attends, dit Pardoes, je satisferai ta curiosité et te montrerai comment les sauvages scalpent leur homme; car c'est ainsi qu'on nomme ce traitement d'amitié. Tiens-toi tranquille, Kwik, et courbe la tête.— Tiens, ils font ainsi!
En disant cela, il prit de la main gauche l'épaisse chevelure de Donat et la tira comme s'il voulait l'arracher, pendant qu'il traçait avec l'ongle du pouce droit un cercle autour de la tête du jeune homme épouvanté.
—C'est fait, cria-t-il, tu n'as plus ni peau ni chevelure sur la tête!
Donat, qui craignait que ce ne fût vrai, jeta un cri d'angoisse, sauta debout et regarda stupéfait et tremblant le Bruxellois qui feignait de cacher quelque chose derrière le dos.
Un long éclat de rire s'éleva et Donat partagea lui-même l'hilarité générale, dès que, en tâtant sa tête, il se fut assuré que ce n'était qu'un jeu. La sensation désagréable qu'il avait éprouvée, laissa cependant une profonde impression dans son esprit, et l'on eut assez de peine à lui faire comprendre que les attaques des sauvages étaient un des moindres dangers des chercheurs d'or.