Chapter 2

D’instant en instant le vent force, s’amplifie au point de devenir palpable bien qu’invisible. Il a du poids et siffle. Il pèse sur les poitrines, assourdit l’oreille et, comme à la main, écrète les vagues pour emporter dans sa course de l’écume et du sel.

Aux bas ris les sloops évitent vent arrière et fuient vers l’île dont le phare du Pillier repère la position. Les mâts, dressés hauts par-dessus les voiles, geignent en ployant, les palans crient,les haubans raidissent par secousses et les barques déboulent en poussées successives les vallonnements de la mer. Elles fuient, parfois déjaugées de l’avant, montrant la quille et leurs dessous brillants de coaltar; parfois tombant au creux d’une montagne d’eau qui masque l’horizon. Elles fuient, poursuivies sans cesse par les vagues innombrables qui les gagnent, déferlent sur les tableaux, envahissent les ponts où des ruisseaux hésitent, les enlèvent à pleins dos, s’effacent devant d’autres, qui accourent, gonflées, baveuses, heurtent les arrières et passent, pour être remplacées par d’autres encore, aussi méchantes, aussi énormes. Au roulis le coin trempé des grand’voiles monte alternativement dans le ciel et s’abat dans la mer. A bout de bosses, les canots, précipités ou retenus par une lame, mollissent et tendent tour à tour leurs amarres en menaçant de les rompre. L’écume vole et l’embrun fouette en cinglant.

Arc-bouté sur sa barre, calé dans un trou, ras le pont, l’homme veille, les yeux petits, la trogne en avant, le dos rond sous la bourrasque. C’est tout un troupeau de voiles minuscules, bleues, blanches et rousses, repoussé du large, chassé au ras des flots, presque aussi vite que cette fumée de nuage que le vent emporte follement sous le ciel obscur.

LeDépit des Envieuxdouble le premier la pointe blanche de la Corbière, à l’abri de laquelle la mer brisée devient plus maniable.

LeLaissez-les direle serre avec l’intention évidente de lui couper la route. Mais Coët approche gaillardement les roches, malgré le ressac, pour empêcher l’adversaire de passer au vent. Les deux sloops naviguent dans les brisants, le bout-dehors du second aiguillonnant le premier. Ils semblent à la merci d’une vague qui les culbuterait l’un sur l’autre. A la barre les hommes gouvernent comme des dieux.

Il y a des femmes sur la jetée, une main à leur coiffe, l’autre agrippée au garde-fou. Coët vire la balise rouge et vient casser son aire dans le port où les rafales, enjambant la digue, soulèvent des plaques de frisures. Soudain, derrière lui, Perchais aborde lourdement son canot. Les deux patrons se toisent de toutes leurs faces où les yeux surtout vivent, méchamment.

Le soir Julien Perchais s’en fut chezZacharie. Il avait besoin de boire pour avaler sa défaite, de crier pour apaiser la colère qui bouillonnait dans le coffre de son thorax. Tous les mécontents étaient là: les deux Aquenette, Gaud, Izacar, le mareyeur, Viel le riche, Olichon, des gars à Piron et le père Piron lui-même qui flairait quelques tournées à l’œil. La fille à Zacharie, avec un chignonen casque et une robe légère, remplissait les verres d’eau-de-vie blanche, en penchant sa forte poitrine au ras des visages. Mais les hommes qui aimaient à la flatter d’habitude, avec des regards équivoques, l’ignoraient, le front lourd de soucis, l’œil fixe.

Dehors la mer tumultueuse occupait toute la nuit et le vent secouait les portes comme un hôte oublié. Sous la lampe, les pêcheurs faisaient le gros dos, serrant près à près les vareuses festonnées de blanc par les dépôts salins, et leurs rudes trognes sauries où brasillaient les prunelles. La conversation était sourde comme un complot. Mais si quelqu’un avançait que leDépit des Envieuxnaviguait bien au plus près, Perchais hurlait:

—Du bois neuf pardi! c’est léger comme un bouchon!

Et si une autre voix signalait sa rentrée le premier, vent arrière, il lançait à nouveau:

—Un sabot! une charrette! tout fout l’camp aux allures portantes!

Douze fois la fille de Zacharie remplit les verres. L’alcool ensanglantait les visages, soulevait les bras en menace dans la fumée des pipes. La haine commune entretenait l’entente et lorsque la femme de Perchais emmena son homme de force, les pêcheurs se dispersèrent, sans se battre, dans les ténèbres compactes où criait la mer.

Deux jours plus tard, à son mouillage, leDépit des Envieuxéchoua sur un grappin qui lui creva le ventre; le lendemain des cailloux lui entraient au flanc. Coët comprit que des vengeances imbéciles et féroces le traquaient et s’acharnaient bassement contre sa barque. Il fallait faire tête sans insolence, mais avec dédain; et la satisfaction d’avoir à lutter sans merci excita ses nerfs, gonfla ses muscles, dilata sa poitrine, bandant tout son être fort dans un désir d’expansion victorieuse, à la fois sauvage et meurtrière.

Léon fut désigné pour coucher à bord, de quoi il s’accommoda joyeusement en songeant à Louise. Leurs rendez-vous quotidiens trouvaient un abri confortable, et dès qu’il eut commencé sa garde, Léon vint chaque soir à la jetée chercher la fille, avec son canot.

Le port est infiniment calme dans les nuits de beau temps. Sur l’eau noire qui semble opaque et sans profondeur, les chaloupes doublées par l’ombre sont, à ce point, immobiles et hautes, qu’on s’étonne de les voir remuer quand on les accoste trop rudement. La pointe des mâts monte parmi les étoiles. Quand on les touche, on sent les cordages, les ponts et les voiles suer à grosses gouttes. Le canot qu’on pousse à la godille paraît filer très vite dans des ruelles entre les barques, glisser sans effort sur quoi? Pas de remous, pasde sillage, pas de lueur, pas de bruit; c’est la mer pourtant, mais alourdie de ténèbres; et lorsqu’on aborde la digue, immense au-dessus de la tête, on a l’impression douloureuse de ne pouvoir jamais aller au delà.

Quelquefois, cependant, la mer s’allume au passage du canot, se trousse en minces bourrelets de cristal bleu et déploie à l’arrière un éventail de pierres précieuses où opales, turquoises, et lazulites jonglent autour de l’aviron, éclatent, s’éteignent, sombrent, rejaillissent et meurent à l’air dès qu’on les soulève avec la rame comme une pelletée de lumière.

Les nuits de lune sont moins vastes que les nuits obscures, parce qu’on voit un horizon, les plages blanches, les maisons blanches, l’eau glacée, le troupeau des sloops à la chaîne et la digue limitée, blanche aussi, et l’océan désert mais révélé par son mirage pâle, si délicat! Le vague et l’infini des éléments disparaissent avec la lune, parce qu’il y a un paysage, imprécis à vrai dire et fantastique à cause de l’amplification des choses par les ombres. Mais le calme est pareil, plus rêveur et moins effrayant, plus humain et qui sollicite le cœur mieux qu’une musique ou un poème.

A l’échelle, Léon appelait doucement et attendait la Louise qui, brusquement apparue là-haut, s’affalait pieds nus le long des échelons. Le gars larecevait à pleins bras, la chatouillait pour rire un brin, puis ils débordaient en silence.

Sitôt enfermés sous le rouf aux moiteurs saumâtres, ils s’étreignaient à tâtons, ce qui donnait lieu à de drôles de méprises. Elle était imprégnée des fadeurs de l’huile brassée toute la journée; il sentait aigrement la sardine.

Leurs mains rudes et leurs jeunes corps s’enlaçaient avec une belle force animale qui ployait et faisait craquer leurs membres. Le varech des paillasses grésillait sous eux à menu bruit; la barque close sommeillait discrètement sur l’eau muette.

Au petit jour la Louise s’échappait et rentrait à la masure familiale, au risque d’attraper la raclée. Elle avait d’ailleurs trouvé le moyen d’éviter les coups de son père; sa mère n’était pas dangereuse, molle et alourdie par une perpétuelle grossesse. Le samedi, malgré les menaces, elle gardait les deux tiers de sa paye et, durant la semaine, elle achetait, à l’occasion, la grâce d’une volée.

—Touche-moi pas, t’auras dix sous!

Et le père Piron, qui préférait encore cinq gouttes au plaisir de battre sa fille, se calmait, empochait la pièce et descendait chez Zacharie. Mais le vieux était vif, Louise gourgandine, et ses économies ne la menaient pas toujours jusqu’au samedi; alors elle n’avait plus qu’à garer son derrière.

Depuis qu’un homme veillait à bord,Le Dépit des Envieuxéchouait à l’aise, sur le sable, ses beaux flancs intacts. La pêche marchait à souhait et Coët, toujours le premier parti, le premier revenu, faisait de rudes journées. Il se tenait à l’écart, en famille, mêlé le moins possible au village qui s’échauffait à l’approche des régates. Des menaces lui frappaient encore les oreilles, de temps à autre, au passage. Mais brusquement la haine fut suspendue et l’attention détournée quand les Sablais parurent sur la mer bretonne.

La sardine venait de monter à terre, jusqu’à l’entrée de la Loire, entraînant les barques où les hommes affamés sont en arme.

La mer s’était couverte de voiles rousses, vertes, jaunes, bleues, éclatantes dans le grand soleil de l’été, de voiles décolorées, roses ou résédas, de voiles si lourdement teintées de cachou qu’elles pesaient comme des tours sur les coques minces. Les petits ports de la côte furent envahis. Les sloops s’entassèrent à quai, flancs contre flancs, si étroitement qu’on entendait craquer leur ossature aux basses mers de la nuit; et des troupeaux entiers demeuraient sur rade, à rêver, comme de poétiques fantômes, le mât dans les étoiles.

La sardine tomba du coup à vil prix. Les barques rentraient à morte-charge et si nombreuses que, des usines, les refus partirent d’uneseule voix, tandis que la concurrence amenait les marchés de misère. L’exploitation s’organisa automatiquement, et un tour de vis fit crier ces hommes accourus, les boyaux vides, au seul endroit où ils espéraient manger.

Le premier soir, quinze Sablais vinrent à l’Herbaudière offrir la sardine à cinq francs. L’usine Rochefortaise et Préval l’obtinrent à quatre francs du mille, mais les matelots n’eurent pas le temps de la porter au village. Déjà les gars du pays escaladaient la jetée par les cales, les échelles; de grosses chenilles humaines rampaient à pic le long du granit; les équipages accostaient à force d’avirons et dans un grand tumulte de galoches et de cris les Noirmoutrains tombèrent sur les Sablais.

Ce fut une mêlée de vareuses, de salopettes bleues, où vibrait le retroussis rouge des caleçons. Des poings s’enlevaient au-dessus des faces briques qui roulaient sur les fortes épaules. Des sabots lancés rasaient les groupes et les paniers volaient sans répit, lâchant une pluie d’argent et jonchant le sol de sardines blanches. Le sel écrasé crépitait sur la digue maculée de sang. Un mousse jeté à l’eau regagnait son bord à la nage. On vit Perchais culbuter une civière chargée de poissons par-dessus le garde-fou, Double Nerf brandir un aviron brisé, et, derrière leurs hommes, les femmes aboyer après les Sablais, sans songeraux épouses qui vivaient à crédit dans l’attente.

—A l’eau! buveurs de sang! fils de putains! voleurs! A l’eau! à l’eau!...

Les malheureux n’eurent que le temps de courir aux canots, et de rallier leurs sloops à toute godille, traqués par ces hommes qui étaient des pêcheurs comme eux, misérables comme eux, et sauvages comme ils le deviendraient eux-mêmes pour défendre leur pain quotidien.

Tout l’Herbaudière était sur la jetée en rumeur. Le brigadier Bernard prononçait des paroles de paix, après la bagarre, indulgent encore pour ses pays:

—Qu’est-ce que vous voulez! on est chez nous pas vrai!... Faut pas qu’ils y viennent, voilà tout!...

—Y a donc pus d’ poissons chez eux qu’ils arrivent fouiller not’mer! grognait le patron duBrin d’amour.

Et, à la pointe de la jetée, près de la cloche de brume, Perchais, la casquette en arrière, les poings tendus, déchargeait des menaces:

—Et d’la route, nom de Dieu! Foutez-moi l’ camp!

Les sloops, mouillés dans le chenal, dérapaient leur ancres, reprenaient la mer lentement, comme à regrets, et s’éloignaient en silence du côté du soleil qui se couchait rouge au large incendié. Ilss’en allaient sur l’océan calme, plus clément que les hommes, où ils attendraient d’être encore une fois chassés de terre le lendemain.

Coët ne s’était point mêlé de l’affaire. Tranquillement, son canot échoué sur la plage, il avait porté sa pêche chez Préval, pendant la lutte. Mais la Gaude qui descendait au port, attirée par le vacarme, l’avait vu rentrer à l’usine, et maintenant, sur la digue, elle s’agitait parmi les coiffes et les bérets, en bousculant les hommes:

—Vous êtes là comme des sots à feignanter! y a longtemps que Coët a vendu sa pêche!

Les gars avaient oublié le poisson et poursuivaient d’un œil dur les grandes barques qui s’évadaient sur la mer ardente. Le souvenir de Coët les exaspéra. La colère s’enfla versLe Dépit des Envieux, immobile sur son corps-mort, la voilure amenée, alors que les autres sloops avaient encore leurs voiles hautes, et le Nain proféra:

—Coët est un traître! mais son tour viendra!

Dans la foule, Zacharie l’aubergiste semait des conseils, proposant une démarche collective aux usines, pour exiger qu’il ne soit jamais rien acheté aux Sablais, sous peine de grève. Perchais et les Aquenette décidèrent le mouvement. La cohue se retourna et remonta au village où descendaient les filles curieuses en sabotant.

Le soir tombait lentement, et, en même tempsque le jour, la mer se retirait, échouant les barques encore voilées, les canots pleins de sardines, tandis que le jusant emportait au large des paniers dont l’anse émergeait parmi les menus reflets d’argent qui dérivaient par milliers.

Le tumulte roula par les rues, jusqu’au noir qui entassa les pêcheurs auXXeSiècle, où Zacharie débita de l’alcool par litre. Les tablées étaient comme des grappes qui remuaient d’une seule pièce en grondant. Les jurons occupaient les bouches, et les verres au cul massif gonflaient les poings. En vain des femmes tentèrent de rentrer leurs hommes. Très avant dans la nuit calme, la lampe rougit le cabaret, et les gueuleries passèrent sur le village.

Chez elle, Marie-Jeanne tremblait à la veillée, dans la grande chambre où luisaient les meubles propres. Urbain l’exhorta:

—Crains rien, va, ils font plus d’ bruit que d’ besogne!

—Il nous arrivera malheur tout de même, on nous déteste trop...

—Tant mieux, c’est ça qui donne du courage!

Urbain parlait rageusement dans l’exaspération de sa volonté butée. Il citait son père qui risqua sa vie pour sauver l’équipage norvégien: un Coët n’avait jamais reculé! Et blâmant ces braillards qui gâchaient leur temps et leur argent, il ajouta:

—C’est jaloux! ça travaille seulement point!

Il travaillait tant, lui, pour satisfaire son ambition, pour arriver à posséder plusieurs barques et du bien en terre comme Viel le riche, et s’assurer, avec sa retraite, une vieillesse paisible. Et près de la lampe basse où il fabriquait du filet sans relâche, ses mains s’activaient, faisant craquer le fil, tandis que la crispation de ses sourcils fermait définitivement son front têtu.

Marie-Jeanne l’admirait et reprenait confiance devant la puissance sûre de ses muscles et l’obstination formidable de ce vouloir. A côté d’elle, dans la pièce voisine, les enfants dormaient en ronflant doucement; elle savait que Léon veillait à bord du sloop; et cette régularité coutumière de la vie quotidienne lui rassura le cœur.

Le lendemain de la bagarre, six gendarmes et un brigadier arrivèrent à bicyclette. On les logea par trois dans chaque usine, et le brigadier s’installa chez Zacharie. Les marins les virent sur la jetée en rentrant; deux pêchaient le mulet à la turlutte sur les conseils des douaniers; les autres fumaient des pipes, assis les jambes pendantes, ou appuyés au garde-fou.

La soirée fut calme, bien qu’un grand sloop des Sables, malavisé, vînt accoster la cale au coude de la jetée.

Cinquante gaillards armés de triques l’accueillirent.

A cause des vociférations, il fallut du temps pour comprendre que les Sablais imploraient seulement du pain. Le patron, un haut gars aux traits coupants, élevait à bout de bras une pièce blanche. Un gendarme apporta une miche, puis, d’un seul effort, à la pointe des gaffes, les hommes repoussèrent la barque. Elle évita dans un geste arrondi de sa grand’voile, et sur ses fargues on lut comme une dérision, le nom formidable deDanton.

Avec le temps, les esprits s’apaisèrent. Les Sablais demeuraient sur les bancs et gagnaient, au soir, la côte bretonne ou cédaient leur poisson aux vapeurs qui font le marché sur les lieux de pêche.

Le mois d’août continuait juillet sans transition. Chaque matin, le même soleil d’or montait de l’est, jusqu’au zénith, pour retomber sans hâte, rouge, puis écarlate, dans l’océan que l’on s’étonnait de ne pas voir bouillonner en l’éteignant.

Les barques envolées à l’aube sur la mer smaragdine rentraient tard sur un flot vermeil, marié au ciel à l’horizon.

C’était le va-et-vient quotidien du large à l’île, la pêche, la vente, le séchage des filets bleus qui flottent au long des mâts, comme des mousselines, autour du lourd chapelet des lièges. C’était la vie, redevenue monotone au village qu’anime, deux fois le jour, la cloche des usines à la sortie des filles auxyeux hardis. Et les rivalités ressaisissaient les hommes lâchés par les haines étrangères.

On avait sans doute oublié de rappeler les gendarmes qui restaient là, faisaient la partie chez Zacharie, discouraient et fumaient avec les vieux derrière l’abri du canot de sauvetage, pêchaient à la ligne, enseignaient la bicyclette aux gamins après l’école, et, à la nuit close, allaient causer un brin avec les jeunesses dans les dunes de la Corbière.

Cependant une activité singulière remuait les équipages. Le temps des régates approchait comme une Pâque et les grands sloops lavaient leurs robes et revêtaient des grand’voiles neuves, blanches comme du lin. Les ponts rajeunissaient sous la brique et les coques, lissées à la gratte, luisaient de black frais. A l’auberge, on se sentait les coudes en des conciliabules sourds et défiants.

Ce fut l’époque où Coët teignit sa voilure en rouge avec son grand flèche carré qui éclata, comme un étendard, au sommet de la mâture. Perchais en sauta ainsi qu’un taureau, croyant au défi. Et la main sur le verre, on l’entendit jurer auXXeSiècle:

—Si je mange pas Coët aux régates, j’suis pas un homme!

Il avait venté toute la nuit, une bonne petite brise d’ouest qui passait amicalement, comme une main frissonnante, sur le dos des maisons endormies, et agitait la crécelle, installée par le brigadier Bernard, dans son potager, pour effrayer les oiseaux. Toute la nuit, cette cliquette avait battu nerveusement dans le village silencieux, au-dessus du bruit doux de la mer.

Le matin il venta plus sec quand le soleil parut. Le ciel n’avait pas cette profondeur bleue des beaux jours d’été où l’azur est dense et coloré comme un autre océan; il se développait, ainsi qu’une gaze blanchâtre et lumineuse, dont les plis pesaient en brume sur l’horizon.

C’était le grand jour des régates. A regret la mer baissait sur la plage d’or, tandis que les dos goémoneux des roches commençaient à émerger le long du chenal, luisants comme des carapaces de tortues marines qui auraient dormi à fleur d’eau.

Les sloops appareillaient sans hâte. Sur la digueramageaient les vareuses propres, les caracos clairs, les bonnets blancs, les foulards verts tendres, roses et groseille. Les mousses embarquaient des ballots de voiles qui sentaient la cotonnade et le goudron. On criait, on s’appelait, on riait. Les vieilles barbes disaient l’avenir de la journée; les filles s’esclaffaient à toute gorge et jacassaient d’une voix pointue; les hommes plaisantaient avec défi et leurs paroles clamaient la lutte.

—Beau temps pour s’aligner les gars!

—Et de la brise au flot, que j’ pense, à souquer la toile!

Le Secours de ma viedébordait avec la Gaude en sabots blancs et en jupons courts, la poitrine magnifique dans le corsage écarlate. Chargé d’hommes recrutés pour la manœuvre, leLaissez-les diresortit sous la main de Perchais. Puis, ce futl’Aimable Claraoù Double Nerf exhibait ses glorieux biceps, parmi l’équipage qui chantait en vidant bouteilles:

Il faut les voir tous ces jolis garçons,Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!Il faut les voir tous ces jolis garçons,Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!...

Il faut les voir tous ces jolis garçons,Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!Il faut les voir tous ces jolis garçons,Quand ils s’en vont tout habillés de blanc!...

Sans éclat, Urbain Coët glissa dans le sillage de la chanson qui sonnait sur le cristal des eauxcalmes. D’autres chœurs s’enlevaient sur d’autres barques. Les sloops prenaient la file le long de la terre blonde; et déjà la rade de la Chaise apparaissait peuplée de voiles, sous le grand bois de chênes poussé dans la falaise.

Les barques arrivent, décrivent d’un coup d’aile un demi-cercle dont la trace persiste, et, leur aire cassée, glissent encore, s’arrêtent, les voiles inertes, comme on meurt après un dernier soupir. Ce sont les chaloupes de l’Epoids, noires et rondes, aux voiles cambrées; les Pornicaises peintes et les côtres des Sables, puissants près des Noirmoutrains aux culs grêles; ce sont des Bretons, ténébreux, dressant haut leurs deux mâts sans haubans, comme des pieux; et puis des yachts, aux coques glacées, aux ponts blancs éclairés de cuivres; des régatiers fuselés, ras l’eau comme des pirogues, dominés d’effarantes voilures. Des canots, des youyous circulent. Les ancres mouillent avec fracas, les poulies chantent en plaintes rythmiques; des voix hèlent des voix; des chansons, des rires, des jurons passent. C’est tout un tumulte sans violence, dilué dans l’air immense, amorti par l’eau; un mouvement joyeux qui occupe l’adresse et la force des hommes; une cohue d’embarcations actives; ce sont des maillots bleus, des pantalons blancs, des éclats de vernis, de ripolin, et sur la mer les reflets verts, jaunes, rouges des grand’voileséployées dans le soleil. Vision magnifique de la vie expansive, lumineuse, avec la mer qui palpite comme une poitrine, avec les gros bouquets de chênes qui poussent vers le ciel toute la fécondité d’une terre, avec les barques qui sont des êtres de lutte et de misère, avec les hommes vigoureux et souples, entraînés pour vaincre.

Le vent du large roulait à la cime du bois en la faisant vivre au-dessus de l’estacade qui se chargeait de monde au point de paraître ployer. Des toilettes claires remuaient sur le remblai avec la houle légère des ombrelles. Il y avait des équipages sous la voûte de la grande allée, près des ânes de louage qui attendaient patiemment en écrasant leur crottin.

Les trois Goustan étaient là, accotés au garde-fou. Couronné d’un feutre noir, la boutonnière adornée du ruban tricolore, grand-père exhibait des breloques d’argent sur son ventre creux. Les gars, en chapeaux de paille et en manchettes, l’encadraient, et, à chaque poignée de main, ils entonnaient d’une seule voix:

—Vous l’avez vu?...

—Quoi?...

—Not’ bateau, l’ dernier qu’on a fait?... Tenez, là-bas, près du breton, le grand sloop bleu... Oui, là... Dame! c’est d’ la belle ouvrage, et ça marche que l’ diable!... Il va rafler tous les prix!

Le Dépit des Envieuxoscillait doucement de son grand mât avec des airs calmes et entendus, tandis que son long bout-dehors encensait sur les houles mortes. Une femme embarquait dans le canot accosté; des enfants furent passés à bout de bras; et un homme nagea vers l’estacade où Louise Piron attendait la Marie-Jeanne.

Extasiés devant leur œuvre, les Goustan poursuivaient ingénûment leur réclame admirative, et François affirmait qu’il n’y avait jamais eu à flot meilleur bateau, qu’il courait plus vite que le train, et que, vent arrière, c’est point le vapeur qui le rattraperait!

Par instant on entendait grincer la crécelle des loteries où tournent des pyramides de vaisselle devant la convoitise des amoureux qui rêvent de ménage. Les pétards de la tête de turc éclataient coup sur coup en proclamant la force des gars. Les rires se mêlaient aux cris; la joie montait dans le soleil, avec une poussière blonde, au-dessus de la foule agitée d’une grosse rumeur sans piétinement, parce que le sable mangeait le bruit des pas.

Louchon le facteur, efflanqué sous la blouse, flânait en compagnie du ventre de Zacharie. Des gaillards déambulaient vers le bois, un litre sous chaque bras et des charcuteries dépassant la poche. Malchaussé, qui avait construit hier l’estrade dujury et planté six mâts, circulait affairé, en bras de chemise, suivi d’un compagnon, la masse à l’épaule.

Sous la tente, les autorités braquaient des jumelles. Autour du fort Saint-Pierre où l’artificier bourrait les mortiers, deux gendarmes contenaient les galopins.

Brusquement, un coup de canon fixa la foule. Le remblai mouvant se retourna d’une pièce vers la mer. Un grand drapeau tricolore descendait paisiblement d’un mât et une petite fumée s’enlevait jusqu’à la crête du bois où le vent l’emporta.

Des youyous, des plates débordent de partout, chargés de gars robustes qui montrent leur poitrine et des bras nus bleuis de tatouages. Les peaux basanées, fermes sur les muscles durs, les gueules barbues, rutilantes, les poings massifs, les reins sanglés grouillent tumultueusement sur les pilotis, les échelles et dans les canots secoués par le flot vif. On chante, on jure, on s’interpelle. Des casquettes sont brandies et des litres vidés à même le goulot. Et sur tout cela du soleil à profusion, une atmosphère lumineuse et chaude qui excite encore la vie déchaînée sur cette mer transparente, féconde et gonflée, vivante aussi.

Déjà les yachts croisent sous voiles, blancs fuseaux qui emmêlent leurs sillages autour des chaloupes. Les grands portent haut toute leur voilure,étarquée à bloc et si plate qu’elle se confond avec le mât aux virements de bord; les petits ont serré de la toile parce qu’il vente toujours sec hors de l’abri du bois. Ils évoluent sûrement, prestement, inclinés sous une rafale, puis redressés avec lenteur, courant sur leur aire les voiles battantes, ou fuyant vent arrière, la mâture ployée en avant. Couchés sur leur pont pour diminuer la résistance, les hommes immobiles ont par intervalle des gestes forts, précis, mécaniques, qui changent d’un coup l’allure du bateau. L’âme des hommes et l’âme des barques est maintenant la même. Leur sang bat au delà de leurs artères, jusqu’au fond de la quille tranchante, jusqu’au sommet du flèche tendu. Leurs muscles travaillent dans le gréement qui crie. Ils évoluent avec la barque, penchent, roulent, gémissent avec elle. Il n’y a plus qu’un être vivant, puissant, aux multiples yeux contractés d’attention, qui se meut pour la lutte parfois meurtrière, toujours sans merci.

Un coup de canon!

La fanfare en location déchaîne ses cuivres dans uneMarseillaisevigoureuse. Au fort Saint-Pierre le drapeau est amené. Les grands yachts coupent la ligne, en paquet, et courent au large, dans le ballonnement lumineux de leur voilure, vers l’est où paraît le point noir de la bouée. Le ciel est toujours d’une blancheur brumeuse, à peinebrouillée d’azur; la mer vert émeraude, hachée de traits d’écume.

En tête on reconnaît les deux hautes silhouettes duMabet del’Elga. Successivement les bateaux de plaisance partent en séries distinguées par un guidon qui bat à leur grand’voile. Des barques à moteur jouent sur rade ou suivent les petits régatiers qui fuient la côte, comme des mouches d’eau légères et imprudentes.

Maintenant les rudes chaloupes restent seules, mouillées en rang par le travers. Les Sablais sont en avant et derrière eux s’alignent les Noirmoutrains avec la coque blanche duLaissez-lesdire en tête de file. Depuis le matin, Perchais monte la garde à son bord pour empêcher son concurrent de lui voler sa place. Puis viennentLe Secours de ma vieavec sa large ceinture d’ocre rouge,le Bon Pasteurnoir et blanc,L’Aimable Claravert et rouge où Double Nerf mène un chœur de forcenés; puis leDépit des Envieux, calme dans sa robe bleue pâle rehaussée d’outre-mer; puis les coques grises duBrin d’Amour, duBec saléet d’autres,L’Espoir en Dieu, leVas-y-j’en viens,l’Etendard du Christ, et d’autres encore aux couleurs vives, luisant sous l’arrosage des vagues qui les roulent en raidissant leurs amarres tirées brusquement de l’eau avec un bruit strident d’aspiration.

Les mâtures oscillent avec ensemble. Les hommessont à leur poste, pendus aux drisses, la tête nue, immobile dans le vent. Une impatience fébrile exaspère les plus modérés. Les secousses des barques se répercutent dans leur thorax où le cœur saute. Des ordres, des jurons brefs partent comme des balles. On voit le caraco rouge de la Gaudeflambersur leSecours de ma vieet la stature de Perchais dominer pesamment l’arrière de son bateau. Les regards mangent la terre, dans l’attente du signal, et sur toute la chaîne des sloops, un grand souffle de force brute gonfle à éclater les poitrines et les coques.

Un coup de canon!

—Ho hisse! Ho hisse!... Hardi p’tit gars! Ho hisse!...

Par grandes pesées, les lourdes voilures s’enlèvent, flasques, loqueteuses, puis éployées brusquement, arrachent les barques du mouillage. Les palans forcés geignent de douleur. Les hommes, accrochés par grappes, étarquent à coups de reins. Et les voiles se tendent, s’aplatissent, crispant leurs empointures, tandis que les hommes se ruent sans cesse à grands cris.

—Hardi garçon!... Ho hisse! Ho hisse!...

Le Bon Pasteurtombe surl’Aimable Claraet les deux Aquenette s’insultent sauvagement, bord à bord. Il n’y a plus de frères, mais des ennemis qui gesticulent comme des singes fous. Soudain le focduVas-y-j’en viensse fend du haut en bas et s’envole en guenilles.

Au large les yachts virent la bouée de la Vendette et courent au plus près sur Pierre-Moine. Les Sablais endiablés filent sur la même route, et tout de suite après s’avancent parallèlement la voilure bleue duLaissez-les dire, la voilure rousse duDépit des Envieux.

Les deux sloops ont appareillé aussi promptement l’un que l’autre et pris ensemble la tête de leur série. Malgré la forte brise, ils établissent chacun leurs flèches, téméraires et se défiant dans leur marche de front. A bord, les équipages à plat ventre guettent silencieusement les manœuvres réciproques. Urbain Coët est agrippé à sa barre, petit, ramassé, la face au vent, les regards sautillant de la barque à la bouée. Perchais au contraire est rejeté en arrière, la poitrine largement développée, la casquette sur les yeux et des deux mains il s’arc-boute à une barre neuve.

Sur l’estacade la Marie-Jeanne a retrouvé le père Couillaud et ses deux sœurs. Elles sont assises, avec leurs enfants entre elles, les jambes pendantes au-dessus de l’eau qui forme et déforme inlassablement des lacis d’ombre et de lumière, dans les pilotis, au-dessous d’elles. Les taches mobiles s’étendent, se rétrécissent, se pénètrent, se divisent, animées d’un mouvement amiboïde quifait ressembler ce coin de mer à une nappe grouillante de cellules vives. Les trois femmes bavardent aigrement, poussent des cris par intervalle en désignant le large où les voilures multicolores se poursuivent avec acharnement.

—R’garde, r’garde!... à la bouée!... ils virent!

—Mais c’est Perchais qu’est d’vant!

—Ah! j’pense ben!

—Mais pisque j’ te l’ dis! Tu vois donc point qu’c’est des voiles bleues!

—Ah! dame oui!... L’fils d’vesse il s’a fait dépasser.

—C’est-il du malheur tot d’ même!...

François Goustan arrive à la course, braque une jumelle cuivreuse, jure et appelle son frère:

—Théodore! Viens donc ben vite!... C’est Perchais qu’ est l’premier!

La consternation est générale. Là-bas, le grand flèche rouge duDépit des Envieuxapparaît tout ensoleillé derrière la pyramide bleue duLaissez-les dire. Coët est gagné de cinquante mètres; mais pour atteindre Pierre-Moine il faut naviguer au près, et déjà s’affirme la supériorité de la barque neuve qui s’élève au vent sans perdre de vitesse.

Sur l’estacade François, la lorgnette aux yeux, jette comme s’il donnait un coup de dent:

—C’te fois il l’bouffe!

Les grands yachts commencent leur second tour, filant droit, sans tanguer presque et passant au travers des vagues qu’ils ouvrent comme un soc. L’eau ruisselle sur les ponts de bout en bout, claque les hiloires et s’enlève parfois d’un bond au creux des focs qui, cernés d’humidité, s’égouttent entre les douches. L’embrun trempe les hommes cramponnés à ces coques submergées où ils manœuvrent, les bras dans l’eau. Quand la mer est grosse, les régates sont de terribles luttes.

L’Elgavire le premier, vent arrière, la bouée de la rade et soudain, dans le changement brutal de la grand’voile, un homme est empoigné en plein torse, culbuté à la mer. Le cri de l’équipage roule jusqu’au Bois. Dans le sillage, des bras et une tête se débattent, mais le patron commande:

—Tout le monde à son poste! Les suivants le ramasseront!

Et c’est le Mab qui, au passage, casse son aire, cueille l’épave humaine et continue la course.L’Elgafuit toujours, cent mètres en avant, implacable. La pitié acquise au cours des siècles s’est effacée du cœur des hommes; il n’y a plus que la bête de combat, meurtrière. A bord des yachts élégants et des chaloupes frustes, l’animal est le même, et la passion de vaincre son semblable, réveillée aussi formidablement chez l’un que chezl’autre, fait éclater d’un coup, à la chaleur du sang, le vernis des éducations.

Bord sur bord, au louvoyage, Coët a gagné Perchais. Mais leDépit des Envieuxdouble trop largement la bouée de Pierre-Moine et Perchais en profite pour essayer de passer sous lui. Les deux équipages se guettent de tous leurs yeux, écoutes en main, prêts à virer à l’ordre. D’une poussée, leLaissez-les dires’engage sous le concurrent. Quelques brasses séparent les sloops, et la grande ombre duDépit des Envieuxs’abat soudain sur leLaissez-les direen masquant à la fois le soleil et le vent. La voilure de Perchais faseye; sa barque se redresse, tangue, perd sa vitesse. Il porte la barre au vent et hurle:

—Envoyez!... File les focs! file!

Les écoutes battent le pont à coups secs; les voiles claquent comme des tentures, mais le sloop étalé incline à peine sur bâbord. Il est trop tard.Le Dépit des Envieuxdéploie son abattée, les focs portant plein et tombe d’une masse sur leLaissez-les dire. Coët n’a rien fait pour éviter la collision: Perchais est dans son tort et lui devait la place.

Les deux barques se heurtent. La mer bouillonne un instant entre elles et rejaillit en gerbe. Une secousse, un craquement. Le bout dehors rompu duLaissez-les diretombe à la mer en entraînant le foc.

—Nom de Dieu de nom de Dieu!

Perchais s’est dressé tout debout, énorme et sacrant; et, comme à un signal, son équipage bondit à l’abordage en hurlant des injures. C’est un assaut forcené dans un tumulte de vociférations, une ruée à la course, tête première, que les matelots de Coët reçoivent comme il convient, à coups de poings.

—A mort!... salauds!... à la mer! à la mer!...

Des bras, des épaules, des cous formidables s’agitent au-dessus des maillots. Les coques sonnent sous le galop de la lutte, s’enlèvent aux vagues, s’écorchent. Des hommes roulent en bas, le thorax enfoncé; un Piron étouffe un David; Léon mord une oreille; du sang rougit le pont; et brusquement une lame fend la grand’voile duDépit des Envieuxqui siffle en se déchirant.

A la pointe de l’estacade, l’énervement remue la foule tassée entre les garde-fous. Il y a là toutes les femmes des combattants, Malchaussé, Louchon, Labosse le douanier, Zacharie, le brigadier Bernard, et les trois Goustan.

La lorgnette braquée sur Pierre-Moine, François crie ses observations à l’assistance.

—Ils s’abordent!

—Le foc duDépit des Envieuxest à l’eau!

—Non c’est çui de Perchais! un foc bleu!

—Ils s’battent nom de Dieu! ils s’battent!

—Perchais devait virer au large de Coët!... Urbain est dans son droit!

Mais la Perchais jette rageusement:

—Il a toujours raison c’te fils d’vesse! On passe où on peut!

—Pourquoi qu’y a des règlements alors, rétorque sévèrement le brigadier Bernard.

—Pasqu’y a d’malhonnêtes gens... fait la Marie-Jeanne, sans ça...

—Qu’est-ce qui lui parle à c’te putain!

—Tu rages pasque ton homme s’a fait battre!

—Ben sûr! Perchais a trouvé son maître, d’puis l’temps qui crânait!

—Coët est dans son droit!

—Perchais s’a foutu en travers en exprès!

—Menteur!

—De quoi!

Les vieilles chaînes qui enserrent la foule font le ventre; l’estacade paraît osciller comme un navire, tant les coiffes et les chapeaux houlent tumultueusement. Les partis se divisent, la dispute s’envenime et de terre le public accourt vers les cris. L’arrivée des plaisances passe dans l’indifférence malgré le canon. Tout l’intérêt est là-bas, dans ces deux grands sloops embrochés au large, et sur lesquels des hommes se hachent.

—Coët se dégage!... Il part! il part!

Alors, le père Couillaud, qui se triture le nez avec ses prises depuis le commencement des régates, émet une sentence aux oreilles de sa fille:

—Ton homme est ostiné, c’est vaillant!

Maintenant leDépit des Envieuxse détache seul devant son abordeur. Lentement sa haute voilure se charge de vent, s’incline, d’un effort répercuté dans les nerfs tendus des spectateurs, qui mesurent avidement la distance croissante entre les deux barques. Le sloop qui court au plus près vers la terre semble un grand aileron noir jailli de l’océan, sorte d’immense faux pointée au ciel, parce que ses voiles en enfilade ne montrent que leur côté ombreux; et il avance, rapide, tranchant, soulevé par secousses aux heurts des vagues.

Coup sur coup leSecours de ma vieet l’Aimable Claradépassent leLaissez-les direen avarie à la bouée. Par moment une explosion blanche fulgure à l’avant des barques, du côté du soleil, éclatement d’écume qui les couvre jusqu’au mât; car, bien que la brise mollisse un peu, les crêtes neigeuses dansent toujours, naissent et meurent avec des caprices de flammes, sur la mer crue où la lumière pèse à l’horizon, comme une vapeur.

Les mortiers bombardent devant le jury chaque fois qu’un vainqueur coupe la ligne. A bord, les hommes répondent à toute poitrine, les casquettes sautent, les bras trépignent et dans la même détentejoyeuse, après le surmenage de la lutte âpre, on voit les bateaux courir au hasard, virer, manœuvrer au petit bonheur, les voiles battant, puis brusquement casser leur aire et s’arrêter au bout d’une grande glissade.

Les youyous à morte-charge rallient la terre. C’est tout un mouvement de petites embarcations qui circulent à force de rames, avec des rires et des chansons, sur l’eau dont le vert s’alourdit dans l’ombre projetée du grand bois. Et soudain un cri formidable s’élève:

—Bravo Urbain! Bravo Coët! Coët! Coët!

Un roulement de pieds ébranle l’estacade, la foule vibre d’un grand spasme qui fait hurler des gens sans savoir pourquoi. Le chapeau de François domine, à bout de bras, tandis que le père Mathieu passe un doigt sous ses bésicles, pour essuyer le suintement de ses vieilles paupières émues.

—C’est sorti d’ nos chantiers! répète-t-il, c’est sorti d’ nos chantiers!

La Marie-Jeanne a serré dans ses jupes ses deux petits qui désignent la barque bleue en criant:

—Papa! papa!

Elle sent quelque chose battre violemment sous son caraco, de la même façon oppressante qu’autrefois, quand elle rejoignait en cachette son Urbain dont elle n’était que la promise. Elle est satisfaitede voir un peu de joie frissonner dans les rides du vieux Couillaud et Louise Piron, qui jubile, le sang aux joues, agiter le foulard groseille que lui a donné Léon. Son bonheur s’avive à la gloire et s’amplifie d’orgueil.

A bord, les hommes sont immobiles, étrangers à l’ovation, l’œil sur la bouée. Au coup de canon seulement, leurs cris saluent la terre.Le Dépit des Envieuxmet en panne et amène ses focs.

Déjà leSecours de ma viearrive, bon second, et les mâles acclament la Gaude, debout à l’avant, les jambes nues, la gorge libre. Puis c’est l’Aimable Claraoù s’agite Double Nerf, le poitrail au vent, les biceps au cran d’arrêt; puis leBrin d’amour, leBon Pasteur, l’Etendard du Christet les autres. Les voilures colorées, les coques luisantes d’eau évoluent de nouveau sur rade, dans la lumière plus dorée de quatre heures et le calme précoce du soir; car le Bois de la Chaise s’épaissit d’ombres douces et il passe moins de vent dans le faîte ensoleillé des grands arbres.

Depuis longtemps on a vu leLaissez-les direaccoster l’estacade, sans finir la régate, et Perchais débarquer, farouche, la casquette sur les yeux, les bras ballant au torse. Et à la distribution des prix, le jury annonça que leDépit des Envieuxet leLaissez-les direétaient déclassés pour abordage.

La foule des maillots bleus frémit du coup. Unsouffle de colère emporta les raisons. Les équipages étaient face à face, les poings prêts, réclamant justice et s’insultant tout à la fois. L’envie haineuse avait trop fermenté au sang des hommes dans cette journée de défi, et la bataille terrible qui menaçait depuis le matin allait éclater sans merci. Des messieurs, le maire s’interposèrent:

—Allons, mes amis! mes amis, du calme!...

—Le premier prix à Coët! jeta une voix.

Mais le caraco rouge de la Gaude parut hors des rangs.

—S’ils sont déclassés, Perchais et Coët, c’est nous les premiers, dit-elle.

Un yachtman cria «bravo!» d’enthousiasme et le maire approuva en souriant à la belle fille:

—Avec un matelot comme ça on se passerait de mousse!

La meute des pêcheurs grondait par derrière, discutant l’abordage, les avaries, la grand’voile trouée, le bout-dehors rompu. Perchais demeurait immobile les bras croisés, au pied d’un poteau; et la Marie-Jeanne tirait vainement son homme pour l’entraîner. Urbain Coët semblait très calme, mais il voulait rester là jusqu’au bout, crânement.

Les Goustan se montraient les plus indignés, et tout soudain le grand François lança parmi les vitupérations:

—Et puis on s’en fout de leur prix! Le Dépit des Envieux a battuLaissez-les dire, hein! battu à plate couture! Alors le reste on s’en fout!

Cette fois Perchais remua. Il tourna vers François sa poitrine sur laquelle des points dans la laine dessinaient une ancre et les épaules secouées:

—Répète! dit-il.

Un plissement tragique ravinait son front carré, entre les sourcils fauves. Sa mâchoire, restée pendante après la dernière syllabe, avançait un maxillaire féroce, armé de chicots noirs; et le poil ardent de son cuir tavelé se hérissait. Déjà Malchaussé et le père Olichon étaient entre eux. Mais Urbain Coët s’avança et dit simplement:

—Je te propose la revanche.

Perchais l’écrasa d’un mauvais regard, puis il siffla:

—Je la prendrai ben, mon fils d’vesse!... et il partit en broyant le sable sous ses lourdes galoches.

Alors le jury décerna le prix auSecours de ma vie, patron Olichon. Mais c’est la Gaude qui vint recevoir la jumelle «offerte par le ministère de la marine», et les cinquante francs.

—On aurait pu donner trois pistoles au constructeur, regretta Urbain en regardant les louis aux mains de la Sablaise.

—T’inquiète donc pas! fit la Marie-Jeanne avec fierté, c’est toi l’ vainqueur, tot d’ même!

Or, dans cet instant, le père Couillaud s’avança pour lui serrer la main.

—Ton bateau marche ben, mon gars, dit-il, mais, i rapportons guère! C’est point toujours ceux qui plantent qui récoltent!

A propos, le vieux Mathieu intervint pour proposer une cerise à l’eau-de-vie, «une cerise du jardin, et c’est ma bru qui les confit, alles sont vrai gouleillantes!» Mais, n’ayant pas le cœur à trinquer, Coët s’excusa et rembarqua avec sa femme et ses enfants.

Des yachts et des chaloupes s’éloignaient déjà vers Saint-Nazaire, vers Pornic, vers l’Epoids, sur la mer plus plate maintenant que le vent tombait avec le soleil. La mer n’était plus l’eau vive, lourde de fécondité, épaisse de couleur, moutonneuse aux heurts de ses nappes vertes, mais la table d’émeraude lentement polie pour prendre, d’un seul reflet, tout le ciel au couchant. Les tons s’affinaient vers l’horizon, s’imprécisaient, mélange brumeux d’or, de rose, de réséda, de gris, où une voile lointaine mettait l’harmonie de sa courbe et l’émotion émanée des vies humaines qui s’en vont.

Un vapeur emporta la musique qui déchaînait uneMarseillaiseavinée. L’ombre du Bois croissait sur les eaux où des barques avaient une immobilité grave de penseur, car on sentait bien que ce n’étaient pas là des choses mortes.

La tête de turc pétaradait toujours sous la masse des jeunes hommes fiers de leurs biceps, tandis que d’autres payaient aux galantes la loterie où tourbillonnent des carafes cabossées, des verres coloriés et des assiettes au fond desquelles sont peintes «nos gloires militaires».

Des chargements partaient vers Noirmoutier, en voiture à âne, avec la loueuse qui trotte par derrière, pieds nus, un journal en voûte sur le front. Des couples se démasquaient tour à tour parmi les chênes; et dans la chaleur balsamique du sous bois, stagnaient des fumées de vinasse, des puanteurs de crottin et de sueur de bête.

Les matelots gagnaient la ville, par bande, bras dessus, bras dessous avec les filles, en redisant les chansons du service:

C’est le dimanche après dînerQue ces brav’matelots s’en vont s’y promener!...

Les rangs ondulaient comme un ruban, s’élargissaient, se resserraient, avançaient toujours, en flottant au rythme des chœurs où braillaient des femmes:

Il faut les voir tous ces jolis garçonsQuand ils s’en vont tout habillés de blanc!Si par malheur l’un d’eux fait une tacheL’autre lui dit: cochon faut que tu te décrasses!Avec de l’eau et du savon,Ou bien tu n’auras pas du vin dans ton bidon!

Les plus ivres discutaient encore la régate, nez à nez, au bord du chemin, tandis que les anciens parlaient avec émerveillement des barques d’autrefois qui ont contenu leur jeunesse.

Les refrains s’espaçaient et arrivaient par bouffées, toujours de plus loin. Le tumulte des hommes s’éloignait vers la ville, où il y avait, sur la place d’Armes, des Balançoires de Belfort et un tir à la cible.

Louise Piron passa au bras de Léon Coët, affichant crânement son homme. Elle avait dérobé des conserves, et lui portait une miche sous le bras. Ils mangèrent au carrefour, sous le profil sec de la croix qui tranchait le crépuscule. La route s’allongeait bleuâtre, vers la ville féodale sur l’horizon avec les pointes des tourelles et du clocher, le cube du château. Des voix traînaient encore par les champs:


Back to IndexNext