IIILA MER

Carguait l’hunier d’artimon,Pour l’amour d’une belle,Quand a ché dessus le pont,Défunt l’second!Pour l’amour d’une belle, gai matelot!Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!Fut envoyé leur magotPour l’amour d’une belle,Avec leur pipe et leurs sabots,A la margot.Pour l’amour d’une belle, gai matelot!Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!Lors prit son beau tablier,Pour l’amour d’une belle,Et dret s’en alla marierQuant et l’meunier.Pour l’amour d’une belle, gai matelot!Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!

Carguait l’hunier d’artimon,Pour l’amour d’une belle,Quand a ché dessus le pont,Défunt l’second!Pour l’amour d’une belle, gai matelot!Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!

Fut envoyé leur magotPour l’amour d’une belle,Avec leur pipe et leurs sabots,A la margot.Pour l’amour d’une belle, gai matelot!Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!

Lors prit son beau tablier,Pour l’amour d’une belle,Et dret s’en alla marierQuant et l’meunier.Pour l’amour d’une belle, gai matelot!Pour l’amour d’une belle s’en va sur les flots!

La Gaude et Jean-Baptiste s’étaient rejoints trois fois pendant les nuits, pour des joies hâtives. Gaud les guettait comme une proie, et leur dernier rendez-vous faillit être tragique.

C’était au phare où Jean-Baptiste avait introduit la femme à l’insu de Sémelin. Ils se tenaient dans la chambre de l’ingénieur, qui est à l’angle sud, quand on heurta à la porte à grands coups. Ils entendirent Sémelin répondre du haut de la tour, tandis qu’ils se regardaient, le cœur battant. Alors la fille ouvrit doucement la fenêtre et s’évada dans l’obscurité, ses sabots à la main.

Ce fut Sémelin qui vint ouvrir. Gaud le bouscula, courut aux chambres et resta stupide en voyant Jean-Baptiste dormir sur son lit où il s’était jeté pour feindre le sommeil.

Il disputa sa femme d’autant plus fort qu’il comprenait moins son absence. Elle riposta, leva le poing, et devant l’aplomb de cette gaillarde, il se sentit chétif et plia.

Maintenant il rusait, rôdait, fouinait, contournantl’îlot dans sa yole silencieuse, ou l’enfermant sous son regard du haut du mât. De son côté Sémelin s’était reclus dans le mutisme avec dégoût; mais sa force morale et la crainte de la délation le faisaient respecter.

Indifférente, la mer fleurissait comme un jardin aux chaleurs du printemps. Parfois encore, certains soirs orageux, des nuages compacts pesaient sur l’horizon, en découvrant, par-dessus leurs crêtes d’or, le ciel profond d’azur. Mais ils ne bougeaient ni éclataient et fondaient à la fraîcheur de la nuit ou sous un rayon de lune.

Jean-Baptiste se livrait à la pêche avec acharnement. L’après-midi, à l’ombre du phare, il remaillait des filets, cerclait des casiers ou amorçait des lignes. Il en tendait partout, comme une traîne autour de l’île, en se dissimulant si bien parmi les roches, qu’il mettait en défaut la vigilance de l’adversaire.

A l’aide de la norvégienne, il allait aux champs de lianes des Sécé mouiller ou relever les casiers qui sortent du ventre de la mer, alourdis d’ophiures et gras de gélatines vives, dans une bouffée de relent iodé. Et il rapportait les tourteaux poilus qui font le mort et les homards aux queues cinglantes.

Toute cette agitation lui permettait de voir souvent la Gaude et de rire un brin avec elle. Al’embarquement, au retour, quand il courait la falaise ou tendait le filet, elle passait et s’arrêtait pour la causette.

Impossible de se dérober davantage. L’océan les emprisonnait avec l’ennemi. Le soir Gaud enfermait sa femme à double tour et Sémelin, pour éviter une nouvelle scène, verrouillait la porte du phare.

Gaud se rongeait, toussait, maigrissait. Une barbe inculte lui creusait les joues. Délaissé par sa femme, il portait des guenilles.

Elle ne comprenait pas sa folie. Elle lui avait reproché sérieusement en le reprenant sur son sens pratique.

—Qu’ t’es bête, mon pauvre homme! pisque t’es pus bon à rien, qui qu’ça peut t’faire! Laisse-moi tranquille et j’ te soignerai comme un éfant!

Gaud manqua l’étrangler sur cette parole.

Il n’avait de répit qu’aux congés de Jean-Baptiste. Alors il sommeillait les trois quarts du temps, étalé au soleil, la casquette sur les yeux, car la paresse satisfaite est, pour lui, le comble du bonheur, et l’existence des riches inoccupés lui paraît enviable. Il ne pêchait même pas; la ligne le fatiguait. Mais il savait bien demander du poisson aux sardiniers qui passent à ranger l’îlot dans les calmes d’été.

Les chaleurs le retinrent chez lui. Il redoutait le soleil que méprisait sa femme. Tête nue, gorge et bras nus, elle promenait glorieusement dehors sa peau brune qui accrochait la lumière. A peine si elle se vêtait, même, d’un caraco libre et d’un cotillon court sous lesquels gonflait son corps comme mûrit un fruit.

Un matin,—il était onze heures—Jean-Baptiste la vit descendre à la plage du phare, une langue de sable dans une mâchoire de granit. Il se cacha parmi les roches et guetta pour la surprendre.

Il y a déjà de l’ombre dans cette falaise, parce que le soleil gagne le sud en s’élevant. La grève renvoie, comme un métal, une lumière qui brûle les yeux; les varechs ternissent, craquent de sécheresse et l’eau, évaporée, dépose du sel. Le silence est peuplé d’un fourmillement presqu’imperceptible, comme si la terre rissolait, et l’on s’aperçoit que l’océan fume lui-même aux lointains blanchis de vapeurs.

La limpidité de la mer donne une impression de fraîcheur bienfaisante. Elle est immobile et l’on suit la plongée du sol jusqu’à ses fonds. A peine si elle soulève par instant sa lisière, dans une ondulation qui fait grésiller le sable chaud.

En un tour de main, la Gaude a mis bas corsage et cotillon. Elle se frotte les reins une secondeavec sa grosse chemise de toile bise et l’enlève par-dessus sa tête. Elle est nue. Elle quitte ses sabots et s’élance brusquement dans le soleil.

Le hâle coupe ses jambes, ses bras, sa gorge, rehaussant la blancheur de son corps par l’opposition des extrémités cuites. Jean-Baptiste la mange des yeux, halète. L’eau qui bruit quand elle y entre lui bourdonne aux oreilles. Il est fasciné par la croupe fastueuse sur des cuisses puissantes.

La mer monte au ventre de la femme. Elle a un frisson, plonge ses bras qu’elle frictionne, avance. Dans l’eau, ses formes paraissent d’un blanc verdâtre, ondoyantes et lumineuses. Le passage de la mer à la femme est insaisissable; l’onde se continue dans la chair qui s’étend à l’onde. Elle nage et s’allonge de son sillage, tandis que ses épaules, entre sa chevelure d’ébène et le cristal glauque, resplendissent comme un marbre. Jean-Baptiste est debout, l’œil injecté, à moitié fou et entre ses mains il appelle sourdement:

—Marie! Marie!

Elle prend pied, émerge ruisselante, les seins tremblants, aperçoit le gars et sourit au moment où un sabot rase la tête de Jean-Baptiste et se brise contre le roc.

Il se tourne pour recevoir le second en pleine mâchoire. Il chancelle, hurle, crache du sang et des dents. Gaud est déjà sur lui, le couteau à lamain. Jean-Baptiste dégringole à la plage, mais Gaud lui pousse sur le dos une lourde pierre qui l’affaisse avec un han de geindre.

Il s’est relevé et attend l’adversaire en démence qui grimace et trépigne devant lui. Il n’a que ses poings qu’il durcit à force de crispation. La poitrine le brûle et du sang dégouline chaudement de sa bouche sur le maillot.

La Gaude est demeurée stupide dans l’eau tant l’attaque a été brusque.

Les rivaux sont face à face, le masque tragique. Gaud brandit son couteau à gaîne qui luit et disparaît dans les alternatives de lumière et d’ombre. Maigre, fuyant, il plie, se redresse, s’agite pour déconcerter Piron campé de pied ferme, carré comme une tour.

Gaud s’élance, Jean-Baptiste pare le choc d’un coup de poing formidable qui se perd au-dessus de Gaud, subitement aplati. Déséquilibré par l’élan, il tente un coup de pied au moment où une douleur lui fend le ventre. Il y porte sa main qui rougit, crie et, fou de rage, se jette sur l’adversaire.

Sans sabots, l’autre est léger sur le sable mouvant où Jean-Baptiste s’épuise à courir en se vidant comme un cheval de corrida. La Gaude crie maintenant, toute nue au bord de la mer. Jean-Baptiste bute, tombe, et déjà Gaud a bondi surlui, larde son dos sauvagement, quand un dernier ressaut de sa victime le culbute à son tour.

La Gaude vient au blessé qui râle, le nez dans le sable; mais son homme lui coupe la route, la face hagarde, écumant. D’une gifle qu’elle ne peut éviter, il lui claque le torse en rugissant:

—Chez nous! chez nous! sacrée putain!

Alors elle escalade la côte, épouvantée, toujours nue, poursuivie par l’homme qui jure, menace, s’emportant les pieds aux cailloux, les jambes aux chardons, galopant vers le phare dont elle ébranle la porte. Mais Sémelin, qui a vu accourir la femelle impudique et folle, s’est barricadé.

—Le diable la tient! pense-t-il.

Et la Gaude repart en plein soleil, par la côte ouest, les cheveux croulant de sa résille, tandis que Gaud, à bout de souffle, s’arrête et la chasse à coups de pierres comme une chienne en rut.

Jean-Baptiste a expiré, à plat ventre sur la grève. Ses deux mains écartées ont fouillé convulsivement le sable dont elles étreignent une poignée. La plage est ravagée, tachée de noir, de sang déjà bu. La mer ondule joliment sur les coquillages qui bruissent. La chemise de la Gaude est très blanche dans l’ombre qui gagne. Un lapin sort des roches et flaire, le nez palpitant.

D’une fenêtre de la tour, Sémelin entend hurlerau sémaphore. Il ne sait pas où est Jean-Baptiste, mais grogne:

—Faut que tout ça finisse.

Et il monte jusqu’à la lanterne, envoyer le pavillon pour demander la chaloupe.

Dominique-Augustin Bernard, brigadier des douanes, venait de prendre sa retraite après vingt-cinq ans de service. Outre ses vieux uniformes, l’Etat lui abandonnait généreusement un certificat pour reconnaître son zèle et une pension annuelle de mille-dix francs, avec quoi il rentra au foyer en proclamant:

—On est rentier à présent!

Mais malgré ces airs rodomonts, quand il vit sa femme découdre les galons des vareuses qui, dégradées, feront encore bel usage, il sentit une émotion lui serrer la poitrine.

—Tout de même, murmura-t-il, on les avait gagné, c’était de l’honneur...

C’était plus que cela, sa vie même, pliée aux habitudes régulières que représente l’uniforme: ledésœuvrement méthodique qu’on nomme service, les flâneries sur le port, les pronostics quotidiens et la considération attachée à sa personne qui le faisait saluer du titre de «brigadier» par toute l’île, même quand il n’était pas en tenue.

Maintenant Bernard était désemparé, comme tous les vieux quand ils gagnent enfin leur retraite. Il ne trouvait plus d’emploi à ses journées, réglées pour un autre personnage, et vis-à-vis du village, sa condition oisive lui pesait si bien, qu’aux voisins qui l’interpellaient sans penser:

—Eh ben, vous v’la tranquille à c’ te heure! il répondait en manière d’excuse:

—Ah! j’crois qu’on l’a pas volé!

Et puis il entamait un souvenir de cette époque où il vivait, car la retraite est le commencement de la mort, le recroquevillement dans la maisonnette et le jardinet où l’on grignote la menue rente, en s’accrochant aux rappels du service qu’on ressasse, ainsi qu’on se cramponne aux draps avant de trépasser.

Peu à peu, cependant, son existence retrouva l’équilibre dans les nouvelles habitudes que lui donnèrent le soin de la maison, du jardin et le souci des enfants.

Les Bernard habitent à gauche, en montant la route de Noirmoutier, derrière l’ancienne demeuredes Coët que la femme a quittée après la mort de son mari, pour retourner, avec ses gars, chez les siens, au village de Linières. Une courette, avec une touffe d’hortensia dans chaque coin, précède la maison. Elle est basse, symétrique: une porte entre deux fenêtres, et couverte en tuiles.

Bernard commença par refaire ses peintures, tranquillement, avec soin, en propriétaire.

—Depuis l’ temps qu’ ça chômait, dit-il, le soleil mangeait l’ bois!

Il peignit en vert ses volets et sa porte, en gris les fenêtres et en rouge les briques qui encadrent les baies et dessinent une frise au ras du toit, sous le chèneau. Puis il blanchit les murs d’un lait de chaux éblouissant.

Il accomplit ces travaux avec lenteur comme s’il redoutait leur fin et le désœuvrement. Il s’interrompait à chaque coup de pinceau pour juger de l’effet, causer avec un passant, ou s’écarter sur la route voir si le vent change.

En même temps son jardin l’occupait. Il releva les quatre carrés, que sépare l’allée en croix, et les entoura de coquilles Saint-Jacques par manière de décoration. Aux angles, il planta des œillets d’Inde et des passe-roses, tandis qu’au pied de quelques roches, entassées contre son mur, il enterrait un baquet pour simuler la pièce d’eau. Une girouette s’érigea sur un mât, et, comme il luirestait de la couleur, il peignit aussi sa brouette, en bleu, blanc, rouge.

Pas une planche, pas un pieu n’échappa au coaltar ou à l’huile. L’anse des seaux, le manche des outils furent garnis de ficelle et les vieilles chaises refoncées en tresse anglaise.

Tout, autour de Bernard, prenait un aspect conforme à sa nouvelle personne morale. On reconnaissait à première vue la demeure d’un retraité, dans cette maisonnette et ce jardin nets comme des jouets, où il y avait tant de choses inutiles, et de propreté minutieuse. Ces arabesques de coquillages, ces peintures, et ce goût de la symétrie dénonçaient l’homme qui s’ingénie à occuper son existence et qui a servi. Il y avait du brigadier des douanes dans ces objets à la parade et dans cette manie de bricolage, il y avait de l’homme de mer.

Cependant la Bernard poursuivait son éternel tricotage. Entre les repas, on la voyait à sa place, derrière la vitre, maniant les aiguilles qu’elle frottait par intervalle dans ses cheveux pour les faire glisser. C’est qu’il en fallait des chaussettes pour ses quat’ z’hommes, comme elle disait, et des maillots pour ce polisson de P’tit Pierre qui rentrait toujours en loques!

Par instant, son bon visage bouffi s’avançait à la fenêtre et elle criait à Bernard avec conviction,comme s’il s’était surmené dans ses flâneries douanières:

—Te fatigue point, c’est ton tour de te reposer!

Et sérieusement, persuadé tout de même qu’il avait beaucoup travaillé durant sa vie, Bernard répliquait:

—Oh! on va en douce!

Pour se délasser, il descendait au port, le soir, tailler une bavette avec les vieux causeurs.

Bernard avait pris place dans leur rang. Ils se retrouvaient chaque après-midi le long du canot de sauvetage. Le grand Hourtin arrivait le premier, et s’exclamait dès qu’il apercevait Clémotte:

—Tiens voilà l’pilote!

Ou bien:

—Voilà l’ brigadier! si Bernard paraissait.

On le nommait lui-même «le gabier», et il n’y en avait qu’un seul qu’on appelait par son nom: Tonnerre, le baigneur.

Ils consultaient le baromètre, clignaient des yeux vers l’horizon et prophétisaient le temps à venir.

Ancien pilote, engraissé à terre, Clémotte roulait des cigarettes à longueur de jour en guettant, par habitude, les navires au large. Jaloux de sa vue, Hourtin s’efforçait de le prévenir et, dès qu’un point s’élevait sur la mer, les discussionss’engageaient à l’effet de savoir si c’était là un trois-mâts barque où un trois-mâts franc.

Les jours de bonne humeur, Clémotte contait une millième fois l’histoire de cette négresse échangée contre un pot de cambouis dans les parages de Bornéo. Elle avait toujours le même succès et incitait Hourtin, qui a couru le monde pendant quarante années, à redire ses aventures.

Hourtin a mangé de tout ce qu’a produit la mer, de la baleine à l’anémone. Il a fait bouillir des méduses pour tremper la soupe dans leur jus et met du goémon en salade.

—La mer, c’est la nourrice! répète-t-il, a donne ren qu’ du bon!

Et tous les poissons étrangers qui entrent au village sont portés chez Hourtin qui les dévore en se vantant.

Au contraire, Tonnerre était taciturne et regardait obstinément la mer des heures à la suite, jusqu’au moment où l’alcool le poussait à des folies gesticulatoires et bavardes. Alors les gens venaient au pas des portes et se disaient de l’un à l’autre:

—C’est Tonnerre qui fait la loi!

Ou bien:

—C’est Tonnerre qui joue la comédie!

Puis ils rentraient.

Et Bernard haussant les épaules tandis qu’on riait de l’ivrogne, se détournait en déclamant:

—V’là où mène la boisson!

Tonnerre a de la barbe dans le cou, dans les oreilles et jusqu’aux yeux, une barbe inculte et blanche d’où pointe un brûle-gueule, un nez cramoisi et deux prunelles aiguës qui font peur. A l’ordinaire couvert de guenilles, il revêt les jours fériés un maillot net sur lequel sont cousus tant de médailles qu’il en a jusqu’au ventre. Ces jours-là il marche dans un tintement glorieux et on l’admire.

Tonnerre était revenu au pays, comme les vieilles bêtes qui retournent crever à leur berceau, un peu après la mort du vieux Piron, ce qui fit dire:

—Un fou remplace l’autre; on n’a pas fini de rigoler!

Baigneur à Saint-Marc, puis à Préfailles, Tonnerre comptait cent-trente sauvetages et il se vantait orgueilleusement, par aphorismes.

—J’ai sauvé pus d’gars que dix femmes n’en feraient!

—Quand Tonnerre est à l’eau, les vagues reculent!

—J’ fais peur à la mort!

Il s’achevait dans une masure, avec une pension dérisoire, partageant son existence entre l’eau-de-vieet la mer qu’il apostrophait comme une maîtresse.

Clémotte, Hourtin et Bernard faisaient bien, une fois le temps, la partie à l’auberge, mais ils préféraient aussi la mer, car c’est un besoin de la contempler et de la sentir pour ceux qui ont vécu près d’elle. Il y a trop de luttes dans la vie des marins pour qu’ils puissent se séparer jamais de la grande Ennemie, qu’ils aiment à cause de ses ruses et de ses furies même, autant que pour sa coquetterie câline, et ses romances nostalgiques. Ils vieillissent par là sur ses bords, traînent à la plage ou sur le port leurs rhumatismes noueux, parlent d’elle et la couvent des yeux, en buvant à son souffle pour achever de vivre.

Quand les barques revenaient, le soir, du côté où le soleil se couche, groupés sur la jetée, les vieux les nommaient de loin à mesure qu’elles se détachaient sur le fond écarlate.

—C’est leBrin d’amourqu’est devant!

—Et c’est ben la voilure de Perchais qu’est en troisième!

Les côtres s’enlevaient en noir, en raison du soleil abaissé derrière eux, et ne se distinguaient que par la silhouette, jusqu’au virage des balises, où ils se révélaient brusquement dans tout l’éclat de leur couleur. Les hommes bordaient les grand’voiles, et les barques lofaient et s’étalaient dans leport calme, à bout d’aire, tandis que leurs canots plus légers les rattrapaient en les heurtant.

La sardine vendue, les gars débarquaient, saluaient les vieux, placides, aux bras croisés, et les interrogeaient au passage:

—Ça s’ra-t-il du beau temps, père Clémotte?

—J’ pense point, mon gars, ça s’ brouille dans l’ sud...

Bernard serrait la main du douanier de service, parlait un peu des camarades et s’attardait au plaisir de s’entendre nommer «brigadier» par un homme en tenue.

L’humidité des soirs montait de la mer, faisait suer les pierres, le garde-fou, et ramenait des cernes blanchâtres sur les vareuses. Avec la chute du vent s’amplifiait la sonorité de l’atmosphère et la mer s’apaisait. Les houles longues, roulaient une à une, sans déferler, avec de l’ombre à leur versant. Il faisait frais.

Les hommes et les femmes gagnaient le village à grand bruit de sabot. Tonnerre trinquait déjà chez Zacharie avec les Aquenette. Hourtin entraîna Clémotte, mais Bernard résista:

—C’est l’heure de la soupe, la patronne attend!

Puis brusquement il vociféra, en apercevant un gamin qui patouillait dans une plate:

—Sacré galopin! j’ te l’ai-t-il pas défendu! Attends un peu que j’ te r’joigne!

Il dégringola sur la cale à la charge, les poings brandis, empoigna la bosse du canot et saisit l’enfant.

Toute sa colère était tombée. Il serra le petit et lui dit doucement, sans gronder:

—Tu sais bien que tu nous fais du chagrin en allant sur l’eau... Hein?... Tu veux point que ta mère pleure?...

—Avec qui que j’ jouerai alors! Tous les autres vont dans les canots!

—Tu verras, tu verras, j’ t’ en f’rai, moi, des beaux joujoux!

Bernard ignorait à coup sûr quels joujoux il ferait. Il oubliait même qu’il ne savait point autre chose que construire des bateaux, mais il était bien convaincu de trouver des jouets nouveaux pour détourner P’tit Pierre de la mer. Et il remonta, en tenant par la main son fils qui marchait gravement pieds nus à côté de lui.

P’tit Pierre était le dernier né des Bernard qui l’avaient eu aux limites de l’âge mûr pour réserver un peu de joie à leur vieillesse. Ils avaient espéré une fille cette fois-là, parce qu’une fille on la garde près de soi et qu’elle ne va pas courir les océans. Mais ce fut un garçon, le cinquième, qui parut bientôt tout blond et bouclé par la grâce de Saint-Guinolé dont c’est le privilège de friser les enfants des femmes qui lui piquent une épingle dans le pied en faisant leur prière.

La mère Bernard n’avait jamais manqué, à chaque grossesse, d’apporter son épingle aux orteils du vieux saint de bois qui orne l’église du village; et comme il avait fini par l’exaucer, elle disait avec une foi nouvelle:

—Sans doute qu’auparavant j’avais point mis dans la bonne place!

Les autres gars, en effet, arboraient des cheveux bruns et plats: Florent, le cadet, et Eugène, l’aîné, maintenant que Dominique et Augustin, les deux qui portaient les noms du père, étaient morts.

Tous deux ont péri à la mer, il y a déjà du temps, alors qu’ils étaient beaux et jeunes. Il ne reste plus d’eux que des photographies qui jaunissent sur la cheminée: Dominique en matelot, accoudé à un prie-Dieu; Augustin avec une ancre à ses pieds. Ce sont des gars solides, larges d’épaules, la moustache conquérante, l’air satisfait. Ils ont de beaux cadres en coquillages, et, près d’eux, il y a des boules en verre, deux petits trois-mâts et les bouquets en papier gagnés aux tirs des foires.

De chagrin, la mère Bernard avait supplié son Eugène de rester près d’elle quand il voulut quitter la pêche pour le long cours. Il eut pitié d’abord, remit son départ, puis s’embarqua un jour parce qu’il avait l’imagination pleine des histoires merveilleuses de ses frères et qu’il espérait gagner de l’or.

Le père Bernard avait plaisanté les sentiments de sa femme en faisant le crâne.

—C’est un homme, pas vrai! Il est ben libre de naviguer à son gré!

Mais voilà que Florent venait de partir à son tour, appelé pour servir dans la flotte! Alors, comme il devait rejoindre à Lorient, pour le garder près d’eux le plus longtemps possible, ils avaient été le conduire jusqu’à Pornic sur la chaloupe à Julien Perchais.

La mère lui avait mis de bonnes chaussettes de laine, un maillot et trois chemises dans un mouchoir. Elle couvait son gars des yeux pendant la traversée, et ne parlait que pour lui conseiller de prendre garde au froid, aux femmes, à la boisson. Perchais et ses hommes rigolaient en rappelant leur service. Mais le père Bernard ramenait toujours la conversation sur la pêche, qui est une chose sérieuse, parce qu’il ne voulait point s’attendrir et n’avait pas non plus le cœur à rire.

A Pornic ils prirent une tournée au Café des Caboteurs. Il faisait un joli temps d’avril. Le port était calme et sûr. Les hommes sentirent obscurément qu’ils ne devaient point aller à la gare. Son père et sa mère seuls accompagnèrent Florent jusque-là. Ils s’embrassèrent avec émotion.

—Porte ben ton maillot... tes foulards... répétait la bonne femme, car toutes les mères ne songent qu’à sauvegarder la chair qu’elles ont faite. Le gars riait par respect humain et faisait des projets comme il est habituel quand on s’en va. Son père parlait de devoir et d’exactitude, en se donnant en exemple.

Le train siffla, partit. La mère Bernard courut un peu le long de la portière pour voir encore son Florent. Il agita la main jusqu’au tournant. Tout essoufflée, elle pleurait silencieusement sur ses rides, des larmes de vieux, qui sont si douloureuses;et Bernard la prit par le bras et l’entraîna.

Ce fut chez eux seulement qu’ils sentirent le vide en revoyant le lit du gars, ses vêtements, sa pipe... Dieu! qu’elle était vaste, la petite maison où ils avaient tenu sept au temps où les cinq enfants se serraient là, bien en vie, près des parents. La mer en avait tué deux d’abord, puis entraîné deux autres, et il ne restait plus que P’tit Pierre, leur dernier, auquel les Bernard s’accrochèrent plus fortement en sentant la vieillesse leur peser aux épaules.

—Il s’ra toujours pas marin, çui-là! déclara la mère.

Et le père ne répondit pas, parce qu’il pensait comme sa femme, mais qu’un homme ne doit jamais se montrer faible.

P’tit Pierre avait dix ans, mais il en paraissait douze par le développement de la taille et des membres. Son nez large et le menton de galoche qui allongeait sa figure, lui mettait au visage la marque des Bernard. Une cicatrice lui barrait le sourcil droit depuis qu’il avait plongé sur une ancre. Izacar, qui le ramassa ce jour-là, les yeux noyés de sang, l’avait cru aveugle.

Au mépris de l’école qu’il manquait le plus souvent possible, P’tit Pierre galopait, avec les gouspins du village, par le vent tonique et le soleil qui tanne. A mer basse, c’étaient des partiesde pêche, la culotte troussée jusqu’aux fesses; des rafles de moules, de patelles, de palourdes, humées séance tenante, toutes juteuses d’eau salée; des chasses aux crabes ou aux mulets, traqués dans les mares, empoignés et martyrisés avec des cris de victoire. A mer haute, c’étaient des embarquements à pleins canots, des défis à la godille, et les navigations hasardeuses des petits bateaux remorqués à la ficelle.

Sa force et son adresse classaient P’tit Pierre premier à la lutte et au jeu. Il levait les quartiers de roches sous lesquels sont tapis les tourteaux gourds, et savait, comme d’un coup de bec, saisir à la pointe d’un couteau l’anguille furtive. Alors que les petits s’attelaient par deux aux lourds avirons de quinze pieds, il les maniait seul, orgueilleusement. Et en se baignant, tout nu dans la lumière, il aimait, par plaisanterie de maître, éclabousser les filles qui, le jupon ramassé entre les jambes, s’enfuyaient au bord de la mer, à grand renfort de criailleries.

Profitant de ses loisirs, Bernard conduisit désormais son gars à l’école, qui est au-dessus de l’église, en haut du village, et fut le chercher le soir vers quatre heures. Il fallait en finir avec la dissipation. Une surveillance s’imposait, à la fois pour le garder de mauvaises fréquentations et le distraire du port. Bernard institua des promenades congruentes.

Mais, quand ils allaient du côté de Noirmoutier, ils découvraient, par-dessus le marais, le large, aux souffles plus âpres, et quand ils se tournaient vers l’Herbaudière, la mer barrait encore la route à leurs regards. Elle sertit la pointe étroitement; on la voit de partout; on l’entend sans cesse. Elle est verte, avec des transparences et des éclats qui se déplacent. On n’en aperçoit la fin que dans les nuages. Elle est immense et l’on sent qu’elle asservit au loin la terre qu’elle baigne, jusqu’au tuf, et jusqu’au cœur des hommes qui l’habitent.

P’tit Pierre ne pouvait point lui dérober ses yeux qui couraient l’aventure après les barques, tandis qu’il questionnait le père:

—V’là un thonier, dis, p’pa?

—Et çui-là? où c’est qu’il va?

—C’est-il loin qu’on pêche d’la sardine?

Bernard répondait, par habitude, par goût sans doute aussi, et s’enfonçait dans les champs. Mais là, si P’tit Pierre sautait les étiers, bousculait une barrière, écrasait des fèves qui pètent sous le pied, ou escaladait un tas de sel, son père l’admonestait en prêchant le respect de la propriété. Il fallait marcher sagement le long des chemins, sans gambader, crier, ni rien briser; et P’tit Pierre s’ennuyait ferme parce que, comme tous les enfants des hommes qui sont bien vivants, il aimait à s’agiter et à détruire.

Il attendait le retour et l’arrosage du jardin, dans quoi s’absorbait le brigadier, pour s’évader et courir se battre avec Olichon par manière de dédommagement.

C’était son rival à tous les exercices et il tirait de la fierté de ce que son père l’emmenait à bord duSecours de ma vieen qualité de mousse. Aussi bien traita-t-il P’tit Pierre de capon le jour qu’on lui interdit la mer; et la vengeance fut entre eux. Leurs batailles devinrent terribles. Ils se mirent en loques et en sang. Plusieurs fois le brigadier dut intervenir et rentrer chez eux les combattants.

—Tâche donc de garder ton gars, dit-il à Olichon, ils vont s’tuer!

Mais l’autre rétorqua sans trouble:

—Ils n’en t’ront pas davantage.

Alors Bernard consigna son fils près de lui, au jardin.

P’tit Pierre fit naviguer des sabots dans le baquet, sous les rocailles, et le vida aux trois quarts en simulant la tempête. Bernard jura, la mère s’interposa et P’tit Pierre réclama les jouets que son père avait promis.

—J’vais pus en canot et tu m’les a pas donnés!

—C’est ben vrai qu’il a rien pour s’amuser, dit la bonne femme.

—J’ vas t’en faire, j’ vas t’en faire! cria Bernard.

—Quoi? dis quoi?

—Ah! tu verras!

Le soir, quand Pierre fut couché, la mère dit:

—Lui fait pas un bateau toujours!

—Sois tranquille, répliqua Bernard d’un air entendu.

Mais le lendemain, il alla consulter les vieux sur la cale, parce qu’il ne savait que faire; et tous ensemble, le pilote, Hourtin, Tonnerre, n’eurent qu’une seule et même idée.

—On va lui tailler un bateau!

Ils ne pensaient, comme tous les marins, qu’à la barque, qu’à façonner en petit cette chose téméraire et belle qui a contenu tant de leur existence. Le bateau est le jouet de leur instinct au même titre que, pour la fillette, la poupée qui représente le fruit futur de sa chair féconde. Seulement, chacun, raidi dans sa routine, ne voyait que le bateau de ses navigations: Hourtin préconisa le trois-mâts, Clémotte le côtre, Tonnerre le canot.

Ils comprirent avec peine qu’il fallait chercher ailleurs et Tonnerre, qui a sauvé cent-trente vies humaines, proposa un lance-pierre en disant:

—C’est rigolo, ça tue bien!

P’tit Pierre eut l’engin confectionné avec une fourche en bois choisie dans des fagots. Il s’exerçait du matin au soir à mitrailler des carapaces de cancres qui volaient en éclats sous le caillou.Bernard le conseillait, rectifiait son tir, et confiait, par exclamations, sa fierté à la mère:

—Qu’il est adroit le mâtin! Ça s’ra un lapin!

Elle relevait la tête, sans s’arrêter de tricoter, pour sourire avec satisfaction.

Mais P’tit Pierre se lassa de tuer des choses parce que: «ça ne remuait pas» et il entreprit la chasse aux félins.

A propos, la chatte de la mère Aquenette avait mis bas dans les tamarix de sa cour. Il se tapit derrière la murette et chaque fois qu’un museau pointait, un caillou sifflait. Le troisième jour, il toucha le petit gris qui tomba en secouant la tête et vagissant lamentablement. Mais quand il avança pour le ramasser, avec des cris de victoire, la chatte lui sauta au corps et lui déchira les mollets.

P’tit Pierre s’ennuya de nouveau. Il n’osait plus tirer les chats, et les chiens qui fuient avant le coup, la queue entre les jambes, n’étaient pas intéressants. Il y avait bien les carreaux de l’usine Préval qui le tentaient aux embrasements du soleil. Sans doute qu’ils éclateraient en étincelles, comme du feu, s’il tapait dedans...

Pan!... Un fracas de vitres brisées, puis un trou noir. P’tit Pierre avait tué le soleil et jubilait, quand le gérant, arrivant à pas de loup par derrière,le saisit et lui appliqua des calottes. Il fut traîné à son père et se défendit:

—Ben pourquoi qu’ tu m’ laisses pas aller en canot!

—Parce que ta mère ne veut pas.

—On lui dira pas!

—P’tit malheureux! tu veux tromper tes parents!

P’tit Pierre réfléchit, bouda, impénétrable. Bernard put le croire soumis les jours suivants. Mais quand il pouvait, au sortir de l’école, il courait à Luzéronde pour patouiller avec les mousses des sardiniers ancrés dans l’anse, ou bien il allait voir Tonnerre, les jours où la folie de la mer possédait le vieux baigneur.

Tonnerre habitait derrière chez les Bernard, une cabane en planches dont on apercevait le faîte par-dessus le mur du jardin. Il y logeait avec un grabat, les restes boiteux d’un buffet et son chien, un griffon à poil dur qu’il avait nommé Tempête. Près de la cheminée par où tombaient, la nuit, des ronds de lune, brillait son maillot cuirassé de médailles.

L’homme et le chien couchaient ensemble, mangeaient ensemble, allaient à la mer ensemble. Egalement taciturnes, ils ne pensaient sans doute pas plus l’un que l’autre. Mais Tonnerre avait conscience de sa supériorité et savait bien que l’autre était une bête puisqu’il ne buvait pas d’alcool.

P’tit Pierre avait rôdé longtemps autour de la cabane, intrigué par les allures étranges et fermées du baigneur. Puis, le jour qu’il lui offrit une pipe ramassée sur la route, ils devinrent bons amis.

P’tit Pierre regardait Tonnerre comme une sorte de dieu marin héroïque et grotesque à lafois. Il s’amusait de lui quand Tonnerre «jouait la comédie» sur la plage ou dans la rue; mais à la mer, P’tit Pierre l’admirait.

Le baigneur n’allait plus vers elle qu’à ses mauvais jours. C’était son point d’honneur. Il se couchait dans les temps calmes, s’enivrait ou fumait des pipes interminablement.

On l’entendait dire: «Elle dort» ou bien: «Elle crie» ou encore: «Elle m’appelle». Rarement il disait «la mer». Pour lui c’étaitElle, simplement comme il eut dit de sa maîtresse.

P’tit Pierre le comprenait et répondait de même. Elle était toujours dans leur conversation. Et quand le vieux se dressait et marchait vers la côte en répétant: «J’vas lui causer», P’tit Pierre le suivait avec respect, connaissant qu’il y avait de belles choses à entendre.

Le soir parfois, après la chute du jour, une voix retentit sur le rivage et les hommes, qui mangent la soupe, disent pour rigoler:

—Vla l’Tonnerre qui gronde.

Le vieux est entré dans l’eau tout habillé, et il parle. Ses grands bras s’agitent et menacent. Un peu de phosphorescence met des cercles bleutés autour de ses vieilles jambes. Il parle:

—O ma câline! ô ma belle douce! t’es-t-il enjôleuse quand tu veux! T’as seulement point d’rides sur la peau, t’es plus nette qu’une jeunessede vingt ans, et t’as des malices qu’on n’attend point sous ton mirouère... O ma belle, ma belle douce... ma belle...!

Il y a des calmes solennels où cette voix doit porter jusqu’au ciel. L’eau est sonore comme une table d’harmonie, et la terre gonfle le verbe de ses échos. Vautré dans le sable de la plage, P’tit Pierre écoute, et il ne sait pas pourquoi il a envie de pleurer.

Brusquement l’exaltation de Tonnerre s’abat. Sombre et muet il sort de l’eau et tout trempé, va droit auXXeSiècleoù il commande:

—La goutte!

Et en rentrant chez lui, il danse sur la route.

Les jours de gros temps, Tonnerre est excité comme un cheval d’arme par la bataille. Il descend au port en grommelant des choses à peu près inintelligibles:

—Oui, oui, j’ t’entends... gare à toi, t’as réveillé l’Tonnerre... Vieille garce! vieille garce!... Oui, oui, avec mes bras... Ah! ah! la coquine!... Avec mes bras...!

Les gamins l’escortent en riant, en criant, à distance tout de même, car ils ont peur. Il les ignore. Il ne voit plus, devant lui, que la mer blanchie d’écume qui s’écrase en tonnant sur la jetée. Elle tremble sous les coups, ruisselle avec un bruit de cascade et pas un homme ne s’y aventurerait.

Tonnerre s’y engage avec assurance, une main au garde-fou, son chien Tempête sur les talons.

Tapis derrière l’abri de sauvetage, les enfants se tendent d’épouvante et de contentement à la fois. P’tit Pierre est là, le premier, qui regarde. Des pêcheurs les rejoignent, pour voir aussi.

La mer est d’un vert noir sous la nue basse. Les grandes houles creuses se précipitent du large en déferlant l’une sur l’autre. Autour de la digue et des roches, tout est blanc avec des éclats qui dansent et de l’écume qui vole, emportée par le vent jusqu’au village. Dans le port, l’eau roule à grosses ondulations sous les barques, monte et baisse le long des cales en flaquant.

Le tumulte étouffe la voix de Tonnerre qui crie dans la bourrasque. Il avance toujours en gesticulant. On voit sa barbe passer par-dessus son épaule dans les coups de vent et son paletot battre derrière lui. L’homme et le chien chancellent à chaque pas. Il y a des embruns qui les couvrent en entier. Ils avancent toujours.

A terre, la foule les tient des yeux sans parler. Les mêmes émotions serrent toutes les poitrines: la crainte de voir le vieux fauché, s’assommer contre le granit, et l’enthousiasme pour sa folie héroïque.

Tonnerre est au bout de la jetée, près du bâti dela cloche. Brusquement il paraît en caleçon de bain, les membres nus. On l’aperçoit tendre les bras comme pour invoquer, et d’un coup, avec son chien, il plonge dans la mer.

La côte a crié de saisissement et tout le monde a couru en avant. P’tit Pierre rit nerveusement et il en veut à son père qui dit:

—Faudra l’empêcher de faire le fou, il y restera.

Est-ce que Tonnerre n’est pas le dompteur des vagues! Est-ce qu’il peut y rester! Allons donc! il va battre la mer encore une fois, la vaincre et reparaître tout glorieux d’un nouvel exploit! Ah! que c’est beau! que c’est beau!

On ne voit rien dans les lames. Tous les yeux fouillent l’écume autour du brisant de la jetée. La mer s’étend toujours tumultueuse et vide, et il y a un moment d’angoisse.

Mais quelqu’un a jeté:

—Le voilà!

Du côté de la balise est deux points ballottent. Tonnerre a plongé dans le remous et s’est laissé porté par le courant qui entre au port le long des roches. D’instinct il utilise les forces de la mer pour économiser les siennes. Déjà il gagne les eaux calmes. Tempête nage à ses côtés.

Les gens bavardent maintenant, déchargés d’un grand poids.

Là-bas, les deux têtes roulent aux sillons des vagues en tirant vers la plage. Des chaloupes les masquent par intervalle. Ils approchent et soudain Tonnerre prend pied et hurle.

—La mer a peur! la mer a peur!

Le chien s’ébroue sur le sable. Tonnerre monte à terre, la barbe et les cheveux ruisselants, la prunelle fixe dans les yeux sanglants. Des boules de muscles jouent sur ses bras noueux et son poitrail velu est formidable. Comme une lourde bête victorieuse, il monte en grondant chez Zacharie où il s’assoit tout dégouttant et commande:

—La goutte!

Les hommes l’admirent silencieusement et sentent leur cœur battre, leur sang s’échauffer, parce qu’un homme a fait un prodige de force et de courage. Peu leur importe qu’il soit vain ou insensé. Bernard lui-même incline à l’indulgence et regrette:

—C’est-il malheureux qu’ ça boive!

Les femmes ont moins d’enthousiasme et pensent à elles:

—Heureusement qu’ c’est point marié! ç’aurait fait mourir s’n’ épouse de peur ou d’ misère!

Deux ou trois fois à la suite, Tonnerre renouvelle son exploit. Il reste mouillé des heures entières à l’auberge de Zacharie où les gars tiennent à honneur de lui payer la goutte. Il boit son litred’alcool et rit fièrement parce que le maillot fume à la chaleur de son corps.

—Le poêle est bon! jure-t-il en se claquant le thorax.

Mais ces jours-là, quand il voulait rentrer chez lui, brûlé par l’effort et l’eau-de-vie, il s’écroulait au bord de la route en bafouillant:

—Ma belle douce... ma câline... avec mes bras!... oh la garce! la garce!...

P’tit Pierre demeurait consterné devant l’idole abattue. Un homme à terre, l’ivrogne surtout, cela crie la déchéance. P’tit Pierre le sentait vaguement en présence de Tonnerre, bien qu’il aimât à suivre les autres soulards en riant et se moquant avec ses camarades.

Il rentrait à la maison pour ne pas voir. Seulement de temps à autre, il escaladait les rochers, au fond du jardin, et regardait par-dessus le mur, si son ami, le fou de la mer, avait regagné sa cabane.

Malgré cela, chaque fois que la mer s’enflait de colère, P’tit Pierre allait trouver le vieux s’il ne descendait pas de lui-même à la côte.

—Tu l’entends, disait-il.

Et Tonnerre comprenait, se levait et marchait versElle, accompagné par le gamin dont le cœur bondissait de joie héroïque dans la poitrine.

A l’été P’tit Pierre éprouva un bonheur qui éclipsa ses joies précédentes, quand on l’envoya jusqu’à Saint-Nazaire durant la Grande Semaine Maritime. Florent avait écrit que son navire, le contre-torpilleurLansquenet, serait de la fête et les Bernard avaient consenti à dépêcher P’tit Pierre chargé d’un pâté de bernache, d’une bouteille et d’un tricot neuf.

Il partit sur leLaissez-les dire, avec Julien Perchais qui allait courir aux régates. Ils étaient sept à bord: Théodore et François Goustan, les constructeurs de Noirmoutier, le père Clémotte, les deux matelots, le patron et P’tit Pierre.

Il ne se sentait pas de joie et gambadait sur le pont pendant l’appareillage. Le sloop vira la jetée, d’où la mère Bernard cria de toutes ses forces:

—Et tu l’embrasseras ben pour nous!

Mais P’tit Pierre ne voyait déjà plus que la barque qui l’emportait, inclinée sous la brise d’ouest, en charruant vigoureusement la mer transparente.

L’atmosphère pesait. Depuis un mois, le soleil des grands étés cuisait la terre comme une poterie. Dans le marais le sol craquelé s’envolait en poussière, et le sel croûtait largement sur les salines. Bonne année pour l’île dont le sel et la pomme de terre font la richesse.

Peu à peu la chaleur cependant s’amassait en orages. L’horizon s’alourdissait d’une brume pesante où stagnaient, du côté du sud, des nuages d’un noir bleu, qui changeaient de forme sans bouger de place. Il ventait petite brise, mais la mer fortement houleuse sentait du mauvais temps.

Au grand largue, leLaissez-les direroulait jusqu’à tremper à l’eau sa bôme qui remontait d’un coup dans le ciel. P’tit Pierre regardait le flèche osciller, si haut, qu’il lui fallait se renverser pour le voir; il écoutait le gémissement des palans et le tumulte des vagues à l’étrave; il contemplait le torse énorme de Perchais accoté à la barre; et la force de cette machine, aux mouvements accordés avec ceux de la mer, l’émouvait sans qu’il comprît pourquoi.

Les hommes l’appelaient «le mousse» en rigolant, et pour ne pas lâcher les lignes à maquereaux, lancées à la traîne, l’envoyaient de temps à autre chercher «le litre».

—Hé mousse! passe-nous l’ kilog!

P’tit Pierre l’apportait avec fierté, et, chacun à son tour «prenait la hauteur du soleil», en buvant à même le goulot, le cul de la bouteille braqué en l’air comme une lorgnette.

Le maquereau donnait. De minute en minute on sentait aux lignes les secousses du poisson qui s’enferre; et quand on levait, les beaux scombres apparaissaient au bout des fils comme des flèches nacrées fendant l’eau claire. Des roses, des verts et des bleus très fins se déplaçaient, se succédaient et chatoyaient sur leur dos; ils avaient des yeux d’émeraude cerclé d’or et leur ventre était tout en argent. Sur le pont ils ouvraient trois ou quatre fois leur gueule vorace, tressautaient et agonisaient vite en éteignant leurs yeux et la vie lumineuse de leurs écailles, redevenus des poissons vulgaires, d’un bleu lourd, zébré de noir.

Bientôt dans la vapeur estivale, Saint-Nazaire se révéla, hérissée, métallique, conquérante, avec ses phares, ses cheminées, ses mâtures, ses chantiers et sa grue gigantesque en forme de T, comme une place forte en arme, face aux océans.

En opposition, de l’autre côté de l’estuaire limoneux, brillait des plages, des bois arrondis, la nature paisible, sans blindage de granit, sans bassins creusés à bras d’hommes pour emprisonner de la mer.

En rade, deux cuirassés pesaient, sombres et informes;des trois-mâts lançaient au ciel leurs silhouettes téméraires; des vedettes astiquées circulaient en clignotant de leurs cuivres; des barques croisaient; et dans le courant, les grosses bouées coniques, empanachées de feux verts ou rouges, accomplissaient avec lenteur des demi-tours en se balançant ainsi que des matrones à la baignade.

P’tit Pierre s’émerveillait. Jamais il n’avait vu de port aussi vaste, ni tant de bateaux de toutes les formes et de toutes les tailles. Des bâtiments charbonneux, larges comme des cathédrales, la mâture écourtée et des ancres de deux tonnes pendues à l’écubier; des paquebots à étages, sommés de cheminées comme des tours; des longs-courriers galeux qui sentent les épices; des bijoux de yachts, voilés de soie crême; des barques multicolores, des remorqueurs pansus, et des torpilleurs de l’Etat, grisâtres, menus, dont les flammes traînent de la pomme du mât jusqu’au pont.

La variété des pavillons surtout l’étonna. Il avait bien appris, à l’école, le nom des peuples partagés sur le globe, mais il n’imaginait rien au delà de l’Herbaudière. Cette fois il crut voir les nations, dans l’étamine superbe aux tons violents, et il sentit autour de lui la terre immense et merveilleuse.

Des accords de musique soufflaient, par bouffées,de la ville, parmi des poussières de charbon et des âcreurs de houille. De chaleur, le coaltar coulait sur les coques. On accosta. P’tit Pierre saisit la bourriche, qui contenait le pâté de bernache, la bouteille et le tricot neuf, destinés à son frère, et débarqua derrière le père Clémotte.

Le vieux l’entraîna par les quais où le soleil tombait d’aplomb. Une gaieté turbulente pétillait dans les auberges. Des lanternes vénitiennes et des drapeaux décoraient les rues où déboulait la foule, par bandes, bras dessus, bras dessous. Ils découvrirent leLansquenetau quai des Pêcheries.

Fin de lignes, ras l’eau, les cheminées trapues, les mâts grêles, il exprimait la force et la légèreté. Une odeur d’huile chaude et de saumure l’enveloppait. Sous les pas des hommes, les tôles sonnaient.

Pensive et muette, la foule était massée devant ce fuseau d’acier dans quoi on enferme des hommes pour en massacrer d’autres, et dont les nations s’enorgueillissent plus il va vite et tue loin. Elle admirait et craignait à la fois. La puissance et la précision de l’engin l’enthousiasmaient, mais au fond de sa chair, une fibre se crispait, parce qu’elle sentait la guerre qui est de la souffrance, de la mort; et elle regardait avec des yeux de condamné.

Florent parut, les souliers luisants, le col raide,la vareuse nette. Il rit, embrassa P’tit Pierre largement, sans respect humain, au milieu des curieux, parce que c’est bon de retrouver le pays, la mère, le papa, tout ce qui tient si dur au cœur des hommes, dans un gros baiser qui claque sur la joue de son frère. Et puis on s’en fut prendre le coup de l’arrivée, une bonne bouteille, auCafé de la Marine.

P’tit Pierre était fier parce qu’on les regardait. Depuis le matin il vivait une existence éblouissante et il ne parla que de lui, de sa traversée:

—Tu sais j’ suis v’nu à bord duLaissez-les dire...

Florent dut lui arracher des nouvelles du pays et empoigner la bourriche où il fouilla lui-même.

Ils déjeunèrent sur un coin de table, à l’auberge, parmi les cris des consommateurs. Près d’eux quatre jeunes gens pariaient de vider un litre d’un trait; plus loin, des pêcheurs, engagés aux régates, braillaient en se défiant. Une fillette parut sur le seuil, basanée, pieds et tête nus, et joua sur un accordéonVa petit mousse, que la foule reprit en chœur, avec un mouvement de houle auquel s’abandonnaient les femmes.

Chaque fois que passait la servante, rougeaude, suante et mamelue, les hommes fourrageaient son cotillon en rigolant. Des obscénités fulguraient en éclairs, suivies du tonnerre des rires. La fuméedense masquait le plafond. On marchait dans le vin qui empestait l’atmosphère.

Volontiers Florent s’attarderait avec Clémotte, à boire, à jaser. Le vieux avait déboutonné son gilet, pour bedonner à l’aise, et dénoué la cordelière framboise de son col. Mais impatient de voir la fête, P’tit Pierre réclamait obstinément:

—On va-t-il pas bientôt s’ n’aller...

Une fanfare défila au rythme deSambre-et-Meuse. Le café se vida, et les Bernard emboîtèrent le pas avec la compagnie. Du côté de la mer le canon retentissait. Des coups de vent chaud apportaient de la poussière; les drapeaux clapotaient au long des mâts; une sirène mugit et cent voix lui répondirent dans la foule.

C’était la liesse populaire, la joie physique de brailler, de gesticuler, d’avoir le cerveau trouble et le sang chaud. Il y avait bien, ici et là, des parades officielles, faites par des messieurs noirs sur des estrades tricolores, où l’on proclamait au son desMarseillaise, «la force de notre marine», «la prospérité du Commerce» et «la gloire de la France!» Mais on savait bien que tout cela n’était pas sérieux. Il en fallait, parbleu, de ces histoires, pour les journaux, pour les avancements, pour les vanités et parce qu’il y en a qui aiment jouer à embêter les autres. Seulement, la vraie fête était ailleurs, là où il y avait du vin et desfilles, des goulées de baisers à prendre, des litres à lamper, là où les instincts trouvaient leur compte large de plaisir.

Les jetées grouillaient de monde. Déjà les régates couvraient de voiles l’estuaire trouble. La Loire immense roulait vers la mer ses eaux vaseuses avec des remous et du clapotis. Le courant fuyait en emportant les barques et bouillonnait le long des cales. Le bas des quais, enduit de végétation grasse, sentait fortement la marée. Le père Clémotte abandonné aux amitiés d’un vieux pilote, Florent entraîna P’tit Pierre du côté des estacades où il y avait des joutes pour les marins de la Flotte.

Une quinzaine d’embarcations de service s’alignent sur deux rangs. Il y en a de petites à huit rameurs et de grandes à seize. De loin elles ressemblent à des bêtes, blanches et bleues, fournies de pattes à cause des avirons que les hommes tiennent bordés au ras de l’eau, prêts à partir. A l’arrière le patron est debout, une main sur la barre.

A terre, des gens enflés de supériorité expliquent les choses mystérieuses de la mer. Des vieilles barbes parlent un langage semé de mots inconnus: tribord amure, flèche bômé, lof pour lof... La foule regarde d’un seul œil les barques, souquées de toile, qui se croisent, se coupentmanœuvrent à toutes les allures et, sans rien comprendre à la régate, elle est soulevée d’enthousiasme pour l’audace et la force des hommes.

P’tit Pierre est immobile et muet près du frère. Ses yeux ne suffisent pas pour tout saisir, parce que, en enfant, il va de détail en détail. Soudain les canots de la Flotte s’enlèvent à un signal, et Florent crie de joie.

—V’là l’ tour aux frangins!

On voit les avirons ployer et se détendre comme des ressorts. D’un seul rythme bref la longue arête des dos se courbe et se redresse. Toute la barque est un grand corps qui rampe. A l’arrière le patron excite les hommes de la voix et se jette en avant à chaque coup de rame. L’effort est un, mécanique; le bois gémit, les muscles craquent.

Ils remontent le courant vers un ridicule croiseur à l’éperon en sabot. C’est un de ces navires, démodés avant d’être vieux, tout bossués de tourelles, chargés de superstructures à ce point qu’on se demande par quel miracle ils tiennent sur l’eau, et dont on favorise la visite à toutes les fêtes pour bien persuader le peuple de «la grandeur de notre marine».

Les canots remontent toujours de front, par série. Deux commencent à prendre la tête et au virage se classent nettement premiers. On les voit redescendreà toute vitesse, emportés par le courant et la furie des hommes, s’enlevant à chaque coup de nage et marquant leur sillage comme un vapeur. Les rames décochent des reflets; les avants luisent comme des haches; le bois et l’eau retentissent.

—LeRépublique! leRépublique! acclame soudain Florent, l’équipe à Jean-Marie!

Le canot lâche par secousses son concurrent. On entend le patron qui jette en cadence, pour entraîner ses hommes:

—Har-di! Har-di!

Au coup de canon, une clameur de victoire monte des poitrines; d’un seul mouvement les avirons sont mâtés et sur son aire la barque court jusqu’aux cales.

Déjà le second coupe la ligne; puis les autres. C’est une mêlée d’embarcations, de voix, de rires, toute une agitation violente; une grosse joie puérile, particulière aux soldats et aux matelots qui sont de jeunes hommes vigoureux, sans souci du pain quotidien.

—Hé! Jean-Marie!

—Tiens, Florent! On est des bons, mon vieux!

—C’est-il des poilus les gars duRépublique?

—Envoie l’kilog, Goule-en-pente!

—La rincette à l’équipe, quoi!

Les torses fument au travers des maillots et les cous et les bras sont brillants de sueur. Quelques-uns s’essuient et mettent une vareuse. La plupart rigolent et boivent, insouciants de leur corps robuste et jeune. Des amis livrent des litres à pleins paniers. Il s’élève un rude fumet de mâle et de vinasse jusqu’au quai où les femmes regardent. On échange de lourde galanterie, on se siffle, on s’appelle. Sans savoir comment P’tit Pierre se trouve soudain dans un canot à trinquer avec les marins.

Il boit avec orgueil à la bouteille qu’on lui passe comme à un égal. Il touche les grands avirons, les jolies gaffes en cuivre. On l’appelle encore «mousse» et il répond «patron», ce qui fait rire autour de lui. Et puis il débarque avec son frère et toute une bande.

Depuis lors il voit un tas de choses merveilleuses. Une vedette astiquée comme le chaudron de la mère Bernard, avec des tapis et un drapeau qui traîne à l’eau, et où on lui dit que se tient l’amiral. Un navire monumental qui sort par les grandes portes pour emporter dans des Amériques imaginaires ces gens qui agitent des mouchoirs sur le pont. Des canots automobiles qui volent à la crête d’une vague dans un ronflement. Des yachts furtifs, des torpilleurs, des nageurs.... Et puis, sans cesse de la foule, du mouvement; des auberges où l’on braille, des marins qui le remorquent à leurs bras; encore des auberges et du feu partout dans la nuit, de la pétarade, du feu qui monte dans les étoiles, qui embrase l’eau; de la musique, des cris, des cris...

Plus rien pendant longtemps. Un trou dans l’existence. P’tit Pierre dormait pesamment sur un tas de voiles, à bord duLaissez-les dire. Un mouvement très doux berçait le sloop. Le flot clapotait le long de la coque. P’tit Pierre rêvait.

Il est embarqué sur un grand navire qui le roule à la mer depuis des mois, et dans le sillage jouent des monstres marins qui ont la tête barbue de Tonnerre, le baigneur. Il double le cap Horn, emmitouflé dans les maillots tricotés par sa mère; l’eau gèle sur les vergues en lames claires. Puis il aborde une terre chaude où l’on vit, le torse nu, avec des sauvages, des singes et des perroquets sous des arbres qui donnent de la farine et du lait. Bientôt un vaisseau de guerre arrive, tire le canon et organise des fêtes pour distraire les équipages. Il joute à l’aviron avec les marins de la Flotte; il est vainqueur et l’amiral l’emmène dans son canot, à bord du cuirassé, pour le festoyer. Toute la nuit on boit et on chante; il écoute la chanson et reprend le refrain:


Back to IndexNext