XV

Un matin, le cinquième jour après l'arrivée deJonas, une grande foule courut sur le port avec de grandes démonstrations de joie. C'étaient les passagers duJonaset de deux autres navires que la Sociétéla Californienneavait envoyés à San-Francisco. On avait signalé un trois-mâts avec pavillon français, et le bruit s'était répandu que les directeurs dela Californienneétaient là enfin avec les instruments et tout ce qu'il fallait pour conduire les actionnaires aux placers.

Lorsque enfin, après une longue attente, une chaloupe atterrit dans le port, les arrivants furent entourés et chacun voulut savoir des nouvelles de la France et dela Californienne. Un cri de désespoir et de rage parcourut la foule:la Californienneavait fait banqueroute et n'existait plus. Tout l'argent payé était donc perdu, et les actions que l'on avait mises en main des passagers ne valaient plus un centime. Etait-ce une gigantesque escroquerie? la Société s'était-elle trompée dans ses calculs ou avait-elle eu des malheurs? Quoi qu'il en fût, les quatre ou cinq cents membres à San-Francisco pouvaient chercher comment ils se tireraient d'embarras. La plupart étaient sans argent; beaucoup d'entre eux, qui avaient été trop paresseux ou trop fiers pour travailler, avaient vécu jusqu'alors très misérablement et couché à la belle étoile comme une poignée de mendiants.

Ce soir-là, les Anversois étaient de nouveau réunis avec le Bruxellois, et on ne parla naturellement que de la banqueroute dela Californienneet de la nouvelle position dans laquelle cette mauvaise nouvelle les plaçait.

—J'ai grande envie de vous faire une proposition, dit enfin le Bruxellois. Vous avez voulu me rendre service; je possède le moyen de reconnaître votre amitié. Aurez-vous du courage? Donat n'est pas un héros, je le sais, mais il est fort et dur à la fatigue. C'est un grand avantage dans les placers. De toi, Jean Creps, je ne doute nullement; mais Roozeman, quoique assez robuste, ne me paraît pas fait pour la vie des mines. Il y aurait immédiatement la maladie du pays, se laisserait décourager et deviendrait une charge pour les autres.

—Bah! que dites-vous? s'écria Donat avec indignation. Monsieur Victor a plus de courage que nous tous peut-être. Si tu l'avais vu à l'ouvrage, comme moi, tu parlerais autrement. Les eaux tranquilles sont les plus profondes, ami Pardoes.

—Pourquoi nous questionnes-tu donc? Murmura Victor qui se sentait blessé intérieurement.

—Si j'étais à ta place, Roozeman, répondit le Bruxellois, je resterais tranquillement chez mon fruitier et laisserais aller mes amis aux placers; car il faut autant de force d'esprit que de force physique pour ne pas succomber là-bas, soit sous le rude labeur, soit sous les attaques d'un tas de pillards.

—Ce que tu dis peut être vrai, Pardoes, répliqua Victor avec calme; mais j'irai aux mines, fussé-je tout à fait seul et y eût-il cent fois plus de dangers, sois-en sûr. Toi aussi, tu me regardes comme un être faible? Ne peut-on pas avoir du courage sans jurer ni parler grossièrement?

—C'est bien, laissons cela, reprit le Bruxellois; je veux faire quelque chose pour vous. Écoutez avec attention ce que je vais dire. Il y a deux chemins pour aller aux mines: l'un est au sud, le long de la rivière San-Joaquim; le second, au nord, le long de la rivière que l'on nomme Sacramento. J'ai déjà suivi ces deux chemins. Au sud, il y a beaucoup moins d'or qu'au nord, et d'ailleurs c'est en même temps la contrée où les sauvages se montrent le plus souvent. Notre ami Kwik n'irait donc pas là avec joie. Le voyage au nord est beaucoup plus long et plus difficile, à la vérité, mais les placers y sont plus riches et plus étendus. Ce qui me pousse cependant le plus à retourner là, c'est un important secret que je vais vous révéler. Rapprochez-vous, camarades, et écoutez bien: Il n'y a pas trois mois que j'étais encore occupé à laver de l'or au bord de la rivière Yuba. J'y avais beaucoup de bonheur et je dus, comme je vous l'ai dit, quitter le placer contre mon gré, parce que la saison des pluies rendait le travail impossible. A mon retour, j'avais, entre autres compagnons, un Suisse qui était malade et voulait retourner en Europe. Je lui rendis beaucoup de services en route et je défendis même sa vie au prix de mon sang, car je reçus un coup de poignard au bras dans un combat contre les voleurs de grands chemins. Ce Suisse portait sous ses vêtements une ceinture en cuir pleine de pépites et de grains d'or. Pour me récompenser de ma protection, il me confia qu'il avait trouvé cet or dans un lieu inconnu jusqu'alors, où les pépites étaient si abondantes qu'on n'avait qu'à les ramasser avec la main, sans aucun travail. Cette place est située très-haut vers laSierra-Nevada, ou montagne de neige, entre les sources de Yuba et de la rivière de la Plume; il me l'a décrite si exactement et m'a indiqué tant de points de repère, que moi, qui connais bien la nature du pays, je trouverais le riche placer les yeux fermés. Eh bien, maintenant, pour vous montrer que je suis reconnaissant de votre amitié, je vous propose de former une société entre nous et d'aller ensemble aux mines. Acceptez-vous cette proposition?

—Oui, oui! s'écrièrent les autres avec joie.

—C'est bien; je m'occuperai de chercher encore un ou deux compagnons solides;—car nous devons être six, pour pouvoir travailler convenablement là-bas: deux pour creuser la terre, deux pour la porter à la rivière et deux pour en laver l'or.

—O Pardoes! cher Pardoes! partons demain! s'écria Donat.

—Non, pas si vite. La saison n'est pas encore favorable et nous ne sommes pas prêts.

—Kwik a raison, dit Victor. Pourquoi perdre ici inutilement tant de temps? Pourquoi reculer pour un peu de misère de plus ou de moins, pourvu que nous atteignions les mines d'or? Nous ne souffrirons certainement pas autant que sur leJonas.

—Tu crois? dit le Bruxellois d'un air railleur. Je souhaite que tu ne te trompes pas.

—Mais ne le sais-tu donc pas, Pardoes? Près de deux cents des actionnaires dupés parla Californiennepartiront demain, tant vers le nord que vers le sud. La plupart ne possèdent pas cinq dollars.

—Laissez-les aller, laissez-les aller, répondit le Bruxellois avec un sourire singulier. Ils ne savent pas ce qu'ils font. Beaucoup d'entre eux ne verront peut-être jamais les placers, et il ne m'étonnerait pas que nous trouvassions çà et là sur notre route des cadavres ou des squelettes pour témoigner de leur étourderie. Ah! vous croyez qu'on va aux mines comme de Bruxelles à Anvers? Vous en ferez l'expérience: Si la saison était favorable et si nous étions prêts, je remettrais encore notre voyage, et voici pourquoi: dans peu de jours, trois ou quatre cents actionnaires dela Californiennepartiront pour les placers, sans argent, sans provisions suffisantes et sans les instruments nécessaires. La faim, le besoin, la misère feront, d'une grande partie de ces hommes, des voleurs et des meurtriers, car en Californie on ne connaît d'autres lois que la violence, et le plus fort prend au plus faible ce qu'il désire posséder. Aussi ne me mettrai-je pas en voyage cette fois sans que nous ayons chacun notre fusil: les revolvers sont bons pour les luttes dans les placers; mais en voyage, quand on est attaqué quelquefois de très-loin par des balles, les fusils sont un moyen de défense indispensable contre tout danger. En attendant, je m'occuperai de l'acquisition de tout ce qui est nécessaire. J'achèterai la plupart des objets d'occasion; ainsi ils nous coûteront moins cher de moitié. Nous avons besoin de beaucoup de choses: des haches, des bêches, des pioches, des plats, des tamis, des marmites, des couvertures pour dormir, une toile pour couvrir notre tente, une claie pour laver la terre aurifère et beaucoup d'autres choses encore.

—Mais quand partirons-nous donc alors, pardieu? grommela Kwik mécontent.

—Aussitôt que le temps sera meilleur et que nous aurons assez d'argent pour nous procurer le nécessaire. Vous n'avez pas encore pu épargner grand'chose, je crois.

—J'ai quarante-huit dollars! s'écria Kwik en frappant sur sa poche.

—Oui, mais Creps et Roozeman? demanda le Bruxellois.

—Moi trente.—Moi vingt-quatre, lui répondit-on.

—Vous êtes plus riches que je ne le croyais. Il y a un bon moyen d'augmenter vos dollars. Roozeman a une malle qui est probablement bien fournie de chemises fines et d'autre linge. Donat a également un bon sac de voyage. Vous me donnerez tout cela et je le vendrai au plus haut prix. Dans les placers, on ne porte pas de linge; on n'y a qu'une chemise de flanelle bleue ou rouge et on n'y change jamais de vêtements. Les étoffes de laine seules sont bonnes là-bas, tant contre le froid et l'humidité que contre la chaleur… Il commence à se faire tard et je suis fatigué. Donnez-moi maintenant chacun dix dollars pour que je puisse commencer dès demain nos achats aux frais de tous.

Jean et Victor donnèrent l'argent sans répliquer. Donat chercha dans ses poches avec une mine embarrassée, fouilla même dans ses bottes et dit:

—C'est dommage; j'ai encore laissé mon argent dans mon chenil. Ce n'est rien, je le donnerai demain.

—Ah! ah! dit le Bruxellois en riant, tu exagères mon conseil, Donat. On doit savoir à qui l'on a affaire. Tu crains que je ne parte avec les dollars, n'est-ce pas?

—Tout est possible en Californie, tu le dis toi-même, bégaya Kwik; mais sois sûr que je n'ai pas mon argent sur moi. Ce que je dis est aussi vrai que je suis ici, ajouta-t-il en se levant précipitamment.

Le Bruxellois frappa sur la poche de Donat et les dollars sonnèrent distinctement.

—Tiens! tiens! je les ai tout de même sur moi! Prends, voilà les dix dollars; je dirai une prière pour que tu n'aies pas de mauvaises idées pendant ton sommeil.

—Maintenant, dit le Bruxellois, nous épargnerons autant que possible, pour être bientôt prêts. Ne parlez à personne de nos intentions ni du but de notre voyage, ni de quelque autre chose que vous auriez apprise de moi. Si l'on venait à savoir que nous nous rendons à de riches placers inconnus, on nous devancerait, on nous suivrait, et l'on nous disputerait par la violence la possession du bon endroit. Il y a beaucoup de chances pour que nous revenions des mines avec une bonne charge d'or. Adieu jusqu'à demain; nous causerons chaque jour de notre prochain voyage.

Cette nuit-là, Creps et Roozeman eurent des rêves d'or. Victor retourna en esprit dans sa patrie, rendant sa mère riche et heureuse, et se voyant lui-même l'époux de la douce Lucie Morrelo.

Donat, qui couchait sur quelques sacs de farine, sous le hangar qu'il nommait son chenil, eut un sommeil très-agité. Il rêva qu'il jetait aux pieds du garde champêtre de Natten-Haesdonck tant d'or qu'il en avait presqu'aux genoux; qu'il l'embrassait avec empressement et lui donnait son Anneken pour épouse; puis il se vit entouré de sauvages qui voulaient lui scalper la tête, ou d'ours avec des dents effroyables; puis il vit encore Pardoes s'enfuir avec ses dollars et crier à haute voix: «Arrêtez le voleur! arrêtez le voleur!»

Cependant les trois amis dormirent cette nuit du plus doux sommeil dont ils avaient pu jouir à San-Francisco.

Par une chaude matinée du mois de juin, six voyageurs harassés marchaient dans une immense et solitaire vallée, à l'est de la rivière le Sacramento. Ils portaient de pesants havre-sacs sur le dos et étaient chargés de provisions, de haches, de bêches, de pioches, de couvertures de laine et d'autres instruments; en outre, l'un d'eux portait la voile destinée à couvrir la tente; un autre portait la grande marmite pour faire bouillir l'eau, et un troisième la claie, de plus de six pieds de long, destinée à laver la terre aurifère.

Ils avaient tous un fusil en bandoulière et un revolver et un couteau passés dans la ceinture. Ils devaient être depuis plusieurs jours en route, car ils étaient sales et crottés des pieds à la tête; et à voir leurs dos courbés, leurs pieds engourdis et leur marche essoufflée, on eût pu deviner qu'ils avaient déjà fait plusieurs lieues de chemin ce jour-là.

L'endroit où ils se trouvaient était l'extrémité orientale de la vallée de Sacramento, entre la vallée de l'Ours et le Yuba. A leur gauche, s'étendait une plaine immense; à leur droite, au contraire, ils voyaient le sol s'élever et surgir des collines et des montagnes, dont les croupes et les sommets étaient couronnés de cèdres, de cyprès et de pins. A plusieurs lieues de distance derrière les montagnes, toujours de plus en plus hautes, leur vue s'arrêtait aux arêtes de la Sierra-Nevada, dont les cimes s'élèvent de tant de mille pieds vers le ciel qu'ils restent couverts d'une neige et d'une glace éternelles.

Les voyageurs étaient parvenus à un endroit où ils allaient quitter la grande vallée pour gravir du côté de l'Est un défilé entre deux collines. Il avait beaucoup plu quelques jours auparavant. Maintenant le soleil brillait et il faisait beau; mais le sol détrempé était encore boueux et glissant, et l'essoufflement des voyageurs épuisés redoublait avec les difficultés de leur marche.

Les hommes dont se composait cette troupe n'étaient autres que le Bruxellois Pardoes, ses amis Creps, Roozeman et Kwik, et deux nouveaux camarades. Le premier, celui qui se tenait le plus souvent à côté de Pardoes, était un Ostendais qui avait fait presque tout le tour du monde sur un vaisseau américain, et qui s'était enfui en dernier lieu de Callao, pour venir chercher de l'or en Californie. C'était un gaillard fort comme un ours, grossier de langage, ayant l'esprit borné et sans aucun sentiment de générosité ni de morale. Il devait être querelleur de sa nature; car il se vantait sans cesse de son adresse dans les combats au couteau. Le petit doigt manquait à sa main gauche; il l'avait perdu dans une de ces luttes. Le Bruxellois l'avait accepté dans l'association, quoiqu'il fût sans ressources, à cause de sa force corporelle, qui devait lui faire supporter facilement la vie fatigante des mines.—Le second était un gentilhomme français d'environ quarante ans, maigre, aux traits réguliers et haut perché sur ses jambes. Cet homme était évidemment d'une grande naissance; il y avait dans sa démarche, dans la finesse de ses extrémités et même dans l'expression de ses lèvres, quelque chose qui accusait une éducation distinguée et qui contrastait singulièrement avec la physionomie grossière et ignoble de l'Ostendais. Le Français n'était cependant pas un compagnon amusant; il ne parlait que quand il ne pouvait sans impolitesse rester muet, et encore ses paroles étaient amères et trahissaient l'indifférence ou l'orgueil. Le plus souvent il paraissait rêveur et se parlait à lui-même, comme quelqu'un qui est poursuivi par des pensées secrètes ou par une conscience bourrelée, ce qui faisait dire à Donat qu'il avait des rats en tête et qu'une des vis de son cerveau était probablement détachée.

La raison pour laquelle Pardoes avait admis cet associé muet dans sa compagnie, c'est que le Français avait offert tout l'argent qu'il possédait pour devenir leur compagnon de voyage; et comme cet argent était suffisant pour acheter les armes qui manquaient encore, les Flamands avaient accepté sa proposition avec joie.

Victor était le seul qui, par sympathie et par certain sentiment de compassion, témoignât quelque amitié au gentilhomme; l'Ostendais était le compagnon habituel de Pardoes; Jean Creps paraissait s'entendre également bien avec tous. C'était aussi le cas de tous; car, quoiqu'il portât sur son dos la grande claie et qu'il fût chargé outre mesure, il faisait souvent éclater les autres de rire, par ses cabrioles comiques et par ses saillies bouffonnes.

Pendant qu'ils gravissaient ainsi la pente d'un vallon, le Bruxellois, qui allait toujours en avant, tournait la tête de tous côtés comme s'il craignait une rencontre; tantôt il examinait le sol et paraissait suivre des traces indistinctes de pieds; mais les autres n'y firent pas attention, car Pardoes avait agi ainsi du premier jour et avait parlé comme si, à chaque pas, un nouveau danger devait s'élever sous leurs pieds.

En ce moment, le Français glissa sur la terre humide et plia profondément sous son fardeau.

—Eh! eh! baron!cria Donat,c'être pas bon avec cet havre-sac sur son dos. Plus bon à Paris dans ta voiture, n'est-ce pas?

Mais le baron n'eut pas l'air d'entendre les paroles de Donat.

—Il me semble, pardieu, que mon français est assez compréhensible, murmura celui-ci en lui-même. Ces gentilshommes ne peuvent jamais oublier ce qu'ils ont été. Elle lui fait la jambe belle, sa baronnie, en Californie. Monsieur du Haut-Mont, avec une marmite sur le dos!

Et, ralentissant un peu le pas, il s'approcha de Victor et dit:

—Monsieur Roozeman, pourquoi ne voulez-vous pas me laisser porter votre hache et votre couverture? Ce serait un vrai plaisir pour moi si vous vouliez vous décharger un peu sur mon dos.

—Tais-toi, Donat, répondit Victor avec un sourire, tu es déjà chargé comme un mulet. Ce grand panier te fait ressembler à un navire sans voile. Je te regarde; car demain c'est mon tour de porter les paniers.

—Vous ne les aurez pas.

—Pas de plaisanterie, Donat; je te suis reconnaissant de ta bonne volonté à mon égard; mais je ferai comme les autres. N'en parle donc plus: c'est inutile… Qu'a donc remarqué Pardoes pour regarder si attentivement de tous côtés?

—Qu'aurait-il remarqué? Rien du tout. Le Bruxellois n'est pas mort de son premier mensonge, depuis que nous sommes en route. Avec ses éternelles histoires de voleurs de grand chemin, d'ours et de sauvages, je craignais qu'au bout de trois jours nous n'eussions été tous ensemble dans le royaume des vers; et nous n'avons pas encore vu de créature vivante que çà et là un lièvre, et dans le lointain deux ou trois petits cerfs avec des queues noires. Cela vaut bien la peine d'en être effrayé! Savez-vous quoi, monsieur Roozeman? Le Bruxellois veut se faire valoir; il marche en avant, nous conduit, nous commande comme un général, il fait de l'embarras, il se vante pour paraître nécessaire. Je veux courir pendant dix ans tout à fait seul… Tiens! qu'a donc trouvé Pardoes?

Ils s'approchèrent du Bruxellois, qui s'était arrêté et regardait la terre sans bouger en disant à voix basse:

—Chut! il y a un danger qui nous menace.

—Vois-tu de l'or? demanda Donat. Pour moi, je ne vois que du gazon et des fleurs jaunes.

—Tais-toi, bavard, murmura Pardoes.

—Je me tais, je me tais; mais qu'y a-t-il, pardieu?

Le Bruxellois leur fit signe de s'arrêter, s'avança de quelques pas, toujours courbé vers la terre. Puis, se tournant vers ses compagnons, il dit:

—Prenez vos fusils en main à tout hasard.

—Eh bien! eh bien! que va-t-il se passer ici, pour l'amour de Dieu? Je ne vois âme qui vive. Ce ne sont assurément pas ces sapins qui nous mangeront?

—Pas de bêtises, Kwik; c'est très-sérieux. Ne remarquez-vous pas, messieurs, là devant vous sur le gazon, et ici sur cette place humide, ces traces de pas?

—J'ai beau écarquiller les yeux; je crois que je suis devenu aveugle, murmura Kwik.

—Avec un peu d'expérience et de pénétration, continua le Bruxellois, on peut deviner à ces signes confus, qui a passé ici, combien ils étaient, et même quelle sorte d'hommes c'était. Voyez, l'empreinte n'est pas aussi large que celle de nos pieds et tout à fait sans traces de clous. Des Mexicains ont passé par ici. La partie antérieure du pied est marquée profondément, tandis qu'à la plupart des empreintes on ne voit pas le talon. Ils ont donc couru. Des voyageurs paisibles ne courent pas. Ce sont donc dessaltéadoresou voleurs de grand chemin.

—Mais, remarqua Victor, la pointe du pied est tournée vers nous. Les gens qui ont passé ici sont derrière nous et s'éloignent.

—Est-ce pour cela que tu nous mets encore la mort dans l'âme? grommelaDonat. Qui sait si cessal… sal…ces brigands ne sont pas déjà àSan-Francisco?

—Il ne s'est pas écoulé une heure depuis que les empreintes sont faites, répliqua le Bruxellois très-sérieusement, d'une voix grave. Et comme je ne les ai pas remarquées plus tôt, lessaltéadoresdoivent être grimpés quelque part sur les collines. Quoi qu'il en soit, tenez vos fusils en main, et jetez en marchant les yeux à droite et à gauche, derrière et devant vous. Du silence! surtout du silence!

La solennité de cet ordre fit quelque effet, du moins sur Donat, quoiqu'il tâchât de le dissimuler. Il se tenait maintenant près du Bruxellois et tournait sans cesse la tête, probablement parce qu'on lui avait dit que les brigands étaient derrière eux.

Ils avaient marché pendant près d'une demi-heure sans entendre le moindre bruit. La vallée s'était élargie, mais ils allaient entrer de nouveau dans un défilé assez étroit.

Le Bruxellois s'arrêta et dit:

—Reposons-nous ici pendant quelques minutes. Je vous conjure, camarades, d'être toujours sur vos gardes, de bien regarder tout ce que vos yeux peuvent atteindre et de faire bien attention au moindre bruit qui frappe vos oreilles. Jusqu'ici nous n'avons pas rencontré de dangers, parce que j'ai eu soin d'éviter la route ordinaire des chercheurs d'or. A présent, cela devient impossible. Dans cette vallée, entre la rivière de l'Ours et le Yuba, les directions se croisent. S'il y a dessaltéadoresou brigands, nous pouvons les rencontrer dès à présent à chaque instant. Donc, soyez toujours prêts à la défense, surtout quand notre route est dominée par des collines ou par des bois, comme en ce moment et comme cela durera pendant quelque temps encore.

Ils continuèrent à avancer et ne rencontrèrent rien jusqu'au moment où ils atteignirent la fin du défilé. Là, Kwik sauta tout à coup en arrière avec un cri d'angoisse.

—Qu'y a-t-il? que vois-tu? s'écrièrent les autres.

—Là! là! répondit Kwik, toute une bande de brigands!

Tous s'arrêtèrent et tinrent leurs armes prêtes; car ils voyaient devant eux, au pied d'une colline et à moitié cachés, quatre hommes acculés contre les arbres et dont les deux premiers étaient appuyés sur de longs fusils.

—Eh bien! que ferons-nous? murmura Creps. Nous ne pouvons pas rester ici irrésolus. Ils ne sont que quatre. Pourquoi craindre.

—Oui, mais la prudence est aussi du courage. Ils sont peut-être plus que nous ne croyons. Observons un instant quelle peut être leur intention. C'est étonnant, ils nous remarquent; et, si je ne me trompe, ils rient.

—Venez, avançons, dit Roozeman; reculer est impossible. Si ces hommes veulent nous attaquer, ils peuvent nous atteindre dans tous les cas.

—As-tu peur, Pardoes? demanda Jean Creps.

—Peur? Je suis prudent. Vous ne connaissez pas le pays. Mais il n'y a pas d'autre moyen. En avant donc … et au moindre mouvement hostile, faisons feu!

Ils poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils passèrent devant les brigands supposés, à une quarantaine de pas, ceux-ci ne bougèrent point et restèrent appuyés sur leurs fusils, sans dire un mot, et même sans répondre autrement que par un grognement bref et un léger signe de tête au salut qui leur fut adressé.

A peine les Flamands se furent-ils éloignés d'une demi-portée de fusil, que Donat s'écria avec étonnement.

—Bonté du ciel! en croirai-je mes yeux? C'est, pardieu, la moustache rousse duJonas.

—Tu t'es trompé, dit Roozeman. Il n'est pas parmi eux.

—Si, il y est, en chair et en os… mais sans son épaisse barbe, qu'il a probablement fait couper à San-Francisco. C'est un des deux sans fusil. Ce roux coquin serait-il devenu voleur de grand chemin? Sur ma parole, je me suis toujours dit qu'il sentait la corde.

—Bah! ce ne sont pas des voleurs, dit Victor en riant; vous le voyez bien, ce sont des gens qui se reposent.

—Pas des voleurs? répéta le Bruxellois, regardant toujours derrière lui. On voit bien que c'est la première fois que vous venez en Californie. Si ces hommes allaient aux placers, ils seraient, comme nous, chargés d'instruments; s'ils revenaient des placers, ils porteraient également des provisions, et, d'ailleurs, je le verrais à leur costume.

—En effet, interrompit Donat, ils ne vont pas aux mines, ils n'en reviennent pas, doncergo, comme dit le clerc de Natten-Haesdonck, ce sont des voleurs.

—Va-t'en au diable avec tes sottises! Grommela le Bruxellois en le poussant en arrière.

—Vous pouvez en croire ce que vous voudrez, camarades, continua-t-il en se tournant vers les autres. Ce sont des voleurs; et les singuliers personnages que nous avons vus ne forment probablement qu'une partie de la bande. Vous saurez que les véritables gens du métier attaquent très rarement les voyageurs qui se rendent aux placers, parce qu'ils ne possèdent pas d'or. Je crois donc pouvoir en conclure que les brigands se tenaient là en faction pour attendre les chercheurs d'or qui reviennent des mines. Dans tous les cas, croyez-moi, la présence de ces hommes est un mauvais signe. Avançons un peu plus vite, et tenez constamment l'oeil au guet, car chaque arbre, chaque pli de colline, chaque fente de rocher peut cacher des ennemis qui fondraient sur nous au moment où nous nous y attendrions le moins. Mais surtout du silence. Et toi, Donat, fais bien attention. J'agirai comme un chef en temps de guerre, et si tu ne tiens pas le bec clos, je te punirai par une faction de nuit extraordinaire. En avant, maintenant, et prenez garde, messieurs!

Les voyageurs suivirent leur guide, silencieux et d'un pas pressé.

Une heure avant la tombée de la nuit, les chercheurs d'or flamands s'avançaient toujours; mais leur dos se courbait de plus en plus et ils paraissaient à bout de forces. Ils avaient fait une pénible journée de marche et exprimé plus d'une fois le désir de planter leur tente et de se reposer jusqu'au lendemain. Mais le Bruxellois avait refusé jusqu'alors de satisfaire le désir général de ses compagnons, parce que leur route était trop dominée par des collines et des rochers d'où l'on pouvait tomber sur eux facilement et à l'improviste.

Ils venaient d'atteindre une vaste plaine. Le sol, comme en la plupart des lieux qu'ils avaient déjà traversés, était couvert de sénevés sauvages et de folle avoine; mais néanmoins, la vue s'étendait très-loin de toutes parts, excepté du côté gauche, qui était garni en partie de broussailles et de sapins. Au milieu de la vallée, murmurait un clair ruisseau. L'endroit était donc propice pour y camper pendant la nuit et pour y faire cuire le souper, leur principal repas. D'ailleurs, comme ils n'avaient rien rencontré en route, leur inquiétude s'était dissipée insensiblement, et, à l'exception du Bruxellois, personne ne pensait plus au danger.

Les havre-sacs furent ôtés, et, pendant que Jean Creps et le baron restaient pour veiller sur les provisions et les instruments, les autres allèrent dans le fourré pour chercher le bois nécessaire.

Quelques minutes après, ces derniers étaient de retour. On planta en terre deux grosses branches fourchues; une branche droite fut placée horizontalement entre les dents de ces fourches et la voile fut jetée par-dessus. La tente sous laquelle ils allaient passer la nuit sur la terre humide était dressée.

En même temps, Donat, dont c'était le tour de faire la cuisine, avait allumé un grand feu et suspendu au-dessus une marmite pleine d'eau Attachée à une branche de bois, soutenue de la même manière que la toiture rudimentaire de la tente.

Les apprêts de ce souper n'étaient pas chose difficile. Ce que les voyageurs allaient prendre pour renouveler leurs forces était la même nourriture qu'ils mangeaient depuis leur départ de San-Francisco et qu'ils devaient manger désormais pendant leur trajet et dans les mines. Le Bruxellois leur avait appris, à cet effet, la manière de vivre des chercheurs d'or, et tenait à ce qu'on ne déviât pas de cette règle établie par l'expérience. Premièrement, on fait du café: cette boisson ne manque jamais au repas d'un chercheur d'or. On écrase grossièrement les grains de café entre deux pierres ou d'une autre manière, puis on les fait bouillir. Enfin, on jette dans la marmite bouillante un peu d'eau froide, avec laquelle le marc va au fond. Secondement, on coupe quelques morceaux de lard salé et on les frit dans la poêle. Troisièmement, on mélange un peu de farine de froment avec de l'eau, et avec la graisse du lard on en fait quelques gâteaux. Hors les cas extraordinaires, la cuisine des chercheurs d'or n'offre pas d'autres plats.

Pendant que Donat s'occupait près du feu avec activité, les autres s'étaient étendus par terre sous la voile, isolés chacun dans sa couverture de laine et avec la tête appuyée sur son havre-sac. Le Bruxellois et le matelot fumaient une pipe; le Français semblait déjà endormi; Jean et Victor suivaient des yeux Donat et riaient de ses gestes bouffons et de ses facéties.

La nuit était venue et l'horizon du vallon avait disparu dans la clarté douteuse du crépuscule. Lorsque l'odeur du premier gâteau monta aux narines de Donat, l'eau lui en vint à la bouche, et il se mit à chanter joyeusement.

Puis il éleva en l'air un plat en fer-blanc; et, montrant le gâteau à ceux qui étaient couchés sous la tente, il s'écria:

—Messieurs, je suis du pays des crêpes. Regardez donc! Qui en fera une si brune, si grasse et si…?

Mais un coup de pistolet se fit entendre à quelques pas de la tente; une balle perça le plat de fer-blanc dans la main de Donat, et celui-ci laissa tomber le gâteau dans le feu, en jetant de grands cris.

Les autres sautèrent debout, le fusil à la main, et sortirent de la tente pour se défendre contre l'attaque que le coup de pistolet leur annonçait. Ils n'aperçurent rien cependant, quoique le crépuscule leur permit de voir très-loin encore au delà du cercle de lumière tracé par les flammes du feu.

—Là-bas, là-bas! s'écria le matelot, entre les arbres, un homme qui fuit!

—Reste ici, toi, Donat, l'arme en arrêt, ordonna le Bruxellois, pendant que, suivi par les autres, il courait vers le bois pour tenir les fuyards à la portée de son fusil.

Kwik, encore tout étourdi, était debout devant le feu, le fusil à la main, sans avoir conscience de lui-même. La tête lui tournait et il murmurait entre les dents avec dépit:

—Jolie fête des patates! drôles de crêpes! Ah! si j'étais àNatten-Haesdonck!

Tout à coup il se mit à trembler de tous ses membres: il lui semblait voir, droit devant lui, dans la demi-obscurité, quelques hommes courbés s'approcher à travers les sénevés touffus. Il ne lui fut bientôt plus permis d'en douter: un de ces ennemis qui marchaient en rampant s'était redressé tout à coup. Donat arma son fusil, épaula, et dit en levant les yeux au ciel:

—O mon Dieu! pardonnez-moi, ce n'est pas ma faute!

Après cette courte oraison, il lâcha la détente. Un cri perçant retentit, et l'homme tomba en arrière.

Les autres voleurs s'élancèrent pour tomber sur Donat; mais il tira si résolument sur eux avec son pistolet, qu'ils parurent hésiter.

En ce moment, deux ou trois coups de fusil retentirent du côté des arbres, et plusieurs balles traversèrent l'air en sifflant au-dessus de la tête des brigands surpris. Ceux-ci, voyant que leur coup était manqué et qu'ils avaient affaire à des forces supérieures, s'enfuirent en toute hâte à travers les hautes herbes et disparurent dans les broussailles.

C'étaient les camarades de Donat qui étaient accourus à son coup de feu et avaient chassé les voleurs par leur apparition.

—Mon pauvre Kwik, n'es-tu pas blessé? Demanda Victor d'un ton de sollicitude en voyant le jeune paysan la tête penchée sur sa poitrine et tout abattu.

—Non, monsieur Roozeman, soupira Donat, mais cela ne vaut guère mieux: j'ai tué un homme, hélas! une créature de Dieu, comme moi! Cela restera sur ma conscience comme un bloc de plomb.

—Que dis-tu? tué un homme! où? Demanda Pardoes. Tu ne plaisantes pas dans un pareil instant, n'est-ce pas?

—Il est tombé là-bas, à une cinquantaine de pas d'ici, au milieu de ces hautes herbes.

—Eh bien, conduis-nous; nous irons voir si tu n'as pas rêvé.

Arrivés à l'endroit désigné, ils remarquèrent qu'en effet quelqu'un devait être tombé là; car une humidité qui était sans doute du sang brillait sur le sol.

Le Bruxellois courut à la tente, revint avec une branche de pin qui flambait et éclaira le terrain.

—C'est du sang, en effet, dit-il. Tenez, suivez la trace avec moi; mais dirigez vos yeux de tous côtés et tenez vos fusils prêts…. Voyez, ils étaient trois, et deux ont soutenu le blessé. Le sang est répandu à côté des traces de pas; la balle a donc porté dans le bras; car si Donat eût touché le bandit au corps ou aux jambes, le sang coulerait dans l'empreinte des pieds ou immédiatement derrière.

—Il n'est pas mort, le pauvre homme? Demanda Kwik avec une grande joie.

—Non, puisqu'il a encore su courir.

—Dieu soit loué! Si j'avais assassiné un homme, je n'aurais plus un instant de repos.

—Tu crains que le fantôme du mort ne vienne te tirer la nuit par les pieds, n'est-ce pas? dit le matelot en ricanant.

—Oui, je le sais bien, tu ne crois à rien, vilain hérétique que tu es, répliqua Donat. Ce serait peut-être la première fois que des esprits reviennent? Le grand-père de ma tante a vu l'esprit du fossoyeur dans le cimetière de Natten-Haesdonck.

—Il est inutile que nous allions plus loin, interrompit le Bruxellois en se retournant. Les scélérats se sont enfuis dans le bois avec leur compagnon blessé, et ils sont probablement déjà très-loin. Retournons à notre tente; je vous expliquerai en route mes soupçons concernant la ruse qu'ils avaient employée pour nous surprendre.—Dis-moi, Kwik, ces voleurs avaient-ils des fusils?

—Il y en avait deux qui avaient des fusils, et ils ont tiré chacun une fois sur moi, si bien qu'une balle a même traversé mon toupet.

—Voyez-vous bien! murmura Pardoes. Ils étaient quatre avec celui qui a lâché le premier coup de pistolet; deux seulement avaient des fusils. Ce sont les mêmes hommes que nous avons vus cette après-midi appuyés contre les arbres. Ils ont suivi de loin nos traces pour nous surprendre dans notre tente.

—Ces hommes doivent être bien téméraires remarqua Creps. Ils savent que nous leur sommes supérieurs en nombre, que nous avons des armes, et cependant ils ne craignent pas de nous attaquer.

—Oui, mais vous ne connaissez pas la ruse, répondit le Bruxellois, et, moi-même, j'ai été assez stupide pour m'y laisser prendre, quoique j'en eusse souvent entendu parler. Celui qui a tiré le premier coup de pistolet tout près de la tente ne voulait que nous donner le change et nous attirer derrière lui, loin de notre campement. Heureusement, j'ai laissé Donat en faction; autrement les camarades du premier auraient, pendant notre absence, pillé notre tente. C'est un tour des chercheurs d'or pauvres et affamés, qui tâchent de se procurer ainsi des provisions, des instruments et des couvertures. Messieurs, je félicite notre ami Kwik au nom de nous tous. Il s'est comporté comme une bonne et courageuse sentinelle.

—Cela prouve qu'il ne faut pas beaucoup d'esprit pour faire un coup heureux, grommela le matelot, qui semblait jaloux de cette louange.

—Cela pourrait bien prouver aussi qu'il n'est pas nécessaire de tuer un tas de gens en paroles, pour défendre courageusement sa vie au moment du danger, bégaya Kwik.

—Tu es un poltron; ose dire que ce n'est pas vrai?

—Oui, oui, c'est vrai; j'aimerais mieux vivre en paix avec les hommes et les bêtes; mais demoi, toietlui,je sais, pardieu bien, quel est mon meilleur ami. Dans tous les cas, à l'oeuvre on connaît l'artisan, dit le proverbe.

Ils étaient revenus à la tente. Donat prit la poêle et continua à faire des crêpes, pendant que les autres buvaient le café dans des écuelles de fer-blanc et y trempaient un peu de biscuit qui leur restait.

Kwik grommelait à part lui d'un air mécontent, tout en faisant sa cuisine. Il réfléchissait qu'un double danger l'avait menacé: tuer un chrétien comme un chien, ou bien recevoir une balle dans la tête. Le premier lui faisait horreur, et le second lui plaisait encore moins. Les crêpes, quoique leur parfum fût toujours aussi bon, ne le tentaient plus; il devint mélancolique et murmura, sans quitter de l'oeil la pâte rissolante:

—Infernale friture! Venir de plusieurs milliers de lieues pour manger des gâteaux poivrés avec des balles et beurrés avec du sang humain! Donat! Donat! mon garçon, tu es un vilain âne! Que viens-tu faire ici? Natten-Haesdonck est un paradis terrestre en comparaison de ce repaire de bandits.

Enfin le souper fut prêt: chacun en prit sa part. Le baron, qui était en faction, fut relevé pendant quelques minutes par Jean Creps. Quand on alla le coucher sous la voile, le Bruxellois dit:

—Tâchez de bien vous reposer, mes amis, car demain, à la pointe du jour, nous devons être sur pied. Les scélérats qui nous ont attaqués ne sont plus à craindre, ils ne reviendront pas. S'il ne survient pas d'autres dangers, nous ne serons pas inquiétés de toute la nuit. Vous connaissez vos tours de faction. Après le baron, c'est Roozeman; après Roozeman, l'Ostendais, et ainsi d'heure en heure. Le baron donnera sa montre à son successeur. Faites bien attention de ne pas faire de bruit, et n'éveillez que le camarade qui doit monter la garde. Regardez sans cesse de tous côtés et ouvrez les oreilles autant que possible. Si vous remarquez quelque chose, tirez un coup de fusil, et chacun de nous sautera sur ses pieds, prêt à se défendre. Qu'on se taise maintenant! Bonne nuit, dormez bien.

Malgré les émotions de cette journée, les chercheurs d'or cédèrent bientôt à la fatigue et s'endormirent si bien, que leurs ronflements faisaient ressembler la tente à une tanière pleine de grognements d'ours.

Donat seul se tournait et se retournait dans ses couvertures, étendait les jambes, les retirait et se couchait sur le côté ou sur le dos; mais il ne put s'endormir. Après une heure et demie de pénible insomnie, il entendit éternuer deux fois Jean Creps qui était couché tout près de lui.

—Ah! monsieur Jean, êtes-vous éveillé? Murmura Kwik d'un ton plaintif.

—Qu'as-tu Donat? es-tu malade? Demanda Creps à moitié endormi.

—Je ne puis fermer l'oeil.

—Bah! il faut dormir.

—Je ne puis, Jean.

—Cela ne fait rien.

—Mais je ne puis pas, vous dis-je.

—Il faut essayer, cela ira bien.

—Toutes mes côtes sont brisées; je frétille ici comme une anguille sur le gril.

—C'est une idée, Donat.

—Oui, monsieur Jean, c'est une idée, une vilaine idée.

—Allons, abrège. A quoi penses-tu?

—Je pense et je repense ainsi en moi-même: Dormir n'est rien, si je savais que je m'éveillerai encore vivant….

—Laisse-moi tranquille, tu m'ennuies, Donat.

—Eh bien, dit Kwik en soupirant, si cela ne se peut pas autrement, encore unPaterou deux pour ma pauvre petite âme…. Et puis ronflons à la grâce de Dieu!

Le lendemain, au lever du soleil, après avoir pris du café et mangé des galettes avec du lard, les chercheurs d'or s'étaient remis en route. La plus grande partie du jour s'était écoulée sans qu'ils eussent rencontré quelque chose de particulier. Leur route les conduisait à travers une suite de vallons et de montagnes, tantôt s'écartant pour faire place à une vaste plaine, tantôt se rapprochant pour former un défilé dont les parois rocheuses semblaient près de s'écrouler sur les voyageurs.

Dans l'après-midi, pendant que ses compagnons, après avoir déposé leurs havre-sacs, s'étaient couchés sur le sol pour prendre du repos, Donat était allé à une petite chute d'eau qui tombait en murmurant sur des blocs de rocher, à une centaine de pas de distance. Il avait soif et voulait boire. En se penchant au-dessus du ruisseau, clair comme le cristal, il vit briller quelque chose dans l'eau. C'était un caillou gros comme le poing et qui paraissait fendu au milieu. Le coeur du jeune paysan se mit à battre violemment; il était pâle et resta dans une immobilité complète à contempler l'objet étincelant, comme si un spectacle merveilleux l'avait frappé de stupeur. Toutefois, il saisit le caillou, l'examina de tous ses yeux, le baisa avec transport, puis courut à travers les sénevés vers ses compagnons, en poussant des cris de joie et faisant toute sorte de gestes et de cabrioles.

—Messieurs, leur cria-t-il de loin, remerciez Dieu, j'ai trouvé le trésor! De l'or! de l'or! Un bloc de dix livres au moins! assez pour acheter un châ…!

Il trébucha, et tomba la face contre terre.

—De l'or! dix livres! Est-ce bien possible? demanda Victor.

—Certes, c'est possible, répondit le Bruxellois; c'est ainsi qu'on trouve parfois les plus grosses pépites. Si Kwik avait découvert un riche placer!

—Aux innocents les mains pleines, dit en riant le matelot.

—Dépêche-toi, dépêche-toi, petit Kwik chéri, s'écria Jean Creps avec une joyeuse impatience.

Tous les autres étendirent, en signe d'intérêt, les mains vers lui.

Donat accourut tout hors d'haleine et bégaya:

—Voyez, voyez quel gros bloc! Et lourd, lourd! plus lourd que du plomb!

A ces mots, il donna le caillou d'or au Bruxellois, qui, après l'avoir examiné, le lança de toute sa force dans la plaine en poussant un cri de désappointement.

—Puisses-tu avoir la crampe, triple imbécile! dit-il à Kwik, qui le regarda d'un air stupéfait et déconcerté, et murmura presque en pleurant:

—N'était-ce pas de l'or?

—De l'or? C'était une pierre de soufre, de l'espèce qu'on appellepyrite,et elle ne contient que du fer et du soufre.

—Tu ne dois pas être si fâché contre moi pour cela, dit Donat pendant qu'ils reprenaient leurs havre-sacs pour continuer leur voyage. J'y perds autant que toi. Il y en a certainement plus d'un qui s'y est trompé. Pourquoi aurait-on inventé le proverbe:Tout ce qui brille n'est pas or?Allons, allons, nous ne sommes pas plus pauvres qu'auparavant. S'il n'y a pas ici de morceaux d'or, nous en chercherons plus loin. Pardieu! monsieur Victor, c'est bien dommage: tout en courant, je voyais le garde champêtre de Natten-Hæsdonck, avec son Anneken, me tendre les bras en riant, précisément au moment où je tombai là-bas le nez dans le sable. Enfin! la scélérate de pierre est perdue, mais nous emportons au moins l'espoir sur notre dos, je veux dire dans notre coeur.

Bientôt, l'amère déception se changea en gaieté, et maintes saillies grossières ou spirituelles sur la naïveté de Donat prêtèrent à rire aux amis.

Ils étaient déjà à plus de quatre milles de la chute d'eau où ils s'étaient reposés et longeaient une forêt de broussailles épineuses qui ne paraissaient pas assez hautes pour cacher un homme debout.

Tout à coup, le matelot s'arrêta et braqua son fusil comme quelqu'un qui veut tirer.

—Que vois-tu? demandèrent les autres surpris.

—Là, une tête humaine; quelqu'un qui nous épie et se cache dans les broussailles!

—Où? Nous ne voyons rien.

Pour toute réponse, le matelot ajusta et envoya une balle dans les arbrisseaux.

Un cri de douleur retentit, et immédiatement après, du sein du fourré, s'éleva une voix plaintive, faible et douce comme si l'on eût touché une femme ou un enfant.

—Ciel! tu as fait un malheur! s'écria Victor ému jusqu'au fond du coeur par le son de cette voix.—Allons, allons, mes amis, courons au secours de la pauvre victime.

Comme Victor, Creps et Donat entraient dans les broussailles malgré les observations du Bruxellois, ce dernier et le baron suivirent leur exemple.

Le matelot, probablement effrayé par l'idée qu'il pouvait avoir assassiné un innocent, jura qu'ils commettaient une imprudence et resta Dans la vallée.

Les autres trouvèrent, dans une petite clairière, entre les broussailles, le corps d'un homme dont la balle avait percé la tête. Sur ce corps était penché un jeune homme, un enfant de treize à quatorze ans. Il embrassait le mort, versait des larmes sur son visage défiguré, et il était tellement égaré par le désespoir et la douleur, qu'il ne remarqua pas d'abord la présence des étrangers.

On pouvait voir à leurs costumes que ces gens étaient des Mexicains, et, comme le jeune homme répétait toujours d'un ton déchirant:Pobre padre!on sut qu'il pleurait sur le cadavre de son père.

Le baron, qui connaissait un peu l'espagnol, lui demanda comment il se faisait qu'ils voyageassent seuls ainsi et sans armes dans cette contrée dangereuse.

Le baron ne saisit pas très-bien les paroles brèves et entrecoupées que le jeune Mexicain lui répondit; cependant, il crut comprendre que ces malheureux avaient été attaqués et pillés et qu'ils avaient perdu leurs compagnons dans leur fuite. L'enfant était presque fou de douleur et de rage contre les assassins de son père, qu'il regardait comme de vrais détrousseurs de grands chemins; car il parlait avec une grande volubilité et des gestes violents, en montrant du doigt le ciel, et son oeil flamboyant et plein de menaces s'arrêtait alternativement sur le corps inanimé et sur les assistants qu'il chargeait de malédictions.

—Que dit-il? demanda le Bruxellois.

—Il appelle sur nous la vengeance du ciel et nous assure que l'esprit de son père nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur notre lit de mort.

—Que Dieu nous protège! soupira Donat en faisant un signe de croix.Ceci nous manquait encore. Nous avons déjà à craindre les hommes et lesbêtes féroces, voilà que les esprits se mettent aussi de la partie.Dormez donc tranquille avec une aussi terrible malédiction sur la tête!

Pendant que Kwik se livrait à ces réflexions, les autres avaient pris une décision sur ce qu'il y avait à faire. Ils ôtèrent leurs havre-sacs et prirent leurs pioches.

—Ne reste pas là si consterné, Kwik, dit le bruxellois. Prends ta bêche, nous enterrerons le malheureux Mexicain.

Le jeune Mexicain était accroupi et suivait d'un oeil vitreux et immobile le travail de ceux qu'il considérait comme des bandits. Les larmes coulaient à flots sur ses joues, et sa soif de la vengeance semblait un peu calmée. Peut-être le soin des étrangers de ne pas laisser son père sans sépulture le faisait-il douter que ce fussent bien des ennemis qui l'entouraient et qui s'efforçaient de le consoler d'un ton compatissant.

Donat détournait les yeux avec horreur du visage contracté du mort; mais, malgré tous ses efforts, il se sentait attiré comme par un aimant, et, chaque fois, il y jetait les yeux avec un nouvel effroi. Lorsqu'il lui fallut aider à déposer le cadavre dans la fosse, il frémit de la tête aux pieds, ses cheveux se dressèrent sur sa tête et il frissonna jusqu'à la moelle des os. Vaincu par son émotion, il se laissa tomber à genoux près de la tombe et se mit à prier, pendant que les autres couvraient le corps de terre et de pierre.

Lorsque la fosse fut tout à fait comblée, le Bruxellois demanda:

—Ah çà! camarades, qu'allons-nous faire de cet enfant!

—Ce que nous allons en faire? répondit Victor. Nous l'emmènerons aux placers, nous en aurons bien soin et nous lui procurerons, à notre arrivée dans un endroit habité, les moyens de regagner sa demeure.

—Ce sera une grande charge, messieurs.

—Qu'est-ce que cela fait? Après avoir tué le père, nous ne serons pas assez cruels pour laisser ce pauvre enfant dans le désert en pâture aux bêtes féroces. Dussé-je, avec l'aide de mes amis, le porter sur les épaules; il viendra avec nous jusqu'à ce que nous l'ayons mis en sûreté.

—C'est fâcheux, mais tu as raison. Baron, fais-lui comprendre qu'il doit nous suivre.

Le jeune Mexicain se leva et obéit passivement. Il marchait la tête baissée et semblait devenu indifférent à son sort. Cependant, lorsqu'il atteignit la plaine, il releva le front, montra du doit le matelot et cria en espagnol quelques mots qui firent supposer qu'il reconnaissait le meurtrier de son père. Mais, comme s'il se fût calmé tout à coup, il baissa vers la terre son regard flamboyant et suivit ses guides en apparence avec la même soumission.

—Venez, venez, messieurs, dit le Bruxellois, ne vous embarrassez pas plus longtemps de ce garçon. Nous avons perdu beaucoup de temps et il faut le rattraper!

Ils allaient continuer leur route et avaient déjà fait une centaine de pas, lorsque le jeune Mexicain sauta dans les broussailles en poussant un cri de triomphe et, sans que personne eût rien remarqué, disparut avec unnavajaou poignard de poche à la main. En outre, l'attention fut détournée du fuyard par un cri de douleur qui échappa au même instant au matelot.

L'Ostendais tenait la main à son côté et disait qu'il avait reçu un coup de poignard. On l'aida à ôter ses habits et chacun tremblait de crainte qu'il n'eût été frappé mortellement par le fils de sa victime.

Lorsqu'on eût mis son flanc à découvert, on constata avec joie que le poignard avait porté sur l'unique dollar que le matelot portait encore dans sa ceinture de cuir, et n'avait fait que l'égratigner un peu en glissant. Il reconnut lui-même que cela ne valait pas la peine d'y songer et n'était pas assez grave pour arrêter sa marche une seule minute.

On reprit les sacs. On parla encore quelques instants de l'événement; mais les esprits s'assombrirent peu à peu sous l'obsession de tristes pensées, et la petite troupe continua silencieusement sa route par monts et par vaux.

Donat Kwik hochait constamment la tête en marchant:

—L'esprit nous poursuivra et ne nous laissera pas de repos jusque sur notre lit de mort. On devrait mettre aux petites-maisons le premier qui voudra venir encore dans ce maudit pays. Les hommes sont des hommes; mais les esprits, que peut-on faire contre eux? Bien, bien, ça va de mieux en mieux; je ne m'étonnerais pas si aujourd'hui ou demain nous rencontrions Lucifer en personne. En effet, il nous manque encore le diable pour que la collection soit complète. Si réellement je trouve un boisseau ou seulement un petit muids d'or, je ne l'aurai pas volé, pardieu! Ce vilain matelot avec son coup de feu… Nous voilà en guerre avec l'autre monde. Il y a de quoi ne plus fermer l'oeil de toute sa vie!

Une heure ou deux plus tard, pendant qu'ils passaient en silence non loin d'une forêt de broussailles, le Bruxellois s'arrêta tout à coup et regarda à terre avec surprise. Il semblait en effet que les plantes autour d'eux avaient été piétinées d'une manière particulière, et la terre portait les traces profondes de pieds de chevaux.

Il est arrivé quelque chose ici, murmura Pardoes en faisant quelques pas de côté. Tenez… voici la place. Une bourre de fusil! On a tiré. Tous ces pas de chevaux entremêlés… On aura peut-être joué du lasso.

—Pouah! s'écria Donat Kwik, voilà une mare de sang comme si l'on avait abattu un boeuf.

—Diantre! nous sommes dans un mauvais chemin, messieurs, dit le Bruxellois. Il me semble que nous ferions mieux de nous éloigner de quelques milles vers le nord. Peut-être atteindrons-nous ainsi une contrée moins dangereuse. Venez, nous passerons au pied de cette colline, à côté des arbustes, jusqu'à ce que nous puissions reprendre notre première direction vers l'est.

Ils quittèrent la plaine par le côté gauche. Kwik les suivit en murmurant et en maudissant entre ses dents ce pays où l'on rencontrait presque à chaque pas une horreur.

A peine eurent-ils marché une demi-heure que Donat, effrayé, s'écria:

—Au secours! au secours! une bête féroce, un lion, un ours:

—Où? où? s'écrièrent les autres en levant leurs fusils.

—Là-bas entre les branches. Un four, messieurs, une gueule et des yeux, des yeux!…

—Nous ne voyons rien.

—Êtes-vous donc aveugles? Ne remarquez-vous pas là, au-dessus de ces broussailles, ces deux cornes qui montent et qui descendent? A moi! il vient! il vient!

—Ah! ah! tête sans cervelle! dit le Bruxellois en riant, c'est une couple d'oreilles d'âne que tu vois. Tenez-vous tranquilles, mes amis; c'est peut-être le ciel qui nous envoie un secours précieux. Ce mulet appartient probablement aux gens qui ont été attaqués à l'endroit où nous avons trouvé du sang. Le pauvre animal a fui le combat et erre sans maître dans le bois. Restez tranquilles pendant quelques minutes; l'apparition de l'animal pourrait bien cacher quelque ruse.

—Un bon camarade pour toi, Donat, grommela le matelot; vous serez deux désormais.

Il semblait que Donat le comprit également ainsi; car il courut tout joyeux vers les broussailles, pendant que les autres le suivaient du regard. Une ou deux minutes après, il reparut dans la plaine tenant sous son bras le licou d'un mulet qui se laissait conduire très-docilement. Kwik était ravi de joie et embrassait le mulet en lui adressant toutes sortes de douces paroles. Pendant que les autres venaient à sa rencontre, ils virent qu'il baisait l'animal sur le nez.

C'était un mulet vieux et énervé, qui semblait avoir à peine la force de se tenir sur ses jambes; mais le Bruxellois fit comprendre à ses camarades que ces animaux sont très-robustes et très-solides, et que celui-ci, malgré son âge, leur rendrait encore bien des services et les allégerait probablement d'une partie de leurs lourds bagages jusqu'aux placers. L'animal portait une marque brûlée sur la cuisse, et n'avait d'autre harnais qu'une corde au cou et deux paniers liés ensemble sur le dos; à la corde pendait une petite clochette dont le battant était attaché par une petite courroie pour l'empêcher de sonner.

Les haches, pioches, marmites et couvertures furent tirées sur-le-champ des havre-sacs et chargées sur le mulet, on lui lia également la grande manne sur le dos et chacun se déchargea de son bagage autant qu'il lui plut.

—Donat, je te fais muletier! dit le Bruxellois avec un sérieux comique.

—Je le suis de naissance, répondit Kwik. Ayez confiance en moi; j'aurai soin du mulet comme de mon propre frère.

—En avant, messieurs, en avant maintenant, légers de coeur et légers de corps.

Tous marchèrent gaiement en avant. En effet, ce n'était pas un mince soulagement de se sentir délivrés des lourds fardeaux sous lesquels ils ployaient si longtemps. Donat, en muletier fidèle, marchait à côté du mulet, la main sur le cou de la bête en signe d'amitié.

Déjà l'événement avait perdu de sa nouveauté et les autres continuaient silencieusement leur route, lorsque Donat n'avait pas encore fini de parler au mulet. Bien que le matelot se moquât de temps en temps de l'affection des deux amis intimes qui s'étaient retrouvés si inopinément, Donat ne lui répondait pas et continuait sa conversation avec le mulet:

—Courage, camarade! disait-il. Ne crois pas que tu sois tombé dans des mains étrangères. Feu mon père, que Dieu ait pitié de son âme! avait aussi un mulet, et c'était moi qui devais le soigner, lui donner l'avoine, le mener à la prairie et préparer sa litière. Nous étions si bons amis, que je partageais quelquefois ma tartine de pain de seigle avec Jean Mul, car il se nommait ainsi. Tu dois aussi m'aimer, ne fût-ce que parce que j'ai si bien soigné Jean Mul de Natten-Hæsdonck. Tous les hommes sont frères et tous les mulets aussi. Tu me regardes? Je crois, pardieu, que tu me comprends! Cela t'étonne, n'est-ce pas? Qu'une personne que tu ne connais pas encore te témoigne tant d'affection; mais elle a ses raisons. Tu sauras, mon ami, que j'aime quelqu'un. C'est la fille d'un garde-champêtre. J'ai été assez puni d'avoir osé lever les yeux aussi haut; car le garde-champêtre, lorsque j'allai lui demander de pouvoir me marier avec Anneken, m'a jeté si violemment à la porte que je suis tombé la face dans la boue. Anneken ne me hait pourtant pas; et moi, de mon côté, je la vois toujours devant mes yeux aussi bien que je vois en ce moment tes deux longues oreilles. Vois-tu, j'étais allé un jour avec ton frère Jean Mul à Malines. En retournant, je trouve, entre Villebrock et Natten-Haesdonck, Anneken, la fille du garde champêtre, en train de pleurer sur le bord du chemin. La pauvre enfant s'était foulé le pied et ne pouvait plus marcher. Je l'aidai à monter sur le dos de Jean Mul. Elle était si contente! Nous causâmes ensemble pendant tout le long du chemin. Quand elle me regardait de dessus le mulet avec ses petits yeux noirs pleins d'amitié, c'était comme si mon coeur se gonflait et devenait gros comme une tête d'enfant. J'étais heureux, heureux! Pourquoi? je ne le sais pas au juste, mais j'étais extrêmement heureux. Tiens, je ne puis pas t'expliquer cela ainsi, tu devrais être un homme pour le comprendre. Il n'est donc pas étonnant que je t'aime parce que tu es un mulet, car, s'il n'y avait pas eu de mulets, je n'aurais pas fait connaissance avec Anneken… Il est vrai aussi que je ne serais pas en Californie; mais nous ne parlerons pas de cela. Anneken, Anneken au-dessus de tout… Hue! hue! tu auras bonne vie avec moi. Je t'appellerai aussi Jean Mul. Sois content! si je trouve beaucoup, beaucoup d'or, je t'emmène en Belgique. Cela t'irait joliment, hein, fripon, si tu pouvais habiter un château avec Anneken et moi? Hue! Jean Mul, hue!

Donat aurait peut-être continué ce gai bavardage pendant des heures entières; mais il fut interrompu parce que ses amis s'arrêtaient comme s'ils ne devaient pas aller plus loin ce jour-là.

—Camarades, dit le Bruxellois, je propose de poser notre tente ici. Nous sommes sur une hauteur et nous pouvons regarder au loin. Il y a de l'eau là-bas dans le ruisseau, et, un peu plus loin, il y a de l'herbe et des broussailles pour laisser paître l'âne. Il fait encore jour et nous pourrions marcher encore une demi-heure; mais nous ne sommes pas certains de trouver un autre endroit aussi favorable. Déposez les sacs, nous passerons la nuit ici.

Il déboucla les sangles du mulet et le déchargea de son fardeau, puis il détacha le battant de la petite clochette et donna deux ou trois coups de pied dans les jambes du pauvre animal, qui bondit en avant et se dirigea avec une grande rapidité vers le taillis.

—Mon Dieu! Jean Mul! Jean Mul! cria Donat. Il s'égarera!

Mais le Bruxellois le retint et dit:

—Ne crains rien, Donat. On n'agit jamais autrement ici avec les mulets. Il mangera et dormira très-paisiblement pendant la nuit. Demain matin, nous le retrouverons. La clochette nous dira où il est. Il ne s'éloignera pas; il est habitué à cela.

On alla dans le fourré couper le bois nécessaire pour dresser la tente. Jean Creps, qui devait être le cuisinier et qui était occupé à faire du feu, dit à Kwik:

—Tiens, prends la marmite, Donat, et cours au bas de la colline chercher de l'eau; le café sera d'autant plus vite fait.

Kwik prit la marmite et s'éloigna dans la direction désignée.

—Ça, mes amis, un peu de hâte à l'ouvrage, cria le Bruxellois. La nuit passée, nous n'avons dormi ni trop bien ni surtout trop longtemps. Reposons-nous une bonne fois, afin de pouvoir nous mettre en route de très-bonne heure. Si nous ne sommes point paresseux, nous atteindrons bientôt les mines de Yuba.

—Bientôt? Quand donc? demanda le matelot.

—Encore trois ou quatre jours et nous y sommes. Là, nous nous reposerons un peu et nous renouvellerons nos provisions dans lesstoresou boutiques, pour aller plus loin au placer ignoré.

—Mais que vend-on dans lesstores?

—Tout ce dont les chercheurs d'or peuvent avoir besoin: de la farine, du lard, du jambon, du sucre, du café, de l'eau-de-vie.

—Drôle d'idée d'établir une boutique à l'endroit même où les autres cherchent et trouvent de l'or! dit Victor.

—Oui, ami Roozeman, et ce sont certes les plus malins, dit Pardoes. Ils vendent une once d'or des choses qui ne valent pas un dollar, et tandis que beaucoup de mineurs s'en retournent aussi pauvres qu'ils sont venus, les boutiquiers ne quittent jamais les placers sans avoir amassé une jolie fortune.

—Ce sont sans doute des Mexicains?

—Non, des gens de tous pays: des Français, des Américains du Nord, desEspagnols, des Allemands, et aussi des Mexicains.

—Et comment défendent-ils leurs marchandises contre les voleurs et les brigands?

—Vous ne connaissez pas les affaires de là-bas. Lesstoresse trouvent où les chercheurs d'or sont en grand nombre. On n'y fait pas grande attention à un coup de poignard au de revolver; mais, dès qu'un voleur est pris, on le pend sans…

Il fut interrompu dans son explication par l'arrivée de Donat, qui faillit laisser tomber sa marmite, et bégaya les joues pâles et les bras levés:

—Que Dieu me protège! J'ai vu là quelque chose de si laid, de si horrible, que j'ai presque perdu la tête de peur. Je crois qu'il y a de la sorcellerie dans ce pays, et que le diable…

—Vas-tu dire ce que tu as vu, bavard! Grommela Pardoes avec impatience.

—Ouf! laisse-moi reprendre haleine. Là-bas, derrière la montagne, près de l'eau, est pendu un homme dont les jambes frétillent encore. Il crierait à coup sûr; mais il ne peut pas, car il est pendu par un noeud coulant à une corde!

—Allons, venez, il faut voir ce que c'est.

Donat les conduisit au bas de la montagne et leur montra, en effet, un homme pendu à la plus grosse branche d'un arbre. Le vent qui soufflait à travers l'étroit défilé faisait tourner le cadavre au bout de la corde; ce mouvement avait fait croire à Kwik que le pendu pouvait encore être vivant.

Victor, s'avançant plus près de l'arbre, remarqua qu'on avait cloué un plat en fer-blanc contre le tronc. Donat s'arrêta en tremblant et n'osa pas s'approcher du cadavre; cependant, les railleries du matelot le décidèrent à suivre les autres.

Sur le plat en fer-blanc, on avait gravé des caractères avec une pointe en fer, Victor les lut et dit:

—C'est de l'anglais; cela signifie:Respectez la loi de Lynch. JacquesKalef a assassiné ici son ami intime pour lui voler son or.

—Voyez, à côté de l'arbre, il y a une petite croix de bois dans la terre, dit le baron; c'est la tombe de la victime.

—Bah! ce sont des choses qui ne nous regardent pas, dit le Bruxellois en se retournant. Ne perdons pas un temps précieux à regarder le scélérat. Venez, retournons à la tente.

—Ciel! allez-vous laisser cet homme pendu là? murmura Kwik avec dégoût.

—Il y pend assurément depuis six semaines.

—Et vous ne l'enterrerez pas? C'est peut-être un chrétien comme nous!

—Laisse-moi tranquille, Donat. Serais-tu assez stupide pour mettre la main à cette charogne?

—Mais … mais l'esprit de cet homme reviendra et errera aussi longtemps que ses restes ne seront pas enterrés.

Pour toute réponse il n'obtint qu'un éclat de rire. Chemin faisant, Victor s'efforça de lui faire comprendre qu'il devait mettre des bornes à sa compassion. Le pendu était un horrible assassin et avait bien mérité sa punition. Mais Kwik ne se laissait pas rassurer; il détournait la tête avec angoisse, comme s'il craignait d'être poursuivi par le pendu; il poussa un soupir profond et murmura d'une voix presque inintelligible:

—Je préfère encore coucher dans le cimetière de Natten-Haesdonck, quoiqu'il n'y fasse, pardieu, pas bon à minuit… Allons, allons, mon cher petit Donat, roule-toi bien dans tes couvertures, mets-toi sur la terre molle et rêve d'Anneken et de l'or, jusqu'à ce qu'un fantôme vienne te tordre le cou. Quel pays, bon Dieu, quel horrible pays!

Le café et les crêpes furent bientôt prêts. On soupa. Victor fut mis en sentinelle et les autres se glissèrent sous la tente pour se coucher.

Donat se démenait plus fiévreusement encore que la veille. Il tenait ses yeux fermés; car, aussitôt qu'il les ouvrait, l'obscurité prenait pour lui toutes sortes de formes effroyables. Il voyait le cadavre du Mexicain, le cadavre du pendu et le cadavre de la victime passer et repasser devant ses yeux en le menaçant. Mais ce qui le frappait d'une terreur encore plus profonde, c'était la pensée qu'il allait être appelé vers le milieu de la nuit pour relever la sentinelle. Il allait donc se trouver seul aussi dans les ténèbres! Ses camarades sous la tente ronflaient sourdement et semblaient plongés dans un sommeil bienfaisant; il enviait cette tranquillité d'esprit et se disait en lui-même qu'il eût donné un morceau d'or aussi gros qu'une pomme pour pouvoir oublier comme eux qu'il y a des esprits qui reviennent. Il se mit à prier ardemment, et, soit que sa prière diminuât son effroi en occupant son esprit, soit qu'il succombât aux fatigues du voyage, il tomba enfin dans un léger assoupissement qui finit par devenir un vrai sommeil.


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